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La Nouvelle Revue Française

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

�� � LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE

��REVUE MENSUELLE

��DE LITTERATURE ET DE CRITIQUE

���PARIS

78, RUE d'aSSAS, 78 1911

�� � SUR LA CRITIQUE AU THEATRE ET SUR UN CRITIQUE

��Oui, c'est " un ingrat et dur labeur ", que rendre compte, au jour le jour, de la production théâtrale. Dur, et monotone, et dangereux labeur. On conçoit qu'à la longue un talent d'écrivain s'y fausse, que s'y use la vertu d'un esprit droit... D'abord, il faudrait indiquer dans quels milieux, sous quelles influences un critique dramatique reçoit ses impressions et prépare ses jugements. Il faudrait peindre les salles de spectacle où, parmi la frivolité générale, nul ne sait, restant dans son coin, préférer au charme des conversations le plaisir de penser juste, le bonheur de parler vrai. Là, dans la plus factice atmosphère, de toutes parts frôlées, fascinées, assaillies, contrariées, l'at- tention se relâche et l'émotion s'altère, la pensée neuve encore et mal assurée se déforme et se corrompt.

Mais ce qui surtout doit aflâiblir les mieux doués d'entre nos critiques dramatiques c'est, je pense, l'obligation qu'ils subissent de s'intéresser constamment à de la médiocrité. Par lassitude.

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plutôt que bonhomie, ils composent avec elle. Par pudeur aussi, comme s'il y avait une part de louange pour soi-même dans le blâme qu'on in- flige à autrui. Par malice enfin, et souci de n'être point dupe : ne serait-il pas dérisoire, en effet, de poser les questions essentielles en présence d'ouvrages si peu mûris pour la plupart, et de sembler prendre au sérieux ce qui n'est que baga- telle . Un critique dramatique, plus il a de valeur personnelle et de renom littéraire, moins il man- quera d'excuses, certes, pour tenir légèrement son emploi. Le voilà qui " s'en tire " par un air de nonchalance, et même de négligence... Ou plutôt il ne s'en tire pas tout à fait. Car sa bonne foi est en jeu : vous le verrez demain défendre avec animation les pauvretés auxquelles il ne croyait hier accorder que complaisance provisoire. Pour le respect qu'il a de soi, pour feindre de ne s'être point abaissé dans sa louange, il affectera d'élever jusqu'à sa louange ce qu'elle était allée toucher trop bas. A ce point, je ne le crois plus fort éloigné de confondre, en effet, le bon et le mauvais, et de perdre en discernement ce que son caractère entreprenait de rattraper sur notre estime.

Accordons qu'il convienne d'imputer, en partie, à l'indigence des créateurs l'énervement des cri- tiques. Mais ne voit-on pas, aussi bien, que la mollesse de ces derniers favorise étrangement la naissance, la diffusion, le succès d'une production

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déplorable ?... Dans quel cercle sommes-nous pris ! Car, si notre théâtre est devenu le lieu des plus basses convoitises, si ses mœurs ont dégénéré, si la culture, la direction, la conscience et l'énergie y font encore plus défaut que le talent, n'est-ce pas surtout d'un rude censeur que nous avons besoin, d'un honnête homme éclairé qui sans relâche dénonce la faiblesse et le désordre, démasque le mensonge, rallie les égarés à de plus pures, à de moins éphémères ambitions, en leur proposant les grands exemples et les parfaits modèles ?

Nous touchons à une question que je voudrais qu'on prît pour essentielle. Il s'agit de savoir sur quel terrain le critique se placera et placera avec lui les œuvres qu'il considère, quel sera son point de vue, sur quel étalon il réglera son jugement, à quel taux il fixera son estime. Et tout d'abord j'admire que les auteurs, non les pires, mais ceux qui appartiennent ou croient appartenir à la litté- rature, montrent à la fois tant de vanité et si peu de prétention. Ils sont avides de louange et même de flatterie. Mais si vous les blâmez, ils vous accuseront aussitôt d'invoquer une perfection qui ne saurait être justement tenue pour règle, de les desservir au moyen de comparaisons dispropor- tionnées, d'humilier leur bonne volonté sous des coups qui tombent de trop haut. Et c'est ainsi que les critiques ont accepté pour mot d'ordre d'encenser de chétifs auteurs en se rappelant qu'il

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en existe de plus débiles encore, de rehausser les ouvrages imparfaits en faisant valoir à leur béné- fice la médiocrité de la production courante. On croirait, à les entendre, qu'il faille désespérer de notre temps, et que l'âge des grandes productions de l'esprit soit à jamais passé. Ils bornent leur office à prodiguer d'aimables encouragements à la moyenne des écrivains, alors que tant d'entre eux sont à décourager. Des questions personnelles les occupent uniquement, des questions de conve- nance et de relativité. Ils ont perdu le souci de cette somme anonyme de beauté que toute époque a charge de produire. Et le pis est que cette attitude des critiques se fait généralement approu- ver parce qu'elle paraît, avec quelque raison je l'admets, être la plus modeste, la plus convenable, la plus juste... Je l'estime ruineuse, et tiens que la mission du critique n'est pas de ménager les nerfs de ses contemporains. Dût-il sembler chagrin ou ridicule, dût-il rester aveugle à certains mérites secondaires, je veux que, suivant l'exemple d'un classique, il en appelle aux plus illustres des anciens de la qualité des ouvrages nouveaux ; je veux qu'il se répète avec Gœthe : " Il ne faut pas provoquer la production d' œuvres superflues quand il y en a tant de nécessaires qui ne sont pas accomplies... car il n'y a que les œuvres extra- ordinaires qui soient utiles au monde. " Je veux enfin qu'il soit sincère, grave, profond, se sachant

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investi, à l'égal du poète, d'une fonction créatrice, digne de collaborer au même œuvre que lui et de porter, comme lui, la responsabilité de la culture.

�� ��Stendhal écrivait : " Il est impossible pour des Français habitant Paris de dire la vérité sur les ouvrages d'autres Français habitant Paris. " Et je me rappelle le mot d'un critique à qui je reprochais d'avoir poussé peut-être un peu trop loin la louange d'une pièce récente. Il me répondit : " Eh, mon cher, sans cela on ne pourrait pas vivre!"... Noterai-je, en passant, que le ton de la politesse régnante a peut-être faussé celui de la critique } La correction et même la cordialité passent maintenant pour froideur et dédain. Il y a dans les relations les plus extérieures un surcroît de dépense amoureuse, une surenchère de termes enthousiastes. Des gens qui se connaissent d'hier s'abordent avec des mines convulsées par l'émo- tion, et de grands cris et de grands gestes et de protestations chargent " la fureur de leurs em- brassements "... Etonnez-vous, après cela, qu'un auteur se plaigne de rester méconnu s'il ne marche l'égal, dans la faveur publique, de Racine ou de Shakespeare ! On a bien vu certain jeune homme invectiver certain critique qui lui causait grand dommage />o«r ne l'avoir pas assez loué !

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Il y a plus. A constamment coudoyer les auteurs du Boulevard, à cultiver par calcul, par faiblesse, amusement, ou simplement tendresse de cœur, leurs faciles camaraderies, on acquiert un senti- ment presque angoissé des contingences qui les régissent. Et cela peut, en maintes rencontres, paralyser le jugement ou l'intimider. En écoutant la pièce on pense au dramaturge, à sa bonne volonté qu'il exprime d'une manière touchante dans la conversation, à l'excellence de ses inten- tions qu'il vous confiait naguère, à ses espoirs, à ses contrariétés, à ses besoins. En écrivant l'article on n'oubliera pas que la vie parisienne est pleine d'exigences, la carrière d'un homme de lettres périlleuse, que c'est chose difficile, en somme, d'écrire une comédie, chose encore plus ardue de la lancer. Et si l'on ne contrefait pas sa pensée, on la gonfle un peu, ou bien on la conduit par tels détours qui l'écarteront des points délicats. Au lieu de requérir pour la beauté, on apologise en faveur d'un gentil garçon. Et je ne puis dire qu'il soit très choquant de voir l'éloge se presser, le ton se hausser naturellement dans le style d'un critique quand il s'agit de fixer l'attention du public sur certains hommes qui sont de son milieu et de sa génération. Il s'est embarqué avec eux, partageant leurs rêves ; il a connu leurs meilleures promesses, assisté à la genèse de leurs ouvrages qui sont un peu les siens, souffert de leurs dé-

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boires. C'est pour lui un devoir du cœur, un bonheur sentimental de travailler à leur succès, au succès que sans doute il ne courtiserait pas lui- même, mais qu'il désire pour ses amis et dont l'attente finit par occuper toute sa pensée... Encore une fois, cela n'est peut-être pas bien grave. Mais on comprend, dès lors, à la faveur de quel senti- ment, louable en soi, la notion de succès usurpe dans l'esprit du critique une place indue, comment le scrupule de déranger un succès pourra trop souvent faire hésiter sa sincérité, par quelle insen- sible pente il se trouvera conduit à reconnaître qu' " aucune ambition nest plus naturelle " que celle de composer une pièce qui se joue cent cinquante fois.

��*

  • *

��Je viens de relire la troisième série des Réflexions Critiques (Au Théâtre) que M. Léon Blum a réunies en volume cet été. Il y a, dans ces pages, une promptitude d'esprit, une élégance de forme, une sûreté de main qui forcent l'admiration. Elles font de M. Blum le plus distingué, peut-être le plus important et certainement le plus en vue des critiques dramatiques actuels. D'autre part, sa haute culture, son authentique admiration pour plusieurs de nos maîtres, ne laissent pas suspecter le goût de M. Blum. Qu'il soit capable d'une grande sûreté, d'une grande liberté de discerne-

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ment, qu'il prise la beauté, — voilà ce que je ne puis me résoudre à mettre en doute. Mais que cette double faculté n'arrive à se faire jour dans sa phrase qu'au travers de tant d'ambages et de circonlocutions, — voilà qui me surprend et me chagrine. Quel espoir garderons-nous de voir une salutaire réaction s'opérer et que jamais s'élève le ton des dramaturges si, spontanément, le plus averti des critiques s'accorde au diapason de la production courante ^ Il y a là comme une petite trahison. Ecrire des articles brillants, diserts, éru- dits, ayant une valeur littéraire propre : ce n'est pas à nos yeux un assez grand mérite, un mérite assez rare. L'art de manier les pensées reste froid, si ces pensées ne viennent de plus loin que la tête. Il nous faut des jugements qui engagent le juge, qui le découvrent. Et si votre opinion ne vous est pas assez chère, assez intime, si vous l'estimez vous-même de trop peu de valeur, de poids et d'opportunité pour ne pouvoir l'avancer qu'avec cet air de prudence et de détachement, alors ne vous mêlez pas de l'écrire. Ou si vous en pensez plus long que vous n'en dites, votre réserve nous trompe...

Lors même que je me sens le plus séduit par le talent de M. Blum, je ne parviens pas à me mettre en confiance avec lui. La souplesse de son intelligence m'inquiète, parce qu'il l'appelle au secours de son adresse plus souvent encore qu'il

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ne la met au service de sa perspicacité. Entre son jugement et la chose qu'il juge, malgré moi je soupçonne toujours, en tiers, quelque arrière-senti- ment. Il ne communique pas directement avec l'objet de son discours. Il ne colle pas à son propos. Il échappe, par mille à-côtés. On le dirait moins soucieux d'établir une appréciation que de l'éluder, de la fleurir au moins. Et quand, par rencontre, il s'affirme, en haussant un peu le ton, avec une nuance d'impatience et de brutalité, cela surprend sans émouvoir, sans conquérir. C'est comme la poignée de main trop cordiale d'un inconnu.

Je sais bien qu'on peut contester à la plus forte critique une influence sur le goût public et sur la moralité des auteurs, davantage encore sur la destinée des ouvrages dramatiques. Aussi de- manderai-je à ne point la tenir pour vaine alors qu'elle se montrerait parfaitement inutile. Dira-t- on qu'il est peu charitable et même assez ridicule de s'armer de toute son éloquence contre de petites comédies dont l'insuffisance saute aux yeux de chacun } Je répondrai que l'insuffisance ne saute, en général, aux yeux de personne ; qu'au surplus nous nous devons à nous-mêmes de nous opposer, selon nos moyens, aux fort vastes entre- prises qu'on voit aujourd'hui se fonder sur la crédulité des gens ; que volontiers enfin nous mettrions la sourdine à notre indignation, si tant

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de salariés et de sots n'encensaient quotidienne- ment des fadaises, si la spéculation et le bluff n'étaient assez puissamment organisés pour muer en chefs-d'œuvre, du jour au lendemain, les plus chétives improvisations. " Quand un auteur — écrit M. Blum — a donné, dans la médiocrité, tout l'effort dont il était capable, il y aurait comme une cruauté inutile à le remettre trop catégori- quement à son rang. " Certes, il y a cruauté. Mais point inutile.

On m'objectera encore qu'une sincérité continue ennuie, que la sévérité monotone, systématique, risque de discréditer qui la professe... L'indul- gence habituelle n'émousse-t-elle pas plus dange- reusement encore l'attention du lecteur ? Lorsque M. Blum, sur le point de louer Chantecler^ s'écrie : " Je supplie qu'on ne se méprenne pas sur le sens de ces termes. Je ne procède pas ici par circonlocution ou par atténuation polie, et l'on se méprendrait gravement si l'on es- sayait de " lire entre les lignes ". Je dis toute la vérité... " Je reconnais que ce petit appel à ma créance n'était pas inutile et que je me serais, en effet, mépris.

Pour procéder autrement que par affirmations, pour bien montrer quelle est h position de M.Léon Blum, " Français habitant Paris ", j'ai besoin d'un exemple, et tâcherai de choisir le plus significatif. Il s'agit d'une comédie de MM. Georges Feydeau

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et Francis de Croisset, Le Circuit^ représentée aux Variétés. La pièce est obscène, pleine de *' cette espèce de grivoiserie volontaire qui prévoit, cal- cule et escompte d'avance ses effets ". Elle com- porte un second acte agrémenté de tableaux vivants " qui semblent empruntés au répertoire des ciné- mas spéciaux ", si bien que les spectateurs ont pu avoir la désagréable impression de se sentir trans- formés en " voyeurs ". M. Léon Blum est révolté. 11 ne peut pas ne pas le dire. Le voilà pris. Il ne sait comment en sortir. Et, — parmi combien de réticences et de retours ! — sa critique de la pièce ne se formulera que sous la garantie des gages les plus sérieux accordés aux auteurs. M. Blum saisit cette occasion de leur déchéance pour les assurer de son estime et de son admiration. Tout le début de l'article est à citer :

" Je n'ai pas souvenir d'avoir commencé un article avec tant d'ennui. Mais avant tout, il faut dire ce que l'on pense, et à qui parlerait-on fran- chement, si ce n'est à des hommes tels que M. Georges Feydeau et M. Francis de Croisset } A mesure qu'on trouve en soi plus d'estime pour un écrivain, on se sent tenu vis-à-vis de lui à plus de franchise. Il a pu m'arriver, pour ma part, d'enguirlander de vagues compliments telle ou telle œuvre banale, en cantonnant dans des ré- serves polies ce qui était le fond de mon jugement. On peut traiter avec quelque semblant de bien-

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veillance une pièce qui est de tout le monde, ou une pièce qui pourrait être de tout le monde... Mais quand il s'agit des auteurs du Circuit, c'est vraiment une autre affaire. M. Feydeau n'est pas seulement le créateur de vingt vaudevilles fameux, l'inventeur et le maître d'un genre. Il est aussi l'auteur du Bourgeon, c'est-à-dire d'une des pièces les plus pénétrantes, les plus originales, les plus délicatement exécutées qu'il nous ait été donné d'applaudir depuis longtemps. M. Francis de Croisset s'est placé dès ses premières œuvres, par l'ingéniosité et la grâce piquante de l'esprit, par la fantaisie et le bonheur du dialogue, par un sens élégant et joli du libertinage, aux tout premiers rangs de la jeune génération dramatique. Il s'agit donc d'écrivains qui ont compté, comptent, ou compteront parmi les maîtres du théâtre, et qui n'ont sans doute encore, ni l'un ni l'autre, malgré tant d'éclatants succès, rempli la mesure entière de leur talent. A des hommes de cet ordre, toute la vérité est due. "

Parce qu'ils ont écrit une pièce dégoûtante, voici donc MM. Georges Feydeau et Francis de Croisset classés " parmi les maîtres du théâtre " ! Et, ce qui est plus déconcertant encore, après avoir en somme dit son fait au Circuit, voici que M. Léon Blum glisse dans sa conclusion cette petite phrase : " Notez bien que si les applau- dissements qui ont salué la générale se prolongent

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pendant de longs soirs, personne^ en un sens, n^en sera plus heureux que moi. "

Il y a dans cette aménité mieux que de la politesse, et dans cet optimisme plus que de la courtoisie... Il serait curieux et délicat d'examiner de quoi le ton de M. Blum est fait, de doser les éléments psychologiques dont son style et sa pensée sont nuancés. Politesse et courtoisie ; défé- rence, amabilité, avec une inclination à quelque naïveté sentimentale ; le goût de la serviabilité et le sens de la diplomatie amicale ; un penchant naturel à goûter des plaisirs immédiats, à ne pas bouder contre ; de la modestie ou de la timidité, lesquels se manifestent par la crainte du ridicule, la défiance envers soi-même et une espèce de détachement. Un trait, pourtant, me semble do- miner tous les autres. Et, pour le fixer, je ne sais en vérité quel mot choisir... S'il m'en souvient, un jeune et fougueux chroniqueur reprochait naguère à M. Blum son insensibilité. C'était dépasser la mesure. Et M. Blum a dû sourire d'une épi- thète aussi fautive, s'adressant à lui que tous les divertissements de l'esprit trouvent éminem- ment disponible ! Pourtant... J'ai dit plus haut de M. Blum qu'il prisait la beauté. C'était pour ajouter, à la place où nous voici venus, qu'il ne méprise pas assez la laideur, ou la facilité, et la banalité. Quand une œuvre est belle, tant mieux ; nul mieux que lui ne s'en réjouit. Mais il ne

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demande pas beaucoup. Il prend ce qu'on lui donne. Il est bientôt satisfait, ou bientôt il se dé- intéresse. Ses intérêts ne sont pas là. Les pièces de théâtre (nous n'avons à parler que d'elles) ne sont pas pour lui des choses bien sérieuses, si grandes qu'elles soient ou si petites. S'il approuve un caractère dramatique, c'est pour en dire : " Le carac- tère est excellent, aussi original qu'un caractère de théâtre p eut r être encore. " Des caractères factices, des sentiments superficiels, une action sommaire et sans vie pourront lui déplaire, un instant le choquer. Il n'en souffrira pas, comme un ouvrier devant du travail mal fait. Il n'en éprouvera pas de répugnance, de colère et de honte. Il ne se sentira pas menacé, insulté, dans son bien, dans sa foi. Il n'aura pas à tirer vengeance d'une mauvaise action qui le lèse... J'oserai le dire à présent : M. Blum n'aime pas le théâtre. Il y vient avec les autres spectateurs. Il en parle avec goût et sans passion. C'est pour lui le divertissement de pensées plus urgentes, le délas- sement d'une tâche plus grave. Et le voici parmi nous, non comme un soldat, mais comme ces " envoyés " qui se mêlent aux combats sans y payer de leur personne.

Pour connaître M. Blum, il faudra l'attirer sur un autre terrain ; pour qu'il réagisse ouvertement, pour qu'il s'émeuve et s'échauffe, il faut qu'un autre aiguillon le touche. Nonchalant de s'engager à fond quand, seule, la valeur esthétique d'un

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ouvrage est en question, nous le verrons donner toute sa réserve, découvrir toutes ses ressources, faire emploi le plus subtil, le plus brillant, le plus décisif de sa finesse, de sa logique et de son éloquence, s'il s'agit de combattre ou de faire triom- pher une conviction morale ou sociale. D'autant que cette double préoccupation, morale et sociale, " se manifestait chaque jour plus fortement " dans l'œuvre de Jules Renard, M. Blum déplorera plus amèrement, comme une perte irréparable, la mort du grand écrivain. A ses yeux La Bigote est un chef d'oeuvre parce que "jamais M. Jules Renard n'avait traité un sujet si ample, si riche de contenu, inclinant à des réflexions ou à des conclusions si graves ", parce que la pièce aborde une " ques- tion " périlleuse et difficile, et qu'il faut lui recon- naître " la valeur d'un acte ". Déjà M. Blum accor- dait de la "considération" au théâtre de M. Brieux, en faveur de 1' " utilité " de ses thèses. Et je remar- querai enfin que, dans le présent recueil, si les études sur Jules Renard, Henri Lavedan et Tristan Bernard, par exemple, semblent excellentes, l'ar- ticle sur Paul Bourget, à propos de La Barricade, l'emporte de loin sur les autres. Il est admirable d'entrain, de mouvement, de vigueur, de franchise et de précision. Là, un sentiment profond, authen- tique, une conviction vivante ouvrent les yeux du critique et décident son jugement, le guident, l'entraînent, le forcent non seulement à ruiner les

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théories de M. Bourget, mais encore à dénoncer, par des raisons techniques, l'infirmité de son drame. Je ne pense pas avoir desservi M. Léon Blum en fixant la nature et la qualité de ses sympathies, en le montrant susceptible d'affabilité envers les individus, capable d'un solide attachement aux idées. On m'excusera d'insister une fois encore sur ce point : que, dominé par des questions de personnes ou des questions de principes, dévoué à ses convictions ou à ses amis, ce rare esprit est surtout fait pour accueillir des vérités de parti.

Jacques Copeau.

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POEMES



I


Chhre ombrey nî’ avex-vous enfin rejointe ici ?. . .
U épine rose en fleurs et le flottant cytise^
Dans rite silencieux que V orage pâlit
Sous le marronnier rond cherchent en vain la brise^
Et mon cœur haletant vous supplie et se brise. . .

U orage est comme un dieu de feu dont chaque pas
Brûle les sentiers blancs bordés d"* hortensias
Ou voici que J* attends frémissante et soumise.
Et mon coeur haletant vous supplie et se brise !. . .

Ah ! chère ombre, venez. ! Pour ceux que vous aimiez
Vous avez eu, vivant, de si belles paroles !
Maintenant c’est mon tour, et dorage qui vole
Est moins impétueux, pressant et inquiet
Que ma prière à vous afin que vous veniez !

Un goût de cendre amère et les parfums mêlés
Des roses d’autrefois s’irritent sur ma bouche.

22 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et dans mes deux mains videsj la brise de Vètè N^a mis que la douceur éperdue et farouche Du passage enivrant d^un oiseau caressé Qui retourne y en volant^ de P ombre à la clarté.

��Moi^ je reste dans P ombre ; auprès des cyprès noirs Je suis comme un jet deau qui monte dans le soir Et retombe sur soi purement éternel. Et dont le long sanglot funèbre est un appel.

��Ah ! chère ombre, venez ! qu'une douleur divine Renverse tout mon cœur d^un coup dans ma poitrine Comme une coupe lourde et pleine jusqii au bord Qui restera gisante, après, jusqu'à la mort.

��Que le parfum en coule sous la porte de bronze Comme un ruisseau de pourpre et de fidélité Et qu'il baigne tes pieds si, de Poutre côté Tu t'approches un peu et me parles, chère ombre !

��Mai 1910.

�� � PoiMES ^3

II

Le jonc flottant de ma pensie^ U abeille morte du désir, V humble fontaine débordée Où dérive le souvenir ; La colombe de mon amour Blanche et dorée comme une perle Et la rose qui chaque jour Ensanglante sa tige frêle ; Vhirondelle de mon ardeur Sombre et rapide comme un cri, La coupe vide de mon cceur

Que Peau du ciel, seule, remplit ; La douleur que je tiens captive En la baisant entre mes doigts

Etroitement serrée, visible

Seulement pour mes yeux à moi,

La chambre fraîche où F heure obscure

Se glisse auprès du blanc midi

Portant Fodeur de la verdure

Et U silence indéfini. . .

Le silence, ah ! le pur silence.

Parfumé comme un beau linceul,

Oùj^ai roulé sans espérances

Mon âme en fleur, avec ses feuilles ;

��Tout cela, chère ombre éternelle. Je rapporte à ton clair tombeau ;

�� � 24 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ma vie en y brisant son aile^ Parmi les jaunes asphodèles^ T laissa son duvet d oiseau.

��Chère omhre^ écoute la colombe Blanche et dorée de mon amour^ Et vois, comme une perle, a r ombre Rouler mon âme au jour le jour ! —

��Juin.

�� � POÈMES 25

III

O bonheur de rétê, assis dans le jardin Entre les gazons verts qui dorment. Bonheur silencieux, pensif et souverain. Tu ni' attendais ici où la douceur foisonne Avec les hauts feuillages et V odeur du matin !

Salut à toi, fraîcheur de Pair, source d*azur Qui d^un bandeau flottant couronne ma détresse Comme aux tempes blessées une longue caresse. Salut à toi, bonheur, visage triste et pur Du vieil amour ensevelissant la jeunesse !

Voici les temps venus ou Pâme d^ une femme Se délivre et remonte en son courbe destin Comme une branche amère que pliait dans sa main La vie au dur sourire avec des yeux de flamme.

Voici que la mort même sème des fleurs divines Sur le sol âpre et nu, de souvenirs jonché. Et que le rossignol invisible des cimes Dans les midis de feu, encor, semble chanter !

Voici, voici le jour oti P immensité même N^est pas plus vaste, ô mort ! que le cri de mon coeur. Et des torrents divins de profonde douceur Coulent d^en haut pour cette coupe creuse et pleine.

�� � 26 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

O parfum de la mort aux yeux de violette^ Mon âme ensevelie en toi gravit le jour^ Gravit la nuit et l^ ombre et le temps^ et se jette ^ Par delà le nèanty au giron de V amour !

�� � POÈMES 27

IV

Voyageur au pays de Pombrey Voyageur !

Je ne t'ai pas offert dans mes mains Veau profonde^

Et je rCai pas versé comme une bonne odeur

Tout mon amour pareil au sang frais des colombes ;

Et quand tu t^en allais^ mortellement navréy

Gravey muet et seul vers une étroite tombe,

O voyageur glacé, je ne t'ai pas donné

La brûlante douceur dont mon âme succombe

Quand d^un vain cri ma bouche essaie à te nommer !

Le savais-tu pourtant. Ombre désespérée

Qu*en mon cceur dormirait ta cendre parfumée

Comme un nid sur la mer immense — et que Vazur

De ion pays doré, inaltérable et pur.

Serait auprès de ta mémoire de lumière

Dans mon âme, moins beau cpiun chemin de poussière /,.,

Savais-tu que sur ton silencieux visage

Les grands pins ombrageants verseraient, solennels.

Avec le bruit des mers et les chansons du ciel.

Mes sanglots lourds pressés comme des eaux d'orage ?...

J'étais si loin de toi. Bien aimé, que mes mains N'essayaient même plus de se tendre soudain Quand du seuil de mes jours je te voyais passer Et que tes yeux vers moi ne s'étaient pas levés. . .

�� � 28 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et pourtant ma douleur ^ comme une ruche pleine S^ emplissant de parfums^ de dards et de miel roux^ N^ avait point de repos et ne prenait haleine Que si le désespoir^ me brisant les genoux^ De son aile cinglante et de sa rude étreinte Etouffait sur ma bouche un cri morne et jaloux !

��Maintenant c^est la paix suave^ amere et belle Qui sous les pins d^azur se couche auprès de toiy Et dans mon âme où brille une jaune asphodèle^ Une mort souveraine et triste comme un roi Cueille chaque matin cette étoile nouvelle.

��Voyageur au pays de Vomhre^ o Voyageur ! Voici que je répands sur ta tombe mon cœur Comme un torrent de neige ou la noire hirondelle S'est noyée en buvant Veau qui venait du ciel ! —

Juillet 1910.

Jean Dominique.

�� � 29

��SUR LE " TRISTAN ET ISOLDE DE WAGNER

��Monstrueux chef-d'œuvre ! J'y entre comme dans la nuit noire et bleue. Les formes autour de moi deviennent fantastiques ; je ne les reconnais plus. Elles ressemblent à des arbres plongés dans le courant des ténèbres. Cependant je n'ai d'autre ressource que d'attendre le jour.

Il n'y a pas d'oeuvre plus dépourvue d'espoir que Tristan ; car le désir est le contraire de l'espoir. A chaque mesure et dès la première le désir. D'abord il se traduit par cette sorte de continuité basse, par cette tenue de la mélodie pareille à la longueur des sens. Il dure sans pause ni pitié : de là la sifflante persistance de la phrase musicale ; elle semble portée par je ne sais quel souffle aride et inapaisable. Elle est faite de flammes soumises, alliciantes, mais qui gardent la violence attachée du feu. Le thème du Regard^ avec sa souplesse qui ne lâche pas, est interminable comme la demande du désir, chargée d'une accusation infinie. Il monte élastique et suivi, il est l'humble et exigeante

�� � 30 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

prière du corps, il file sans fatigue son implora- tion séduisante.

En même temps une mollesse, une épaisseur où s'amortissent les sons. Sur toute la musique de Tristan plane un étouffant nuage. Au premier acte ce n'est qu'une lourdeur vague qui se pose sur les résonnances. Les traits rapides de la Délivrance par la mort, brusquement échappés vers le milieu du prélude, retentissent dans le silence, sourd comme le sang, de la sensualité. — Au deuxième acte le nuage devient presque matériel. Sur le chant l'orchestre roule de chaudes ténèbres ; ses éclats mêmes se font muets comme les remous de l'air brûlant et comme les explosions de la nuit. Il traduit par là l'informe suspens du désir, son bourdonnement autour de l'âme ainsi qu'une brume sombre. Les grandes délices de l'har- monie, les murmures du ruisseau avec la chasse lointaine mélangés, tourbillonnent bas et perdus, semblables à des souvenirs dans un cerveau qui ne s'entend pas. Des phrases, qui seraient bruissantes d'échos, se taisent sous le manteau d'une ardeur obscure ; la langueur descend sur elles comme l'averse d'un silence plein de pulsations.

Parmi cet étouffement les voix montent sans relâche, travaillées par l'effort de la volupté. Elles commencent dans une sorte de délire sourd ; elles semblent avoir à soulever toutes les ténèbres ; elles s'arrachent à l'ensevelissement ; elles grandis-

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sent avec un malaise immense. Elles sont une in- vocation qui prend au bas de l'âme ; elles naissent comme une parole si sombre qu'elle nous était à nous-mêmes inconnue. Quand il touche les mornes limites de la sensualité, l'être, égaré, ne trouve plus à donner que sa mort : la mort en lui devient une sorte de sentiment démesuré, informe comme l'ombre et qu'il essaie pourtant de saisir et de présenter. La mélodie entreprend cette offrande formidable, elle bénit la dissolution avec une solennité violente, elle s'élève ainsi qu'une prière noire, elle est l'évasion des grandes eaux funèbres cachées au fond du cœur. — Comme elle ne par- vient pas à embrasser la mort, elle se recommence sans trêve ; elle semble puiser en elle-même un don qui toujours se dissipe. La volonté qui la porte ne cesse de faiblir et toujours retombe à l'océan des sens. Sitôt qu'elle s'est haussée, elle fléchit jusqu'à se reprendre. Elle est formée de longues phrases ascendantes que couronne l'éva- nouissement. — A ses défaites elle met une lenteur infinie et se répand en extases renonçantes. Renie- ment de toute espérance, bas amour de la perdition. L'élan de la mélodie s'achève par les transports accablés et interminables du détachement. Elle s'abandonne soudain, elle s'emplit d'un vaste déses- poir ravi, d'une débordante détresse, d'un apaise- ment épouvantable.

A tant de respirantes voluptés silence, le troî-

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sième acte s'ouvre dans la solitude. Il est vide comme la mer. Caréol, vieille demeure dont les murs sont gris ! Rocs battus d'écume de l'antique rive féodale ! L'océan, tourmenté et silencieux, s'étend pareil à l'oubli. C'est ici que viennent mourir les preux. L'héroïsme wagnérien, à qui nous connaissions le visage d'un guerrier surgissant au milieu des trompettes levées, reparaît sur le seuil de Caréol ; mais il est courbé comme un vieillard sous une lassitude navrante ; il est une forteresse démantelée ; il ne sait plus que rêver avec désolation. O mémoire de Tristan ! O réveil des blessures ! O plaintives enfances ! L'immensité du désir maintenant se verse dans le regret. Cette mélodie du pâtre, qui revient accompagner les souvenirs du héros, c'est le sentiment d'une desti- née perdue, c'est le déchirement de l'amour qui voit sa vanité. Le passé est plein de mort ; de sa voix naïve il chante ses anciennes déroutes ; il parle de funérailles d'autrefois en ce pays de mer où personne n'aborda jamais ; c'est la musique de l'histoire inconnue. Et maintenant il n'y a plus d'espoir qu'en la mort.

Soudain la voici qui se laisse pressentir. Par un dernier assaut de la volupté la voici presque attein- te ; elle va ne plus se refuser. La musique peu à peu se soulève, haletante. Elle est comme une pensée cherchée toute là vie et qui se fait de plus en plus prochaine, comme les battements de

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plus en plus instant de la mémoire et comme la délivrance de découvrir enfin ténébreuse, infinie, chargée de mort et de joie la parole tant désirée. Les dernières mesures de Tristan expriment le déploiement immense du désespoir. Jamais il n'y eut avènement plus sombre, plus triomphale entrée dans le néant.

La musique de Tristan^ aussi longtemps qu'elle dure, occupe mon corps ainsi qu'une flamme noire, elle le rend transparent aux ondes mortelles qui errent à l'entour , elle le traverse comme la des- truction.

Jacques Rivière.

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��ISABELLE

��Gérard Lacase, chez qui nous nous retrouvâmes au mois d'Août 189., nous mena Francis Jammes et moi visiter le château de la Quartfourche dont il ne restera bientôt plus que des ruines, et son grand parc délaissé où l'été fastueux s'éployait à l'aventure. Rien plus n'en défendait l'entrée : le fossé à demi comblé, la haie crevée, ni la grille descellée qui céda de travers à notre premier coup d'épaule. Plus d'allées ; sur les pelouses débordées quelques vaches pâturaient librement l'herbe surabondante et folle : d'autres cherchaient le frais au creux des massifs éventrés ; à peine distinguait-on de ci de là, parmi la profusion sauvage, quelque fleur ou quelque feuillage insolite, patient reste des anciennes cultures, presque étouffé déjà par les espèces plus communes. Nous suivions Gérard sans parler, oppressés par la beauté du lieu, de la saison, de l'heure, et parce que nous sentions aussi tout ce que cette exces- sive opulence pouvait cacher d'abandon et de deuil. Nous parvînmes devant le perron du château, dont les premières marches étaient noyées dans l'herbe, celles d'en haut disjointes et brisées ; mais, devant les portes-fenêtres du salon, les volets résistants nous arrêtèrent. C'est par un soupirail de la cour que, nous glissant comme des voleurs, nous entrâmes ; un escalier montait aux cuisines ; aucune porte intérieure n'était close... Nous avancions de pièce

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en pièce, précautionneusement car le plancher par en- droits fléchissait et faisait mine de se rompre ; étouffant nos pas, non que quelqu'un pût être là pour les entendre, mais dans le grand silence de cette maison vide, le bruit de notre présence retentissait indécemment, nous eflFrayait presque. Aux fenêtres du rez-de-chaussée plusieurs car- reaux manquaient ; entre les lames des contrevents un bignonia poussait vers la salle à manger, dans la pénombre, d'énormes tiges blanches et molles.

Gérard nous avait quittés ; nous pensâmes qu'il pré- ferait revoir seul ces lieux dont il avait connu les hôtes et nous continuâmes sans lui notre visite. Sans doute nous avait-il précédés au premier étage, à travers la désolation des chambres nues ; dans l'une d'elles une branche de buis pendait encore au mur, retenue à une sorte d'agrafe par une faveur décolorée ; il me parut qu'elle balançait faiblement au bout de son lien, et je me persuadai que Gérard en passant venait d'en détacher une ramille.

Nous le retrouvâmes au second étage, près de la fenêtre dévitrée d'un corridor par laquelle on avait ramené vers l'intérieur une corde tombant du dehors ; c'était la corde d'une cloche, et je l 'allais tirer doucement, quand brusque- ment je me sentis saisir le bras par Gérard ; son geste, au contraire d'arrêter le mien, l'amplifia : soudain retentit un glas rauque, si près de nous, si brutal, qu'il nous fit péniblement tressaillir ; puis, lorsqu'il semblait déjà que se fût refermé le silence, deux notes pures tombèrent encore, espacées, déjà lointaines. Je m'étais retourné vers Gérard et je vis que ses lèvres tremblaient.

— Allons-nous en, fit-il. J'ai besoin de respirer un autre air.

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Sitôt dehors il s'excusa de ne pouvoir nous accompa- gner : il connaissait quelqu'un dans les environs, dont il voulait aller prendre des nouvelles. Comprenant au ton de sa voix qu'il serait indiscret de le suivre, nous rentrâmes seuls, Jammes et moi à La R. où Gérard nous rejoignit dans la soirée.

— Cher ami, lui dit bientôt Jammes, apprenez que je suis résolu à ne plus raconter la moindre histoire, que vous ne nous ayez sorti celle qu'on voit qui vous tient au cœur.

Or les récits de Jammes faisaient les délices de nos veillées.

— Je vous raconterais volontiers le roman dont la maison que vous vîtes tantôt fut le théâtre, commença Gérard, mais outre que je ne sus le découvrir, ou le recon- stituer qu'en partie, je crains de ne pouvoir apporter quelque ordre dans mon récit qu'en dépouillant chaque événement de l'attrait énigmatique dont ma curiosité le revêtait naguère...

— Apportez à votre récit tout le désordre qu'il vous plaira, reprit Jammes.

— Pourquoi chercher à recomposer les faits selon leur ordre chronologique, dis-je ; que ne nous les présentez-vous comme vous les avez découverts ?

— Vous permettrez alors que je parle beaucoup de moi, dit Gérard.

— Chacun-de nous fait-il jamais rien d'autre ! repartit Jammes.

C'est le récit de Gérard que voici.

