La Nouvelle chronique de Sherlock Holmes/01

Traduction par Louis Labat.
Librairie des Champs-Élysées (p. 7-42).

LA NOUVELLE CHRONIQUE


DE SHERLOCK HOLMES





I

LE PIED DU DIABLE


Chaque fois que j’ai voulu rapporter un fait curieux, un intéressant épisode du temps de ma longue intimité avec M. Sherlock Holmes, je me suis heurté aux obstacles que m’opposait immanquablement son aversion pour la publicité. Ce morose et cynique esprit a toujours eu en horreur l’applaudissement du vulgaire. Rien ne l’amusait davantage, quand il s’était heureusement tiré d’une affaire, que de la présenter sous son vrai jour à quelque autorité officielle bien imbue des saines doctrines, et d’écouter, en souriant avec ironie, le chœur des compliments maladroits. Cette attitude de mon ami, et non pas certes le défaut de sujet, était cause que depuis plusieurs années je n’avais livré au public qu’une très faible part de mes souvenirs. Le privilège même d’être associé à certaines de ses aventures m’imposait la réserve.

Aussi éprouvai-je une surprise des plus vives quand, mardi dernier, je reçus de lui un télégramme — il se ferait scrupule d’écrire dès qu’un télégramme peut l’en dispenser, — conçu en ces termes : « Pourquoi ne pas raconter l’horrible affaire de Cornouailles, la plus étrange que j’aie jamais eue en mains ? » J’ignore quel brusque retour de mémoire lui avait remis ce drame en tête, ou quelle lubie lui était venue de le voir imprimer ; mais avant qu’un second télégramme ne révoque le premier, je me hâte de rechercher dans mes notes les détails précis de l’affaire et de l’exposer à mes lecteurs.

Au printemps de 1897, la vigoureuse constitution d’Holmes donna des signes d’ébranlement à la suite d’un surmenage peut-être aggravé par des imprudences accidentelles ; et dans le courant de mars, le docteur Moore Agar, d’Harley Street, qui avait eu l’occasion d’être présenté au célèbre détective dans des circonstances dramatiques que je raconterai un jour, lui enjoignit un repos absolu, toute affaire cessante, s’il tenait à éviter une catastrophe. Son état de santé était la dernière chose dont Holmes s’occupât, car chez lui le détachement spirituel n’avait pas de limites ; cependant la menace de perdre à tout jamais sa capacité de travail finit par le décider à un changement complet de milieu et d’air. Et c’est ainsi qu’au début de la belle saison nous nous trouvâmes, lui et moi, installés de compagnie dans un petit cottage près de la baie de Poldhu, à l’extrême pointe de la presqu’île de Cornouailles.

C’est un lieu singulier, qui s’accordait bien avec la triste humeur de mon malade. La maison, petite, blanchie à la chaux, se dressait au sommet d’un promontoire herbeux ; par les fenêtres, nous embrassions du regard ce sinistre hémicycle de Mounts Bay qui toujours fut un piège de mort pour les voiliers avec ses lignes de falaises noires et ses récifs battus par la vague, sur lesquels se perdirent tant de marins. Les jours où la brise souffle du nord, placide et bien abrité, il invite le bateau qui fuit devant la tempête à lui demander protection et asile ; mais soudain le vent tourne, la rafale du sud-ouest fait rage, le bateau chasse sur ses ancres ; drossé vers la côte, il va se débattre et finir au milieu des brisants écumeux. Le sage navigateur évite ces parages funestes.

Du côté de la mer, le pays n’offrait pas un aspect plus réjouissant. Une lande déserte roulait comme des ondes ses plis bruns ; un clocher marquait de loin en loin la place d’un antique village ; partout se rencontraient les vestiges d’une race évanouie qui avait laissé, en souvenir de son passage, d’étranges monuments de pierre, des tertres irréguliers contenant les cendres des morts, et de curieux travaux de retranchement, témoins des luttes préhistoriques. Le mystère et le charme lugubre de cet endroit, où l’âme de peuples oubliés flotte dans l’atmosphère, parlaient à l’imagination de mon ami, qui consacrait une bonne partie de son temps à de longues courses et à des méditations solitaires dans la lande. En outre, il s’était pris d’intérêt pour la vieille langue de Cornouailles ; il lui avait découvert une parenté avec le chaldéen et la faisait venir des Phéniciens qui se livraient au commerce de l’étain sur la côte. Ayant reçu tout un lot d’ouvrages philologiques, il se disposait à développer cette thèse, quand, tout d’un coup, à mon vif déplaisir et à sa joie manifeste, nous nous trouvâmes, jusque dans ce pays de songe, mêlés à un problème bien autrement sérieux et captivant, bien autrement ardu que tous ceux qui avaient fini par nous chasser de Londres ; nous fûmes arrachés à la paisible simplicité de notre vie, à notre routine salutaire, et précipités au milieu d’événements qui émurent non seulement la Cornouailles, mais tout l’ouest de l’Angleterre. Un bon nombre de mes lecteurs se rappellent peut-être ce qu’à l’époque on nomma « l’horrible drame de Cornouailles », et dont la presse de Londres n’eut d’ailleurs qu’une idée très imparfaite. Bien des années ont passé : je donnerai aujourd’hui la véritable version de cette inconcevable affaire.

J’ai dit que la campagne est, dans cette région, parsemée de villages que signalent les tours des églises. L’un des plus proches, le hameau de Tredannick Wartha, groupait autour d’une vieille église moussue ses cottages où vit une population de deux cents âmes. Le vicaire de la paroisse, M. Roundhay, se piquant de quelque savoir archéologique, Holmes avait fait sa connaissance. C’était un homme entre deux âges, corpulent, affable et d’une vaste érudition locale. En allant, sur son invitation, prendre le thé chez lui, nous y avions également connu un M. Mortimer Tregennis, gentleman indépendant auquel il louait deux pièces de la maison, ce qui lui permettait d’accroître ses modestes ressources. Au surplus, étant célibataire et trop largement logé, il trouvait dans cet arrangement un agrément personnel, bien qu’il n’eût à peu près rien de commun avec son locataire, personnage brun, maigre, portant lunettes, et voûté au point d’en paraître difforme. Je me souviens que durant notre visite, M. Mortimer Tregennis, renfermé, triste, les yeux distraits, semblait penser à tout autre chose.

Tels étaient les deux hommes qui entrèrent à l’improviste dans notre petit salon, le mardi 16 mars, alors qu’ayant terminé notre déjeuner du matin nous fumions, Holmes et moi, avant d’aller faire notre excursion quotidienne dans la lande.

— Monsieur Holmes, dit le vicaire d’une voix émue, il s’est passé, durant la nuit, un événement tragique. C’est l’affaire la plus inouïe, la plus extraordinaire. Il faut que la Providence elle-même vous ait amené ici, car il n’y a que vous, à l’heure actuelle, dans toute l’Angleterre, pour être à même de nous porter secours.

Je toisai l’intrus d’un œil médiocrement favorable ; mais Holmes, retirant sa pipe de sa bouche, se redressa sur son siège, de l’air d’un vieux chien de meute qui entend crier taïaut. Il indiqua du geste le canapé, nos deux visiteurs s’assirent. M. Mortimer Tregennis se contenait mieux que le clergyman, mais le tremblement de ses mains, l’éclat de ses yeux témoignaient qu’il partageait l’émotion du vicaire.

— Voulez-vous parler, dit-il à son compagnon, ou préférez-vous que je parle ?

Holmes intervint.

— De quoi qu’il s’agisse, comme c’est vous qui avez dû découvrir la chose et que le vicaire n’en doit être informé que de seconde main, peut-être vaut-il mieux que vous parliez.

Je regardai les deux hommes : autant la toilette du clergyman sentait la précipitation, autant celle de son locataire était correcte. Et je m’amusai de la surprise qu’imprimait sur leur figure la simple déduction de mon ami.

