La Nouvelle chronique de Sherlock Holmes/08

Traduction par Louis Labat.
Librairie des Champs-Élysées (p. 230-252).


VIII

L’EXPLOIT FINAL


Neuf heures du soir, le 2 août — le deuxième jour du plus terrible mois d’août qu’ait vu l’histoire du monde. Déjà la malédiction divine semblait s’appesantir sur une terre dégénérée, une sorte de paix effrayante, mêlée à un sentiment de vague expectative, régnait dans l’air suffocant et immobile. Le soleil s’était depuis longtemps couché ; mais une entaille rouge traversait le bas du ciel à l’Ouest, comme une blessure saignante. Au-dessus, les étoiles brillaient d’un vif éclat ; au-dessous, les feux des navires tremblotaient dans la baie. Les deux fameux Allemands se tenaient debout contre le parapet du jardin, derrière eux s’allongeait la maison trapue, au lourd pignon, et ils contemplaient la vaste étendue de grève au pied de la falaise crayeuse où von Bork était venu, quatre ans auparavant, jucher son aire. Leurs têtes se touchaient presque, et ils se parlaient à mi-voix, d’un ton de confidence. Qui aurait vu d’en bas les pointes embrasées de leurs cigarettes les eût prises pour les yeux de quelque esprit malin aux aguets dans les ténèbres.

Un homme remarquable que ce von Bork ; on n’eût pas trouvé son pareil entre tous les agents du Kaiser. Ses talents, qui l’avaient d’emblée recommandé pour une mission en Angleterre, n’avaient cessé de devenir chaque jour plus manifestes pour la demi-douzaine de personnes qui, de par le monde, se trouvaient en position de savoir. Une de ces personnes était le baron von Herling, secrétaire en chef de l’ambassade, dont l’énorme cent-chevaux Benz bloquait le petit chemin rural en attendant de ramener son propriétaire à Londres.

— Maintenant, disait le secrétaire, les événements se précipitent, conformément à l’horaire établi. Si j’en juge par la marche des événements, vous serez de retour à Berlin dans la semaine. Vous ne vous étonnerez pas, mon cher von Bork, de l’accueil chaleureux qu’on vous y réserve. Je sais le cas qu’on fait en haut lieu de votre travail dans ce pays.

Le secrétaire était d’aspect formidable, épais, large et long ; sa façon de parler, lente et appuyée, n’avait pas médiocrement aidé à sa carrière politique. Von Bork se mit à rire, d’un air de demander grâce.

— Ils ne sont pas difficiles à tromper, ces pauvres Anglais, dit-il. On n’imagine pas gens plus dociles et plus simples.

— Ça, c’est ce que j’ignore, répondit le baron, pensif. Ils ont, en toutes choses, des limites étranges, inattendues, et qu’il faut apprendre à reconnaître. Cette simplicité de surface, chez eux, est un piège où l’étranger risque de se laisser prendre. À première impression, on les croirait mous. Puis, soudain, on se heurte à une résistance, on touche à une de ces limites dont je parlais tout à l’heure. Par exemple, ils ont leurs conventions, leurs habitudes d’esprit, auxquelles il convient de se plier.

— Vous voulez parler sans doute de ce qu’ils appellent la « bonne forme », le « franc jeu », et autres choses semblables ? soupira von Bork, en homme qui avait eu beaucoup à souffrir.

— Je veux dire les préjugés anglais dans toutes leurs manifestations les plus baroques. Vous savez quel fut mon travail, vous connaissez mes succès, je suis donc bien à l’aise avec vous pour parler de mes gaffes. En voici une. Peu après mon arrivée, je fus invité à une réunion de fin de semaine chez un ministre. On y tint les propos les plus indiscrets.

Von Bork s’inclina.

— J’y étais, fit-il sèchement.

— En effet. Il va de soi que j’envoyai à Berlin un résumé des informations ainsi recueillies. Malheureusement, notre bon chancelier a la main lourde en ces sortes d’affaires : il laissa voir qu’il savait ce qui s’était dit. Bien entendu, je ne tardai pas d’en subir les conséquences. Impossible d’imaginer le tort que me fit cette histoire. Mes hôtes anglais, je vous l’avoue, manquèrent de mollesse. On me tint rigueur deux ans. Mais vous, à la bonne heure ! Avec vos façons de poser pour l’homme de tous les sports…

— N’appelez pas cela une pose. Il s’agit ici d’un don naturel. Je suis né sportsman. Les sports m’amusent.

— Et vous en obtenez d’autant plus de résultats. Yacht, chasse, polo, vous disputez la palme aux Anglais dans tous leurs exercices. Votre four-in-hands remporte le prix à l’Olympia. Je me suis laissé dire qu’à la boxe vous ne le cédiez pas aux jeunes officiers. Aussi personne ne vous prend-il au sérieux. Vous êtes le « bon garçon qui ne s’embête pas », un « type tout à fait propre pour un Allemand », un qui boit sec, passe les nuits au club, court la ville, fait le diable à quatre. Cependant, la tranquille maison de campagne que voici est le centre d’où part une bonne moitié des menées contre l’Angleterre, et l’homme de sport que vous êtes cache le plus roublard des agents secrets qu’il y ait en Europe. Génie, mon cher von Bork, génie !

