La Nouvelle chronique de Sherlock Holmes/02

Traduction par Louis Labat.
Librairie des Champs-Élysées (p. 43-84).


II

LE MYSTÈRE DE WISTERIA LODGE


I


CE QUI ADVINT À M. JOHN SCOTT ECCLES


Je vois dans mes notes que c’était en 1892, vers la fin de mars, un jour de froid et de grand vent. On avait, pendant le déjeuner, remis un télégramme à Holmes, qui s’était hâté de griffonner une réponse. Debout contre la cheminée, l’air préoccupé, il fumait sa pipe sans rien dire, et de temps en temps jetait un coup d œil sur la dépêche. Soudain, il se tourna vers moi, avec un clignement de paupières qui ne m’annonçait rien de bon.

— Je suppose, Watson, fit-il, qu’on peut vous considérer comme un homme de lettres. Eh bien, qu’entendez-vous par grotesque ?

— Bizarre, extravagant, suggérai-je.

Il hocha la tête.

— Vous ne définissez le mot qu’à moitié si vous n’y sous-entendez quelque chose de tragique, de terrible. Reportez-vous aux récits que vous-même avez infligés à la longue patience du lecteur, vous reconnaîtrez que du grotesque procède souvent le criminel. Je vous rappellerai, par exemple, l’affaire de l’homme aux cheveux rouges : grotesque dans le début, elle finit par une effroyable tentative de vol à main armée. Ou l’affaire encore plus grotesque des cinq pépins d’orange, au bout de laquelle il y avait une conspiration meurtrière. C’est ce mot de grotesquequi m’inquiète aujourd’hui.

J’invitai Holmes à s’expliquer ; il me lut le télégramme suivant :

Viens d’avoir l’aventure la plus incroyable et la plus grotesque. Pourrais-je vous consulter ? — Scott Eccles, poste restante, Charing Cross.

— La signature ne dit pas si votre correspondant est un homme ou une femme.

— Jamais une femme n’aurait télégraphié en envoyant un bon de réponse ; elle serait venue. Mon correspondant est évidemment un homme.

— Vous allez le recevoir ?

— Mon cher Watson, vous savez si je m’ennuie depuis que nous avons fait coffrer le colonel Carruthers. Mon cerveau est comme une machine sous pression, qui éclate quand elle demeure trop longtemps inactive. La vie est plate, la presse infertile, le monde du crime semble avoir perdu toute audace et toute imagination romanesque. Pouvez-vous dès lors me demander si je suis prêt à étudier n’importe quel nouveau problème, fût-il le plus insignifiant du monde ? Mais, sauf erreur, voici notre client.

Un pas mesuré se faisait entendre dans l’escalier ; l’instant d’après, l’on introduisait dans la pièce un homme grand, gros, à favoris poivre et sel, l’air éminemment solennel et respectable. L’histoire de sa vie se lisait clairement sur son visage aux traits lourds et dans ses manières pompeuses. Depuis ses guêtres jusqu’à ses lunettes d’or, c’était un conservateur, un homme d’église, un bon citoyen, orthodoxe et suprêmement attaché à toutes les conventions. Il fallait qu’un événement extraordinaire eût altéré sa sérénité pour qu’il se présentât ainsi avec des cheveux ébouriffés, des joues congestionnées par la colère, des gestes désordonnés et fébriles. Il aborda immédiatement son sujet.

— Monsieur Holmes, dit-il, je viens d’avoir une aventure bien singulière, bien désagréable. Jamais de la vie je ne me suis trouvé dans une telle situation. C’est la chose la plus malséante, et, pour moi, la plus outrageante possible. Permettez que je vous donne quelques explications.

Ce disant, il soufflait avec force.

— Veuillez vous asseoir, monsieur Scott Eccles, lui dit Holmes d’une voix qui l’invitait à se reprendre. Et d’abord, puis-je vous demander pourquoi vous vous adressez à moi ?

— Mais, monsieur, parce qu’il m’a semblé que ce n’était pas là une affaire qui concernât la police ; et pourtant, lorsque vous serez au courant des faits, vous devrez admettre que je ne puis en rester là. Bien que les détectives privés ne m’inspirent aucune sympathie, je n’en ai pas moins, connaissant votre nom…

— Il suffit. Autre question : pourquoi n’êtes-vous pas venu tout de suite ?

— Que voulez-vous dire ?

Holmes regarda sa montre.

— Il est deux heures un quart ; votre télégramme a été expédié vers une heure ; mais vos vêtements et l’état de votre toilette montrent assez que vos ennuis ont pris naissance à votre réveil.

M. Scott Eccles fit le geste de rallier sa chevelure en désordre, et passa la main à son menton, qui attendait le rasoir quotidien.

— Vous avez raison, monsieur Holmes. J’ai eu bien autre chose à faire que ma toilette. Je n’étais que trop pressé de quitter une pareille maison. J’ai dû courir aux renseignements avant de venir à vous. Je suis allé chez les agents du propriétaire, on m’a dit que la location de M. Garcia était payée et que tout était en règle à Wisteria Lodge.

— Voyons, voyons, monsieur ! dit Holmes en riant, vous êtes comme mon ami le docteur Watson, qui a la détestable manie de toujours prendre ses histoires sens devant derrière. Veuillez ordonner vos idées et me faire connaître dans leur suite logique les événements qui vous amènent ici, non coiffé, non rasé, en bottines vernies et le gilet de travers, pour me demander conseil et assistance.

Notre client vérifia d’un œil attristé ces signes d’une négligence si contraire aux usages.

— Je suis sûr, monsieur Holmes, qu’il se passe quelque chose de très fâcheux, et tel que dans ma vie il ne m’est rien arrivé de semblable. Quand je vous aurai tout dit, vous conviendrez, j’espère, que c’est de quoi m’excuser.

Mais il n’eut pas le temps d’entamer son récit. Un tumulte se fit au dehors. Mrs. Hudson ouvrit la porte, et nous vîmes entrer deux individus robustes, d’allures officielles, dont nous connaissions l’un, qui était l’inspecteur Gregson, de Scotland Yard, homme énergique, brave et, dans une certaine mesure, capable. Gregson, ayant serré la main d’Holmes, présenta son camarade, l’inspecteur Baynes, des constables du Surrey.

— Nous sommes tous les deux en chasse, monsieur Holmes, dit-il, et la piste que nous suivons nous a conduits de votre côté.

Il tourna vers notre visiteur ses yeux de bouledogue.

— Ne seriez-vous pas M. John Scott Eccles, de Poham House, à Lee ?

— Lui-même.

— Nous courons après vous depuis ce matin.

— Sans doute, dit Holmes, avez-vous eu connaissance du télégramme que j’ai reçu tout à l’heure ?

— Précisément, c’est au bureau de poste de Charing Cross que nous avons relevé la trace de M. Scott Eccles. Et nous voici.

— Mais quelle raison avez-vous de me poursuivre ? Que voulez-vous de moi ?

— Nous voulons, monsieur Scott Eccles, vous entendre au sujet des événements qui ont déterminé, la nuit dernière, la mort de M. Aloysius Garcia, de Wisteria Lodge, près d’Esher.

Notre client se leva, les yeux écarquillés ; toute couleur s’évanouit de son visage.

— Mort ? Vous dites qu’il est mort ?

— Oui, monsieur, mort.

— Comment cela ? Victime d’un accident ?

— D’un meurtre, si jamais il y en eut un sur la terre.

— Bon Dieu ! mais c’est horrible. Vous ne prétendez pas que je… que l’on me soupçonne d’y avoir trempé ?

— Une lettre de vous a été trouvée dans la poche du mort ; il paraît que vous deviez passer la nuit dans sa maison.

— En effet.

— Ah ! vous le reconnaissez ?

Et l’inspecteur tira un calepin de sa poche.

— Un instant, Gregson, intervint Sherlock Holmes. Ce que vous désirez, n’est-ce pas, c’est une déclaration très sincère ?

— Et j’ai le devoir de prévenir M. Scott Eccles qu’elle pourra être invoquée contre lui.

M. Scott Eccles s’apprêtait à parler quand vous êtes arrivé. Je crois, Watson, qu’un soda-brandy ne nous ferait pas de mal. Et maintenant, monsieur Eccles, ne prenez pas garde à ce supplément d’auditoire ; dites ce que vous avez à dire, comme si l’on ne vous eût pas interrompu.

M. Scott Eccles avait vidé d’un trait le verre de brandy, son visage s’était rasséréné. Jetant un regard inquiet au calepin de l’inspecteur, il commença en ces termes le récit de son extraordinaire aventure :

— Je suis, dit-il, célibataire, d’un caractère sociable, et je me plais à avoir des amis. Au nombre des maisons où je fréquente se trouve celle d’un brasseur aujourd’hui retiré des affaires, M. Melville, qui habite Albemarle Mansion, à Kensington. C’est à la table de M. Melville que je rencontrai, il y a quelques semaines, un jeune homme appelé Garcia. D’origine espagnole, à ce que j’ai cru comprendre, et plus ou moins attaché à l’ambassade de son pays, il parlait couramment l’anglais, il avait des façons charmantes ; je ne me souviens pas d’avoir vu un jeune homme de meilleure mine.

