La Nouvelle Thérèse, ou la Protestante philosophe/02

de l’impr. de J. Desbordes (Londres) (p. 25-44).
Chapitre II.





CHAPITRE II.


Ce n’eſt : pas aſſez d’avoir fait mention, dans mon premier Chapitre, que c’étoit dans un Couvent de Religieuſes, aux environs de …, que me furent dictées les premieres leçons de la débauche. Ce n’eſt pas aſſez de m’être déchaînée contre les Cloîtres, & d’avoir prétendu qu’ils étoient moins un aſyle ſacré qu’un écueil dangereux, où la vertu de mon Sexe vient toujours faire naufrage. Les hommes, comme on ſait, ne ſont pas ſi faciles à perſuader. Ceux que la raiſon dirige, n’aiment à juger que par comparaiſons ; encore, s’en trouve-t-il dans le nombre, qui ſont du ſentiment de Socrate, & qui ſoutiennent, peut-être avec juſtice, que le doute eſt le commencement de la ſageſſe.

Je conviens, & je crois en effet, qu’il exiſte ſur la terre des Génies malins, qui, toujours riches en couleurs préparées, poſſédent, on ne peut pas mieux, le degré des nuances. Les uns nous montrent les vices ſous le maſque des vertus les autres nous cachent le venin ſous les fleurs qu’ils préſentent ; les autres, enfin, ſavent ſe faire un rempart contre l’invraiſemblance. Mais il fut de tout temps une exception à la regle, & ce que j’ai avancé juſqu’à préſent de la meilleure foi du monde, je ſuis en état de le ſoutenir de même. La ſuite de mon hiſtoire en donnera des preuves ſi frappantes, qu’il ſera aiſé de s’appercevoir que, pour donner du poids à mes aſſertions, je n’ai pas eu beſoin de recourir à l’impoſture.

Je laiſſe aux ames baſſes, l’art indigne de la feinte & du déguiſement. Un motif bien différent des manœuvres de la ruſe, celui de la vérité, dirigera toujours ma plume. Il faut rougir, ſans-doute, d’oſer perſuader le Genre-humain avec le ſecours du menſonge ; mais on ne doit jamais rougir de l’éclairer ſur ſes devoirs, ſur-tout quand on lui montre le ſentier peu battu qui conduit au bonheur.

Puiſque je ſuis en train de moraliſer, il me vient une réflexion qui ne ſera peut-être pas hors de propos, & à laquelle, ſi je ne me trompe, le petit nombre des gens ſenſés donnera ſon ſuffrage.

Je voudrois que le Peuple, cette claſſe ſi mépriſable dans l’eſprit des Grands, & ſi révérée aux yeux du Sage, fût inſtruit de maniere à pouvoir toujours démêler les charmes de la vérité, des nuages de l’erreur, principalement en matiere de religion. Je voudrois, dis-je, que dans les malheureuſes Provinces où l’on exerce pluſieurs Cultes, il y eût autant de Temples élevés à la tolérance, & qu’on ne fût pas obligé de ſe cacher, pour célébrer les merveilles du Roi de la Nature.

Quel grand ſervice ne rendroit-on pas à l’eſpece humaine, ſi l’on pouvoit parvenir à lui deſſiller les yeux. Alors la Terre ne ſeroit plus couverte de Crimes : on ignoreroit peut-être juſqu’au nom de Vice ; on regarderoit l’ineptie comme la mere des injuſtices, & ceſſant d’être victimes des erreurs les plus groſſieres, nous ceſſerions d’ètre en proye aux préjugés les plus barbares. Pour peu qu’on veuille ſe donner la peine de fouiller dans l’hiſtoire, & de réfléchir ſur le genre des malheurs qu’ont éprouvés ſucceſſivement différentes Nations, il ſera facile de comprendre qu’ils ne doivent leur cauſe qu’à ces deux premiers tyrans, l’Erreur & les Préjugés.

Ici je m’arrête ; je ne faiſois pas attention que je dois ennuyer par mes raiſonnemens, & que le Lecteur impatient n’exige que des faits. J’obéis ; c’eſt ainſi que je débute.

Après la mort de ce que j’avois de plus cher au monde, je veux parler de mes pere & mere, que j’eux le malheur de perdre à l’âge de dix-ſept ans, il fut décidé, ſans conſulter mon inclination, que je ſerois confinée dans une de ces Maiſons conſacrées à la Pénitence, ſous le ſpécieux prétexte de garantir mon ame des flammes dévorantes, parce que, diſoit-on, le Culte que je rendois au Créateur n’étoit pas le vrai Culte… Mais avant d’entrer dans le détail des avantures ſingulieres qui dévoient m’arriver dans le Cloître, il eſt eſſentiel que je mette au fait mes Lecteurs des motifs intéreſſés qui pouvoient donner lieu à ma retraite.