— Le mieux est, je crois, dit le vicaire, que je place d’abord quelques mots ; ensuite vous jugerez si vous avez à entendre les détails que peut vous donner M. Tregennis, ou si, plutôt, nous devons nous hâter vers le théâtre de cet incompréhensible drame. Sachez donc que notre ami avait passé la soirée d’hier avec ses deux frères Owen et Georges et sa sœur Brenda dans leur maison de Tredannick Wartha, près de la vieille croix qui domine la lande. Il les laissa, un peu après dix heures, dans la salle à manger, assis autour de la table, bien portants, d’excellente humeur et jouant aux cartes. Ce matin, levé de bonne heure, à son habitude, il se promenait, avant le petit déjeuner, du côté de Tredannick Wartha, quand le docteur Richards, arrivant derrière lui en voiture, lui apprit qu’on l’y mandait d’urgence. Naturellement, M. Mortimer Tregennis s’y rendit avec le docteur. Un spectacle effarant l’y attendait. Ses deux frères et sa sœur étaient toujours assis autour de la table, aux mêmes places où ils les avait laissés la veille ; les cartes s’éparpillaient devant eux ; les bougies avaient brûlé jusqu’au ras des flambeaux. Mais tandis que la sœur, renversée sur sa chaise, était morte, les deux frères, à ses côtés, riaient, criaient, chantaient, n’ayant plus leur raison. Tous les trois, la morte et les deux fous, avaient, sur le visage, une expression d’horreur indicible, une contraction d’effroyable terreur. Il n’y avait dans la maison que Mrs. Porter, la vieille cuisinière-gouvernante : elle déclara avoir dormi, la nuit entière, d’un sommeil profond que n’avait troublé aucun bruit. On n’a rien volé, rien dérangé ; impossible de concevoir ce qui aura épouvanté une femme jusqu’à la tuer et deux hommes de forte trempe jusqu’à les frapper d’aliénation. Telle est, en bref, la situation, monsieur Holmes ; en nous aidant à l’éclaircir, vous ne ferez pas une mince besogne.

Si par un moyen quelconque je m’étais flatté de rendre Holmes à la tranquillité que nous étions venus chercher, je n’aurais eu qu’à jeter sur lui un coup d’œil pour connaître, à la gravité de son air, au froncement de ses sourcils, la vanité de mes espérances. Il se tut un moment, perdu dans la pensée du drame bizarre qui bouleverserait notre paix.

— Je vais réfléchir, dit-il enfin. À vue de nez, l’affaire me paraît être d’une nature assez exceptionnelle. Êtes-vous allé là-bas, monsieur Roundhay ?

— Non, monsieur Holmes, non. Je ne sais que ce que m’a rapporté M. Tregennis à son retour. Nous sommes venus pour vous consulter tout de suite.

— À quelle distance est la maison où s’est produit l’événement ?

— À un mille environ dans les terres.

— Nous nous y rendrons tous ensemble ; mais d’abord j’ai à vous poser quelques questions, monsieur Mortimer Tregennis.

M. Tregennis avait, jusque-là, gardé le silence. Il ne m’échappait point que son agitation, plus surveillée, plus discrète, était néanmoins plus grande que celle du vicaire. Pâle, les traits tirés, il fixait sur mon ami un regard d’angoisse ; ses deux mains s’étreignaient convulsivement l’une l’autre, ses lèvres blêmes tremblaient pendant le récit du malheur sans exemple survenu à sa famille ; dans ses yeux persistait un reflet de l’horreur qu’ils avaient vue.

— Demandez-moi ce qu’il vous plaira, monsieur Holmes. Le sujet m’est pénible, mais je parlerai en toute franchise.

— Racontez-moi la soirée d’hier.

— Eh bien, comme vous l’a dit le vicaire, j’avais soupé en famille. Le repas terminé, mon frère aîné Georges proposa une partie de whist. Il était environ neuf heures. À dix heures et quart, je me levai pour partir. Je laissai les miens dans la salle à manger, autour de la table, tous aussi gais que possible.

— Qui vous reconduisit ?

— Personne. Mrs. Porter était déjà couchée, j’allai donc seul à la porte et la refermai derrière moi. La fenêtre de la salle à manger était close, mais on n’avait pas encore abaissé le store. Ce matin, je ne vis rien de changé, ni dans la position de la porte ni dans celle de la fenêtre, il n’y avait aucune raison de croire qu’un étranger eût pénétré dans la maison ; pourtant, mes deux frères étaient assis à la même place, fous de terreur ; Brenda, morte, laissait pendre sa tête sur un bras du fauteuil. C’est un spectacle que je n’oublierai jamais, si longtemps que je vive.

— Les faits, tels que vous les présentez, sont assurément très curieux, dit Holmes. Ils ne vous suggèrent aucune hypothèse, n’est-ce pas ?

— Cela tient du surnaturel, monsieur Holmes. Il faut que le diable s’en soit mêlé, oui, le diable ! Qu’a-t-il pu se passer dans cette chambre pour que mes deux frères perdent la raison ? Quelle intervention humaine a pu avoir ce résultat ?

— Si l’affaire exclut toute intervention humaine, je crains qu’elle n’exclue la mienne, repartit Holmes. Il convient d’épuiser les explications naturelles avant de s’arrêter à pareille théorie. En ce qui vous concerne personnellement, je suppose, monsieur Tregennis, que vous n’étiez pas tout à fait d’accord avec votre famille puisque vous viviez séparé d’elle ?

— Monsieur Holmes, il s’agit là d’un différend déjà ancien, depuis longtemps aplani. Nous exploitions jadis en commun une mine d’étain à Redruth ; après l’avoir vendue à une compagnie, nous nous retirâmes, ayant chacun de quoi vivre. Je reconnais toutefois que le partage de l’argent souleva des difficultés momentanées entre nous. Mais nous avions pardonné, oublié. Nous étions aujourd’hui les meilleurs amis du monde.

— Pour en revenir à cette dernière soirée passée avec les vôtres, ne vous rappelez-vous rien qui soit de nature à jeter la moindre lumière sur le drame ? Réfléchissez, monsieur Tregennis ; n’importe quel indice pourrait m’être utile.

— Je ne me rappelle rien, monsieur.

— Aviez-vous trouvé vos parents dans leur disposition d’esprit habituelle ?

— Dans la meilleure.

— Étaient-ils des gens heureux ? Ne parurent-ils jamais appréhender un danger ?

— Jamais.

— Alors, vous n’avez rien à ajouter pour ma gouverne ?

— Il y a une chose à quoi je pense, dit enfin M. Tregennis. Par la position que j’occupais à table, je tournais le dos à la fenêtre ; mon frère Georges, qui était mon partenaire aux cartes, me faisait vis-à-vis. Une fois, m’apercevant qu’il regardait avec attention par-dessus moi, je me retournai pour regarder aussi. À travers la fenêtre fermée, le store était levé, je distinguai les buissons de la pelouse, et il me sembla un moment que je voyais passer une ombre : homme ou animal ; sans être autrement fixé, je pensai qu’il y avait là quelque chose. Quand je demandai à mon frère ce qu’il regardait, sa réponse me montra qu’il avait eu la même impression que moi. C’est tout ce que je puis dire.

— Et vous n’avez pas fait de recherches ?

— Non. L’incident a passé sans que nous lui prêtions d’importance.

— De sorte qu’à votre départ, vous n’aviez aucun pressentiment d’un malheur ?

— Aucun.

— Je ne vois pas comment, ce matin, vous avez appris si tôt les nouvelles ?