« Une espèce de véritable amitié s’établit entre nous. Il sembla tout de suite se prendre de sympathie pour moi, et deux jours après notre première rencontre il vint me voir à Lee. De fil en aiguille, il finit par m’inviter à passer quelques jours chez lui, à Wisteria Lodge, entre Esher et Oxshott. En conséquence, je me rendis hier soir à Esher.

« Il m’avait fait auparavant un tableau de sa maison et de ses gens. Il vivait en compagnie d’un fidèle domestique, son compatriote, qui parlait l’anglais, le servait personnellement et administrait en son nom. Avec cela, il possédait, disait-il, un cuisinier merveilleux, un métis, qu’il avait cueilli dans un de ses voyages, et grâce auquel il pouvait toujours répondre d’un bon dîner. « Drôle de personnel, ajouta-t-il, pour une maison située au cœur du Surrey. » J’en tombai d’accord avec lui, sans me douter que ce jugement était bien au-dessous de la vérité.

« Je me fis porter en voiture à Wisteria Lodge, qui est à deux milles au sud d’Esher. Imaginez une vaste habitation en arrière de la route, précédée d’une allée tortueuse que bordent de hauts arbustes toujours verts, d’ailleurs vieille et délabrée au point de menacer ruine. Quand la voiture me déposa sur un terre-plein envahi par les herbes, en face d’une porte noircie et souillée par les intempéries, je me demandai s’il était très sage à moi de venir ainsi chez un homme que je connaissais si peu. Cependant, m’ayant ouvert lui-même, il me fit un accueil cordial et démonstratif, avant de me remettre aux mains de son valet, mélancolique individu au teint basané, qui, s’emparant de mon sac, me montra le chemin de ma chambre. La place était morne. Nous dînâmes tête à tête, et mon hôte s’appliqua de son mieux à me divertir ; mais sa pensée semblait constamment l’emporter au loin. Sa conversation était si vague, si décousue, que j’avais peine à la comprendre. Sans cesse il tambourinait des doigts sur la table, se rongeait les ongles, donnait mille signes d’impatience nerveuse. Le dîner n’était ni bon ni bien présenté, et naturellement il ne gagnait rien à être servi par un valet rabat-joie. Je vous assure que bien des fois, au cours de la soirée, je souhaitai de trouver quelque prétexte pour rentrer immédiatement à Lee.

« Il me revient en mémoire un détail auquel je ne m’attachai pas sur le moment, et qui peut avoir de l’importance pour l’affaire que ces messieurs et vous êtes en train d’instruire. Vers la fin du dîner, le domestique apporta un billet à son maître. J’observai qu’après l’avoir lu celui-ci devint encore plus lointain et plus étrange. Il ne tenta plus d’effort, hypocrite ou sincère, pour animer la conversation ; il demeura perdu dans ses pensées, grillant d’innombrables cigarettes, et, du reste, ne fit aucune allusion au contenu du billet. J’allai me coucher avec plaisir dès qu’il fut onze heures. Un peu plus tard, ma chambre étant plongée dans l’ombre, Garcia, tout d’un coup, entre-bâilla ma porte et me demanda si j’avais sonné. Je lui répondis que non. Il s’excusa de m’avoir dérangé si tard, ajoutant qu’il était près d’une heure. J’oubliai bientôt cet incident et dormis à poings fermés toute la nuit.

« C’est ici que j’arrive au plus curieux de mon histoire. Je ne m’éveillai qu’au grand jour. Je consultai ma montre : il était près de neuf heures. J’avais expressément recommandé qu’on m’éveillât une heure plus tôt, je fus donc très étonné de cet oubli. Je sautai de mon lit, je sonnai. Pas de réponse. Je sonnai une deuxième fois, une troisième. Même résultat. Persuadé que la sonnette était détraquée, j’enfilai mes vêtements, je descendis en hâte, et de fort mauvaise humeur, pour demander un peu d’eau. Jugez si ma surprise redoubla de ne voir personne. J’appelai à tue-tête dans le hall : toujours même silence. Je courus de chambre en chambre : partout le désert. Mon hôte, la veille au soir, m’avait indiqué sa chambre. J’y frappai, ce fut en vain. Je tournai la poignée et j’entrai. La chambre était vide, le lit était fait. Pas plus de maître que de domestiques. Mon hôte étranger, son valet de chambre étranger, son cuisinier étranger, tout avait disparu dans la nuit. Ainsi finit ma visite à Wisteria Lodge.

Sherlock Holmes se frottait les mains en riant, heureux d’enrichir de ce bizarre numéro sa collection d’incidents bizarres.

— Ce qui vous arrive là, dit-il, est, autant que je sache, parfaitement unique. Puis-je, monsieur, vous demander ce que vous fîtes ensuite ?

— J’étais furieux. D’abord, je me crus la victime de quelque absurde mystification. Je rassemblai mes objets, je sortis de la maison en faisant claquer les portes et je partis, mon sac à la main, pour Esher. Là, je me rendis chez MM. Allan frères, qui sont les principaux agents de location du village ; ils m’apprirent que c’était bien eux qui louaient la villa. Je pensai alors, non pas qu’on m’avait mystifié, mais simplement qu’on avait déménagé à la cloche de bois : nous sommes à la fin de mars, le terme approche. Supposition gratuite, car MM. Allan, tout en me remerciant de les avoir prévenus, me dirent que la location était payée d’avance. Je rentrai dare-dare à Londres et me rendis à l’ambassade d’Espagne ; mon jeune homme y était inconnu. J’allai voir mon ami Melville, chez qui j’avais rencontré Garcia ; il ne le connaissait guère mieux que moi. Finalement, je n’ai plus attendu, pour venir vous trouver, que d’avoir votre réponse à mon télégramme : je sais, en effet, que vous êtes d’un avis précieux dans les cas difficiles. Et maintenant, monsieur l’inspecteur, je présume, d’après ce que vous avez dit à votre arrivée, que vous nous apportez la suite de l’histoire, qu’un drame est survenu. Je n’ai pas prononcé un mot qui ne soit la pure vérité. En dehors de ce que j’ai raconté, j’ignore tout de Garcia et de son destin. Je ne désire que servir la loi par tous les moyens en mon pouvoir.

— J’en suis sûr, monsieur Scott Eccles, absolument sûr, dit l’inspecteur Gregson du ton le plus aimable. Je conviens que les moindres détails de votre récit cadrent rigoureusement avec les faits tels que nous les connaissons. Entre autre, la remise de ce billet pendant le dîner. Auriez-vous, par hasard, remarqué ce que le billet avait pu devenir ?

— Oui. Garcia, après l’avoir roulé dans sa main, l’avait jeté au feu.

— Qu’en dites-vous, Baynes ?

Le détective provincial était un homme bouffi, sanguin, dont le visage se rachetait de la vulgarité par deux yeux d’un éclat peu commun, presque enfouis sous les sillons épais du front et des joues. Il sourit lentement, tandis qu’il retirait de sa poche un bout de papier décoloré :

— La cheminée avait des chenets, monsieur Holmes ; le billet passa par-dessus ; je l’ai recueilli intact.

Holmes sourit à son tour, en connaisseur.

— Il faut que vous ayez fouillé la maison avec soin pour faire cette trouvaille.

— Oui. monsieur Holmes, c’est ma manière. Dois-je lire le billet, monsieur Gregson ?

M. Gregson fit un signe d’assentiment.

— Il est écrit sur un quart de feuille de papier vergé blanc ordinaire sans filigrane, coupé en deux coups à l’aide de petits ciseaux, plié en trois et cacheté avec de la cire mauve sur laquelle on a apposé, en guise de sceau, un objet ovale et plat. Il porte l’adresse de M. Garcia, Wisteria Lodge. Et voici quel en est le texte :

Nos propres couleurs, blanc et vert. Vert, ouvert ; blanc fermé. Grand escalier, premier corridor, septième à droite. Portière verte. Bonne chance ! — D

On reconnaît, à l’écriture, une main de femme et une plume fine ; mais l’adresse aura été mise par une autre main ou avec une autre plume, car elle est plus grosse et plus décidée, comme vous voyez.

— Très intéressant, fit Holmes, en parcourant le billet d’un œil rapide. Je vous complimente, monsieur Baynes, pour la minutie de votre examen. À peine y pourrait-on ajouter quelques menus détails. L’objet ovale qui a servi de sceau est indubitablement un bouton de manchette : quel autre aurait cette forme ? Quant aux ciseaux, c’étaient des ciseaux à ongles. Voyez le dessin des deux coups : il n’est pas long, cependant on y reconnaît la courbe légère des pointes.

M. Baynes se mit à rire.

— Je croyais, dit-il, avoir exprimé tout le jus du fruit, je m’aperçois qu’il en restait. Après cela, j’avoue ne rien comprendre à ce billet, sauf qu’il se manigançait quelque chose et qu’il y avait une femme au fond de l’affaire, comme toujours.