À peine avoit-on rendu les derniers honneurs de la ſépulture aux Auteurs de mes jours, que me trouvant au pouvoir du Tuteur qui m’avoit été nommé, c’étoit mon Oncle germain, il étoit de mon devoir, en qualité de fille bien née, de me conformer à ſes vues. Perſuadée d’ailleurs, qu’il étoit incapable de me tromper, unis par le ſang & l’amitié, comme nous étions, je croyois n’avoir de mieux à faire que de déférer à ſes volontés. J’avois été le premier & le dernier fruit de l’amour ; & les biens conſidérables dont je devois jouir un jour, ne contribuoient pas peu à me faire regarder pour un des plus riches partis de la Province. Joignez à cela que je n’étois pas indifférente par les qualités extérieures, & que quand même la Nature m’auroit refuſé le don de plaire par les charmes de la figure, on auroit trouvé dans mes richeſſes de quoi ſe dédommager d’un ſi foible avantage. Nous ne ſommes plus dans cet âge heureux, où l’on ſoupiroit à la maniere des Aſtrée & des Céladon. D’autres temps, d’autres mœurs ; c’eſt un axiome reçu. L’intérêt, oui, le vil intérêt, eſt aujourd’hui le ſeul agent qui fait mouvoir tous les atomes.

À propos d’atomes, en voici un qui va figurer ſur la ſcene, & qui, comme on verra, eſt un ſûr garant de ce que j’avance ; C’eſt Monſieur le Vicomte de… jeune fat, qui vouloit contrefaire le docte & l’homme à ſentiments, mais qui n’étoit ni l’un ni l’autre. Vous allez voir ce nouveau Midas ſe donner pour un autre Adonis, & prétendre jouer auprès de moi le galant & le paſſionné. Selon lui, de tous ceux qui ſe mêloient de faire la cour au beau Sexe, il étoit le ſeul qui ſe diſtinguât, ſoit par ſes manieres, ſoit par ſes charmes. Qu’on juge de ſa modeſtie par l’ingénuité de ſon aveu. Ce n’eſt pas tout.

Un après dîner, que j’étois appuyée ſur mon balcon, je vis venir de loin ſon domeſtique, qui me paroiſſoit avoir une Lettre à la main. Comme c’étoit préciſément jour de poſte, je ne me doutai de rien, & je crus ſérieuſement qu’il alloit jetter ſa miſſive dans la boëte ; mais ma ſurpriſe ne fut pas peu grande, lorſque je le vis entrer chez moi. Je deſcendis précipitamment, pour lui demander ce qu’il ſouhaitoit. Il me répondit qu’il étoit envoyé de la part de ſon Maître, pour me donner le bon ſoir ; il ajouta qu’il lui avoit expreſſément recommandé de ne remettre à d’autres perſonnes qu’à moi, la Lettre dont il étoit porteur, & qu’il reviendroit le ſurlendemain, à la même heure, pour en chercher la réponſe. Je ne ſais quel ſentiment de bienſéance vint me combattre tout à coup ; j’étois incertaine ſur le parti que je devois prendre, ou de renvoyer ou de recevoir la Lettre ; mais je poſſedois le défaut de mon Sexe ; j’étois femme enfin ; la curioſité l’emporta ; j’ouvre, & je lus ce qui ſuit.




LETTRE


De Monſieur le Vicomte de
 la G *** à Mademoiſelle
 de la V ***

Je cède enfin, Mademoiſelle, aux tranſports de mon amour. Si c’eſt bleſſer votre délicateſſe, que d’oſer vous en faire l’aveu ; accuſez en vos charmes, & ne me blâmez point, Tant que j’ai été privé du bonheur de vous connoître, j’ai ignoré les peines d’une véritable paſſion ; mais depuis que je vous ai vue, je ne ſais quel feu brûlant circule dans mes veines. Je flotte, pour ainſi dire, dans une mer d’incertitude ; le doute & l’eſpoir m’agittent tour-à-tour. Tantôt je crains que vous ne condamniez mon imprudence & ma témérité ; tantôt j’aime à me repaître de la douce idée d’une félicité prochaine, & à me glorifier du titre d’Amant, en attendant celui d’Époux ! Prononcez, adorable de V ***. Un mot, un ſeul mot, va décider du deſtin. de mes jours. Ou rendez-moi le plus fortuné des hommes, ou faites-moi ſentir à quel point je vous ſuis haiſſable.