— J’ai coutume de me lever de bonne heure et de faire une promenade avant mon premier déjeuner. Je venais de me mettre en route ce matin quand le docteur me rattrapa dans sa voiture. Il me dit que Mrs. Porter lui avait envoyé un petit garçon pour le prier de venir en toute hâte. Je sautai sur le siège à son côté, et nous repartîmes. Dès notre arrivée, nous entrâmes dans la terrible chambre. Les bougies et le feu avaient dû s’éteindre deux heures avant ; mes frères et ma sœur étaient restés là dans le noir jusqu’à l’aube. D’après le docteur, il y avait au moins six heures que Brenda était morte. Nulle marque de violences sur le corps, affaissé en travers du fauteuil ; mais quelle expression sur le visage ! Georges et Owen chantaient des lambeaux de chansons ou poussaient des cris inarticulés, comme de grands singes. Ah ! l’abominable, l’intolérable scène ! Le docteur eut une espèce de syncope. Blanc comme une feuille de papier, il se laissa choir sur une chaise. Peu s’en fallut que nous ne dussions lui donner des soins.

— Curieux, très curieux, répéta Holmes, se levant et prenant son chapeau. Peut-être ferions-nous bien d’aller, sans autre délai, à Tredannick Wartha. J’avoue que j’ai rarement vu un cas présenter, à premier aspect, un plus singulier problème.

Les recherches auxquelles nous nous livrâmes dans la matinée n’avancèrent pas beaucoup notre enquête ; toutefois, elles furent marquées au début par un incident qui me laissa une impression des plus sinistres. On accédait à la maison du drame par un chemin vicinal étroit et capricieux. Nous suivions ce chemin, lorsque, entendant venir une voiture, nous nous rangeâmes pour la laisser passer. Au moment où elle nous croisait, j’eus le temps d’entrevoir, derrière la glace de la portière, deux yeux qui lançaient des flammes, deux rangées de dents qui grinçaient dans un visage tordu par une hideuse grimace. Et la vision s’effaça comme un éclair.

— Mes frères ! s’écria Mortimer Tregennis, livide. On les conduit à Helston.

Nous regardâmes l’attelage s’éloigner cahin-caha. Puis nous reprîmes notre chemin vers la maison fatale.

Grande et de belle mine, plutôt villa que cottage, elle possède un vaste jardin que fleurissait déjà le printemps de Cornouailles. La fenêtre de la salle à manger donnait sur ce jardin, d’où avait dû, selon Mortimer Tregennis, venir la monstrueuse apparition qui avait instantanément soufflé sur la raison de ses frères. Nous ne franchîmes la porte qu’après qu’Holmes eut lentement, pensivement, exploré les bordures fleuries. Il était, je m’en souviens, si absorbé dans ses réflexions qu’il trébucha contre l’arrosoir, dont le contenu se répandit sur nos pieds et inonda l’allée du jardin. Dans la maison, nous trouvâmes la vieille gouvernante cornouaillaise, Mrs. Porter, qui assurait, avec l’aide d’une jeune bonne, le service de la famille. Elle répondit avec empressement aux questions d’Holmes. Elle n’avait rien entendu pendant la nuit. Jamais ses maîtres ne lui avaient semblé plus gais, plus heureux que dans les derniers temps ; ils étaient tous d’une humeur parfaite. Elle avait défailli d’horreur quand, le matin, en entrant dans le salon, elle avait vu le cercle effrayant qu’ils formaient autour de la table. Revenue à elle, elle avait ouvert la fenêtre toute large pour laisser entrer l’air, puis elle avait couru au dehors et envoyé chez le docteur un garçon de ferme. Si nous voulions voir la morte, elle était en haut, dans sa chambre, où on l’avait couchée sur son lit. Quant aux deux frères, on avait eu besoin de quatre gaillards solides pour les mettre en voiture. Mrs. Porter ne voulait pas rester un jour de plus dans la maison ; elle partait l’après-midi, pour se retirer dans sa famille à Saint-Yves.

Nous montâmes pour examiner le corps. Miss Tregennis avait dû être une ravissante jeune fille ; bien qu’elle approchât de l’âge mûr, son visage brun, nettement découpé, restait beau jusque dans la mort, en dépit d’un bouleversement où continuait à se manifester la dernière émotion qu’elle avait éprouvée sur terre. De la chambre mortuaire, nous descendîmes au salon. Les cendres et les braises noircies du feu de la veille remplissaient la grille. Sur la table, où les quatre bougies avaient pleuré dans les chandeliers leurs dernières gouttes, les cartes du whist s’étalaient encore çà et là. Holmes, à grands pas vifs et légers, se mit à arpenter la chambre, s’asseyant sur toutes les chaises, les rangeant, reconstituant leurs positions respectives. Il vérifia ce que l’on apercevait du jardin, examina le plancher, le plafond, le foyer ; mais pas une fois je ne remarquai cette flamme subite du regard ni ce pincement des lèvres où j’aurais connu qu’il voyait s’éclairer un peu les ténèbres.

— Pourquoi du feu ? demanda-t-il à un moment donné. Faisait-on toujours du feu, les soirs de printemps, dans cette petite pièce ?

Mortimer Tregennis expliqua que la soirée était froide et humide ; aussi avait-on allumé du feu avant son arrivée.

— Qu’allez-vous faire maintenant, monsieur Holmes ? ajouta-t-il.

Mon ami, souriant, posa sa main sur mon bras.

— Je crois, mon cher Watson, dit-il, que je vais encore me livrer à une de ces malsaines fumeries que vous avez si souvent et si justement condamnées. Avec votre permission, messieurs, nous reviendrons à notre cottage, car je ne sache pas que nous ayons à récolter ici rien de nouveau. Quand j’aurai tourné et retourné les faits dans ma tête, s’il me vient une idée, monsieur Tregennis, je ne manquerai pas de vous en faire part, non plus qu’au vicaire. En attendant, je vous souhaite le bonjour à tous deux.

Ce ne fut que longtemps après notre retour à Poldhu Cottage qu’Holmes rompit soudain le silence. Jusque-là, il était resté replié dans son fauteuil, l’air égaré, les fumées du tabac enveloppant à demi de leurs volutes bleues son visage ascétique ; il regardait au loin, et sous les plis de son front ses sourcils noirs étaient rabattus. Tout à coup, posant sa pipe, il se dressa d’un jet.

— Ça ne va pas, Watson ! dit-il en riant. Allons nous promener sur les falaises, nous y chercherons des flèches de l’âge de pierre. Nous avons plus de chances d’en découvrir que de trouver les termes de ce problème. Faire travailler le cerveau sans avoir de quoi l’alimenter, c’est comme de surchauffer une machine : à la longue, elle éclate. Jouissons de l’air marin, du soleil, et prenons patience, Watson. Tout vient à son heure.

Et quand nous fûmes sur les falaises :

— À présent, déterminons calmement la situation, reprit-il. Assurons-nous du peu que nous savons pour être prêts à y adapter d’emblée les faits nouveaux qui viendraient à se produire. Et d’abord, je pose en principe que ni vous ni moi n’admettons l’intervention du diable dans les affaires des hommes. Commençons par rayer cela de nos papiers. Très bien. Reste que trois personnes ont été gravement mises à mal par une intervention humaine, consciente ou inconsciente. Là, nous sommes en terrain ferme. Qu’est-il donc arrivé ? Si M. Mortimer Tregennis dit vrai, l’événement a suivi de très près son départ de la chambre. C’est un point d’une très grande importance. Vraisemblablement, le délai n’aura pas été supérieur à quelques minutes : les cartes traînent encore sur la table, l’heure du coucher de la famille était déjà passée ; cependant les deux frères et la sœur n’avaient ni changé de position, ni repoussé leurs chaises. Je répète donc que l’événement suivit immédiatement le départ de M. Mortimer Tregennis et qu’il était accompli dès onze heures.

« Cela posé, notre premier soin doit être de contrôler autant que possible les mouvements de M. Mortimer Tregennis après son départ. C’est chose facile. Or, ils ne semblent point donner prise au soupçon. Vous connaissez trop bien mes méthodes pour n’avoir pas compris que l’expédient un peu grossier de l’arrosoir renversé ne visait qu’à me procurer une empreinte plus nette de son pied : le sable humide de l’allée m’en a fourni un dessin admirable. La nuit dernière avait, elle aussi, vous vous en souvenez, été humide ; muni de mon empreinte modèle, je n’ai pas eu de peine à relever les autres et à suivre sur le sol la marche de M. Mortimer Tregennis. Il paraît s’être dirigé rapidement vers la maison du vicaire.