M. Scott Eccles, durant cette conversation, s’était agité sur son siège.

— Ce billet confirme mon récit, dit-il, et je me félicite de sa découverte, mais je demande à faire observer que je ne sais pas encore ce qui est arrivé à M. Garcia, ni ce que sont devenus ses gens.

— En ce qui concerne Garcia, dit Gregson, la réponse est facile. On l’a trouvé mort ce matin sur un terrain vague d’Oxshott, à un mille environ de sa demeure. Il avait eu la tête fracassée, réduite en bouillie, avec un sac de sable ou tel instrument analogue plus propre à assommer qu’à blesser. L’endroit est solitaire, on ne rencontre pas une maison à moins d’un quart de mille. Apparemment, la victime a été d’abord frappée par derrière, mais l’agresseur s’est acharné sur elle longtemps après la mort. Il y a mis une sorte de rage. Le sol ne porte aucune empreinte de pas, aucun indice ne trahit le criminel.

— Pas de vol ?

— Ni même de tentative.

— C’est un événement douloureux, un événement affreux, gémit M. Scott Eccles ; mais, en vérité, il a pour moi des conséquences excessives. S’il a plu à mon hôte de faire une excursion nocturne au cours de laquelle il devait si tristement finir, ce n’est point ma faute. D’où vient qu’on me mêle à cette affaire ?

— La raison en est bien simple, monsieur, répliqua l’inspecteur Baynes. On n’a trouvé sur le mort d’autre document qu’une lettre où vous acceptiez son hospitalité pour la nuit même qui a été celle du drame. L’enveloppe de cette lettre nous a fourni le nom de Garcia et son adresse. Quand nous sommes arrivés chez lui ce matin après neuf heures, il n’y restait plus ni vous ni personne. J’ai télégraphié à M. Gregson de vous rechercher à Londres, tandis que je perquisitionnais à Wisteria Lodge. Puis j’allai rejoindre M. Gregson. Et nous voilà.

— Je crois, dit Gregson, qu’il conviendrait de procéder dans les formes. Vous voudrez bien, monsieur Scott Eccles, nous accompagner jusqu’au bureau de notice, afin que nous puissions consigner par écrit votre déclaration.

— Certainement, monsieur, à la minute. Mais je retiens vos services, monsieur Holmes. J’entends n’épargner aucun frais pour parvenir à la vérité.

Mon ami se tourna vers M. Baynes.

— Je suppose, monsieur Baynes, que vous ne voyez pas d’inconvénient à ce que je collabore avec vous ?

— Au contraire, j’en serai très honoré, monsieur.

— Vous avez montré dans tout ce que vous avez fait un esprit alerte et positif. Pourrais-je savoir si l’on a quelque idée de l’heure où s’est commis le crime ?

— Le mort devait être en place depuis une heure du matin. Il pleuvait à cette heure-là, et certainement le crime a été commis avant qu’il plût.

— Impossible, monsieur Baynes, s’écria notre client. La voix de M. Garcia ne permettait aucune méprise. Je jurerais que c’est lui qui m’a parlé à une heure du matin dans ma chambre.

— Curieux, mais nullement impossible, dit Holmes, souriant.

— Vous avez quelques présomptions ? demanda Gregson.

— À vue de nez, l’affaire ne paraît pas très complexe, bien que d’ailleurs elle présente certaines particularités intéressantes et nouvelles ; mais j’ai besoin de la mieux connaître avant d’avoir une opinion arrêtée. Billet à part, monsieur Baynes, n’avez-vous rien découvert de remarquable dans votre perquisition ?

Le détective regarda mon ami d’un air singulier.

— Si fait, dit-il. Deux ou trois choses très remarquables. Peut-être voudrez-vous bien, quand j’en aurai fini au bureau de police, venir causer avec moi et me donner votre avis ?

— À votre service, dit Holmes, sonnant pour appeler la logeuse. Mrs. Hudson, ajouta-t-il, reconduisez ces messieurs, puis ayez l’obligeance de faire expédier ce télégramme. On payera la réponse : cinq shillings.

Nous restâmes un moment silencieux après le départ de nos visiteurs. Holmes fumait comme il fume dans ces moments-là, les sourcils tirés au-dessus des yeux vifs, la tête jetée en avant, dans cette posture qui, chez lui, est si caractéristique.

— Eh bien, Watson, me demanda-t-il soudain, que vous semble de tout cela ?

— Si vous parlez de la mystification dont Scott Eccles a été l’objet, je ne sais que vous dire.

— Je parle du crime.

— À cet égard, étant donné la disparition des deux serviteurs de la victime, je crois qu’ils sont plus ou moins de connivence dans le meurtre et qu’ils ont fui pour échapper à la justice.

— C’est un point de vue. Toutefois, vous ne manquerez pas de vous étonner qu’ils se soient entendus pour tomber sur lui la nuit même où il y avait un invité dans sa maison. Ils le tenaient à leur merci toutes les autres nuits de la semaine.

— Alors, que signifie leur fuite ?

— En effet, que signifie leur fuite ? C’est un fait très important. C’en est un autre que la mésaventure de notre client Scott Eccles. L’esprit humain n’a-t-il pas, mon cher Watson, assez de ressources pour fournir une explication qui s’étende à l’un et à l’autre faits ? S’il y en avait une qui, par-dessus le marché, englobât le billet mystérieux et sa phraséologie spéciale, elle mériterait, certes, qu’on l’acceptât comme hypothèse temporaire ; et si, enfin, il venait à notre connaissance des faits nouveaux qui s’y ajusteraient encore, notre hypothèse deviendrait une solution.

— Mais quelle est-elle, notre hypothèse ?

Holmes se renversa sur sa chaise, les yeux mi-clos.

— Vous admettrez, mon cher Watson, que l’idée d’une plaisanterie est insoutenable. De graves événements se préparaient, la suite ne l’a que trop démontré ; les prévenances envers Scott Eccles, son invitation à Wisteria Lodge se rattachaient à ces événements.

— De quelle manière ?

— Procédons avec méthode, point par point. D’abord, il y a quelque chose de peu naturel dans cette amitié subite entre le jeune Espagnol et Scott Eccles. C’est Garcia qui en a fait tous les frais, allant voir Scott Eccles à l’autre bout de Londres le lendemain de leur première rencontre, et n’ayant plus de cesse qu’il ne l’ait entraîné à Esher. Que voulait-il donc à Eccles ? Qu’en pouvait-il attendre ? C’est un homme à qui je ne vois guère de charmes. Il n’a qu’une intelligence ordinaire et me paraît aussi peu fait que possible pour sympathiser avec un Latin d’esprit délié. Pourquoi, cependant, Garcia l’aura-t-il choisi, entre bien d’autres, dans l’intérêt de ses desseins ? Est-ce donc qu’il possède une qualité saillante ? Je dis qu’il en possède une. Il est le type même de la respectabilité britannique dans ce qu’elle a de plus conventionnel, l’Anglais le plus susceptible d’en impressionner un autre par son témoignage. Vous avez dû vous apercevoir qu’aucun des deux inspecteurs n’a songé à mettre en doute ses déclarations, si extraordinaires fussent-elles ?

— Mais de quoi devait-il témoigner ?

— De rien, à cause du tour qu’ont pris les circonstances ; de tout, si elles en avaient pris un autre. Du moins, c’est ce que je crois comprendre.

— J’y suis, parbleu ! il pouvait témoigner d’un alibi.

— Précisément, mon cher Watson : il pouvait témoigner d’un alibi. Supposons, pour les besoins de la cause, que les gens de Wisteria Lodge soient tous de mèche pour une entreprise criminelle quelconque. Mettons qu’ils en aient fixé l’exécution, par exemple, à une heure du matin. Il est tout à fait possible qu’en avançant les pendules ils aient envoyé Scott Eccles se coucher plus tôt qu’il ne croyait ; en tout cas, il est vraisemblable que, lorsque Garcia se dérangea pour venir lui dire qu’il était une heure du matin, il n’était en réalité que minuit. Si Garcia, quoi qu’il eût à faire, pouvait le faire assez tôt pour être rentré à une heure, il y avait le témoignage de cet irréprochable Anglais, prêt à jurer devant n’importe quelle Cour de justice que l’accusé était chez lui à l’heure du crime. C’était une assurance contre le pire.

— Oui, en effet, je vois. Mais la disparition des autres ?

— Je n’ai pas encore en mains tous les faits utiles ; mais je ne pense pas me heurter à d’insurmontables difficultés. Puis c’est un tort que de raisonner trop vite : insensiblement, on se laisse aller à torturer ses données pour les accommoder à ses théories.

— Et le billet ?

— Quel en était donc le texte ? « Nos propres couleurs, vert et blanc. » On dirait le langage des courses. « Vert, ouvert ; blanc, fermé. » Ceci est clair, c’est un signal. « Grand escalier, premier corridor, septième à droite, portière verte. » Ça, c’est un rendez-vous, il se peut qu’en allant au fond des choses nous trouvions la jalousie d’un mari. L’appel, d’ailleurs, suppose un danger, sans quoi il ne dirait pas : « Bonne chance ! D. »… Cette initiale devrait être une indication.