— Vous me flattez, baron. Il est vrai, au demeurant, que les quatre années que j’ai passées dans ce pays n’auront pas été improductives. Je ne vous ai jamais montré ma petite collection de documents. Cela vous dérangerait-il d’entrer pour une minute ?

La porte du cabinet de travail donnait sur la terrasse. Von Bork l’ouvrit et, passant le premier, toucha le commutateur. Puis il referma la porte derrière la haute silhouette qui le suivait et tendit avec soin le lourd rideau contre la fenêtre treillagée. Alors seulement, toutes ses précautions prises, il tourna vers son hôte un visage d’aigle brûlé par le soleil.

— J’ai déjà expédié quelques-uns de mes papiers, dit-il. Ma femme et mes gens, partis hier pour Flushing, se sont chargés des plus importants. Pour les autres, je réclamerai la protection de l’ambassade.

— Tout est réglé. Vous figurez sur la liste des personnes à la suite. Vous n’éprouvez de difficultés ni pour vous ni pour vos bagages. Sans doute il se peut que nous n’ayons pas à partir et que l’Angleterre abandonne la France à son destin. Nous sommes sûrs qu’il n’y a pas de traité entre elles.

— Et la Belgique ?

— Oh ! là aussi, nous sommes tranquilles.

Von Bork hocha la tête.

— Il y a un traité formel en ce qui la concerne. Ne pas intervenir serait, pour l’Angleterre, la fin de tout. Jamais elle ne se relèverait de cette honte.

— Du moins, elle aurait la paix pour le moment.

— Mais l’honneur ?

— Bah ! cher monsieur, nous vivons à une époque utilitaire. L’honneur est une conception du moyen âge. D’ailleurs, l’Angleterre n’est pas prête. Notre impôt de guerre de cinquante millions, qui dénonçait nos projets aussi clairement que si nous les avions exposés en première page du Times, n’a même pas tiré ces gens-là de leur apathie. On entend bien, par-ci, par-là, s’élever une interrogation : c’est affaire à moi d’y trouver une réponse. De temps à autre un peu d’irritation se manifeste : c’est affaire à moi de l’apaiser. Mais je puis vous garantir que, pour ce qui est de l’essentiel, — approvisionnement en munitions, défense contre les sous-marins, fabrication des explosifs à haute puissance, — rien n’est prêt. Comment l’Angleterre interviendrait-elle, alors que nous avons fomenté la guerre civile en Irlande, suscité des furies qui cassent toutes les vitres et fait Dieu sait quoi pour quelle n’ait à s’occuper que d’elle-même ?

— Il faut qu’elle songe à son avenir.

— Ceci est une autre question. J’imagine que pour l’avenir nous avons nos plans tout tracés à l’égard de l’Angleterre et que vos informations nous seront d’un intérêt vital. Aujourd’hui ou demain, nous aurons des comptes à régler avec M. John Bull. S’il préfère que ce soit aujourd’hui, nos mesures sont prises, et vous n’y aurez pas peu contribué ; s’il faut attendre à demain, inutile de vous dire qu’elles seront mieux prises encore. Je croirais volontiers qu’il ne serait que sage pour l’Angleterre de se joindre aux alliés plutôt que de se battre sans eux. Cette semaine est pour elle la semaine du Destin. Mais laissons là les spéculations, vous me parliez de vos papiers.

Le secrétaire s’était assis dans un fauteuil. L’électricité faisait reluire son crâne chauve. Tirant de tranquilles bouffées de son cigare, il observait tous les mouvements de von Bork.

Des livres garnissaient la vaste pièce aux lambris de chêne. Un rideau pendait dans un coin. Von Bork l’écarta, découvrant un large coffre-fort à armature de cuivre. Puis il détacha une petite clef fixée à sa chaîne de montre, et, après une longue manipulation de la serrure, il ouvrit le lourd battant.

— Regardez, dit-il en s’effaçant, avec un grand geste. L’intérieur du coffre apparaissait en pleine lumière, le secrétaire d’ambassade s’absorba dans la contemplation des rangées de cases, toutes regorgeantes de papiers, chacune portant une étiquette. Ses yeux, promenés des unes aux autres, pouvaient lire des titres tels que : Hauts fonds, Défense des Ports, Aéroplanes, Irlande, Égypte, Forts de Portsmouth, La Manche, Rosyth. Ce n’étaient que plans et documents. Il déposa son cigare, fit claquer ses mains grasses.

— Colossal ! dit-il.

— Et tout cela en quatre ans, baron ! Pas trop mal travaillé pour un bon gentilhomme campagnard, buvant sec et trottant dur ! Mais j’attends la perle de ma collection. Elle vient. Et voici l’écrin que je lui destine.

Il désignait un casier vide où se lisait l’inscription : Signaux maritimes.