« Si donc il a quitté la scène, si tout le mal vient d’une personne arrivée de l’extérieur, comment retrouver cette personne, comment expliquer l’horreur qu’elle aura causée ? Nous n’avons pas à tenir compte de Mrs. Porter, c’est évidemment une femme inoffensive. Y a-t-il rien qui nous prouve qu’un étranger se sera glissé jusqu’à la fenêtre du jardin et, par un moyen quelconque, aura produit sur ceux qui l’ont vu un effet assez terrifiant pour les frapper de folie ? À cet égard, nous ne possédons pas d’autre indication que celle que nous a donnée M. Mortimer Tregennis lui-même : un de ses frères, nous dit-il, avait cru voir bouger une ombre dans le jardin. Chose bien étonnante, car la nuit était pluvieuse, couverte et obscure. Une personne ayant l’intention de faire peur à ces gens devait, pour être vue, s’avancer jusqu’à coller son front à la vitre. La fenêtre domine une bordure fleurie de trois pieds de large, sur laquelle n’est apparente aucune trace ; on n’imagine donc pas comment, du dehors, quelqu’un a pu causer au dedans une impression si épouvantable, sans compter qu’on ne peut présumer les motifs d’un attentat si spécial et si ingénieux. Vous voyez les difficultés où nous sommes, Watson ?

— Elles ne sont que trop claires, répondis-je d’un ton convaincu.

— Cependant, il nous suffirait peut-être de quelques éléments supplémentaires pour nous apercevoir qu’elles ne sont pas insurmontables. J’ai idée, Watson, qu’en fouillant la riche collection de vos archives nous y trouverions un cas presque aussi mystérieux. Pour le moment, remettons l’affaire jusqu’à ce que des données plus précises nous permettent de la reprendre, et consacrons le reste de la matinée à la recherche de l’homme néolithique.

J’ai déjà eu l’occasion de dire avec quelle aisance mon ami savait se détacher de ses préoccupations ; jamais je n’ai tant admiré chez lui cette faculté que ce matin-là, sur ces falaises de Cornouailles, quand, pendant deux heures, nous devisâmes sur les Celtes, les pointes de flèches et les tessons de vases, aussi légèrement que si nul mystère n’avait réclamé sa solution. Mais nous fûmes vite rappelés à la question, l’après-midi, par un visiteur que nous trouvâmes nous attendant au cottage. Ni Holmes ni moi n’eûmes besoin qu’il se nommât : ce corps gigantesque, ce visage tourmenté et balafré, cette tête grisonnante qui effleurait presque notre plafond, cette barbe dorée sur les bords et blanche près des lèvres, sauf à la place que roussissait un éternel cigare, tout cela, qui était aussi connu à Londres qu’en Afrique, ne pouvait dénoncer que la personnalité redoutable du docteur Léon Sterndale, le grand chasseur de lions, le célèbre explorateur.

On nous avait signalé sa présence dans le pays ; nous avions même, une ou deux fois, entrevu sa haute silhouette dans les chemins de la lande, mais il ne nous avait point fait d’avances, et jamais nous n’avions songé à lui en faire, car on savait qu’il était d’humeur sauvage et qu’entre deux voyages il passait la majeure partie de son temps dans un petit bungalow enfoui sous les futaies solitaires de Beauchamp Arriance ; là, parmi ses livres et ses cartes, il menait une vie recluse, pourvoyant lui-même à ses besoins, qui étaient simples, et ne paraissant guère prêter d’attention aux affaires d’autrui. De là ma surprise en l’entendant demander à Holmes, d’une voix fiévreuse, s’il avait fait quelques progrès dans la reconstitution de l’affaire qui nous intriguait.

— La police locale s’y perd, dit-il, mais peut-être votre grande expérience vous aura-t-elle suggéré une interprétation admissible. Mon seul titre à votre confiance, c’est qu’à la faveur de mes nombreux séjours ici j’ai très bien connu cette famille Tregennis, à laquelle me rattachent, du côté de ma mère, des liens de cousinage ; et le coup étrange qui s’est abattu sur elle a péniblement retenti en moi. Je vous avouerai qu’étant déjà à Plymouth, dans l’intention de me rembarquer pour l’Afrique, j’en suis revenu, ce matin, à la première nouvelle du drame, afin d’apporter mon aide à l’enquête.

Holmes releva les sourcils.

— Et pour cela vous avez manqué votre bateau ?

— Je prendrai le suivant.

— Sapristi ! voilà de l’amitié.

— Je vous ai dit que les Tregennis et moi étions parents.

— Oui, cousins, par votre mère. Aviez-vous déjà votre bagage à bord ?

— Une petite partie seulement ; la plus grande était encore à l’hôtel.

— Ah, bon ! Cependant, les journaux du matin, à Plymouth, n’avaient pu avoir connaissance de l’événement ?

— En effet, monsieur. J’ai été prévenu par une dépêche.

— Oserais-je vous demander qui vous l’avait envoyée ?

— C’est bien de la curiosité, monsieur Holmes.

— Métier oblige.

Le docteur Sterndale dut faire un effort pour dominer son trouble.

— Je ne vois pas d’inconvénient à vous satisfaire, dit-il. La dépêche qui m’a rappelé venait de M. Roundhay, le vicaire.

— Merci, dit Holmes. À la question que vous me posiez tout à l’heure, je répondrai que je n’ai pas encore suffisamment éclairci mes idées sur cette affaire, mais que j’ai bon espoir d’arriver à une conclusion. Il serait prématuré d’en dire davantage.

— Sans doute n’ai-je pas à vous demander si vos soupçons ont une direction précise ?

— Non ; là-dessus, je serais empêché de vous répondre.

— Alors, j’ai perdu mon temps ; il ne me servirait à rien de prolonger ma visite.

Et le fameux docteur s’en fut à grands pas, très mortifié. Cinq minutes plus tard, Holmes s’élançait sur ses traces. Je ne revis plus mon ami que le soir : la lenteur de son allure, la longueur de sa mine me prévinrent du peu de succès de ses recherches. Il parcourut du regard un télégramme arrivé pour lui en son absence, puis il le jeta dans le foyer.

— De l’hôtel de Plymouth, Watson, me dit-il. J’en avais appris le nom par le vicaire, et j’y avais télégraphié pour m’assurer si les déclarations du docteur Léon Sterndale étaient exactes. Il est réel que le docteur y a passé la nuit dernière, et qu’il en a laissé partir pour l’Afrique un certain nombre de ses colis pendant qu’il revenait ici pour assister à l’enquête. Qu’en déduisez-vous, Watson ?

— Que l’affaire l’intéresse beaucoup.

— Beaucoup, oui. Il y a là un fil qui m’échappe encore, et qui, peut-être, nous guiderait dans ce dédale. Du courage, Watson ! Je suis persuadé que nous ne disposons pas jusqu’ici de tous les éléments indispensables. Quand nous les tiendrons, c’en sera bientôt fait de nos difficultés.

Je ne me doutais ni du peu de temps qu’il allait falloir pour que la prévision d’Holmes se réalisât, ni de la circonstance bizarre et lugubre qui devait ouvrir un champ tout nouveau à nos recherches. J’étais, le lendemain matin, en train de me raser à ma fenêtre, quand j’entendis claquer au dehors les fers d’un cheval : je me penchai et vis un dog-cart descendre la route à toute vitesse. Il s’arrêta devant notre porte ; notre ami le vicaire sauta du siège pour enfiler tout courant l’allée du jardin. Holmes avait déjà fait sa toilette. Nous nous hâtâmes à la rencontre de notre visiteur.