— Garcia était Espagnol : pourquoi D. ne signifierait-il pas Dolorès, qui est un prénom féminin très usité en Espagne ?

— Bien, Watson, très bien… mais inadmissible. Une Espagnole, s’adressant à un Espagnol, écrirait en espagnol. L’auteur du billet est sans contredit une Anglaise. Prenons patience jusqu’au retour de l’excellent inspecteur. Et pendant ce temps, remercions le Destin propice qui pour quelques heures nous arrache aux intolérables fatigues de l’oisiveté.

La réponse au télégramme d’Holmes précéda le retour de Baynes. Holmes, en ayant pris connaissance, se disposait à la mettre dans son portefeuille, quand il vit que j’avais l’air d’attendre avec curiosité. Il se mit à rire et me passa la dépêche.

— Nous sommes en plein dans le grand monde, dit-il.

Ce que je lus n’était qu’une liste de noms et d’adresses :

Lord Harringby, the Dingle ; sir George Folliott, Oxsbott Towers ; M. Hynes Hynes, juge de paix, Purdey Place ; M. James Baker Williams, Forton Old Hall ; M. Henderson, High Gable ; Rév. Joshua Stone, Nether Walsling.

— C’est un moyen très net de limiter notre champ d’opérations, dit Holmes. Nul doute que Baynes, avec son esprit de méthode, n’ait adopté un plan similaire.

— Je ne comprends pas bien.

— Mon cher ami, nous sommes dès maintenant arrivés à cette conclusion que le billet remis à Garcia pendant le dîner lui fixait un rendez-vous. Si nous savons bien le lire, s’il faut, pour se conformer à ses instructions, monter un grand escalier et chercher la septième porte d’un corridor, il va de soi que la maison du rendez-vous est très vaste. Il va également de soi qu’elle ne peut être qu’à un ou deux milles d’Oxshott, puisque Garcia cheminait dans cette direction et que, d’après mon interprétation des faits, il espérait être rentré à Wisteria Lodge assez tôt pour se créer un alibi valable seulement jusqu’à une heure. Pour connaître les principales maisons qui avoisinent les environs d’Oxshott, j’ai pris le parti d’en demander la liste aux agents mentionnés par Scott Eccles. La voilà. Si embrouillé que soit notre écheveau, c’est là qu’il doit aboutir.

Il était près de six heures quand nous nous trouvâmes, en compagnie de l’inspecteur Baynes, dans ce joli village du Surrey qui s’appelle Esher. Nous nous étions, Holmes et moi, munis pour la nuit ; et il y avait, à l’enseigne du « Taureau », des chambres confortables. Par une vraie soirée de mars, froide et sombre, nous partîmes pour Wisteria Lodge avec l’inspecteur. Une bise coupante accompagnée d’une pluie fine nous cinglait le visage. Ce temps s’accordait bien avec la désolation du paysage que traversait la route et le but tragique où elle nous menait.


II


LE TIGRE DE SAN PEDRO


Après deux milles d’une marche triste et glaciale, franchissant un haut portail de bois, nous pénétrions dans une ténébreuse avenue de marronniers, dont nous suivîmes les détours jusqu’à une maison basse, noire, lourdement silhouettée contre un ciel ardoisé. Une fenêtre, à la gauche de l’entrée, laissait filtrer une mince lueur.

— Il y a un constable de garde, nous dit Baynes. Je vais frapper à la fenêtre.

Il franchit le terre-plein de gazon et tapa de la main à la vitre. À travers la buée qui la recouvrait, je voyais confusément un homme assis près du feu. Il se leva d’un bond ; en même temps, un grand cri partit de la pièce. Quand, un instant après, le policeman nous ouvrit la porte, il soufflait avec force et la bougie dont il s’éclairait tremblait entre ses doigts.

— Qu’y a-t-il, Walters ? demanda Baynes, vivement.

L’homme essuya son front avec son mouchoir et poussa un long soupir de soulagement.

— Je suis heureux de vous voir, monsieur. La soirée m’a paru longue, et peut-être n’ai-je plus mes nerfs d’autrefois.

— Vos nerfs, Walters ? Je n’aurais jamais pensé que vous eussiez des nerfs.

— Ben, monsieur, c’est la solitude, le silence de cette maison, et aussi la drôle de chose dans la cuisine. Quand vous avez cogné à la vitre, j’ai cru que l’apparition revenait.

— Quoi ? qu’est-ce qui revenait ?

— Le diable, autant dire. À la fenêtre.

— À la fenêtre, le diable ? Quand ?

— Il y a tout juste deux heures. Le jour déclinait. Je lisais, là, sur cette chaise. Je ne sais pas ce qui me fit lever la tête : il y avait une figure qui regardait à l’intérieur par le carreau du bas. Seigneur ! quelle figure ! Elle me poursuivra dans mes rêves !

— Allons, allons ! Walters, vous ne parlez point comme un constable.

— C’est vrai, monsieur, c’est vrai, mais à quoi bon le nier ? J’en ai eu une secousse. Ça n’était pas noir, monsieur, ni blanc, ni d’aucune couleur que je connaisse. Imaginez une ombre baroque, qui semblait d’argile, avec des éclaboussures de lait. Et sa taille ! deux fois la vôtre. Et puis aussi ses yeux ! des yeux énormes, à fleur de tête. Et les dents blanches d’une bête affamée. Je l’avoue, monsieur, je ne fus pas capable de bouger un doigt ni de respirer avant d’avoir vu la chose disparaître. Alors je courus au dehors, à travers le fouillis d’arbustes ; mais, Dieu merci ! je ne trouvai rien.

— Si je ne vous savais un homme brave, Walters, je serais tenté, pour ce mot-là, de vous donner une mauvaise note. Eût-il affaire au diable, un constable de service ne devrait pas dire : « Dieu merci ! » avant de lui avoir mis le grappin dessus. J’aime à croire que vous n’avez pas eu la berlue et que vous n’êtes pas victime de vos nerfs.

— Il est facile de nous en assurer, dit Holmes, allumant sa petite lanterne de poche.

Et après avoir examiné la bordure du gazon :

— Empreintes d’un pied presque démesuré, annonça-t-il. Pour peu que le reste fût à l’échelle, l’homme était un géant.

— Qu’a-t-il pu devenir ?

— Il aura probablement traversé le taillis et gagné la route.

— Quel que soit cet individu et quoi qu’il se propose, dit l’inspecteur, pensif, le voilà parti ; nous n’avons pas à nous laisser détourner de préoccupations plus immédiates. Si vous le voulez bien, monsieur Holmes, nous allons faire le tour de la maison.

Les chambres, le salon avaient été soumis à une visite sévère, mais infructueuse. Apparemment, ce qu’avaient pu apporter les locataires était peu de chose ; les moindres objets mobiliers appartenaient à l’immeuble. Mais il était resté un bon nombre de costumes portant la marque de MM. Marx et Cie, High Holborn. Interrogés par télégramme, MM. Marx avaient répondu ne rien savoir de leur client, sauf qu’il était bon payeur. Quelques menus articles, quelques pipes, un revolver d’ancien modèle et une guitare constituaient le principal des objets personnels.

— Rien de spécial dans tout cela, dit Baynes, qui, une bougie à la main, allait rapidement de chambre en chambre. En revanche, monsieur Holmes, j’appelle toute votre attention sur la cuisine.

Située à l’arrière de la maison, c’était une pièce obscure, haute de plafond ; dans un coin, une litière de paille qui devait servir de lit au cuisinier ; sur la table, des assiettes sales et des plats contenant les restes du dîner de la veille.

— Veuillez regarder ceci, dit Baynes. Qu’en pensez-vous ?

Il élevait sa bougie en face d’un objet extraordinaire dressé de l’autre côté de la table. C’était quelque chose de si ridé, de si ratatiné, de si recroquevillé, qu’il était difficile de savoir ce que cela pouvait être. Cela paraissait fait d’un cuir noir, à l’image de la forme humaine, à la ressemblance d’un nain. D’abord, en l’examinant, je crus voir une momie de petit nègre, puis je pensai à un très vieux singe tout rabougri. Finalement, je doutai si cela tenait de l’animal ou de l’homme. Un double cordon de coquilles était noué à son cou.

— Très intéressant, dit Holmes, lorgnant la sinistre relique, très !… Mais encore ?

Sans mot dire, Baynes nous conduisit à l’évier et pencha sa bougie. La pierre était jonchée des membres d’un grand oiseau blanc qu’on avait mis en pièces avec une fureur sauvage, sans le dépouiller de ses plumes. Holmes nous montra la caroncule au-dessus de la tête déchiquetée.

— Un coq blanc, dit-il. Très intéressant. L’affaire est vraiment curieuse.

Mais M. Baynes nous réservait pour la fin sa plus lugubre exhibition. Il tira de dessous l’évier un seau de zinc plein de sang, puis il prit sur la table une jatte de bois sur laquelle s’amoncelaient de petits fragments d’os carbonisés.