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I

J'ai presque peine à comprendre aujourd'hui l'impatience qui m'élançait alors vers la vie. A vingt-cinq ans je n'en connaissais rien à peu près, que par les livres ; et c'est pourquoi sans doute je me croyais romancier ; car j'ignorais encore avec quelle malignité les événements dérobent à nos yeux le côté par où ils nous intéresseraient davantage, et combien peu de prise ils offrent à qui ne sait pas les forcer.

Je préparais alors, en vue de mon agrégation, une thèse sur la chronologie des sermons de Bossuet ; non que je fusse particulièrement attiré par l'éloquence de la chaire : j'avais choisi ce sujet par révérence pour mon vieux maître, Albert Desnos, dont l'importante " Vie de Bossuet " ache- vait précisément de paraître. Aussitôt qu'il connut mon projet d'études, M. Desnos s'ofirit à m'en faciliter les abords. Un de ses plus anciens amis. Benjamin Floche, membre correspondant de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, possédait divers documents qui sans doute pourraient me servir ; en particulier une Bible couverte d'annotations de la main même de Bossuet. M. Floche s'était retiré depuis une quinzaine d'années à la Quart- fourche, qu'on appelait plus communément : le Carrefour, propriété de famille aux environs de Pont-l'Evêque, dont il ne bougeait plus, où il se ferait un plaisir de me recevoir et de mettre à ma disposition ses papiers, sa bibliothèque et son érudition que M. Desnos me disait être inépuisable. Entre M. Desnos et M. Floche des lettres furent échangées. Les documents s'annoncèrent plus nombreux que ne me l'avait d'abord fait espérer mon maître ; il ne

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fut bientôt plus question d'une simple visite : c'est un séjour au château de la Quartfourche que, sur la recommandation de M. Desnos, l'amabilité de M. Floche me proposait. Bien que sans enfants M. et Madame Floche n'y vivaient pas seuls : quelques mots inconsidérés de M. Desnos et dont mon imagination s'empara, me firent espérer de trouver là-bas une société avenante, qui tout aussitôt m'attira plus que les documents poudreux du Grand Siècle ; déjà ma thèse n'était plus qu'un prétexte ; j'entrais dans ce château non plus en scolar, mais en Nejdanof, en Valmont ; déjà je le peuplais d'aventures. La Quartfourche ! je répétais ce nom mystérieux : c'est ici, pensais-je, qu'Hercule hésite... Je sais de reste ce qui l'attend sur le sentier de la vertu ; mais l'autre route ?. .. l'autre route...

Vers le milieu de Septembre, je rassemblai le meilleur de ma modeste garde-robe, renouvelai mon jeu de cravates, et partis.

Quand j'arrivai à la station du Breuil-Blangy, entre Pont l'Evêque et Lisieux, la nuit était à peu près close. J'étais seul à descendre du train. Une sorte de paysan en livrée vint à ma rencontre, prit ma valise et m'escorta vers la voiture qui stationnait de l'autre côté de la gare. L'aspect du cheval et de la voiture coupa l'essor de mon imagination; on ne pouvait rêver rien de plus minable. Le paysan-cocher repartit pour dégager la malle que j'avais enregistrée ; sous son poids les ressorts de la calèche fléchirent. A l'intérieur, une odeur de poulailler suffo- cante.... Je voulus baisser la vitre de la portière, mais la poignée de cuir me resta dans la main. Il avait plu dans la journée ; la route était tirante ; au bas de la première

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côte, une pièce du harnais céda. Le cocher sortit de dessous son siège un bout de corde et se mit en posture de rafistoler le trait. J'avais mis pied à terre et m'ofiris à tenir la lanterne qu'il venait d'allumer ; je pus voir que la livrée du pauvre homme, non plus que le harnache- ment, n'en était pas à son premier rapiéçage.

— Le cuir est un peu vieux, hasardai-je.

Il me regarda comme si je lui avais dit une injure, et presque brutalement :

— Dites donc : c'est tout d'mêmc heureux qu'on ait pu venir vous chercher.

— Il y a loin, d'ici le château ? question nai-je de ma voix la plus douce. Il ne répondit pas directement, mais :

— Pour sûr qu'on n'fait pas l'trajet tous les jours ! — Puis au bout d'un instant : — V'ià ptêt'ben six mois qu'elle n'est pas sortie, la calèche....

— Ah !... Vos maîtres ne se promènent pas souvent ? repris-je par un effort désespéré d'amorcer la conversation.

— Vous pensez ! Si l'on n'a pas aut'chose à faire !

Le désordre était réparé : d'un geste il m'invita à remonter dans la voiture, qui repartit.

Le cheval peinait aux montées, trébuchait aux des- centes et tricotait affreusement en terrain plat ; parfois, tout inopinément, il stoppait. — Du train dont nous allons, pensais-je, nous arriverons au Carrefour longtemps après que mes hôtes se seront levés de table ; et même (nouvel arrêt du cheval) après qu'ils se seront couchés. J'avais grand faim ; ma bonne humeur tournait à l'aigre. J'essayai de regarder le pays : sans que je m'en fusse aperçu, la voiture avait quitté la grand'route et s'était engagée dans une route plus étroite et beaucoup moins

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bien entretenue ; les lanternes n'éclairaient de droite et de gauche qu'une haie continue, touffue et haute ; elle sem- blait nous entourer, barrer la route, s'ouvrir devant nous à l'instant de notre passage, puis, aussitôt après, se refermer. Au bas d'une montée plus raide, la voiture s'arrêta de nouveau. Le cocher vint à la portière et l'ouvrit, puis, sans façons :

— Si Monsieur voulait bien descendre. La côte est un peu dure pour le cheval. — Et lui-même fit la montée en tenant par la bride la haridelle, A mi-côte il se retourna vers moi, qui marchais en arrière :

— On est bientôt rendu, dit-il sur un ton radouci. Tenez : voilà le parc. Et je distinguai devant nous, en- combrant le ciel découvert, une sombre masse d'arbres. C'était une avenue de grands hêtres, sous laquelle enfin nous entrâmes, et où nous rejoignîmes la première route que nous avions quittée. Le cocher m'invita à remonter dans la voiture, qui parvint bientôt à la grille, par où nous pénétrâmes dans le jardin.

Il faisait trop sombre pour que je pusse rien distinguer de la façade du château ; la voiture me déposa devant un perron de trois marches, que je gravis, un peu ébloui par le flambeau qu'une femme sans âge, sans grâce, épaisse et médiocrement vêtue tenait à la main et dont elle rabattait vers moi la lumière. Elle me fit un salut un peu sec. Je m'inclinai devant elle, incertain...

— Madame Floche, sans doute ?...

— Mademoiselle Verdure simplement. Monsieur et Madame Floche sont couchés. Ils vous prient d'excuser s'ils ne sont pas là pour vous recevoir ; mais on dîne de bonne heure ici.

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— Vous-même, Mademoiselle, je vous aurai fait veiller bien tard.

— Oh ! moi, j'y suis faite, dit-elle sans se retourner. Elle m'avait précédé dans le vestibule. — Vous serez peut-être content de prendre quelque chose ?

— Ma foi, je vous avoue que je n'ai pas dîné.

Elle me fit entrer dans une vaste salle à manger où se trouvait préparé un médianoche confortable.

— A cette heure, le fourneau est éteint ; et à la campagne il faut se contenter de ce que l'on trouve.

— Mais tout cela m'a l'air excellent, dis-je en m'atta- blant devant un plat de viande froide. Elle s'assit de biais sur une autre chaise près de la porte, et, pendant tout le temps que je mangeais, resta les yeux baissés, les mains croisées sur les genoux, délibérément subalterne. A plusieurs reprises, comme la morne conversation retom- bait, je m'excusai de la retenir ; mais elle me donna à entendre qu'elle attendait que j'eusse fini pour desservir :

— Et votre chambre, comment feriez-vous pour la trouver tout seul ?...

Je dépêchais et mettais bouchées doubles lorsque la porte du vestibule s'ouvrit : un abbé entra, à cheveux gris, de figure rude mais agréable. Il vint à moi la main tendue :

— Je ne voulais pas remettre à demain le plaisir de saluer notre hôte. Je ne suis pas descendu plus tôt parce que je savais que vous causiez avec Mademoiselle Olympe Verdure, dit-il, en tournant vers elle un sourire qui pouvait être malicieux, cependant qu'elle pinçait les lèvres et faisait visage de bois : — Mais à présent que vous avez achevé de manger, continua-t-il tandis que je

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me levais de table, nous allons laisser Mademoiselle Olympe remettre ici un peu d'ordre ; elle trouvera plus décent, je le présume, de laisser un homme accompagner Monsieur Lacase jusqu'à sa chambre à coucher, et de résigner ici ces fonctions.

Il s'inclina cérémonieusement devant Mademoiselle Verdure, qui lui fit une révérence écourtée.

— Oh ! je résigne ; je résigne. . . Monsieur l'abbé, devant vous, vous le savez, je résigne toujours... Puis revenant à nous brusquement : — Vous alliez me faire oublier de demander à Monsieur Lacase ce qu'il prend à son premier déjeûner.

— Mais, ce que vous voudrez. Mademoiselle. . . Que prend-on d'ordinaire ici ?

— De tout. On prépare du thé pour ces dames, du café pour Monsieur Floche, un potage pour Monsieur l'abbé, et du racahout pour Monsieur Casimir.

— Et vous, Mademoiselle, vous ne prenez rien ?

— Oh ! moi, du café au lait, simplement.

— Si vous le permettez, je prendrai du café au lait avec vous.

— Eh ! eh ! tenez-vous bien. Mademoiselle Verdure, dit l'abbé en me prenant par le bras — Monsieur Lacase m'a tout l'air de vous faire la cour !

Elle haussa les épaules, puis me fit un rapide salut, tandis que l'abbé m'entraînait.

Ma chambre était au premier étage, presque à l'extré- mité d'un couloir.

— C'est ici, dit l'abbé en ouvrant la porte d'une pièce spacieuse qu'illuminait un grand brasier. — Dieu me

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pardonne ! on vous a fait du feu !... Vous vous en seriez peut-être bien passé. . . Il est vrai que les nuits de ce pays sont humides, et la saison, cette année, est anormalement pluvieuse. . .

Il s'était approché du foyer vers lequel il tendit ses larges paumes tout en écartant le visage, comme un dévot qui repousse la tentation. Il semblait disposé à causer plutôt qu'à me laisser dormir.

— Oui, commença-t-il, en avisant ma malle et mon sac de nuit, — Gratien vous a monté vos colis.

— Gratien, c'est le cocher qui m'a conduit ? deman- dai-je.

— Et c'est aussi le jardinier ; car ses fonctions de cocher ne l'occupent guère.

— Il m'a dit en effet que la calèche ne sortait pas souvent.

— Chaque fois qu'elle sort c'est un événement histo- rique. D'ailleurs Monsieur de Saint-Auréol n'a depuis longtemps plus d'écurie ; dans les grandes occasions, comme ce soir, on emprunte le cheval du fermier.

— Monsieur de Saint-Auréol ? répétais-je, surpris.

— Oui, dit-il, je sais que c'est Monsieur Floche que vous venez voir ; mais la Quartfourche appartient à son beau-frère. Demain vous aurez l'honneur d'être présenté à Monsieur et à Madame de Saint Auréol.

— Et qui est Monsieur Casimir? dont je ne sais qu'une chose, c'est qu'il prend du racahout le matin.

— Leur petit-fils et mon élève. Dieu me permet de IMnstuire depuis trois ans. — Il avait dit ces mots en fermant les yeux et avec une componction modeste, comme s'il s'était agi d'un prince du sang.

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— Ses parents ne sont pas ici ? demandai-je.

— En voyage. — Il serra les lèvres fortement puis reprit aussitôt :

— Je sais, Monsieur, quelles nobles et saintes études vous amènent...

— Oh ! ne vous exagérez pas leur sainteté, inter- rompis-je aussitôt en riant, c'est en historien seulement qu'elles m'occupent.

— N'importe, fit-il, écartant de la main toute pensée désobligeante ; l'histoire a bien aussi ses droits. Vous trouverez en Monsieur Floche le plus aimable et le plus sûr des guides.

— C'est ce que m'affirmait mon maître, Monsieur Desnos.

— Ah ! Vous êtes élève d'Albert Desnos ? — Il serra les lèvres de nouveau. J'eus l'imprudence de demander :

— Vous avez suivi de ses cours ?

— Non ! fit-il rudement. Ce que je sais de lui m'a mis en garde... C'est un aventurier de la pensée. A votre âge on est assez facilement séduit par ce qui sort de l'ordinaire... — Et, comme je ne répondais rien : — Ses théories ont d'abord pris quelque ascendant sur la jeunesse; mais on en revient déjà, m'a-t-on dit.

J'étais beaucoup moins désireux de discuter que de dormir. Voyant qu'il n'obtiendrait pas de réplique :

— Monsieur Floche vous sera de conseil plus tran- quille, reprit-il ; puis, devant un bâillement que je ne dissimulai point :

— Il se fait assez tard ; demain, si vous le permettez, nous trouverons loisir pour reprendre cet entretien. Après ce voyage vous devez être fatigué.

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— Je vous avoue, Monsieur l'abbé, que je croule de sommeil.

Dès qu'il m'eut quitté, je relevai les bûches du foyer, j'ouvris la fenêtre toute grande, repoussant les volets de bois. Un grand souffle obscur et mouillé vint incliner la flamme de ma bougie, que j'éteignis pour contempler la nuit. Ma chambre ouvrait sur le parc, mais non sur le devant de la maison, ainsi que celles du grand couloir qui devaient sans doute jouir d'une vue plus étendue ; mon regard était aussitôt arrêté par des arbres ; au dessus d'eux, à peine restait-il la place d'un peu de ciel où le croissant venait d'apparaître, recouvert par les nuages presque aussitôt. Il avait plu de nouveau ; les branches larmoyaient encore...

— Voici qui n'invite guère à la fête, pensai-je, en refermant fenêtre et volets. Cette minute de contempla- tion m'avait transi, et l'âme encore plus que la chair ; je rabattis les bûches, ranimai le feu, et fus heureux de trouver dans mon lit une cruche d'eau chaude, que sans doute l'attentionnée Mademoiselle Verdure y avait glissée.

Au bout d'un instant je m'avisai que j'avais oublié de mettre à la porte mes chaussures. Je me relevai et sortis un instant sur le couloir ; à l'autre extrémité de la maison, je vis passer Mademoiselle Verdure. Sa chambre était au dessus de la mienne, comme me l'indiqua son pas lourd qui, peu de temps après, commença d'ébranler le plafond. Plus il se fit un grand silence et tandis que je plongeais dans le sommeil, la maison leva l'ancre pour la traversée de la nuit.

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II

Je fus réveillé d'assez bon matin par les bruits de la cuisine dont une porte ouvrait précisément sous ma fenêtre. En poussant mes volets j'eus la joie de voir un ciel à peu près pur ; le jardin, mal ressuyé d'une récente averse, brillait ; l'air était bleuissant. J'allais refermer ma fenêtre, lorsque je vis sortir du potager et accourir vers la cuisine un grand enfant, d'âge incertain, car son visage marquait trois ou quatre ans de plus que son corps ; tout contrefait, il portait de guingois : ses jambes torses lui donnaient une allure extraordinaire : il avançait oblique- ment, ou plutôt procédait par bonds, comme si, à marcher pas à pas, ses pieds eussent dû s'entraver.... C'était évi- demment l'élève de l'abbé, Casimir. Un énorme chien de Terre-Neuve gambadait à ses côtés, sautait de conserve avec lui, lui faisait fête ; l'enfant se défendait tant bien que mal contre sa bousculante exubérance ; mais au moment qu'il allait atteindre la cuisine, culbuté par le chien, soudain je le vis rouler dans la boue. Une mari- torne épaisse s'élança, et tandis qu'elle relevait l'enfant :

— Ah ben ! vous v'ià beau ! Si c'est Dieu permis de s'met' dans des états pareils ! On vous l'a pourtant répété bien des fois d'quitter l'Terno dans la remise !... Allons ! v'nez-vous en par ici qu'on vous essuie....

Elle l'entraîna dans la cuisine. A ce moment j'entendis frapper à ma porte ; une femme de chambre m'apportait de l'eau chaude pour ma toilette. Un quart d'heure après, la cloche sonna pour le déjeûner.

Comme j'entrais dans la salle à manger :

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— Madame Floche, je crois que voici notre aimable hôte, dit l'abbé en s'avançant à ma rencontre.

Madame Floche s'était levée de sa chaise, mais ne paraissait pas plus grande debout qu'assise ; je m'inclinai profondément devant elle ; elle m'honora d'un petit plongeon brusque ; elle avait dû recevoir à un certain âge, quelque formidable événement sur la tête ; celle-ci en était restée irrémédiablement enfoncée entre les épaules ; et même un peu de travers. Monsieur Floche s'était mis tout à côté d'elle pour me tendre la main. Les deux petits vieux étaient exactement de même taille, de même habit, paraissaient de même âge, de même chair.... Durant quelques instants nous échangeâmes des compli- ments vagues, parlant tous les trois à la fois. Puis, il y eut un noble silence, et Mademoiselle Verdure arriva portant la théière.

— Mademoiselle Olympe, dit enfin Madame Floche, qui, ne pouvant tourner la tête, s'adressait à vous de tout le buste — Mademoiselle Olympe, notre amie, s'in- quiétait beaucoup de savoir si vous aviez bien dormi et si le lit était à votre convenance.

Je protestai que j'y avais reposé on ne pouvait mieux et que la cruche chaude que j'y avais trouvée en me couchant m'avait fait tout le bien du monde.

Mademoiselle Verdure, après m'avoir souhaité le bon- jour, ressortit.

— Et le matin, les bruits de la cuisine ne vous ont pas trop incommodé ?

Je renouvelai mes protestations.

— Il faut vous plaindre, je vous en prie, parce que rien ne serait plus aisé que de vous préparer une autre chambre...

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Monsieur Floche, sans rien dire lui-même, hochait la tête obliquement et, d'un sourire, faisait sien chaque propos de sa femme.

— Je vois bien, dis-je, que la maison est très vaste ; mais je vous certifie que je ne saurais être installé plus agréable- ment.

— Monsieur et Madame Floche, dit l'abbé, se plai- sent à gâter leurs hôtes.

Mademoiselle Olympe apportait sur une assiette des tranches de pain grillé ; elle poussa devant elle le petit stropiat que j'avais vu culbuter tout à l'heure. L'abbé le saisit par le bras :

— Allons, Casimir ! Vous n'êtes plus un bébé ; venez saluer Monsieur Lacase comme un homme. Tendez la main... Regardez en face !... — puis se tournant vers moi comme pour l'excuser : — Nous n'avons pas encore grand usage du monde...

La timidité de l'enfant me gênait :

— C'est votre petit-fils ? demandai-je à Madame Floche, oublieux des renseignements que l'abbé m'avait fournis la veille.

— Notre petit-neveu, répondit-elle ; vous verrez un peu plus tard mon beau-frère et ma sœur, ses grands-parents.

— Il n'osait pas rentrer parce qu'il avait empli de boue ses vêtements en jouant avec Terno, expliqua Mademoi- selle Verdure.

— Drôle de façon de jouer, dis-je, en me tournant aflFablement vers Casimir ; j'étais à la fenêtre quand il vous a culbuté... Il ne vous a pas fait mal ?

— Il faut dire à Monsieur Lacase, expliqua l'abbé à son tour, que l'équilibre n'est pas notre fort...

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Parbleu ! je m'en apercevais de reste, sans qu'il fût nécessaire de me le signaler. Ce grand gaillard d'abbé, aux yeux vairons,me devint brusquement antipathique.L'enfant ne m'avait pas répondu, mais son visage s'était empourpré. Je regrettai ma phrase et qu'il y ait pu sentir quelque allusion à son infirmité. L'abbé, son potage pris, s'était levé de table et arpentait la pièce ; dès qu'il ne parlait plus, il gardait les lèvres si serrées que celle de dessus formait un bourrelet, comme celle des vieillards édentés. Il s'arrêta derrière Casimir, et comme celui-ci vidait son bol :

— Allons! Allons, jeune homme, Avenzoar nous attend ! L'enfant se leva ; tous deux sortirent. Sitôt que le

déjeuner fut achevé, Monsieur Floche me fit signe.

— Venez avec moi dans le jardin, mon jeune hôte, et me donnez des nouvelles du Paris penseur.

La langage de Monsieur Floche fleurissait dès l'aube. Sans trop écouter mes réponses, il me questionna sur Gaston Boissier son ami, et sur plusieurs autres savants que je pouvais avoir eus pour maîtres et avec qui il corres- pondait encore de loin en loin ; il s'informa de mes goûts, de mes études... Je ne lui parlai naturellement pas de mes projets littéraires et ne laissai voir de moi que le sorbon- nien ; puis il entreprit l'histoire de la Quartfourche, dont il n'avait à peu près pas bougé depuis près de quinze ans, l'histoire du parc, du château... ; il réserva pour plus tard l'histoire de la famille qui l'habitait précédemment, mais commença de me raconter comment il se trouvait en possession des manuscrits du XVII™® siècle qui pouvaient intéresser ma thèse... Il marchait à petits pas pressés, ou, plus exactement, il trottinait auprès de moi ; je remarquai qu'il portait son pantalon si bas que la fourche en restait

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à mi-cuisse ; sur le devant du pied, l'étofFe retombait en nombreux plis, mais par derrière restait au dessus de la chaussure, suspendue à l'aide de je ne sais quel artifice ; je ne l'écoutais plus que d'une oreille distraite, l'esprit engourdi par la molle tiédeur de l'air et par une sorte de torpeur végétale. En suivant une allée de très hauts mar- ronniers qui formaient voûte au dessus de nos têtes, nous étions parvenus presque à l'extrémité du parc. Là, protégé contre le soleil par un buisson d'arbres-à-plumes, se trou- vait un banc où Monsieur Floche m'invita à m'asseoir. Puis tout-à-coup :

— L'abbé Santal vousa-t-il dit que mon beau-frère est un peu ?... Il n'acheva pas, mais se toucha le front de l'index.

Je fus trop interloqué pour pouvoir trouver rien à répondre. Il continua :

— Oui, le baron de Saint-Auréol, mon beau-frère ; l'abbé ne vous l'a peut-être pas dit plus qu'à moi... mais je sais néanmoins qu'il le pense ; et je le pense aussi... Et de moi, l'abbé ne vous a pas dit que j'étais un peu?...

— Oh ! Monsieur Floche, comment pouvez-vous croire ?...

— Mais, mon jeune ami, dit-il en me tapant familière- ment sur la main, je trouverais cela tout naturel. Que voulez-vous ? nous avons pris ici des habitudes, à nous enfermer loin du monde un peu... en dehors de la circu- lation. Rien n'apporte ici de... diversion ; comment dirais- je ?... oui. Vous êtes bien aimable d'être venu nous voir — et comme j'essayais un geste : — je le répète : bien aimable, et je le récrirai ce soir à mon excellent ami Des- nos ; mais vous vous aviseriez de me raconter ce qui vous tient au coeur, les questions qui vous troublent, les pro-

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blêmes qui vous intéressent... je suis sûr que je ne vous comprendrais pas.

Que pouvais-je répondre ? Du bout de ma canne je grattais le sable...

— Voyez-vous, reprit-il, ici nous avons un peu perdu le contact. Mais non, mais non, ne protestez donc pas ; c'est inutile. Le baron est sourd comme une calebasse ; mais il est si coquet qu'il tient surtout à ne pas le paraître ; il feint d'entendre plutôt que de faire hausser la voix. Pour moi, quant aux idées du jour, je me fais l'effet d'être tout aussi sourd que lui ; et du reste je ne m*en plains pas. Je ne fais même pas grand effort pour entendre. A fréquen- ter Massillon et Bossuet, j'ai fini par croire que les pro- blèmes qui les tourmentaient sont tout aussi beaux et importants que ceux qui passionnaient ma jeunesse... problèmes que ces grands esprits n'auraient pas pu com- prendre sans doute... non plus que moi je ne puis com- prendre ceux qui vous passionnent aujourd'hui... Alors, si vous le voulez bien, mon futur collègue, vous me parlerez de préférence de vos études, puisque ce sont les miennes également, et vous m'excuserez si je ne vous interroge pas sur les musiciens, les poètes, les orateurs que vous aimez, ni sur la forme de gouvernement que vous croyez la préférable.

Il regarda l'heure à un oignon attaché à un ruban noir :

— Rentrons à présent, dit-il en se levant. Je crois avoir perdu ma journée quand je ne suis pas au travail à dix heures.

Je lui offris mon bras qu'il accepta, et comme, à cause de lui, parfois, je ralentissais ma démarche :

— Pressons ! Pressons ! me disait-il. Les pensées sont

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comme les fleurs, celles qu'on cueille le matin se conser- vent le plus longtemps fraîches.

La bibliothèque de la Quartfourche est composée de deux pièces que sépare un simple rideau ; une, très exiguë et surexhaussée de trois marches, où travaille Monsieur Floche, à une table devant une fenêtre. Aucune vue ; des rameaux d'orme ou d'aulne viennent battre les carreaux ; sur la table, une antique lampe à réservoir, que coiffe un abat -jour de porcelaine vert ; sous la table, une énorme chancelière ; un petit poêle dans un coin ; dans l'autre coin, une seconde table chargée de lexiques ; entre deux, une armoire aménagée en cartonnier. La seconde pièce est vaste ; des livres tapissent le mur jusqu'au plafond ; deux fenêtres ; une grande table au milieu de la pièce.

— C'est ici que vous vous installerez, me dit Monsieur Floche ; — et, comme je me récriais :

— Non, non ; moi, je suis accoutumé au réduit ; à dire vrai, je m'y sens mieux ; il me semble que ma pensée s'y concentre. Occupez la grande table sans vergogne ; et, si vous y tenez, pour que nous ne nous dérangions pas, nous pourrons baisser le rideau.

— Oh ! pas pour moi, protestai-je ; jusqu'à présent, si pour travailler j'avais eu besoin de solitude, je ne....

— Eh bien ! reprit-il en m'interrompant, nous le laisserons donc relevé. J'aurai, pour ma part, grand plaisir à vous apercevoir du coin de l'oeil. (Et, de fait, les jours suivants, je ne levais point la tête de dessus mon travail sans rencontrer le regard du bonhomme, qui me souriait en hochant la tête, ou qui, vite, par crainte de

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m'importuner, détournait les yeux et feignait d'être plongé dans sa lecture.)

Il s'occupa tout aussitôt de mettre à ma facile disposi- tion les livres et les manuscrits qui pouvaient m'instruire; la plupart se trouvaient serrés dans le cartonnier de la petite pièce ; leur nombre et leur importance dépassait tout ce que m'avait annoncé Monsieur Desnos ; il m'allait falloir au moins une semaine pour relever les précieuses indications que j'y trouverais. Enfin il ouvrit, à côté du cartonnier, une très petite armoire et en sortit la fameuse Bible de Bossuet, sur laquelle l'Aigle de Meaux avait inscrit, en regard des versets pris pour textes, les dates des sermons qu'ils avaient inspirés. Je m'étonnai qu'Albert Desnos n'eut pas tiré parti de ces indications dans ses travaux ; mais ce livre n'était tombé que depuis peu entre les mains de M. Floche.

— J'ai bien entrepris, continua-t-il, un mémoire à son sujet ; et je me félicite aujourd'hui de n'en avoir encore donné connaissance à personne, puisqu'il pourra servir à votre thèse en toute nouveauté !

Je me défendis de nouveau :

— Tout le mérite de ma thèse, c'est à votre obligeance que je la devrai. Au moins en accepterez-vous la dédi- cace, Monsieur Floche, comme une faible marque de ma reconnaissance ?

Il sourit un peu tristement :

— Quand on est si près de quitter la terre, on sourit volontiers à tout ce qui promet quelque survie.

Je crus malséant de surenchérir à mon tour.

— A présent, reprit-il, vous allez prendre possession de la bibliothèque, et vous ne vous souviendrez de ma

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présence que si vous avez quelque renseignement à me demander. Emportez les papiers qu'il vous faut... Au revoir !... et comme en descendant les trois marches, je retournais vers lui mon sourire, il agita sa main devant ses yeux : — A tantôt ! —

J'emportai dans la grande pièce les quelques papiers qui devaient faire l'objet de mon premier travail. Sans m'écarter de la table devant laquelle j'étais assis, je pou- vais distinguer Monsieur Floche dans sa portioncule : il s'agita quelques instants ; ouvrant et refermant des tiroirs, sortant des papiers, les rentrant, faisant mine d'homme afifeiré... je soupçonnais en vérité qu'il était fort troublé, sinon gêné par ma présence et que, dans cette vie si rangée le moindre ébranlement risquait de compromettre l'équilibre de la pensée. Enfin il s'installa, plongea jusqu'à mi-jambes dans la chancelière, ne bougea plus...

De mon côté je feignais de m'absorber dans mon travail ; mais j'avais grand' peine à tenir en laisse ma pensée ; et je n'y tâchais même pas. Elle tournait autour de la Quartfourche, ma pensée, comme autour d'un donjon dont il faut découvrir l'entrée. Que je fusse subtil, c'est ce dont il m'importait de me convaincre. Romancier, mon ami, me disais-je, nous allons donc te voir à l'œuvre. Décrire ! Ah, fi ! ce n'est pas de cela qu'il s'agit, mais bien de découvrir la réalité sous l'aspect... En ce court laps de temps qu'il t'est permis de séjourner à la Quart- fourche, si tu laisses passer un geste, un tic sans t'en pouvoir donner bientôt l'explication psychologique, histo- rique et complète, c'est que tu ne sais pas ton métier.

Alors je reportais mes yeux sur Monsieur Floche ; il s'offrait à moi de profil ; je voyais un grand nez mou,

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inexpressif, des sourcils buissonnants, un menton ras sans cesse en mouvement comme pour mâcher une chique!., et je pensais que rien ne rend plus impénétrable un visage que le masque de la bonté.

La cloche du second déjeûner me surprit au milieu de ces réflexions.

m

C'est à ce déjeûner que, sans précaution oratoire, brusquement. Monsieur Floche m'amena en présence du ménage Saint-Auréol. L'abbé du moins, la veille au soir, aurait bien pu m'avertir. Je me souviens d'avoir éprouvé la même stupeur, jadis, quand, pour la première fois, au Jardin des plantes, je fis connaissance avec le phcenicopterui antiquorum ou flamant à spatule. ^ Du baron ou de la baronne je n'aurais su dire lequel était le plus baroque ; ils formaient un couple parfait : tout comme les deux Floche, du reste ; au Muséum on les eût mis sous vitrine l'un contre l'autre sans hésiter ; près des " espèces dispa- rues ". J'éprouvai devant eux d'abord cette sorte d'admi- ration confuse qui, devant les œuvres d'art accompli ou devant les merveilles de la Nature nous laisse aux premiers instants stupides et incapables d'analyse. Ce n'est que lentement que je parvins à décomposer mon impression...

Le baron Narcisse de Saint-Auréol portait culottes courtes, souliers à boucle très apparente, cravate de mousseline et jabot. Une pomme d'Adam, aussi proémi- nente que le menton, sortait de l'échancnu-e du col et se dissimulait de son mieux sous un bouillon de mousseline ;

• Gérard fait erreur : le phœnicopterus antiquorum n'a pas le bec en spatule.

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le menton, au moindre mouvement de la mâchoire faisait un extraordinaire effort pour rejoindre le nez qui, de son côté, y mettait de la complaisance. Un oeil restait hermé- tiquement clos ; l'autre, vers qui remontait le coin de la lèvre et tendaient tous les plis du visage, brillait clair, embusqué derrière la pommette et semblait dire : Atten- tion ! je suis seul, mais rien ne m'échappe.

Madame de Saint-Auréol disparaissait toute dans un flot de fausses dentelles. Tapies au fond des manches frissonnantes, tremblaient ses longues mains, chargées d'énormes bagues. Une sorte de capote en taffetas noir doublé de lambeaux de dentelles blanches enveloppait tout le visage ; sous le menton se nouaient deux brides de taffetas, blanchies par la poudre que le visage effroyable- ment fardé laissait choir. Quand je fus entré, elle se campa devant moi de profil, rejeta la tête en arrière, et, d'une voix de tête assez forte et non infléchie :

— Il y eut un temps, ma sœur, où l'on témoignait au nom de Saint-Auréol plus d'égards....

A qui en avait-elle ? Sans doute tenait-elle à me faire sentir, et à faire sentir à sa sœur, que je n'étais pas ici chez les Floche ; car elle continua, inclinant la tête de côté, minaudière : et levant vers moi sa main droite :

— Le baron et moi, nous sommes heureux. Monsieur, de vous recevoir à notre table.

Je donnai de la lèvre contre une bague, et me relevai du baise-main rougissant, car ma position entre les Saint- Auréol et les Floche s'annonçait gênante. Mais Madame Floche ne semblait avoir prêté aucune attention à la sortie de sa sœur. Quant au baron, sa réalité me parais- sait problématique, bien qu'il fît avec moi l'aimable et le

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sucré. Durant tout mon séjour à la Quartfourche, on ne put le persuader de m'appeler autrement que Monsieur de Las Cases ; ce qui lui permettait d'affirmer qu'il avait beaucoup vu mes parents aux Tuileries... un mien oncle principalement qui faisait avec lui son piquet :

— Ah ! C'était un original ! Chaque fois qu'il abattait atout, il criait très fort : Domino !...

Les propos du baron étaient à peu prés tous de cette en- vergure. A table il n'y avait presque que lui qui parlât; puis, sitôt après 1<" repas, il s'enfermait dans un silence de momie.

Au moment que nous quittions la salle à manger, Madame Floche s'approcha de moi, et, à voix basse :

— Peut-être, Monsieur Lacase sera-t-il assez aimable pour m'accorder un petit entretien ? — Entretien qu'elle ne voulait pas, apparemment, qu'on entendît, car elle commença par m'entraîner du côté du jardin potager, en disant très haut qu'elle voulait me montrer les espaliers.

— C'est au sujet de mon petit neveu, commença-t-elle dès qu'elle fut assurée que l'on ne pouvait nous entendre... Je ne voudrais pas vous paraître critiquer l'enseignement de l'abbé Santal... mais, vous qui plongez aux sources mêmes de l'instruction (ce fut sa phrase) vous pourrez peut-être nous être de bon conseil.

— Parlez, Madame ; mon dévouement vous est acquis.

— Voici : je crains que le sujet de sa thèse, pour un enfant si jeune encore, ne soit un peu spécial.

— Quelle thèse ? fis-je, légèrement inquiet.

— La thèse pour son baccalauréat.

— Ah ! parfaitement, — résolu désormais à ne m'éton- ner plus de rien. — Sur quel sujet ? repris-jc.

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— Voici : Monsieur l'abbé craint que les sujets litté- raires ou proprement philosophiques ne flattent le vague d'un jeune esprit déjà trop enclin à la rêverie... (c'est du moins ce que trouve Monsieur l'abbé). Il a donc poussé Casimir à choisir un sujet d'histoire.

— Mais Madame, voici qui peut très bien se défendre. Et le sujet choisi c'est ?

— Excusez-moi ; j'ai peur d'estropier le nom... : Averrhoès.

— Monsieur l'abbé a sans doute eu ses raisons pour choisir ce sujet, qui, à première vue, peut en eflFet paraître un peu particulier.

— Ils l'ont choisi tous deux ensemble. Quant aux raisons que l'abbé fait valoir, je suis prête à m'y ranger : Ce sujet présente, m'a-t-il dit, un intérêt anecdotique particulièrement propre à fixer l'attention de Casimir, qui est souvent un peu flottante : puis (et il paraît que ces Messieurs les examinateurs attachent à cela la plus grande importance) le sujet n'a jamais été traité.

— Il ne me souvient pas en effet...

— Et naturellement, pour trouver un sujet qui n'ait encore jamais été traité, on est forcé de chercher un peu en dehors des chemins battus.

— Evidemment !

— Seulement, je vais vous avouer ma crainte... mais j'abuse peut-être ?

— Madame, je vous supplie de croire que ma bonne volonté et mon désir de vous servir sont inépuisables.

— Eh bien ! voici : je ne mets pas en doute que Casimir ne soit à même bientôt de passer sa thèse assez brillam- ment, mais je crains que, par désir de spécialiser... par désir

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un peu prématuré... l'abbé ne néglige un peu l'instruction générale, le calcul par exemple, ou l'astronomie...

— Que pense Monsieur Floche de tout cela ? deman- dai-je éperdu.

— Oh ! Monsieur Floche approuve tout ce que fait et ce que dit l'abbé.

— Les parents ?

— Ils nous ont confié l'enfant, dit-elle après une hési- tation légère, puis, s'arrêtant de marcher :

— Par effet de votre complaisance, cher Monsieur Lacase, j'aurais aimé que vous causiez avec Casimir, pour vous rendre compte; sans avoir l'air de l'interroger direc- tement... et surtout pas devant Monsieur l'abbé, qui pour- rait en prendre quelque ombrage. Je suis sûre qu'ainsi vous pourriez...

— Le plus volontiers du monde, Madame. Il ne me sera sans doute pas difficile de trouver un prétexte pour sortir avec votre petit neveu. Il me fera visiter quelque endroit du parc...

— Il se montre d'abord un peu timide avec ceux qu'il ne connaît pas encore, mais sa nature est confiante.

— Je ne mets pas en doute que nous ne devenions promptement bons amis.

Un peu plus tard, le goûter nous ayant de nouveau rassemblés :

— Casimir, tu devrais montrer la carrière à Monsieur Lacase ; je suis sûre que cela l'intéressera ; puis s'appro- chant de moi :

— Partez vite avant que l'abbé ne descende j il voudrait vous accompagner.

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Je resortis aussitôt dans le parc ; l'enfant clopin-clopant me guidait.

— C'est l'heure de la récréation, commençai-je. Il ne répondit rien. Je repris :

— Vous ne travaillez jamais après goûter ?

— Oh! si; mais aujourd'hui je n'avais plus rien à copier.

— Qu'est ce que vous copiez ainsi ?

— La thèse.

