La Petite Dorrit/Tome 1/Chapitre 10

Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Librairie Hachette (Livre I - Pauvretép. 103-121).



CHAPITRE X.

Renfermant toute la théorie de l’art de gouverner.


Nous n’apprendrons rien à personne en disant que le ministère des Circonlocutions est le plus important des ministères. Tout le monde sait cela. Nulle affaire publique, de quelque nature qu’elle soit, ne peut, sous aucun prétexte, faire un pas sans le consentement du ministère des Circonlocutions. Il faut toujours qu’il mette la main à la pâte dans les affaires publiques, soit qu’il s’agisse d’une énorme brioche ou d’un petit gâteau. Il est également impossible de faire l’acte le plus légal ou de redresser le tort le plus évident sans la permission expresse du ministère des Circonlocutions. Si on découvre jamais une seconde conspiration des poudres, trente minutes avant l’heure fixée pour mettre le feu à la mèche, personne ne se croira autorisé à empêcher le parlement de sauter, avant que le ministère des Circonlocutions ait nommé une vingtaine de commissions, expédié un boisseau de notes, plusieurs sacs de rapports officiels, et une correspondance peu grammaticale, mais assez volumineuse pour remplir un tombeau de famille.

Cette glorieuse administration a commencé à fonctionner dès que l’unique et sublime principe qui renferme, pour ainsi dire, tout l’art de gouverner un peuple, a été clairement révélé aux hommes d’État. Elle a été la première à étudier cette brillante révélation et à en appliquer la salutaire influence à tout l’engrenage des procédés officiels. S’agit-il de faire quelque chose, le ministère des Circonlocutions l’emporte sur toutes les administrations publiques dans l’art de reconnaître comment il faut s’y prendre… pour ne pas la faire.

Grâce à sa délicate intuition, grâce au tact avec lequel il met cette intuition à profit, grâce au génie qu’il déploie dans la pratique, le ministère des Circonlocutions est arrivé à éclipser toutes les autres administrations publiques ; et la situation publique s’est élevée jusqu’à… mais vous n’avez qu’à voir ce qu’elle est.

Il est vrai que l’art de ne pas faire les choses semble la principale étude et la grande affaire de toutes nos administrations publiques et de tous les hommes d’État qui entourent le ministère des Circonlocutions. Il est vrai que chaque nouveau président du conseil et chaque nouveau gouvernement qui arrivent au pouvoir, parce qu’ils ont soutenu qu’on aurait dû faire telle ou telle chose, ne sont pas plus tôt au pouvoir, qu’ils s’appliquent avec une vigueur incroyable à trouver le meilleur moyen de ne pas la faire. Il est vrai que les élections sont à peine terminées, que tous ces députés qui viennent de se démener comme des possédés sur les hustings, parce qu’on n’a pas fait telle ou telle chose, et qui ont sommé les amis de leur honorable adversaire de dire pourquoi on ne l’a pas faite, et qui ont affirmé qu’on doit la faire et qui se sont engagés à la faire faire ; il est vrai, dis-je, que chacun d’eux, une fois colloqué, se dépêche de rechercher les moyens de ne pas la faire. Il est vrai que les débats de la chambre des communes et de la chambre des lords, depuis le commencement jusqu’à la fin de chaque session, aboutissent invariablement à une discussion prolongée sur les moyens de ne pas la faire. Il est vrai qu’à l’ouverture de chacune de ces sessions, le discours du trône dit virtuellement : « Milords et Messieurs, vous avez une bonne dose de besogne à faire, et vous voudrez bien vous retirer chacun dans vos chambres respectives et disserter sur les meilleurs moyens de… ne pas la faire. » Il est vrai qu’à la fin de chacune de ces sessions, le discours du trône dit virtuellement : « Milords et Messieurs, vous venez de passer plusieurs mois pénibles à rechercher avec beaucoup de loyauté et de patriotisme les moyens de ne rien faire, et vous avez réussi ; et, après avoir demandé la bénédiction du ciel pour la prochaine récolte (naturelle et non politique, ne pas confondre), je vous invite à retourner dans vos foyers. » Tout cela est très vrai, j’en conviens, mais le ministère des Circonlocutions va beaucoup plus loin.

Car le ministère des Circonlocutions poursuit chaque jour sa morale mécanique, imprimant un mouvement perpétuel à ce tout-puissant rouage gouvernemental, grâce auquel on parvient à ne rien faire, à ne rien laisser faire. Car, dès qu’un fonctionnaire public est assez malavisé pour vouloir faire quelque chose et paraît, grâce à quelque accident incroyable, avoir la moindre chance d’y réussir, le ministère des Circonlocutions ne manque jamais de lui tomber dessus avec une note ou un rapport, ou une circulaire qui extermine du coup l’audacieux employé. C’est cet esprit d’aptitude universelle qui, petit à petit, a conduit le ministère des Circonlocutions à se mêler de tout. Mécaniciens, chimistes et physiciens, soldats, marins, pétitionnaires, auteurs de mémoires, gens ayant des griefs, gens voulant empêcher des griefs, redresseurs de torts, fripons, dupes, gens dont on refuse de récompenser le mérite, gens dont on refuse de punir l’incapacité ; tous sont enfouis pêle-mêle dans le ministère des Circonlocutions, sous des rames de papier tellière.

Une foule de gens se perdent dans le ministère des Circonlocutions. Des malheureux envers lesquels on a commis des injustices, ou qui arrivent chargés de projets pour le bien-être général (et ils feraient mieux de commencer par apporter des griefs tout faits, que d’employer cette recette britannique infaillible pour se créer de nouveaux sujets de plainte) ; qui, à force de temps et d’angoisses, ont traversé sains et saufs les autres administrations ; qui, d’après les règlements établis, ont été bousculés dans ce bureau-ci, éludés dans celui-là et évincés par cet autre, se voient enfin renvoyés au ministère des Circonlocutions pour ne plus reparaître jamais. Les commissions se rassemblent pour examiner la question, les secrétaires rédigent des minutes, les rapporteurs bredouillent, les ministres enregistrent, prennent des notes, paraphent, et on s’en tient là. En un mot, toutes les affaires du pays traversent le ministère des Circonlocutions, excepté celles qui n’en sortent jamais, et celles-là sont innombrables.

