La Nouvelle Thérèse, ou la Protestante philosophe/04

de l’impr. de J. Desbordes (Londres) (p. 74-89).
Chapitre IV.




CHAPITRE IV.


S’Il arrivoit à quelques vieux Célibataires de me reprocher dans ce Recueil de morale & d’Anecdotes Galantes, de n’avoir pas uni la prudence à la ſageſſe, & d’avoir peint les Monaſteres avec des couleurs un peu trop noires, je répondrois à ces Meſſieurs, que ne les eſtimant pas aſſez, ce n’eſt pas pour eux que j’ai écrit, que s’ils vouloient ſe donner la peine d’en appeller au Tribunal des Gens ſenſés, ils apprendroient du moins que ce n’eſt pas d’une Fille du Monde qu’on doit attendre de la prudence, encore moins de la ſageſſe ; ils ſauroient que je n’ai jamais paré la vérité d’ornements étrangers ; que j’aurois craint de bleſſer ſon front, en expoſant ſous les yeux des Lecteurs Philoſophes des faits non avoués, & dont j’ai été moi-mème le principal agent. Plût à Dieu que j’euſſe ignoré toute ma vie cette premiere friction de plaiſir, que je reçus au Couvent, dans le lit d’une None ! En ſerois je peut-être moins travaillée ſur l’hyver de mes ans !

Un Écrivain de nos jours, dit que les courts intervalles que la Nature met à nos plaiſirs, ſont de moments bien cruels, que le remords empoiſonne : il a raiſon, c’eſt une vérité que j’atteſte.

J’oubliois de faire obſerver, que la réponſe que j’avois faite, contenoit l’Arrêt de ma détention, & que j’étois condamnée à demeurer cloîtrée juſqu’à l’âge de vingt-cinq ans. Que faire pendant tout ce temps ? à quoi s’amuſer ? On va le voir.

Sœur Adélayde, c’étoit le nom de l’aimable Religieuſe qui m’ouvrit les portes du Sanctuaire qui menent tout droit au Temple de Vénus. Deſſechée dans ſa fleur, preſque mourante dans ſon aurore ; j’attribuerai moins cet état de langueur aux plaiſirs illicites qu’elle ſe procuroit tous les jours, qu’aux chagrins dévorants qui ne ceſſoient de la tourmenter, depuis qu’elle avoit pris la guimpe & le bandeau. Son Frere aîné, vil Eſclave du crédit & de l’ambition, pour ſe donner un rang diſtingué, & briller avec plus d’éclat dans le monde, avoit eſtimé néceſſaire de forcer ſon inclination. Il voulut la rendre Sainte en dépit de tous les Saints : le barbare ! il eût volontiers ſouffert qu’on l’eût immolée comme une victime ! Il eût fait plus ; il eût délayé lui-même le poiſon dont tant de freres inhumains ont hâté la mort de leurs proches.

D’après ce tableau, ſur lequel ſans-doute il faut baiſſer la toile, parce que les couleurs en ſont trop ſombres, que penſera-t-on de l’état cruel de ma Récluſe ? Tourmentée par le démon de l’inquiétude, ſentira-t-elle toujours ſon malheur ? Se laiſſera-t-elle dépérir, au ſein même de la violence & de l’injuſtice ? Pourra-t-elle ſupporter enfin un joug ſi contraire aux droits de la Nature ? Non : maîtreſſe de ſes appétits, elle trouvera le moyen de le briſer.

Une douce habitude qu’elle s’eſt faite de la jouiſſance (ce grand reſſort du bonheur de la vie), ne ſçauroit la diſpenſer de la néceſſité du plaiſir. Il faut qu’elle s’en procure, à quel prix que ce ſoit.

Une grande allée, bien ombragée, qui terminoit le jardin du Couvent, où demeuroient enſévelis les appas d’Adelayde, étoit pour l’ordinaire, ſa promenade favorite.

Depuis quelques jours, elle ſe diſoit attaquée d’une forte migraine, qui ſembloit la priver des douceurs du ſommeil.

Il lui avait été preſcrit par le complaiſant Eſculape de la maiſon, de prendre, ſoir & matin, une heure d’exercice, afin, diſoit-il, d’égayer un peu ſes eſprits, qu’un fond de mélancolie avoit rendu peſants ; mais ſoit qu’elle fut réellement indiſpoſée, ou que pour en donner un plus grand air de vérité, elle fît ſemblant de l’étre ; j’obſerverai qu’elle ſe plioit conſtamment, & avec plaiſir aux regles de l’Ordonnance.

Dès mon entrée, dans cette École du Vice, j’avois toujours cherché l’occaſion d’avoir un tête-à-tête avec cette Religieuſe, de qui l’extérieur pieux, ſaint & humilié, laiſſoit aperçevoir à travers une gaze, une brillante héroïne de la volupté.

Sans le ſavoir nous brûlions toutes les deux du même déſir, & nos cœurs ne ſe cherchoient mutuellement, que pour mieux ſe jurer une tendreſſe éternelle, & une amitié à toute épreuve.