— Ah !... Après quelques tâtonnements je parvins à comprendre que cette thèse était un travail de l'abbé, que l'abbé faisait remettre au net et copier par l'enfant dont l'écriture était correcte. Il en tirait quatre grosses, dans quatre cahiers cartonnés dont chaque jour noircissait quel- ques pages. Casimir m'affirma du reste qu'il se plaisait beaucoup à " copier. "

— Mais pourquoi quatre fois ?

— Parce que je retiens difficilement.

— Vous comprenez ce que vous écrivez ?

— Quelquefois. D'autres fois l'abbé m'explique ; ou bien il dit que je comprendrai quand je serai plus grand.

L'abbé avait tout bonnement fait de son élève une manière de secrétaire-copiste. Est-ce ainsi qu'il entendait ses devoirs ? Je sentais mon cœur se gonfler et me propo- sai d'avoir incessamment avec lui une conversation tragi- que. L'indignation m'avait fait presser le pas inconsciem- ment ; Casimir prenait peine à me suivre ; je m'aperçus qu'il était en nage. Je lui tendis une main qu'il garda dans la sienne, clopinant à côté de moi tandis que je ralentis- sais mon allure.

— C'est votre seul travail, cette thèse ?

— Oh ! non, fit-il aussitôt; mais, en poussant plus loin

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mes questions, je compris que le reste se réduisait à peu de chose; et sans doute fut-il sensible à mon étonnement :

— Je lis beaucoup, ajouta-t-il, comme un pauvre dirait : j*ai d'autres habits !

— Et qu'est-ce que vous aimez lire ?

— Les grands voyages ; puis tournant vers moi un regard où déjà l'interrogation faisait place à la confiance :

— L'abbé, lui, a été en Chine ; vous saviez ?... et le ton de sa voix exprimait pour son maître une admiration, une vénération sans limites.

Nous étions parvenus à cet endroit du parc que Madame Floche appelait " la carrière " ; abandonnée depuis longtemps, elle formait à flanc de coteau une sorte de grotte dissimulée derrière les broussailles. Nous nous assîmes sur un quartier de roche que tiédissait le soleil déjà bas. Le parc s'achevait là sans clôture ; nous avions laissé à notre gauche un chemin qui descendait oblique- ment et que coupait une petite barrière; la pente, partout ailleurs assez abrupte, servait de protection naturelle.

— Vous, Casimir, avez-vous déjà voyagé ? demandai-je. Il me répondit pas ; baissa le front... A nos pieds le

vallon s'emplissait d'ombre ; déjà le soleil touchait la colline qui fermait le paysage devant nous. Un bosquet de châtaigniers et de chênes y couronnait un tertre crayeux criblé des trous d'une garenne ; le site un peu. romantique tranchait sur la mollesse uniforme de la contrée.

— Regardez les lapins, s'écria tout à coup Casimir ; puis, au bout d'un instant il ajouta, indiquant du doigt le bosquet :

— Un jour, avec Monsieur l'abbé, j'ai monté là.

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En rentrant nous passâmes auprès d'une mare couverte de conferves. Je promis à Casimir de lui apprêter une ligne le lendemain et de lui montrer comment on péchait les grenouilles.

Cette première soirée, qui ne se prolongea guère au delà de neuf heures, ne différa point de celles qui suivi- rent, ni, je pense, de celles qui l'avaient précédée, car, pour moi, mes hôtes eurent le bon goût de ne se point mettre en dépense. Sitôt après dîner, nous rentrions dans le salon où, pendant le repas, Gratien avait allumé du feu. Une grande lampe, posée à l'extrémité d'une table de marqueterie, éclairait à la fois la partie de jacquet que le baron engageait avec l'abbé à l'autre extrémité de la table, et le guéridon où ces dames menaient une sorte de bésigue oriental et mouvementé.

— Monsieur Lacase qui est habitué aux distractions de Paris, va sans doute trouver notre amusement un peu terne... avait d'abord dit Madame de Saint- Auréol. — Cependant Monsieur Floche, au coin du feu, somnolait dans une bergère; Casimir, les coudes sur la table, la tête entre les mains, lèvre tombante et salivant, progressait dans un " Tour du Monde ". — Par contenance et politesse j'avais fait mine de prendre vif intérêt au bésigue de ces dames; on le pouvait mener, comme le whist, avec un mort, mais on le jouait de préférence à quatre, de sorte que Madame de Saint-Auréol, avec empressement, m'avait accepté pour partenaire, dès que je me fus pro- posé. Les premiers soirs, mes impairs firent la ruine de notre camp et mirent en joie Madame Floche qui, après chaque victoire, se permettait sur mon bras une

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discrète taloche de sa maigre main mitainée. Il y avait des témérités, des ruses, des délicatesses. Mademoiselle Olympe jouait un jeu serré, concerté. Au début de chaque partie, on pointait, on hasardait la surenchère selon le jeu que l'on avait ; cela laissait un peu de marge au bluff ; Madame de Saint-Auréol s'aventurait effronté- ment, les yeux luisants, les pommettes vermeilles et le menton frémissant ; quand elle avait vraiment beau jeu, elle me lançait un grand coup de pied sous la table ; Mademoiselle Olympe essayait de lui tenir tête, mais elle était désarçonnée par la voix aiguë de la vieille qui tout à coup, au lieu d'un nouveau chiffre, criait :

— Verdure, vous mentez !

A la fin de la première partie. Madame Floche tirait sa montre, et, comme si précisément c'était l'heure :

— Casimir ! Allons, Casimir ; il est temps. L'enfant semblait sortir péniblement de léthargie, se

levait, tendait aux Messieurs sa main molle, à ces dames son front, puis sortait en traînant un pied.

Tandis que Madame de Saint-Auréol nous invitait à la revanche, le premier jacquet finissait ; parfois alors Monsieur Floche prenait la place de son beau-frère ; ni Monsieur Floche, ni l'abbé n'annonçaient les coups ; on n'entendait de leur côté que le roulement des dés dans le cornet et sur la table ; Monsieur de Saint-Auréol dans la bergère monologuait ou chantonnait à demi-voix, et parfois, tout-à-coup, flanquait un énorme coup de pincette au travers du feu, si impertinemment qu'il en éclaboussait au loin la braise ; Mademoiselle Olympe accourait préci- pitemment et exécutait sur le tapis ce que Madame de Saint-Auréol appelait élégamment la danse des étincelles...

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Le plus souvent Monsieur Floche laissait le baron aux prises avec l'abbé et ne quittait pas son fauteuil ; de ma place je pouvais le voir, non point dormant comme il disait, mais hochant la tête dans l'ombre ; et le premier soir, un sursaut de flamme ayant éclairé brusquement son visage, je pus distinguer qu'il pleurait.

A neuf heures et quart, le bésigue terminé, Madame Floche éteignait la lampe, tandis que Mademoiselle Verdure allumait deux flambeaux qu'elle posait des deux côtés du jacquet.

— L'abbé, ne le faites pas veiller trop tard, recom- mandait Madame de Saint- Auréol, en donnent un coup d'éventail sur l'épaule de son mari.

J'avais cru décent, dès le premier soir, d'obéir au signal de ces dames, laissant aux prises les jacqueteurs et à sa méditation Monsieur Floche qui ne montait que le der- nier. Dans le vestibule, chacun se saisissait d'un bougeoir ; ces dames me souhaitaient le bonsoir qu'elles accom- pagnaient des mêmes révérences que le matin. Je rentrais dans ma chambre ; j'entendais bientôt monter ces Mes- sieurs. Bientôt tout se taisait. Mais de la lumière filtrait encore longtemps sous certaines portes. Mais plus d'une heure après si, pressé par quelque besoin, l'on sortait dans le corridor, l'on risquait d'y rencontrer Madame Floche ou Mademoiselle Verdure, en toilette de nuit, vaquant à de derniers rangements. Plus tard encore, et quand on eût cru tout éteint, au carreau d'un petit cachibis qui prenait jour mais non accès sur le couloir, on pouvait voir, à son ombre chinoise, Madame de Saint-Auréol ravauder.

(<i Suivre.) André Gide.

�� � «5

��L'OTAGE

��ACTE DEUXIÈME

��SCENE I

Même décor qu au premier acte. U après-midi du même jour. Le soleil entre gaiement dans la pièce.

STGNE, TURELURE. C'est un grand homme légère- ment boiteux. Le nez étroit et très busqué se dégageant du front sans aucun rentrant^ un peu à la manière des béliers.

Le café est servi sur une petite table.

LE BARON TURELURE. — Ce bon café n'a pas poussé sur un chêne et voilà un coquin de sucre qui est trop blanc pour ne pas venir de chez les nègres.

SYGNE. — Excusez-moi. Vous m'avez prise au dépourvu. Je n'ai pas eu le temps de me pro- curer de la mélasse et de la chicorée.

LE BARON TURELURE, buvant son café. — Vous êtes excusée !

5

�� � 66 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

(Pensivement, faisant chauffer un petit verre d'eau-de-vie dans le creux d'une large main. Il flaire de temps en temps r eau-de-vie et ne la boit pas. Il ne prendra quune seule gorgée de café.)

Heureux terme d'un repas excellent.

Que me parlez-vous d'une réception impro- visée ? Peste !

Quel ordinaire, en ce pays perdu !

Ma mère a laissé d'honorables élèves à vos fourneaux.

Pauvre femme ! Il y avait longtemps que je n'avais goûté de sa cuisine.

SYGNE. — Ma chère Suzanne !

LE BARON TURELURE. — Vous m'excu- serez de ne pas m'attendrir .?

Toute la haine qu'elle avait pour son mari, la sainte femme l'avait reportée sur moi.

Général, préfet, baron, ah mon Dieu, cela ne l'éblouissait guère !

Cette fille d'un garde-chasse épousant un braconnier, le premier feu jeté, cela devait mal finir.

Le moment venu, nous avons pris parti chacun de notre côté.

�� � l'otage 67

Et me voilà, gardant à la fois l'amour de l'ordre et l'instinct de la précaution,

(Il aspire Vair légèrement)

Avec le nez du chien de chasse qui reconnaît son gibier.

SYGNE. — Monsieur le préfet, c'est donc en partie de police que vous êtes venu chez moi aujourd'hui ?

LE BARON TURELURE. — Quelle hor- reur ! Est-ce qu'on entend rien de fâcheux de Coû- fontaine ?

Tout est calme dans vos bois comme au temps des moines.

Pas de diligences culbutées, pas d'histoires de réfractaires. On dirait que votre présence est une protection pour le pays.

(Il clôt un œil)

Evidemment cette tournée n'est qu'un prétexte. On ne peut rien vous cacher.

Mais ce que j'ai à vous dire est diablement pointilleux. Laissez-moi le temps d'amener cela. Comment dire ? C'est une espèce de conseil, quoi, que je viens vous demander.

Et je revois toujours avec sensibilité ces lieux où j'ai passé mes jeunes ans.

SYGNE. — Monsieur le Préfet,

�� � 68 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je ne vous retrouve pas en moinillon, les mains dans les manches et la tête dans le capuchon.

LE BARON TURELURE. — C'est un habit commode.

Je me vois encore une nuit récitant matines avec un grand diable de lièvre que je venais de prendre au collet accroché tout chaud sous mon scapulaire.

Cela me changeait du maigre claustral.

Quelles bonnes chasses j'ai faites la nuit dans tous ces bois à l'affût avec mon vieux mousque- ton ! On ne me fera pas la barbe, j'en connais tous les passages.

Oui. Le maître des novices était vieux et j'avais une voix de trompette et bonne grâce au lutrin.

Pourtant j'ai fait ma coulpe ici même plus d'une fois aux pieds du père abbé.

SYGNE. — Suzanne ne me parlait jamais de vous.

LE BARON TURELURE. — C'était son idée que je fusse moine. Il paraît que j'avais je ne sais quoi à réparer.

Mon père l'épouvantait avec ses manières de vieux loup blanc, de " bête fausse " comme disent les gens, et sa façon de guérir les entorses en faisant une croix dessus avec le pouce du pied gauche.

�� � l'otage 69

Monsieur Badilon doit se souvenir de lui. Les curés en ce temps-là

Ne disaient jamais la messe sans passer la main sur la nappe pour s'assurer qu'on n'avait pas mis dessous quelque grimoire.

J'ai eu plaisir à le rencontrer tout-à-l'heure. C'est un bon compère et une bonne bouteille à l'occasion ne lui fait pas peur.

Je sais que vous le voyez souvent. Et pourtant c'est un bout de chemin de la cure jusqu'ici.

— Rien n'a changé, vous avez remis tout en place, tous ces vieux livres eux-mêmes. Il n'y a que ce Christ qui n'est pas beau.

— Vous avez fait une bonne acquisition au prix que l'on m'a dit.

Hé, hé ! Les biens nationaux ont du bon.

SYGNE, avec intention. — C'est à vous que je dois celui-ci.

LE BARON TURELURE. — Je comprends ce que vous voulez dire.

Et je sais tout ce qu'on a raconté sur moi, mais c'est faux.

Ce qui est vrai est bien assez. Je les ai feit tuer par amour de la patrie dans le pur enthousiasme de mon cœur !

J'étais jeune alors et innocent, et solide sur mes deux jambes.

�� � 70 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il faut comprendre pour juger. Ah, c'était du sang que j'avais dans les veines et du sec !

Pas ce pâle jus de citrouille, mais de l'eau-de- vie bouillante telle qu'elle sort de l'alambic et de la poudre à canon,

Plein de colère, plein d'idées, et le cœur sec comme une pierre à fusil 1

Puis ce biscaïen qui m'a cassé la patte m'a fait comprendre bien des choses.

Ces bons religieux ! Ma foi, je ne leur en veux pas, et les voilà grâce à moi qui entrent dans la gloire et le calendrier.

Ni plus ni moins que Saint Eloi et Saint Stapin qui guérit le mal au ventre dont on voit les images au mur chez le maréchal et le sabotier,

Eclairés tout-à-coup par la flamme qui jaillit sous le soufflet, par le feu d'une pipe qu'on allume avec un brin de fagot.

Cela vaut mieux que de faire bêtement son salut en mangeant des épinards à l'huile de noix 1 (Quelle saleté !)

— Et je vois encore notre précenteur quand il montait au lutrin.

Le sceptre au poing, ruisselant d'or, pareil au Dieu Apollon, et marchant dans sa majesté.

Et moi j'aurai ma place dans la légende comme le bon préfet Olibrius.

Voilà ! Ils reposent tous maintenant le long du mur entre les potirons et les artichauts de Jérusalem.

�� � l'otage 7^

SYGNE. — Vous me faites horreur.

LE BARON TURELURE. — Je le sais. C'est sur ce sentiment que notre amitié est fondée.

SYGNE. — Mais il n'y a pas d'amitié.

LE BARON TURELURE. — Il y a un intérêt réciproque.

SYGNE. — Mais vous êtes l'image de ce que je hais.

LE BARON TURELURE. — Image pathé- tique et endommagée !

SYGNE. — Vous pouvez me cacher votre âme tout au moins.

LE BARON TURELURE. — Comment alors me la guérirez-vous ?

SYGNE. — L'os est cassé et mes simples ne vous remettront pas ensemble.

LE BARON TURELURE. — Vous avez ce devoir cependant de me bien faire.

SYGNE. — Un devoir envers vous ?

LE BARON TURELURE. — Qu'est-ce

�� � 72 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'une génération ? Ne suis-je pas né votre serf et le fils de votre servante ?

Voici combien de temps que mon sang sert le vôtre ?

Et vous, ne ferez-vous rien pour moi ?

SYGNE. — Vous êtes le préfet et je suis votre administrée.

LE BARON TURELURE. — Je suis le préfet et je fais mon devoir de préfet.

Mais je suis un infirme aussi, de ces mauvais qui ont leur idée et qui ne veulent rien entendre.

SYGNE. — Il est juste que vous soyez infirme et malheureux.

LE BARON TURELURE. — Cela n'est pas juste alors que vous êtes là.

SYGNE. — Quel devoir ai-je envers vous ?

LE BARON TURELURE. — Celui de toute votre race envers la mienne.

SYGNE. — Est-ce nous qui avons rompu le lien .?

LE BARON TURELURE. — C'est vous, c'est nous. Nous vous servions et vous ne serviez plus à rien.

�� � l'otage 73

SYGNE. — Qu'avez-vous donc à me demander?

LE BARON TURELURE. — Je suis le fils de votre mère Suzanne. Ne soyez pas si dure avec moi !

Voilà que je reviens à mon coin de terre comme un blaireau à la patte cassée et les autres " bêtes fausses ".

Je le vois, il y a d'autres rapports entre les hommes que d'essayer d'avoir le meilleur l'un de l'autre et de payer ses contributions.

Comme les choses de la nature se prêtent assistance et si certaines plantes pour certains êtres seulement ont une vertu médicinale,

Pourquoi les hommes l'un vers l'autre n'auraient- îls pas un ordre naturel ?

N'est-ce pas là une de vos idées ? Vous voyez que je sais écouter.

SYGNE. — Encore un peu et vous voilà royaliste.

LE BARON TURELURE. — Eh là ! Je pense à bien des choses.

L'empereur joue sur sa chance. Tout cela n'est pas sain et raisonnable.

Cet empire qu'il a entassé, c'est un butin. Cela n'a ni forme, ni mesure, ni sens.

Et le voilà maintenant en Russie ! décrétant sur

�� � 74 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la Comédie Française du haut de la Montagne- aux-moineaux !

— Vous savez que le pape s'est échappé de sa résidence ?

SYGNE. — Que sait-on ici dans nos bois ?

LE BARON TURELURE. — Enlevé, la chose est claire. Cueilli comme un baiser ! comme une jeune fille par un dragon. C'est un coup impudent.

Il y a certaine main que je reconnais là.

Que m'importe ! Les gens de Paris sont affolés, qu'ils se débrouillent !

Ce n'est pas chez moi que le vieillard a pu se réfugier.

SYGNE. — Puisse le Saint-Père échapper à ses ennemis !

LE BARON TURELURE. — Ainsi soit-il ! Mais à tout hasard, j'ai donné quelques petits ordres.

SYGNE. — Il ne tombera pas dans vos mains.

LE BARON TURELURE. — Tant pis. Il pourrait tomber plus mal.

SYGNE. — Cette police vous plaît ?

�� � l'otage 75

LE BARON TURELURE. — Non pas, mais il faut faire ce qu'on fait.

SYGNE. — Vous vous croyez fort et fin, parce que vous prenez le vent et le courant.

Mais celui-là seul est solide qui s'appuie sur les choses permanentes.

LE BARON TURELURE. — Et quoi de

plus permanent que le changement même }

SYGNE. — C'est en lui que nous fondons notre espérance.

LE BARON TURELURE. — Ce qui est mort. ..

SYGNE. — ...Fait vie.

LE BARON TURELURE. — Mais la vie n'y rentrera pas.

SYGNE. — Ce devoir ne meurt pas que les hommes ont l'un envers l'autre.

LE BARON TURELURE. — N'est-ce point ce que nous appelions " fraternité ? "

SYGNE. — Ce n'est qu'en un seul homme que tout le peuple peut être un.

LE BARON TURELURE. — L'enfantmajeur n'est plus soumis à son père.

�� � 76 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SYGNE. — Mais la femme reste toujours soumise à son époux.

LE BARON TURELURE. — Nous ne re- connaissons plus de vœux éternels.

SYGNE. — Triste liberté ainsi privée de son droit royal !

LE BARON TURELURE. — Qu'appelez- vous royal .?

SYGNE. — Celui de faire, en se renonçant elle-même, un roi.

LE BARON TURELURE. — Que faites-vous de tous nos plébiscites ?

SYGNE. — J'ai horreur de ce Oui adultère.

LE BARON TURELURE. — Les morts lieront-ils les vivants pour toujours ?

SYGNE. — L'on ne naît qu'obligé à une forme certaine.

LE BARON TURELURE. — Nous pensons que l'homme vivant est maître de lui-même atout moment, puissant de sa propre personne.

SYGNE. — Celui-là est sans foiy qui n'est capable de rien d'éternel.

�� � L OTAGE 77

LE BARON TURELURE. — Quoi de plus vain qu'un mariage stérile et inanimé ?

SYGNE. — Ce serment ne peut être retiré que nous avons prêté à l'Evêque de la France.

LE BARON TURELURE. — Nous ne le

reconnaissons pas.

SYGNE. — Qui n'est point époux sera esclave; qui ne veut point consentir sera contraint ; qui n'est point membre de l'église sera serf de la loi.

LE BARON TURELURE. — La loi est la raison écrite.

SYGNE. — La raison de ceux-là qui l'ont écrite.

LE BARON TURELURE. — Nous avons proclamé le droit de l'homme à comprendre.

SYGNE. — Qui le comprendra lui-même ?

LE BARON TURELURE. — Que voulez- vous dire ?

SYGNE. — Qui rattachera les hommes en- semble ?

LE BARON TURELURE. — Leur intérêt l'un à l'autre.

�� � yS LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SYGNE. — La nature a des fins plus longues.

LE BARON TURELURE. — La nature encore ! 6 personne endoctrinée !

La tempête, comme celle qui soufflait cette nuit, c'est la nature aussi ! Cette chose fanée qui ne peut plus vivre, c'est qu'elle n'est plus nécessaire. Le hasard n'est pas la nature.

SYGNE. — Votre raison l'est moins encore.

LE BARON TURELURE. — Un homme n'est pas une plante. Ce sont de fades comparaisons!

La raison est notre nature propre qui est un ordre supérieur.

Comprenez-moi un peu ! Comprenez au moins avant de mépriser !

Laissez-moi dire ce qu'il y a à dire de mon côté!

SYGNE. — Dites.

LE BARON TURELURE. — Je suis sûr que je vous intéresse.

Je sais bien que je ne vous ferai pas changer d'idée, mais comprenez-moi au moins avant de me juger, ô personne inclémente !

Et qui sait si je ne suis pas prêt à me convertir.? Vidons cette question entre nous.

Et puis cela fait toujours un meilleur sujet de conversation que toutes ces diries d'âne et de chien!

�� � l'otage 79

Le chien de votre cousin, paraît-il ! Un âne avec une vieille femme dessus, ou un prêtre. Cela n'a pas de sens commun. Chacun sait que Georges est en Angleterre. Tant mieux pour lui.

— Non!

Est-ce contre le Roi que la révolution a été faite, ou contre Dieu . ou contre les nobles, et les moines, et les parlements, et tous ces corps bis- cornus ? Entendez-moi :

C'est une révolution contre le hasard !

Quand un homme veut remettre son bien ruiné en état.

Il ne va pas s'embarrasser superstitieusement d'usage et de tradition, ni continuer à faire sim- plement ce qu'il faisait.

Il a souci de choses plus anciennes qui sont la terre et le soleil.

Se fiant dans sa propre raison.

Où est le tort si dans la république aussi, si dans cette demeure encombrée nous avons voulu mettre de l'ordre et de la logique.

Faisant un inventaire général, état de tous les besoins organiques, déclaration des droits des membres de la communauté.

Et fond sur ces choses seulement qui sont évidentes à chacun ?

SYGNE. — Tout sera donc réduit à l'in- térêt.

�� � 80 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE BARON TURELURE. — L'intérêt est ce qui rassemble les hommes.

SYGNE. — Mais non point ce qui les unit.

LE BARON TURELURE. — Et qui les unira ?

SYGNE. — L'amour seul qui a fait l'homme l'unit.

LE BARON TURELURE. — Grand amour que les rois et les nobles avaient pour nous !

SYGNE. — L'arbre mort fait encore une bonne charpente.

LE BARON TURELURE. — Pas moyen d'avoir raison de vous ! Vous parlez comme Pallas elle-même, aux bons jours de cet oiseau sapient dont on la coiffe.

Et c'est moi qui ai tort de parler raison.

Il ne s'agissait guère de raison au beau soleil de ce bel été de l'An Un ! Que les reines-claudes ont été bonnes, cette année-là, il n'y avait qu'à les cueillir, et qu'il faisait chaud !

Seigneur ! que nous étions jeunes alors, le monde n'était pas assez grand pour nous !

On allait flanquer toute la vieillerie par terre, on allait faire quelque chose de bien plus beau !

�� � l'otage o I

On allait tout ouvrir, on allait coucher tous ensemble, on allait se promener sans contrainte et sans culotte au milieu de l'univers régénéré, on allait se mettre en marche au travers de la terre délivrée des dieux et des tyrans !

C'est la faute aussi de toutes ces vieilles choses qui n'étaient pas solides, c'était trop tentant de les secouer un petit peu pour voir ce qui arriverait !

Est-ce notre faute si tout nous est tombé sur le dos ? Ma foi, je ne regrette rien.

C'est comme ce gros Louis Seize ! la tête ne lui tenait guère.

Quantum potes^ tantum aude ! C'est la devise des Français.

Et tant qu'il y aura des Français, vous ne leur ôterez pas le vieil enthousiasme, vous ne leur ôterez pas le vieil esprit risque-tout d'aventure et d'invention !

SYGNE. — 11 vous en reste quelque chose.

LE BARON TURELURE. — C'est ma foi vrai ! et cela m'encourage à vous dire tout de suite ce que je suis venu pour vous dire.

SYGNE. — Je ne tiens pas à l'entendre.

LE BARON TURELURE. — Vous l'enten- drez cependant.

Mademoiselle Sygne de Coûfontaine,

�� � 82 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je VOUS aime et j'ai l'honneur de vous demander votre main.

SYGNE. — Vous m'honorez, Monsieur le Préfet.

LE BARON TURELURE. — Que diable ! Il ny a pas de quoi devenir ainsi toute blanche, comme si je vous avais frappée au visage.

SYGNE. — Vous pouvez tout me dire, je n'ai pas de défenseur et je dois tout entendre.

LE BARON TURELURE. — C'est moi plutôt qui suis en votre pouvoir. Qu'avez-vous à craindre de ce triste éclope ?

SYGNE. — Je ne crains personne au monde.

LE BARON TURELURE. — Je le sais. Que vous êtes attrayante avec ces yeux étincelants et cette bouche serrée qui sourit, comme quelqu'un qui s'arme en silence !

Ah, je le sais, que je ne gagnerai rien sur vous et que tout est gardé !

Vous êtes la froideur même, la raison même, et c'est cela même qui me met le feu au sang, c'est cela même qui m'attire et me désespère.

Ce visage parfait et ce cœur composé, l'ange ovale !

�� � l'otage 83

Vous êtes assurée et triomphale, tout a sa place qui ne peut être une autre, tout est prompt et déterminé.

N'y a-t-il point de défaut dans ce cœur politique ?

Ce n'est pas vous qui pour le sauver vous pen- cheriez vers le condamné à mort et le prendriez dans les bras 1

Mon corps est rompu, mon âme est dans les ténèbres et je tourne vers vous mon visage plein de crimes et de désespoir !

SYGNE. — Comment osez-vous me parler ainsi ?

LE BARON TURELURE. — J'ai osé d'autres choses plus fortes.

Si l'on n'osait que des choses raisonnables, le Roi serait encore sur son trône.

Me voici comme le peuple de Paris quand il se jetait aux grilles de Versailles avec fureur, appelant le Roi et la Reine 1

SYGNE. — Leur sang et le nôtre ne vous suffit-il pas ?

LE BARON TURELURE. — C'est l'âme même que je veux fléchir !

C'est une armée qu'on enfonce que je veux avoir encore, c'est la panique d'une armée qui cède que je veux voir dans ces beaux yeux sévères !

�� � 84 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SYGNE. — Vous ne verrez rien de tel.

LE BARON TURELURE. — Je ne sais. Il faut que cela finisse.

Voilà dix ans que nous vivons face-à-face, et, il faut que je l'avoue,

C'est vous qui avez eu le meilleur.

Vous lisez tout dans mes yeux et jamais je ne trouve votre regard en défaut.

Vous obtenez tout de moi et moi je n'ai rien de vous. Ah ! le vieil esclavage de ma mère continue !

11 fallait que je vous parle à la fin. Ne faites pas l'étonnée.

SYGNE. — Monsieur le Baron, il est vrai. J'ai toujours trouvé en vous un homme bien- veillant et courtois.

LE BARON TURELURE. — J'ai fait ce que j'ai pu.

SYGNE. — Vos conseils m'ont été précieux, votre patronage inestimable.

Je me reproche d'en avoir abusé.

LE BARON TURELURE. — Le profit a été pour nous deux.

SYGNE. — Pourquoi détruire ce qu'il y avait

�� � l'otage 85

entre nous de possible ? Laissons les choses où elles sont. Est-ce qu'il est en mon pouvoir d'être à vous ?

LE BARON TURELURE. — Sygne, Est-ce qu'il est en mon pouvoir de ne pas vous désirer ?

SYGNE. — Il ne faut désirer que les choses raisonnables.

LE BARON TURELURE. — La raison est

de s'arranger des faits comme on peut.

Et le fait est là que je vous aime, à quoi je ne peux rien.

La nature en sait plus long que vous et moi.

Et si je vous aime, c'est qu'il y a tout de même en vous quelque chose qui est capable d'être aimé par moi.

J'irai donc à vous directement. Quand les instincts parlent si fort,

Plus qu'une chose à faire pour un homme, c'est d'en prendre le commandement et de marcher à leur tête,

Faisant la demi-conversion par le flanc gauche.

SYGNE. — Mais quelles raisons de me parler de cela aujourd'hui ?

LE BARON TURELURE. — Fortes et pertinentes.

�� � 86 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SYGNE. — Laissez-moi le temps de réfléchir, avant que je vous donne réponse.

LE BARON TURELURE. — Je le regrette, non. Il faut me répondre sur l'heure.

N'essayez pas d'être la plus maligne avec moi.

SYGNE. — Vous savez que c'est peu de chose de dire que je ne vous aime pas.

LE BARON TURELURE. — Mademoiselle, il est trop difficile de savoir ce qui vous plaît.

Quand nous culbutions les kaiserliks à la baïon- nette, cela ne leur plaisait pas davantage.

SYGNE, le considérant. — Vous n'êtes pas agréable à voir.

LE BARON TURELURE. — Je ne suis pas agréable mais utile.

Dans quel mauvais cas vous a-t-on mis } C'est le ciel, je vous dis, qui m'envoie pour vous sauver tout exprès !

Et non point vous seulement. Mais le sort de votre roi et de votre religion.

Et de votre cousin lui-même, ce héros antique, notre vaillant Agénor,

Qui sait si vous ne le tenez pas en ce moment entre vos doigts délicats }

�� � l'otage 87

Ne me prenez pas pour un fanatique. La France d'abord. Je suis l'homme du possible.

Que chacun fasse son devoir comme moi, et cela ira !

Le roi lui-même, il ne me fait pas peur, le jour qu'il me prendra pour ministre.

SYGNE. — Pourquoi me parlez-vous de mon

cousin Georges ?

LE BARON TURELURE, ^'««^ voix ton- nante. — Parce qu'il est ici et que je le tiens à la gorge.

SYGNE. — Prenez le donc si vous en êtes capable.

LE BARON TURELURE. — Son sort vous

est-il indifférent ?

SYGNE. — Voici longtemps que nous avons fait notre pacte avec la mort.

LE BARON TURELURE. — Que m'im- porte votre cousin et ses farces misérables .?

SYGNE. — Que m'importe le citoyen Turelure et ses ruses misérables ?

LE BARON TURELURE. — J'ai en main de meilleurs otages.

�� � 88 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Vous ne dites rien ?

SYGNE. — Que sais-je de vos rêveries de gendarme ?

LE BARON TURELURE à voix basse. — Sygne, sauve ton Dieu et ton Roi.

(Il la regarde fixement).

SYGNE, de même. — Non, non, vilain boiteux, je ne suis pas pour toi !

LE BARON TURELURE. — Je vous jure que je suis venu ici sachant ce que je faisais.

SYGNE. — Faites donc ce que vous avez à faire au plus vite.

LE BARON TURELURE. — Vous auriez tort de douter de moi. Vous savez que je tiens ma parole.

SYGNE. — Ne doutez donc pas de la mienne davantage.

LE BARON TURELURE. — Sygne de Coû- fontaine, qui faites l'orgueilleuse,

Je vous achèterai et vous serez à moi.

SYGNE. — Ne pouvez-vous prendre mes biens gratis }

�� � l'otage 89

LE BARON TURELURE. — Je prendrai la terre et la femme et le nom.

SYGNE. — Vous me prendrez, Toussaint Turelure ?

LE BARON TURELURE. — Je prendrai le corps et je prendrai l'âme avec lui.

Vos pères seront mes pères et vos enfants seront mes enfants.

SYGNE. — L'amour aura fait cette merveille.

LE BARON TURELURE. — La justice du moins, car voyez de quel prix je veux vous payer.

SYGNE. — Je le sais. C'est à vous que je dois mon héritage.

LE BARON TURELURE. — A ma mère

qui vous a nourrie.

SYGNE. — Aux vôtres qui ont tué tous les miens.

LE BARON TURELURE. — C'est nous donc doublement qui vous avons faite et élevée.

SYGNE. — Monsieur le Préfet, vous avez ma réponse. Il suffit.

�� � 90 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Est-il quelque autre chose encore qui vous retienne chez moi ?

LE BARON TURELURE. — Une autre petite chose.

SYGNE. — Laquelle ?

LE BARON TURELURE. — Vous avez ici la collection des Conciles.

Or vous savez que notre nouveau Théodose en tient un présentement en sa capitale.

Préameneu m'a demandé une note à ce sujet.

Vous pensez bien que je n'ai pas Manzi à la Préfecture.

SYGNE. — Prenez ce que vous voudrez.

LE BARON TURELURE. — Le voici. Je reconnais la superbe ordonnance des in-folio en peau de truie.

J'aime ces belles reliures italiennes.

(Il se dirige en boitant vers cette partie de la bibliothèque où est amé- nagée la porte secrète. Sygne ouvre doucement le tiroir du secrétaire et y enfonce la main.)

LE BARON TURELURE, le dos tourné à Sygne. — Voilà bien l'ouvrage au complet. 11 est en parfait état et sans un grain de poussière.

�� � l'otage 9^^

SYGNE. — Je le ferai porter dans votre voiture.

LE BARON TURELURE. — Et qu'arrive- rait-il, je me le demande, si j'en cueillais moi-même quelques tomes ?

SYGNE. — Le poids des Conciles est trop lourd pour un préfet boiteux.

LE BARON TURELURE, se retournant vive- ment et regardant Sygne en face. — Ce qui m'arrive- rait ? Une balle de plomb dans la tête,

Adressée par cette jolie main que voici. Vous avez certains bijoux dans ce petit secrétaire.

SYGNE. — Ils ne me sont pas inutiles.

LE BARON TURELURE. — A quoi bon faire une grande tache sur le parquet }

Et que feriez-vous de ce grand cadavre de misère de Dieu } Le mettriez-vous aussi dans ce tiroir avec vos autres petits secrets }

Je connais mieux que vous cette sainte maison et croyez que j'ai mis le chat à tous les trous.

SYGNE. — Toussaint Turelure, songez que je suis armée et ne m'induisez pas en tentation.

LE BARON TURELURE. — Je m'en vais donc et vous laisse à vos réflexions.

�� � 92 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Sygne de Coûfontaine, je vous laisse ces deux heures pour vous décider.

(Entre le Curé Badilon) Monsieur le Curé, j'ai bien l'honneur.

(Il sort)

SCÈNE II

MONSIEUR BADILON {Cest un homme gros et d'aspect rustique). — Cet homme chez vous. Que signifie cette visite }

SYGNE. — Vous savez que Monsieur le Préfet m'honore de sa sympathie.

MONSIEUR BADILON. — Cette visite en ce moment !

SYGNE. — M. le baron Turelure Venait me demander ma main.

MONSIEUR BADILON. — Il a osé .?

SYGNE. — Quelle audace voyez-vous là } Baron, préfet, général, commandeur de je ne sais quoi, tout le vignoble de Mareuil à lui, trois ou quatre châteaux, (tout cela grevé d'hypothèques, il est vrai)

N'est-ce pas un parti raisonnable .?

�� � l'otage 93

Et pour ce qui est de s'adresser à moi, que vouliez- vous qu'il fît ? Est-ce sa faute si je n'ai plus père ni mère ? Et j'ai assez d'âge et de sens pour traiter seule ce genre d'affaires, comme d'autres.

MONSIEUR BADILON. — Dieu ne se plaît pas aux paroles amères.

SYGNE. — J'ai entendu ces douces paroles par lesquelles il m'ouvrait son cœur.

MONSIEUR BADILON. — Et pourquoi choisit-il ce moment ?

SYGNE. — La suite vous le fera paraître.

MONSIEUR BADILON. — Saurait-il que

Georges est ici ?

SYGNE. — Il le sait.

MONSIEUR BADILON. — Sait-il aussi. Qui est ce voyageur que vous avez reçu cette nuit sous votre toit ?

SYGNE. — Il est donc vrai ? et vous aussi me dites la même chose... Le pape...

MONSIEUR BADILON. — ... Arraché de sa prison par la main de votre frère...

�� � 94 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SYGNE. — O pauvre Georges-fou !

MONSIEUR BADILON. — ... Est ici caché et remis à votre garde.

SYGNE, se tournant vers le Christ. — Malheur à moi parce que vous m'avez visitée !

MONSIEUR BADILON. — Mais je l'entends qui répond : C'est toi-même qui m'as ramené ici.

SYGNE. — Je vous ai tenu entre mes bras et je sais que vous êtes lourd !

MONSIEUR BADILON. — Aux forts le fardeau.

SYGNE. — Je comprends maintenant votre assistance et pourquoi j'ai refait cette maison non point pour moi !

MONSIEUR BADILON. — Mais afin que le père de tous les hommes y trouve un abri.

SYGNE. — Abri précaire et d'une seule nuit !

MONSIEUR BADILON. — Ne pouvez-vous faire échapper le vieillard .

SYGNE. — Toussaint garde toutes les issues.

�� � l'otage 95

MONSIEUR BADILON. — N'est-il point de salut pour le pape ?

SYGNE. — Turelure me l'a remis dans la main.

MONSIEUR BADILON. — Que demande- t-il en échange ?

SYGNE. — Cette main elle-même.

MONSIEUR BADILON. — Sygne, sauvez le Saint-Père !

SYGNE. — Mais non point à ce prix ! Je dis non !

Je ne veux pas !

Que Dieu prenne soin de cet homme sien, comme à moi mon devoir est envers les miens !

MONSIEUR BADILON. — Livrez donc votre père fugitif.

