La Petite Dorrit/Tome 1/Chapitre 19

Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Librairie Hachette (Livre I - Pauvretép. 216-226).



CHAPITRE XIX.

Le père de la Maréchaussée dans ses diverses relations sociales.


Les frères William et Frédéric Dorrit se promenant de long en large dans la cour de la prison, du côté de la pompe, bien entendu, le côté du beau monde, le quartier aristocratique de l’endroit (car le Père des détenus, par respect pour sa propre dignité, avait soin de ne pas se montrer trop souvent du côté fréquenté par les moins fortunés de ses enfants, sauf les dimanches matins, le jour de Noël ou autres époques de cérémonie, où il ne manquait jamais de venir poser la main sur la tête des prisonniers en bas âge et de bénir ces jeunes insolvables avec une bienveillance vraiment édifiante) ; les deux frères se promenant de long en large dans la cour présentaient un spectacle mémorable : Frédéric le libre était si humble, si cassé, si flétri, si fané ; William le captif était si distingué, si affable, et si peu fier de la position superbe qu’il savait pourtant bien occuper, que ce seul contraste, à défaut d’autre, aurait suffi pour exciter la surprise chez le spectateur.

Ils se promenaient de long en large dans la cour, le soir du jour où la petite Dorrit avait causé avec son amoureux sur le Pont suspendu. Le doyen avait fini pour la journée avec les soucis de son rang ; son grand lever avait attiré assez de monde ; plusieurs présentations avaient eu lieu ; les quatre francs qui traînaient par hasard sur la table s’étaient (par hasard aussi) multipliés par quatre. Tandis qu’il se promenait dans la cour, adaptant, avec une affabilité extrême, son pas à la démarche lente et traînarde de son frère, modeste dans sa supériorité et plein d’égards pour ce pauvre Frédéric, l’acceptant tel qu’il était et respirant la tolérance des défauts fraternels dans chaque bouffée de tabac qu’il laissait échapper de ses lèvres et qui avait l’ambition de s’envoler par-dessus le mur garni de pointes de fer ; William Dorrit était bon à voir.

Son frère Frédéric, à l’œil terne, à la main tremblante, aux épaules voûtées et à l’esprit trouble, traînait humblement la gigue à côté de son aîné dont il acceptait le patronage comme il acceptait tout incident dans le labyrinthe du monde où il s’était perdu. Il tenait à la main le cornet de tabac habituel où il puisait fréquemment une prise économe. L’ayant humée en hésitant, il jetait de nouveau sur son frère un regard admirateur, remettait ses mains derrière son dos et marchait ainsi auprès de lui jusqu’à ce qu’il éprouvât le besoin de prendre une nouvelle prise ou de s’arrêter pour regarder autour de lui, peut-être en [se] rappelant tout à coup qu’il avait oublié sa clarinette.

Les visiteurs disparaissaient à mesure que les ombres de la nuit s’abaissaient, mais il y avait encore assez de monde dans la cour, la plupart des prisonniers étant descendus pour reconduire leurs amis jusqu’à la loge. Tandis que les deux frères se promenaient dans la cour, William le captif regardait autour de lui pour recevoir les salutations de ses admirateurs, auxquels il ôtait gracieusement son chapeau, et empêchait Frédéric le libre de se heurter contre les passants ou d’être poussé contre le mur. Les détenus en masse ne formaient pas une corporation bien sentimentale, mais néanmoins tous les prisonniers, chacun à sa façon, montraient bien sur leur visage qu’ils trouvaient les deux frères bons à voir.

« Tu me parais un peu abattu ce soir, Frédéric, dit le Père des détenus ; aurais-tu quelque chose ?

— Quelque chose ? (Il ouvrit un moment les yeux tout grands, puis baissa de nouveau la tête et les paupières.) Non, William, non. Je n’ai rien.