Le même ſoir, apres avoir demandé à la Supérieure la permiſſion d’aller reſpirer le frais dans le jardin, & l’ayant obtenue, à ma grande ſatisfaction, je marchai, ou plutôt je volai vers l’endroit où je m’imaginois trouver Adélaide.

Sa ſituation me ſurprit. Elle étoit nonchalamment aſſiſe ſur un gazon tout émaillé de fleurs odoriférentes : ſes jupons à demi relevés ſur ſes jenoux laiſſoient appercevoir une jambe faite à peindre ; ſa gorge à découvert, plus blanche que l’albâtre ſembloit exprimer les mouvements ſecrets de ſon cœur, & ſes ſoupirs entrecoupés demandoient au Dieu, créateur de ſon ame, quelques grains de ſa céleſtée roſée, qui ſeule pouvoit éteindre le feu ſacré qui dévoroit l’Autel de ſon brillant édifice.

Je ne ſais ſi c’eſt par ſimpatie, que mon cœur reſſentit pour la premiere fois un mêlange précipité de peine & de plaiſir, mais il me fut impoſſible d’en pénétrer la cauſe ou le myſtere.

Pardonne, cher Lecteur, à mon peu d’expérience : je fus mille fois prête à croire qu’elle ſe trouvoit ſuffoquée par des vapeurs, lorſqu’apres l’agitation de quelque intriguant exercice, je vis renaître dans ſes yeux le calme & la tranquillité.

Le bon ordre ayant remis ſon ame dans ſon aſſiette naturelle, ſon air laſcif me donna lieu de croire qu’elle étoit abſorbée dans quelque profonde rêverie, & que ma préſence ſeroit peut-être un obſtacle au plaiſir qu’elle goûtoit de ſe recueillir ainſi dans le ſilence.

Je balançois ſur le parti que je devois prendre, tant je craignois de la troubler dans ſes réflexions ; mais un mouvement de tête qu’elle fit préciſément du côté ou j’étois à la contempler vint lever tous mes doutes, & me détermina tout-à-fait.

Pardonnez-moi ma Sœur, lui dis-je en l’abordant, je viens peut-être dans un temps incommode. Point du tout me répliqua-t-elle vivement, & de l’air du monde le plus gracieux. Il eſt vrai, ajouta-t-elle, que j’étois en méditation & s’il faut vous parler net, je rêvois aux moyens de me procurer une Amie, ſur laquelle je puſſe compter : elles ſont ſi rares, ſur-tout dans une maiſon où l’on ne ſauroit prendre trop de précautions pour ſe garantir des Argus.

Avez-vous pris garde, depuis que vous êtes entrée dans ce nouvel aſyle, avec quelle ſcrupuleuſe attention on épie les moindres démarches. Il ſemble que la gêne & la contrainte ont établi ici leur empire. Tout y décéle la triſteſſe & l’amertume qui la ſuit. Ah ! Théreſe ! ma chere Théreſe ! s’il eſt vrai, comme on le dit, que ce ſont les nuits heureuſes qui font les beaux jours, dans quelle triſte alternative nous voyons-nous réduites. D’autres peuvent chanter les faveurs de l’amour ; ils peuvent même à loiſir en moiſſonner les roſes ; mais il n’eſt réſervé qu’à nous ſeules d’en peindre le déſeſpoir, & de nous nourrir de ſes épines.

Voilà l’importune retraite qui ſonne la Priére ; il faut nous rétirer chacune dans nos chambres, ma chere Théreſe, crainte que la Supérieure, en faiſant ſa ronde, ne nous ſurprene, & cependant concerter quelque moyen qui nous procure l’avantage de paſſer la nuit enſemble : pour moi je n’en vois pas d’autre que celui de faire ſemblant de nous coucher, jusqu’à ce que Morphée ait enveloppé dans ſes agréables filets toutes les Surveillantes qui pourroient troubler nos innocentes intentions. Allez, chere Théreſe, allez dans votre appartement, juſqu’à ce que le ſilence regne, & ne venez que ſous la protection des voiles de l’obſcurité : Je brûle d’impatience en attendant cet heureux inſtant, mais ſurtout prenez bien vos précautions pour que nous ne ſoyons pas découvertes.

Mes déſirs n’étoient pas moins vifs que ceux de l’adorable Adélayde, toutes les minutes d’attente me paroiſſoient des heures, pour ne pas dire des ſiecles, & je ne ſai quel démon malfaiſant agitoit ce ſoir l’eſprit de nos Nonins, & les raviſſoit aux douceurs du ſommeil.

Il ne me fut pas poſſible, quelque envie que j’euſſe d’exécuter notre deſſein, de me rendre avant onze heures dans ſon appartement.

À peine y fus-je entrée, qu’elle me ſauta au cou, me ſerra vivement dans ſes bras, me fit mille & mille baiſers laſcifs, qui tranſmirent dans mon ame, je ne ſai quel feu dévorant. Allons, chere Théreſe… Allons, cher Ange… Allons ſur mon lit nous dédommager de la rigueur d’un ſort cruel ; & ſi nous ne pouvons goûter les vrais délices de Paphos & de Cythere, puiſons dans la Cour d’Amathonte, & les ſecours de l’Art, les plaiſirs que la Triomphante Nature a caché dans leur ſein pour faire ſavourer ſes bienfaits aux Infortunés, & apprendre aux habitans de ce vaſte Univers, que la plus forte digue, élevée par leur main, n’eſt pas en état d’arrêter le cours du plus petit ruiſſeau qu’elle ait formé.