— Mais vous aviez déjà tout un dossier sur les signaux ?

— Périmé, hors d’usage ! L’Amirauté a eu vent de quelque chose, tous les codes ont été changés. Rude tape pour moi, baron, et la pire déconvenue que j’aie jamais éprouvée ! Heureusement, grâce à mon carnet de chèques et à l’excellent Altamont, j’aurai tout réparé ce soir même.

Le baron regarda sa montre, jeta une exclamation.

— Vraiment, je ne puis rester davantage. Songez que les choses vont leur train sur les terrasses du Carlton, et que nous devons tous être à notre poste. J’espérais y porter la nouvelle du grand coup. Altamont ne vous avait-il pas fixé une heure ?

Von Bork poussa devant lui un télégramme :

Viendrai ce soir avec bougies d’allumage. — Altamont.

— Bougies d’allumage ? Qu’est-ce que cela signifie ?

— Altamont se donne la qualité d’expert en autos, et j’ai des autos plein mon garage. Dans notre langage conventionnel, tout ce qu’il croit pouvoir me fournir prend le nom d’une pièce de machine. Un radiateur désigne un navire de guerre, une pompe à huile un croiseur, et ainsi de suite. Par bougies d’allumage, comprenez le code des signaux.

— Expédié de Portsmouth à midi, fit le secrétaire, examinant le télégramme. À propos, combien lui donnez-vous, à votre Altamond ?

— Pour cette affaire spécialement, cinq cents livres. Sans préjudice de ses émoluments réguliers.

— Le drôle a les dents longues. Sans doute ils nous servent, ces traîtres, mais je leur marchande l’argent.

— Moi, je ne marchande rien à Altamont. C’est un agent merveilleux. S’il se fait payer, du moins, selon son expression, il vous en donne pour votre argent. Puis, ce n’est pas un traître. Le plus pangermaniste de nos junkers ferait l’effet d’une colombe en regard de ce farouche Irlando-Américain.

— Ah ! c’est un Irlando-Américain ?

— Vous l’entendriez parler que vous n’en douteriez pas. Parfois, ma parole, j’ai peine à le comprendre. Il semble avoir déclaré la guerre à tous les Anglais en particulier non moins qu’au roi d’Angleterre. Sérieusement, il faut que vous partiez ? Notre homme peut arriver d’un instant à l’autre.

— Je le regrette, mais je suis déjà en retard. Nous comptons sur vous pour demain matin à la première heure. Quand vous tiendrez ce livre des signaux, vous pourrez triomphalement écrire le mot Fin au bas de votre œuvre anglaise. Eh quoi ! du tokay ?

Le secrétaire montrait du doigt une bouteille poussiéreuse qui se dressait entre deux longs verres sur un plateau d’argent.

— Puis-je vous en offrir un verre avant le voyage ?

— Non, merci. Mais il me semble que vous vous traitez bien.

— Altamont se connaît en vins, et il s’est pris de sympathie pour mon tokay. C’est un garçon chatouilleux, dont il convient de flatter les petits caprices. Sa collaboration a pour nos projets une importance capitale, je lui dois des ménagements.

Les deux hommes avaient, à petits pas, regagné la terrasse. Comme ils en atteignaient l’extrémité, le chauffeur du baron tourna la manivelle, l’énorme auto trépida et ronfla.

— Ces lumières qu’on aperçoit, ce sont, je présume, celles de Harwich ? dit le secrétaire, en endossant son cache-poussière. Comme tout cela respire le calme, la paix ! Il se peut qu’il y ait par là d’autres lumières cette semaine, et que la côte anglaise devienne un séjour moins tranquille. Peut-être le ciel lui-même ne sera-t-il pas tout à fait paisible pour peu que se réalisent les promesses du bon Zeppelin. Mais, à propos, qui avez-vous donc là ?

Une seule fenêtre derrière eux était éclairée. On voyait à l’intérieur une lampe, et, près de la lampe, assise à une table, une vieille femme à l’honnête figure rougeaude, en bonnet paysan. Elle tricotait, penchée sur son ouvrage, et s’arrêtait de temps à autre pour caresser un gros chat noir posé sur un tabouret.

— C’est Marthe, la seule domestique que j’aie gardée. Le secrétaire se mit à rire.

— Elle pourrait presque, dit-il, personnifier la Grande-Bretagne, avec son air de complète absorption en elle-même et de béate somnolence. Allons, au revoir, von Bork !

Il agita la main en signe d’adieu, sauta dans l’auto, et, la minute d’après, les deux grands cônes dorés des phares bousculaient devant eux les ténèbres. Renversé sur les coussins de la luxueuse limousine, n’ayant de pensée que pour le drame qui menaçait l’Europe, il ne prit pas garde qu’en tournant la rue du village son auto manqua de prendre en écharpe une petite Ford qui arrivait en sens opposé.