— Si l’on pouvait te persuader de soigner un peu ta mise, Frédéric…

— Oui, oui ! interrompit le vieillard. Mais je ne puis pas. Je ne puis pas. Ne me parle plus de cela. C’est fini. »

Le doyen jeta en passant un coup d’œil à un détenu avec lequel il était en relation amicale, comme qui dirait : « C’est un vieillard bien faible que celui que vous voyez auprès de moi ; mais ce vieillard est mon frère, monsieur, et la voix de la nature est si puissante ! » et il pilota son frère hors de portée du bras de la pompe en le prenant par sa manche râpée. Rien n’eût manqué pour faire de William Dorrit un modèle de guide fraternel, de philosophe et d’ami, s’il avait seulement garé son frère d’une ruine entière, au lieu de la causer lui-même.

« Je crois, William, répondit l’objet de cette affectueuse sollicitude, que je suis fatigué, et je vais aller me coucher.

— Mon cher Frédéric, répliqua l’autre, que je ne te retienne pas ; ne sacrifie pas tes goûts aux miens.

— Les veilles, l’air un peu lourd de ma chambre et les années aussi, je suppose, dit Frédéric, tout ça contribue à m’affaiblir.

— Mon cher Frédéric, répondit le doyen, penses-tu que tu prennes assez de soin de ta santé ? Penses-tu que tes habitudes soient aussi régulières et aussi méthodiques que le sont… les miennes, par exemple ? Pour ne pas ramener sur le tapis cette petite excentricité à laquelle j’ai fait allusion tout à l’heure, je doute que tu prennes assez d’air et assez d’exercice, Frédéric. Voici une promenade qui est toujours à ton service. Pourquoi ne pas en profiter plus souvent que tu ne le fais ?

— Ah ! soupira l’autre. Oui, oui, oui.

— Mais il est parfaitement inutile de dire oui, oui, mon cher Frédéric, persista le doyen avec sa douce sagesse, si tu ne veux pas en profiter. Tu n’as qu’à me voir, Frédéric, tu peux prendre exemple sur moi. La nécessité et le temps m’ont appris ce que je dois faire. À certaines heures précises de la journée, tu me trouveras à la promenade, ou dans ma chambre, ou dans la loge, lisant mon journal, recevant mon monde, mangeant et buvant. Il y a déjà bien des années que j’ai dressé Amy à cette exactitude : je lui ai appris (par exemple) la nécessité que mes repas soient servis à heure fixe. À mesure qu’elle a grandi, elle a compris l’importance de ces arrangements et tu sais quelle bonne fille cela fait ! »

Le frère se contenta de soupirer de nouveau, tandis qu’il rêvait en marchant de son pas traînard : « Ah ! oui, oui, oui.

— Mon cher ami, dit le Père de la Maréchaussée, posant la main sur l’épaule de Frédéric et le raillant avec douceur (avec douceur ; il était si faible le pauvre cher homme !), tu m’as déjà dit cela, et je ne sais pas si tes paroles, Frédéric, ont un sens caché qui m’échappe, mais elles n’ont pas l’air de signifier grand’chose. Je voudrais pouvoir te réveiller un peu, mon bon Frédéric ; tu as besoin d’être réveillé.

— Oui, William, oui. Sans doute, répondit l’autre, levant ses yeux ternes vers le visage de son frère, mais je ne suis pas comme toi. »

Le Père de la Maréchaussée remarqua, en haussant les épaules avec modestie : « Oh ! tu pourrais me ressembler, mon cher Frédéric ; tu pourrais me ressembler si tu voulais ! » et il s’abstint, dans sa magnanimité, de presser davantage son frère déchu.

On se disait bien des adieux dans les coins, ainsi que cela se faisait habituellement le dimanche. Çà et là, dans l’obscurité, quelque pauvre femme, épouse ou mère, pleurait avec un détenu novice. Le temps avait été où le doyen lui-même avait pleuré, dans les ombres de cette cour, auprès de sa pauvre femme qui pleurait aussi. Mais il s’était passé bien des années depuis cette époque, et maintenant le vieillard ressemblait à un passager parti pour un voyage au long cours qui, lorsqu’il ne ressent plus le mal de mer, s’impatiente de cette faiblesse chez les passagers moins aguerris que l’on a embarqués au dernier port. Il s’en fallait de peu qu’il ne leur fît des remontrances et qu’il ne leur mît le marché à la main en leur disant que les gens qui ne pouvaient vivre sans pleurer n’avaient que faire dans sa prison. Ses gestes, sinon ses paroles, témoignaient toujours le mécontentement que lui causaient de pareilles interruptions apportées à l’harmonie générale ; et la chose était si connue que les coupables s’empressaient ordinairement de disparaître sitôt qu’ils voyaient approcher le doyen.