— Ces débris proviennent du fourneau. Au dire d’un médecin que nous avions amené ce matin, ils ne sont pas d’un homme. On a donc tué et brûlé une bête.

Holmes sourit en se frottant les mains.

— Inspecteur, il faut que je vous félicite de la façon dont vous menez cette affaire si particulière et si instructive. Vous me paraissez, soit dit sans offense, avoir plus de capacités que d’occasions de les exercer.

Les petits yeux de Baynes clignotèrent de plaisir.

— Le fait est, monsieur Holmes, que nous croupissons en province. Une affaire de cette espèce, c’est une chance pour un homme, et j’espère la mettre à profit. Que pensez-vous de ces os ?

— Qu’ils m’ont l’air d’être ceux d’un mouton, par exemple, ou d’un chevreau.

— Quant au coq blanc ?

— Curieux, monsieur Baynes, très curieux. Je dirais presque unique.

— Oui, monsieur, il devait y avoir dans cette maison des gens bien étranges, et qui se livraient à d’étranges pratiques. L’un d’eux est mort. Les autres l’ont-ils suivi et tué ? Dans ce cas, nous ne devrions pas manquer de les prendre, car tous les ports sont surveillés. Mais j’envisage différemment les choses. Oui, monsieur, j’ai là-dessus mon idée à moi, très différente.

— Une théorie, alors ?

— Que j’entends vérifier tout seul, monsieur Holmes. Ce n’est que justice envers moi-même. Vous vous êtes fait un nom, à moi de m’en faire un. Je me réjouirais de pouvoir dire plus tard que j’ai réussi sans votre concours.

Holmes eut un rire de bonne humeur.

— À merveille, inspecteur, dit-il. Suivons chacun notre chemin ; mes résultats n’en restent pas moins, le cas échéant, à votre disposition. Je crois n’avoir plus rien à faire ici, et je puis, ailleurs, utiliser mieux mon temps. Au revoir. Bon succès !

Force petits symptômes, qui eussent été perdus pour d’autres, m’instruisaient qu’Holmes tenait une piste. Aux yeux du premier venu, il gardait son impassibilité habituelle ; mais j’étais certain qu’il poursuivait la partie. J’en avais pour garant son ardeur contenue et la vivacité plus grande de ses allures. Il ne disait rien, selon son habitude, et selon la mienne, je n’avais garde de le questionner. Je participais au jeu, j’y apportais mon modeste appoint, cela me suffisait. Qu’aurais-je eu besoin de distraire l’activité de ce cerveau par une intervention oiseuse ? Je saurais en temps voulu ce qu’il y aurait à savoir.

J’attendais donc. Mais, peu à peu, à force d’attendre, je commençai de me sentir désappointé. Les jours succédaient aux jours, Holmes restait sur la réserve. Il passa une matinée à Londres, et je compris, par un hasard de la conversation, qu’il était allé au British Museum. Ce fut d’ailleurs sa seule absence. Mais il était constamment dehors, faisant de longues promenades souvent solitaires, ou bavardant avec un tas de commères villageoises dont il cultivait la connaissance.

— Je suis sûr, Watson, me disait-il, qu’une semaine de campagne sera pour vous d’une inappréciable utilité. Il est vraiment amusant de voir les haies faire leurs premières pousses et les coudriers se revêtir de chatons. Avec un petit couteau, une boîte de fer-blanc et un traité élémentaire de botanique, il y a beaucoup à apprendre.

Lui-même, dans ses vagabondages, se munissait de cet attirail ; mais il n’apportait le soir qu’une médiocre récolte.

En quelques circonstances où je l’accompagnai, nous rencontrâmes l’inspecteur Baynes. Sa face rubiconde se plissait de sourires. Ses yeux reluisaient quand il abordait Holmes. Il parlait peu de l’affaire, mais au peu qu’il en disait nous comprenions qu’il n’avait pas à se plaindre du tour des événements. Pourtant, je l’avoue, ce n’est pas sans surprise que, cinq jours après le crime, ouvrant un matin mon journal, j’y lus ce qui suit, imprimé en grosses lettres :

LE MYSTÈRE D’OXSHOTT
UNE SOLUTION
ARRESTATION DE L’ASSASSIN PRÉSUMÉ

Quand je lui fis voir cette manchette, Holmes bondit sur sa chaise, comme piqué par un aiguillon.

By Jove ! s’écria-t-il, est-ce que par hasard Baynes aurait pincé notre homme ?

— C’est probable, dis-je.

Et je lus à mon ami l’article suivant :

Une grande émotion règne à Esher et dans le district environnant par suite d’une arrestation effectuée la nuit dernière et se rapportant au meurtre d’Oxshott. On se rappelle que M. Garcia, de Wisteria Lodge, avait été trouvé mort sur un terrain vague appartenant à la commune, que son corps portait les traces des plus affreuses violences, et que, la nuit même du meurtre, son valet de chambre et son cuisinier avaient fui, ce qui semblait démontrer leur participation au crime. Si, comme on l’a prétendu, le défunt avait chez lui des objets de valeur, et si, par suite, le crime a eu le vol pour mobile, le fait reste encore à prouver. L’inspecteur Baynes, chargé des recherches, était fondé à croire que les fugitifs n’avaient pu aller très loin, qu’ils se cachaient dans une retraite préparée d’avance ; aussi n’a-t-il négligé aucun effort pour les découvrir. On était, d’ailleurs, dès le début de l’affaire, certain d’y parvenir, car plusieurs fournisseurs qui avaient eu l’occasion d’apercevoir le jardinier par la fenêtre, s’accordaient à le dépeindre comme un individu particulièrement reconnaissable, un énorme et hideux mulâtre, au teint blafard, au type négroïde accentué.

Le lendemain même du crime, ayant eu l’audace de revenir dans la nuit à Wisteria Lodge, il y fut surpris et poursuivi un moment par l’inspecteur Baynes. Celui-ci, estimant qu’une pareille visite avait un but, et que par conséquent elle se répéterait, quitta la maison après avoir organisé une souricière dans le petit taillis qui borde l’avenue. L’homme donna dans le piège. Il a été capturé la nuit dernière, après une lutte au cours de laquelle le constable Downing fut cruellement mordu. Nous croyons savoir que, lorsque le prisonnier sera traduit devant les magistrats, la police demandera le renvoi des débats. On attend de cette arrestation des suites importantes. Holmes prit son chapeau.

— Il faut, s’écria-t-il, que nous voyions Baynes, pas de temps à perdre ! Nous le cueillerons avant son départ.

En effet, la rue du village descendue à grands pas, nous trouvâmes, comme nous l’avions pensé, l’inspecteur en train de quitter son logis.

— Avez-vous lu les nouvelles, monsieur Holmes ? demanda-t-il en nous offrant un journal.

— Oui, Baynes. Et j’espère que vous me permettrez de vous donner un conseil d’ami.

— Un conseil, monsieur Holmes ?

— J’ai sérieusement étudié l’affaire, je n’ai pas la conviction que vous soyez dans la bonne voie. Je voudrais ne vous voir vous engager qu’à bon escient.

— Vous êtes bien aimable.

— Croyez-moi, je parle dans votre intérêt.

Il me sembla qu’une lueur de malice papillotait dans les petits yeux de M. Baynes.

— Nous étions convenus de travailler d’après nos idées. C’est ce que je fais, monsieur Holmes.

— Ah ! très bien, dit Holmes. Ne m’en veuillez pas.

— Oh ! je ne vous en veux pas, monsieur ; je rends justice à vos intentions. Mais nous avons tous notre système, monsieur Holmes. Vous avez le vôtre, peut-être ai-je le mien.

— N’en parlons plus.

— Nos renseignements sont toujours à votre service. Le gaillard que nous avons pris est un parfait sauvage, fort comme un cheval de roulier, féroce comme un diable. Il a presque arraché d’un coup de dent le pouce de Downing avant qu’on ait réussi à le capturer. À peine s’il prononce un mot d’anglais. Nous n’en tirons que des grognements.

— Et vous croyez avoir la preuve qu’il a tué son maître ?

— Je n’en dis pas tant, monsieur Holmes, je n’en dis pas tant. Nous avons tous nos petits moyens, je le répète. J’essaye des miens, pendant que vous essayez des vôtres. Telle est notre convention.

Comme je m’éloignais avec Holmes, il haussa les épaules.

— Cet homme me déroute. Je n’arrive pas à le comprendre. Il me semble courir de gaîté de cœur à une culbute. Mais puisqu’il y tient, soit ! Essayons chacun de notre manière, nous verrons ce qui en résultera.

Et quand nous fûmes rentrés au « Taureau » :

— Prenez cette chaise, Watson, me dit mon ami. Je désire vous exposer la situation, car je pourrais, cette nuit, avoir besoin de votre aide. Laissez-moi vous montrer l’évolution de l’affaire jusqu’au point où j’ai été en mesure de la suivre. Très simple dans ses lignes directrices, elle n’en offre pas moins des difficultés surprenantes pour ce qui est d’arriver à une arrestation. Il reste encore des lacunes à combler.