Parfois quelques esprits courroucés interpellent le ministre des Circonlocutions. Parfois des questions parlementaires, ou des motions ou des menaces de motions s’élèvent à ce sujet, émanées de démagogues assez vulgaires et assez ignorants pour soutenir que l’art de bien gouverner ne consiste pas à tout entraver. Alors quelque noble lord ou quelque très honorable gentleman, auquel est confié le soin de défendre le ministère des Circonlocutions, met dans sa poche une orange de discorde et transforme la chambre en un champ de bataille. Alors on le voit se lever en frappant la table d’une main indignée et combattre face à face l’honorable préopinant. Alors l’orateur ministériel se présente pour apprendre à l’honorable préopinant que l’administration des Circonlocutions, loin de mériter le plus léger blâme, est digne des plus grands éloges, et qu’on ne saurait lui en accorder assez ; que le ministère des Circonlocutions a toujours eu raison envers et contre tous, mais que jamais il n’a eu plus complétement raison qu’en cette occasion. Alors il affirme que l’honorable préopinant eût fait preuve de plus de goût, de plus de talent, de plus de raison, de plus de bons sens, de plus de… tous les lieux communs du dictionnaire… en laissant le ministère des Circonlocutions tranquille, et en n’ouvrant pas la bouche à ce sujet. Et enfin, l’œil fixé sur un souffleur diplomatique, appartenant au ministère des Circonlocutions et assis au-dessous de la barre de la chambre, il écrase l’honorable préopinant par le récit officiel de la manière dont les choses se sont passées. Il arrive toujours de deux choses l’une : ou bien le ministère n’a rien à dire pour sa défense et s’acquitte de cette tâche avec son habileté ordinaire, ou bien le noble orateur se trompe, pendant une moitié de son discours et oublie l’autre moitié ; mais cela n’empêche pas une majorité accommodante d’approuver la conduite du ministère des Circonlocutions.

Cette administration a fini par devenir une si admirable pépinière d’hommes d’État, que plusieurs lords, aux allures roides et imposantes, passent pour des prodiges surhumains dans la pratique des affaires, rien que pour avoir dirigé pendant quelque temps le ministère des Circonlocutions et s’y être exercés dans l’art de mettre partout et toujours des bâtons dans les roues. Quant aux prêtres et aux initiés inférieurs de ce temple politique, ledit système a eu pour résultat de les diviser en deux camps, jusqu’au dernier des garçons de bureau ; les uns regardent le ministère des Circonlocutions comme une institution divine qui a le droit absolu de tout entraver, tandis que les autres, affichant une incrédulité complète, le considèrent comme un abus flagrant.

Les Mollusques aident depuis longtemps à administrer le ministère des Circonlocutions, La branche Tenace Mollusque croit même avoir des droits acquis à tous les emplois de ce ministère, et elle se fâche tout rouge si quelque autre lignée fait mine de vouloir s’y installer. C’est une famille très distinguée que celle des Mollusques, et une famille très prolifique. Ses membres sont dispersés dans tous les bureaux publics et remplissent toutes sortes d’emplois officiels. Ou bien le pays est écrasé sous le poids des services rendus par les Mollusques, ou bien les Mollusques sont écrasés sous les bienfaits du pays ; on n’est pas tout à fait d’accord sur ce point. Les Mollusques ont leur opinion, le pays a la sienne.

M. Tenace Mollusque, qui, à l’époque en question, était chargé de préparer et de bourrer de renseignements l’homme d’État qui se trouvait alors à la tête du ministère des Circonlocutions (lorsque ce noble personnage ne se tenait pas très solidement en selle, par suite des coups de lance de quelque gredin de journaliste), avait plus de sang illustre dans les veines qu’il n’avait d’argent dans les poches. En sa qualité de Mollusque, il avait une place qui était une assez jolie petite sinécure ; et, toujours en sa qualité de Mollusque, il avait placé son fils Mollusque jeune dans son bureau. Malheureusement il avait épousé une miss des Échasses, aussi riche que lui sous le rapport du sang, mais aussi pauvre en fait de meubles ou d’immeubles, et de cette union étaient nés un fils et trois filles. Aussi, grâce aux besoins patriciens de Mollusque jeune, des trois demoiselles de Mme Mollusque, née des Échasses, et grâce à ses dépenses personnelles, M. Tenace Mollusque trouvait fort longs les intervalles qui s’écoulaient entre chaque payement trimestriel de son salaire ; circonstance qu’il ne manquait jamais d’attribuer à la lésinerie du pays.

Pour la cinquième fois, M. Arthur Clennam se présenta un matin au ministère des Circonlocutions et demanda à voir M. Tenace Mollusque. Les autres jours, il avait successivement attendu ce personnage dans une antichambre, dans une galerie vitrée, dans un salon d’attente et dans un passage à l’épreuve du feu, où l’administration semblait renfermer sa provision de courants d’air. Cette fois on ne répéta pas au solliciteur que M. Mollusque se trouvait en conférence avec le noble prodige qui dirigeait le ministère. On se contenta de lui dire qu’il était absent. On voulut bien, néanmoins, lui annoncer que Mollusque jeune, le satellite secondaire de cet astre imposant, était visible à l’horizon.

M. Clennam déclara qu’il désirait voir Mollusque jeune, et il le trouva en train de se roussir les mollets devant le foyer paternel, le dos appuyé contre la tablette de la cheminée. C’était une salle confortable, élégamment meublée à la mode de la haute bureaucratie : l’épais tapis, le bureau revêtu de cuir où l’on écrivait assis, le bureau revêtu de cuir où l’on écrivait debout, le formidable fauteuil, la chancelière, le paravent, les lettres déchirées, les boîtes à dépêches ornées d’étiquettes, comme autant de fioles médicinales, l’odeur prédominante de cuir et d’acajou, tout cela avait un certain air grandiose de boutique à ne rien faire qui donnait une idée majestueuse du Mollusque absent.

Le Mollusque présent, qui tenait encore à la main la carte de M. Clennam et paraissait fort jeune, avait les plus drôles de petits favoris pelucheux qu’on ait jamais vus. C’était un si maigre duvet que celui qui recouvrait son menton adolescent, qu’il ressemblait à un oiseau dont les plumes commencent à pousser ; et un observateur compatissant aurait pu craindre que ce poussin chétif ne mourût de froid, s’il n’avait pas eu la précaution de se roussir les mollets. Un charmant lorgnon était suspendu à son cou ; mais, par malheur, les yeux de l’employé avaient des orbites si plats et de petites paupières si flasques, que le lorgnon ne voulait pas lui tenir dans l’œil, et retombait sans cesse contre les boutons de son gilet avec un bruit sec qui molestait le porteur.

« Oh ! dites-moi : vous savez que mon père n’est pas là et ne sera pas là de toute la journée, dit Mollusque jeune. Est-ce quelque chose que je puisse faire ? »

(Clic ! Voilà le lorgnon qui tombe. Mollusque jeune, tout effrayé, cherche autour de lui sans pouvoir le retrouver.)

« Vous êtes bien bon, répond Arthur Clennam ; mais je désire parler à M. Tenace Mollusque.

— Mais dites donc ! Vous n’avez pas d’audience, vous savez, » riposte Mollusque jeune.

(Il retrouve son lorgnon et le rajuste.)

« Non ! c’est justement une audience que je désire.

— Mais dites donc ! Voyons un peu : s’agit-il d’une affaire publique ? » demande Mollusque jeune.

(Clic ! Voilà le lorgnon qui tombe encore. Mollusque jeune est tellement occupé à le chercher, que, pour le moment, M. Clennam juge inutile de répondre.)