Le dimanche soir en question, William Dorrit reconduisit son frère jusqu’à la grille avec un air plein de charité et de clémence ; il était de bonne humeur et gracieusement disposé à pardonner les larmes. Plusieurs détenus se pavanaient sous la lueur éclatante du gaz de la loge ; les uns disaient adieu aux visiteurs, et d’autres, qui n’avaient pas de visiteurs, regardaient la clef tourner fréquemment dans la serrure et causaient entre eux avec M. Chivery. L’entrée paternelle causa naturellement une certaine sensation ; et M. Chivery portant sa clef à son chapeau espéra (mais d’une façon très laconique) que M. Dorrit allait assez bien.

« Merci, Chivery ; très bien. Et vous-même ? »

M. Chivery répliqua : « Oh, moi, à merveille ! » En général, le guichetier, lorsqu’il était un peu grognon, ne répondait pas autrement, quand on lui demandait des nouvelles de sa santé.

« J’ai reçu la visite du jeune John aujourd’hui, Chivery. Et il avait l’air très pimpant, je vous assure. »

C’est ce que M. Chivery avait ouï dire. M. Chivery, néanmoins, devait avouer qu’il désirait que son jeune homme ne dépensât pas tant d’argent pour sa toilette. À quoi ça le menait-il ? Ça ne lui rapportait que des déboires et les déboires n’étaient déjà pas si rares, c’était une marchandise qu’on pouvait se procurer partout gratis.

« Quels déboires, Chivery ? demanda le doyen avec bienveillance.

— Rien, rien, répondit M. Chivery. N’importe. M. Frédéric s’en va ?

— Oui, Chivery, mon frère va se coucher. Il est fatigué et ne se sent pas très bien… Prends garde, Frédéric, prends garde. Bonsoir, mon cher Frédéric ! »

Donnant une main à son frère et portant l’autre à son chapeau graisseux pour saluer la société rassemblée dans la loge, Frédéric sortit d’un pas traînant par la porte que Chivery venait de lui ouvrir. Le doyen témoigna l’aimable sollicitude d’un être supérieur pour empêcher Frédéric de se faire mal.

« Soyez assez bon pour laisser la porte ouverte un instant, Chivery, que je lui voie seulement descendre le passage et les marches ! Prends garde, Frédéric ! (Il est si infirme !) Fais attention aux marches ! (Il est si distrait !) Regarde bien devant toi avant de traverser la rue, Frédéric ! (En vérité, je n’aime pas le voir errer ainsi en liberté, il risque tant de se faire écraser !) »

Après avoir ainsi parlé et avec une expression de visage qui annonçait tous ses doutes inquiets et toute son anxiété protectrice, il tourna les yeux vers la société réunie dans la loge, comme pour leur dire : N’est-ce pas que mon pauvre frère est bien à plaindre de ne pas être enfermé sous clef comme nous ? opinion qui parut assez du goût des assistants.

Mais William Dorrit ne l’accepta pas sans restriction, au contraire : « Non, dit-il, messieurs, non ; vous interprétez mal ma pensée. Mon frère Frédéric est fort cassé, sans doute, et peut-être serais-je plus tranquille si je le voyais logé derrière ces murs, à l’abri de tout danger. Mais n’oublions pas que, pour y supporter l’existence pendant un long séjour, il faut une certaine combinaison de qualités… je ne dirai pas de grandes qualités, mais de qualités… de qualités morales. Or, mon frère Frédéric possède-t-il cette réunion de qualités requises ? Messieurs, c’est un excellent homme, doux, tendre, estimable et simple comme un enfant ; mais qu’il soit incapable de se tirer d’affaire partout ailleurs, pensez-vous qu’il se tirerait mieux d’affaire chez nous ? Non ; je suis persuadé que non ! Et le ciel préserve Frédéric de jamais venir ici autrement que comme un visiteur bénévole ! Messieurs, quiconque arrive ici, pour y rester longtemps, doit avoir une vigueur de caractère qui lui permette de beaucoup endurer. Mon bien-aimé Frédéric est-il l’homme qu’il faut pour cela ? Non. Vous l’avez vu, il est déjà cassé sans avoir séjourné ici ; le malheur l’a écrasé ; il ne sait pas résister, il n’a pas non plus assez d’élasticité pour habiter longtemps un endroit comme celui-ci, sans perdre la conscience du respect qu’il se doit à lui-même, sans oublier qu’il est gentleman ; Frédéric n’a pas (si je puis me servir de cette expression) assez d’élévation pour voir dans une foule de petits égards pleins de délicatesse et dans dans les divers témoignages qu’il pourrait recevoir, l’esprit généreux qui anime la communauté des détenus, et pour reconnaître qu’il n’y a là aucun déshonneur ni aucune atteinte à ses droits de gentleman. Messieurs, Dieu vous garde ! »