Quand se fut évanoui au loin le dernier rayon des phares, von Bork regagna lentement son cabinet de travail. En passant, il remarqua que sa vieille gouvernante avait soufflé la lampe et quitté la place. C’était pour lui une sensation nouvelle que le silence et l’obscurité de cette demeure, car il avait une famille nombreuse, qui exigeait un nombreux personnel. Il éprouvait néanmoins un soulagement à l’idée que, sauf la vieille femme qui s’attardait dans la cuisine, il ne restait plus que lui dans la maison. Il avait encore à rendre la place nette. Il se mit à la besogne, et bientôt son beau visage intelligent était rouge de la chaleur des papiers qu’il brûlait. Une valise de cuir se trouvait auprès de lui sur sa table : il commença d’y ranger clairement, systématiquement, le contenu du coffre-fort. À ce moment, son oreille perçut le bruit lointain d’un moteur. Il poussa un cri de satisfaction, reboucla les courroies de sa valise, referma soigneusement le coffre et se hâta vers la terrasse. Il y arriva pour voir une petit auto s’arrêter devant la grille ; un voyageur s’élançait de la voiture et s’avançait rapidement vers lui, tandis que le chauffeur, un homme entre deux âges, à moustaches grises, mais solidement bâti, s’installait sur le siège de l’air de quelqu’un qui se résigne à une longue station.

Von Bork courut à la rencontre de son visiteur.

— Eh bien ? demanda-t-il avec impatience.

Pour toute réponse, l’autre, d’un geste de victoire, brandit au-dessus de sa tête un petit paquet enveloppé dans un papier brun.

— Ce soir, maître, on peut se donner la joyeuse poignée de main. C’est du nanan que j’apporte.

— Les signaux ?

— Comme vous le disait mon télégramme. J’ai tout : sémaphores, projecteurs, radiotélégraphie. Une copie, bien sûr, pas l’original. Le vendeur m’aurait parfaitement remis le livre lui-même. Mais ceci est suffisamment authentique, vous pouvez vous y fier.

Et il tapa sur l’épaule de von Bork, avec une familiarité si rude qu’elle lui fit froncer le sourcil.

— Entrez, dit l’Allemand. Je suis seul dans la maison. Je vous attendais. Oui, certainement, une copie vaut mieux que l’original. Si l’original venait à disparaître, on changerait tout le code. Cette copie est absolument digne de confiance, n’est-ce pas ?

À peine entré, l’Irlandais avait pris possession du fauteuil, et il y étalait ses longs membres.

C’était un homme d’une soixantaine d’années, maigre, avec des traits bien découpés, et une petite barbiche qui lui donnait un air de ressemblance avec les caricatures de l’oncle Sam. Un cigare à demi fumé pendait au coin de sa bouche ; son premier soin fut de frotter une allumette pour le rallumer.

— Alors, nous nous apprêtons à décamper ? fit-il, en inspectant le cabinet d’un regard circulaire.

Et ses yeux ayant rencontré le coffre, d’où le rideau était toujours écarté :

— Dites donc, maître, ce n’est pas là que vous gardez vos papiers, je suppose ?

— Pourquoi pas ?

— Bon Dieu ! dans un machin pareil, ouvert à tout venant ! Et quand vous passez pour un espion ! Mais avec un tire-bouchon le moindre cambrioleur yankee en ferait son affaire ! Si j’avais pu me douter que mes lettres ne fussent pas mieux protégées, j’aurais été un grand fou de vous en écrire une !

— Je défie bien tous vos cambrioleurs de forcer ce coffre, répondit von Bork. Aucun outil n’en pénétrerait le métal.

— Mais la serrure ?

— Serrure à double combinaison. Vous savez ce que cela veut dire ?

— Pas plus que ça, dit l’Américain, avec un haussement d’épaules.

— Eh bien, pour la faire jouer, il vous faut un mot et un nombre à plusieurs chiffres.

Von Bork, se levant, montra le double disque qui rayonnait autour de la serrure.

— Le disque intérieur est pour les chiffres, le disque extérieur pour les lettres.

— Ah ! ça, ma foi, c’est bien !

— De sorte que l’opération ne va pas toute seule. Il y a quatre ans que j’ai ce meuble ; et que croyez-vous que j’aie choisi comme mot et comme nombre ?

— Je ne vois pas.

— Comme mot, « Août » ; comme nombre « 1914 ». Août 1914, nous y sommes.

La face de l’Américain exprima une surprise mêlée d’admiration.

— Chouette, alors ! C’était de la clairvoyance.

— Oui. Peu d’entre nous, à ce moment, auraient deviné cette date. Nous y sommes, je le répète ; je ferme boutique demain matin.

— J’espère que vous n’allez pas me planter là. Je ne me soucie pas de rester en panne dans ce satané pays. D’ici une semaine, John Bull sera sur ses pattes de derrière et fera de jolies gambades ! Je goûterai mieux ce spectacle une fois passé l’eau.

— Mais vous êtes citoyen américain.

Jack James l’était aussi, n’empêche qu’on l’a logé à Portland. Vous avez beau vous dire citoyen américain, ça laisse l’Anglais très froid. À propos de Jack James, il ne me semble pas, maître, que vous vous préoccupiez beaucoup de couvrir vos hommes ?