« S’agit-il, reprend Mollusque jeune, remarquant le teint hâlé du solliciteur, s’agit-il de… tonnage… ou de quelque chose de ce genre-là ? »

(En attendant la réponse, il ouvre son œil droit avec sa main et y colle son monocle d’une façon si inflammatoire, que l’œil se met à pleurer atrocement.)

« Non ; il ne s’agit pas de tonnage.

— Voyons donc un peu. S’agit-il d’une affaire personnelle ?

— Je ne sais vraiment pas au juste. Il est question d’un M. Dorrit.

— Dites donc, vous n’avez qu’une chose à faire, savez-vous ! Passez chez nous, si vous allez de ce côté-là : 24, Mews-Street, Grosvenor-Square. Mon père a une attaque de goutte qui le retient à la maison. »

(Il est clair que le malavisé Mollusque jeune devient aveugle de l’œil qui retient le lorgnon, mais la bonté l’empêche de rien changer quant à présent aux dispositions qu’il a prises avec tant de peine.)

« Merci. J’y vais de ce pas. Bonjour. »

Mollusque jeune est tout déconcerté, car il ne s’imaginait pas le moins du monde qu’on songerait à suivre son conseil.

« Êtes-vous bien sûr, demande-t-il, ne renonçant qu’à regret à l’idée lumineuse qui lui était d’abord venue, et rappelant le visiteur, dont la main se trouvait déjà sur la porte, qu’il ne s’agit pas de tonnage ?

— Parfaitement sûr. »

Après avoir donné cette assurance, M. Clennam se retira afin de poursuivre ses investigations, se demandant ce qui serait advenu dans le cas où il aurait en effet été question de tonnage.

Mews-Street, Grosvenor-Square, n’est pas tout à fait Grosvenor-Square, mais il ne s’en faut pas de beaucoup ; et pourtant, malgré ce voisinage aristocratique, c’est une piteuse petite rue où l’on ne voit guère que des murs de clôture, des écuries, des remises surmontées de greniers habités par des familles de cochers, lesquelles ont la manie de sécher le linge en plein air, et de décorer l’allège des fenêtres avec des barrières de péage en miniature. Le ramoneur en vogue de ce quartier distingué habite au fond de cette impasse, non loin d’un établissement très fréquenté le matin et à l’heure du crépuscule, pour la vente de bouteilles d’occasion et de graisses de cuisine. Les baraques de polichinelle viennent s’appuyer contre les murs de clôture de Mews-Street, tandis que les directeurs de ces théâtres vont dîner ailleurs ; et les chiens du voisinage se donnent dans cette même localité des rendez-vous auxquels ils se gardent bien de manquer. Néanmoins il existe à l’entrée de Mews-Street deux ou trois bicoques où l’on étouffe faute d’air, mais qui se louent à des prix fabuleux, parce que ce sont des dépendances infimes du quartier fashionable. Dès qu’une de ces horribles petites cages à poulets est à louer (ce qui arrive très rarement, car elles sont très recherchées), l’agent chargé de la location la désigne dans les annonces comme une résidence de gentleman, située dans le quartier aristocratique, habitée uniquement par the elite of the beau monde.

Si une résidence digne d’un gentleman, et strictement renfermée dans l’étroite limite ci-dessus mentionnée, n’eût pas été un des accessoires obligés du sang des Mollusques, le chef de la branche Tenace Mollusque aurait pu choisir partout ailleurs, parmi au moins… mettons un chiffre rond… dix mille maisons, un logis cinquante fois plus commode et trois fois moins coûteux. Quoi qu’il en soit, M. Tenace Mollusque, se trouvant fort gêné dans les étroites limites de la résidence aristocratique qu’il payait si cher, s’écriait que c’était la faute du pays, et y trouvait une nouvelle preuve de la lésinerie nationale.

Arthur Clennam s’arrêta devant une maison resserrée, d’une architecture bizarre, à façade cintrée, et dont le petit fossé destiné à éclairer la cuisine souterraine avait l’air d’une poche de gilet humide : c’était là le n° 24 de Mews-Street (attenant à) Grosvenor-Square. À en juger par l’odorat, cette maison ressemblait en quelque sorte à une bouteille d’essence concentrée de fumier ; et, lorsque le valet de pied vint ouvrir, il sembla qu’on débouchait le flacon.

Le valet de pied en question était aux valets de pied de Grosvenor-Square ce que les maisons de Mews-Street sont à celles de Grosvenor-Square. Il était très bien dans son genre, mais c’était le genre d’un domestique d’impasses et d’escaliers dérobés. Sa splendeur n’était pas sans un certain mélange de malpropreté ; son teint et sa corpulence avaient eu à souffrir de l’état atmosphérique de son office. Une fluidité jaunâtre gâtait l’expression de sa physionomie au moment où il daigna ouvrir la porte… je veux dire lorsqu’il fit sauter le bouchon pour mettre le flacon sous le nez de M. Clennam.

« Veuillez remettre cette carte à M. Tenace Mollusque, et lui dire que je viens de voir M. Mollusque jeune, qui m’a engagé à passer ici. »

Le valet de pied (qui avait sur les parements de ses poches tant de larges boutons aux armes des Mollusques, qu’on pouvait croire qu’il portait sur lui l’argenterie et les joyaux de la famille, tous soigneusement boutonnés), réfléchit un instant en regardant la carte, puis il dit : « Entrez. » Il fallut quelque présence d’esprit pour obéir à cette injonction, sans se cogner contre la porte intérieure de l’antichambre et sans rouler de là jusqu’au bas de l’escalier de la cuisine, au milieu de la confusion morale et de l’obscurité physique causées par cette entrée difficile. Le visiteur, grâce au ciel, débarqua sain et sauf sur le paillasson de l’antichambre.

Le valet de pied continuant à dire : « Entrez, » le visiteur continua à le suivre. À la seconde porte, nouveau flacon, nouveau bouchon. Le nez d’Arthur dégusta à cette autre fiole un mélange de provisions concentrées et de lavures de vaisselle. Après une légère escarmouche dans l’étroit passage, occasionnée par une bévue du valet, qui ouvrit de confiance la porte d’une lugubre salle à manger, et qui, en reconnaissant avec consternation qu’elle n’était pas habitée, recula en désordre, au risque d’écraser les pieds du visiteur, ce dernier fut enfermé, tandis qu’on l’annonçait, dans un petit salon de derrière tout moisi. Là il fut à même de respirer à la fois les parfums rafraîchissants des deux flacons combinés, avec la vue d’un pan de mur éloigné de trois pieds, qui n’admettait qu’un jour de souffrance. Il se demandait, pour se distraire, s’il était possible qu’il y eût en Angleterre beaucoup de familles Mollusques assez serviles pour se condamner à habiter de pareils trous.

M. Mollusque voulait bien le recevoir, « Monsieur veut-il se donner la peine de monter ? » Monsieur voulut bien, et il le prouva en montant tout de suite ; et dans le salon il trouva, le pied étendu sur un tabouret, M. Mollusque en personne, image vivante et frappante de l’art de rien, rien, rien.