Ce fut ainsi qu’il mit à profit l’occasion de prononcer cette homélie pour l’édification de la société réunie dans la loge, avant de rentrer dans la cour blafarde et de passer avec sa pauvre dignité râpée devant le détenu en robe de chambre qui n’avait pas d’habit, et devant le détenu en pantoufles de baigneur qui n’avait pas de souliers, et devant le gros fruitier en culottes de velours à côtes qui n’avait pas de soucis, et devant le maigre commis vêtu d’un habit noir sans boutons, pour remonter son pauvre chétif escalier jusqu’à sa pauvre chétive chambre.

Là, la table était mise pour son souper, et sa vieille robe de chambre grise l’attendait sur le dos de son fauteuil, non loin du feu. Sa fille mit son petit livre de prières dans sa poche (elle venait de prier pour les prisonniers et les captifs), et se leva pour lui souhaiter la bienvenue.

« L’oncle Frédéric était donc parti ? demanda-t-elle, en l’aidant à changer d’habit et en lui donnant sa calotte de velours noir. — Oui, l’oncle Frédéric était parti. — Père, avait-il fait une promenade agréable ? — Mais non, pas trop, Amy ; pas trop.— Non ? Est-ce que père ne se porterait pas tout à fait bien ? »

Tandis qu’elle se tenait derrière lui, penchant au-dessus du fauteuil un visage aimant, son père regardait le feu, les yeux baissés. Il semblait éprouver quelque malaise, où il entrait une légère pointe de honte ; et lorsque, peu de temps après, il reprit la parole, ce fut d’une manière décousue et embarrassée.

« Il faut qu’il y ait quelque chose, je… hem !… je ne sais pas quoi… qui aura agacé Chivery. Ce soir il s’est… ah !… montré beaucoup moins obligeant et moins empressé que de coutume. C’est… hem !… bien peu de chose, mais cela suffit pour m’attrister, ma chère. Je ne saurais oublier (tournant et retournant ses mains et les regardant de près) que… lorsque l’on mène… hem !… une existence comme la mienne, on se trouve malheureusement à la merci de ces gens-là, qui, à chaque heure de la journée, peuvent vous causer quelque ennui. »

Le bras de la petite Dorrit était sur l’épaule de son père, mais elle ne regarda pas le vieillard pendant qu’il parlait. Elle baissa la tête et tourna les yeux d’un autre côté.

« Je… hem !… je ne puis pas m’imaginer, Amy, ce qui a pu offenser Chivery. En général il est si… si prévenant et si respectueux. Et ce soir il a été tout à fait… tout à fait laconique avec moi ; et devant des étrangers, encore ! Mais, bonté divine ! si Chivery et ses collègues cessaient de me soutenir et de reconnaître ce qui m’est dû, je courrais risque de mourir de faim ici. »

Tandis qu’il parlait, il ouvrait et fermait les mains comme des soupapes, sentant si bien cette pointe de honte qu’il n’osait trop s’avouer à lui-même le sens de ses propres paroles.