— Qu’est-ce à dire ? interrogea von Bork, d’un ton piqué.

— Ils vous servent, n’est-ce pas ? À vous de voir qu’ils ne fassent pas la culbute. Ils la font, pourtant, et quand est-ce que vous les ramassez ? Voilà James…

— James ne doit s’en prendre qu’à lui-même. Vous le savez, il n’en faisait qu’à sa tête.

— Il est cabochard, je vous l’accorde. Mais, après James, il y a eu Hollis.

— Un braque.

— Soit, il déraillait un peu vers la fin. C’est assez pour vous brouiller la cervelle d’un homme que d’avoir à jouer un rôle du matin au soir, sous la menace permanente des flics. Mais il y a encore Steiner.

Von Bork fit un sursaut, et, de rouge, devint pâle.

— Eh bien, quoi, Steiner ?

— On l’a coffré, voilà. On a fait chez lui une visite un peu brusque la nuit dernière, puis on l’a expédié à la prison de Portsmouth. Vous allez filer ; lui, pendant ce temps, tiendra la raquette, heureux si, en fin de partie, il peut avoir la vie sauve. Vous comprendrez dans ces conditions, que je tienne comme vous à passer l’eau.

Von Bork était un homme chez qui le sang-froid s’ajoutait à l’énergie ; mais ce qu’il venait d’entendre l’avait visiblement ému.

— Comment Steiner se sera-t-il laissé pincer ? murmura-t-il. C’est le coup le plus fâcheux qu’on nous ait encore porté.

— Vous risquez d’en recevoir un plus grave. Je crois qu’on me tient de l’œil.

— Ce n’est pas possible !

— C’est sûr. Du côté de Fratton, où j’habite, on a commencé à cuisiner ma logeuse. Il n’est que temps pour moi de plier bagages. Mais j’aimerais à savoir, maître, comment il se fait que la police soit si bien tuyautée. Steiner est le cinquième agent que vous perdez depuis que j’ai lié partie avec vous : je devine quel sera le sixième si je ne me sauve. Comment expliquez-vous cela, et n’êtes-vous pas honteux de voir dégringoler tout votre monde ?

Les joues de Von Bork s’empourprèrent.

— Comment osez-vous parler de la sorte ?

— Maître, si je n’osais pas certaines choses, je ne serais pas à votre service. Je vous dis tout franc ce que j’ai sur le cœur. Je me suis laissé conter que vous autres, politiciens allemands, quand un de vos agents a fait ce qu’il avait à faire, vous n’êtes pas fâché de le voir mis à l’écart et protégé contre la tentation de bavarder.

Von Bork se dressa d’une pièce.

— Vous insinuez que je lâche mes hommes ?

— Non, maître. Mais je prétends qu’il y a quelque part un vice, une paille. À vous de savoir où. Je ne veux plus courir de chances. Plus tôt je partirai pour la Hollande, mieux cela vaudra.

Von Bork avait dominé sa colère.

— Nous sommes de trop vieux alliés, dit-il, pour nous disputer à l’heure même de la victoire. Vous avez fait du magnifique travail et bravé de gros risques, je ne saurais l’oublier. Allez en Hollande, de là vous pourrez nous rejoindre à Berlin ou vous embarquer à Rotterdam pour New-York. Dans huit jours, Tirpitz se sera mis à l’œuvre, aucune autre ligne de bateaux ne sera sûre. Mais finissons-en, Altamont. Donnez-moi ce livre pour que je l’emballe avec le reste.

L’Américain, tenant toujours le paquet, ne faisait point mine de s’en dessaisir.

— Et la galette ? demanda-t-il.

— Hein ?

— L’argent ? La récompense honnête ? Les cinq cents livres ? Notre compère a fini par devenir terriblement exigeant : « Cent dollars de plus, ou rien de fait », disait-il. Et ça n’était pas de la frime. J’ai dû en passer par les cent dollars. Bref, de tête en queue, j’y suis de mes deux cents livres. Vous ne voulez pas que je lâche la marchandise sans garanties ?

Von Bork sourit d’un air d’amertume.

— Vous avez une piètre idée de ma probité, il me semble. Vous réclamez l’argent avant de remettre le bouquin.

— Eh bien, quoi, maître ! il s’agit d’un marché. Je vous fais une offre.

— Soit !

Von Bork s’assit à son bureau, griffonna un chèque, détacha la feuille de son carnet ; mais au moment de s’en séparer :

— Après tout, monsieur Altamont, dit-il, dans les termes où nous sommes, je ne vois pas pourquoi je vous ferais plus de crédit que vous ne m’en faites.

Et il ajouta, lorgnant de côté l’Américain :

— Vous me comprenez ? Voici le chèque sur la table. Je demande à examiner le livre avant que vous n’ayez l’argent.

L’Américain, sans dire un mot, lui passa le paquet.

Von Bork dénoua la ficelle, défit une double enveloppe, et demeura une minute immobile, muet de stupeur, les yeux écarquillés.