SYGNE. — Je ne livrerai point mon corps et leur corps ! Je ne livrerai point mon nom et leur nom !

MONSIEUR BADILON. — Livrez votre Dieu à la place.

SYGNE, vers le Christ. — Vous vous êtes amèrement moqué de moi !

�� � 96 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

MONSIEUR BADILON. — Que lui avez- vous demandé qu'il ne vous ait accordé ? Qu'avez- vous recherché qui ne soit à vous ? Le fruit de votre travail, vous l'avez.

SYGNE. — Je l'ai !

MONSIEUR BADILON. — La race est sauve en Georges que vous sauvez, Le conservant à ses enfants.

SYGNE. — Grand Dieu ! C'est ici que votre main apparaît !

MONSIEUR BADILON. — Je ne vous entends pas.

SYGNE. — Sa femme, dites-vous, ses enfants...

MONSIEUR BADILON. — Eh bien .?

SYGNE. — Tout est mort.

MONSIEUR BADILON. — Paix sur eux ! Vous voici libre.

SYGNE. — Georges reste.

MONSIEUR BADILON. — Que lui garder qui vaille plus que la vie ?

SYGNE. — L'honneur.

�� � l'otage 97

MONSIEUR BADILON. — Cet honneur dont tu honoreras tes père et mère.

SYGNE. — Il est pauvre et tout seul.

MONSIEUR BADILON, vers le Christ. ~ Un autre est plus pauvre et plus seul.

SYGNE. — Apprenez donc, puisqu'il me faut tout vous dire, Père,

Ce que nous avons fait ce matin même, lui le dernier, et moi la dernière de notre race.

MONSIEUR BADILON. — Je vous écoute.

SYGNE, — Cette nuit nous avons engagé notre foi l'un à l'autre.

MONSIEUR BADILON. — Vous n'êtes pas mariés encore.

SYGNE. — Un mariage ! Ah, ceci est plus que tout mariage !

Il m'a donné sa main droite, comme le lige à son vassal.

Et moi je lui ai fait un serment dans mon cœur.

MONSIEUR BADILON. — Serment dans la nuit. Promesses seules et non point acte ni sacre- ment.

7

�� � 98 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SYGNE. — Retirerai-je ma parole ?

MONSIEUR iBADILON. — Au dessus de toute parole le Verbe qui a langage en Pie.

SYGNE. — Je n'épouserai point Toussaint Turelure !

MONSIEUR BADILON. — La vie de Georges aussi est en sa puissance.

SYGNE. — Qu'il meure, comme je suis prête à mourir ! Sommes-nous éternels .

Dieu m'a donné la vie et me voici prompte à la rendre.

Mais le nom est à moi ! mon honneur de femme est à moi seule !

MONSIEUR BADILON. — Il est bon d'avoir à soi quelque chose, pour le donner.

SYGNE. — Georges

Périrait, et il faut que ce vieillard reste vivant 1

MONSIEUR BADILON. — C'est lui-même qui a été le chercher et qui l'a introduit ici. j|

SYGNE. — Ce passager d'une minute avec nous, ce vieillard qui n'a plus que le souffle à rendre !

�� � l'otage 99

MONSIEUR BADILON. — Votre hôte, Sygne.

SYGNE. — Que Dieu fasse son devoir de son côté, comme je fais le mien.

MONSIEUR BADILON. — O mon enfant, quoi de plus faible et de plus désarmé Que Dieu, qui ne peut rien sans nous .?

SYGNE. — Misérable faiblesse de femme I Que ne l'ai-je tué sans tant penser

Avec cette arme que j'avais dans la main . Mais j'ai craint que cela ne servît à rien.

MONSIEUR BADILON. — Avez-vous eu

cette idée criminelle .?

SYGNE. — Nous périssions tous ensemble et je n'avais plus à faire ce choix !

MONSIEUR BADILON. — Il est bien facile de détruire ce qu'il a tant coûté de sauver.

SYGNE. — Mais tuer cet homme est bon.

MONSIEUR BADILON. — A lui aussi Dieu pense de toute éternité et il est son très cher enfant.

SYGNE. — Ah, je suis sourde et je n'entends

�� � lOO LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas, et je suis une femme et non pas nonne toute fondue en cire et manne comme un Agnus-Dei !

Et si Dieu aime que je l'aime, et de quoi c'est fait, qu'il comprenne ma haine à son tour qui est comme je l'aime, du fond de mon cœur et le trésor de ma virginité !

Mais comprenez donc que depuis que je suis née, je vis en face de cet homme et je suis occupée à le regarder et à me garder de lui, et à le faire plier, et à me faire servir de lui contre-bon-gré !

Et sans cesse à ma gorge contre lui de peur et de détestation me monte une ressource nouvelle.

Et il faut maintenant que je l'appelle mon mari, c'te bête ! et que j'accepte et que je lui tende la joue !

Cela, ha, je refuse ! je dis non ! quand Dieu en chair l'exigerait de moi.

MONSIEUR BADILON. — C'est pourquoi Il ne l'exige aucunement.

SYGNE. — Que demandez-vous donc en son

nom ?

MONSIEUR BADILON. — Je ne demande pas, et je n'exige rien, mais je vous regarde seule- ment et j'attends.

Comme Moïse regardait la pierre devant lui quand il l'eut frappée.

�� � l'otage lOl

SYGNE. — - Qu'attendez-vous ?

MONSIEUR BADILON. — Cette chose pour laquelle il apparaît que vous avez été créée et mise au monde.

SYGNE. — Dois-je sauver le pape au prix de mon âme ?

MONSIEUR BADILON. — A Dieu ne plaise ! Que nous recherchions aucun bien par le mal.

SYGNE. — Je ne livrerai point mon âme au diable !

MONSIEUR BADILON. — Mais déjà l'esprit violent la tient,

Sygne, Sygne, et cette nuit vous avez reçu Jésus-Christ dans la bouche.

SYGNE, sourdement. — Ayez pitié de moi.

MONSIEUR BADILON, avec éclat. — Gr^nà Dieu ! ayez pitié de moi vous-même qui ai de telles paroles à vous dire dont j'ai épouvante !

C'est votre mère, la sainte comtesse Renée, qui m'a aperçu quand je n'étais encore qu'un mauvais petit corbeau et m'a fait prêtre ici pour l'éternité.

Et quoi } me voici là qui demande à sa fille ces choses au prix de qui la mort est peu, qui ne suis pas digne de toucher à votre chaussure l

�� � I02 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Moi l'imbécile, le gros homme chargé de matière et de péchés !

Me voici à qui Dieu a donné ministère sur les hommes et sur les anges, c'est à ces mains rouges qu'il a remis pouvoir de lier et de délier !

Tout a péri, et c'est moi seul maintenant que vous appelez votre père, pauvre paysan !

Ah, du moins, rien n'a été votre père par le sang plus que je ne suis le vôtre, ma fille chérie, au nom du Père et du Fils !

Priez Dieu pour que je sois pour vous un père et non pas un sacrificateur sans entrailles.

Et que je vous conseille hors de toute violence dans un esprit de mesure et de suavité.

Car II ne nous demande point ce qui est au dessus de nous, mais ce qu'il y a de plus bas.

Ne se plaisant point aux sacrifices sanglants mais aux dons que son enfant lui fait de tout son cœur.

SYGNE, sourdement. — Pardonnez-moi parce que j'ai péché.

(Il ouvre son manteau et on le voit en surplis y Vètole violette croisée sur la poitrine)

Eh quoi ! vous avez sur vous le viatique }

MONSIEUR BADILON. — Non. Je reviens de le porter au père Vincent dans les bois.

�� � L OTAGE 103

En quittant ce matin même

(A voix basse) — Le pape,

J'ai appris que le pauvre homme venait d'avoir les jambes broyées ^ par un chêne.

J'arrive de chez lui. Quelle tempête !

Cela m'a rappelé les bons temps de l'Indivisible, quand le sorcier Quiriace me pourchassait,

Et que je passais la nuit dans le creux d'un saule, avec Notre-Seigneur sur la poitrine.

SYGNE, se mettant à genoux. — Pardonnez-moi, mon père, parce que j'ai péché.

MONSIEUR BADILON (il est assis sur un fauteuil à côté d'elle). — Qu'il vous pardonne comme je vous bénis.

SYGNE. — Je suis coupable de paroles violen- tes, de désir de mort, de propos de tuer.

MONSIEUR BADILON. — Renoncez-vous de toute votre volonté à la haine d'aucun homme et au désir de lui mal faire }

SYGNE. — Je cède.

MONSIEUR BADILON. — Poursuivez.

SYGNE, à voix basse. — Georges

Dont je vous ai parlé tout-à-l'heure, père,

' Prononcez " bro-yées ".

�� � I04 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je l'aime.

MONSIEUR BADILON. — Mais il n'y a point de mal à cela.

SYGNE. — Plus qu'il n'est dû à aucune créature.

MONSIEUR BADILON. — Mais pas autant cependant que Dieu lui-même qui l'a faite.

SYGNE. — Père, je lui ai donné mon cœur !

MONSIEUR BADILON. — Ce n'est pas assez l'aimer que de l'aimer hors de Dieu.

SYGNE. — Mais Dieu veut-il que je l'aban- donne et le trahisse ?

MONSIEUR BADILON. — Ayez patience avec moi, écoutez-moi, mon enfant bien-aimé, car je suis votre pasteur qui ne vous veut point de mal.

Qu'une femme quitte son bien, comme cela arrive, son père, sa mère, son pays, son fiancé,

(Et la chose est bien dure, bien que les mots soient aisés à dire),

Pour se retirer dans le désert au pied d'une croix, pour panser les malades, pour nourrir les pauvres.

�� � l'otage 105

Pour chérir et préférer au-dessus du sens et de la raison ces gens qui ne nous sont de rien,

Elle le fait dans l'abondance de son cœur et son salut n'y est pas intéressé.

Et vous, que pour sauver le Père de tous les hommes, selon que vous en avez reçu vocation.

Vous renonciez à votre amour et à votre nom et à votre cause et à votre honneur en ce monde,

Embrassant votre bourreau et l'acceptant pour époux, comme le Christ s'est laissé manger par Judas.

— La Justice ne le commande pas.

SYGNE. — Ne le faisantpas,je reste sans péché?

MONSIEUR BADILON. — Aucun prêtre ne vous refusera l'absolution.

SYGNE. — Est-il vrai .?

MONSIEUR BADILON. — Et je vous dirai plus : Prenez garde et faites attention à ce grand sacrement qu'est le mariage, de crainte qu'il ne soit profané.

Ce que Dieu a créé, il le consomme en nous. Ce que nous lui sacrifions, il le consacre. Il achève le pain et le vin.

Il consomme l'huile. Il donne effet pour l'éter- nité à cette parole qu'il nous a communiquée. Il fait un sacrement comme son corps même

�� � I06 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

De cet aveu par qui le pécheur se condamne à mort.

Ah, comme le cœur d'un prêtre frémit, quand ce monstre qui est le frère de Jésus tournant vers lui sa face décomposée avoue par l'orifice de son corps pourri !

Et de même il a sanctifié tout consentement dans le mariage, que deux êtres l'un à l'autre se font l'un de l'autre pour l'éternité.

SYGNE. — Dieu ne veut donc pas de moi un tel consentement ?

MONSIEUR BADILON. — Il ne l'exige pas, je vous le dis avec fermeté.

— Et de même quand le Fils de Dieu pour le salut des hommes

S'est arraché du sein de son père et qu'il a subi l'humiliation et la mort

Et cette seconde mort de tous les jours qui est le péché mortel de ceux qu'il aime,

La Justice non plus ne le contraignait pas.

SYGNE. — Ah, je ne suis pas un Dieu mais une femme.

MONSIEUR BADILON. — Je le sais, pauvre enfant.

SYGNE. — Est-ce à moi de sauver Dieu ?

�� � L*OTAGE 107

MONSIEUR BADILON. — C'est à vous de sauver votre hôte.

SYGNE. — Ce n'est pas moi qui l'ai prié sous mon toit.

MONSIEUR BADILON. — C'est votre cousin qui l'a amené.

SYGNE. — Je ne peux pas ! O mon Dieu, je ne peux pas à ce prix !

MONSIEUR BADILON. — C'est bien. Vous êtes acquittée du sang de ce juste.

SYGNE. — Je ne peux pas au delà de ma force.

MONSIEUR BADILON. — Mon enfant, sondez votre cœur.

SYGNE. — Le voici devant vous tout ouvert et déchiré.

MONSIEUR BADILON. — Si les enfants de votre cousin vivaient encore, s'il s'agissait de le sauver, lui et les siens,

Et le nom, et la race, si lui-même vous le demandait,

Ce sacrifice que je vous propose, Sygne, le feriez-vous .?

�� � I08 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SYGNE. — Ah, qui suis-je, pauvre fille, pour me comparer au mâle de ma race ? Oui. Je le ferais.

MONSIEUR BADILON. — Je l'entends de votre propre bouche.

SYGNE. — Mais il est mon père et mon sang et mon frère et mon aîné, le premier et le dernier de nous tous,

Mon maître, mon seigneur, à qui j'ai engagé ma foi !

MONSIEUR BADILON. — Dieu est tout cela pour vous avant lui.

SYGNE. — Mais il n'a pas besoin de moi ! Le pape a ses promesses infaillibles.

MONSIEUR BADILON. — Mais le monde ne les a point, pour qui le Christ n'a point prié. Epargnez à l'univers ce crime.

SYGNE. — C'est vous qui m'avez instruit, et ne me disiez-vous pas que le pape près de périr. Dieu chaque fois l'a sauvé ?

MONSIEUR BADILON. — Jamais sans le secours de quelque homme et sans sa bonne volonté.

�� � L*OTAGE 109

SYGNE. — Je vis toute seule ici et ne sais rien de la politique.

MONSIEUR BADILON. — Mais vous voyez au moins que c'est l'heure du Prince de ce monde, et Pierre lui-même est entre les mains de Napoléon.

Qui l'empêche de façonner un autre pape, comme ces empereurs de ténèbres jadis, ou de le tirer de Rome,

Comme les anciens rois de France afin de l'avoir à eux .?

Voici le dernier désordre ! Voici le cœur dérangé de sa place !

Ah, nous ne sommes pas seuls ici ! Ame pénitente, vierge, voyez ce peuple immense qui nous entoure.

Les esprits bienheureux dans le ciel, les pécheurs sous nos pieds,

Et les myriades humaines l'une sur l'autre, attendant votre résolution !

SYGNE. — Père, ne me tentez pas au-dessus le ma force !

MONSIEUR BADILON. — Dieu n'est pas lu-dessus de nous, mais au-dessous.

Et ce n'est pas selon votre force que je vous tente, mais selon votre faiblesse.

SYGNE. — Ainsi donc moi, Sygne, comtesse Ide Coûfontaine,

�� � I lO LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

J'épouserai de ma propre volonté Toussaint Turelure, le fils de ma servante et du sorcier Quiriace.

Je l'épouserai à la face de Dieu en trois per- sonnes, et je lui jurerai fidélité et nous nous mettrons l'alliance au doigt.

Il sera la chair de ma chair et l'âme de mon âme, et ce que Jésus-Christ est pour l'Eglise, Toussaint Turelure le sera pour moi, indissoluble.

Lui, le boucher de 93, tout couvert du sang des miens

Il me prendra dans ses bras chaque jour et il n'y aura rien de moi qui ne soit à lui,

Et de lui me naîtront des enfants en qui nous serons unis et fondus.

Tous ces biens que j'ai recueillis non pas pour moi.

Ceux de mes ancêtres, celui de ces saints moines,

Je les lui porterai en dot, et c'est pour lui que j'aurai souffert et travaillé.

La foi que j'ai promise, je la trahirai. Mon cousin trahi de tous et qui n'a plus que moi seule,

Et moi aussi, je lui manquerai la dernière !

Cette main qu'il a prise dans la sienne le lundi de la Pentecôte,

Sous l'œil de nos quatre parents exposés devant nous tous ensemble sur cet autel.

Je la lui retirerai. Ces deux mains qui se sont serrées passionnément tout à l'heure.

�� � l'otage III

La mienne est fausse !

(Silence)

Vous vous taisez, mon père, et ne me dites plus rien ?

MONSIEUR BADILON. — Je me tais, mon

enfant, et je frémis !

Je vous déclare que ni moi

Ni les hommes ni Dieu même ne vous de- mandons un tel sacrifice.

SYGNE. — Et qui donc alors m'y oblige ?

MONSIEUR BADILON. — Ame chrétienne! Enfant de Dieu ! C'est à vous seule de le faire de votre propre gré.

SYGNE. — Je ne puis pas.

MONSIEUR BADILON. — Préparez-vous donc. Je m'en vais vous bénir et vous renvoyer.

SYGNE. — Mon Dieu ! Cependant vous voyex que je vous aime !

MONSIEUR BADILON. — Mais non point jusqu'aux crachats, à la couronne d'épines, à la chute sur le visage, à l'arrachement des habits et à la croix.

SYGNE. — Vous voyez mon cœur !

�� � 112 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

MONSIEUR BADILON. — Mais non point à travers cette grande rupture à mon côté.

SYGNE. — Jésus ! mon bon ami ! Qui a été tout le temps mon ami sinon vous ? Il est dur maintenant de vous déplaire.

MONSIEUR BADILON. — Mais il est facile de faire Votre volonté !

SYGNE. — Il est dur de me séparer de Vous pour la première fois.

MONSIEUR BADILON. — Mais il est doux de mourir en Moi qui suis la Vérité et la Vie.

SYGNE. — Seigneur, s'il se peut, que ce calice soit éloigné de moi !

MONSIEUR BADILON. — Mais toutefois que Votre volonté soit faite et non la mienne !

SYGNE. — Ah, du moins, 6 mon Dieu, si je Vous abandonne tout,

Et Vous de Votre côté, faites aussi pour moi quelque chose.

Ne tardez pas et prenez ma vie misérable avec 1 le reste !

MONSIEUR BADILON. — Mais toutefois à Vous seul il appartient de savoir le jour et l'heure.

�� � L*OTAGE 113

SYGNE, sourdement. — Agneau de Dieu qui effacez les péchés du monde, ayez pitié de moi !

MONSIEUR BADILON. — Le voici déjà avec vous.

SYGNE. — Seigneur, que votre volonté soit faite et non la mienne !

MONSIEUR BADILON. — Est-il vrai, mon enfant, et tout est-il consommé ?

SYGNE. — ...Et non la mienne.

(Silence)

Seigneur, que votre volonté soit faite et non la mienne ! Seigneur, que votre volonté soit faite et non pas la mienne !

MONSIEUR BADILON. — Ma fille, mon enfant bien-aimé, le voyez-vous maintenant, com- bien Dieu vous demande une chose facile ?

Le voici donc enfin abattu, l'édifice de votre amour propre , La voici terrassée, cette Sygne que Dieu n'a pas faite ! Le voici arraché jusqu'aux racines,

Ce tenace amour de vous-même! Voici la créature avec son créateur dans l'Eden de la croix !

" O mon enfant, certes la joie est grande que Je réserve à mes saints, mais que dites-vous de mon calice ? " Il est facile de mourir,

8

�� � 114 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il est facile d'accepter la mort, et la honte, et le coup sur le visage et l'inintelligence, et le mépris de tous les hommes.

Tout est facile excepté de Vous contrister. Tout est facile, ô mon Dieu, à celui qui Vous aime

Excepté de ne pas faire Votre volonté adorable.

(Il se lève)

Et moi. Votre prêtre, je me lève à mon tour et je me tiens au-dessus de cette victime immolée.

Et je Vous prie pour elle, ainsi que l'on prie sur les azymes à la messe.

Père Saint, Vous voyez cette brebis qui a fait ce qu'elle a pu.

Maintenant ayez compassion d'elle et ne lui imposez pas un fardeau intolérable.

Ayez pitié de moi aussi, prêtre, pécheur, qui viens de Vous immoler mon enfant unique de mes propres mains.

Et vous, ma fille, dites que vous me pardonnez, avant que je ne vous pardonne.

(Elle fait un geste de la main, il lui pose la sienne sur la tête)

Mon enfant, recueillez- vous, je m'en vais vous bénir et que la grâce de Dieu soit avec vous !

(Elle se laisse couler la face contre terre et demeure prosternée et les

�� � L*OTAGE 115

bras étendus. Il fait lentement le signe de la croix sur elle^ cependant que les rayons rouges du soleil cou- chant entrent par les fenêtres.)

��Paul C.

��(A suivre)

�� � ii6

��L'OMBRAGEUSE

[fin) VIII

Le menton appuyé sur ses mains, l'Ombrageuse se tenait mornement assise près d'une fenêtre entr'ouverte, quand, vers la fin de l'après-midi, Boboli fit irruption dans l'appartement. Agitée et toute en nage, elle se laissa tomber sur une chaise et sans prendre le temps de souffler :

    • Sais-tu ce qui se passe ? commença-t elle. On vient

d'expulser Latour de la salle de jeu du Casino... "

Isabelle avait redressé à demi son beau visage que la lassitude et l'ennui obscurcissaient. Un instant, elle con- sidéra en silence la jeune femme qui fixait sur elle ses grands yeux eflfarés où les larmes étaient prêtes. " Quelle est cette sotte invention, " fit-elle, enfin, en haussant les épaules.

  • ' Eh ! crois-tu que je l'aie forgée de toutes pièces !

reprit Boboli. Il paraît qu'il a triché, on l'a surpris, et il a été exécuté séance tenante. Je n'en sais pas plus long pour le moment. Cela m'a suffi du reste et je n'ai guère songé à en demander davantage. Mais pour vraie, l'histoire l'est assurément, on ne parle que de cela dans toute la ville... "

L'Ombrageuse ne répondit pas tout de suite. Immobile et comme distraite, elle s'était détournée à nouveau ; une

�� � l'ombrageuse 117

chaleur secrète cependant, se glissant sous ses traits, éclai- rait peu à peu son visage. Brusquement : ** Je n'en crois rien ! s'écria-t-elle en se dressant, c'est absurde ! " Et du ton le plus dur : " Qui te l'a dit d'abord ? "

" Qui me l'a dit ? Mais Chariot, ce jeune homme avec qui nous avons soupe hier... Moi aussi, je ne voulais pas y croire : ensuite, j'ai rencontré le Colonel et il nous a tout raconté. Latour jouait au Casino avec quelqu'un que nous ne connaissons pas. Tout d'un coup, ce monsieur s'est levé en disant bien haut qu'il n'entendait pas être dupe plus longtemps. Du monde, au bruit, est accouru, et on a vu, alors, qu'à la place que Latour venait de quitter, il y avait un paquet de cartes préparées. Latour n'a pas dit un mot : qu'aurait-il pu dire ? Il est sorti. Le Colonel l'a suivi. Il aurait voulu l'aborder, lui parler : le courage lui a manqué : il pleurait presque en me l'avouant. Le pauvre homme était atterré, je ne l'étais p.-^s moins... " Et hochant la tête : " Aussi, ajouta-t-elle, qui aurait prévu une chose si afireuse ! " Mais soudain, elle s'interrompit, stupéfaite, indignée bientôt, de l'accès d'hilarité dont Isabelle venait d'être prise. " Se peut-il que tu en ries, lui jeta-t-elle, ah ! tu n'as pas de cœur !... "

Isabelle, à l'instant, s'arrêta. "Va, laisse-moi rire, petite. Tu ne feras pas que je ne trouve ça grotesque et vraiment réussi... Comment, il trichait et il s'est fait prendre, l'im- bécile ! mais c'est bouffon, ne le vois-tu pas ? " Et tandis qu'une gaîté cruelle agitait son visage: ** Ma parole ! vous aviez de jolies connaissances ! Tous mes compliments, ma chère ! Et tu voudrais m'interdire de rire... C'est trop demander... Car enfin, il n'y a pas à le nier : l'homme qui se conduit de la sorte n'est qu'un piètre personnage,

�� � Il8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un drôle ! " Et avec un geste emphatique : " A qui se fier, grands dieux ! " ajouta-t-elle.

Trop pénétrée de son sujet pour noter ce qu*il y avait d'outré dans l'attitude d'Isabelle, Boboli baissa la tête et tristement : " Oui, à qui se fier ? Latour, bien sûr, était le dernier homme dont j'eusse attendu un tel scandale... Quel coup ce sera pour tous ceux qui le connaissent... Et qu'en va dire cette malheureuse Paulette?"

" Paulette ! je l'oubliais, ma foi... C'est vrai qu'elle en était folle... Ah ! la pauvre fille, elle n'a pas de chance... Et dire qu'elle n'était même pas arrivée à se faire payer de retour... Mais elle n'est donc pas au courant ? "

" Non, fit Boboli, sans relever le front. Elle est partie ce matin pour toute la journée et ne rentrera qu'à la nuit... Même, il s'agira de la rejoindre dès son retour. Que deviendrait-elle si, avant que nous l'ayons pu préparer, quelqu'un lui contait tout de go l'histoire ?... Nous, du moins, nous saurons y mettre tous les ménagements nécessaires... Mais il faudra que tu m'aides, par exemple ! J'ai la tête à l'envers : seule, jamais je ne m'en tirerais... "

  • ' T'aider à passer la nouvelle en douceur ? reprit

Isabelle. Comment donc ! Il n'était pas besoin de me le demander. Tu peux compter sur moi... C'est bien à moi, en effet, qu'il appartient d'instruire cette petite... Je suis tout indiquée pour cela. Sois tranquille : c'est seule et sans toi que je m'acquitterai de ce soin... Pauvre Paulette ! Elle saura combien je la plains. Aimer un tel homme ! Ah ! que j'avais raison de le détester, car, vous voudrez bien vous en souvenir, je ne pouvais le souffrir... Je

l'exécrais même et ne m'en cachais guère Quelles

moues vous me faisiez quand j'avais le malheur de laisser

�� � l'ombrageuse 119

paraître mon sentiment à cet égard ! Ah ! si vous aviez su ! Suppose que je l'aie aimé, au contraire, que ferais-je à présent ? Sans doute, je m'affolerais, je serais au déses- poir, anéantie, prête à n'importe quelle folie ! Je le détestais, heureusement : que me fait dès lors ce qui lui arrive ; je n'en suis ni touchée ni émue... Je ris seule- ment parce que l'aventure, après tout, ne vaut vraiment pas qu'on en pleure... " Et après un court silence : " Que ne donnerais-je pas, ajouta-t-elle à voix basse, comme se parlant à elle-même, que ne donnerais-je pas pour Tavoir en ce moment devant moi ? "

Un air de méchanceté si triomphante passait en même temps sur ses traits que Boboli ne put retenir un geste de révolte: " N'as-tu pas honte, fit-elle, de parler ainsi !'*

L'Ombrageuse ne parut pas l'avoir entendue. Elle s'était levée. Les yeux au loin : " Il n'oserait pas me regarder, poursuivit-elle. Je ne lui adresserais pas la parole. Je passerais simplement en le dévisageant et il baisserait la tête, car ce n'est qu'un lâche, un être falot et méprisable, je le sais maintenant. Le masque est tombé, on voit la grimace. " Et, se retournant vers Boboli : " Et ici, demanda-t-elle, qu'en pense-t-on ? L'anecdote a dû faire le tour de la ville. Que dit-on ? N'as-tu donc vu personne et est-ce là tout ce que tu sais... Parle, voyons ! Je trépigne d'impatience et tu demeures muette. " Puis, comme Boboli, interdite, ne se hâtait pas de répondre : " Ah ! tiens, ma petite ! tes soupirs m'excèdent et je vois bien qu'on ne saurait rien tirer de toi... Sortons plutôt... Depuis deux heures, que de choses peut-être se sont passées ! Dans la rue, aux Quinconces, nous aurons vite fait d'apprendre des nouvelles... Il me tarde d'en-

�� � I20 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tendre cette sale histoire partout répétée... Assez long- temps sa dignité et sa hauteur m'ont humiliée : je tiens ma revanche enfin ! Et ne fronce pas les sourcils : tu ne comprends pas ? Tant pis ! D'ailleurs, j'ai besoin d'air et de distraction : toute la journée je suis restée ici à me morfondre... Ah ! si j'avais su... Allons ! sortons ! nous dînerons ensemble. Et sois tranquille, je n'oublierai pas Paulette. Pour rien au monde, je ne céderais ma place, je te le jure ! Il faut bien que je m'occupe, du reste, car, tu ne sais pas, me voilà libre désormais." Et avec une sorte de triviale désinvolture : " Oui, ma chère, ajouta-t- elle, entre Derlon et moi, tout est fini depuis ce matin..."

Quels yeux Boboli ouvrit ! "Brouillée avec Derlon ?"

En riant, l'Ombrageuse lui prit le menton : " Com- ment, cela aussi te porte un coup ! Quel petit cœur sensible ; on ne sait plus par où te prendre... Lis ceci, et il ne me restera plus rien, ensuite, à te révéler... " Et ayant jeté une lettre froissée sur les genoux de la jeune femme, elle passa dans la chambre voisine.

Etourdie de tant d'événements et de secousses, Boboli demeura les yeux fixés sur le papier qu'Isabelle venait de lui confier. Ses paupières battaient. Il lui fallut un moment pour déchiflFrer la signature du Comte au bas de ces feuillets, tout couverts d'une écriture serrée et tourmentée :

" Ma chère Isabelle, écrivait Derlon, je m'en vais

  • ' dans une heure ; l'avenir seul dira si c'est pour ne plus

" vous revoir. Avant de mettre à exécution une si grave " résolution, il aurait convenu de vous exposer les motifs " qui me l'ont imposée : je m'en rends bien compte ; " excusez-moi de n'en rien faire. En me dérobant à

�� � L OMBRAGEUSE 121

" cette explication, je n'ai voulu que nous épargner une

    • épreuve inutile, également pénible pour vous et pour

" moi. Devant vous, d'ailleurs, je sens que je n'aurais " rien trouvé à dire. Vous savez que je m'exprime mal " et que les mots me trahissent. Certainement, s'il " m'avait été permis d'épancher tout ce que j'ai sur le " cœur et qui si longtemps m'a pesé, vous m'auriez

    • compris, mais cette approbation même eût été pour
    • moi un déchirement que je me reconnais incapable de

" supporter. Au fond, si ce départ inopiné vous surprend " en ce moment, vous ne tarderez pas à reconnaître que " c'est la seule solution que comporte la douloureuse

    • situation où la vie nous a placés. Mon grand tort, c'est

" d'avoir tant tardé à m'en apercevoir. J'aurais tout fait " pour vous rendre heureuse. J'ai reconnu depuis peu que

    • je ne saurais mieux assurer votre bonheur qu'en renon-

" çant à y être pour quelque chose. Voilà pourquoi " je me retire, bien éloigné, du reste, de me croire quitte à " ce prix de l'aveuglement égoïste où je me suis obstiné " et que je vous supplie de me pardonner, afin que, le jour " où nous nous retrouverons en face l'un de l'autre, il

    • me soit permis de vous rappeler le souvenir de celui

" qui signe ici

    • votre ami pour la vie

Derlon. " Et, dans un coin de la dernière page, il avait ajouté son adresse nouvelle.

kPlus déconcertée que jamais, comme Boboli à cet endroit relevait la tête, elle aperçut l'Ombrageuse qui, habillée et prête à sortir, la considérait d'un œil ironique, en achevant de boutonner un de ses gants. " Pour l'amour

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de Dieu ! qu'est-ce que cela signifie ! " s'écria la jeune femme. " Qu'a-t-il pu se passer entre vous ? Je ne com- prends rien à cette querelle. "

Mais d'un geste sec, Isabelle lui retira la lettre des mains : "En voilà assez, ma petite ! Nous avons autre chose à faire pour l'instant. Sortons !..."

Mille questions confuses se pressaient sur les lèvres de Boboli : elle n'ouvrit plus la bouche cependant et suivit docilement l'Ombrageuse dans la rue qu'animait la fraî- cheur de l'après-midi finissante.

Du visage d'Isabelle, toute expression de lassitude ou d'ennui avait disparu. Elle marchait droit devant elle, vive, élancée, sans rien voir, et une flamme brillait par moments dans ses yeux. Pas une fois elle ne tourna la tête vers Boboli qui se hâtait derrière elle, en silence et le coeur gros. Tant d'insensibilité, une si froide cruauté la navrait. Que n'eût-elle donné pour savoir où la menait l'impérieuse fantaisie d'Isabelle et quelle pensée abritait ce front têtu qu'une ride coupait par le milieu ! Son incer- titude, au demeurant, ne fut pas longue. Au premier tournant de la rue, en découvrant de loin les vélums de toile jaune du Pavillon, Isabelle se retourna. Un sourire délia ses traits durcis. " Nous y voilà ! fit-elle. Je pense qu'ici il y aura pour nous du nouveau à apprendre ! " Et d*un mouvement allègre, elle souleva la draperie de perles qui masquait l'entrée.

Dès le seuil pourtant, il lui fallut ralentir, puis s'arrêter. C'était l'heure du thé. Tout ce que le public des Eaux comptait de frivole et d'oisif se trouvait réuni autour des petites tables dont la pâtisserie était encombrée. Un chuchotement à l'entrée des jeunes femmes avait couru

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de ci, de là. Des regards curieux se levaient vers elles. D'un air nonchalant, Isabelle cherchait dans la cohue quelque visage familier. Dans le fond d'une petite serre, enfin, au milieu de cinq ou six jeunes gens, elle aperçut le convive inconnu du souper, celui que Boboli appelait Chariot. Pour mieux attirer l'attention, il s'était soulevé à demi, et de loin lui faisait signe. L'Ombrageuse, aussitôt, se dirigea sur lui. Ses yeux, sa face, en un moment, s'étaient éclairés. Déjà, empressé et la main tendue. Chariot se penchait. Mais sans faire mine de remarquer le geste : " Ah ça ! fit-elle vivement, que me conte- t-on ? Il paraît qu'il s'en est passé de belles, tantôt, au Casino !... "

Lentement, Chariot laissa retomber sa main et d'un ton incertain : " Vous faites allusion, sans doute, à l'incident auquel se trouve mêlé M. Latour... Ah ! vous dites bien, c'est surprenant en efiFet... ! " Et comme pour amener une présentation : " Justement, ajouta-t-il en désignant les jeunes gens près de lui, ces Messieurs et moi nous étions en train d'en parler... "

Isabelle ne daigna point soupçonner l'intention. " Vraiment ! fit-elle, en s'asseyant. Eh bien continuez, je vous en prie... Je serais fort aise de vous entendre... " Et, accoudée au marbre de la table, elle promenait autour d'elle un regard étincelant et avide.

Son accent, la brusquerie de ses façons n'avaient pas laissé de causer quelque malaise. " Mon Dieu ! reprit Chariot, avec précaution, nous ne disions rien qui vaille d'être rapporté... Il y a des circonstances qui nous échappent... Tout cela est bien obscur et tellement imprévu... Du moins, poursuivit-il, nous étions unanimes

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à reconnaître combien cet événement est pénible pour la famille et l'entourage de celui qui... "

D'un mouvement impatient, l'Ombrageuse l'interrom- pit. " Est-ce par égard pour moi que vous dites ça ? Vous êtes bien bon, mais ce n'est pas la peine, et je n'ai que faire de vos condoléances... Les malheurs de ce monsieur me laissent fort indifférente. Je le connaissais mal, à vrai dire; peut-être êtes-vous mieux informé de son caractère... Raison de plus pour vous expliquer !..."

D'un coup d'oeil furtif, le jeune homme interrogea l'énigmatique visage tourné vers lui. " Nos rapports avec M. Latour, fit-il enfin, n'ont jamais été que fort lointains. Je ne le regrette pas, à coup sûr, mais dans ces conditions il m'est assez difficile d'avoir une opinion personnelle. Je comprends et j'approuve en tout cas votre réserve, car il faut bien convenir, après ce qui s'est passé, qu'il apparaît sous un jour assez fâcheux..."

" Un jour fâcheux ! s'exclama Isabelle, quelles façons vous avez de vous exprimer. Voyons ! appelez les choses par leur nom. Traitez-le donc de filou et de grec, tout sim- plement ! " Et elle se retourna en riant vers Boboli, assise derrière elle, cependant que les jeunes gens décontenan- cés se consultaient des yeux.

" Au surplus, reprit-elle froidement, tant de délicatesse vous honore ; vous permettrez néanmoins que je m'étonne de votre bienveillance envers un homme qui n'a jamais paru se soucier beaucoup de votre estime ou de votre sympathie..."

Chariot eut un sourire contraint :

" Evidemment, évidemment," fit-il avec un geste con- ciliant, et se hâtant de battre en retraite: " Du reste, reprit-

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il, il y a une moralité à tirer de cet épisode... Dans un endroit de plaisir comme celui-ci, on ne saurait apporter assez de prudence dans ses fréquentations. A force de rencontrer les mêmes personnes à la même place, on finit par causer et se serrer la main... Là est le danger... Voyez plutôt ce Latour. Qui de nous n'aurait juré que c'était un parfait galant homme ; n'empêche que le voici compromis dans une bien vilaine aflfeire. Dès lors, qu'attendre des autres, d'un tas de gens que nous ne connaissons pas et qui, à la longue nous deviennent familiers sans qu'on sache comment ni pourquoi...

D'un hochement de tête attentif, Isabelle n'avait pas cessé de l'approuver. ** Ah ! la sagesse parle par votre bouche ", s'écria-t-elle, et à l'air de fiévreuse gaîté dont elle considérait les jeunes gens, Boboli comprit soudain quelle menace était supendue sur leur tête.

" Tout de même, reprit l'Ombrageuse, en revenant à Chariot, j'attends encore de connaître votre opinion... Ah ! vous vous défendez bien !... Ainsi, c'a été pour vous une surprise, rien ne vous avait mis en garde ?... Pas une fois sa conduite, sa manière ne vous ont paru suspectes ? Est-ce là ce que vous pensiez ? Parlez donc. Ou me faut-il croire que ma curiosité vous importune ?..."