« Je… ah !… je ne puis m’imaginer d’où cela vient. Je ne puis vraiment me figurer ce qui cause ce brusque changement. Il y avait ici dans le temps un guichetier nommé Jackson (je ne crois pas que tu puisses te le rappeler, ma chère, tu étais bien jeune alors), et… hem !… il avait un… frère, et ce… jeune frère faisait la cour à… ou plutôt il n’allait pas jusqu’à lui faire la cour… mais il admirait… il admirait respectueusement… la… pas la fille, la sœur de l’un de nous ; la sœur d’un détenu assez distingué ; je dirai même très distingué. Ce détenu se nommait le capitaine Martin ; et il me consulta pour savoir s’il était nécessaire que sa fille… sœur, veux-je dire…, risquât d’offenser le père du guichetier en se montrant trop… hem !… trop explicite. Le capitaine Martin était un gentleman et un homme d’honneur, et je le priai de me dire d’abord son… son propre avis. Le capitaine (très respecté dans l’armée) me répondit, sans hésiter, qu’il lui semblait que sa… hem !… sœur n’était nullement tenue de comprendre trop clairement le jeune amoureux, et qu’elle pouvait le faire aller… je ne suis pas bien sûr que le capitaine Martin ait employé cette expression, je crois même qu’il a dit le tolérer à cause de son père… je veux dire de son frère. Je ne sais pas trop ce qui m’a amené à te raconter cette histoire ; c’est sans doute parce que je cherchais vainement à me rendre compte des façons d’agir de Chivery ; mais, quant aux rapports entre les deux situations, je ne vois pas… »

La voix du vieillard s’éteignit. La petite Dorrit, comme si elle ne pouvait plus longtemps l’entendre parler ainsi, avait petit à petit levé la main jusqu’aux lèvres de son père pour lui fermer la bouche. Pendant quelques instants, il régna dans la chambre une immobilité et un silence complets ; le père resta ramassé dans sa chaise, et la fille resta le bras autour du cou et la tête appuyée sur l’épaule du doyen.

Le souper du doyen était en train de cuire dans une petite casserole posée sur le feu, et, lorsque la petite Dorrit changea de place, ce fut pour servir le repas qu’elle avait apprêté.

M. Dorrit s’assit à sa place habituelle : la petite Dorrit prit une chaise à côté de lui, et il commença son souper. Jusqu’alors, le père et la fille avaient évité de se regarder. Le père commença petit à petit ; posant avec bruit sur la table son couteau ou sa fourchette, ramassant les objets avec brusquerie, mordant son pain comme s’il lui en voulait, et témoignant encore par d’autres signes qu’il n’était pas dans son assiette ordinaire. Enfin, il repoussa son assiette et parla tout haut, avec la plus grande étrange incohérence :

« Qu’importe que je mange ou que je meure de faim ? qu’importe qu’une existence aussi flétrie que la mienne se termine maintenant ou se prolonge jusqu’à la semaine ou jusqu’à l’année prochaine ? qui est-ce qui tient à moi ? Un pauvre prisonnier qu’on nourrit d’aumônes et de restes ! un pauvre diable qui n’a plus ni honneur ni argent !

— Père, père ! »

Comme il se levait, elle se mit à genoux devant lui et leva vers lui les mains.

« Amy, continua le vieillard d’une voix étouffée, tremblant violemment et la regardant d’un air aussi égaré que s’il fût devenu fou, je te dis que, si tu pouvais me voir comme ta mère m’a vu, tu ne reconnaîtrais pas le malheureux que tu n’as aperçu qu’à travers les barreaux de cette cage. J’étais jeune alors ; j’avais de l’esprit, j’avais bonne mine, j’étais indépendant…, oui, parbleu, je l’étais, mon enfant !… et on me recherchait et on me portait envie. Certainement qu’on me portait envie !

— Cher père ! »

Elle essaya de ramener le bras tremblant qu’il brandissait, mais le vieillard résista et repoussa sa main.

« Si j’avais seulement fait faire mon portrait dans ce temps-là, il faudrait qu’il fût bien mal fait pour que tu n’en fusses pas fière, tu verrais que tu en serais fière. Mais je n’y ai pas pensé. Que ceci serve d’exemple aux autres ! Que chacun, s’écria-t-il regardant autour de lui d’un air hagard, ait soin de conserver au moins ce léger souvenir de l’époque où il était heureux et respecté. Que chacun laisse à ses enfants cette preuve du rang qu’il a occupé. À moins que mes traits, lorsque je serai mort, ne reprennent leurs agréments d’autrefois (on dit que ces choses-là sont arrivées, je n’en sais rien) mes enfants ne m’auront jamais vu.