Devant lui était posé un petit volume sur la couverture duquel se lisait en lettres d’or : Traité pratique de l’élevage des abeilles.

Le maître espion n’eut pas le temps de s’attarder dans la contemplation de ce titre incongru : soudain une poigne de fer l’agrippait derrière le cou, sur son visage s’appliquait une éponge de chloroforme.

— Un autre verre, Watson ? dit Sherlock Holmes, en penchant le poudreux flacon de tokay impérial. Buvons au jour fortuné qui nous rend l’un à l’autre !

Assis devant la table, le robuste chauffeur s’empressa de tendre son verre. Et quand il eut fait raison de tout cœur à celui qui l’y conviait :

— Un bon vin, Holmes, dit-il.

— Un vin remarquable, Watson. Notre ami que voilà, en train de ronfler sur le divan, m’a certifié qu’il provenait de la cave même de François-Joseph à Schoenbrunn. Puis-je vous demander d’ouvrir la fenêtre ? Les vapeurs du chloroforme n’aident pas à la sensibilité du palais.

Le coffre-fort était entre-bâillé, Holmes en retirait les dossiers un par un, les examinait d’un coup d’œil, puis les rangeait avec soin dans la valise de von Bork.

Allongé sur le divan, l’Allemand faisait entendre un ronflement sonore. Une courroie lui liait le sommet des bras, une autre les jambes.

— Rien ne nous presse, Watson. Nous n’avons pas à craindre qu’on nous dérange. Voulez-vous prendre la peine de sonner ? Il n’y a plus dans la maison que la vieille Marthe, qui a joué admirablement son rôle. C’est moi qui lui ai procuré ici sa place le jour où j’ai pris l’affaire en mains. Eh bien, Marthe, vous allez être contente, tout va pour le mieux.

L’aimable vieille venait d’apparaître. Elle fit, en souriant, la révérence à Holmes, non sans se défendre de diriger un regard inquiet vers le divan.

— Rassurez-vous, il n’a aucun mal.

— J’en suis heureuse, monsieur Holmes. À son point de vue, il s’est conduit envers moi comme un bon maître. Il voulait, hier, me faire partir pour l’Allemagne avec sa femme, mais cela contrariait vos projets, n’est-ce pas ?

— En effet, Marthe. Tant que je vous savais là, j’étais tranquille. Nous avons un peu attendu votre signal ce soir.

— Il y avait le secrétaire, monsieur, le grand gentleman venu de Londres.

— Vous ne m’apprenez rien. Son auto a croisé la nôtre. Sans votre talent de chauffeur, Watson, nous symbolisions proprement l’Europe écrasée par le Jaggernaut prussien. Et alors, Marthe ?

— Je croyais qu’il ne s’en irait pas. Je me figurais bien que vous ne teniez pas à le rencontrer.

— Sans doute. Et c’est pourquoi nous avons attendu au sommet de la côte le moment où votre lampe, en s’éteignant, nous préviendrait que le champ était libre. Venez me trouver demain matin à Londres, au Claridge Hôtel.

— Entendu, monsieur.

— Je suppose que votre maître avait tout préparé pour le départ ?

— Oui, monsieur. Il a expédié aujourd’hui sept lettres ; j’en ai les adresses, comme d’habitude. Il en a reçu neuf, que j’ai pareillement notées.

— Parfait, Marthe. Je regarderai tout cela demain matin. Bonne nuit.

Là-dessus, la bonne vieille s’étant éclipsée, Holmes continua :

— Assurément, ces papiers n’ont que peu d’importance, il y a beau temps que le gouvernement allemand est en possession des renseignements qu’ils contiennent. Ce sont des originaux qu’il n’eût pas été prudent de faire voyager.

— Alors, ils sont inutiles ?

— Je n’irai pas jusqu’à dire cela, Watson. Ils montreront du moins aux nôtres ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas. Je vous avouerai qu’un grand nombre de ces documents sont arrivés à von Bork par mon intermédiaire, ce qui me dispense d’ajouter qu’ils ne méritent aucune créance : la vue d’un croiseur allemand qui naviguerait dans le Solent, conformément à mes indications, sur l’emplacement du champ de mines, serait un spectacle à illuminer la fin de ma carrière. Mais vous, Watson…

Holmes s’arrêta dans son travail pour prendre son vieil ami par les épaules.

— C’est à peine si je vous ai aperçu en plein jour. Comment vous traitent les années ? Parbleu, vous semblez toujours aussi gai, aussi jeune.

— Rajeuni de vingt ans, Holmes. Je ne me suis jamais senti si heureux qu’en recevant le télégramme où vous me demandiez de venir vous prendre à Harwich avec l’auto. Vous non plus vous n’avez guère changé. N’était cette horrible barbiche…

— Il y a des sacrifices qu’on fait pour son pays, Watson, dit Holmes, en caressant la petite touffe de poils. Demain, il ne restera plus de ceci qu’un affreux souvenir. Mes cheveux coupés, il suffira de quelques transformations superficielles pour que je reparaisse au Claridge tel que j’étais lorsqu’on vint me chercher pour cette affaire d’Amérique.