M. Mollusque datait d’une époque plus propice, d’une époque où le pays montrait moins de lésinerie, et où le ministre des Circonlocutions était moins importuné qu’aujourd’hui. De même qu’il entourait le col du pays d’innombrables rouleaux de ficelle rouge et de paperasses bureaucratiques, de même il entourait son propre cou d’innombrables rouleaux de cravate blanche. Ses manchettes et son faux-col avaient une majesté écrasante ; sa voix et ses manières ne faisaient pas moins d’effet. Il portait une grosse chaîne de montre et des breloques, un habit trop serré, un gilet idem, des pantalons qui ne faisaient pas un pli, et des bottes d’une roideur admirable. En somme, il était superbe, massif, accablant et inabordable. On eût dit qu’il avait posé toute sa vie devant sir Thomas Lawrence.

« M. Clennam, je crois ? dit M. Tenace Mollusque. Prenez un siège. »

M. Clennam prit un siège.

« Vous êtes venu plusieurs fois, si je ne me trompe, me demander aux Circonlocutions ? » Dans sa bouche ce dernier mot avait une longueur d’environ vingt-cinq syllabes.

« J’ai pris cette liberté. »

M. Mollusque salua d’une façon solennelle, comme qui dirait :

« C’est une liberté, je n’en disconviens pas ; prenez encore la liberté de m’expliquer votre affaire.

— Permettez-moi de vous dire tout d’abord que je viens de passer quelques années en Chine, que je suis presque un étranger dans mon propre pays, et que ce n’est pas un motif d’intérêt personnel qui me dicte la question que je vais vous faire. »

M. Mollusque tambourina légèrement sur la table qui se trouvait près de lui, comme s’il se fût mis à poser pour un second artiste à lui inconnu, et qu’il eût voulu lui adresser cette recommandation tacite :

« Si vous voulez bien avoir la complaisance de me représenter avec l’expression de dignité que je viens de donner à ma physionomie, vous m’obligerez.

— J’ai rencontré dans la prison de la Maréchaussée un prisonnier du nom de Dorrit, qui se trouve là depuis bien [des] années. Je désire me renseigner sur l’état de ses affaires, qui me semblent fort embrouillées, afin de voir s’il n’y aurait pas moyen d’améliorer sa position après une si longue captivité. On m’a désigné M. Tenace Mollusque comme un des créanciers les plus influents. Ce renseignement est-il exact ? »

Comme le ministère des Circonlocutions avait pour principe de ne jamais donner une réponse catégorique, sous quelque prétexte que ce fût, M. Mollusque se contenta de répondre :

« C’est possible.

— Comme représentant de l’État, ou comme simple particulier ?

— Il est possible, monsieur, répondit M. Mollusque, que le ministère des Circonlocutions ait conseillé… cela est possible, je n’affirme rien… de poursuivre certaine réclamation que l’État a pu élever, par suite de la faillite d’une compagnie ou d’une association dont cette personne a pu faire partie. Il se peut que cette question ait été soulevée au ministère des Circonlocutions, dans le cours officiel des affaires ; il se peut que le ministère ait rédigé ou confirmé une note conseillant de poursuivre ladite personne.

— Alors je dois supposer que les faits se sont ainsi passés ?

— Le ministère des Circonlocutions, répondit M. Mollusque, n’est responsable des suppositions de qui que ce soit.

— Oserai-je vous demander où je puis obtenir des renseignements officiels sur l’état réel de la question ?

— Il est loisible, répliqua M. Mollusque, à tout membre du… public… (il ne prononçait qu’avec répugnance le nom de cette obscure corporation, qu’il regardait comme son ennemie personnelle) d’adresser une requête au ministre des Circonlocutions. On peut se faire indiquer quelles sont les formalités indispensables à suivre, en s’adressant au bureau spécial de ce ministère.

— Quel est ce bureau ?

— Monsieur, répliqua M. Mollusque, tirant un cordon de sonnette, on vous l’indiquera au ministère, auquel je dois vous renvoyer, si vous désirez obtenir une réponse formelle à cette question.

— Pardonnez-moi si j’ajoute…

— Le ministère est ouvert au… public (M. Mollusque a toujours du mal à prononcer ce mot impertinent), pourvu que le… public observe les formes officielles ; si le… public n’observe pas ces formes, c’est le public qui a tort. »

M. Mollusque fit un salut profond, salut d’homme du monde offensé, de bureaucrate offensé, et d’habitant du quartier fashionable non moins offensé, ces trois personnes ne formant qu’un seul et même individu. M. Clennam lui rendit son salut et fut reconduit jusqu’à la porte de Mews-Street par le valet de pied aux joues flasques.

Dans cette extrémité Arthur Clennam résolut, afin de s’exercer à la persévérance, de retourner au ministère des Circonlocutions, et d’essayer quelle satisfaction il pourrait tirer d’une seconde visite. Il s’y présenta donc de nouveau et envoya une seconde carte à Mollusque jeune, par un garçon de bureau, qui trouva très mauvais que le solliciteur se fût permis de revenir, d’autant plus qu’il était en train de manger des pommes de terre au jus derrière un paravent, auprès de la cheminée de l’antichambre.

Il obtint une nouvelle audience de Mollusque fils, et trouva le jeune gentleman occupé cette fois à se roussir les genoux et à bâiller, en invoquant quatre heures, qui s’obstinaient à ne pas sonner.

« Dites donc ! voyez-vous ! vous vous accrochez à nous d’une satanée façon, » remarqua Mollusque jeune, regardant par-dessus son épaule.

« Je veux savoir…

— Dites donc ! ma parole d’honneur, il ne faut pas venir comme ça chez nous pour nous dire que vous voulez savoir, vous savez, interrompit d’un ton de remontrance Mollusque jeune, qui se retourna en ajustant son lorgnon.

— Je veux savoir, répéta Arthur Clennam, qui s’était décidé à adopter une formule laconique et à ne pas sortir de là, d’une façon précise la nature de la réclamation que l’État élève contre un prisonnier pour dettes du nom de Dorrit.

— Dites donc ! voyez-vous ! vous allez vraiment trop vite, savez-vous ! Et vous n’avez pas même une lettre d’audience, s’écria Mollusque Jeune, comme si l’affaire commençait à devenir très sérieuse.

— Je veux savoir… » reprit Arthur. Et il répéta sa question. Mollusque Jeune le regarda en ouvrant de grands yeux, jusqu’à ce que son lorgnon fût tombé, puis il recommença le même manège.

« Vous n’avez pas le droit de faire de ces choses-là, reprit-il enfin avec tous les symptômes d’une faiblesse excessive, voyez-vous ! Qu’entendez-vous par-là ? Vous disiez tout à l’heure que vous ne saviez pas s’il s’agissait ou non d’une affaire publique.

— Je viens de m’en assurer, répliqua le solliciteur, et je veux savoir… » Et il répéta encore sa monotone question.