— Père, père !

— Oh ! méprise-moi, méprise-moi ! Détourne les yeux, ne m’écoute pas. Oh ! ferme-moi la bouche, rougis de moi, pleure de m’avoir pour père… Et toi aussi, Amy ! Fais-le, fais-le ! Ne le fais-je pas moi-même ! Je suis endurci maintenant, je suis tombé trop bas pour me chagriner longtemps, même de cela.

— Cher père, père aimé, que je chéris de tout mon cœur ! »

Elle l’entourait de ses bras et réussit à le faire rasseoir dans son fauteuil, puis elle saisit son bras toujours levé et chercha à le ramener autour de son cou.

— Laisse-le là, père ! Regarde-moi, père ! Embrasse-moi, père ! Pense à moi, père, un seul instant.

Le vieillard continua cependant à parler de la même façon incohérente, bien que sa voix prît peu à peu le ton d’une pleurnicherie piteuse.

« Et pourtant on me respecte ici. J’ai su me relever. Je ne me suis pas tout à fait laissé fouler aux pieds. Tu n’as qu’à descendre et demander quel est le premier personnage de l’endroit, on te dira que c’est ton père. Tu n’as qu’à descendre et demander quel est celui dont on ne se moque jamais et qu’on traite toujours avec une certaine délicatesse, on te nommera ton père. Tu n’as qu’à descendre et demander quel enterrement, ici (je sais bien que c’est ici que je mourrai : je ne peux pas mourir ailleurs), causera plus de bruit et peut-être plus de regret qu’aucun autre qui ait jamais passé le pas de la grille, on te répondra que c’est celui de ton père. Eh bien donc, Amy ! Amy ! ton père est-il si généralement méprisé ? n’y a-t-il rien pour le réhabiliter ? ne conserveras-tu d’autres souvenirs de lui que ceux de sa ruine et de sa décadence ? ne pourras-tu lui garder aucune affection quand il ne sera plus, le pauvre paria, quand il ne sera plus ? »

Il versa sur lui-même des larmes d’ivrogne et, permettant enfin à sa fille de l’embrasser et de le consoler, il laissa sa tête grise reposer contre la joue d’Amy et pleura sa malheureuse destinée. Bientôt, changeant le sujet de ses lamentations et la serrant dans ses bras, tandis qu’elle l’embrassait, il s’écria :

Ô Amy ! pauvre enfant sans mère et délaissée ! Oh ! combien de jours je t’ai vue passer à me soigner et à travailler pour moi ! »

Puis il reparla de lui-même et dit à sa fille, d’un cœur attendri, combien elle l’aurait aimé davantage, si elle l’avait connu dans les jours de sa splendeur éclipsée, et comment il lui aurait donné pour époux un gentleman qui aurait été fier de l’avoir pour beau-père, et comment (cette pensée le fit pleurer de nouveau) elle aurait commencé par se promener à son côté paternel sur un cheval à elle, tandis que l’humble foule (il entendait par là les gens qui lui avaient donné les seize francs qu’il avait dans sa poche) aurait trotté, chapeau bas, devant elle, dans la poussière du chemin.

Ce fut ainsi que, tantôt par ses vanteries, tantôt par son désespoir, qui sentaient l’un ou l’autre le captif souillé par la lèpre de la geôle, et dont l’atmosphère impure de la prison avait corrompu jusqu’à l’âme, il révéla à sa fille affectueuse l’état dégénéré de son cœur. Personne qu’elle ne le vit jamais à plein dans les détails de son humiliation. Les détenus, qui riaient dans leurs chambres en songeant au discours qu’il leur avait adressé dans la loge, ne songeaient guère au sombre tableau qui attristait ce soir-là leur triste musée de la Maréchaussée.

Il existe dans l’histoire ancienne une fille classique, je ne garantis pas le fait, qui a nourri son père captif comme sa mère l’avait nourrie elle-même. La petite Dorrit, bien qu’elle appartînt à une souche moderne peu héroïque et qu’elle ne fût qu’une simple Anglaise, fit beaucoup plus en consolant sur son innocente poitrine le cœur usé du doyen, et en y versant une fontaine d’amour et de fidélité qui ne tarit ni ne s’arrêta jamais pendant de longues années de famine.