Le Comte de la G ***

Je demeurai comme frappée d’un coup de foudre, apres la lecture de cet écrit. Plus je le liſois, & moins je pouvois me perſuader que le Vicomte en fût l’auteur. Dans pluſieurs Maiſons diſtinguées, où j’avois eu le malheur de me trouver avec lui, il avoit toujours été la fable des gens ſenſés qui les fréquentoient. On lui avoit même reproché mille fois devant moi, d’ignorer juſqu’aux premiers élémens de ſa langue naturelle, ce qui ne pouvoit ſe concilier avec l’épitre que je venois de lire, & dont la diction, quoique ſimple, m’en paroiſſoit éloquente. Si je ſavois, à ne pouvoir en douter, que des ſentiments de l’ame naît ordinairement le langage du cœur, j’ignorois encore moins qu’il n’étoit pas donné à mon Amant prétendu, de penſer & de ſentir d’une maniere auſſi délicate. Pour tout dire, enfin, je fus bientôt inſtruite de l’étourderie du Vicomte, & voici comment je découvris le myſtere.

La véritable amitié ne doit avoir rien de caché pour les ames bien faites. J’étois intimement liée avec la fille d’un Avocat, non moins eſtimable par les talents de l’eſprit que par les qualités du cœur ; ſon pere, qui étoit mon plus proche voiſin, & qui joignoit à une réputation intacte les connoiſſances les plus profondes, avoit été l’ami & le camarade d’écoles du pere du Vicomte. Celui-ci, comme me l’avoit raconté mon Amie, avoit été, la veille de la réception de ma Lettre, lui faire confidence de ſa paſſion. Il l’avoit inſtamment prié, verſé comme il étoit dans la littérature, de lui dreſſer le canevas d’une déclaration d’amour en forme, ſans cependant lui faire mention de l’objet chéri de ſes plus tendres déſirs ; de cet objet, diſoit-il, qui avoit allumé ſa flamme, pour lequel il donneroit mille vies, & qu’il croyoit digne d’une adoration immuable.

Je m’applaudis en ſecret d’une telle découverte : j’en fus même ſi ravie, que l’heureux ſuccès que je m’imaginois en rétirer, ne pouvoit mieux répondre à mon attente. Je pris donc mes tablettes, & je me mis en devoir d’exécuter le deſſein que j’avois conçu ; c’eſt-à-dire, d’écrire à mon étourdi, bien réſolue de le mortifier & de le piquer au vif. On va voir ſi j’y réuſſis.




RÉPONSE


De Mademoiſelle de la V ***
à Monſieur le Vicomte de
la G ***


OUi, Monſieur, c’eſt bleſſer ma délicateſſe, que d’oſer prendre avec moi la qualité d’Amant. Je ne veux point d’un homme dont le génie ne brille que lorſqu’il ne dit mot ; d’un homme, qui ſous un extérieur impoſant, cache la ſtupidité même ; d’un homme, enfin, qui n’eſt bon qu’à être ſon portrait. Je n’avois pas l’avantage de vous connoître d’aſſez près, Monſieur, pour bien juger de votre mérite ; mais je préſumois, au moins, que vous étiez muni d’aſſez d’eſprit, pour m’avouer votre flamme, ſans avoir recours aux lumieres d’autrui, Fuſſiez-vous, d’ailleurs, auſſi voiſin de la ſcience, que vous en êtes éloigné, vous êtes Catholique, & je ſuis Proteſtante. N’y auroit-il Monſieur, que cette ſeule raiſon, elle doit vous diſpenſer, déſormais, de la peine de m’écrire, & à moi celle de vous répondre. Pardonnez, je vous prie, à cette derniere réflexion ; elle eſt l’effet de la ſaine raiſon : c’eſt elle qui me conſeille ce que la vôtre auroit du vous inſpirer. Je ſuis, &c.

Théreſe de la V ***

Il étoit déjà dix heures du matin, & il y avoit long-temps que j’avois diſpoſé mon courier, lorſque je commençois à m’impatienter du peu de diligence du Mercure du Vicomte, qui devoit ſe rendre, comme il me l’avoit dit, à la même heure qu’il m’avoit apporté ſa dépêche. S’il eſt d’uſage que l’on ſe plaigne ordinairement de la courſe rapide du temps, il eſt auſſi des cas où il ſemble couler avec trop de lenteur. Heureuſement que mon impatience ne fut pas de longue durée : ſon domeſtique ſe fit annoncer, & je ſentis un ſecret plaiſir en lui faiſant remettre ma Réponſe.