Cette redite eut pour résultat d’affaiblir de plus en plus le jeune Mollusque, qui s’écria de nouveau :

« Voyez-vous ! ma parole d’honneur, il ne faut pas venir chez nous pour nous dire que vous voulez savoir, vous savez ! »

Là-dessus Arthur Clennam répète sa question dans les mêmes termes et sur le même ton, ce qui fait que le jeune Mollusque devient un merveilleux modèle de découragement et d’impuissance.

« Eh bien, voyez-vous ! ce que vous avez de mieux à faire, c’est de demander au secrétariat, » dit-il enfin, se glissant vers le cordon de la sonnette, qu’il tira. Le garçon de bureau qui avait fini de manger les pommes de terre au jus, répondit à cet appel. « Jenkinson, ajouta Mollusque, conduisez chez M. Wobbler. »

Arthur Clennam, s’étant imposé la tâche de prendre d’assaut le ministère des Circonlocutions, et décidé à ne pas reculer, accompagna le garçon de bureau à un autre étage, où ce fonctionnaire lui désigna le bureau de M. Wobbler. Il entra dans cet appartement et trouva deux gentlemen, assis en face l’un de l’autre à une table spacieuse et commode. L’un d’eux était occupé à polir un canon de fusil avec son foulard, tandis que l’autre étendait de la marmelade sur une tartine de pain, avec un couteau à papier.

« M. Wobbler ? » demanda le solliciteur.

Les deux gentlemen levèrent les yeux et le regardèrent un instant, surpris de tant d’audace.

« … De sorte qu’il a pris le chemin de fer, dit l’employé armé d’un fusil, qui parlait très lentement, et il est parti pour la campagne de son cousin, emmenant le chien avec lui. Un vrai bijou, que ce chien : il a sauté à la gorge de l’individu chargé de le mettre dans le wagon des bêtes, et aux jambes du conducteur qui est venu le faire sortir. Une fois là-bas, notre homme a rassemblé une demi-douzaine d’individus dans une grange avec une bonne provision de rats, et compté combien le chien mettait de temps à les happer. Voyant que le chien s’en tirait on ne peut mieux, il a organisé un combat et parié des sommes folles pour le chien. Mais voilà qu’au jour dit on a graissé la patte du garde, mon cher ; il aura grisé la bête, et le maître de la bête a été refait : il ne lui est pas resté un penny.

— M. Wobbler ? » demanda le solliciteur.

Le gentleman qui étendait la marmelade répondit sans lever les yeux : « Comment se nomme le chien ?

Charmant, répliqua l’autre ; son maître prétend qu’il ressemblait étonnamment à la vieille tante dont il compte hériter… surtout quand elle est ivre.

— M. Wobbler ? » répéta le solliciteur.

Les deux gentlemen restèrent quelques minutes à rire. Le gentleman au fusil, trouvant après inspection que le canon avait un éclat satisfaisant, demanda l’avis de son collègue ; confirmé par celui-ci dans son opinion, il remit cette partie de l’arme à sa place dans la boîte qui se trouvait devant lui, prit la crosse et commença à la polir, sifflant à mi-voix.

« M. Wobbler ? redemanda le solliciteur.

— Qu’est-ce qu’il y a ? dit alors M. Wobbler, la bouche pleine.

— Je veux savoir… » Et Arthur Clennam expliqua machinalement ce qu’il voulait.

« Peux pas vous dire, remarqua M. Wobbler, qui semblait adresser la parole à sa tartine ; n’en al jamais entendu parler ; ça ne me regarde pas. Demandez à M. Clive, seconde porte à gauche, dans le couloir voisin.

— Peut-être me fera-t-il la même réponse.

— Probablement. N’en sais rien, » répliqua M. Wobbler.

Le solliciteur s’éloigna, et il était déjà dans le corridor lorsque le gentleman au fusil lui cria :

« Eh ! m’sieur ! Eh là-bas ! »

Le solliciteur revint.

« Fermez donc votre porte : vous nous envoyez un satané courant d’air ! »

M. Clennam n’eut que quelques pas à faire pour arriver à la seconde porte à droite dans le couloir voisin. Dans ce bureau-là il trouva trois employés : numéro un n’avait pas grand’chose à faire ; numéro deux se croisait les bras ; numéro trois regardait par la fenêtre en bâillant. Ils semblaient néanmoins prendre une part plus directe que les autres dans l’exécution efficace du grand principe de ce ministère, car il y avait là une imposante porte à deux battants, qui communiquait avec un appartement intérieur où les chefs du bureau des Circonlocutions paraissaient tenir conseil, d’où il sortait une effrayante quantité de papiers, et où il en entrait une quantité non moins effrayante. C’était un va-et-vient presque incessant, dont un autre employé, le numéro quatre, était l’instrument actif.

« Je veux savoir, » dit Arthur Clennam, qui répéta sa demande avec le même ton d’orgue de barbarie. Numéro un le renvoya à numéro deux, et celui-ci l’ayant engagé à s’adresser à numéro trois, il eut l’occasion de répéter trois fois sa formule avant qu’on s’accordât pour le renvoyer au numéro quatre, auquel il redit sa phrase stéréotypée.

Numéro quatre était un jeune et joli garçon, à l’air vif et aimable. Il appartenait à la famille Mollusque, mais à une branche plus animée de cette noble race, et il répondit avec la plus grande aisance :

« Oh ! vous feriez mieux de ne pas vous casser la tête à ça, croyez-moi.

— Ne pas me casser la tête !

— Oui ! je vous conseille de perdre votre temps d’une façon moins assommante. »

C’était là une manière si nouvelle d’envisager la chose, qu’Arthur Clennam ne sut trop comment prendre l’avis qu’on lui donnait.

« Vous pouvez continuer si ça vous amuse. Je puis vous donner un tas d’imprimés officiels à remplir. Prenez-en une douzaine si vous voulez ; mais vous n’aurez jamais la patience d’aller jusqu’au bout, continua numéro quatre.

— Est-il donc impossible d’obtenir ces renseignements ? Pardonnez mon importunité ; mais je suis presque un étranger.

— Je ne dis pas que c’est impossible, répliqua numéro quatre avec un sourire plein de franchise ; je n’émets aucune opinion à cet égard. Je crois seulement que vous n’aurez pas la patience d’aller jusqu’au bout. Je présume que votre homme aura soumissionné quelque fourniture et qu’il aura failli à ses engagements. Est-ce ça ?

— Je n’en sais vraiment rien.

— Allons ! vous pouvez toujours vous renseigner là-dessus. Ensuite vous tâcherez de savoir quel bureau a adjugé la fourniture, et alors on vous donnera les détails.

— Pardon ; mais comment obtiendrai-je cette première indication ?

— Ma foi, vous… vous le demanderez jusqu’à ce qu’on vous réponde. Lorsqu’on vous aura répondu, vous adresserez une lettre à ce bureau (d’après le modèle que vous tâcherez de vous faire indiquer) pour obtenir la permission d’envoyer une requête au secrétariat. Il sera pris acte de votre demande dans ce bureau, qui devra la renvoyer pour être enregistrée au secrétariat, qui devra la transmettre à un autre bureau qui, après l’avoir apostillée, devra la renvoyer pour être contre-signée par un autre bureau, et alors votre demande se trouvera régularisée. Vous saurez la marche qu’aura suivie votre requête en demandant à chaque bureau jusqu’à ce qu’on vous réponde.