Il était si agité qu’à peine il pouvait articuler un son ; mais enfin, par bribes et morceaux, il vint à bout du tragique récit qu’il avait à nous faire.

— Nous sommes possédés du diable, monsieur Holmes ! s’écria-t-il. Ma pauvre paroisse est possédée du diable ! Satan lui-même opère en liberté chez nous. Il nous tient à merci.

Le pauvre homme, secoué de soubresauts convulsifs, eût prêté à rire sans son visage terreux et ses yeux hagards. Enfin il lâcha l’horrible nouvelle :

M. Mortimer Tregennis est mort dans la nuit. Et dans des conditions qui rappellent absolument celles du malheur qui a frappé sa famille.

Holmes fit un bond. À cette minute, il n’était plus qu’une énergie.

— Pouvez-vous, dit-il au vicaire, nous emmener tous les deux dans votre voiture ?

— Oui, certes.

— Alors, Watson, nous en serons quittes pour déjeuner plus tard. À votre disposition, monsieur Roundhay. Vite ! vite ! Il faut que nous arrivions avant qu’on n’ait rien dérangé.

M. Mortimer Tregennis occupait chez le vicaire deux pièces d’angle, situées l’une au-dessus de l’autre : en bas, un grand salon ; en haut, la chambre. L’une et l’autre pièces avaient vue sur une pelouse servant de terrain pour le croquet. Nous arrivâmes avant le médecin et la police ; on n’avait touché à rien. Qu’on me permette de décrire la scène telle qu’elle s’offrit à moi par cette brumeuse matinée de mars ; elle m’a laissé une impression qui jamais ne s’effacera de ma mémoire.

Il régnait dans le salon une atmosphère accablante, qui eût été plus intolérable encore si la domestique, entrée la première, n’avait aussitôt levé le châssis de la fenêtre. Cela pouvait être dû en partie à ce que, sur la table, brûlait une lampe fumeuse. Près de la table, le mort était assis dans son fauteuil, à la renverse, sa mince barbe projetée en avant, ses lunettes relevées sur le front, son maigre visage brun tourné vers la fenêtre et présentant la même expression de terreur qui avait bouleversé les traits de sa sœur défunte. Ses membres étaient contractés, ses doigts crispés, comme s’il était mort dans un paroxysme d’épouvante. Il était complètement vêtu, bien qu’à certains signes on pût reconnaître qu’il s’était habillé à la hâte. Nous savions déjà qu’il avait dormi dans son lit et que, partant, sa fin tragique ne remontait qu’aux premières heures du matin.

Pour se rendre compte de l’énergie ardente que dissimulait le flegme extérieur d’Holmes, il aurait suffi de voir le changement soudain qui se fit chez lui quand il entra dans le salon. Instantanément, il se tendit, se concentra ; ses yeux brillèrent dans sa face immobile ; à travers tous ses membres courut un frisson d’activité passionnée. Il sortit, alla examiner la pelouse, rentra par la fenêtre, fit le tour de la pièce, monta dans la chambre à coucher : tout cela, du train d’un chien de chasse explorant un couvert. Après avoir rapidement parcouru la chambre, il ouvrit toute grande la fenêtre, ce qui eut pour effet visible de redoubler son excitation, car il se pencha sur l’appui en jetant des exclamations d’étonnement et de plaisir. Puis il se précipita dans l’escalier, enjamba la fenêtre du salon, s’étendit sur le gazon à plat ventre, rebondit dans la pièce, toujours avec l’entrain du chasseur près de forcer sa proie. Il examina avec un soin minutieux la lampe, qui d’ailleurs était d’un modèle courant, et prit sur elle quelques mesures. Il promena très attentivement sa loupe sur le petit chapeau de talc posé en guise de fumivore au-dessus du verre, recueillit un peu de la cendre qui adhérait à sa surface, la mit dans une enveloppe et mit cette enveloppe elle-même dans son portefeuille. Enfin, comme la police officielle et le médecin faisaient leur apparition, il appela d’un signe le vicaire, et nous sortîmes tous les trois sur la pelouse.

— Je suis heureux, nous dit-il, de vous annoncer que mes investigations n’auront pas été tout à fait infructueuses. Je ne peux rester à discuter avec la police ; mais vous m’obligeriez infiniment, monsieur Roundhay, si vous vouliez bien présenter mes compliments à l’inspecteur et attirer son attention sur la fenêtre de la chambre et sur la lampe du salon. L’une et l’autre ont de quoi lui suggérer, et, dans l’ensemble, les indications qu’elles fournissent sont presque concluantes. Sur ce, Watson, je crois que nous avons mieux à faire ailleurs.

Peut-être la police voyait-elle d’un mauvais œil qu’un amateur se mêlât de l’affaire ; peut-être, de son côté, se croyait-elle dans la bonne voie ; bref, nous fûmes deux jours sans aucune nouvelle. Holmes, durant ces deux jours-là, passa une partie de son temps à fumer et à rêvasser dans le cottage ; mais le plus souvent il faisait des promenades solitaires, d’où il revenait au bout de plusieurs heures, sans jamais dire où il était allé. Je sus, par une expérience qu’il tenta, le sens dans lequel se poursuivaient ses recherches : il avait acheté une lampe du même modèle que celle qui avait brûlé chez Mortimer Tregennis le matin de sa mort ; il la garnit de la même huile et vérifia très exactement le temps que cette huile mettait à brûler. Une autre expérience à laquelle il se livra fut beaucoup moins anodine ; je doute de l’oublier jamais.

— Vous vous rappellerez, Watson, me dit-il un après-midi, que les rapports qui nous ont été faits, si divers qu’ils soient, présentent tous un point de concordance : je veux parler de l’effet produit, dans les deux cas, par l’atmosphère de la chambre, sur la personne qui y entra la première. Il vous souvient, n’est-ce pas, que Mortimer Tregennis, la dernière fois qu’il se rendit chez les siens, vit, à ce qu’il nous a déclaré, le médecin qui l’accompagnait s’affaisser sur une chaise ? Il vous souvient également que Mrs. Porter, la gouvernante, nous a dit s’être évanouie en pénétrant dans la salle à manger des Tregennis, et que, sitôt revenue à elle, son premier soin fut d’aller ouvrir la fenêtre ? Vous avez certainement présente à la mémoire l’atroce sensation d’étouffement que nous éprouvâmes nous-mêmes à notre arrivée chez Mortimer Tregennis, bien que la domestique eût ouvert la fenêtre ? Cette domestique, à ce que j’ai appris dans le courant de l’enquête, avait été si malade qu’elle avait dû s’aliter. Vous admettrez, Watson, que voilà des faits significatifs. L’une et l’autre fois, ils témoignent d’une atmosphère toxique. L’une et l’autre fois, il y a quelque chose d’allumé dans la pièce : la première fois, c’est un feu ; la seconde, c’est une lampe. Le feu répondait à un besoin ; mais le niveau de l’huile prouvait qu’on avait allumé la lampe alors qu’il faisait déjà grand jour. Qu’est-ce que cela signifie ? Une chose certaine, c’est qu’il existe un rapport entre ces trois faits : le feu ou la lampe allumés dans la pièce, l’atmosphère accablante, et la folie ou la mort de ces malheureux. C’est clair, n’est-ce pas ?

— Il me semble.

— Du moins, nous pouvons l’admettre à titre d’hypothèse. Supposons donc que, les deux fois, on ait brûlé une substance dont les vapeurs, en se combinant avec l’atmosphère, produisent d’étranges effets toxiques. Dans le premier cas, celui de la famille Tregennis, cette substance avait dû être jetée sur le feu ; la fenêtre était close, mais, naturellement, une partie des fumées s’en allait par la cheminée, et l’on conçoit que les effets du poison furent moindres que dans le second cas, où elles ne trouvaient guère d’issue. Ce qui paraît nous donner raison, c’est que, dans le premier, miss Tregennis, étant sans doute d’une constitution plus délicate, fut seule tuée, alors que ses frères étaient réduits à une démence temporaire ou définitive, ce qui est, évidemment, le premier effet de la drogue. Dans le second cas, le résultat fut complet. Donc, les faits corroborent, à ce qu’il semble, l’hypothèse d’un poison agissant par combustion.