Chariot, pour le coup, ne put dissimuler l'embarras où le mettait une si tenace insistance. " Eh ! que voulez- vous que je réponde ? balbutia-t-il. Je vous le répète, c'est à peine si je le connaissais... " Mais voyant Isabelle s'énerver : " Assurément, s'empressa-t-il de jeter au hasard, je ne serais pas allé jusqu'à soutenir que ce devait être un escroc ; je reconnais cependant qu'il ne nous a jamais inspiré grande confiance... J'aurais préféré ne pas vous le

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dire, vous comprenez, à cause des relations que vous sembliez avoir avec lui... S'il faut parler franchement, je ne cacherai pas qu'il y avait en sa contenance quelque chose de renfermé, de clandestin qui encourageait le soupçon... Cette façon aussi qu'il avait de tenir les gens à distance, ne paraissait guère rassurante... On y sentait comme une sorte d'arrière-pensée qui donnait à réfléchir... Je pense que c'est là la raison qui nous a toujours empê- chés de faire quoi que ce soit pour nous rapprocher de lui. '*

" Le flair de l'honnête homme ! fit Isabelle. Il ne vous a pas trompé... "

Pour rompre la contrainte qui pesait sur eux, les jeunes gens se hâtèrent de sourire. " Très juste ! Madame ! " cria de loin un petit blond, mais sous le regard brûlant que l'Ombrageuse attachait sur lui, il baissa les yeux en rougissant. Encouragé par le succès, et se sentant dans la bonne voie. Chariot d'ailleurs tenait à ne point lâcher la parole. " Riez à votre aise, reprit-il plaisamment, si tout le monde avait pensé comme moi, je crois que personne ne le regretterait à présent. Et puis, tout chez lui n'était-il pas inquiétant ? Je vous accorde qu'on ne lui courait pas après, mais qu'a-t-il fait pour sortir de ce majestueux isolement... On eût juré qu'il avait quelque chose à cacher. . . Parbleu ! Nous devinons maintenant de quoi il retournait. Il savait bien qu'un jour devait venir où on ne lui saurait guère gré de ses fami- liarités... Enfin, je vous le demande, que penser de bon d'un homme à qui jamais on n'a connu de femme... '* Et, jetant un coup d'oeil galant à Boboli et Isabelle : " Ce n'étaient pourtant pas les occasions de s'enflammer à propos qui lui manquaient... "

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" Tout cela est fort bon," interrompit un gros homme épais qui, depuis l'arrivée de l'Ombrageuse, n'avait pas cessé de la couver des yeux. " M'est avis toutefois que nous ne lui rendons pas justice. Qu'importe que ce fût un poseur ou un tricheur ? N'est-ce pas à lui, à tout prendre, que nous devons le plaisir de voir parmi nous deux femmes charmantes qu'autrefois nous n'admirions que de loin ?... " A sa question, un murmure d'assenti- ment répondit parmi les jeunes gens qui s'assuraient à mesure que la conversation retrouvait son niveau normal...

    • Vous voyez, poursuivit le bonhomme, nous voilà tous

d'accord ! je m'en doutais un peu... En vérité, au lieu de lui tomber dessus, nous devrions lui être reconnaissants. " Et, en souriant il leva son verre, comme pour un toast.

Mais l'Ombrageuse, tout à coup, s'était dressée. Muette et contractée, un instant elle dévisagea les jeunes gens, et l*insulte semblait près de jaillir de ses lèvres. Boboli, cependant, l'avait prise par le bras : " Allons-nous-en ! supplia-t-elle, viens, ne restons plus ici. "

A sa vive surprise, Isabelle céda aussitôt. Une ombre opaque couvrait ses traits. " Ah ! les pleutres ! répétait- elle en s'éloignant, les pleutres ! les as-tu entendus ? Trop bas, trop sots pour l'attaquer même en son absence !... "

Plus que sa violence, le trouble de son amie boulever- sait Boboli. " Ah ! je le savais bien, soupira-t-elle. C'est toi qui l'as voulu... Mais en voilà assez. Rentrons, rentrons maintenant... "

Isabelle s'était déjà ressaisie. D'un mouvement brusque, elle se dégagea du bras de Boboli toujours posé sur le sien. " Rentre seule si cela te plaît. Pour moi, il m'en reste encore à entendre. Au Casino maintenant ! "

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Saisie de sa dureté, Boboli n'osa répliquer. Chariot, du reste, à cet endroit les rejoignait. " Ah ! fit-il jovialement, je vous rattrape ! Vous vous êtes enfuies si vite que j'ai bien pensé vous avoir perdues... Je ne vous dérange pas, j'espère ?... " Mais Isabelle qui s'était remise à marcher ne daigna point tourner les yeux. Surpris, Chariot alors se pencha vers Boboli : " Je veux croire, fit-il à voix basse, qu'elle ne s'est pas offusquée des propos de notre ami... Il n'est point toujours très mesuré et manque un peu de tact ; qu'elle soit bien persuadée toutefois qu'il n'a pas eu un instant l'intention ni l'idée de lui manquer... " A peine Boboli l'entendit-elle : elle songeait bien à lui répondre ! Brusquement, le jeune homme se sentit in- discret. Il se tut et jetant un regard autour de lui, allait ralentir pour, ensuite, s'esquiver à la muette, quand, de loin, il aperçut le lieutenant qui se dirigeait vers eux. L'Ombrageuse en même temps avait eu une exclamation et s'empressant vers l'officier: "Eh bien, lui cria-t-elle, et vous, qu'allez-vous nous en dire ? Aurez- vous une opinion du moins, et oserez-vous l'exprimer ? Car vous n'ignorez pas, je suppose, que votre honorable ami... "

Mais le lieutenant ne lui permit pas d'achever. " Je vous en prie ! ne vous attardez pas plus longtemps à cette indigne calomnie I " Et, comme on allait l'inter- rompre : " Oui, reprit-il avec force, une calomnie ! Latour — et pas un instant d'ailleurs je n'en ai douté — Latour est un parfait honnête homme qui reste bien au- dessus d'une pareille imputation."

Le premier. Chariot revint de la stupeur qu'avait causée ces paroles. " Eh ! monsieur, je ne demande qu'à vous croire sur parole : cependant j'étais au cercle quand la

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scène s'est passée. On a jeté à la face de M. Latour une insulte intolérable. Je l'ai entendue, tout le monde Ta entendue... Loin de protester, il s'est retiré sans mot dire : vous conviendrez que dans ces conditions...**

Il n'en put dire plus long. Isabelle brusquement Tavait arrêté. " Silence ! " commanda-t-elle. Et se tournant vers l'oflScier : " Et vous, expliquez- vous ! Que signifient ces protestations... Je n'aime pas les énigmes... Allons, soyez clair ! "

Le lieutenant ne demandait qu'à parler. " Il est vrai, Latour s'est éloigné sans relever l'afiront, comme s'il lui fallait bien le subir et il y a là quelque chose qu'on a peine à comprendre. C'est un honnête homme néanmoins. Je vous le répète et j'ai pour l'affirmer la meilleure raison du monde, à savoir la rétractation même de son accusa- teur. Parbleu ! moi aussi j'étais présent ! L'insulte, moi aussi, je l'ai entendue, et si je ne suis pas intervenu, c'est que l'afiàire s'est dénouée trop vite pour que j'eusse le temps de m'en mêler. Mais, en dépit de l'évidence, pas un instant je n'ai pu admettre que Latour eût réellement commis l'action ignoble qu'on lui reprochait. A peine fut-il parti que, désireiix d'en avoir le cœur net, je me rapprochai de l'individu à qui nous devions cet esclandre. Justement il s'apprêtait à prendre la porte à son tour. Le plus poliment que je pus, je le priai de me faire connaître, comme à un ami personnel de Latour, quelles raisons l'avaient autorisé à formuler publiquement une si grave accusation. Il parut contrarié de la question et en rechi- gnant me conduisit à la table de jeu : " Vous voyez ce petit paquet de cartes demeuré sur le tapis ? Eh bien, votre ami le tenait dissimulé sur ses genoux ; je l'ai siu'pris au moment

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OÙ il en retirait l'appoint nécessaire à son jeu. C'est clair, n'est-ce pas ? " Le ton dont il me donnait ces détails me déplut. D'ailleurs j'aurais été enchanté qu'il me fournît un prétexte pour le gourmer. Et puis, à dire vrai, cette façon de tricher me paraissait bien invraisemblable. " C'est clair, en effet, lui répondis-je, mais les choses n'en peuvent demeurer là. Veuillez donc me donner votre nom et signer le procès-verbal que nous allons rédiger sur le champ au secrétariat du Cercle. Les faits dont vous parlez feront l'objet d'une enquête... " Vous comprenez, je disais cela au hasard, pour le tâter. Il aurait dû se rebiffer, le prendre de haut. Pas du tout, il se mit à bredouiller que ce n'était pas la peine, qu'il était inutile d'ébruiter l'aventure et qu'au demeurant il ne portait pas plainte. Pour le coup, je ne doutai plus. Résolument, j'entraînai mon homme dans un coin et risquant le tout pour le tout : " Mon cher monsieur, lui dis-je, vous avez menti. Vous allez me dire la vérité tout de suite ou je vous jure bien qu'il vous en cuira. " Et alors, devant cette menace, savez-vous ce qu'il m'avoua ? Tout simplement que la scène d'un bout à l'autre avait été concertée avec Latour lui-même qui l'avait payé, vous m'entendez, pour l'y faire jouer son rôle... A présent vous savez tout et m'accorderez, je pense, que la réalité n'est pas moins déconcertante que la version de tout à l'heure. Ne me demandez pas, après cela, quel a été le dessein de Latour en machinant cette comédie j je ne pourrais que vous répéter que je n'en sais rien. Il a perdu sa peine en tout cas, car je n'ai pas lâché son com- père qu'il n'eût répété devant tous ce qu'il venait de me confier en particulier... "

Un silence suivit ce récit. Boboli et Chariot considé-

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raient tour à tour l'officier et Isabelle qui demeurait figée, incapable de proférer une parole. D'une voix serrée, enfin: " Mais pourquoi, pourquoi, pourquoi a-t-il fait cela ? '*

Le lieutenant, pour toute réponse, ne put que hausser les épaules.

" Ne voyez-vous donc pas, reprit-elle, que c'est là l'important, qu'il nous faut le savoir à tout prix..." Et soudain, comme exaspérée du mutisme de ses compa- gnons, elle leur tourna le dos et à grands pas se dirigea vers l'allée toute proche. Une voiture y passait. Vivement, elle y prit place et d'un ton bref, sans plus regarder der- rière elle, elle jeta l'adresse de Latour au cocher qui partit aussitôt.

��IX

��En reconnaissant la jeune femme, Philippe eut un mouvement de recul. ** C'est vous, fit-il d'un ton brusque; pourquoi êtes-vous ici, que voulez-vous de moi ? " Et incapable de dominer le trouble où le jetait cette visite inattendue, il demeura un instant immobile et saisi. D'ail- leurs il se reprit aussitôt et, comme elle considérait les valises éparses dans la chambre, tous les apprêts du départ qu'elle venait d'interrompre : " Vous le voyez, ajouta-t-il avec un sourire d'une humilité affectée, j'allais partir. C'est bien là, je pense, ce que j'ai de mieux à faire..."

D'un geste, elle l'arrêta. " Ne mentez plus : à quoi bon! Votre compère a parlé: on sait maintenant comment la farce s'est jouée..." Et, détournant son beau front dédaigneux, elle acheva d'un air tranquille de retirer sa voilette et ses gants. Lentement elle se rapprocha de lui

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ensuite et le bravant du regard : " Eh bien, vous ne ré- pondez pas ! Vous ne souriez plus ! Qu'est devenue votre assurance, ce magnifique détachement que vous opposiez jadis à toutes choses ? Ah ! je prévoyais bien qu'il suffirait d'un mot pour vous rendre attentif. C'est qu'à présent je sais par oii vous prendre, et qu'il n'est rien de mieux avec vous que l'improviste. Vous étiez loin de compter qu'après ce qui s'est passé, je viendrais vous relancer jusqu'ici. Du coup, vous voilà déconcerté, j'en suis ravie : faute d'une défaite préméditée, peut-être, en me répondant, force vous sera bien d'être sincère malgré vous. Car vous par- lerez aujourd'hui. Je saurai ce que vous attendiez d'une si répugnante comédie. Oui, répéta-t-elle en s'animant, cela du moins vous l'avouerez ! "

Philippe, qui s'était mis à marcher, se retourna, et d'un ton blessant, non sans l'intention manifeste de faire perdre à la jeune femme un sang-froid qui l'inquiétait : " Eh ! que vous importe après tout ! "

Mais la dure résolution dont elle était commandée rendit l'Ombrageuse insensible à la provocation. Elle eut un sourire placide. " Assurément ! que m'importe ! qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ! En quoi votre conduite peut-elle me toucher, et de quel droit contrôle- rais-je vos actions !... Ajoutez que je suis importune et que je vous lasse... Je continuerai néanmoins. Tant qu'il vous plaira de me disputer l'explication que j'exige, vous me trouverez devant vous à cette place. L'énervement m'a pu faire quitter la partie hier : comprenez qu'aujour- d'hui je suis résolue à ne plus lâcher prise. " Et pour l'affronter à nouveau, elle s'arrêta devant lui.

Comme des ennemis qui mesurent leurs forces, quelque

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temps ils se toisèrent. Le premier, Philippe baissa les yeux. A voir son regard céder sous le sien, Isabelle exulta. Elle rougit de plaisir et se rapprochant de lui : " Vous qui ne savez rien de l'empire et de la puissance d'un sentiment qui occupe le cœur tout entier, vous ne pouvez imaginer ce que j'ai ressenti tout à l'heure en apprenant qu'on vous avait chassé d'une salle de jeu ! J'ai ri d'abord, oui, j'ai ri, j'aurais aussi bien sangloté, de joie mauvaise, de désespoir, de colère, que sais-je ! Non, vous ne pouvez concevoir ce qui s'est élevé en moi quand brusquement il me fallut bien ne plus voir en vous qu'un être hypocrite et vil comme tous les autres ; pas plus haut, pas plus bas : à leur taille ! Pour rencontrer des gens à qui parler de vous, je me suis élancée dans la rue, j'en eus vite trouvé, je me souciais peu de choisir. Je n'avais soif que d'en- tendre l'ignoble histoire partout propagée. A l'écouter, j'éprouvais une sorte de jouissance déchirante, et j'applau- dissais. Quoi, c'était ma revanche enfin de tout ce que j'avais souffert par vous. Cette image, que tant de jours, malgré mes révoltes, j'avais dû porter en moi, ainsi qu'une chose sacrée, je la voyais s'abîmer, se salir à mesure. Je me retrouvais libérée en même temps, affranchie, maî- tresse de mon sort à nouveau. Votre indignité elle-même brisait mes chaînes. Lamentable, blessée à mort, certes, je l'étais, mais libre du moins et ne dépendant plus de vous. Et puis, subitement, on est venu me dire que tout en votre aventure n'était que parade et vaine duperie. Jouée, encore une fois je me suis vue jouée, bafouée par vous qui m'échappiez quand tout juste je pensais vous tenir à ma merci. Encore une fois, je sentais retomber sur mes épaules le poids de cet ascendant inhumain qui

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m'étouffe, qui m'opprime et que je secoue aujourd'hui ! Je n'ai pu durer davantage. Vous voir, en un moment j'eus compris qu'il n'était rien de plus important pour moi. De ce que j'engageais par ma démarche, sans doute je me rendais bien compte : j'ai passé outre, l'heure n'est plus de ces sortes de scrupules. Et me voici. A présent, vous savez tout ce qu'il y avait en moi de plus intime, de plus ardent, de plus caché : j'ai tout dit, mais ce n'est qu'afîn de mieux vous obliger à parler à votre tour. " Et rejoignant Philippe qui, assis sur le coin d'un divan, l'écoutait, le front bas : " Assez longtemps, du reste, votre silence m'a meurtrie. Contre vos dédains et vos mépris, assez longtemps je me suis heurtée en vain. Tout mon cœur s'en allait vers vous et vous le saviez. Vous n'avez rien voulu voir ; à peine d'un regard consentiez- vous à m'écarter. Mais la mesure enfin est comble. Je ne connais désormais ni obstacles ni retenue. Pour arriver à mes fins, je ne suis plus qu'une force brutale qui pousse droit devant soi et qui brisera ou sera brisée. Oui, entre nous, il y avait place pour d'autres soins, et il m'importe peu à présent d'en convenir. Cette nuit encore, si vous l'aviez voulu, d'un signe, d'un seul signe... Qu'ai-je à revenir là-dessus ! Il est trop tard. Je ne sais plus qu'exé- crer maintenant et de vous, ne veux plus qu'une chose, mais de toute l'énergie de mon âme et je l'aurai, celle-là : c'est de savoir pourquoi vous avez négocié ce marché honteux ; quel était votre but, et ce que vous prétendiez obtenir... "

Toute soulevée d'exaltation et de menace, pour épier sa réponse, elle se tenait penchée au-dessus de Latour qui demeurait inerte et muet. " M'avez-vous entendue ?

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reprit-elle, parlez alors ! " D'une main rude, en même temps, elle lui redressa la face. Surpris, sans défense, il ferma les paupières. Un instant, elle tint, comme dressé au bout du poing le blême visage où la détresse et la fatigue se mêlaient. Mais déjà il se dégageait. Un souffle cwifiis passa sur ses lèvres. Deux fois l'Ombrageuse pensa recueillir l'obscure confidence qu'elle forçait. Hors d'état de tolérer plus longtemps une attente qui la brisait : " Hé bien, fit-elle, parlerez-vous ?"

D'un geste accablé, Philippe étendit le bras vers elle.

    • Ah ! vous vous vengez cruellement, murmura-t-il

enfin. Vous saviez que vous alliez me prendre au dépourvu. Que puis-je vous dire ? Que me reste-t-il à vous dire ? " Et dans une sorte de défaillement de tout son être :

    • J'étais las d'un long combat, ajouta-t-il d'une voix

éteinte. Oui, j'ai craint d'être lâche. Pour en finir d'un coup, pour échapper à moi-même, si j'avais pu faire du moins que vous me méprisiez ! "

Isabelle instinctivement s'écarta. Son irritation, son ressentiment l'avaient abandonnée, comme un manteau glisse des épaules laissant le corps nu et frémissant. Une anxiété poignante l'emplit. Un moment, elle resta inter- dite, à retourner dans sa pensée l'aveu dont la significa- tion semblait l'étourdir. " Que je vous méprise, fit-elle, que voulez-vous dire ? Est-ce une feinte encore ? Que vous servirait mon mépris, et quel est ce long combat dont vous parlez ? Est-ce de moi que vous aviez peur, ou bien... " Soudain, elle porta le bras à sa poitrine, les traits bouleversés, comme si le sens des paroles de Latour se fût subitement développé. " Mais alors, s'écria-t-elle, si vous avez fait cette chose, si c'est pour cela que vous

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l'avez faite, si vous avez eu peur à ce point, ah ! qu'ai-je à chercher davantage ? C'était donc vrai ? "

Et, les mains toujours serrées sur sa gorge : " Ainsi, poursuivit-elle, ainsi vous en convenez et vous avez parlé enfin. Comment, du reste, ai-je pu hésiter un moment, pourquoi a-t-il fallu ce pauvre mot à grand'peine arraché pour me faire admettre ce que depuis longtemps je savais! Ah ! comme je comprends tout à présent, ce qui me torturait, ce qui m'indignait en vous, votre cruauté, votre indifférence : oui, vous aviez peur, peur de montrer votre faiblesse, et que vous aussi vous étiez touché. Tout était fait pour m'avertir, et je ne voyais rien. Aveugle que j'étais et lâche moi aussi, car il y a beau temps que j'aurais dû agir, mais tout m'arrêtait. Si vous saviez de quelle crainte, de quel respect je me sentais pénétrée en votre présence ! Deux fois, il est vrai, j'ai bien pensé vous surprendre. Au Casino d'abord, ce soir de concert où je vous ai trouvé auprès de Paulette et de Boboli. Un mouvement impulsif en vous voyant m'a entraînée. Je n'ai pu me retenir de vous provoquer. Vous m'avez regardée alors et je suis demeurée confondue de ce qui m'était apparu en ce moment dans vos yeux. Vous souvenez-vous ensuite de ce jour où je suis allée vous chercher dans le Parc ? L'incertitude, le doute me rongeaient. Cependant, dès que je me vis seule avec vous, je ne sus que vous dire. Des sarcasmes, des paroles irritées et offensantes, voilà tout ce qui me montait aux lèvres. Et puis j'ai rencontré votre regard. Et à nouveau j'y ai retrouvé l'effusion involontaire et comme furtive qui, l'autre soir, m'avait tout à coup éclairée. Même vous avez dit : " Vous étiez donc venue pour me tenter ? "

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Non, je ne m'étais pas trompée ! Allons, dites-le de votre bouche, croyez-vous que je n'aie pas mérité de l'entendre?" Et d'un air de supplication passionnée, elle tendit les mains vers lui.

Latour s'était levé. Il la considérait en silence. Brus- quement, il l'attira près de lui, et, tandis qu'elle baissait les paupières, il tint un instant son visage serré contre le sien, sans mot dire.

Mais elle se redressait. Trop longtemps il lui avait fallu se contenir et se taire ; il lui tardait à présent de répandre la ferveur dont elle était emplie. Doucement, elle repoussa Philippe. " Quand je pense, poursuivit-elle, qu'à certains moments je ne savais plus si je vous aimais ou si je vous haïssais ! Tantôt encore, en entrant chez vous, tout n'était en moi que rancune et fureur. Qu'y venais-je faire cepen- dant, sinon vous assurer — ah ! malgré moi et à mon insu — que même après ce qui s'était passé, j'étais tou- jours prête à vous suivre. Mais comment aurais-je pu parler ? Sitôt que je me trouvais devant vous, une sorte de démon m'occupait. Votre vue seule me jetait hors de moi. Il n'y avait plus place en mon cœur, en ma volonté, que pour l'éclat, le scandale, les pires sottises, comme à ce déjeûner, aux Sources, où j'ai lancé une fleur au visage de ce petit lieutenant. Pour vous outrager, vous éprouver peut-être, ou simplement attirer votre attention ? Quand vous êtes venu me rejoindre dans le jardin, avec quelle soumission je me suis inclinée sous vos reproches. Quoi que vous m'eussiez commandé, je l'aurais fait ; j'aurais obéi joyeusement ! C'est le lendemain de cette scène que j'ai vu clair en moi. En entendant Paulette parler de vous avec admiration, je me suis soudain éprouvée jalouse. Ne

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VOUS moquez pas ; oui, j'ai été jalouse de cette petite. Ma vie, à partir de cette heure, n'a plus été qu'une lutte sans merci. Moi aussi, j'ai connu de longs combats. Je me suis mise à vous fuir ; je me défendais de ma tendresse ; pen- dant une semaine entière, j'ai su me tenir éloignée de tout ce qui me rappelait une image que j'avais juré d'ou- blier. Rien n'y faisait : j'avais beau me roidir et me débattre, le mal était en moi. Et mes efforts les plus violents n'allaient, en fin de compte, qu'à resserrer chaque jour les liens dont je me voyais désormais enchaînée. De peur que vous soupçonniez le motif de ma retraite, je me suis approchée de vous à nouveau. A peine eûtes-vous l'air de remarquer mon retour. Vous étiez tout pour moi : il parut bien clairement à votre accueil que je n'étais rien pour vous. C'est ce soir-là pourtant que, brisée, je me suis soudainement aperçue que vous m'aimiez. Ah ! j'ai cessé de me contraindre alors ! Vous arracher ce secret que j'avais effleuré en passant, je n'ai plus prétendu à autre chose. Pour vous faire parler et vous fléchir, je retrouvai cette ardeur emportée que je mettais jadis à vous tourmenter. Il ne s'agissait à ce moment que de nourrir mon dépit. C'était pour mon sort même que dorénavant je bataillais. Mais vous résistiez : tour à tour employées, la douceur et la violence glissaient, sans l'entamer, sur votre inertie. Que de fois j'ai connu la tentation de vous frapper au visage, et, en ma colère, à quelles affreuses folies ne me suis-je pas abaissée. Ah ! je rougis en y songeant. Moi aussi, je tenais à m'attirer votre mépris. Hier soir encore, à ce souper, comment me suis-je conduite ? quel besoin de m'avilir m'a poussée ? Du reste, reprit-elle en secouant la tête, que sert-il de ranimer le passé ? Je ne veux plus

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y porter les yeux : son odieux visage me fait honte. Jamais, cependant, je n'oublierai ces choses, jamais je ne me pardonnerai ". Et tandis que Philippe couvrait de caresses ses paupières, elle se mit à sangloter. " Surtout, ne m'en veuillez pas de ma faiblesse. Vous savez à présent en quelle ardeur contractée et farouche j'ai vécu ! Laissez- moi pleurer, il me semble que ces larmes emportent tout ce qui restait d'impur et d'obstiné en moi. D'ailleurs, ajouta-t-elle avec un sourire anxieux, c'est fini maintenant. La joie m'avait saisie tout d'abord : ah ! j'en étais si désac- coutumée ! En un jour, en une heure, j'ai passé de la pire affliction au comble d'un bonheur que j'avais cessé d'espé- rer ." Et posant son bras, d'un geste craintif et doux, sur le cou de Latour, elle penchait le front vers lui. :

Mais elle s'arrêta. On venait de heurter à la porte de l'appartement. Avec un empressement singulier, déjà Philippe s'était levé. Sous le regard interrogateur de la jeune femme, il est vrai, il parut se raviser : un moment l'Ombrageuse le vit devant elle demeurer debout, hésitant. Mais l'on frappait à nouveau : vivement, sans plus tourner la tête, Latour alla ouvrir.

Un court colloque s'engagea derrière la porte : soudain il parut à Isabelle qui était restée à sa place, que quelqu'un venait de prononcer son nom. Etonnée, à son tour, elle se leva. Philippe justement revenait vers elle. " Il y a là, fit-il, une femme de chambre que Boboli vous envoie : voulez-vous lui parler : il paraît que c'est pressé. "

" Boboli ! Comment a-t-elle appris que j'étais ici ? Et que peut-elle avoir de si urgent à me dire ? " L'explication ne tarda guère. A peine Latour s'était-il écarté, Isabelle reparut devant lui, l'air atterré. " Savez-vous ce que l'on

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m'apprend ? Paulette, paraît-il, vient de s'empoisonner ! " Et se rajustant, en hâte : " Je n'y comprends rien, cette fille d'ailleurs n'en savait pas plus long... Il faut en tout cas que je coure là-bas, la pauvre Boboli doit avoir perdu la tête. "

Elle s'était rapprochée de Philippe. Elle posa les mains sur ses épaules : " Ah ! pourquoi, soupira-t-elle, me faut-il vous quitter en un tel moment ? Quand de tout ce qui nous a séparés et meurtris je commençais à ne plus me souvenir. Du reste, ajouta-t-elle en haussant les épaules, tandis qu'une clarté passait sur son front, que me fait à présent une séparation d'une heure ? Demain, ne vous verrai-je pas ? Ah ! je puis vivre, je sais ce que vaut l'avenir. Contre moi-même, contre vous, contre l'existence toute entière, je n'ai plus à me tenir en garde. Demain, dites-moi que demain je vous reverrai. "

Sans répondre, il la prit dans ses bras, les lèvres appuyées sur son front. " Partez ! fit-il. Tantôt j'irai moi-même aux nouvelles. "

Une dernière fois, Isabelle tourna vers lui son visage éclatant, puis elle s'éloigna. D'un air lassé, Latour alors baissa la tête. A la place qu'avait quittée la jeune femme, lentement il alla se rasseoir.

��X

��Au petit jour, la fièvre s'éteignit : Paulette ferma les yeux, son visage exténué glissa sur l'oreiller : elle s'as- soupit. L'Ombrageuse alors, se mit debout, et s'éloignant d'un chevet où ses soins n'avaient plus que faire, elle alla rejoindre Boboli à l'autre bout de la chambre.

�� � l'ombrageuse 141

Affalée dans un fauteuil, devant la fenêtre entr'ouverte, celle-ci sommeillait à demi. A l'approche de la jeune femme, elle se redressa subitement et, soulevant d'un efïbrt ses paupières appesanties : " Tu venais me chercher, interrogea-t-elle, ça ne va pas plus mal, n'est-ce pas ? '*

Isabelle, doucement, lui caressa la joue : " Non, rassure-toi, petite. Tout danger est passé, je la quitte à l'instant, elle s'est endormie. Ne t'inquiète désormais que de faire comme elle. "

Tranquillisée, Boboli se laissa retomber sur son siège :

    • Vrai ? soupira-t-elle. Ah ! tu me soulages, je ne vivais

plus. Mais sapristi ! elle peut se flatter de nous avoir causé une fîère peur. Quelle nuit nous avons passée, j'en suis rompue pour toute une semaine. " Et jetant un regard d'envie à l'Ombrageuse qui, debout contre la fenêtre, aspirait avec délice l'odeur limpide du matin qui mouillait les jardins : " Par exemple, ajouta-t-elle, je t'admire, toi, voilà douze heures que tu es sur pied, tu t'es dépensée sans compter, et à te voir, on jurerait que tu viens tout juste de te lever... "

Isabelle haussa les épaules sans répondre. Son visage, en eflFet, était frais, serein et reposé, les longues fatigues de la veillée semblaient n'y avoir pu marquer une ride ou une ombre ; ses yeux surtout étonnaient par une vivacité, une sorte d'éclat profond et contenu dont elle était toute illuminée. Se retournant vers Boboli, enfin : " Du moins, reprit-elle, m'expliqueras-tu ce qui s'est passé. J'ignore tout encore. "

'* Et que veux-tu que je te dise ? En rentrant hier soir, je l'ai trouvée étendue sur le tapis au pied de son lit. Quand je me suis approchée, elle m'a repoussée

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comme si elle ne me reconnaissait plus. Epouvantée, j'ai fait appeler un médecin. Je suis tombée de mon haut en apprenant qu'elle s'était empoisonnée. Du laudanum, la malheureuse ! Elle avait avalé tout un flacon de laudanum. Je l'ai retrouvé vide sur sa toilette. "

" Mais pourquoi ? interrompit l'Ombrageuse. Quelle idée, quelle lubie funeste l'a poussée ? J'ai beau me creuser, je ne comprends pas... "

" Pourquoi ! s'écria Boboli. Ah ! peux-tu le demander ? Et en dépit de sa lassitude, elle eut la force d'élever sur son amie un regard tout chargé de reproches et de surprise. Elle se souvint en même temps des soupçons que lui avaient donnés la veille les allures de la jeune femme. Tant de complications, au surplus, passaient la mesure de son attention : elle se borna simplement à répondre : " Mais à cause de Latour, ne l'as-tu pas deviné ? Tu sais combien elle en était éprise, cette absurde histoire de jeu a dû la bouleverser. "

Isabelle subitement se rembrunit. " C'est vrai, fit-elle à mi-voix, je l'avais oublié. " Et un moment elle demeura pensive. Sur son visage, d'ailleurs, l'ombre ne dura guère. Elle détourna la tête, et le tranquille rayonnement d'une félicité qui ne connaît plus d'obstacles à nouveau brilla dans ses prunelles. Seulement, poussée comme à son insu par une sorte d'obscure compassion, elle se rapprocha du lit où se reposait Paulette et sur le front moite de la dormeuse passa doucement la main. En retournant à la fenêtre, elle trouva Boboli assoupie dans son fauteuil, la tête appuyée sur l'épaule ; tranquillement alors elle s*esquiva.

Tandis qu'elle traversait le couloir pour regagner son

�� � l'ombrageuse 143

appartement, une femme de chambre lui remit une lettre qu'un étranger qui était venu prendre des nouvelles de Paulette avait tout à l'heure déposée à son adresse. Distraite, et d'autre chose occupée, l'Ombrageuse pensa d'abord rejeter loin d'elle l'importun papier ; elle n'y eut pas plutôt porté les yeux qu'elle changea de couleur.

Latour lui écrivait les lignes suivantes :

    • Oui, je vous aime, Isabelle, je ne puis le nier. Quand

" vous m'ouvriez votre cœur hier, pas un instant l'idée " ne m'est venue de protester ou d'interrompre, parce " que d'un bout à l'autre, vous n'avez rien dit qui ne fût

    • vrai. Je vous aime depuis longtemps, je vous ai toujours

" aimée, je crois, d'un amour qu'à le contrarier je ne fais " qu'irriter, et cependant je m'éloigne de vous. Ce don " que vous m'avez offert, non, je ne puis l'accepter : " désormais vous ne me reverrez plus. Je n'ignore pas

    • que vous m'aimez autant que je le fois ; c'est ainsi que
    • vous vous exprimiez, je crois, en parlant de vos propres

" sentiments. Rien sans doute ne nous sépare plus à cette " heure, pas même un scrupule, et vous pouvez l'affirmer " à Derlon, car je ne tiens pas à jouer à l'homme magna- " nime. Je sais aussi que l'outrage immérité va faire de " vous la créatxu-e la plus misérable et la plus humiliée. " Ma résolution n'en est pas ébranlée : il faut que je " m'en aille, je pars donc. Surtout ne me demandez pas " à quelle raison j'obéis en agissant de la sorte. J'aime

  • ' autant avouer tout de suite que je n'en ai point, ou

" plutôt, de la nécessité morale qui me détermine, que

    • pourrais-je vous dire? Vous ne m'entendriez 2:uère. Et

" puis, quoi que je fasse, vous ne croirez plus à ma sincé- " rite. Du moins écoutez ceci : je ne m'appartiens pas.

�� � 144 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

" Je VOUS le dis, Isabelle, il y a en moi un démon avide " et inquiet consumé à la fois de désir, d'inaction et

  • ' d'ennui. Jamais, jusqu'ici, je n'ai pu l'occuper ou le
    • distraire. C'est un maître intraitable et qui me gouverne

" à son gré. Demeuré-je immobile, il me talonne, le " moindre engagement d'autre part le soulève et l'en-

    • fièvre. L'obligation qui m'est ainsi faite de me tenir

" indéfiniment disponible et détaché, voilà la cause de " tout le mal. Quand hier soir, vous êtes parvenue à " forcer la réserve que j'avais su garder jusqu'à ce " moment, il m'est aussitôt apparu que j'allais devoir me " séparer de vous. En un instant, j'avais perdu le bénéfice " de tant de jours de silence, de renoncement et d'empire

    • sur moi-même. Je venais de céder, alors que je passe
    • ma vie à me prétendre plus fort que les circonstances,

" plus fort que la destinée, plus fort que n'importe quoi. " Une joie merveilleuse, certes, était le prix de ma " défaite. Pour la saisir, il m'eût suffi d'étendre le bras. " Mais déjà ce n'était plus possible. Le démon avait

  • ' parlé. Je reconnaissais sa voix. " Quelque chose à

" faire ! " Encore une fois il me provoquait et déjà je " sentais que je ne résisterais pas à son défi, car il faut " toujours que je m'éprouve et me surmonte. Dans ce " bonheur qui m'arrivait malgré moi, je ne vis plus dès

    • lors que l'occasion que j'avais, en le refusant, de me

" réhabiliter à mes yeux. Ma force, " ma supériorité " " avaient faibli. Le moyen s'offrait cependant de repren- " dre d'un coup l'avantage. Vous étiez encore dans mes " bras que mon parti était arrêté : je fuirais. Croyez bien, " du reste, que je ne me berce pas d'illusion. Ces jeux-là

    • coûtent gros, on y laisse sa peau, et le plus désolant

�� � L OMBRAGEUSE 145

" c'est qu'ils ne servent de rien, attendu que je ne me " propose aucun but qui réclame de moi l'exercice de

    • cette force à laquelle je me sacrifie.

" Au lieu de cet aveu brutal, j'aurais pu vous conter " quelque laborieux mensonge. J'ai préféré pour une fois " être sincère et sans détour. De savoir que je suis inex-

    • cusable, vous me haïrez plus vite, et le ressentiment

" d'une cruauté si gratuite ne laissera pas de vous aider à " réduire un penchant indignement récompensé. Je souf- " frirai, il est vrai, de votre haine, ce m'est une souffrance " profonde dès maintenant de vous écrire ce billet. Une " satisfaction absurde, inhumaine, malgré tout me récon- " forte. A l'intrépide rigueur avec laquelle je puis aussi " tailler à vif dans mon cœur, je vois bien que je ne serais " pas incapable de faire davantage s'il le fallait. Je n'ignore

    • pas, encore une fois, que je ne ferai jamais rien : il est

" impossible toutefois de se résigner à croire qu'on n'a pas " de rôle à remplir en ce monde. Jamais vous ne me par-

    • donnerez le coup que je vous porte aujourd'hui. Cette

" assurance dorénavant préviendra toute envie de me " rapprocher de vous. On doit savoir brûler ses vaisseaux,

    • et je ne me dissimule pas qu'avant de vous avoir oublliée,

" il me faudra longtemps lutter...

��Une lumière égale et blonde enveloppait la rue spa- cieuse, toute fraîche encore, quand Isabelle, deux heures plus tard, parut au seuil de l'hôtel. La matinée déjà s'animait. Un bruit léger de conversations et de rires se mêlait dans l'air vif à l'odeur d'eaux et de verdures que

lO

�� � 146 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la brise partout entraînait. Sans rien regarder autour d'elle, la jeune femme lentement traversa la chaussée. Un cocher qui passait lui offrit sa voiture. Elle refusa d'un signe de tête. Une sorte d'indiff"érence hautaine et glacée recouvrait son visage. Elle tenait un petit porte-carte à la main : de temps en temps, elle y jetait les yeux, une expression ambiguë se lisait alors dans son regard. Du reste, aucune impatience, aucune agitation dans ses mouvements : non- chalante et tranquille, elle n'était plus qu'une promeneuse parmi tant d'autres dans la foule qui la pressait.

Au coin de la grand'rue, comme elle faisait halte, il lui parut que quelqu'un derrière elle la hélait. En reconnais- sant le Colonel, elle n'eut point ce hérissement dont elle avait accoutumé d'accueillir l'approche du vieillard. Incliné devant elle, le chapeau à la main : "Ah ! ma toute belle ! faisait-il déjà, enfin l'on vous retrouve ! Depuis le temps que j'attends l'occasion de vous présenter mes hommages, je commençais à désespérer. "

Si familière que fût sa déférence, le colonel semblait plus cérémonieux qu'à l'ordinaire et ne prétendit se mettre au côté de l'Ombrageuse qu'elle ne l'eût au préalable autorisé à lui tenir compagnie. "Je suis ravi de vous rencontrer, poursuivit-il alors. Je n'étais point, cependant, sans quelques raisons de vous en vouloir. Oui, madame, il m'est revenu que l'autre soir, après le bal, vous vous êtes livrés à une petite fête des plus réussies. Pourquoi ne pas m'avoir fait signe ?... "

Pour s'assurer qu'il ne raillait pas, Isabelle l'interrogea du coin de l'œil. Mais le Colonel n'y entendait pas malice ; l'admiration la plus sincère et la plus vive éclatait sur son visage, qu'il tenait penché vers elle.