Arthur Clennam ne put s’empêcher de remarquer que c’était un drôle de moyen d’avancer les affaires.

Cette observation amusa beaucoup le gracieux petit Mollusque, qui ne pouvait pas se figurer qu’on fût assez naïf pour conserver le moindre doute à cet égard. Cet actif petit Mollusque savait fort bien qu’on aurait dû suivre une tout autre marche. Ce léger petit Mollusque avait étudié l’engrenage des Circonlocutions en qualité de secrétaire particulier, afin d’être préparé à sauter sur le premier emploi lucratif qui pourrait se présenter, et il comprenait parfaitement que ce ministère était une jonglerie politico-diplomatique, qui avait pour but d’aider les bureaucrates à tenir le vulgaire à distance. Bref, cet élégant petit Mollusque ne pouvait manquer de devenir un homme d’État et de se distinguer dans cette carrière.

« Quand l’affaire se trouvera régulièrement instruite devant un bureau quelconque, poursuivit ce brillant petit Mollusque, vous surveillerez de temps en temps ce bureau-là. Lorsqu’elle sera régulièrement instruite devant tel autre bureau, vous visiterez de temps en temps ce bureau-là. Nous aurons à en référer à droite et à gauche, et quand nous l’aurons attribuée à quelqu’un, vous aurez à surveiller ce quelqu’un-là. Quand on nous la renverra, alors c’est nous que vous ferez bien de surveiller. Quand l’affaire aura l’air de s’arrêter en route, vous aurez à donner un coup d’épaule. Lorsque vous aurez écrit à ce bureau-ci ou à ce bureau-là sans obtenir de réponse, ce que vous aurez de mieux à faire, c’est de… continuer à écrire. »

Arthur Clennam parut très indécis. « Dans tous les cas, dit-il, je vous remercie de votre politesse.

— Pas du tout, répliqua cet aimable petit Mollusque. Vous n’avez qu’à essayer ; venez si cela vous amuse. Rien ne vous obligera à continuer si vous vous sentez fatigué. Vous ferez bien d’emporter un tas d’imprimés… Remettez-lui un tas d’imprimés à remplir. »

Ayant donné cet ordre au numéro deux, ce pétillant petit Mollusque prit une nouvelle poignée de lettres des mains des numéros un et deux, et emporta ces documents dans le sanctuaire, afin de les offrir aux idoles qui dirigeaient le ministère des Circonlocutions.

Arthur Clennam mit les imprimés dans sa poche d’un air assez sombre, et redescendit le long couloir et le long escalier. Il était arrivé auprès de la porte à battants mobiles qui s’ouvre sur la rue, et attendait avec impatience que deux personnes qui se trouvaient devant lui lui permissent d’avancer, lorsque la voix de l’une d’elles résonna familièrement à son oreille. Il regarda l’orateur et reconnut M. Meagles. M. Meagles, qui avait le teint très animé, plus animé que vingt voyages n’auraient pu faire, tenait au collet un homme de petite taille qui se trouvait là, et lui criait :

« Sortons, gredin, sortons ! »

Ce langage, dans la bouche de M. Meagles, paraissait si étrange, c’était un spectacle si inattendu de voir M. Meagles ouvrir d’un coup de pied les battants de la porte, et entraîner dehors son compagnon, qui avait l’air très inoffensif, que Clennam demeura un instant immobile, échangeant avec le concierge un regard de mutuelle surprise. Il se hâta de la suivre et le vit descendre la rue à côté de son adversaire. Arthur eut bientôt rejoint son ancien compagnon de voyage. Le visage irrité que M. Meagles tourna vers lui se rasséréna, dès qu’il reconnut à qui il avait affaire, et il lui tendit amicalement la main.

« Comment vous portez-vous ? s’écria M. Meagles. Comment ça va-t-il ? Je ne fais que d’arriver. Charmé de vous voir !

— Et moi, ravi de vous retrouver.

— Merci, merci !

— Mme Meagles et votre fille ?…

— Se portent à merveille, répondit M. Meagles. Je voudrais seulement que vous m’eussiez rencontré moins animé. »

Quoique la température fût loin d’être chaude, M. Meagles était si échauffé qu’il attirait l’attention des passants, d’autant plus qu’il venait de s’appuyer contre une grille, d’ôter son chapeau et sa cravate pour essuyer vigoureusement son crâne et son visage fumants, ses oreilles et son cou tout rouges, sans se soucier le moins du monde de l’opinion publique.

« Ouf ! reprit M. Meagles, se rhabillant. Cela m’a fait du bien. J’ai moins chaud maintenant.

— Vous venez d’être agacé, monsieur Meagles. Qu’est-ce qu’il y a ?

— Attendez un instant, et je vous le dirai. Avez-vous le temps de faire un tour dans le parc ?

— Autant de tours qu’il vous plaira.

— Eh bien ! venez… Ah ! oui, regardez-le. C’est un individu qui mérite bien qu’on le regarde. »

M. Clennam avait par hasard tourné les yeux vers le criminel que M. Meagles avait saisi au collet d’une manière si furibonde. Ce criminel n’avait rien de remarquable ni dans sa taille ni dans sa mise ; c’était tout bonnement un homme assez court, trapu, ordinaire, dont les cheveux grisonnaient et dont la physionomie était traversée par des lignes profondes que la réflexion y avait gravées comme sur un bois dur. Ses vêtements noirs étaient très convenables, quoique un peu poudreux ; il avait l’air de quelque industriel passé maître dans son état. Il tenait à la main un étui à lunettes qu’il tournait et retournait, tandis qu’on parlait de lui, avec cette souplesse de pouce qu’on ne rencontre guère que chez les gens habitués à manier des outils.

« Restez avec nous, dit M. Meagles d’un ton menaçant, et je vais vous présenter tout à l’heure. Allons, en route ! »

Tandis qu’ils se dirigeaient vers le parc par le chemin le plus court, Clennam, assez étonné, se demanda ce que l’inconnu, qui obéissait avec la plus grande docilité, pouvait avoir fait. À en juger d’après les apparences, on ne pouvait pas le soupçonner d’avoir été surpris cherchant à soustraire le foulard de M. Meagles. Il n’avait pas non plus l’air querelleur ni emporté. Son extérieur annonçait, au contraire, un homme calme, simple et sans prétention ; il ne cherchait pas à s’échapper ; il semblait bien un peu découragé, mais il ne témoignait ni honte ni repentir. Si c’était là un criminel, il fallait que ce fût un hypocrite incorrigible ; mais s’il n’avait commis aucun délit, M. Meagles lui aurait-il sauté au collet en sortant du ministère des Circonlocutions ? Arthur reconnut bien vite que si cet homme était pour lui une énigme, il n’embarrassait pas moins M. Meagles ; car leur conversation, durant le court trajet du ministère au parc, fut fort décousue. Le regard de M. Meagles se dirigeait constamment vers l’inconnu, même lorsqu’ils causaient de toute autre chose.