— Mais vous aviez pris votre retraite, Holmes. On vous disait menant une vie d’ermite, au milieu de vos abeilles et de vos bruyères, dans une petite ferme des Dunes méridionales.

— On ne se trompait pas. Voici le fruit de mes loisirs, le magnun opus de mes dernières années.

Il prit le volume sur la table et il en lut tout haut le titre : Traité pratique de l’élevage des abeilles, avec quelques observations sur le choix de la reine.

— Vous voyez ce qu’ont produit les méditations de mes nuits et le labeur de mes jours, quand je surveillais l’activité de mon petit peuple comme naguère celle des criminels de Londres.

— Mais d’où vient que vos ayez repris du service ?

— Je me le suis demandé bien des fois. Le ministre des Affaires étrangères eût été seul à m’en prier que j’aurais pu tenir tête. Mais quand le premier ministre en personne daigna visiter mon humble toit… Le fait est, Watson, que le personnage étendu sur le divan réclamait une autre attention que celle de notre police ordinaire. C’était un monsieur hors classe. Il se passait des choses graves, qu’on ne s’expliquait point. On se méfiait de certains individus, on en pinça même quelques-uns ; mais, évidemment, ils dépendaient d’une force centrale, puissante et mystérieuse, qu’il devenait nécessaire de démasquer. On me pria d’étudier la chose à fond. Si je vous dis que tout d’abord je partis pour Chicago, qu’ensuite, à Buffalo, je m’affiliai à une société secrète irlandaise, que je donnai de sérieux ennuis à la police de Skibbereen, qu’ainsi, finalement, j’attirai les regards d’un sous-ordre de von Bork, vous comprendrez que la question était complexe. Depuis, von Bork m’a honoré de ses confidences, ce qui n’a pas empêché qu’on déjouât subtilement la plupart de ses projets et qu’on arrêtât cinq de ses meilleurs agents. Je les surveillais, Watson ; je les cueillais quand ils me semblaient mûrs. Eh bien, monsieur, ça ne va pas trop mal, j’espère ? La question s’adressait à von Bork, qui, après bien des efforts pour reprendre haleine, après bien des clignements d’yeux, était demeuré immobile, écoutant les déclarations d’Holmes.

Le visage convulsé de fureur, il se mit à vomir un flot d’invectives allemandes. Cependant Holmes continuait de passer rapidement en revue les documents enlevés du coffre ; ses doigts dépliaient et repliaient les papiers, tandis que le captif se répandait en malédictions et en injures.

— L’allemand, bien que peu musical, est la plus expressive des langues, dit enfin Holmes, quand von Bork se fut arrêté, à bout de forces. Tiens ! tiens ! ajouta-t-il, en regardant avec beaucoup d’intérêt le coin d’un calque avant de le placer dans la valise, voici de quoi faire mettre en cage un autre oiseau ; je me méfiais depuis longtemps du trésorier-payeur, mais je n’aurais pu penser qu’il fût une telle canaille ! Sapristi, maître von Bork, vous allez avoir fort à faire pour vous défendre.

Le prisonnier avait réussi, non sans peine, à se soulever sur le divan, et il considérait Holmes avec une stupéfaction mêlée de colère et de haine.

— J’aurai ma revanche, Altamont, dit-il lentement, d’un ton délibéré. Quand j’y devrais travailler toute ma vie, j’aurai ma revanche.

— Chansons ! dit Holmes. Que de fois j’ai entendu cet air-là naguère ! C’était le motif favori du regretté professeur Moriarty. On l’entendit moduler par le colonel Sébastien Moran. Pourtant, je vis toujours, et j’élève des abeilles sur les Dunes méridionales !

L’Allemand se débattait dans ses liens, et il y avait au fond de ses yeux la flamme du meurtre.

— Maudit soyez-vous, double traître ! s’écria-t-il.

— Mais non, mais non, vous exagérez, dit Holmes, souriant. Comme vous le démontrent mes discours, M. Altamont de Chicago n’avait pas, en fait, une existence. C’était une fiction, un mythe, un des fils dont se compose la trame de mes nombreuses personnalités. Je n’ai plus besoin de lui, je le supprime.

— Alors, qui êtes-vous ?

— Détail sans importance. Cependant, puisqu’il semble vous intéresser, je vous dirai, monsieur von Bork, que je connais d’assez longue date votre famille. J’ai fait jadis bien des affaires en Allemagne, et sans doute n’ignorez-vous pas mon nom.

— Je l’apprendrais volontiers, dit von Bork, d’un air farouche.

— C’est moi qui amenai, entre Irène Adler et le feu roi de Bohême, la séparation négociée par votre cousin Heinrich au nom de l’Empereur. C’est moi qui empêchai le nihiliste Klopman d’assassiner Von und Zu Grafenstein, frère aîné de votre mère. C’est moi qui…

Von Bork se redressa, ébahi.