�� � l'ombrageuse 147

" Au fait, reprit-il, je ne regrette rien. Qu'aurais-je pu vous dire ? Aujourd'hui, au contraire, les circonstances ont changé, et rien n'est plus pour m'arrêter. Aussi bien, Madame, s'il faut l'avouer, voilà près de deux jours que je ne cesse de vous chercher en tous lieux. Mais au moment précis où j'avais le plus grand besoin de vous voir, vous avez disparu. A trois reprises au moins, je suis allé jusqu'à votre porte ; la crainte d'être indiscret ou importun m'a chaque fois empêché de frapper.. "

Etonnée du sérieux avec lequel elles étaient pronon- cées, plus encore que des paroles du Colonel, Isabelle, à nouveau, le considéra. Pour la première fois, elle remar- qua l'agitation dont il paraissait tourmenté. Rouge et fébrile, il n'osait la regarder en face, et parlait par saccades, tout en frottant du bout des doigts le pommeau d'or de sa canne.

" Quel besoin impérieux et subit aviez-vous donc de me voir, demanda-t-elle, et pourquoi à ce moment-ci tout juste r "

Vivement il redressa la tête : " Eh, Madame, me suis- je si mal fait entendre ? Depuis deux jours n'êtes-vous pas seule et libre, ajouta-t-il en baissant la voix. Si vous ne convenez pas qu'il y a là de quoi justifier mon em- pressement et mon impatience, c'est que vous êtes résolue à ne faire aucun cas des sentiments d'un homme qui eût été heureux de se mettre à votre disposition dès l'instant qu'il apprit que l'occasion lui en était enfin offerte."

L'Ombrageuse, pour le coup en savait assez. " En vérité. Colonel, fit-elle gaîment, vous êtes bien bon et je vous sais gré d^un intérêt si flatteur. N'allez point cepen- dant vous monter la tête hors de propos : ma liberté

�� � 148 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

n*aura guère duré. Derlon revient. Demain au plus tard, il sera de retour ici. " Et les yeux étincelants : " Vous voilà tout ébahi, n'est-ce pas ? j'en sais qui le seront bien davantage... "

De saisissement, le vieillard demeura bouche bée : " Comment ! il revient ? Que m'avait-on conté hier ? Et, trop occupé de sa déconvenue pour songer à s'étonner d'une nouvelle si imprévue : " Morbleu ! madame, ajouta-t-il ingénument, vous auriez pu me prévenir plus tôt... "

Il en eût dit davantage, mais le regard d'Isabelle l'arrêta court. D'un air bougon, il détourna la tête et sans chercher à dissimuler son humeur, ne desserra plus les dents. A quelques pas de là, au surplus, il fit halte tout à coup : " Vous marchez un peu vite à mon gré, maronna-t-il, permettez que je vous laisse. D'ailleurs j'ai affaire en ville. " Et l'ayant saluée, il tourna les talons délibérément.

Sitôt qu'elle se fut engagée sous les ombrages du Parc, Isabelle comprit que la déception n'avait pas été seule à commander au militaire une retraite si précipitée. A l'entrée d'une allée, Honorine se tenait assise, une tapisserie sur les genoux, à côté de Daquin qui, à demi- étendu dans un fauteuil, la couvrait en silence d'un regard immobile et désolé. L'Ombrageuse n'avait plus apperçu le jeune homme depuis quelques jours : son abattement, sa faiblesse la saisirent, cet air aussi de morne résignation sous le poids funeste qui peu à peu l'inclinait. Mais à un mouvement que fit Raymond, la Colonelle releva la tête: de peur d'être découverte, Isabelle alors rebroussa chemin.

Sous les feuillages légers qu'un tendre soleil pénétrait,

�� � l'ombrageuse 149

des groupes plus nombreux se répandaient. Un à un, à mesure qu'elle avançait, Isabelle reconnut les cent visages anonymes qu'un long séjour en cet endroit lui avait rendu familiers. Distraite et comme étrangère à tout ce qui l'en- tourait, à peine y prenait-elle garde. Le monde en vain la pressait, rien n'éveillait plus d'écho en son cœur, et quand un silence à son approche suspendait la conversation, ce n'était pas sans une sorte de sombre plaisir qu'elle y re- trouvait l'image et le signe de la solitude morale qui l'enfermait. A la longue, cependant, à ne trouver partout autour d'elle que regards efirontés ou curieux, une sourde irritation la gagna. Comme on saisit une arme pour se défendre, ses yeux, son front prirent cet éclat orageux et variable qui faisait l'émouvante beauté de son visage. Mais elle touchait au jardin étroit et retiré qui s'étendait derrière le Casino : elle fut seule enfin. Ses traits se détendirent. Elle ferma les paupières à demi et ralentit le pas.

Les salons de lecture qu'ensuite elle gagna, eux aussi, étaient déserts. Posément, Isabelle alla s'asseoir à une petite table, près d'une fenêtre entr'ouverte d'où l'on voyait les maussades ombrages que le soleil jamais n'éclai- rait. Un instant, accoudée, elle demeura sans bouger, moins pensive qu'inerte. Brusquement elle se ranima : " Allons, ma fille, murmura-t-elle, il n'est plus temps d'hésiter : brûlons nos vaisseaux, à notre tour ! " Et pre- nant la plume, elle manda brièvement à Derlon qu'il était attendu au plus tôt. Une lueur passa entre ses cils, lorsqu' ayant retiré du porte-cartes la lettre de Philippe, elle la déchira, sans plus y jeter un regard, et mit à la place l'enveloppe adressée au Comte. " Cette riposte-là.

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du moins, " fît-elle en se levant, " il ne l'avait pas prévue! On ne saurait tout prévoir. Tant pis pour lui !..." Et elle sortit lentement du salon.

Comme elle traversait la terrasse, deux jeunes hommes qui causaient dans un coin se dirigèrent vers elle. Crispée, prête au moindre mot à prendre l'offensive, elle redressa la tête. Mais le geste cavalier que lui adressa l'un des deux hommes fît subitement tomber son énervement. Afin de mieux considérer les jeunes gens, elle s'arrêta. Tous deux lui étaient également inconnus ; à l'air de cordiale familiarité dont ils la saluèrent, on eût cru cependant qu'une longue intimité les autorisait : spontanément elle leur tendit la main. Désinvoltes, déjà, ils l'accablaient à l'envi de propos enjoués et galants. Pour gagner du temps, elle ne répondait pas et examinait tour à tour ses inter- locuteurs qui, sans plus s'attarder à de vains ambages, s'enquéraient du but de sa promenade, et enfîn, du ton le plus naturel, lui proposèrent de pousser ensemble jusqu'au Pavillon.

Un étrange appétit de déconsidération soudain décida l'Ombrageuse. Ses yeux brillèrent : " Va pour le Pavil- lon ! fît-elle. Permettez seulement que je dépose au préalable une lettre à la poste... Après, je serai toute à vous... "

Il ne lui fallut pas aller bien loin pour trouver ce qu'elle cherchait. Au premier tournant de l'allée, Isabelle découvrit une boîte accrochée au tronc d'un arbre. Ses paupières à cette vue battirent ; d'un mouvement instinc- tif; elle serra contre elle, comme pour le cacher, son petit porte-cartes, et se mettant à parler au hasard, elle se hâta d'entraîner les deux hommes. Du reste, indignée

�� � L OMBRAGEUSE I5I

de sa lâcheté, elle fit demi-tour aussitôt. Quelle détresse, quelle angoisse sur sa face ! Mais à deux pas elle aperçut ses compagnons qui l'attendaient. Elle haussa les épaules, alors, et avec un sourire détaché, glissa la lettre dans la boîte de fer.

André Ruyters.

�� � 152

��NOTES

��La première matinée d'Avant-Garde au Théâtre de l'OdÉon : LES AFFRANCHIS, par M"« Marie Lenéru.

A propos des Affranchis, des critiques très distingués ont prononcé le mot un peu galvaudé de chef-d'œuvre. Tout en marquant la distance qui sépare une telle œuvre de tout ce que nous avons accoutumé d'entendre sur nos scènes, je ne saurais accorder blanc-seing aussi catégorique à la belle pièce de M"' Marie Lenéru. Chef-d'œuvre de dialectique ? peut-être, encore que le développement des idées oscille, revienne sur lui-même, marche un peu tortueusement vers son but. Chef-d'œuvre dramatique ? non point, encore que cer- taines scènes (presque toutes celles du second acte, mais successivement) se classent parmi les plus belles que nous connaissions au théâtre et rendent la profonde sonorité des créations de grand style. Ce qui se dément le moins, disons-le tout de suite, c'est la fermeté du langage, bien que l'emploi d'un vocabulaire philosophique prête trop souvent aux répli- ques et aux tirades une autorité factice et qui ne laisse pas de nous gêner. Veut-on juger par comparaison de la qualité de ce style ? celui de M. de Curel si plein et si serré pourtant semble à côté de lui hésitant et frivole.

Il s'agit d'une pièce d'idées, jouée au naturel, vécue, par des idéologues, des philosophes : ni plus ni moins que le drame critique du " nietzschéisme". Sans doute n'est-ce pas le lieu de formuler une opinion, qui ne serait que personnelle, sur l'avenir et les nécessités du drame. Cependant je puis avouer

�� � NOTES 153

que je considère la pièce d'idées comme un genre à part et tout d'exception, qui est mieux à sa place dans le livre que sur la scène. Je vois si bien les Affranchis sur le même rang de nos bibliothèques que le Banquet de Platon, TAbbesse de Jouarre et Iphigénie en Tauride ! Le plaisir du théâtre, quoi qu'on en puisse dire n'est pas un plaisir individuel : c'est un plaisir de communion. Mais quelle étroite élite pour vibrer de concert à une symphonie de pensées si particulières et si hautes ! Plus étroite que l'éHte irretrouvable qui savait com- prendre Racine : à celle-ci il ne fallait qu'une culture rhétorique et sentimentale. Plus étroite que l'élite chevaleresque toute prête à épouser les grands sentiments de Corneille. Les dia- logues d'Ibsen même, si nourris de sous-jacentes pensées, ne se passaient pas entre spécialistes. Je crains que les héros de M"* Lenéru n'apparaissent jamais que comme des spécia- listes admirables, au regard d'un public docile, attentif, même cultivé, mais sans teinture de philosophie. C'est en ce sens que rémotion de pensée, dont parlait jadis M. Paul Adam, n'est pas une émotion proprement théâtrale. Ceci dit, je dois ajouter qu'il ne me parait pas possible d'amener la pure émotion de pensée plus près de l'émotion dramatique que n'a fait l'auteur des Affranchis.

Un philosophe de l'amoralisme qui vit selon la morale cou- rante et, saisi d'une passion adultère, prétend soudain mettre ses principes en action. Une jeune fille que trop d'ardeur profonde faillit jeter au cloître, dans la "surhumanité" de l'extase, et qui trouve dans la pensée dionysiaque d'un tel maître une occasion égale de ferveur. Une autre enfant, éprise du même maître, et qui condamne sa pusillanimité bour- geoise, en fuyant scandaleusement avec le premier venu. " La compagne " qui se sent par trop inférieure et qui envie l'ivresse de l'esprit. " L'abbesse " qui prêche l'ordre par le sacrifice. Une passante encore, qui a frôlé l'amour supérieur du philosophe et, faute de l'avoir obtenu, partagé, garde intact, en beauté, à force de bains et de massages, son chaste corps. (C'est l'occasion d'une très forte scène, mais j'aime peu la conception symbolique de cette intellectuelle de la beauté).

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Enfin, un disciple éperdu qui à défaut de conclusions morales conclut par l'action directe et un collègue raisonneur qui sépare résolument le domaine des théories du domaine des faits. Voilà les personnages. Pendant trois actes ils posent, débattent, tournent et retournent la question : le professeur et la novice passionnée réaliseront-ils un bonheur dû, mais cou- pable, interdit ? Ce sera non ; l'empreinte sociale les marque ; sont-ils " des lâches ou des héros" ?

On dit : ces personnages sont les nombres d'un théorème. Peut-être ! mais comme ils évoluent capricieusement ! Mais avec combien peu de rigueur ils s'enchaînent ! S'ils étaient en effet des nombres, des abstractions, des symboles, je sou- haiterais plus de rigidité, une ligne nullement sinueuse, nulle- ment interrompue dans la conduite de l'action. Or, que de rencontres imprévues ! que d'arrêts sans prétexte ! que de bondissements ! En vérité, ce sont des êtres, des êtres qui ne sentent rien qu'ils n'analysent, qui ne pensent rien qu'ils ne soient prêts à expliquer ; mais qui vivent pourtant. D'une vie intérieure certes plus générale, plus formulée que la vie du commun des hommes, mais aussi, par une singulière contra- diction, plus ardente. Oh! la belle fureur de ces êtres-nombres en présence ! comme ils savent bien frapper la réplique aux plus pathétiques instants ! Alors on perd de vue la théorie, on ne voit plus que lucidité dans la passion.

M"° Lenéru, après cette œuvre remarquable, oui ! magistrale par endroits, s'abaissera-t-elle à peindre des héros de moindre envergure intellectuelle ? En quittant le domaine des idées pures, gardera-t-elle sa véhémence et son éclat ? Nous saurons peut-être un jour si la source de son talent se cachait dans l'ivresse philosophique ou dans l'intuition des âmes. Du moins M. Antoine ne pouvait mieux asseoir sa tentative novatrice que sur ces nobles Affranchis qui furent joués excellemment. H. G.

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��LE CARNAVAL DES ENFANTS.

Je consens qu'il y ait quelque chose d'aimable, et de géné- reux, et d'exemplaire dans le caractère de M. Saint-Georges de Bouhélier. Il a écrit récemment : " Nous profitons des victoires de jadis, mais ne songeons pas qu'il serait désirable d'y ajouter nous aussi quelque chose, et nous reculons devant l'aventure. // nous semble que le temps du miracle est passé alors que le miracle peut toujours se produire, mais bien peu d'hommes ont confiance dans la vie ! " • VoUà le beau de cette nature si enthousiaste et si fausse : son refus au tout est dit et ton vient trop tard ; sa faculté de ne point se laisser glacer par l'expérience ; sa foi au miracle ; sa confiance aveugle, impru- dente peut-être, et parfois impudente, dans la vie, dans les possibilités de son temps, dans ses propres ressources. Une attente hardie ! Cette attente, que n'est-elle plus anxieuse et réticente, et cette confiance plus avertie, cette foi plus austère. Chez ceux que nous aimons le plus, pour leurs pensées et leurs actions, je ne sais quoi nous échappe encore, et se dérobe, à quoi le meilleur de notre amour s'adresse. En Bouhélier je voudrais découvrir quelque chose de plus intime que sa parole, de plus inédit que son éloquence, une chose depuis longtemps gardée, nourrie d'amour, et non proclamée. Il aspire... sans réserves ni limites. N'est-ce p>oint dans ses limites même que la force abonde, dans sa réserve qu'elle s'éprouve ? La vraie ferveur exige un aliment secret, ou bien elle se dévore elle- même...

J'ai lu, dans un naïf opuscule, * qu'il convenait d'admirer "l'extraordinaire unité" de la pensée de M. de Bouhélier. Il n'y a rien en effet, de plus solide, de plus impressionnant que cette unité- là. C'est l'unité, c'est même l'uniformité d'une unique pensée, et qui ne courut aucun risque de se contredire, ne s' étant jamais développée. Quoiqu'il en soit, grâce à cette

' Le Héros acteur (voir la Grande Revue, 10 et 25 novembre). ' Essai sur la Dramaturgie de S* Georges de Bouhélier, par Michel délia Terre.

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pensée — j'allais dire à ce dada — M. de Bouhélier put assez longtemps se donner l'air d'écrire avec profondeur, ajoutant un chapitre aux Héros de Carlyle, une page aux Essais d' Emer- son, découvrant pour son propre compte Le Trésor des Humbles, ou bien exhumant Le Temple Enseveli. Il composa même, d'une assez bonne encre, la fameuse théorie du pathétique pour servir d'introduction à une tragédie ou à un roman. Mais, le jour où M. de Bouhélier aborda le théâtre, il se trouva du coup dans la fâcheuse situation de l'imposteur qui, depuis des années, allait annonçant le miracle et que voilà requis d'en faire un. Ses disciples, aussi bien, ne doutaient pas qu'il n'y eût lieu de tenir pour miracle Le Roi sans Couronne. Nous n'étions pas tous ses disciples. Et nous pensions : " Il n'y a plus que feindre, il fault parler françois, il fault montrer ce qu'il y a de bon et de net dans le fond du pot, "

Les plus belles idées courent un risque étrange à l'investis- sement dramatique. Si profonde, si ingénieuse même qu'ait paru l'attitude philosophique de M. Maeterlinck, elle ne lui fournit point jusqu'au bout la ressource de feindre Shakespeare. Si sincère, si original (et il ne l'était pas) que fût le système théorique de M. de Bouhélier, on eût été bien surpris qu'il suppléât la faculté créatrice, qu'il engendrât par sa propre vertu des images pathétiques d'une grande vérité, d'un grand intérêt. Nous n'avions plus à discuter sur la qualité du médium qu'il plaisait à l'auteur de choisir pour se mettre en rapport avec la vie, avec la beauté ; mais simplement à con- stater si les appels répétés de M. de BouhéUer à la vie, à la beauté seraient par elles entendus. Et nous devions nous montrer d'autant plus exigeant que le chef naturiste semblait se faire un jeu de repousser les ordinaires matériaux de la création littéraire, pour insuffler la vie à des êtres pétris d'un limon originel. Le Roi sans Couronne, La Tragédie Royale, n'étaient pas du tout les tentatives d'un homme de lettres, d'un dramaturge en formation ; c'étaient les preuves du Héros- Poète;, " Un héros — disait Saint-Georges hier encore — c'est quelqu'un qui vit donc dans sa sphère comme dans un monde de voix et de symboles dont il possède seul la clé, et qu'il lui

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faut manifester par tous les moyens possibles." C'est entendu... Manifestez, héros, manifestez ! Nous n'attendons que cela.

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��Parlant du Carnaval des Enfants, M. Adolphe Brisson a écrit que, présenté sous le nom d'Ibsen, l'ouvrage passerait pour chef-d'œuvre. Ecartons cette sottise un peu trop forte, et gardons de nous irriter... Mais il est vrai que pour parler sans injustice du Carnaval des Enfants, pour lui accorder une louange convenable, je voudrais pouvoir oublier tout d'abord que son auteur est M. Saint-Georges de Bouhélier. Eh oui ! Si quelque jeune inconnu l'eût signé, je me plairais à ne point considérer de trop près ses faiblesses et ses puérilités ; la fougue ingénue de l'auteur ne me paraîtrait pas jactance in- supportable ; les influences qu'il subit ne seraient à mes yeux l'indice que d'une heureuse orientation httéraire ; et j'insiste- rais avec vivacité sur les réelles espérances qu'un tel début permet de concevoir. Mais quand il s'agit du preux Chevalier sacré par Mendès, je ne sais plus dans quel ton prendre l'éloge ou le blâme. Puisque j'ai devant moi le rénovateur de la scène française, le grand tragique des temps modernes, je risque, je l'avoue, d'être surtout sensible, en écoutant son drame, à la grossièreté des moyens pathétiques, à l'inconsistance de la langue et du style, à tout ce que cette dramaturgie montre de pédantesque, de théâtral et d'emprunté.

Je dis : d' emprunté. Car il faut préciser, avant tout, ce qui dans la conception du Carnaval appartient en propre à M. de Bouhélier. Il me semble que la formule du tragique quotidien, de ce tragique " bien plus réel, bien plus profond et bien plus conforme à notre être véritable que le tragique des grandes aventures ", a été consacrée avec tout l'éclat possible par M. Maurice Maeterlinck. Le double sens, l'allusif et le métapho- rique du drame, son balbutiement volontaire, ne procèdent pas moins visiblement, ici, de l'auteur de Pelléas. La couleur contrastée, l'antithèse matérielle sont d'origine shakespearienne.

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et l'on en trouverait des exemples plus voisins encore dans John Ford ou Thomas Heywood. Le goût du clair obscur, l'atmosphère quasi-surnaturelle, l'emploi du fantastique pour objectiver certains sentiments, pour illustrer certaines situa- tions, sentent l'influence germanique ; Gerhardt Hauptmann n'y est pas étranger. Quelqu'un disait que les silhouettes des deux tantes, dessinées avec tant de sèche exactitude, rappe- laient la manière de Henry Becque. Peut-être, mais point directement. Au reste, toutes les influences que je viens de signaler, M. de Bouhélier ne paraît les avoir subies que de seconde main, à travers la personnalité d'un auteur qui se les était déjà assimilées. Je pense à Léonide Andréiev. Le Carna- val des Enfants retient quelque chose de cette schématisation qu'on peut trouver sublime, ou ridicule, dans La Vie d'un Homme.

Restent les figures du drame : celles de la jeune fille et de son amoureux ; celle de la pauvre lingère qui, toute sa vie, vainement chercha l'amour et fut par tous trahie, méjugée, honnie, bien qu'elle répandît autour d'elle le charme d'une âme invisiblement pure. Et cette position tragique : une mère, que tient déjà la mort, confessant à sa fille, afin qu'elle ne soit abusée par la Calomnie, les secrets les plus beaux, les plus douloureux de sa vie, et se voyant refuser la tendre complicité qu'elle implore, comme une absolution. L'enfant, craignant que ces révélations n'écartent d'elle son fiancé, blessée dans son égoïste amour, déserte avec rancune le chevet de sa mère agonisante. Tout à l'heure elle laissera son vieil oncle et sa petite sœur à la merci de la mauvaise fortune, sauvant sa jeunesse, fuyant avec celui qu'elle aime cette maison où la menace toute la vie avant elle vécue.

Voilà le conflit, sans doute admirable, qu'a imaginé M. de Bouhélier. Je n'en sais guère de plus imposant. Voilà le fonds humain de son drame. Il n'en est pas de plus tragique, de plus profond, de plus essentiel. Je regrette seulement que, pour atteindre à la grandeur, l'auteur ait cru devoir rester dans les générantes, qu'il ait tant tourné autour de son sujet, le bornant quand il y vient au développement d'une scène uni-

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que, dispersant enfin la peinture sur l'anecdotique et l'acces- soire, au lieu d'aborder de front ses personnages, de concentrer sur eux la lumière, de nous les faire connaître, d'enrichir leur existence intime, de multiplier entre eux les rapports secrets et pathétiques. Trop de description, trop de spectacle ! On peut créer une atmosphère palpitante par des moyens directs, par des moyens psychologiques. En abusant des signes, en accumulant les intermédiaires, on nous éloigne du drame au lieu de nous en approcher, on fatigue, on détourne notre émo- tion. Est-il donc besoin d'un semblable appareil pour élever, comme c'est le dessein de M Bouhélier, une humble réalité à la dignité poétique ?

Disons-le, cependant : M. de Bouhélier, dans son œuvre dramatique, ne nous avait rien donné d'égal à cette scène du deuxième acte, entre la pécheresse moribonde et sa fille. Elle est belle. Elle eût été tout à fait admirable, si l'auteur dispo- sait d'une langue plus pure, plus surveillée, plus personnelle. Elle est émouvante. Nous nous fussions peut-être laissés aller à l'enthousiasme si, depuis le commencement du spectacle, M. de Bouhélier n'avait indiscrètement disposé de nos nerfs par les procédés les moins acceptables, s'il ne nous avait pour ainsi dire exaspérés en troublant — avec quelle gratuite insis- tance ! — les plus touchantes péripéties, d'apparitions sau- grenues et de vacarmes symboliques.

Le Carnaval des Enfants a été servi par une interprétation excellente. Avec un goût très sûr, une intelligence minutieuse M. Maxime Dethomas a habillé la pièce de décors parfaite- ment appropriés. M. Durée en a réglé la mise en scène avec une sobriété expressive. Ce spectacle d'ouverture fait le plus grand honneur à la nouvelle direction du Théâtre des Arts.

J. C.

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��LE MAUVAIS GRAIN et l'AMOUR DE KESA au Théâtre de l'Œuvre.

Dans l'animation théâtrale de la saison commençante, M. Lugné-Poe a tenu à ne pas demeurer en reste et il faut lui savoir gré de ses deux premières initiatives ; il a donné l'occa- sion à M"* Suzanne Després et à M. de Max de deux créations admirablement et singulièrement plastiques ; il a rappelle l'atten- tion sur une des pièces les plus courtes mais aussi les plus ache- vées de M. de Faramond, qui n'avait jamais été entendue qu'au théâtre du Peuple de Belleville, voici quelque dix ans, et depuis, à Aulnay-sous-Bois : le Mauvais Grain.

��Parlons d'abord du " spectacle, " de l'Amour de Késa, Ce n'est pas pour diminuer l'apport de M. Robert d'Humières, qui d'une tragédie japonaise, peu littéraire peut-être, a fait un bibelot de lyrisme pittoresque, curieux et ciselé en bon français. Mais nos regards ne pouvaient pas n'être pas plus sollicités que nos oreilles. Nous songions tous à la Késa du théâtre Sada Yacco, merveilleuse estampe animée dont nous ne comprenions pas les paroles, à ce suprême ravissement qui était le fait de la mimique et de la couleur seules. Nous ouvrions donc les yeux, ne nous efforçant que de comparer la nouvelle estampe avec l'ancienne; aussi les paroles souvent charmantes nous apportaient, au lieu des clartés attendues, comme une inutile distraction. Pour la goûter nous relirons un jour la pièce : occupons-nous aujourd'hui du tableau. — Un décor très heureux, très harmonieux, mai s moins simple et moins rare que l'authentique décor japonais ; des costumes de grand caractère et de couleurs violentes et subtiles, mais insuffisam- ment harmonisés entre eux; une tentative de rythme concordant

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dans les attitudes et les gestes, mais sans la rigueur de com- position et de dessin que nous offrait le théâtre Sada-Yacco ; quelque chose de moins délibérément ordonné, de moins nettement cerné, de moins absolu, c'est le mot. Mais en de Max, mais en M"~ Després, quelle puissance individuelle de mimique et de plastique ! Suzanne Després composa son per- sonnage en dedans; elle montra une ronde face lunaire, à peine plissée dans la passion, où jouaient seuls les yeux et la bouche. M. de Max, tout en dehors, tordant les pieds, les mains, con- vulsé, enfantin, frénétique, recréa comme a priori, selon sa seule fantaisie, le japonisme des estampes qu'il ne se proposait pas de seulement imiter; il donna une forme diabolique, inou- bliable au samouraï errant des légendes; ce soir-là, il fut créateur. Mais je m'explique enfin le défaut d'unité qui diminua ce spectacle et notre plaisir : M. de Max et Mme Després s'opposaient entre eux, non comme deux caractères différents, comme deux personnages antagonistes, mais comme les représentants de deux écoles dramatiques adverses. Si l'on veut rénover la scène, il importera d'éviter de si dange- reuses rencontres.

��Je m'étonne qu'une pièce comme le Mauvais Grain, si facile

à monter, si directement saisissable, ne soit pas depuis long- temps au "répertoire" — fiàt-ce au répertoire de M. Gémier. Rien ne la distinguerait, si l'on ne considère que l'anecdote, d'une pièce paysanne du genre de Blancheiie, et le spectateur moyen, sans y regarder davantage, s'y plairait. Je la crois capable de ramener à M. de Faramond, un des plus résolus novateurs de notre théâtre, un public qui n'aura pas su digérer les hardiesses de la Noblesse de la Terre et de Monsieur Bonnet. Comment ne pas partager l'émotion simple de deux braves gens que la venue tardive d'un enfant console et désole — car il faudra apprendre l'accident au fils aîné, à la bru, nouvelle- ment mère? Va-t-on me faire croire qu'un tel sujet ne peut

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toucher les âmes simples que s'il est bassement traité et mal écrit ? M. de Faramond n'a pas renoncé à son style, à son lyrisme familier, à ses savoureuses inversions ; il est de ceux qui prétendent, à juste titre, qu'il y a lieu de transposer sur le théâtre, même la plus proche réalité, et de parler un langage plus volontaire et plus ample que celui de la conversation de tous les jours. Si ce souci, parfois, l'attardé, si le Mauvais Grain a quelques lenteurs, c'est un défaut facilement remé- diable. Dans cette tragédie rustique, de plain pied avec le public, le public doit entrer, et pour son plus grand bien ; car il a chance d'y perdre ses habitudes et ses goûts de médiocrité littéraire. H. G.

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��GEORGE MEREDITH, par Constantin Photiadès (Armand Colin).

Nul écrivain n'allèche la critique et ne la décourage plus que Meredith. Son oeuvre déroutante et complexe semble appeler le commentaire ; mais les renseignements biogra- phiques, les clefs dont l'initié dispose n'écartent que peu de ténèbres et n'ouvrent guère de portes qu'un lecteur attentif n'eût poussées tout seul. Personne n'a mis plus fière pudeur à défendre sa vie intime et à ne l'accueillir dans ses livres que transfigurée, consumée par une brûlante intelligence. Aussi n'est-ce point par les à-côtés que le critique peut amorcer une lecture de Meredith. Il lui est permis de nous séduire en nous montrant le beau profil ardent et tout éclairé de pensée que l'auteur de l'Egoïste conserva jusqu'en sa vieillesse ; puis son rôle se borne à classer l'oeuvre selon une chronologie som- maire. Il ne peut plus ensuite, que nous inviter à mordre à même un de ces livres.

C'est le parti auquel s'est tenu M. Photiadès. Le récit d'une visite émouvante qu'il fit à Meredith nous donne une idée de ce que furent l'homme, sa générosité, sa rapidité d'esprit, son

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éclatante conversation ; quelques répliques sufi&sent à nous faire aimer cette intelligence, la plus ouverte qu'on ait vue, la plus proche de nous, la plus savante à se nourrir de toute idée, de toute poésie et de toute passion. Suit une vie de George Meredith qui nous renseigne suffisamment sur les conditions où furent écrits les romans et sur leurs dates. Enfin, fort sage- ment, au lieu de définir abstraitement l'esthétique de ces livres ou d'en vouloir déterminer les nuances et les variations, M. Photiadès pense nous faire pénétrer plus avant dans les secrets de son auteur, en se Umitant à un seul roman, Harry Richmond, dont en une centaine de pages il traduit et relie par des résumés les passages les plus caractéristiques.

Un fxjrtrait, une chronologie et une œuvre entière, si l'on peut dire, en raccourci, ces trois éléments sont l'indispensable et suffisante introduction à la lecture d'un maître. Ne faut-il pas souhaiter que pour tout auteur nous puissions nous fier à un guide de ce genre ? Quel embarras n'éprouve-t-on point lorsqu'il s'agit de situer exactement telle pièce d'Ibsen, par exemple ? M. Photiadès nous donnera-t-il sur Thomas Hardy ou sur Stevenson le livre qui nous serait si nécessaire ? Par une impardonnable indolence, nos traducteurs s'obstinent encore trop souvent à ne pas écrire la page de préface, fiit-ce même à simplement préciser la date du livre qu'ils présentent. N'aurait-on pas voulu savoir qui est Conrad pour mieux pouvoir goûter le Nègre du Narcisse f J. S.

�� ��FEUILLES EPARSES DE LITTERATURES ETRAN- GES par Lafcadio Hearn, traduites par Marc Logé (Mercure de France).

Voici un volume de Lafcadio Hearn qui ne nous transporte pas au Japon, mais en Egypte, en Océanie, aux Indes, en Finlande, en Judée, partout où il existe des livres sacrés et des

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légendes. " Ces fables, légendes, paraboles, dit l'auteur, son simplement des reconstructions de ce qui m'a fait impression comme étant le plus fantastiquement beau dans la littérature la plus exotique que j'aie pu trouver. Cette petite collection n'a donc aucun droit à la considération des savants ; c'est simplement un moyen de faire partager au public certaines joies nouvelles que j'ai ressenties en essayant de me familiari- ser avec différentes littératures très belles et très étranges."

Si son esprit est tant soit peu gouverné par les méthodes érudites, le lecteur s'irritera de ne pouvoir discerner dans ces contes, souvent fort beaux, l'apport du texte ancien et celui du conteur. Quelque plaisir que nous prenions à un récit, les moins ethnographes d'entre nous ne peuvent pourtant s'em- pêcher de le relier à ce qu'ils connaissent de l'art et de la littérature du peuple en question. Il s'agit de couleur et notre imagination n'est pas une page blanche. Si l'on nous conte une légende mahorie, nous ne saurions borner notre pensée à l'anecdote même. Ces imaginations fantastiques ont hanté les douces et belles figures que Stevenson et Gauguin nous ont rendues familières. Nous ne demandons pas que le récit nous soit littéralement rapporté, mais que la tonalité en soit juste. Nous sommes reconnaissants à l'auteur si du fatras qui remplit le Talmud ou le Mahabarata il a su dégager quelques histoires et, de diffuses qu'elles étaient, les rendre lisibles ; mais encore exigeons-nous que pour nous donner un plaisir "plus exotique" il ne brouille pas ce que nous aimons déjà des traditions juives ou indoues.

Ce qui nous gêne peut-être surtout, c'est que nous n'avons pas accoutumé de voir en Lafcadio Hearn l'imagination gratuite, la recherche du rare et du singulier. Il est presque seul à nous renseigner sur le Japon, et nous considérons volontiers ses livres comme des documents. Il nous plaît de pouvoir nous y fier et rien n'est si suspect que le goût de la couleur pour elle-même. — Sachons pourtant faire taire notre méfiance, tant que rien ne la légitimera et goûtons sans arrière pensée ces beaux récits de sortilèges et de magie.

J. S.

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��STANCES, SONNETS ET CHANSONS par Claude Lorrey (Grasset).

On n'a pas oublié les délicats petits poèmes que la Nouvelle Revue Française, il y a quelques mois a publiés de M"* Claude Lorrey. Nous ne saurions que répéter, mais plus affirmative- ment, ce que précédemment nous avons dit de ce poète. Ni souci d'établir des ensembles bien balancés, ni recherche de rythmes ne parviennent à soutenir un poème de plusieurs strophes, à en nourrir la langue, à le pousser jusqu'à l'aisance et la plénitude. Mais où le poète excelle, c'est dans les notations brèves, dans les chansons, dans ces gouttes de poésie pure qui surprennent par la violence de l'arôme et s'échappent des inutiles combinaisons verbales comme le miel de la cire ;

Comme un léger ouvrage : broderie

Argent, vert pâle; Comme le point d'une tapisserie,

L'aube vernale Est mouchetée en floraisons nouvelles.

Un ciel de perle Règne au dessus des riantes tonnelles

Où siffle un merle.

��ou encore

��Tourterelles et lys Et les volubilis Eclatez au ciel lisse ! Qu'un vibrant vol dor plisse L'azur !... Guêpes aux calices, Cassolettes, épiées. Grains de maïs, cassis, Glaïeuls, volubilis, Tourterelles et lys...

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Été, sous tes auspices, J'ai rimé ce caprice.

N'est-il pas rafraîchissant de songer que les dures lois de discipline sous lesquelles nous nous courbons peuvent être si joliment transgressées, et qu'il y a quelques femmes privilé- giées dont le tact est si sûr et le goût si délicat, que toutes règles, auprès, sont pédantes et superflues ? J. S.

�� ��DES FLEURS, POURQUOI. — Poèmes par M. Guy Lavaud. (Cornély.)

M. Lavaud a eu l'heureuse idée, pour nous conduire à ses derniers poèmes, de les faire précéder d'une réimpression choisie de la Floraison des Eaux et du Livre de la mort, ses deux recueils de début. C'est dire que, jeune encore, il a atteint déjà à un degré suffisant de conscience pour juger son passé ; ce qu'il n'en sauve pas je ne dis pas qu'il le condamne absolument, mais il l'écarté ; il a appris désormais à choisir. Je propose cette attitude en exemple à tant de jeunes gens qui considèrent tout ce qui a pu tomber de leur plume comme admirable, intangible, immortel.

Aussi bien M. Guy Lavaud sait ce qu'il veut faire et le fait et l'on ne peut pas souhaiter dans le genre qu'il a élu une plus complète réussite. Il n'innove pas, non. Cette poésie des rela- tions humaines dont je saluais l'autre jour la naissance à pro- pos des remarquables livres de MM. Duhamel et Vildrac, se trouve aux antipodes de la sienne. Il continue la tradition lyrique commune à tous les romantiques, celle du paysage sen- timental. Tout ce qu'y ajouta Baudelaire, puis Mallarmé, il l'accepte à son tour, et aussi cette subtilité plus aérée dont l'anima Vielé-Griffin, mais pour la cultiver à sa manière, plus strictement, plus délibérément. Il serait aisé de réduire pres- que tous les poèmes de M. Guy Lavaud à une formule unique : un paysage et un état d'âme confondus, l'un traduisant, éclai-

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rant l'autre, et réciproquement. Un petit morceau que je veux citer, précisera mieux que je ne ferais, le dessein de notre j>oète:

Dans la rivière étroite on voit une campagne

Couchée au long de Teau comme en un souple pagne.

Au ciel d'azur, que le reflet avide boit

Voici, sombre récif de roc verdi, un bois.

Puis encore, si frais, les traits d'un doux tnllage,

La route, le clocher, et Fimpression sage,

Et, bouquet nuancé qui tremble, tous les champs

Renversés et que teati serre dans son ruban.

Et moi, quand écrirai-je un vers plein de lumière

Où Ton trouve miré comme en une rivière

Avec ses longs élans, sa joie et ses rancœurs

Le paysage intime et délicat du cctur.