Enfin, quand ils furent arrivés sous les arbres, M. Meagles s’arrêta brusquement et dit :

« Monsieur Clennam, faites-moi le plaisir de regarder cet homme : il s’appelle Doyce, Daniel Doyce. Vous ne devineriez jamais que cet homme est un insigne gredin, n’est-ce pas ?

— Non, certainement. »

La question était embarrassante, faite en présence de celui dont il s’agissait.

« Non, vous ne vous en seriez pas douté ; je le sais bien. Vous ne devineriez pas que c’est un grand criminel ?

— Non.

— Non ? Eh bien ! vous avez tort : cet homme est un grand criminel. Quel crime croyez-vous qu’il ait commis ? Est-ce un assassin, un homicide par imprudence, un incendiaire, un faussaire, un escroc, un voleur avec effraction, un voleur de grands chemins, un filou, un conspirateur, un concussionnaire ?

— Je crois, répliqua Arthur Clennam, remarquant un faible sourire sur le visage de Daniel Doyce, qu’il n’est rien de tout cela.

— Et vous avez raison, dit Meagles ; mais il est habile, et il a voulu que son habileté profitât à son pays. Il n’en a pas fallu davantage pour faire de lui un grand criminel. »

Arthur regarda celui dont on parlait, lequel se contenta de hocher la tête.

« Ce Doyce que voilà, continua M. Meagles, est mécanicien-forgeron et ingénieur. Il ne fait pas énormément d’affaires, mais il est d’une habileté bien connue. Il y a une douzaine d’années, il perfectionna une invention par un procédé secret très curieux qui est d’une grande importance pour son pays et pour ses semblables. Je ne vous dirai pas combien d’argent cette invention lui a coûté, ni combien d’années il y a perdues, mais voilà bien douze ans qu’il l’a enfin perfectionnée. C’est bien douze ans, hein ? demanda M. Meagles en s’adressent à Doyce. Il n’y a pas au monde d’être plus agaçant que celui-là, il ne se plaint jamais !

— Oui ; il y a un [peu] plus de douze ans.

— Un peu plus ! répéta M. Meagles. Et cela ne vous exaspère pas ? Allons, monsieur Clennam, je reviens à mon histoire. Doyce s’adresse au gouvernement. Dès ce moment il est devenu un malfaiteur de l’humanité ! Oui, monsieur, poursuivit M. Meagles, tout prêt à s’échauffer encore outre mesure. Dès ce moment il cesse d’être un honnête citoyen pour devenir un criminel. À dater de ce jour, on le traite comme un homme qui a commis quelque action infernale. C’est un homme à éviter, à repousser, à intimider, à tourner en ridicule. Ce jeune employé de bonne famille le renvoie à cet autre vieil employé de bonne famille, qui le renvoie au premier, qui recommence le même exercice ; son temps, sa fortune ne lui appartiennent plus ; il est mis hors la loi et on a le droit de se débarrasser de lui par tous les moyens possibles. »

M. Clennam, grâce à l’expérience qu’il venait d’acquérir lui-même, fut beaucoup moins incrédule que M. Meagles ne l’aurait cru.

« Doyce, au lieu de vous amuser à tourner votre étui à lunettes entre vos doigts, s’écria M. Meagles, parlez et racontez à M. Clennam ce que vous m’avez avoué.

— Il n’est que trop vrai qu’on m’a un peu traité, dit l’inventeur, comme une espèce de malfaiteur. Lorsqu’il m’a fallu perdre mon temps dans les divers bureaux, on m’y a toujours reçu comme si je commettais un crime en osant m’y présenter. Plus d’une fois, afin de ne pas me décourager tout à fait, j’ai été obligé de réfléchir que je n’avais réellement rien fait pour mériter de figurer dans les causes célèbres ; que je cherchais, au contraire, à procurer au pays une grande économie dans l’intérêt du progrès.

— Là ! fit M. Meagles. Vous voyez si j’ai rien exagéré ! Maintenant vous pourrez croire ce qu’il me reste à vous dire. »

Ce préambule terminé, M. Meagles raconta la fin de l’histoire : cette histoire stéréotypée, qui a fini par devenir ennuyeuse ; cette histoire inévitable du solliciteur, que nous savons tous par cœur. Il raconta comme quoi, après des courses et une correspondance interminables, après une foule d’impertinences, d’ignorances et d’insultes, leurs Seigneuries avaient rédigé une minute, n° 3472, autorisant le coupable à faire certaines expériences à ses propres frais ; comme quoi ces expériences eurent lieu devant un comité de six vieux et nobles invalides, dont deux étaient trop aveugles pour rien voir, deux autres trop sourds pour rien entendre, le cinquième trop boiteux pour y aller voir, et le dernier trop borné pour y rien comprendre, comme quoi, avec les années, les impertinences, les ignorances et les insultes augmentèrent ; comme quoi Leurs Seigneuries rédigèrent alors une minute, n° 5103, par laquelle ils soumirent la question au ministère des Circonlocutions ; comme quoi le ministère, après les délais de rigueur, avait repris l’affaire, absolument comme s’il se fût agi d’une nouveauté de la veille, et dont personne n’avait encore entendu parler ; comment ils gâchèrent l’affaire, l’embrouillèrent, la ressassèrent ; comme quoi les impertinences, les ignorances et les insultes furent multipliées par tous les chiffres de la table de Pythagore ; comme quoi l’invention fut renvoyée à l’examen de trois Mollusques et de leur cousin Des Échasses, qui n’en savaient pas le premier mot, et dont le cerveau rebelle ne put rien y comprendre, si bien qu’ils s’en lassèrent et constatèrent des impossibilités matérielles dans le rapport qu’ils firent à ce sujet ; comme quoi le ministère des Circonlocutions déclara dans une minute, n° 8740, qu’il ne voyait aucun motif pour revenir sur la décision de Leurs Seigneuries ; comme quoi le ministère des Circonlocutions, étant prévenu que Leurs Seigneuries n’avaient rien décidé du tout, avait mis l’affaire de côté ; comme quoi, le matin même, il y avait eu audience finale avec le chef auguste de ce ministère, et comme quoi le chef, tout bien considéré, vu les circonstances et envisageant la question sous toutes ses faces, était d’avis qu’il n’y avait que deux choses à faire : se tenir tranquille ou recommencer tout sur nouveaux frais.