Elle le calma, le supplia de lui pardonner si elle lui avait manqué, ou si elle avait semblé lui manquer de respect ; elle lui dit, Dieu sait avec combien de vérité, qu’elle n’aurait pas pu le respecter davantage quand il aurait été le favori de la fortune et reconnu pour tel par le monde entier. Lorsqu’il eut séché ses larmes et cessé de sangloter et de ressentir cette pointe de honte, née d’un mauvais sentiment, quand il eut repris ses façons habituelles, elle réchauffa les restes du souper, et, s’asseyant auprès de lui, fut ravie de le voir manger et boire. Car le vieillard, revêtu de sa vieille robe de chambre grise et de sa calotte de velours noir, avait retrouvé son allure magnanime ; et il était prêt à se comporter envers tout détenu qui aurait pu se présenter pour lui demander conseil comme un autre lord Chesterfield, le modèle des casuistes, ou comme le grand maître des cérémonies morales de la prison.

Afin de le distraire, la petite Dorrit entama une question de toilette ; le doyen daigna dire : « Oui vraiment, ces chemises dont elle lui parlait seraient fort acceptables, car les anciennes étaient usées, et, comme elles avaient été achetées toutes faites, elles ne lui allaient pas. » Se sentant à présent en veine de causerie et de bonne humeur, il attira ensuite l’attention de sa fille sur l’habit accroché derrière la porte, remarquant que le père des détenus donnerait un assez mauvais exemple à ses nombreux enfants, déjà trop enclins à prendre des airs débraillés, s’il paraissait devant eux avec des coudes percés. Il plaisanta aussi sur les talons qui manquaient à ses souliers ; mais il devint grave en parlant de sa cravate et lui permit de lui en acheter une autre dès qu’elle aurait amassé une somme suffisante.

Tandis qu’il fumait paisiblement son cigare, elle arrangea le lit et mit la petite chambre en ordre pour la nuit. Alors le doyen, se sentant fatigué (vu l’heure avancée et les émotions qu’il avait eues), quitta son fauteuil pour bénir sa fille et lui souhaiter le bonsoir. Pendant tout cet entretien, il n’avait pas songé une seule fois à la toilette d’Amy, ni à ses souliers, ni à nulle autre chose dont elle pouvait avoir besoin. Personne au monde, si ce n’est elle-même, ne s’inquiétait moins de ce qui manquait à la petite Dorrit.

Il l’embrassa plusieurs fois en disant : « Dieu te bénisse ! ma chérie. Bonsoir, mon enfant ! »

Mais le cœur aimant de la petite Dorrit avait été si profondément blessé par ce qu’elle venait de voir et d’entendre qu’elle craignait de laisser son père seul, de peur qu’il ne recommençât à se lamenter et à se désespérer.

« Cher père, je ne suis pas fatiguée ; laisse-moi revenir tantôt, lorsque tu seras couché, m’asseoir près de toi. »

Le père lui demanda, d’un ton protecteur, si c’est que la solitude lui pesait.

« Oui, père.

— Alors reviens, reviens tant que tu voudras, ma chérie.

— Je me tiendrai bien tranquille, père.

— Ne songe pas à moi, ma chère, dit-il en lui accordant avec bienveillance une pleine et entière permission. Tu peux revenir, c’est entendu. »

Il paraissait à moitié endormi lorsqu’elle revint, et elle arrangea tout doucement le feu presque éteint, de peur de le réveiller. Mais il l’entendit et demanda qui était là.

« Ce n’est que moi, père.

— Amy, mon enfant, viens ici. J’ai un mot a te dire. »

Il se souleva un peu sur son lit qui n’était pas très élevé, tandis qu’elle s’agenouillait auprès pour rapprocher son visage de celui de son père, dont elle prit la main dans les siennes. Oh ! en ce moment le cœur du père véritable et celui du Père de la Maréchaussée éclatèrent ensemble :

« Mon amour, tu as mené une existence bien dure ici. Pas de compagnes, pas de récréations, beaucoup de soucis, je le crains ?

— Ne pense pas à cela, cher père. Moi, Je n’y songe jamais.