M. Lavaud a écrit des vers plus parfaits, plus musicaux, plus souples, mais non plus significatifs. C'est un rêveur, c'est un délicat, convenons-en vite, avant de lui reprocher de laisser déborder son don descriptif sur son rêve. Oh ! je comprends qu'il tienne au merveilleux bouquet qu'il sait cueil- lir dans la campagne ! et qu'il n'en veuille jeter aucune fleur ! Ses paysages sont de la qualité la plus rare, je dirai la plus neuve. Presque rien de conventionnel. La rivière, n'est pas pour lui un mot, mais une chose qu'il a observée, aimée et qu'il peint avec des précisions singulières. Ce qu'il y a de plus frappant, de plus immédiatement perceptible dans un spectacle naturel, la couleur, cède le pas ici à la ligne, à la forme, aux plans et aux volumes. De là un art descriptif plus tactile que visuel, et d'une sensualité dépouillée, très proche du sentiment pur. En fait, le substratum sentimental n'a pas encore une complexité psychologique fort étendue : d'une ou deux attitu- des devant la vie M. Lavaud se satisfait; il les développe, les amplifie, si aisément, si abondamment, sur l'immensité des vallées où vague son rêve. Voilà sa marque; l'élargisse- ment panthéistique d'un banal sentiment humain, jusqu'à la limite extrême où il devient httérature. Cela arrive quelque-

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fois ; d'autant que les moyens de développement qu'emploie M. Lavaud sont presque constamment d'une subtilité précieuse. Quant à la forme, on ne saurait donner plus de souplesse, de sinuosité au vers de douze pieds. M. Lavaud sautera-t-il le pas ? osera-t-il une forme plus libre ? Je vois bien jusqu'où il est parvenu, je constate son don, sa réussite. Mais je ne saurais dire où il ira. Savourons en attendant son livre curieux, joli, verbeux, parfois ample, — contradictoire... mais achevé et personnel. H. G.

��PAGES CHOISIES DE NIETZSCHE. (Mercure de France).

Henri Albert vient de refondre en une nouvelle édition ses Pages choisies de Nietzsche. Celles-ci sont groupées non par œuvre, mais par sujet : Peuples et patries, Les hommes supé- rieurs, etc. C'est peut-être le seul moyen d'établir des fils con- ducteurs à travers tant de volumes composés de maximes et de réflexions détachées. Presque chaque phrase de Nietzsche possède un tel levain, une telle force stimulatrice que beaucoup de lecteurs ne peuvent lire de suite plus d'une dizaine d'apho- rismes ; aussi n'ont-ils jamais été jusqu'au bout d'Humain trop humain, ou d'Aurore. L'ordonnance de ces pages choisies pourra donc apporter une sorte de lest aux esprits que toute excitation fait trop facilement rebondir. Mais ce qu'ils gagne- ront pour la lecture des livres composés de fragments, ils le perdront pour les quelques ouvrages où Nietzsche a bien voulu conduire lui-même son l^teur et ne le quitter que le terme atteint.

��Signalons également au Mercure de France les nouveaux dessins d'André Rouve)rre, une dramatique Phèdre.

J. S.

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�� ��DISTRIBUTION DE PRIX.

C'est, paraît-il, une nécessité des temps, de tous les temps. Louis XIV octroyait aux écrivains de son époque des pensions autrement larges et ceux-ci n'en rougissaient pas. Nous n'avons donc pas à rougir pour les nôtres, qu'ils se trouvent acciden- tellement honorés par ces messieurs de l'Académie Goncourt ou ces dames de la Vie Heureuse. Avouons-le, la faveur de nos princes et de nos princesses de lettres ne s'exerce pas plus mal aujourd'hui (ni mieux d'ailleurs), qu'autrefois la faveur royale : elle demeure hasardeuse et incohérente. Oh ! la sanction perd beaucoup de son efficace qui couronne indifféremment un Chapelain et un Racine, et en même temps que M"" Marguerite Audoux, n'importe qui. Je dis tant mieux, car nul ne sera plus tenté ainsi de prendre pour un tableau des valeurs littéraires, un palmarès.

Un de nos collaborateurs a parlé ici, comme il convenait, de Marie-Claire, je n'ai donc pas à réentreprendre l'éloge de cet admirable roman. Mais je puis bien déplorer en passant, la dépréciation injuste dont il risqua de souffrir, quand on le vit entrer en compétition avec tel ou tel autre livre non méprisable, mais d'une qualité infiniment moins rare.

Marie-Claire est un livre exceptionnel par l'accord de l'inspiration, centrale, sincère, authentique, et de l'art littéraire le plus sûr, le plus pur, le plus doué de tact, de mesure et de force, qu'il nous ait été donné de goûter depuis longtemps. Je considère comme inoui que son triomphe ait pu être mis seulement en question à l'Académie Goncourt ou dans le cercle de la Vie Heureuse. Là, comme ici, je sais bien qu'U eût triomphé en fin de compte... Mais c'était trop déjà d'avoir osé lui opposer les contes de M. Louis Pergaud par exemple. C'est à croire que l'on ne sait plus distinguer ce qui est proprement de l'art, de la simple " littérature," ce qui naît d'une force intime et prend forme nécessairement, des

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œuvres d'adresse et de placage. De Goupil à Margot, histoire de bêtes, n'est rien de plus.

Marie-Claire écartée, trois livres restaient en présence, Goupil, Nono, l'Hérésiarque. Pour mon instruction personnelle, je les ai lus tous trois. L'Académie Goncourt couronna le premier ; je ne vois pas très bien pour quelle cause.

M. Pergaud fait le Kipling dans les bois d'André Theuriet; aimable entreprise sans doute, et digne d'encouragement, d'au- tant qu'il écrit aisément, qu'il a le sens sylvestre agréablement poétique et qu'il s'amuse à ses récits. Mais il manque par trop d'imagination et pourquoi nous cache-t-il si mal ses sources, qui sont non pas bocagères, hélas non ! mais livresques, mais affreusement livresques ? Si un paragraphe de Remy de Gour- mont nous vaut le conte de la taupe, quel traité d'Histoire Naturelle a nourri tout le reste de détails singuliers que nous ne demandions pas à l'auteur, mais qui donnent un peu de corps à son livre, de fond si mince ?

Est-ce la saveur rustique ou l'invention littéraire que l'on a voulu couronner ici ? Dans le premier cas, que n'a-t-on préféré Nono, où le patois rural, trop insistant mais pittoresque, orne du moins un effort de romancier. Et dans le second cas, un choix, un seul choix s'imposait, celui de X Hérésiarque, où la littérature pure, dégagée de l'observation du monde et des êtres, longtemps après Villiers, après Huysmans, manifeste un regain bien inattendu de jeunesse : il fallait couronner les Philtres de Phantase, si amusants, si réussis, de M. Apollinaire. Et il ne manquait pas d'autres romans. Pourquoi pas ces Dames Balmain, livre de début, où M°" Madeleine Picard a montré une sobriété, une tenue bien rare chez les écrivains de son sexe. Et pourquoi pas la Vagabonde f

Mais je demande là des raisons littéraires, et je semble oublier tout récheveau d'intrigues qui s'embrouille autour d'un con- cours. Ce n'est pas le lieu de les démêler.

H. G.

�� � NOTES 17 ï

��LE CONCERT DE M— JEANNE RAUNAY.

Le style, cette tenue suprême des grandes œuvres d'art, cette pudeur noble qui les distingue des ouvrages d'un jour, pourquoi refuserions-nous de le saluer au passage, aussi bien que dans un chant, aussi bien que dans une statue, lorsque nous le rencontrons dans une personne vivante, dans un inter- prète des maîtres, exécutant, cantatrice, acteur. M"»* Jeanne Raunay, qui fut une admirable iphigénie, vient de prêter son concours, dont à notre gré elle se montre trop avare, à un concert de musique ancienne presque également beau d'un bout à l'autre, de Mozart à Carissimi. L'atmosphère n'était point celle des concerts du dimanche. A peine si l'or- chestre Che\'illard, malgré la pureté et la précision de son jeu, joua trop lourdement l'ouverture des Noces et la Sérénade à cordes avec un trop grand nombre d'instruments : Mozart se serait-il reconnu dans ce tonnerre ? Une suite d'Haendel très faible, d'un fignolage banal, interrompit à peine notre joie. Un rare accord, tout le reste du temps, régna entre le chef, les instrumentistes, les chœurs, et M""* Raunay la cantatrice ; il sembla que celle-ci imposât son style à chacun. Elle a la gravité, elle a la grâce ; elle sait jusqu'où doit aller le libre épanchement passionnel, dans un air comme celui des Noces; elle s'arrête juste au point où la phrase alentie se fait intérieure. Cet art de la nuance, infiniment compréhensif, qui ne s'égare jamais dans la mièvrerie, elle le porta, avec la même sûre adresse, dans l'interprétation de deux poignantes et allègres cantates du vieux Heinrich Schûtz, dans l'évocation de la Fille de Jephié, vierge malchanceuse (comme vous m'avez déçu, ma fille) dont le grand Carissimi. presque un inconnu pour nous, dialogua l'énergique histoire, en une cantate de la plus souple, de la plus neuve et de la plus haute beauté. Au contact de chaque maître, elle devient autre ; elle pénètre de chacun la plus profonde intention; elle sait varier à l'infini non seulement le ton de la passion, ce qui est aisé, mais celui de la grandeur ;

�� � 172 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à l'émotion de sa voix, elle joint l'émotion plastique — non de son geste (elle sait s'abstenir de gesticuler au concert) mais de son attitude, imperceptiblement modifiée. Nous la remercions de nous avoir révélé Carissimi, et aussi, une fois de plus, de s'être révélée à nous elle-même. H. G.

��LES SCENES POLOVTSIENNES DU {PRINCE IGOR, aux Concerts Colonne.

Aux Concerts Colonne une audition des Scènes Polovtsiennes du Prince Igor a ranimé pour un instant l'émotion terrible qu'en Juin nous donnait Fokine avec sa troupe d'archers. Il n'est rien dans la musique qui ressemble à ces quelques pages de Borodine. Elles viennent toucher ce qu'il y a de plus pri- mitif en nous, elles réveillent au fond de nous l'informe image de l'Asie, le souvenir étouffé de la grande mère.

L'Asie ! Non celle que nous enseigne par ses paquebots la Méditerranée et qui sent toujours l'importation. L'Asie terres- tre ! Elle s'est mise en marche à travers les steppes. Elle chemine à pied par lentes étapes. Elle s'arrête le soir et songe comme ceux qui voyagent sans retour. Le camp dressé. Des feux. Des tentes. La nuit scintille, dure et bleue. Aucune mer aussi loin qu'on se rappelle. Alors parmi le silence désert et distinct des plateaux s'élève une allégresse pleine de mémoire, une joie cadencée pareille à la consolation des plus anciens regrets. D'abord j'écoute ces flûtes tristes et jointes comme les petits pas qui conduisent à la danse ; je vois ces groupes lents qui se rapprochent dans la lueur des foyers et sous la nuit. Et soudain l'immense vague ravissante par quoi tous sont emportés, la mélodie comme une pluie violente et fragile, la mélodie qui chante avec une rapide voix. Elle croule ainsi qu'une bande d'oiseaux, elle dévide son clair bercement et les danseuses en sa déroulée sont si bien confiées, si bien perdues qu'elles rythment doucement son absence, lorsqu'un instant, comme un souvenir qu'on prend le temps de posséder, elle se

�� � NOTES 173

tait évanouie. — Cependant les hommes bondissent à leur tour, frappés de rêve. Assauts profonds et sauvages. La joie qui les ébranle monte en eux comme un songe brutal. Elle les secoue, elle les fait tournoyer en des jeux qui imitent ils ne savent quoi de disparu. C'est ainsi qu'ils se souviennent, c'est ainsi qu'Us calment leur cœur. O musique brusque, haletante, ton ivresse est la stupeur de la mélancolie, tu es la consolation par la violence.

Couchés immobiles auprès des danses, les chefs, au fond de leur mémoire basse comme une voûte, revoient des villes.

J. R.

��CES MESSIEURS DU COMITE.

Il s'agit du Comité de lecture de la Comédie Française. Cette honorable compagnie s'est récemment signalée par une triple exécution. Elle a refusé, après récitation, trois gros manuscrits : Lm Dame à la f aulx de Saint- Pol- Roux, La Foi de M. Brieux, un Faust de M. Paul Ferrier. Il est permis de penser, en hasardant sur les noms des auteurs une respec- tueuse hypothèse, que ces ouvrages devaient entre eux différer d'assez loin. Ces différences, cependant, n'ont pas assez frappé les Sociétaires pour qu'ils jugeassent opportun de les traduire, dans leur verdict, par des considérants appropriés. Trois fois le comité rendit le même oracle. Trois fois ces messieurs se montrèrent sensibles à la " qualité littéraire '" du travail qu'on leur soumettait ; mais trois fois ils confessèrent ne pouvoir surmonter dans leur âme l'appréhension d'avoir à subvenir "aux frais considérables" qu'imposerait fatalement la mise en scène... Ah ! sagesse tardive et chèrement acquise ! Ces mes- sieurs n'ont pas oublié quelle désastreuse répercussion pouvait avoir sur les Dividendes un amour immodéré de la Poésie. Ils se souviennent d'avoir monté (avec quel épouvantable luxe !) La Courtisane de M. Jacques Arnj^eldt et La furie de M. Jules Bois. En refusant La Dame à la Faulx, ils font supporter à un

�� � 174 I-A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vrai poète l'expérience qui leur est venue en favorisant d'insi- pides rimeurs. On peut être tranquille, désormais. Le premier théâtre français, le premier théâtre du monde refusera dix chefs d'œuvres, cent chefs d'oeuvres, par crainte de se tromper et de ne pas faire ses frais, par ignorance, par défiance, par lésine, et parce qu'il a conscience d'avoir, une fois pour toutes, fait preuve de désintéressement à l'égard de la Poésie, en la personne de M. M. Arnyvelde et Bois... J'ai cru bon d'interroger M. Jules Claretie, afin d'avoir là-dessus son senti- ment. Il m'a répondu : " Tout va bien, tout va bien... Nos finances n'ont jamais été plus prospères. Les recettes de M. Wolff sont superbes. Les Marionnettes font neuf mille tous les soirs !..." J. C.

�� ��INITIATIVES THEATRALES.

Nous signalions dans notre dernier numéro l'intéressante série de représentations que M. Antoine consacrera, cet hiver, aux jeunes poètes dramatiques encore non joués. Nous annon- cions la réouverture du Théâtre des Arts dont il est aujour- d'hui rendu compte... Il semble, d'autre part, que des initiatives fort nombreuses et fort désintéressées se proposent désor- mais de faire aux frivoles spectacles du Boulevard la plus noble concurrence. M. Camille de Sainte-Croix qui, dès l'hiver dernier, avait réussi à attirer au Théâtre Fémina une éHte attentive, reprend avec succès la suite de ses représentations Shakespeariennes. Ses jeunes comédiens viennent d'interpréter, non sans une fantaisie pleine de goût. Le Songe d'une Nuit d'Été et Les Joyeuses Commères de Windsor. Ils nous donneront Tout est bien qui finit bien, Antoine et Cléopâtre, Macbeth et Le Roi Jean.

M*"* Neith Le Blanc et M.Soarez, encouragés par M. Mounet- SuUy et M"» Bartet, firent applaudir déjà Les Juives de Garnier. Ils se proposent de rappeler sur leur théâtre Les chefs

�� � MOTES 175

etœuvrc oubliés. Un de leurs spectacles récents o£Frait, avec Mérope, La Coupe enchantée de La Fontaine.

M. Léon Segond ou\Te aux Folies Dramatiques une saison classique avec Britannicus (M. de Max jouant Néron, on sait avec quelle maîtrise) et Les Folies Amoureuses. Une représen- tation de Phèdre suivra prochainement.

Enfin M"* Zorelli dirige un Théâtre classique et moderne au programme duquel nous voyons figurer L'Illusion Comique, Don yuan. Le Florentin de La Fontaine, La Femme fidèle de Mari- vaux, Barberine de Musset, La Estrella de Sevilla de Lope de Vega, Molière de Goldoni, L'Ecole de Scandale de Sheridan et la Marie Stuart de Schiller.

��Souscription pour le buste de Charles-Louis Philippe que vient d'achever le sculpteur Bourdelle et quiy coulé en bronze^ doit orner le tombe de notre ami à Cérilly.

��DEUXIEME LISTE

��Marguerite Audoux Jean Croué. . . Gaston Gallimard Charles Guérin . René H elle u . . Sophie Herrmann Jules lehl . . . Francis Jammes . Lesecq ....

��50 20 20 20 3 25 20 20 10

��Le Sidaner 20

��Baron de Neuf ville . Ck)mtesse de Noailles Edmond Pilon Marcel Ray . Jacques Rivière Eugène Rouart G. Saintville . Van de Velde .

��20 50

lO

40

5 20

4 20

��Total de la 2*

��liste : frs. 377 liste : frs. 773

��Total : frs. 1 150

Le total des souscriptions réunies par la Nouvelle Revue Française joint à celles qui ont été recueillies d'autre part, couvrant la somme demandée pour le buste, nous considérons notre liste comme close.

�� � 176 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

��La grande abondance de matières nous force à remettre à plus tard la suite des Lettres de Ch.-L. Philippe à Henri Vande- putte.

Nous publierons très prochainement le Poète tragique de Suarès, la traduction de Hautes et Basses Classes en Italie de Savage Landor par Valéry Larbaud, des Réflexions sur Tolstoï, de Michel Arnauld, ainsi qu'un roman de Jean Richard : Lévy,

��Le Gérant : André Ruïtefs.

��THK St. Catherine Press Ltd. (Ed. Verbeke & Co.), Bruges, Belgique.

�� � 177

��L'EXEMPLE DE RACINE

��Notre " grand siècle " dit " classique " — oui, si rétracté mais si violent, si économe mais si prodigue ! — est en train de singulièrement s'appauvrir aux yeux de nos contemporains, par l'habitude que semblent prendre les plus acharnés de ses partisans, de résumer tout son effort, toute sa réussite littéraire, tout son exemple, en l'œuvre d'un seul maître: vraiment ! on ne jure plus que par Ra- cine! Même racinien, comment accueillir sans agace- ment le même refrain au bout de chaque couplet de la chanson ? Je me méfie de la solution unique dont on veut clore trop de divers problèmes, je m'en méfie autant en art qu'en politique, et je voudrais être bien sûr qu'il ne s'agit de rien ici qui puisse res- sembler à un acte de foi. Certains dévots du nou- veau " dieu " ne se plaisent-ils pas à lui rendre un culte d'autant plus ardent, que ce Dieu de- meure pour eux " l'inconnu " ou " l'inconnais- sable " ? Au fait, quel racinisme confessent-ils ? celui de Voltaire ou celui de Sainte-Beuve ? celui de Taine ou celui de Brunetière ? Quand ils défen- dent, contre un conférencier que je n'ai garde en

I

�� � lyS LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cette affaire d'excuser, précisément "Racine, auteur d'Iphigénie ", ignorent-ils qu'aucune tragédie, pas même Athalie ou Esîher ne le représente plus mal ? Enfin, quand ils le veulent, entre tous, représen- tatif de son siècle, s'avisent-ils que, dans ce siècle, il figure justement la plus extraordinaire excep- tion ?,.. Les génuflexions ne sont pas des réponses, pas plus que la négation toute pure des détrac- teurs... Il est passé le temps du " credo " univer- sitaire ! passé celui de l'excommunication roman- tique ! Qu'on y consente ou non, " le cas Racine ", se pose devant nous, neuf, actuel, urgent, comme une question non encore résolue, à peine débrouil- lée, et qui laisse un vaste champ libre aux exégètes, aux critiques, aux historiens. A cette heure, tous s'interrogent. Ce fut M. Lemaître, l'autre année. C'était hier M. Péguy.C'estaujourd'hui M. Masson- Forestier... Et quelle passion dans leurs livres ! Peut-on rêver pour un artiste, plus de deux siècles après sa mort, un hommage moins convenu .^.. — Si, pour ma part, auprès de La Fontaine, sauve- garde du primesaut lyrique dans la poésie de son temps, j'ai plaisir à placer l'auteur de Béré- nice, figure esthétique maîtresse de l'époque de Louis XIV, je ne saurais continuer, comme ceux-là même à qui j'en fais reproche, de l'invoquer en toute occasion... — que d'abord je n'aie vu bien clair dans l'admiration que je lui voue, dût celle-ci en souffrir quelque peu... Du moins, regagnera-t-

�� � L EXEMPLE DE RACINE I79

elle en conscience ce qu'elle aura perdu en aveu- glement traditionnel.

Que ne m'est-il permis de considérer l'oeuvre et l'artiste en oubliant tout ce que l'on connaît ou croit connaître de l'homme ! Outre que l'attitude est passée de mode, depuis Taine et dès avant lui, cette dissociation, en d'autres cas aisée, présente en celui-ci les plus graves difficultés. Je n'ai pas l'in- tention de suivre M. Masson-Forestier dans son étude curieuse, passionnante même, de la vie de Racine ^ : elle est nourrie de faits nouveaux ; elle fourmille de vues ingénieuses et plausibles ; mais nombreuses s'y trouvent aussi les lacunes ; nom- breuses les hypothèses gratuites et jusqu'à nouvel ordre invérifiables... Aussi bien n'est-ce pas le lieu de les discuter. — Je ne puis cependant tabler sur la seule chronologie des ouvrages, et m'enfer- mant dans un a-priorisme absolu, passer sous silence le fait capital, fait peut-être unique dans l'histoire des lettres, qui brise en deux la ligne de vie et de production du poète : après douze ans d'une fécondité admirablement régulière, ce brus- que renoncement au théâtre, qui, selon Louis Racine, coïnciderait avec une subite conversion. Péripétie sans importance, s'il était avéré, re- connu généralement, que, là précisément, finit Racine, et que les tragédies sacrées forment non

' Autour d'un Racine ignor/ {M.ercurc de France).

�� � l8o LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas une conclusion à son œuvre, mais une sorte de supplément. Or, en dépit des protestations de maints critiques, la gloire du tragique continue à participer de la gloire de Port Royal. Formé sous la discipline des solitaires, il ne s'en serait affranchi, afin de suivre l'impulsion de son génie, que pour s'y soumettre à nouveau, douze ans après et reniant alors ses tragédies profanes, pour s'épanouir — ou se concentrer — en la chrétienne Athalie^ prélude aux Cantiques Spirituels.

Quelle ample courbe ! Quel cercle bien fermé ! Quelle satisfaction pour ceux qui souhaitaient que la même harmonie eût ordonné et l'œuvre et la carrière du poète ! Que cela eût été beau, si cela eût été vrai î — Oui, certes ! elle eût paru banale la fin d'un Molière à même les planches, celle du vieux Corneille conséquent jusqu'au dernier jour avec son espagnolisme héroïque ! la fin de ceux qui n'ont sacrifié à rien leur art ! — auprès de la claustration orgueilleuse et prématurée d'un Racine " rentrant dans le Christ ". Son génie même s'en trouvait agrandi, — augmenté de tous les chefs- d'œuvre profanes dont la conversion avait arrêté la croissance : un génie, songez donc, qu'il n'eût fallu rien moins que Dieu pour vaincre ! Oui ! Racine atteignait la taille d'un Pascal — colonne double du jansénisme.

Il faut renoncer à l'apothéose. M. Masson- Forestier n'eût-il pas à peu près prouvé que la

�� � l'exemple de racine i8i

première conversion, après Phèdre y ^ fut de nature simplement bourgeoise, un simple embourgeoise- ment à la fois doré et médiocre, que le seul examen des tragédies sacrées devrait suffire à nous en persuader " de piano ". Comment n'être pas frappé et gêné de leur aspect et de leur caractère foncièrement anti-chrétiens ? Tragédies bibliques ; pire : juives ; implacables autant que l'Ancien Testament, sans un moment d'effusion sincère, là même où la douceur sensuelle du poète, comme épurée, eût dû trouver un neuf et naturel emploi. Des accents fades ou pompeux ? Une Esther faible et bêlante ? Cette Athalie^ aux proportions d'opéra, si belle d'arrangement, d'entente scénique — mais si dure ? ' Voilà les preuves de la conversion !... Voilà ses fruits ! Je ne puis admirer dans Athalie^ l'épanouissement chrétien d'une âme, le rejaillis- sement d'une nature impétueuse, dirigée par une force intime supérieure vers un but plus neuf et plus haut. Rien que la splendide " littérature " d'un esprit desséché qui prend le masque de la foi pour dissimuler sa défaite, et qui s'imagine créer encore parce qu'il garde en main le métier le plus sûr et le talent le plus prestigieux. Ni Athalie ne conclut chrétiennement l'œuvre de Racine, ni Phèdre à qui aurait " manqué la grâce "

' De la seconde, in extremis, je ne veux pas douter, mais elle n'intéresse pas l'œuvre.

  • Si courte de psychologie — mais c'est là une autre question.

�� � l82 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ne prépare cette chrétienne conclusion, ni aucune des tragédies ne sort de Port-Royal et n'y re- tourne : dans l'œuvre de Racine, aucun rameau, aucun germe chrétien.

Je dirai plus : aucun germe moraU aucune pro- pulsion idéaliste. Amoral, dit Masson-Forestier. Païen, dit Péguy. Oui ! païen qui ne reconnaît pas ses dieux ! Chez Racine, la morale s'appelle "bien- séance " et ses héros, quand ils se sacrifient — oh ! rarement... — ce n'est jamais qu'à leur amour, qu'à leur puissance, qu'à une raison matérielle, raison des sens ou bien raison d'Etat ; je n'en excepte à peine ç\\i Andromacjue : mais autour d'elle, quelle solitude glacée ! On s'explique com- ment la légende de Louis Racine a été accueillie avec tant de faveur. Retirez à l'œuvre racinien sa prétendue signification chrétienne, il perd d'un coup toute signification. Et cela, comment l'ad- mettre en un siècle où chaque écrivain, ou prêche, ou moralise, ou, pour le moins, conclut . Corneille ennoblit, il exalte, et il promulgue un code de l'honneur. Molière entreprend d'améliorer l'homme social. La Fontaine lui fait la leçon. Et La Rochefoucault ! et La Bruyère ! Je ne parle pas de ceux dont c'est la fonction de prêcher. Et le dix-huitième siècle approche, où la littérature tout entière va se mettre bénévolement au service de la pensée. Racine lui, n'a prêché qu'une fois, en finissant.

�� � l'exemple de racine 183

AppreneXj roi des Juifs et n oubliez jamais Que les rois dans le ciel ont un juge sivère^ etc.

Va-t-on tirer de là une morale pour Racine ?... Il faut en prendre son parti, la tragédie racinienne n'a pas, ne peut avoir d'autre direction, d'autre signification, qu'une direction, qu'une signification esthétiques. C'est là sa force originale et la raison de son éternelle actualité. On n'a pas assez remar- qué que parmi les chefs-d 'œuvres du XVIP siècle, du XVIIP, et même de l'époque romantique, elle se trouve seule dans ce cas, seule à pouvoir se contenter d'une esthétique. N'est-elle pas le type de l'œuvre d'art } Aussi bien, quand — sincère- ment ou facticement, peu importe — Racine songe à lui assigner un but extérieur à l'art, elle a déjà perdu sa vertu personnelle ; le formulisme, flagrant dans Iphigénie^ et qui gâte la fin de Phèdre, l'a en- vahie définitivement : aucune idée, chrétienne ni morale, ne saurait plus la rajeunir. Non ! Racine n'est point Pascal, même en puissance, et il renonce à tout quand il renonce à l'art tout court. Je conçois en un certain sens que l'on souffre de cet amoindrissement d'un grand homme. En déplaçant le centre de gravité de son œuvre, en découronnant sa carrière d'une fin quasi-sur- humaine, en contestant non pas seulement la portée, mais la valeur même de ses tragédies sacrées à l'avantage des profanes, je ne me dissi- mule pas que je suis conduit à poser des limites à

�� � son génie et ce qui est plus douloureux encore, un point d’arrêt, d’épuisement. Charles Péguy a parlé de doute, d’impuissance — je n’y contredis point. On est trop tenté de considérer les grands artistes du passé dans la brume d’or de la gloire, comme une race de demi-dieux qui exploitent à l’infini un fonds illimité, inépuisable, et qui mépriseraient, sans doute, les faiblesses de nos hommes de lettres d’aujourd’hui. S’il exista de ces héros en lesquels il semble que la mort seule ait pu figer l’irrésistible montée de la sève, le flux des mots, des formes, des idées, (tel un Shakespeare, tel un Beethoven, tel même un Hugo, un Corneille...) plus je lis Racine, plus je me rends compte qu’il n’est pas né de cette race-là. Ce ne fut ni un vaste esprit créateur, ni une grande âme généreuse, ni même un rhéteur débordant. Mais justement, moins ses dons premiers me paraîtront considérables, plus je m’étonnerai, j’admirerai, et jusqu’à l’émerveillement, que, de si peu, il ait su former des chefs-d’œuvre qu’aucun génie inspiré ne désavouerait.

Ici, M. Masson-Forestier proteste. On sait qu’il n’a détruit la fausse légende d’un Racine chrétien, que pour lui en substituer une autre qui ne paraît pas mieux : fondée celle d’un Racine en quelque sorte nietzschéen. Si nous voulons l’en croire. Racine aurait vécu la forte vie des hommes de la Renaissance italienne, celle de ses ancêtres l'exemple de racine 185

francs, envahisseurs des Gaules, les Sconin. De sorte qu'un sang tout barbare aurait noyé en lui le sang latin — si tiède — des Racine, et que le jeune Viking se serait lancé dans le siècle en jouisseur, en conquérant. Je ne disputerai pas sur ses origines maternelles, septentrionales évidem- ment, ce qui est tâcheux, n'est-ce pas ? pour la cause du nationalisme classique français... Mais de ce qu'il ait eu successivement pour maîtresses la Du Parc et la Champmeslé, de ce qu'il ait connu l'amour charnel, l'amour-passion selon l'expression de son plus récent biographe, il ne s'ensuit pas qu'il ait mené une vie plus audacieuse que bien des hommes de théâtre de son temps et de tous les temps. Dissipation n'est pas nietzschéisme. Au reste, on s'explique assez mal que, dès avant la qua- rantaine, pareille frénésie de vivre se soit éteinte ou ait consenti à se satisfaire de la table, du faste bourgeois, de la gloriole d'un historiographe du roi. Admettons néanmoins, sans plus de preuves, et ce feu véhément, et qu'en quelque douze ans Racine s'y soit consumé lui-même, ainsi que la Chimère quand l'eut frappée Bellérophon... Dou- ons-le gratuitement de la plus indomptable nature, celle d'un Cellini, d'un César Borgia, y compris même le poison... Cela ne préjuge en rien de sa nature de créateur et d'artiste. Mauvaise occasion pour vous de triompher, zélateurs absolus d'une discipline restrictive, élagueuse, polisseuse etc.

�� � l86 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Vous avez mal choisi votre "sujet". Il vous plai- rait que le surabondant génie, même Scandinave, du maître tragique se fût enfermé courageusement dans le triangle sacré des règles de la tragédie unitaire. Avoir dompté, réduit, avoir poncé, fourbi, une matière si rugueuse et si dure, un si rude tempérament ! — Halte-là ! il ne s'agit pas de confondre puissance de vie et puissance d'expres- sion. Si l'une et l'autre, d'aventure, se rencontrent dans le même homme, celle-ci n'implique nulle- ment celle-là ! Le plus souvent l'une supplée à l'autre : l'artiste crée ce qu'il n'a pas vécu. Si vous voulez parler de " discipline " invoquez donc Corneille, voire Molière, et j'étudierai avec vous ce que leur soumission leur aura fait perdre et gagner. Mais qu'a-t-on, dites-moi, à mettre en jeu la discipline, là où précisément il n'y eut jamais rien à discipliner ? Je suis intimement persuadé que le développement de Racine suivit un processus absolument inverse. Je prétends que le cadre de la tragédie s'offrait à lui, dès l'origine, trop vaste en proportion de ses dons naturels. 11 lui fallut s'augmenter et non se réduire. Nous assistons à un bien plus extraordinaire miracle, bien plus fécond et bien plus exemplaire : le miracle de la culture et surtout de la volonté.

�� � l'exemple de racine 187

A une époque de culture, Racine naît pour ainsi dire déjà cultivé. Une connaissance approfondie des littératures grecque et latine, la pratique cou- rante de la prose et du vers français, fort commune en son temps et même dans sa famille milonaise : autant de moyens hérités ou acquis dont il use alors aisément. Clarté, propreté, ordre, correction, ce sont là qualités, mais plutôt négatives chez un jeune homme, négatrices du moins d'une abon- dance excessive de dons verbaux, et non particu- lières à lui, mais à son siècle... Une certaine sécheresse aussi ; la tient-il de nature ou de ces messieurs de Port-Royal ? en ce cas ce serait bien la seule influence janséniste qu'il eût subie 1 — mais non, si artificielle, il s'en serait débarrassé un jour ! Or il use déjà, il usera jusqu'à la fin, d'un vocabulaire restreint, fort pauvre en somme ; ce qui l'entraînera, dans ses meilleurs ouvrages, à de fréquentes répétitions de mots. La serpe de Boileau n'eut rien à émonder, quoi qu'on en dise : rien ne dénote à ses débuts, rien ne confirme dans la suite, fût-ce en un éclair passager, ni le bouillonnement d'images qui tourmentait un d'Aubigné, ni l'im- pulsion grandiloquente d'un Corneille, ni l'aisance si variée d'un La Fontaine, ni la verve drue d'un Molière, — je n'excepte point les Plaideurs. Racine porte en lui quelque chose de moins puissant mais de plus rare, et ses premières poésies, par quelques vers de paysage doux, fins et frais, le révèlent à

�� � l88 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui sait lire : l'instinct de la valeur sensuelle des mots, selon leur place dans la phrase, une voix non pas faite pour convaincre ni exalter, mais pour chanter, aimer, séduire... Oui, même cruel, le tendre Racine ! D'une tendresse qui n'a rien de chrétien, d'une tendresse synonyme de caresse, toute pétrie de sensualité...

Caresse du langage, voilà son don premier, personnel et irréductible : il s'affinera sans cesse ; jamais il ne sera vaincu. A peine si, dans la Thé- baïde, une rhétorique empruntée (à Corneille, à Rotrou) le submergera au passage. Dès Alexandre y à plus forte raison dans Andromaque, nous en reconnaissons le veloutement singulier : duvet de fleur, la fleur de l'âme de Racine, si sèche et dure qu'elle soit par ailleurs. Aussi bien, quelque pas- sion qu'épousent ses personnages, ils ne se dépouilleront jamais complètement de ce charme. Il oindra toutes les tragédies comme d'une huile parfumée; il amollira la flexion des vers les plus furieusement contractés. Nous pouvons nous trom- per sur les intentions de Racine, non sur le timbre de sa voix. Ce n'est pas la voix d'un rhéteur ; tout le contraire : d'un poète. Elle révèle une sensibilité poétique de restreinte envergure, sans doute, mais de la plus exquise et de la plus profonde qualité. — Or, songez que la tragédie, au temps où l'aborde Racine, vit d'éloquence !

Désigné comme aucun pour chanter sa ten-

�� � l'exemple de racine 189

dresse, je sais bien ce que fût devenu Racine, s'il eût vécu en un temps comme celui-ci, où le lyrisme personnel a reconquis sa juste place, mais semble faire obstacle, chez trop de poètes puissants, à la création d'œuvres plus ambitieuses : un élé- giaque et rien de plus. Il eût accordé tout son souffle à l'élégie sensuelle de son amour. Elégiaque délicieux, ardent, profond, peut-être même psycho- logue, car son don de lucidité analytique eût fini par se découvrir... (mais ce don se fût-il si cruellement aiguisé à ne disséquer que Racine, au lieu d'une Phèdre, d'un Narcisse, d'une Roxane ? eût-il pénétré si avant, même dans la secret de l'amour ?) Racine eut le bonheur qu'au XVI P siècle la poésie lyrique personnelle fût tenue à la cour en maigre considération et que tout poète rêvât de consécration théâtrale. Avant même qu'il eût pu prendre conscience de son originalité lyrique, l'ambition le conduisit à s'oublier, à se dépasser, à cultiver d'autres dons que sa sensibilité particu- lière, à placer la fin de son art hors de soi-même. L'élégiaque né se voulut poète tragique — malgré sa voix.

Il pourra sembler étonnant, qu'élégiaque né s'efForçant au tragique. Racine, loin d'élire des héros nobles mais moyens, se soit plu à ne peindre que " des bêtes féroces " — le mot est de Brunetière, comme on sait. Je compte dans la ménagerie racinienne, un certain nombre de

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douces exceptions. Si pourtant, je le reconnais, Racine choisit de préférence les héros les plus exces- sifs, mais n'est-ce pas précisément pour échapper à l'élégie, à l'irrémédiable modération de ses moyens et de son style personnel ? Ce style, il avait trop de goût sans doute, pour consentir à le surcharger de placage, à le gonfler, à l'étirer, à l'essouffler ; donc, il l'accepte tel, — le subordonne : serviteur de la passion. Mais quelle révolte là-dessous 1 11 compte sur la fureur d'un Oreste ou d'une Her- mione pour l'animer spontanément d'un autre accent 1

Racine ne veut pas être Racine. A la fatalité de sa nature il n'échappera pas toujours. Aucune de ses pièces où ne se glisse, fût-ce par la bouche d'un personnage secondaire, un peu de sensualité dou- cereuse, quelques tendres mots... Et Madame lui commandera Bérénice... Et l'amour, ressort obligé d'une tragédie qui se soutient par le jeu de l'intri- gue, lui offrira trop d'occasions de soupirer... Mais qu'on ne s'hypnotise point sur ses tragédies dites "amoureuses", qui ne sont pas si exclusive- ment amoureuses qu'on le prétend. Partout ailleurs et même ici, quel acharnement à s'étendre, à se dépayser, à se multiplier ! Aussi semblables entre eux m'apparaissent les personnages de Corneille, et entre elles ses tragédies, (dans la même gamme éclatante et sourde), univoque, aussi divers les per- sonnages, diverses les tragédies de Racine, par la

�� � L EXEMPLE DE RACINE I9I

force éperdue de l'objectivation. Ses amoureuses même ! pas une seule ne se ressemble, bien qu'elles se posent de la même façon : les mêmes traits se combinent différemment en chacune. Gardons-nous bien de nous laisser tromper par l'égalité de la langue qui revêt tout, personnages et tragédies, d'une sorte de vernis abstrait. Chaque pièce a son atmosphère — et l'atmosphère à la fois âpre et molle, voile d'une forte race à son déclin, qui entoure Britannicus^ n'est point celle de Bajazet si singulièrement orientale. Et on a parlé de Ver- sailles ! Est-ce la peine d'insister sur ce point } Si je reconnais quelquefois dans la tragédie racinienne le tour et l'étiquette de la cour de Louis XIV, je n'en respire jamais l'âme. Non seulement Racine surmonte l'élégie, mais il surmonte son milieu et son temps.