« Sur ce, dit M. Meagles, en ma qualité d’homme pratique, en présence du ministre et de son cabinet, j’ai saisi Doyce au collet, je lui ai dit que je voyais clairement que c’était un infâme gredin, un traître conspirant contre le repos du gouvernement, et je l’ai entraîné ainsi jusqu’à la porte d’entrée du ministère, afin que le concierge même vît que j’étais un homme pratique, et que j’appréciais la manière dont la sagesse officielle rend justice aux gredins de son espèce. Et voilà ! »

Si ce léger petit Mollusque de tantôt se fût trouvé là, peut-être leur eût-il franchement avoué que le ministère des Circonlocutions avait atteint le but qu’il se proposait ; que tout ce que les Mollusques désirent, c’est de s’accrocher aussi longtemps que possible au vaisseau national ; qu’arranger, alléger, nettoyer ledit vaisseau, ce serait les jeter à la mer, et qu’il n’y avait qu’une manière de les y jeter, c’était de faire sombrer le vaisseau tandis qu’ils continuent à s’y accrocher ; pour ce qui était de ça, c’était l’affaire du pays et non la leur.

« Là ! fit M. Meagles, maintenant vous connaissez l’histoire de Doyce ; excepté (ce qui, je l’avoue, ne contribue pas à me mettre de bonne humeur) que, même en ce moment, vous ne l’entendez pas se plaindre.

— Il faut que vous ayez beaucoup de patience, dit Arthur Clennam, le contemplant avec un certain étonnement, et beaucoup de magnanimité.

— Non, répliqua le mécanicien, je ne crois pas avoir plus de patience qu’un autre.

— Si, parbleu !… vous en avez toujours plus que moi ! » s’écria M. Meagles.

Doyce sourit en disant à Clennam :

« Voyez-vous ! je ne suis pas le premier à qui cela arrive ; j’en ai vu bien d’autres. Mon sort est le sort commun. Je ne suis pas plus maltraité qu’une centaine d’autres individus qui se sont mis dans la même position que moi, pas plus maltraité que tous les autres, pour mieux dire.

— Je ne crois pas que cette pensée me consolât beaucoup, si j’étais à votre place ; mais je suis bien aise de voir qu’elle rende vos regrets moins amers.

— Comprenez-moi bien ! Je ne veux pas dire, répliqua l’autre avec son air calme et réfléchi, et regardant au loin comme s’il mesurait la distance, que ce soit une bonne manière de récompenser les travaux et les espérances d’un homme, mais c’est une sorte de soulagement de savoir que je devais m’y attendre. »

Il parlait avec cet air tranquille et résolu, ce ton modéré qu’on remarque souvent chez un mécanicien habitué à étudier et à ajuster ses pièces avec une grande précision. Ces manières lui étaient aussi naturelles que la souplesse de son pouce ou sa façon de rejeter la tête en arrière en renversant son chapeau, comme s’il réfléchissait sur la dernière main à donner à quelque travail à moitié fini.

« Désappointé ? poursuivit-il, marchant sous les arbres entre ses deux compagnons. Oui, sans doute, je suis désappointé. Froissé ? Oui, sans doute, je suis froissé. Rien de plus naturel. Mais ce que je voulais dire en rappelant que tous ceux qui se mettent dans la même position que moi sont presque toujours traités comme je l’ai été…

— En Angleterre, interrompit M. Meagles.

— Oh ! cela va sans dire, en Angleterre. Lorsqu’un inventeur se décide à vendre sa découverte à l’étranger, les choses se passent bien différemment, et voilà pourquoi tant de découvertes sont perdues pour nous. »

M. Meagles redevint très rouge.

« Ce que je voulais dire, c’est que, d’une façon ou d’une autre, notre gouvernement est tombé dans cette voie. Pouvez-vous citer un inventeur quelconque qui n’ait été repoussé, découragé, maltraité ?

— Je ne saurais dire que j’en connaisse un seul,

— Avez-vous jamais vu l’État prendre l’initiative dans l’adoption de quelque chose d’utile ?

— J’ai pas mal d’années de plus que mon ami que voilà, c’est donc moi qui répondrai à cette question. Jamais.

— Mais chacun de nous, je crois, continua l’inventeur, pourrait citer un grand nombre de cas où notre gouvernement a prouvé qu’il était fermement résolu à rester bien loin et bien longtemps en arrière de nous tous ; où il a persisté, au vu et au su de tout le monde, à employer des vieilleries reléguées depuis longues années au rancart, et cela lorsque les nouveaux procédés, reconnus meilleurs, étaient bien connus et généralement adoptés ? »

Tout le monde fut d’accord sur ce point.

« Eh bien donc, poursuivit Doyce avec un soupir, de même que je sais ce que tel ou tel métal fera à telle température, et tel ou tel corps soumis à une certaine pression, de même j’aurais dû savoir, si je m’étais donné la peine de réfléchir, de quelle manière ces grands lords et ces grands gentlemen traitent une requête comme la mienne. Je n’ai pas le droit d’être surpris, ayant une tête sur les épaules et une mémoire dans ma tête, si je tombe dans la même ornière que ceux qui m’ont précédé. J’aurais dû laisser tout ça là ; n’avais-je pas assez d’exemples sous les yeux pour m’avertir ? »

Là-dessus, il mit son étui à lunettes dans sa poche et dit à Arthur :

« Si je ne sais pas me plaindre, monsieur Clennam, je sais être reconnaissant : et je vous assure que je le suis beaucoup à notre ami commun de m’avoir encouragé bien des fois et de bien des manières.

— Bah, bah ! » dit M. Meagles.

Arthur ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil sur Daniel Doyce pendant le silence qui suivit. Quoique la nature de son caractère et le respect de lui-même empêchassent le mécanicien de s’exhaler en plaintes oiseuses, on voyait clairement que ses luttes prolongées l’avaient vieilli avant le temps et qu’elles l’avaient rendu plus taciturne et plus pauvre. M. Clennam ne put s’empêcher de songer combien cet homme eût été plus heureux s’il avait suivi l’exemple des gentlemen qui daignent diriger les affaires du pays, et appris d’eux l’art de ne rien faire.

Pendant cinq minutes environ, M. Meagles fut aussi rouge que découragé, puis il se calma et devint moins sombre.

« Allons, allons ! s’écria-t-il, ce n’est pas en prenant des aire renfrognés que nous donnerons une meilleure tournure à cette affaire. Où allez-vous, Daniel ?

— Je retourne à la fabrique, répondit Daniel.

— Eh bien, nous irons tous à la fabrique, ou du moins nous vous reconduirons de ce côté, répliqua M. Meagles ; M. Clennam ne refusera pas de venir avec nous à la cour du Cœur-Saignant.

— Cour du Cœur-Saignant ! Mais c’est justement là que j’ai affaire.

— Tant mieux ! s’écria Meagles ; venez avec nous. »

Tandis qu’ils continuaient leur promenade, il y eut au moins un des promeneurs (sans doute plus d’un) qui pensa que la cour du Cœur-Saignant était une habitation fort convenable pour une personne qui avait été en correspondance avec Leurs Seigneuries et avec les Mollusques ; peut-être aussi eut-on un pressentiment que la verte Albion elle-même pourrait bien se trouver réduite, un de ces quatre matins, à chercher un logement dans la cour du Cœur-Saignant, si elle s’obstinait à outrer cet admirable système des Circonlocutions.