Ainsi raisonnant dans ma tête, j’étais, en bonne logique, conduit à inspecter la chambre de Mortimer Tregennis pour tâcher d’y découvrir un reste de cette substance. Le dessus du fumivore s’imposait donc à l’examen. Effectivement, j’y trouvai des flocons de cendres et, sur les bords, une couronne de poudre brune qui n’avait pas été consumée. J’en pris la moitié, comme vous le savez, et je la mis dans une enveloppe.

— Pourquoi la moitié, Holmes ?

— Ce n’est pas à moi, mon cher Watson, d’entraver l’action de la police officielle ; je laisse à sa disposition les preuves que j’ai découvertes : il restait du poison sur le talc, à elle de l’y remarquer. Maintenant, Watson, nous allons allumer notre lampe ; nous prendrons toutefois, auparavant, la précaution d’ouvrir la fenêtre, afin de préserver de la mort deux honorables membres de la société. Vous vous assoirez près de la fenêtre ouverte, à moins qu’en homme raisonnable vous préfériez ne point vous mêler de cette affaire. Vraiment, il vous plaît de tirer la chose au clair ? Je vois que je connaissais mon Watson. Je placerai cette chaise vis-à-vis de la vôtre, de manière que nous soyons à la même distance du poison, et nous faisant face. Nous laisserons la porte entr’ouverte. À présent nous sommes en position de nous observer l’un l’autre, et d’arrêter net l’expérience si elle venait à prendre un tour alarmant. Tout est-il bien compris ? Alors, voici notre lampe allumée : je retire de l’enveloppe ce qui nous reste de poudre et je le mets au-dessus de la lampe. Là. Nous n’avons plus qu’à nous asseoir, Watson, et qu’à attendre les événements.

Les événements ne se firent pas attendre. À peine étais-je installé sur ma chaise que je sentis une forte odeur musquée, subtile et écœurante, dont une bouffée suffit pour qu’aussitôt je perdisse tout empire sur mon cerveau et mon imagination. Devant moi se mit à tournoyer un nuage d’une espèce inconnue, prêt à fondre sur mes sens terrorisés ; et il me sembla qu’il recélait dans ses plis tout ce qu’il y a au monde de vaguement affreux, d’inconcevablement méchant et monstrueux. Entre ses bords indécis, des formes dansèrent et flottèrent, dont chacune était une menace, l’avertissement d’un danger immédiat, l’annonce d’un hôte mystérieux déjà tout proche, dont la seule ombre me flétrirait l’âme. Un froid épouvantable me saisit. J’eus le sentiment que mes cheveux se dressaient, que mes yeux jaillissaient de leurs orbites ; dans ma bouche ouverte, ma langue était comme du cuir ; le bouillonnement qui se faisait sous mon crâne allait certainement le rompre. Je voulus crier, et ne perçus qu’une sorte de croassement indistinct, qui était ma propre voix, mais lointaine et pour ainsi dire séparée de moi. À ce moment, comme je luttais pour me rendre libre, je déchirai le nuage de désespoir qui m’emprisonnait, et j’aperçus le visage d’Holmes, blême, rigide, tiré par la peur, tel, en un mot, que j’avais vu les visages des deux morts. Je bondis de ma chaise, j’entourai Holmes de mes bras ; tous les deux, flageolant sur nos jambes, nous gagnâmes la porte ; et bientôt après nous étions couchés côte à côte sur l’herbe, n’ayant plus conscience que du soleil qui se frayait un chemin glorieux jusqu’à nous à travers les infernales vapeurs dont nous avions l’âme obscurcie. Elles se dispersèrent lentement, comme se dissipe le brouillard d’un paysage. Le calme et la raison nous revinrent. Nous nous assîmes, nous épongeâmes nos fronts moites, nous nous entre-regardâmes, chacun de nous cherchant avec appréhension sur la figure de l’autre les derniers signes de la terrible expérience à laquelle nous venions de nous soumettre.

— Ma parole, Watson ! dit enfin Holmes d’une voix mal affermie, je vous dois non seulement des remerciements, mais des excuses. C’était là une expérience qu’on n’a pas le droit de faire même sur soi, à plus forte raison en y associant un ami. J’en suis véritablement désolé.

— Vous savez, répondis-je avec émotion, car jamais je n’avais lu si avant dans le cœur d’Holmes, vous savez que c’est pour moi une très grande joie de vous aider, et un précieux privilège.

Mais, reprenant bien vite l’attitude moitié plaisante moitié cynique qu’il affectait d’ordinaire devant ses familiers :

— Il était superflu de vouloir nous rendre fous, Watson, dit-il ; un observateur impartial déclarerait que nous l’étions déjà avant de nous embarquer dans une expérience aussi extravagante. Je n’aurais pas, je l’avoue, imaginé que les effets du poison dussent avoir cette soudaineté ni cette gravité.

Il se précipita dans la maison, pour en sortir tenant à bout de bras la lampe allumée, qu’il lança au milieu d’un bouquet de ronces.

— Il faut que nous donnions à la chambre le temps de s’assainir. J’espère, Watson, que vous n’avez plus l’ombre d’un doute sur la façon dont se sont produits les deux drames.

— Plus l’ombre.

— Mais la cause déterminante en reste toujours obscure. Venez donc par ici, sous la tonnelle, et reprenons notre raisonnement. J’ai encore l’impression que cette infâme drogue me tient à la gorge. Nous sommes, je crois, forcés d’admettre que, selon toute apparence, Mortimer Tregennis aura été l’auteur, et l’auteur criminel, du premier drame, bien qu’il ait joué le rôle de victime dans le second. Souvenons-nous d’abord qu’il y eut chez les Tregennis une querelle de famille, suivie d’une réconciliation. Quelle fut l’aigreur de cette querelle et jusqu’à quel point la réconciliation fut sincère, c’est ce que nous ne saurions dire. Quand je me représente M. Mortimer Tregennis, avec son museau de renard, ses petits yeux rusés, mais brillants derrière ses lunettes, je me dis qu’il ne devait pas avoir le pardon très facile. D’autre part, cette idée d’une ombre qu’on aurait vu bouger dans le jardin et qui a détourné notre attention de la vraie cause du drame, vous remarquerez que c’est de lui qu’elle venait ; il avait ses motifs de vouloir nous égarer. Enfin, qui donc aura jeté dans le feu cette substance meurtrière, si ce n’est lui au moment de quitter la chambre ? Le drame est survenu aussitôt après son départ. Quelqu’un serait entré que la famille se serait levée de table. D’ailleurs, dans cette paisible Cornouailles, les gens ne font point de visite après dix heures du soir. Donc, tout ce que nous savons tend à nous désigner Mortimer Tregennis comme étant le coupable.

— En ce cas, sa mort serait un suicide ?

— Mon Dieu, à première vue, Watson, cette idée n’aurait rien que de plausible. Il se pourrait fort bien que l’homme à qui sa conscience reprochait d’avoir infligé un pareil destin à sa famille eût fini par céder au remords en se l’infligeant à lui-même. J’ai néanmoins de fortes raisons d’en douter. Heureusement, il y a en Angleterre un homme tout à fait renseigné là-dessus, et j’ai pris mes dispositions pour que nous l’entendions cet après-midi. Ah ! tenez, le voici, un peu en avance. Vous plairait-il de venir de ce côté, docteur Léon Sterndale ? Nous avons fait tantôt dans la maison une expérience de chimie qui ne nous permet guère d’y recevoir un visiteur aussi distingué que vous.