Je ne puis ici définir quelle étoit cette eſpece de crainte dont je me trouvai ſaiſie pendant le reſte de la journée. Plus je m’étudiois à en démêler le principe, & moins je trouvois le moyen de le développer. Il ſembloit que je preſſentois le coup terrible dont j’étois ménacée. Admirés ce contraſte ; d’un côté, j’étois bien aiſe d’avoir écrit à Monſieur le Vicomte d’une maniere auſſi bruſque de l’autre, j’en étois fâchée, ſans pouvoir me rendre raiſon d’une telle conduite. Avant l’arrivée du meſſager, j’étois contente, rien ne me chagrinoit ; après ſon départ, je me trouvai toute autre.

Je me couchai l’imagination remplie de tous ces objets, qui portoient le trouble & la conſternation dans mon ame. C’étoit préciſément dans la ſaiſon où les nuits ſont les plus courtes. Perſonne n’ignore que le ſomeil eſt le beau me de la vie, & Je craignois avec raiſon de ne pouvoir m’y livrer. Cependant, contre mon attente, je fus agréablement ſurpriſe. Je me rappelle même que je dormis plus profondément que de coutume, & qu’à mon réveil je vis diſparoître tous ces nuages qu’avait enfantés mon imagination. Fatale erreur ! ce n’étoit qu’une bonace qui dévançoit la tempête : ainſi du ſein du calme naiſſent ſouvent les orages !

Mon Oncle, cet oncle barbare & intéreſſé, que j’ai nommé plus haut mon Tuteur, & que j’avois toujours regardé comme un Dieu propice à mes vœux, fut le premier qui me trompa, & qui me porta ſous main les coups les plus dangereux. Si la foibleſſe eſt naturelle au Sexe, l’art de ſe contrefaire ne céde en rien aux hommes. Le frivole prétexte dont s’étoit paré mon Tuteur, pour parvenir à ſes fins, le rendoit à mes yeux doublement criminel.

J’étois à ma toilette, lorſqu’un bon matin il entra tout ému ; qu’on ſe figure un homme qui ne peut céder qu’avec peine à la violence de ſon mal, & qui ſe répand en ſoupirs à meſure qu’il s’exprime.

Tel étoit préciſément l’état où ſe trouvoit mon Oncle. Mon premier mouvement me porta d’abord à joindre le témoignage de ma douleur à la ſienne, qui ſe peignoit ſi naturellement ſur ſon viſage, que j’en fus attendrie juſqu’aux larmes. Je viens de recevoir, me dit-il, des nouvelles de Verſailles, & qui ſont, ma chere Niéce, on ne peut plus affligeantes. Je voudrois bien, ajouta-t-il, pouvoir me diſpenſer de la peine de vous en faire ici le récit, tant je crains d’allarmer votre tendreſſe, & de réveiller en moi le ſentiment de la peine ; mais les taches faites à l’honneur ne s’effacent jamais, & le mal eſt trop ſérieux pour ne pas y remedier. Sachez, ma Niéce, que nous avons à faire à un ennemi puiſſant & que ſi, ſous trois jours au plus tard, je ne ſuis en Cour, pour me juſtifier, auprès du Roi, de quelques fauſſes imputations, nous demeurons couverts d’opprobre & perdus ſans reſſource. Je ſerois déjà parti, ſi la crainte que j’ai de vous laiſſer ſeule, n’eût traverſé mon projet : vous êtes jeune & bien faite & dans un ſiecle auſſi corrompu, il y a tout à craindre & rien à eſpérer d’une jeuneſſe bouillante, ſur-tout dans une Ville comme celle-ci, où regne le déſordre, & ou le vice & la vertu ſont au même niveau. Je ſuis d’avis que vous entriez, en attendant mon retour, au Couvent de Sainte Luce, où j’ai ordre qu’on vous reçoive : On ſait que vous êtes Proteſtante, & l’on vous y laiſſera toute liberté de conſcience.

D’après cet expoſé, qu’on ne doit regarder ici que comme une fable bien aſſaiſonnée, on trouvera ſans-doute ſurprenant que je me ſois déterminée tout de ſuite à embraſſer le parti que me propoſoit mon Oncle, mais ſi l’on fait réflexion que j’étois jeune & ſans expérience, on jugera que la ſoumiſſion devoit être mon devoir. Je n’avois d’autre parent que celui qu’on m’avoit donné pour Tuteur, & auquel je répondis que ſi la loi qu’il m’impoſoit étoit abſolument néceſſaire pour aſſurer ſon repos & le mien, j’étois non-ſeulement prête à lui obéir, mais encore à lui ſacrifier mes jours. Il n’en fallut pas d’avantage ; cet aveu lui ſuffit.


La Nouvelle Thérèse, ou la Protestante philosophe, 1774, vignette fin de chapitre