« Et d’abord, revenons au billet reçu par Garcia le soir de sa mort. S’il plaît à Baynes de voir dans l’affaire la main des domestiques, libre à lui, nous ne sommes pas forcés de partager ses idées. Car c’est Garcia tout seul qui s’avisa d’obtenir la présence de Scott Eccles ; et cela, évidemment, dans l’unique intention de se ménager un alibi. C’est donc Garcia qui poursuivait une entreprise, et, vraisemblablement, une entreprise criminelle, au cours de laquelle il a trouvé la mort. Je dis criminelle, parce qu’il n’y a qu’un homme poursuivant une entreprise criminelle qui puisse avoir besoin d’un alibi. Dans ces conditions, qui donc a tué Garcia, sinon la personne contre laquelle il dirigeait son entreprise ? Il me semble que jusque-là nous sommes en terrain sûr.

« Quant à la disparition des gens de Garcia, nous y voyons maintenant une raison : c’est qu’ils étaient de connivence dans le crime. Le crime accompli, Garcia n’avait qu’à s’en revenir chez lui, le témoignage de l’Anglais le garantissait contre les soupçons, tout allait le mieux du monde. Mais l’exécution du crime offrait des dangers ; si Garcia n’était pas de retour à une certaine heure, cela signifierait sans doute qu’il était mort ; dans ce cas, ses mesures étaient prises, ses complices se réfugieraient en un lieu convenu d’avance, où ils échapperaient aux recherches et se tiendraient prêts à renouveler ultérieurement l’attentat. Voilà, n’est-ce pas, une interprétation plausible des faits ?

Le compliqué devenait simple ; comme toujours, je m’étonnais de n’y avoir pas plus tôt vu clair.

— Mais à quoi répond le retour de l’un des domestiques ?

— Nous pouvons imaginer que, dans la confusion de la fuite, ils avaient oublié derrière eux quelque chose de précieux, quelque chose dont ils n’acceptaient pas de se séparer : c’est, je crois, une explication très suffisante.

— Bien. Mais ensuite ?

— Ensuite, j’arrive au billet reçu par Garcia durant le dîner. Il montre qu’à l’autre bout du fil se trouve un autre complice. Mais où est l’autre bout du fil ? Je vous le disais tout à l’heure, il ne peut être que dans une grande maison voisine, et le nombre des grandes maisons voisines est restreint. Dès les premiers jours de notre arrivée dans le village, j’ai fait des promenades, au cours desquelles, tout en me livrant à mes recherches botaniques, je reconnaissais les grandes maisons du pays et me renseignais sur les gens qui les habitent. Une d’elles, et une seule, fixa mon attention. C’est la vieille et fameuse métairie de High Gable, contemporaine des Stuarts, située à un mille de l’autre côté d’Oxshott, à moins d’un demi-mille de la scène du drame. Les autres avaient pour propriétaires d’honnêtes et prosaïques personnes dont la vie excluait toute idée de roman ; au contraire, M. Henderson, de High Gable, était, sous bien des rapports, un homme peu banal, à qui pouvaient fort bien arriver des aventures peu banales. Je concentrai donc mon attention sur lui et sur son personnel.

« Personnel et maître forment ensemble un groupe singulier, Watson ; et le maître n’est pas le moins singulier du groupe. Je sus inventer un prétexte pour le voir ; mais dans ses yeux sombres, profondément enfouis sous le front et parfois songeurs, il me sembla lire qu’il devinait l’objet réel de ma visite. C’est un homme vigoureux, alerte, grisonnant, les sourcils touffus et noirs, le pas d’un cerf, l’air d’un empereur, un homme farouche, autoritaire, âme de feu sous un masque parcheminé, dans un corps souple comme une cravache ; s’il n’est pas étranger, il a dû, tant il est jauni et desséché, habiter longtemps les Tropiques. Du moins n’y a-t-il aucun doute possible sur l’origine étrangère de son secrétaire et ami, M. Lucas : celui-là est un personnage de couleur chocolat, artificieux, exquis, félin, avec des façons de parler dangereuses, douceâtres. Ainsi, Watson, nous nous trouvons en présence de deux groupes d’étrangers, l’un à Wisteria Lodge, l’autre à High Gable : nos lacunes se comblent.

« Cet Henderson et ce Lucas, unis d’étroite amitié, forment, à High Gable, le centre de la maison. Il s’y ajoute une troisième personne qui, pour nos desseins immédiats, peut encore avoir plus d’importance : c’est une Anglaise d’une quarantaine d’années, miss Burnet, qu’Henderson a donnée pour gouvernante à ses deux filles âgées de onze et treize ans. Enfin, je compterai comme faisant partie de la famille un domestique de confiance qui voyage toujours avec elle ; car Henderson est grand voyageur et se déplace à tout bout de champ. Il y a seulement quelques semaines qu’après une absence d’un an il est revenu à High Gable. Sa fortune lui permet de se passer tous ses caprices.

« Quant au reste, la maison regorge de sommeliers, de valets de pied, de femmes de chambre, de tout ce qui constitue le personnel surnourri et sous-occupé d’une grande maison de campagne anglaise.

« Ce que je viens de vous dire, je l’ai su par les cancans du village, ou pour m’en être personnellement assuré. Il n’y a pas de meilleur agent d’information qu’un domestique congédié, quand il a son congé sur le cœur ; et j’ai eu la chance d’en trouver un. Naturellement, cette chance n’a rien eu d’un hasard, j’ai pris la peine d’aller au-devant d’elle. Selon le mot de Baynes, nous avons tous notre système : mon système, à moi, m’a fait découvrir John Warner, l’ancien jardinier de High Gable, chassé dans un moment de colère par son tyrannique patron. Il a gardé des intelligences parmi les autres domestiques, unis dans la crainte et l’antipathie que leur inspire Henderson. Ainsi la maison m’a livré la clef de ses mystères.

« Curieuses gens que ces gens-là, Watson ! je ne saurais trop le répéter, sans me flatter de tout comprendre encore. High Gable est un bâtiment à deux ailes : les domestiques vivent d’un côté, la famille de l’autre. Il n’y a, comme trait d’union entre le personnel et les maîtres, que le valet de chambre d’Henderson, qui sert les repas de la famille ; on lui remet tout à une certaine porte, qui est la seule voie de communication. La gouvernante et les deux filles ne sortent guère que pour aller au jardin. Jamais Henderson ne se promène seul, son noir secrétaire ne le quitte pas plus que son ombre. C’est l’opinion des domestiques, et ils ne s’en cachent pas, que leur maître a terriblement peur de quelque chose. « Il a vendu son âme au diable pour de l’argent », dit Warner, « il redoute que le créancier ne réclame son dû. » Qui sont ces individus ? D’où viennent-ils ? Tout le monde l’ignore. Ils sont très violents de caractère. Par deux fois, Henderson s’est laissé aller à des coups de cravache ; il n’a pas fallu moins que le poids de sa bourse et de larges compensations pour le sauver de la justice.

« Et maintenant, Watson, examinons la situation à la lumière de nos renseignements. Nous admettrons que le billet remis à Garcia venait d’une personne de la maison, qui l’invitait à mettre à exécution un attentat préalablement concerté. Mais entre toutes les personnes de la maison, qui donc avait pu l’écrire ? Une femme, nous le savons ; et quelle femme, sinon miss Burnet, la gouvernante ? Tous nos renseignements semblent s’accorder sur ce point. Du moins, nous pouvons l’accepter comme une hypothèse et voir les conséquences qui en découlent. J’ajoute que l’âge et le caractère de miss Burnet excluent ma première idée d’une intrigue d’amour.

« Si elle a écrit le billet, c’est probablement qu’elle était l’amie et la complice de Garcia. Que devait-elle faire, en bonne logique, à la nouvelle de sa mort ? En supposant qu’il eût trouvé cette mort dans une entreprise coupable, elle devait se taire, en gardant, au fond d’elle-même, contre ses meurtriers, un sentiment d’amertume et de haine ; et sans doute ne demanderait-elle pas mieux que de se prêter à le venger. Pouvions-nous arriver jusqu’à elle, tâcher de la mettre à contribution ? j’y pensai d’abord. Mais voici qu’intervient un fait sinistre : depuis le meurtre, nul n’a revu miss Burnet. Elle a tout à fait disparu. Vit-elle ? A-t-elle partagé le sort de l’ami qu’elle appelait ? Est-elle morte la même nuit ? N’est-elle que prisonnière ? C’est ce qu’il nous reste à établir.

« Vous concevez la difficulté où nous sommes, Watson. Rien à invoquer pour obtenir un mandat d’arrêt. Exposée à un magistrat, notre thèse lui paraîtrait fantastique. Il n’y a pas à faire état de la disparition de la gouvernante : dans cette extraordinaire famille, n’importe qui peut demeurer invisible une semaine. Et pourtant, il se peut qu’à cette minute la vie de miss Burnet soit en danger. Tout ce qu’il m’est permis de faire, c’est de surveiller la maison et de laisser mon agent, Warner, en observation à l’entrée. Mais les choses ne sauraient traîner ainsi. La loi étant désarmée, nous avons à courir nos risques.