Je venais d’entendre crier la porte du jardin : l’imposante silhouette du grand explorateur se dessina dans l’allée. Il se tourna, d’un air d’étonnement, vers notre abri rustique.

— Vous m’avez fait chercher, monsieur Holmes. J’ai reçu votre mot il y a environ une heure. Et me voici, bien qu’en vérité j’ignore moi-même pourquoi je me rends à votre appel.

— C’est un point que nous éclaircirons peut-être avant de nous séparer, dit Holmes. En attendant, je vous suis fort obligé de votre bonne grâce. Excusez-nous de vous recevoir ainsi dehors, sans cérémonie ; mais mon ami Watson et moi avons failli ajouter un nouveau chapitre à ce que les journaux appellent « l’horrible mystère de Cornouailles », et pour le moment un peu d’air nous fera du bien. Comme, du reste, ce dont nous avons à vous entretenir vous touche d’une manière très intime, autant vaut, je crois, que nous n’ayons pas à craindre les oreilles indiscrètes.

L’explorateur ôta son cigare de sa bouche ; et braquant un regard sévère sur mon ami :

— Je ne comprends pas, monsieur, dit-il. De quoi pouvez-vous avoir à m’entretenir qui me touche si intimement ?

— Du meurtre de Mortimer Tregennis, dit Holmes.

Je regrettai un moment de n’être pas armé. Le farouche visage de Sterndale s’était coloré d’un rouge sombre, la fureur gonflait à son front les nœuds de ses veines. Serrant les poings, il fit mine de se jeter sur Holmes ; mais, par un effort violent, il se contint ; il reprit un calme, un sang-froid, une raideur, peut-être plus dangereux que l’explosion même de sa colère.

— J’ai, dit-il, vécu si longtemps parmi les sauvages, en dehors de toute loi, que je me suis accoutumé à ne connaître que la mienne. Vous feriez bien de ne pas l’oublier, monsieur Holmes, car je ne vous veux point de mal.

— Moi non plus, je ne vous veux point de mal, docteur Sterndale. La meilleure preuve en est que, sachant ce que je sais, c’est vous que j’ai envoyé chercher, et non la police.

Sterndale s’assit, haletant ; je crois bien que, pour la première fois au cours de sa carrière aventureuse, cet homme avait trouvé son maître. Il y avait chez Holmes une tranquillité, une force irrésistibles. Notre visiteur, dans son agitation, ouvrait et fermait ses grandes mains, en bredouillant des paroles confuses.

— Que veut dire tout cela ? articula-t-il enfin. Si vous prétendez jouer d’audace avec moi, monsieur Holmes, je vous préviens que vous avez mal choisi votre homme. Assez de phrases inutiles. Expliquez-vous.

— Je m’explique, dit Holmes ; mais c’est dans l’espoir que votre franchise répondra à la mienne. La décision que j’aurai à prendre peut dépendre uniquement de la façon dont vous vous défendrez.

— Dont je me défendrai ?

— Oui, monsieur.

— Dont je me défendrai contre quoi ?

— Contre la présomption d’avoir assassiné Mortimer Tregennis.

Sterndale essuya son front de son mouchoir.

— En vérité, vous allez loin. Ne devriez-vous vos succès qu’à votre prodigieuse effronterie ?

— L’effronté, ici, dit sévèrement Holmes, ce n’est pas moi, mais vous, docteur Léon Sterndale. Il me suffira d’énoncer pour preuve quelques-uns des faits sur lesquels se basent mes conclusions. De votre retour chez vous après avoir, à Plymouth, embarqué une partie de vos bagages pour l’Afrique, je ne dirai rien, sauf qu’il m’apprit que vous étiez un des facteurs dont j’avais à tenir compte dans la reconstitution du drame.

— Si je suis revenu…

— Vous m’avez dit vos raisons, je ne les trouve point fondées ni convaincantes. Passons. Vous vous êtes présenté chez moi et vous m’avez demandé qui je soupçonnais. J’ai refusé de vous répondre. Alors vous êtes allé chez le vicaire, vous avez attendu un certain temps au dehors, puis enfin vous êtes rentré chez vous.

— Comment savez-vous cela ?

— Je vous avais filé.

— Je n’ai vu personne.

— C’est toujours ainsi quand je file quelqu’un. Vous avez passé une nuit fort agitée dans votre cottage, vous avez dressé des plans, que vous avez mis à exécution ce matin dès la première heure. Vous êtes sorti de chez vous comme le jour commençait à poindre. Il y avait, à l’entrée de votre jardin, un tas de gravier rougeâtre : vous avez ramassé de ce gravier, vous en avez rempli votre poche.

Sterndale fit un sursaut, et regarda Holmes d’un air effaré.

— Ensuite, vous avez accompli d’un bon pas le trajet d’un mille qui devait vous mener chez le vicaire. Détail que je note, vous portez encore les mêmes souliers de tennis dont vous étiez chaussé. Arrivé devant la maison, vous avez traversé le jardin, franchi la haie latérale, et vous êtes venu jusque sous la fenêtre de la chambre occupée par Tregennis. Il faisait maintenant grand jour, mais rien ne remuait encore dans la maison. Vous avez sorti un peu de gravier de votre poche et l’avez lancé contre la fenêtre au-dessus de vous.

Sterndale se leva tout d’une pièce.

— Je crois que vous êtes le diable ! s’écria-t-il.

Holmes sourit du compliment.

— Vous avez dû vous y prendre à deux ou trois fois pour que le locataire se montrât à la fenêtre. Vous lui avez fait signe de descendre dans son salon. Vous êtes entré par la fenêtre. Vous avez eu avec Tregennis un bref entretien, durant lequel vous marchiez de long en large. Puis vous êtes ressorti, vous avez refermé la fenêtre, et, planté sur la pelouse, fumant un cigare, vous avez observé du dehors ce qui se passait. Enfin, Tregennis mort, vous vous en êtes allé ainsi que vous étiez venu. Comment justifiez-vous une pareille conduite, docteur Sterndale ? Quels ont été les mobiles de vos actes ? Inutile de tergiverser ou de badiner avec moi, car l’affaire passerait vite, et définitivement, en d’autres mains que les miennes.

La figure de votre visiteur avait pris, pendant ce discours, le ton de la cendre. Il se rassit, demeura quelque temps pensif, la tête entre les mains ; puis, d’un geste brusque, tirant de la poche intérieure de son veston une photographie, il la jeta sur la table de jardin placée devant nous.

— Ma raison de faire ce que j’ai fait, dit-il, la voilà.

Holmes se pencha sur la photographie. Elle était le portrait en buste d’une très jolie femme.

— Brenda Tregennis, dit-il.

— Oui, Brenda Tregennis, répéta Sterndale. Il y avait des années que je l’aimais. Elle m’aimait depuis des années. Tel est le secret de cet isolement que je venais chercher en Cornouailles, et dont s’étonnaient tant de personnes. Il me rapprochait du seul être qui me fût cher en ce monde. Je ne pouvais l’épouser, étant marié à une femme qui m’avait depuis longtemps abandonné, et avec laquelle je ne pouvais divorcer, dans le déplorable état de la législation anglaise. Brenda, cependant, attendait : j’attendais aussi. Et c’était là le terme où devait aboutir notre attente !

Un sanglot terrible ébranla ce grand corps ; sous la barbe tachetée, les doigts du docteur cherchèrent sa gorge. Il se domina pourtant à grand’peine et reprit :

— Le vicaire était au courant de tout. Nous l’avions mis dans la confidence. Il vous dirait que Brenda était un ange descendu sur la terre. Vous comprenez pourquoi il me télégraphia, pourquoi je m’empressai de revenir. Que m’importait que mon bagage partît pour l’Afrique quand un sort pareil frappait la femme que j’aimais ? C’est ce que vous ne pouviez deviner, monsieur Holmes.

— Continuez, dit mon ami.