— Il n’y a qu’un homme… s’exclama-t-il.

— Précisément, dit Holmes.

Von Bork se laissa retomber sur le divan, et dans un grondement de rage :

— Voilà ma vie ruinée ! Je vous dois la plus grande partie de mes informations ; qu’ai-je fait et que valent-elles ?

— Pas grand’chose, assurément, dit Holmes. Tout cela demande à être revu de près, et vous n’allez plus avoir beaucoup de temps pour cette révision. Peut-être votre amiral s’apercevra-t-il que nos nouveaux canons sont un peu plus gros qu’il ne s’y attend, et nos croiseurs un peu plus rapides ; sans préjudice de quelques nouveautés qui lui procureront des surprises.

Von Bork, d’un geste désespéré, se prit la gorge.

— J’ai lieu de croire que bien d’autres particularités viendront, le cas échéant, à la lumière. Mais vous avez une qualité rare chez un Allemand, monsieur von Bork : vous êtes sportsman, et vous ne m’en voudrez pas quand vous vous rendrez compte que vous, qui avez joué tant de gens, vous avez trouvé quelqu’un pour vous jouer vous-même. Après tout, vous avez fait de votre mieux pour votre pays ; j’ai fait du mieux pour le mien, quoi de plus naturel ? Et puis, ajouta Holmes, non sans quelque bienveillance, en posant sa main sur l’épaule de l’homme étendu, vous auriez pu succomber devant un moins digne adversaire. Les papiers sont rangés, Watson. Si vous me prêtiez la main pour emmener notre prisonnier, nous pourrions partir sur-le-champ pour Londres.

Mais ce ne fut pas une mince besogne que d’emmener von Bork. Il était vigoureux et il avait l’énergie du désespoir.

Enfin, chacun le tenant par un bras, les deux amis le traînèrent à travers le jardin, par cette même allée qu’une heure auparavant il foulait avec une si orgueilleuse assurance.

Après une dernière et brève résistance, il fut hissé, poings et pieds liés, jusque sur la banquette de la petite auto. On cala près de lui la précieuse valise. Quand tous ces arrangements furent terminés :

— J’espère, lui dit Holmes, que vous ne vous trouverez pas trop mal à l’aise pour la circonstance. Puis-je prendre la liberté d’allumer un cigare et de le placer entre vos lèvres ?

Mais les aménités n’avaient pas de prise sur la colère de l’Allemand.

— Vous concevrez, j’imagine, monsieur Holmes, que, si votre gouvernement prend la responsabilité de vos procédés, cela devient un acte de guerre ?

— Que pensez-vous, répliqua Holmes en tapant sur la valise, de votre gouvernement à vous et de ses procédés ?

— Vous êtes un simple particulier, non qualifié pour m’arrêter. Votre façon d’agir est illégale.

— Absolument, dit Holmes.

— Vous violentez un citoyen allemand.

— Et je lui vole ses papiers.

— Donc, vous vous rendez compte de votre situation, vous et votre complice. Et si j’appelais au secours en traversant le village…

— Mon cher monsieur, si vous faisiez quelque chose d’aussi déraisonnable, vous donneriez probablement à notre modeste auberge de village le droit de prendre pour enseigne : Au Prussien pendu. L’Anglais a bien de la patience : mais il est, en ce moment-ci, un peu échauffé ; autant vaut-il ne pas le pousser à bout. Non, monsieur von Bork, vous allez venir avec nous tranquillement, bien tranquillement, jusqu’à Scotland Yard ; là, vous pourrez envoyer chercher votre ami le baron von Herling, et voir s’il vous est encore permis de prendre la place qu’on vous réserve dans la suite de l’ambassade. Quant à vous, Watson, j’ai cru comprendre que vous repreniez du service, de sorte que Londres est sur votre chemin. Restez avec moi sur la terrasse, car il peut se faire que nous n’ayons pas d’autre occasion de causer librement.

Les deux amis bavardèrent à cœur ouvert quelques minutes, évoquant une fois de plus les souvenirs du passé, cependant que leur prisonnier se démenait entre ses cordes. Au moment où ils s’en revenaient vers l’automobile, Holmes, d’un geste, montra, la mer illuminée par le clair de lune, et hocha la tête.

— Le vent souffle de l’est, Watson.

— Je ne crois pas, Holmes. Il est très chaud.

— Mon bon, mon cher Watson ! seul point fixe au milieu d’une époque qui change ! Oui, c’est bien de l’est tout de même que souffle le vent, et un vent comme il n’en est encore jamais passé sur l’Angleterre. Il sera glacial et âpre ; peut-être sera-t-il mortel pour beaucoup d’entre nous. N’importe, c’est le vent de Dieu, et il y aura sous le soleil une terre purifiée, améliorée, revivifiée, le jour où s’apaisera la tempête. En marche, Watson ! il est temps de partir. J’ai un chèque de cinq cents livres qu’il faut que je touche au plus vite, car le tireur — cet animal que voici — serait bien capable d’y mettre opposition s’il en trouvait le moyen.


FIN




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