— C’est-à-dire ?…

— Je sais où est la chambre de miss Burnet. Pour s’y introduire, il suffirait de monter sur un petit bâtiment extérieur. Je vous propose de venir avec moi, ce soir, essayer d’atteindre au cœur même du mystère.

C’était, je l’avoue, une perspective peu alléchante. La vieille maison et son atmosphère de meurtre, ses inquiétants locataires, les dangers inconnus de l’approche, le fait que légalement nous nous mettions dans une fausse position, tout se combinait pour amortir mon zèle. Mais les raisonnements d’Holmes avaient une autorité si froide qu’on ne déclinait pas une aventure dont il se déclarait partisan ; on savait que la solution cherchée était à ce prix, et seulement à ce prix. Je lui serrai la main en silence. Le dé était jeté.

Cependant, nos recherches ne devaient pas avoir une conclusion si hasardeuse. Vers cinq heures, au moment où les premières ombres d’un soir de mars commençaient à descendre, nous vîmes se précipiter dans notre chambre un paysan fort excité.

— Ils ont filé, monsieur Holmes ! filé par le dernier train. La dame leur a échappé. Je l’ai amenée dans un cab. Elle est en bas.

— Excellent Warner ! s’écria Holmes en bondissant. Watson, nos lacunes se comblent très vite !

Dans le cab, il y avait une dame à demi couchée et qui semblait à bout de force. Ses traits aquilins, émaciés, portait les empreintes d’un drame récent. Sa tête retombait mollement sur sa poitrine. Quand elle la releva, tournant vers nous ses yeux ternes, je vis que les pupilles faisaient deux taches sombres au centre de l’iris large et grisâtre. Elle était sous l’influence de l’opium.

— Je montais la garde comme vous me l’aviez recommandé, monsieur Holmes, dit notre émissaire, l’ancien jardinier. Quand je vis sortir la voiture qui emportait la famille à la gare, je me jetai à sa poursuite. Sur le quai, la dame marchait comme une somnambule ; mais au moment où on la faisait monter dans le train, elle revint à elle et se débattit. On la poussa dans le wagon, elle se débattit de plus belle et réussit à sortir. J’intervins, je la mis dans un cab et nous voici. Jamais je n’oublierai le visage qui se penchait à la portière du wagon au moment où je pris le large. Je n’aurais pas longtemps à vivre si ma vie ne dépendait que de cet affreux démon aux yeux noirs, au teint jaune !

Nous transportâmes miss Burnet dans notre chambre, nous l’installâmes sur le sofa, et deux bonnes tasses de café lui eurent bientôt dégagé la tête des brumes de l’opium. Holmes s’était hâté de faire appeler Baynes et de lui expliquer la situation.

— Monsieur, dit chaleureusement l’inspecteur en serrant la main de mon ami, vous venez de me rendre le témoignage même que je souhaitais. Depuis le début de l’affaire, je suivais la même piste que vous.

— Quoi ! vous étiez aux trousses d’Henderson ?

— Le jour, monsieur Holmes, où vous vous glissiez en rampant dans les taillis de High Gable, j’étais grimpé sur l’un des arbres, je vous voyais en bas. C’était à qui de nous deux aurait le premier sa preuve.

— Alors, pourquoi avez-vous arrêté le mulâtre ?

Baynes se mit à rire.

— J’étais sûr qu’Henderson, pour le nommer comme il se nomme, sentait qu’on le suspectait, et qu’il se tiendrait coi, qu’il ne bougerait pas tant qu’il ne se croirait pas en danger. J’arrêtai le mulâtre : c’était convaincre Henderson que nous ne nous occupions pas de lui. Je savais que vraisemblablement il en profiterait pour décamper. Ainsi je me donnais une chance de retrouver miss Burnet.

Holmes posa la main sur l’épaule de l’inspecteur.

— Vous irez loin dans le métier, dit-il, vous avez l’instinct et l’intuition.

Baynes rougit de plaisir.

— Un de mes agents en bourgeois a, toute la semaine, attendu à la gare. Quelque direction que prissent les gens de High Gable, il avait l’œil sur eux. J’imagine qu’il a dû se tenir à quatre en voyant se sauver miss Burnet. Heureusement, elle a été recueillie par votre homme, tout est bien qui finit bien. Nous ne pouvons opérer d’arrestation avant qu’elle n’ait parlé. Plus tôt nous l’entendrons, mieux cela vaudra.

— Elle se remet très vite, constata Holmes en regardant la gouvernante. Mais, dites-moi, Baynes, qui est cet Henderson ?

— Henderson, répondit l’inspecteur, c’est don Murillo, jadis surnommé le Tigre de San Pedro.

Le Tigre de San Pedro ! Instantanément, toute l’histoire de cet homme me revint à la mémoire. Il s’était fait la réputation du tyran le plus dépravé, le plus sanguinaire, qui, sous de faux semblants de civilisation, eût jamais régi un pays. Vigueur, intrépidité, énergie, il avait assez de vertus pour imposer ses abominables vices, et pendant dix ou douze ans tout un peuple subit son joug. On ne prononçait son nom qu’avec terreur dans l’Amérique Centrale. Enfin, il y eut contre lui un soulèvement universel. Rusé autant que féroce, il sut, aux premières rumeurs hostiles, faire transporter secrètement ses trésors à bord d’un navire dont l’équipage lui était dévoué. Les insurgés qui, le lendemain, envahirent son palais, le trouvèrent vide. Le dictateur, ses deux filles, son secrétaire, sa fortune, tout leur avait échappé à la fois. Il s’était, depuis, comme effacé du monde ; son identité avait fait l’objet de fréquentes hypothèses dans la presse européenne.

« Oui, monsieur, don Murillo, le Tigre de San Pedro, répéta Baynes. Observez que les couleurs nationales de San Pedro sont le blanc et le vert : les mêmes dont il est question dans le billet, monsieur Holmes. Bien qu’il se fît appeler Henderson, j’ai pu, à travers Paris, Rome et Madrid, relever sa trace jusqu’à Barcelone, où il avait débarqué en 1886. Ses ennemis, dont le ressentiment n’abdiquait point, le recherchaient depuis ce temps-là. Ils venaient seulement de découvrir son refuge.

— La découverte remonte à un an, dit miss Burnet, qui s’était redressée, et qui, maintenant, suivait avec une ardente curiosité notre conversation. Une fois déjà on avait attenté à sa vie, mais quelque esprit méchant le protégeait. Aujourd’hui encore, le noble, le chevaleresque Garcia est tombé ; le meurtrier est libre et respire. Mais un autre viendra, puis un autre, jusqu’à ce que justice soit faite ; cela est sûr, comme il est sûr que le soleil se lèvera demain.

Les mains de la gouvernante se contractaient, sa figure fatiguée avait blêmi de fureur et de haine.

— Comment se fait-il, dit Holmes, que vous, miss Burnet, vous, une Anglaise, on vous trouve dans une pareille affaire d’assassinat ?

— C’est qu’il n’y a pas au monde d’autre moyen que l’assassinat pour punir justement cet homme. Qu’importe à vos lois que, pendant des années, il ait noyé San Pedro sous des torrents de sang et chargé de trésors volés tout un navire ? Autant vous parler de crimes commis dans une autre planète ! Nous, du moins, nous savons. Nous avons appris la vérité dans la souffrance et les larmes. Pour nous, l’enfer n’a pas de démon comparable à Jean Murillo, et nous ne saurions vivre en paix tant que ses victimes crieront vengeance.

— Vous avez certainement raison, dit Holmes, j’ai ouï dire que Murillo était un homme atroce. Mais en quoi vous a-t-il donné des griefs personnels ?

— Je vais vous le dire. La police de ce bandit avait l’ordre de tuer, sous un prétexte quelconque, tout homme qui promettait de devenir pour lui un rival dangereux. Mon mari — car, de mon vrai nom, je suis la signora Victor Durando — était ministre de San Pedro à Londres. C’est là qu’il me connut et m’épousa. Jamais on ne vit ici-bas un homme qui poussa plus loin la noblesse de caractère. Hélas ! Murillo entendit vanter ses mérites ; il invoqua, pour le rappeler, la première raison venue, et le fit fusiller. Pressentant son destin, mon mari avait refusé de m’emmener avec lui. On confisqua tous ses biens. Je demeurai seule, le cœur brisé et à peu près dénuée de ressources.

« Vint la chute du tyran. Il réussit à fuir dans les conditions que vous évoquiez tout à l’heure. Mais ceux dont il avait ruiné la vie, ceux qui avaient vu leurs parents les plus proches, leurs amis les plus chers souffrir par lui la torture et la mort, se promirent de n’en pas rester là. Ils constituèrent une société qui décida de ne se dissoudre qu’une fois son œuvre accomplie. Quand nous eûmes reconnu chez le faux Henderson le despote déchu, on m’assigna la mission de m’attacher à sa famille et de tenir nos affiliés au courant de ses déplacements. Je parvins à entrer chez lui comme gouvernante. Il ne se doutait guère que la personne qu’il avait en face de lui à chaque repas était l’épouse de l’homme qu’en vingt-quatre heures il avait dépêché dans l’éternité. Je lui souriais, je m’acquittais de mes devoirs envers ses filles, j’attendais mon heure. Un attentat dirigé contre lui à Paris échoua. Nous errâmes dans tous les sens à travers l’Europe afin de dépister ceux qui nous poursuivaient, et nous revînmes finalement dans cette maison qu’il avait louée à son arrivée en Angleterre.