— Tu connais ma position, Amy. Je n’ai pas été à même de faire grand’chose pour toi ; mais tout ce que j’ai pu faire, je l’ai fait.

— Oui, mon cher père, répliqua-t-elle en l’embrassant. Je sais, je sais.

— Me voici dans ma vingt-troisième année de mon séjour ici, » dit-il avec une sorte de hoquet qui était moins un sanglot qu’un témoignage involontaire d’approbation qu’il se rendait a lui-même, l’explosion momentanée d’une noble satisfaction, « C’est tout ce que j’ai pu faire pour mes enfants, mais je l’ai fait. Amy, mon amour, tu es de beaucoup la mieux aimée des trois ; tu as toujours occupé la première place dans ma pensée… tout ce que j’ai pu faire, dans ton intérêt, ma chère enfant, je l’ai fait bien volontiers et sans murmurer. »

La sagesse suprême, qui tient la clef de tous les cœurs et de tous les mystères, peut seule savoir jusqu’à quel point un homme, surtout un homme avili comme l’avait été le doyen, peut s’en imposer à lui-même. Il suffit, pour le moment, de dire qu’il se recoucha, les cils humides, l’air serein et majestueux, après avoir déposé, en guise de dot, sa vie de dégradation aux pieds de la fille dévouée sur laquelle cette existence avait pesé le plus lourdement, et dont l’amour l’avait seul empêché d’être moins avili encore qu’il ne l’était.

Cette enfant ne se permit aucun doute, ni aucune question ; elle était trop contente de le voir, la tête couronnée d’une auréole. « Pauvre cher, bon cher père, le plus aimant, le plus tendre, le meilleur des pères ! » ce furent les seules paroles qu’elle crut devoir lui adresser, tandis qu’elle cherchait à le calmer et à l’endormir.

Elle le veilla pendant le reste de cette nuit, comme si elle se fût rendue coupable envers lui d’un crime que sa tendresse pouvait à peine réparer ; elle s’assit auprès du vieillard endormi, l’embrassant parfois doucement, en retenant son haleine et lui donnant dans un murmure les noms les plus caressants. Parfois aussi, elle se tenait à l’écart, de façon à ne pas intercepter la faible lueur du foyer, et le regardant lorsque la flamme tombait sur son visage assoupi, elle se demandait s’il avait alors quelque chose de cet air qu’il se vantait d’avoir eu dans ses années de prospérité et de bonheur, quelque chose de cet air qu’il s’était imaginé qu’il aurait encore à ce moment terrible dont l’idée avait tant ému sa fille. À la pensée de ce moment suprême, elle s’agenouilla de nouveau auprès du lit et pria : « Oh Seigneur, épargnez ses jours ! Laissez-le vivre pour moi ! Oh ! ayez pitié de mon cher, cher père qui souffre depuis si longtemps, qui est si malheureux et si changé ! »

Ce ne fut que lorsque le matin fut là pour protéger et encourager le captif, qu’elle lui donna un dernier baiser et quitta la petite chambre. Quand elle se fut glissée sans bruit jusqu’au bas de l’escalier, et le long de la cour déserte ; quand elle fut remontée dans sa mansarde élevée, les toits sans fumée et les collines de la campagne éloignée ressortaient, au delà le mur d’enceinte, sur le fond clair du ciel matinal. Elle ouvrit doucement sa croisée et regarda dans la cour de la prison, vers l’ouest, où les pointes de fer qui garnissaient le mur semblaient devenir rouges à leur extrémité et dessiner des raies violettes sur le soleil qui se levait resplendissant. Jamais elle n’avait trouvé ces pointes si aiguës et si cruelles, ces barreaux si lourds, la prison si lugubre et si étroite. Elle songea au soleil se levant sur des rivières rapides, sur de larges océans, sur de riches paysages, sur de grandes forêts où les oiseaux commençaient à se réveiller et les feuilles à frémir ; elle plongea le regard dans le tombeau vivant sur lequel le soleil venait de se lever, ce tombeau où gisait son père depuis vingt-trois ans, et elle s’écria dans l’excès de sa tristesse et de sa compassion : « Non, non, ce n’est que trop vrai : je ne l’ai jamais vu de ma vie ! »