Fouillant de nouveau dans sa poche, le docteur Sterndale exhiba un petit paquet, qu’il posa sur la table et dont l’enveloppe portait, au-dessus de l’étiquette rouge servant à indiquer les poisons, l’inscription latine : Radix pedis diaboli. Il le poussa vers moi.

— Si je ne me trompe, vous êtes médecin, monsieur, me dit-il. Connaissez-vous cette préparation ?

Racine de pied du diable, traduisis-je. Non, je ne connais pas cela.

— Votre science professionnelle n’est pas en cause, car je crois bien qu’il n’en existe qu’un seul autre échantillon en Europe, dans un laboratoire de Budapest. La racine en question n’a jusqu’ici trouvé sa place ni dans la pharmacopée, ni dans la littérature toxicologique. Elle affecte la forme d’un pied qui rappellerait à la fois celui de l’homme et celui du bouc : de là le nom que lui ont donné les botanistes. Dans certaines régions de l’Ouest Africain où survit la coutume de l’épreuve judiciaire par le poison, les médecins indigènes l’emploient à cet usage ; mais sa préparation reste un secret entre eux. C’est sur les bords de l’Oubanghi que je m’en suis procuré ce spécimen, dans des circonstances extraordinaires.

Ce disant, le docteur avait défait l’enveloppe du paquet, mettant au jour une substance rouge brun qui avait l’apparence du tabac en poudre.

— Eh bien, monsieur ? fit Holmes gravement.

— Je ne vous cacherai rien, monsieur Holmes ; étant donné ce que vous savez, mon intérêt me commande clairement de vous dire le reste. Je vous ai déjà expliqué ma situation à l’égard de la famille Tregennis. Aimant la sœur, j’étais l’ami des frères. Une affaire d’argent avait naguère brouillé Mortimer avec sa famille. Mais cette vieille querelle semblait enterrée ; je le voyais comme les autres. C’était un homme astucieux, madré, toujours en train de combiner quelque chose ; en diverses occasions, sa conduite éveilla mes soupçons ; pourtant je n’avais aucun sujet positif de lui chercher noise.

Un jour, il y a seulement deux semaines, il vint à mon cottage, et je lui montrai quelques-unes de mes curiosités africaines. Je lui fis voir notamment cette poudre, je lui dis ses étranges propriétés, le pouvoir qu’elle a de stimuler les centres nerveux d’où dépendent les émotions de la frayeur, et comment le malheureux noir soumis à l’épreuve par le prêtre de sa tribu est condamné à la démence ou à la mort ; j’ajoutai qu’elle ne laissait dans le corps aucune trace susceptible d’être retrouvée par la science européenne. J’ignore comment il s’en empara, car je ne quittai pas la chambre une minute ; mais indubitablement ce fut ce jour-là, tandis que j’ouvrais mes armoires et me penchais sur mes boîtes, qu’il trouva le moyen d’en détourner une certaine quantité. Je me rappelle qu’il me harcela de questions sur la dose et le temps nécessaires pour qu’un résultat se produisît : aurais-je imaginé que cette curiosité masquât des intentions criminelles ?

Je ne songeais plus à cette affaire, quand le télégramme du vicaire me rejoignit à Plymouth. Dans sa scélératesse, Mortimer Tregennis s’était dit que je serais en mer avant que les nouvelles pussent m’atteindre, et que je resterais perdu pendant des années au fond de l’Afrique. Mais je m’en revins tout de suite. Naturellement, dès que je connus les détails du drame, je ne doutai pas qu’on ne se fût servi de mon poison. Je vins vous voir dans le cas où, par hasard, une autre explication se serait offerte à vous. Mais il ne pouvait y en avoir d’autre. Ma conviction était faite : pour des raisons d’argent, et peut-être dans l’espoir que, si toute sa famille devenait folle, il en administrerait la fortune, Mortimer Tregennis avait utilisé la racine de pied du diable, déterminé la folie chez ses deux frères et tué sa sœur Brenda, le seul être humain que j’aie jamais aimé ou qui m’ait jamais aimé. Son crime était tangible : quel devait être son châtiment ?

Ferais-je appel à la loi ? Mais où étaient mes preuves ? Ce n’était pas tout que de savoir la vérité : un jury campagnard accepterait-il, sur ma parole, une histoire aussi fantastique ? Les chances étaient diverses, et je ne voulais pas d’un échec ; mon âme criait vengeance. Je le répète, monsieur Holmes : ayant passé la plus grande partie de ma vie en dehors de la loi, j’ai fini par n’obéir souvent qu’à moi-même. Ce fut le cas cette fois. Je décidai que Mortimer Tregennis s’imposerait le sort qu’il avait imposé aux autres. Ou bien alors, c’était moi qui, de mes propres mains, ferais justice. Il n’est pas, à l’heure présente, en Angleterre, un homme pour qui la vie ait moins de prix que pour moi.

Je vous ai dit tout ce que j’avais à vous dire. Le reste, vous vous êtes chargé de l’apprendre par vous-même. Il est exact qu’après une nuit sans sommeil j’ai quitté de très bonne heure mon cottage. Prévoyant la difficulté d’éveiller Mortimer Tregennis, je pris, ainsi que vous l’avez remarqué, un peu de gravier dans le tas qui se trouvait devant ma grille, et je le jetai contre les vitres de sa chambre. Il descendit et, par la fenêtre, m’introduisit dans son salon. J’étalai son crime devant lui, je lui dis que je venais en juge et en exécuteur. Paralysé par la menace de mon revolver, le misérable s’effondra sur une chaise. J’allumai la lampe, je mis de la poudre au-dessus du verre, puis j’allai me poster au dehors, devant la fenêtre, prêt à tenir ma promesse de faire feu sur Tregennis s’il tentait de s’évader. Il mourut en cinq minutes. Ah ! Dieu ! cette mort !… Mais je fus de pierre ; il n’avait rien enduré que ma bien-aimée n’eût enduré avant lui. Telle est mon histoire, monsieur Holmes. Vous me tenez, disposez de moi comme il vous plaira. Je ne m’en dédis point : il n’est personne à qui le sacrifice de la vie serait moins pénible.

Holmes garda un moment le silence.

— Quels étaient vos projets ? dit-il enfin.

— J’avais l’intention d’aller m’ensevelir au centre de l’Afrique. Mon œuvre, là-bas, n’est qu’à demi terminée.

— Allez donc, faites ce qui vous reste à faire ; moi, du moins, je ne m’y opposerai pas.

Le docteur Sterndale redressa son torse géant, s’inclina d’un air grave et s’éloigna. Holmes alluma sa pipe.

— Les fumées du tabac, me dit-il, nous seront les bienvenues après celles du poison.

Ainsi parlant, il me tendait sa blague. Il reprit :

— Vous conviendrez sans doute, Watson, que personne ne nous a demandé d’instruire cette affaire. C’est librement que nous avons mené notre enquête, nous continuerons à agir de même. Vous ne pensez pas dénoncer Sterndale ?

— Certainement non, répondis-je.

— Je n’ai jamais aimé, Watson ; mais si j’avais aimé et que l’élue de mon cœur eût trouvé une fin aussi tragique, peut-être, qui sait ? me serais-je comporté comme ce chasseur de lions affranchi de toute loi. Je ne vous ferai pas, Watson, l’injure de vous expliquer l’évidence. Le gravier rouge lancé contre la fenêtre de Tregennis avait, bien entendu, donné un point de départ à mes recherches : il ne ressemblait en rien à celui qu’on voit dans le jardin du vicaire ; et mon attention ne se porta sur le docteur Sterndale que lorsque j’eus découvert près de son cottage un dépôt de ce gravier. La lampe allumée en plein jour et le poison resté sur le fumivore furent les deux anneaux successifs d’une chaîne de preuves assez nette. Allons, Watson, laissons là cette histoire, et revenons, d’un esprit dégagé, à ces racines chaldéennes que nous rencontrerons souvent dans le dialecte cornouaillais, modeste rameau du grand idiome celtique.