« Mais les justiciers veillaient. Ce retour était prévu. Garcia, qui est le fils de l’ancien premier dignitaire de San Pedro, avait déjà gagné la place avec deux compagnons d’humble condition, fidèles et animés d’un même esprit de vengeance. Il ne pouvait rien tenter durant le jour, car Murillo prenait ses précautions, et il ne se hasardait à sortir que flanqué de son satellite Lucas, ou plutôt Lopez, comme on l’appelait au temps de sa grandeur. Mais, la nuit, il était seul, le vengeur le trouverait. Un certain soir fixé d’avance, j’envoyai à mon ami mes dernières instructions, car Murillo, toujours sur ses gardes, changeait sans cesse de chambre. Je devais ouvrir les portes ; une lumière blanche ou verte, à l’une des fenêtres regardant l’avenue, indiquerait si l’on pouvait agir en toute sécurité ou si l’on devait remettre la tentative.

« Les événements se prononcèrent contre nous. J’avais, je ne sais comment, éveillé les soupçons de Lopez, le secrétaire. Il se glissa derrière moi et m’arracha le billet que je venais d’écrire. Son maître et lui me traînèrent dans ma chambre, me jugèrent, me convainquirent de trahison. Ils m’auraient plongé leur couteau dans le corps s’ils avaient su comment échapper aux conséquences de leur acte. Enfin, après un long débat, ils conclurent au danger de me tuer, mais ils décidèrent de se débarrasser de Garcia.

« Ils m’avaient bâillonnée, Murillo me tordit le bras jusqu’à ce que je leur eusse donné l’adresse de mon ami. Je jure que je n’aurais pas eu cette faiblesse si j’avais connu leurs intentions. Lopez mit l’adresse sur le billet, le cacheta avec son bracelet et le fit porter par José, son domestique. Comment Garcia fut assassiné, je l’ignore ; je sais seulement qu’il mourut de la main de Murillo, car Lopez était resté pour me garder. Murillo dut guetter l’arrivée de Garcia au milieu des bruyères que traverse le petit chemin, et le frapper au passage. Il avait d’abord songé à le laisser entrer dans la maison et à le tuer comme un cambrioleur qu’on surprend chez soi ; mais en causant avec son secrétaire, il s’était avisé qu’une enquête révélerait immédiatement leur identité et que leurs ennemis auraient ensuite beau jeu. La mort de Garcia pouvait épouvanter les autres conjurés et couper court à toute nouvelle tentative.

« Après cela, il ne restait que moi pour inquiéter le meurtrier et son complice, car je savais ce qu’ils avaient fait : nul doute que ma vie n’ait été un moment en balance. On me séquestra dans ma chambre, on me terrorisa par d’horribles menaces, il n’y a pas de mauvais traitements qu’on ne m’ait fait subir pour m’enlever ce que je pouvais garder de courage : voyez cette marque de poignard sur mon épaule, ces meurtrissures qui me couvrent les bras. On me remit un bâillon la première et unique fois où je voulus crier par la fenêtre. On me garda ainsi emprisonnée durant cinq jours. À peine me donnait-on assez de nourriture pour m’empêcher de mourir. Cet après-midi, on me servit un bon déjeuner, mais je ne tardai pas à me rendre compte qu’on y avait mêlé une drogue. Je me rappelle comme dans un rêve que, moitié me portant, moitié me soulevant, on me mit en voiture ; que, toujours dans le même état, on me conduisit jusqu’au train. Là seulement, à la minute du départ, je sentis que ma liberté dépendait de moi. Je m’élançai au dehors. On essaya de me retenir. Sans le secours du brave homme qui m’entraîna vers le cab, jamais je n’aurais pu fuir. Enfin, grâce à Dieu, me voilà hors d’atteinte.

Tous nous avions écouté de nos deux oreilles cette émouvante déclaration. Il se fit un silence, que rompit Holmes.

« Nous ne sommes pas au bout de nos difficultés, dit-il en hochant la tête. Notre œuvre de police est finie, notre œuvre légale commence.

— En effet, dis-je. Le plus médiocre légiste ferait aisément du meurtre de Garcia un acte de légitime défense. Que ses meurtriers aient ou non commis dans le passé cent autres crimes, il n’y a que celui-là pour lequel on puisse les juger.

— Bah ! bah ! fit gaiement l’inspecteur, j’ai de la loi une meilleure opinion. C’est une chose que de se défendre ; c’en est une autre que d’assassiner quelqu’un après l’avoir froidement attiré dans un piège, quoi qu’on eût à craindre de lui. Non, non, l’événement nous donnera raison. Les prochaines assises de Guilford ne se tiendront pas sans que nous y voyions les locataires de High Gable.

C’est pourtant un fait de l’histoire qu’un certain temps devait s’écouler avant que le Tigre de San Pedro n’eût le sort qu’il méritait. Malins autant que hardis, son compagnon et lui échappèrent à l’agent qui les poursuivait en entrant dans un hôtel garni d’Edmonton Street, pour ressortir par une porte de derrière dans Curzon Square. Et dès lors, la police anglaise perdit leur trace. Environ six mois plus tard, le marquis de Montalva et le signor Rulli, son secrétaire, étaient tous les deux assassinés dans leur appartement de l’Hôtel Escorial à Madrid. On imputa le crime aux nihilistes, les assassins demeurèrent introuvables. L’inspecteur Baynes vint nous voir à Baker Street ; il avait un signalement des victimes qui détaillait le visage basané du secrétaire, les traits mystérieux, les magnétiques yeux noirs et les sourcils touffus de son maître : nous ne pûmes douter que la justice, pour avoir tardé à venir, fût cependant venue.

— Quelle affaire chaotique, mon cher Watson ! me dit Holmes, en fumant sa pipe, le soir. Je vous défie bien de la présenter dans cette forme serrée qui vous est chère. Elle embrasse deux continents, touche à deux groupes d’individus mystérieux, et se complique encore par la présence de notre ami Scott Eccles, laquelle prouve que le défunt Garcia avait l’esprit de prévoyance et le sentiment assez développé de la conservation. Le fait remarquable en tout cela, c’est qu’au milieu d’une véritable jungle de possibilités nous n’ayons jamais, notre digne collaborateur Baynes et nous, perdu de vue les points essentiels, et qu’ainsi, à travers mille détours et lacets, nous ayons continuellement reconnu notre chemin. Y a-t-il encore quelque détail qui ne vous soit pas clair ?

— Le motif qui ramena le cuisinier mulâtre à Wisteria Lodge ?…

— Rappelez-vous l’espèce d’étrange bête momifiée que nous trouvâmes dans la cuisine. C’était le fétiche du mulâtre, homme primitif et sauvage venu des forêts qui constituent l’arrière-pays de San Pedro. En s’enfuyant avec lui vers la retraite convenue où devait les attendre un troisième complice, son compagnon lui persuada sans doute d’abandonner un objet si compromettant. Le mulâtre tenait à son fétiche. Il revint pour le chercher le lendemain. Mais quand, avant de se risquer dans la maison, il regarda par la fenêtre, il vit à l’intérieur l’agent Walters. Il ne revint plus de trois jours, puis sa piété, ou sa superstition, fut encore la plus forte. L’inspecteur Baynes, qui, avec sa roublardise habituelle, avait paru, devant moi, ne point faire cas de l’incident, en avait, dans la réalité, reconnu toute l’importance : il dressa une embuscade, où le mulâtre se laissa prendre. Pas d’autre point à éclaircir, Watson ?

— L’oiseau déchiqueté, le baquet de sang, les os carbonisés, tout le mystère de cette lugubre cuisine ?

Holmes sourit, en cherchant une note dans son portefeuille.

— J’ai passé une matinée à consulter divers ouvrages au British Museum. Voici un extrait du livre d’Eckerman, le Vaudouïsme et les Religions nègres[1] :


Le véritable sectateur du Vaudou ne tente rien d’important sans offrir certains sacrifices propitiatoires à ses impures divinités. Dans les cas extrêmes, ces rites prennent la forme de sacrifices humains suivis d’actes de cannibalisme ; mais le plus souvent les victimes sont un coq blanc, qu’on met en pièces tout vivant, ou un chevreau noir qu’on brûle après lui avoir coupé la gorge.


— Vous le voyez, notre sauvage était un orthodoxe, il se conformait au rituel. Tout cela est grotesque, Watson, ajouta Holmes en refermant lentement son portefeuille ; mais, comme j’ai eu l’occasion de vous le faire remarquer, il n’y a souvent qu’un pas du grotesque à l’horrible.

  1. Le Vaudouïsme est le terme général par lequel on désigne les cultes fétichistes.