Je n’étois pas encore couchée, qu’elle ſe mit & me gliſſa adroitement dans le Palais de la génération une Machine Élaſtique, à double face, d’environ ſeize pouces, dont huit pour elle, & huit pour moi, à laquelle il y avoit une double guirlande au milieu, qui renfermoit deux petits globes, qui, en les ſerrant par ſecouſſes entr’elle & moi, lançoient dans ce Palais un certain feu mitigé par la nature, qui enflammoit, ſans conſumer, toutes les parties de mon ame, & qu’il eſt impoſſible à mes ſens d’exprimer.

Ennivrée tout-à-coup d’une paſſion naiſſante, je ſentis mon cœur ouvrir ſa porte aux douces éteincelles de la cupidité. Ah ! m’écriai-je, dans le moment, diſparoiſſez douces illuſions… Thrône des Dieux, Palais des Anges, vous n’êtes rien auprès de ce torrent de délices & de jouiſſances que tous mes ſens éprouvent. Ciel…! ô Ciel ! dans quel pays d’enchantement ſe tranſporte mon ame ! Adélaide…, chere Adélaide…, je touche au bonheur Suprême. Ah ! je n’en puis plus, je ſens que je réunis tous les plaiſirs… Oui, je ſens… Ah ! je ſens que je me pa…me…

À ces tendres évolutions ſuccéda un agréable aſſoupiſſement d’une heure, qui offrit à ma vue la plus riche & la plus voluptueuſe perſpective du monde.

Tranſportée d’un vol rapide, par l’imagination, dans un jardin que la Nature avoit couronné de ſes mains, & qui ſembloit n’avoir été conſtruit que pour les Dieux, un jeune homme, auſſi beau que Narciſſe, & auſſi vigoureux qu’hercule, enfin, le fils ou l’image propre de l’Amour, d’un air le plus affable & le plus reſpectueux, me dit, avec un ſouſrire doux & en me tendant une main délicate : Quel haſard, adorable Princeſſe, quel haſard vous conduit dans ce lieu de délices, d’où la cupidité a banni les incenſés mortels ; venez, adorable Glycere, en parcourir les boſquets, que la mere des amours a taillés, pour couvrir de ſes aîles les parfaits amans, & d’où la liberté a chaſſé pour toujours la contrainte & la gêne : Il n’eſt permis qu’à une ame noble & majeſtueuſe d’en reſpirer l’air flatteur qui nourrit les plaiſirs d’un printemps éternel, & d’où les folâtres zéphirs impriment ſur le teint de ceux qui les habitent la blancheur du lys, le vermeil incarnat de la roſe, les déſirs de l’union & de la volupté.

Entrons, me dit-il, d’un air fort complaiſant, dans ce petit Salon qui termine l’allée ; tout y eſt propice à combler nos vœux, & nos ames dégagées de la ruſtique enveloppe qui les enchaîne à la chimérique pudeur, verſeront le nectar des Dieux dans la coupe du monde.

J’étois déjà couchée toute nue ſur un magnifique ſopha, quand par un ſimple clein d’œil de mon aimable guide, une foule de Nymphes vinrent nous couvrir d’un rideau de ſatin blanc, parſemé de petits Cupidons qui décochoient des traits de toutes parts.

Ô Ciel ! fut-il jamais des inſtans plus chers à mon ame ? Pendant que je cueillois la palme d’Idumée, ces mêmes Nymphes chantoient en mon honneur les hymnes de l’amour ; mais trop tôt un tourbillon jaloux de mon aſſoupiſſement, vint me ravir à mon ſecond bonheur, & me transporter ſoudain au lit d’Adélaide.

Ah, chere Amie, m’écriai-je en m’éveillant, vous m’avez fait paſſer la plus délectable nuit de la vie ; & le ſort en ceſſant ſes rigueurs, & me rendant au monde, m’a ouvert par votre ſecours les portes de l’Olympe.

Adieu, cher objet, le jour va bientôt paroître ; ſans-doute qu’il conduira mon Oncle & ma liberté, & peut-être quelque amant tranſi, dans ce déteſtable ſéjour, pour obtenir de moi quelque rélâchement ; mais ils ſeront déchus. Je ſuis maîtreſſe de mes volontés. Adieu chere amante.

Ce ſeroit à ne jamais finir, ſi je voulois entrer dans le détail de toutes les manœuvres lubriques, que nous mîmes en uſage cette Religieuſe & moi, pour égayer nos ſens, & pour nous dédommager amplement des ſoucis & des peines qu’on éprouve dans le Célibat.

Je croirois cependant fruſtrer mon Lecteur, ſi je lui célois l’anecdote ſuivante.


La Nouvelle Thérèse, ou la Protestante philosophe, 1774, vignette fin de chapitre