Je l'imagine en face de la tragédie, telle que l'a fixée Corneille, telle que la formule Boileau. Il sait bien qu'il ne peut la remplir d'un seul flot, comme faisait le vieux tragique. Racine n'a pas le don d'amplification. Il lit les Grecs : qu'en retient- il ? rien que la décence plastique. Il se méfie de la simplicité d'action qu'il admire dans leurs ouvrages: il ne se risque pas à l'imiter. S'il leur emprunte deux ou trois sujets, il est nécessaire qu'il les complique. Il semble qu'il ait peur de manquer de matière pour occuper les cinq actes prévus. Toutes les conséquences de la guerre de Troie, il les

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entasse en Andromaque^ toute la plus complexe époque de Rome Impériale il la verse en Britannicus. Si l'histoire ne suffit pas, il corse d'intrigues l'his- toire. On n'insistera jamais trop sur l'importance de l'intrigue dans ses pièces, sur la complication du " métier " racinien. Intrigue double, souvent triple, et sans gain apparent de renforcement dramatique.^ Que s'il arrive, en Bérénice^ sujet non choisi, im- posé, que le thème présente une ressource par trop nue, il répète indéfiniment la même péripétie; l'action recommence à chaque acte et s'élève en spirale vers le dénouement... Au dedans de la forme tragique héritée. Racine s'évertue; il en combine à nouveau l'aménagement; il y construit à son usage une sorte de mécanisme dont l'ingéniosité, l'équili- bre et même parfois l'harmonie peuvent nous éton- ner, mais qui ne vaut, en fait, que comme support nécessaire à la présentation dramatique des per- sonnages. Que la psychologie défaille — ce qui advint une fois, dans Iphigénie^ — la carcasse paraît au jour. C'est pourtant de cette carcasse que Vol- taire se saisit pour la proposer en exemple ! Nous nous contenterons de l'admirer comme l'artificieux degré imaginé par le poète pour atteindre à la tragédie. Car il ne peut pas nous suffire que Racine ait renié Racine afin de devenir un " habile homme

' C'est chose remarquable que des trois unités, la seule dont Racine ait violé la loi, soit l'unité d'action, la plus juste. Quand il ne la viole pas, il la tourne.

�� � l'exemple de racine 193

de métier " un Sardou, ou même un Voltaire. Oii son métier finit, commence son esthétique seule- ment, une esthétique créatrice.

��Brunetière ne dit pas tout à fait vrai, quand il in- sinue que Racine " ne crée pas ", mais qu'il " uti- lise". Racine fait plus : il compose. Il nous prouve sans cesse que composition peut égaler création. Pas plus que chaque tragédie ne naît en lui d'une illumination soudaine, d'une idée simple et riche portant en soi son nécessaire développement, (mais on l'a vu, par un jeu de combinaisons cherchées où l'art peut s'exercer, mais où c'est le métier qui règne), pas plus ne bondissent ses personnages, armés de pied en cap, de son cerveau ou de son cœur. Lorsque Shakespeare à mis la main sur un héros, dans la légende ou dans l'histoire, il semble que l'histoire ni la légende ne compte plus, que le héros n'a qu'à parler et comme pour la première fois : il le possède. Racine, lui, le circonvient par approches. Qu'est-ce d'abord . un nom. 11 juxta- pose trait à trait, le trait que la réalité lui fournit, au trait que l'histoire lui propose ; il joint ce qu'il a ressenti à ce qu'il se contraint de ressentir, les découvertes de sa sensibilité aux inductions de son intelligence ; et le héros prend forme hors de lui- même ; il faut que le poète puisse tourner autour. Que d'inquiétude et de circonspection, que de

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�� � 194 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

préméditation passionnée ! Enfin, le héros parle. Il ne dit pas un mot qui ne soit propre à éclairer son caractère : effrayante lucidité... dont nous com- mençons à souffrir déjà...

Quand, de tant de traits rapprochés, de tant de paroles analytiques, un vers soudain se détache, un regard, un geste, préparé de si loin, si profon- dément commandé, que c'est l'âme même qui s'y montre. Non seulement le héros parle : il vit. Prodige inattendu de la composition ! L'effort concerté de création d'un Racine est plus près du sursaut intuitif de Shakespeare que le déborde- ment tout oratoire d'un Corneille. Je prononce le mot à dessein contre Brunetière, s'appliquant à Racine : création.

Mais n'est-ce pas la seule création qu'il nous im- porte de connaître . L'inspiration pure, à qui la donner en exemple ? Au génie ? le génie n'a besoin d'exemple ni de lois... Racine nous offre le spectacle d'une entreprise plus humaine, de la plus haute entreprise qu'ait menée à terme un poète doué d'un court génie, par la force seule de son talent.

Je rêve aux heures de combat où penché sur Tacite, Racine entrait par ruse et par force dans la pensée d'un Néron, d'un Burrhus, d'une Agrippine, d'un Narcisse. Je songe à son déses- poir quand, hélas ! son amour personnel prenait le pas sur ses héros, le contraignait à y reparaître lui-même.

�� � l'exemple de racine 195

Ne nous étonnons pas si, après six chefs-d'œuvre, sa volonté retombe ; si les combinaisons ^ psycholo- giques d'un cerveau qui n'abrite pas l'univers, qui tâche simplement à construire hors de lui un univers selon ses forces, avec ces forces même se trouvent épuisées un jour. Lorsque lui manquera une neuve matière qu'il se sente capable d'ordonner, d'animer de vie, de réaliser en beauté, croyez bien qu'il s'arrêtera. Iphigénie aura sonné comme l'avertisse- ment salutaire — et Phèdre est le dernier grand cri. L'esthétique racinienne siège au plus haut degré de la raison créante et non à fleur de peau, dans la forme ou dans le métier. Racine, n'ayant plus rien à dire de significatif, se tait.

11 me faudrait étudier son vers, son rythme, ce talent suprême de mise en œuvre objective que l'on retrouve dans la forme encore... qui prolonge, sans l'altérer, la plus exquise musique person- nelle connue... Mais mon sujet me défend, au moment de conclure, de me laisser reprendre au charme du fin Racine sensuel qu'a surpassé l'autre Racine. C'est son exemple que je recherche ici, non son parfum. Si je me suis senti contraint, au cours de ces réflexions cursives, de lui reconnaître moins de génie que de génie-talent, si j'ai trouvé dans son œuvre une autre doctrine que celle qu'on a accoutumé de prêcher en son nom, mon admira-

' Voir Charles Péguj.

�� � 196 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tion sort pourtant de cet examen, rassurée, aug- mentée et purifiée. Racine n'est plus ce dieu en cage ! Un homme, rien qu'un homme, qui se dépasse chaque jour : élégiaque, homme de métier, psychologue — créateur d'autres hommes — et qui se lasse de créer... Qu'il est donc près de nous!.. Quel encouragement il nous apporte se jeune littérateur ambitieux qui se tient solitaire et maître, au centre de Fart de son siècle, au centre du classicisme français, et dont l'exemple nous enseigne une esthétique si peu pédante — une esthétique de culture, de volonté, d'accroissement ....

Henri Ghéon.

�� � 197

��L'HOTESSE INCONNUE

��Enfermant lesyeux^jt revois

L'enclos plein de lumière, La haie en fleur, le petit bois, La ferme et la fermière.

HÉGÉSIPPE MORKAU.

��Tu nous versais le vin de ta vigne^ et ta main^ Par tranches nous coupait encore de ce pain. Le plus tendre de ceux dont ta huche était pleine^ Qui te restait depuis la dernière huitaine. Mais, certes, présenté d'un cœur si confiant. Que l'on n offrit jamais à ma faim apaisée Festin plus délicat ni plus fortifiant. Tu nous entretenais, à nous plaire empressée. Des hasards de l'année et des fruits à venir. Du rapport de ton champ, de la ville prochaine Ou tendait notre course, et de cette fontaine Vers qui nous entraînait un rapide désir. Et nous goûtions, touchés d'une douceur soudaine. L'humble et frugal asile au toit hospitalier Que ton charme aussitôt nous rendait familier ; La cuisine aux murs blancs sur la terre durcie ; Dans le noyer taillée et par les ans noircie. Ton armoire massive aux panneaux refermés ;

�� � 1^8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et r étroite fenêtre aux carreaux enfumés ;

Et les vases de cuivre où s allonge la flamme ;

Et surtout, accordés a l'air de ta maison

Avec tant de justesse et d'honnête raison.

Ta parole chantante, et cet accent de l'âme

Qui donne un si haut prix aux plus simples penser s.

Et je laissais en moi, le long des jours passés, A ta voix remonter ma plus lointaine enfance. Et de mes souvenirs s' éveiller l'indolence. Je retrouvais, s' ouvrant sur un plant de lilas. Une autre salle, obscure et tiède, au plafond bas. Où le soleil, avec les feuilles remuées Entre, et fait poudroyer de dansantes buées. Et, dans ce mouchoir sombre à tes tempes croisé. Dans ce geste à la fois et libre et reposé Par où tu t'essuyais les lèvres en silence. Sur tes traits embellis d'une pure bonté, Je ne sais quelle vive et chère ressemblance Dont j'avais près de toi l'esprit tout habité.

Par instants, soucieux de la nue épaissie. Nous cherchions le dehors, et, guettant l'éclaircie. Sous les branches, où perce une humide sueur. Des pruniers aux fruits bleus vernissés de fraîcheur. Nous regardions, de peur que l'orage n'éclate. Tes servantes, rentrant les gerbes à la hâte. Sous ton ordre activer leur travail et leurs bras. Mais le ciel menaçait toujours, et, sur tes pas.

�� � L HOTESSE INCONNUE I99

Nous revenions y émus et ravis de t'en tendre ^ Dans r ample cheminée assise et devisant. Amicale et pressante encor nous proposant. Nourriture aux couleurs vermeilles et dorées. Une dernière fois les espèces sacrées.

Hélas ! il faut partir devant qu il fasse noir. Savons-nous dans quel lit nous coucherons ce soir ? Entre F aube indistincte et la nuit périlleuse, Im route est malaisée et l'auberge douteuse. Adieu, ma mère, adieu, chère hôtesse au grand cœur. J'aurais peine à trouver ton nom ni ton village. Mais f emporte avec moi, comme une bonne odeur Dont s'embaume et s'enchante à jamais mon voyage. Ce jour dété, grondant d'une lourde chaleur. Où tu nous assistas au foyer qui t'abrite, La mare somnolant sous les lentilles d'eau. L'aire de pailles d'or jonchée, et le hameau Oii, dans chaque maison, la bienveillance habite. Et dont la tuile fume avec tant de lenteur. Au-dessus de la haie épaisse et reverdie Où l'azur par lambeaux s'égoutte de bonheur. Qu'on voudrait y couler insensible sa vie...

�� � 200

��A LA SOURCE FONTELIE

��Sous ta haute muraille où verdissent confus^

Le lierre et le figuier sauvage aux bras touffus.

Obscure et sans témoins, tu règnes, Fontélie,

Parmi ta grotte épaisse et froide ensevelie.

Et, vers toi ramenant et croisant leurs détours.

Les femmes de la ville, à toute heure du jour.

Leurs cruches au long col sur leur nuque penchantes.

Disposent une rampe élancée et mouvante

A r escalier glissant, tortueux et secret.

Qui laisse pendre vers ton humide retrait,

L! oblique et hasardeux abîme de sa pente.

Ta gloire te précède, insinuée et lente.

Et, d aussi loin quil vienne, attire à sa rumeur

V inquiet pèlerin que hâte la ferveur

De te voir au jour libre inépuisable éclore.

Mais il croit te surprendre et te recherche encore.

Soucieux de scruter une claire naissance

A travers les barreaux obstruant ta présence.

Et, pressentant tes eaux équivoques, h peine

Te discerne, h la fois reculée et prochaine.

Couche immobile et glauque affleurant à la pointe

�� � A LA SOURCE FONTÉLIE 20I

D'une herbe par ton onde immobile rejointe^ Et qui force aux regards d'hésiter, la fontaine.

Déesse, ils font contrainte et font faite chrétienne, £/, sur toi dirigeant d' injurieuses mains. Comme un cloître muré ce temple souterrain Où, seules, désormais, aux fentes de la pierre. Vous croissez, sombre foule, hélas ! pariétaires. J'ai vu,fai vu percer, du milieu de tes limbes. Images quon devine au défaut de leur nimbe. Les Saintes à qui fut ta source consacrée. Elles vont s' effaçant, âmes décorporées. Lasses de mesurer aux tiens leurs tristes charmes Que ta limpide humeur goutte à goutte désarme. Et, dans r ombre muette et la roche absorbées. Célébrant avec toi des noces dérobées. Te résignent en paix leur longue patience. Heureuses de se fondre à ta fluide essence.

Ainsi, dans ta caverne aveugle retirée.

Tu l'emportes, en vain captive et conjurée,

Arcadienne, o toi dont le souhait jaloux

Fut de ne desserrer un seul jour tes genoux /

Comme au siècle ou par l'antre en silence pressée.

Et d'un trait fraternel purement caressée.

Tu ne pouvais souffrir qu'un mortel eût guetté.

Se trahissant à l'air, ta chaste nudité.

Ainsi, scellant la nymphe à tes flancs recelée.

Fidèles à ton vœu d'être toujours voilée.

�� � 202 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ils font, contre leur gré, se tourner en honneur U offense convertie aux lois de ta pudeur Far nul autre que toi réduite et dominée. Et de tout soin profane à jamais détournée.

Je veux, un soir encore, entendre, o Fontélie,

Dont f aime aux yeux humains F apparence abolie.

Sous ta voûte, du moins offusquée et profuse,

S'égoutter sourdement la déesse recluse.

Et ses pleurs, affluant par des bouches d^ airain.

Je veux sentir encore une pieuse main.

Avant quelle se trace un chemin par les dalles,

A mes doigts amicaux tendre leur eau lustrale.

Une face d"* enfant magnifique et rieuse.

Sur le mur inclinant sa crête sourcilleuse

Où des flammes de pourpre éclatent au soleil.

Abaisserait son fruit mûrissant et vermeil.

Et, revêtant, comme une adamantine écorce.

Ta magnanimité, ta justice et ta force,

O Mère toujours vierge, o Courage, o Beauté,

J'élèverais tout haut, vers ton cœur indompté.

Mon cœur trempé trois fois à ta vertu profonde.

Substance incorruptible et divine du monde !

Lectoure, août 1907.

François-Paul Alibert.

�� � 203

��L'OTAGE

ACTE TROISIÈME SCÈNE I

Le château de Pantin prh de Paris. Un grand salon au rez-de-chaussée avec quatre portes-fenêtres donnant sur une terrasse. Mobilier officiel du temps de r Empire^ cuivres et acajou massif. Un grand portrait au mur représentant r Empereur Napoléon en costume de sacre. Toute la pièce est en désordre et souillée de houe. C^est le quartier-général de Formée qui défend Paris contre les Alliés^ et que commande le général baron Toussaint Turelure^ préfet de la Seine^ réunis- sant dans ses mains les pouvoirs civils et militaires.

Coups de canon dans le lointain. 'Puis^ tout près y joyeux carillon de trois cloches sonnant le baptême.

TOUSSAINT TU RELU RE debout, STGNE cachée dans un grand fauteuil à oreillettes. ^

TOUSSAINT TURELURE. — Vous avez mes instructions. Maintenant il faut que je vous quitte ; excusez-moi. Voici le cortège qui quitte l'église.

Tous mes officiers sont réunis dans la pièce à

' Pendant tout Tarte Sygne a ce tic nerveux d'agiter la tète lentement de droite à gauche, comme quelqu'un qui dit : Non.

�� � 204 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

côté et nous allons fêter autour d'une galette chaude et de quelques bouteilles de vin de la Marne l'entrée dans le sein de l'Eglise du petit Turelure.

Profitons de ces loisirs que Messieurs vos amis nous font.

Nous regretterons de n'avoir point le plaisir de votre compagnie. Madame. Mais les affaires d'abord !

Triste temps que celui oh le père et la mère ne peuvent assister ensemble au baptême de leur enfant !

SYGNE. — Vous ne paraissez pas si triste. Vous vous accommodez de ce triste temps assez bien.

TOUSSAINT TURELURE. — C'est ma foi vrai ! Je n'ai jamais été si heureux !

La guerre, les affaires, un peu d'intrigue, l'aliment du corps et de l'esprit,

Que faut-il de plus à un homme ?

J'oubliais une épouse aimante et le petit Ture- lure à qui l'on met son premier grain de sel sur le bout de la langue.

SYGNE. — Que ne traitez-vous donc vos affaires vous-même .'*

TOUSSAINT TURELURE. — Les miennes sont les vôtres, il n'y a aucune différence. Je vous

�� � L OTAGE 205

ai vue à l'œuvre et j'ai pleine confiance en vous.

Et vous voyez que de mon côté j'ai les mains pleines.

N'est-il pas juste qu'après avoir rendu le Pape à l'Eglise, aujourd'hui

Vous rendiez le Roi à son royaume ?

De plus il ne s'agit pas seulement du pays,

Mais de nos biens conjointement dont je désire consolider la possession à ce petit fi.

SYGNE. — Ce qui veut dire

Que je dois achever et dépouiller ma famille ?

TOUSSAINT TURELURE. — Au profit de votre enfant qui est le dernier mâle.

Et pour notre vaillant cousin, le généreux Agénor, le Roi sans doute lui réserve des com- pensations.

SYGNE. — Je verrai ce que j'ai à faire.

TOUSSAINT TURELURE. — J'ai toute confiance en vous.

SYGNE. — Qui est le plénipotentiaire du Roi.^

TOUSSAINT TURELURE. — Il est ici. Je m'en vais vous l'amener.

SYGNE. — Je suis prête.

�� � 206 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

TOUSSAINT TURELURE. — Nul doute que vous ne vous entendiez. — Plaît-il ?

SYGNE. — Je n'ai rien dit.

TOUSSAINT TURELURE. — C'est ce mou- vement que vous faites avec la tête.

(Il pose la main sur les papiers qui sont disposés sur la table)

Telles sont mes conditions à qui panse d'à ne peut être changée.

Ce n'est pas le moment de discuter. La France, pour le moment, c'est moi, Toussaint Turelure,

Préfet de la Seine, général en chef de l'armée de Paris,

A qui tous pouvoirs civils et militaires ont été par Sa Majesté Impériale et Royale remis.

SYGNE. — Vous justifiez sa confiance.

TOUSSAINT TURELURE. — Je suis l'homme de la France et non point d'un particulier.

Le Corse a eu sa chance et moi je prends la mienne où je la trouve.

SYGNE. — Craignez qu'il ne revienne avec ses grandes bottes.

TOUSSAINT TURELURE. — C'est pour- quoi il faut choisir son temps avec art, et ce n'est

�� � l'otage 207

pas pour rien que le Suprême-Artiste (Il fait un geste maçonnique)

M'a rendu boiteux comme une balance.

Tout dépend de Paris et Paris pour quelques moments est entre mes mains compétentes.

SYGNE. — Pensez-vous tenir ici tout seul contre trois armées ?

TOUSSAINT TURELURE.— L'Empereur

vient de remporter une victoire à Saint-Dizier, j'en ai reçu la nouvelle à l'instant.

Il me prescrit de tenir bon et de faire le brave, tandis qu'il attache les trois bourriques par la queue.

La route d'Allemagne est coupée, l'Alsace et les Vosges sont pleins de partisans, les places du Rhin ne sont pas prises.

Il y a de beaux jours encore pour l'homme d'Austerlitz.

Et puis ne croyez pas que tous ces larrons soient d'accord ; il y a moyen de négocier. Vous savez que je suis entouré d'émigrés et de renégats.

SYGNE. — Vous n'avez p)as de troupes.

TOUSSAINT TURELURE.— J'ai un terrier. Qu'ils voient donc voir à m'enfumer dans Paris. J'y tiens plus dur qu'un blaireau, je suis croche !

Et vous dites que je n'ai pas de troupes ? Que l'Empereur de Russie y vienne avec ses riflan-

�� � 208 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

douilles et le Prussien avec ses Jonas Mûller en bois de navet !

Je ne crains rien tant que j'ai avec moi ces nourrissons de Bellone, les pompiers de Pantin et les Garde-Nationale de Saint-Denis et les volon- taires de Popincourt !

Vous avez entendu le canon ce matin ?

SYGNE. — Oui.

TOUSSAINT TURELURE. — On est entré dedans, comme disait mon ordonnance. On a torché Miloradovitch aussi propre qu'une assiette à pain.

Quatre cents Wurtembergeois en pantalon rose sont couchés dans les vignes de Noisy-le-Sec,

Le pot-à-beurre sur la tête et le petit doigt sur la couture du pantalon,

Les yeux encore dans la mort et le petit nez tout rond tournés à gauche vers le Herr Adjutant « Habt Acht ! "

— En l'honneur de quoi nous allons boire de ce vin de Mareuil.

SYGNE. — Tout cela n'est pas sérieux.

TOUSSAINT TURELURE. — Je ne sais. Mais il y a encore un point que je vous conjure de méditer.

L'Empereur déchu, il n'y a pas qu'un seul roi possible pour la France.

�� � L OTAGE 209

Il y a le fils de Marie-Louise, il y a le papa d'Oscar.

Tout dépend de moi et de ces mains à qui je remettrai les clefs de Paris.

Qui a reçu Paris, voici tous les doutes tranchés, il est l'héritier incontestable.

Je suis Français ! il me répugne de capituler.

Autrement qu'entre les mains du fils de Saint- Louis

Dont je veux être le plus humble sujet,

Appuyant à son trône même les fiandements de notre maison.

SYGNE. — La maison Turelure.

TOUSSAINT TURELURE.— Un petit rond en or au-dessus du T et dans dix ans cela sonnera comme Tancrède ou Tigranocerte.

Et puis notre cousin n'a pas d'enfants, et le nom s'éteint avec lui, que le monarque peut relever.

SYGNE. — J'ai tout compris.

TOUSSAINT TURELURE. —J'en suis sûr. Je remets le sort de la France dans votre panier à

ouvragre.

(Il y dépose les papiers)

Il ne me reste plus qu'à vous présenter l'autre plénipotentiaire.

3

�� � 2IO LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SYGNE. — Qui est-ce ?

TOUSSAINT TURELURE. — C'est une surprise. Vous allez voir. Le Roi est un homme d'esprit.

Nous allons tout régler en famille.

(Il sort. Violons qui se rapprochent du cortège baptismal)

TOUSSAINT TURELURE (Il rentre, rame- nant avec lui le vicomte de COUFONTAINE). — Sygne, je vous présente le lieutenant et plénipo- tentiaire de Sa Majesté,

Notre cousin Georges lui-même, que la politique depuis trop longtemps nous a ravis.

SYGNE. — Georges !

GEORGES. — Madame. (Il lui prend la main et la baise)

TOUSSAINT TURELURE. — C'est gentil de les voir 1 Je le jure, l'œil me pique. Georges, ma femme a tout pouvoir de traiter avec vous.

Adieu, Georges !

GEORGES. — Adieu, — Toussaint !

(Musique. Tapage. Acclamations. Tu- multe de la maison quon envahit. Salve de mousqueterie au dehors)

�� � L OTAGE 211

TOUSSAINT TURELURE. — Tonnerre de Dieu, ils vont s'estropier ! J'avais défendu qu'on leur donne des cartouches !

(Il sort)

SCÈNE II

Sygne remet à Coûfonta'tne Pun des papiers que le baron a mis dans son panier. Coûfontaine le prend et tire des lunettes de sa poche. Cependant quil lit elU reste dans son fauteuil et les yeux fermés.

Brouhaha violent dans la pièce voisine, portes que Von claque, tumultes de rires et de paroles, cliquetis d'^ armes et de verres, puis les deux violons qui éclatent tout à coté et se taisent soudain,

Fagissement d^un nouveau-nè.

GEORGES. — C'est votre enfant que l'on baptise, Sygne ? J'ai vu le cortège en arrivant.

SYGNE. — Oui.

GEORGES. — Pourquoi n'êtes-vous pas de la fête .?

SYGNE. — Ma place est ici.

(Il se remet à lire, puis s'interrompt de nouveau et prête V oreille.

On tape sur une table, le silence se fait)

Voix de TOUSSAINT TURELURE.— Mes-

�� � 212 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sieurs, je vous présente mon fils, Louis Agénor Napoléon Turelure !

(Applaudissements )

Voix de TURELURE. — Le curé vient de te baptiser chrétien avec de l'eau.

Et moi je te baptise Français, petit lapin, avec cette goutte de la rosée champenoise sur la bouchette.

Goûte le vin de France, citoyen !

(Rires. Applaudissements)

Que Messieurs les Russes attendent! Que M. le Feld Maréchal Benningsen et M. le Prince de Witzingerode nous fassent la grâce de patienter un petit moment ! Que diable ! tout de même on ne peut pas s'occuper d'eux tout le temps! Nous serons à ces messieurs dans une seconde.

Pour l'instant profitons de l'armistice que l'on vient d'arranger, et buvons à la santé de cet enfant- nouveau-né avec le vin de la Comète.

(Grand bruit de verres. Ils boivent. Cris : Vive Turelure ! Vive Louis- Agènor ! Vive l'Empereur !)

Voix de TURELURE. — Passez la galette.

GEORGES. — C'est une bonne pensée que d'avoir gardé notre nom à cette nouvelle bouture. La grande éloquence de Toussaint m'émeut.

(Bruit de trompettes au loin)

�� � l'otage 213

Voix de TOUSSAINT TURELURE. — C'est la cavalerie Russe qui prend ses positions. Pour nous, que les cris de cet enfent tout neuf soient notre trompette que nous venons de baptiser sous le canon !

Entends-tu, Alexis Couillonadovitch ? C'est le cri d'un homme libre ! Nous nous foutons de toi,

��cosaque !

��(Trompettes de nouveau)

��Est-ce que tous ces Nicodèmes du Nord vont prendre la France ? Ils n'ont pas assez d'esprit pour cela.

Il y a encore du vin à Epernay ! il y aura toujours assez, de France pour embêter l'Europe et pour lui piquer le derrière et pour l'empêcher de manger tranquille son foin, la vache !

Messieurs, je vous apprends une grande nou- velle : l'Empereur Napoléon vient de remporter une grande victoire à Saint-Dizier.

(Acclamations : Vive l'Empereur)

Quant à nous, qu'en dites-vous . Il me semble que nous tenons ici assez bien.

Nous avons derrière nous Paris, et nos ennemis, ce qu'ils ont derrière eux, c'est l'Empereur et ses aigles !

Messieurs, à votre santé. Sacrebleu, on ne nous

�� � 214 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

a pas tout pris, tant qu'il nous reste ce grand bout de France, ce petit morceau de Turelure et de la galette !

(Rires. Applaudissements. Acclama- mations)

GEORGES, reprenant sa lecture. — Brave péro- raison et digne de l'exorde !

(Il finit sa lecture et reste pensif. Puis il lit de nouveau., bte ses lunettes., les remet dans sa poche., replie le papier et le repose sur la table. Sygne est restée dans son fauteuil sans un mouvement)

GKOKGKS, frappant un coup léger sur la table. — Sygne.

SYGNE, se redressant. — Me voici.

GEORGES, — C'est avec vous que je dois dis- cuter ce papier .?

SYGNE. — C'est avec moi. Le baron m'a donné tous pouvoirs.

Il a pleine confiance en moi.

GEORGES. — " Il a pleine confiance en vous ". Il a raison.

SYGNE. — Mais d'ailleurs il n'y a rien à dis- cuter. Le temps manque.

�� � L OTAGE 215

GEORGES. — Dois-je signer ces conditions hic et nunc ?

SYGNE. — Pas un point ne peut être changé.

GEORGES. — Et si j'accepte }

SYGNE, montrant un pli scellé. — Voici la sou- mission de Turelure et la capitulation de Paris Entre les mains de Sa Majesté Très Chrétienne.

GEORGES. — Sygne, remettez-moi ce papier. SYGNE. — Je ne puis pas.

GEORGES. — Sygne, remettez-moi ce papier et je vous tiens quitte de l'autre.

SYGNE. — J'ai promis.

GEORGES. — Certes vous êtes fidèle à vos promesses.

SYGNE. — Mais du moins je serai fidèle à ma honte.

GEORGES. — Ne puis-je lire les termes de reddition .

SYGNE. — Il faut me croire sur parole.

GEORGES. — Je vous crois, Sygne.

�� � 2l6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SYGNE. — Georges, ce qu'il dit est vrai. Il m'a tout montré et j'ai tout vu. Il m'a tout expliqué. J'ai repassé ses raisons une par une, et je n'y trouve point de faute.

L'homme est maître de Paris et celui-là est roi qui recevra Paris de sa main.

GEORGES. — C'est donc de Toussaint Ture- lure que le Roi de France attend sa couronne ?

SYGNE. — De lui-même et non pas d'un autre.

GEORGES. — " Le Roi jure la Constitution.

Le budget sera voté chaque année par les représentants du peuple ".

Ainsi Toussaint capitule, mais il faut que le Roi abdique.

SYGNE. — Je ne puis discuter.

GEORGES. — Et le Roi selon Dieu devient le Roi selon Turelure.

SYGNE. — Et cela, Georges, C'est moi qui le propose et c'est vous qui allez l'accepter.

GEORGES. — Je ne l'accepterai pas.

SYGNE. — Vos ordres sont formels.

GEORGES. — Que savez-vous de mes ordres ^

�� � l'otage 217

SYGNE. — S'ils n'étaient pas ceux que je crois, vous ne seriez pas ici.

GEORGES. — Mais qu'importent les Cham- bres à votre baron ?

SYGNE. — Le possible seul lui importe.

GEORGES. — Ce serviteur du tyran, est-ce lui qui mesure le Roi ?

SYGNE. — Tout ce qui est d'un homme seul, l'Empereur vient de l'épuiser pour toujours.

GEORGES. — Adieu donc, ô Roi que j'ai servi, image de Dieu !

Le Roi pas plus que Dieu n'acceptant de limi- tation que sa propre essence.

Tout homme dès sa naissance recevait le mo- narque au dessus de lui éternellement à sa place par lui-même.

Afin qu'il apprit aussitôt que nul n'existe pour lui seul, mais pour un autre, et qu'il eût ce chef inné.

Et maintenant, O Roi, à cette conclusion de ma vie.

De cette main qui a combattu pour toi, c'est moi qui m'en vais signer ta déchéance.

SYGNE. — Réjouis-toi parce que tes yeux vont voir ce que ton cœur désirait.

�� � 2l8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

GEORGES. — Il y a une chose plus triste à perdre que la vie, c'est la raison de vivre,

Plus triste que de perdre ses biens, c'est de perdre son espérance.

Plus amère que d'être déçu, et c'est d'être exaucé.

SYGNE. — Voici le Roi sur son trône.

GEORGES. — L'appelez-vous le Roi ? Pour moi je ne vois qu'un Turelure couronné.

Un préfet en chef administrant pour la commo- dité générale, constitutionnel, assermenté.

Et que l'on congédie, le jour qu'on en est las.

SYGNE. — Mais pour nous du moins, il est ;

Il est le Roi encore, par ce grand sacrifice que nous allons lui faire.

Et si le Seigneur périt, que ce ne soit pas avant son vassal.

GEORGES. — Vous parlez de ce que Ture- lure me demande ?

SYGNE. — Oui.

GEORGES. — Abandon général et transport à Turelure de tous mes droits, titres et possessions.

Et réposition après ma mort de tous mes droits sur cet hoir que vous m'avez fait.

�� � L OTAGE 219

Tout est cédé sans réserve.

SYGNE. — O Georges, je voulais d'abord crier et disputer.

GEORGES. — Vous ne l'avez point fait ?

SYGNE. — N'ayez peur.

GEORGES. — Je vous rends grâces, Sygne. En cela du moins je vous reconnais.

SYGNE. — Va, donne-lui tout.

GEORGES. — Je suppose que c'est la partie de l'acte à quoi mon beau-frère tient le plus ?

SYGNE. — O Georges, donne-lui tout !

GEORGES. — Qu'ai-je à donner, vous avez tout déjà ?

SYGNE. — Mais le droit et le nom vous reste.

GEORGES. — Faut-il donner cela aussi }

SYGNE. — Donne-lui cela aussi.

GEORGES. — Mais le nom n'est pas à moi, le droit n'est pas à moi, la terre n'est pas à moi, l'alliance entre la terre et moi n'est pas à moi.

�� � 220 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SYGNE. — Tout est changé, Georges. Il n'y a plus de droit, il n'y a plus qu'une jouissance. Il n'y a plus d'alliance pour toujours entre la terre et l'homme, que le tombeau seul.

Et les mains qui étaient jointes se sont séparées.

Et la tienne ne sert plus de rien qu'à écrire et résigner.

GEORGES. — Qu'il garde tout, je ne lui réclame rien.

SYGNE. — Mais il faut écrire et consentir.

GEORGES. — Je ne capitulerai pas.

SYGNE. — Vous êtes donc l'ennemi de votre souverain ?

GEORGES. — Je ne puis céder mon honneur.

SYGNE. — Qu'avez-vous d'autre à céder ?

GEORGES. — Qu'un homme au monde du moins ne trahisse pas !

SYGNE. — Cède, trahis, renonce ! O Georges, donne-lui cela aussi ! Cher frère, ne nous empêche pas de finir !

GEORGES. — Nous ne finissons pas, en cet enfant.

�� � l'otage 22 1

SYGNE. — Tout est fini pour moi avec toi.

GEORGES. — Le reste est coupé, il est vrai. Tous nos noms et tous nos biens

S'accumulent sur la tête de cet enfant.

SYGNE. — M'accuses-tu d'une pensée vile .?

GEORGES. — La honte suffit que vous vous

êtes acquise.

SYGNE. — Acquise à la peine de mon âme et à la sueur de mon front !

GEORGES. — Elle est à vous.

SYGNE. — Elle est à moi en effet !

Elle est mon bien qui ne me sera pas ravi, la honte plus fidèle que la louange !

Elle m'accompagnera jusqu'à la tombe et plus loin, elle est scellée sur moi comme une pierre, elle est incorporée

A ces os qui seront jugés !

GEORGES. — Ma sœur, pourquoi avez-vous fait cela ?

SYGNE, criant. — Georges ! C'est le mauvais sang en moi qui a parlé, moi qui me croyais si forte et si raisonnable !

Souviens-toi de celui-là de nos ancêtres qui

�� � 222 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

combattit contre Jeanne avec le Bourguignon, et de celui-là qui se fit renégat,

Et de ce Nogaret aussi dont nous descendons qui frappa le pape sur la face.

Les choses grandes et inouïes, notre cœur est tel qu'il ne peut y résister.

Et voici que maintenant je me tiens seule dans une terre ennemie,

Comme cet Agénor jadis qui avait son château de l'autre côté de la Mer Morte à la descente de l'Arnon.

GEORGES. — Et voici que nos mains aussi se sont dissoutes et que la foi sur notre blason est corrompue.

Et cette main m'est arrachée la dernière que je tenais dans ma main, le matin de ce sacrifice offert!

SYGNE. — J'ai arraché ma main et toi ne m'arrache point le cœur !

GEORGES. — Tout ce qui lie un homme à un autre.

Tout cela avec ta main m'était encore attaché : enfant, sœur, père et mère, défendue, confortatrice,

Epouse, vassal, compagnon d'armes. Tout cela encore était avec ta main et ma forte société.

Quel est le serment que tu n'as pas rompu } Quelle est la foi que tu ne m'as pas retirée .

�� � l'otage 223

SYGNE, — Ce serment du moins est intact que j'ai fait à mon baptême.

GEORGES. — Il ne fallait donc pas en faire d'autre.

SYGNE. — Mais par quoi jure-t-on que par Dieu ?

GEORGES. — Dieu a beaucoup d'amis et je n'avais qu'un seul agneau.

SYGNE. — J'ai sauvé le Père des hommes.

GEORGES. — Et tu as perdu ton frère.

SYGNE. — Sois donc mon juge, je l'accepte.

GEORGES. — Dieu est ton juge et je suis appelant à son tribunal, et cette loi qu'il a faite, Lui-même ne peut l'altérer.

Et je te citerai à produire mon gant, car ce qui est une fois donné.

Ne peut être retiré sur la terre et dans les cieux.

SYGNE. — Je ne crains rien de Dieu et le Seigneur ne peut plus me déposer,

Car ce qui est assis sur la terre, il n'y a pas de place plus basse.

Et je n'en demande pas de plus haute.

�� � 224 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

GEORGES. — Tu as manqué à la foi.

SYGNE. — Un grand prix m'était offert.

GEORGES. — Tu as manqué à l'amour.

SYGNE. — Je t'ai fait beaucoup de peine, Georges .

GEORGES. — C'est trop. Il ne fallait pas faire cela et ma mesure était suffisante.

Maintenant je vais mourir et être damné et j'ai l'éternité devant moi à me passer de toute conso- lation. Ne pouvait-il me laisser cette petite heure ?

Ne pouvait-il me laisser un seul cœur fidèle . une seule Véronique pour m'y cacher la face afin que nul ne la voie, à cette heure où le cœur suc- combe ^

SYGNE. — C'est moi seule, c'est moi seule qui ai fait cela, qui ai fait cela de ma propre volonté et ne dis pas un mot contre Dieu !

C'est mon mauvais cœur seul qui est la cause !

GEORGES. — Tu m'as manqué et mon enfant m'a été tournée en amertume.

SYGNE. — Que Dieu prenne ma place, misé- rable, et acquitte ce que je ne puis payer !

GEORGES. — Il ne fallait pas faire cela. Le

�� � l'otage 225

manquement qui est fait à Tamour vrai, Dieu lui-même ne peut le réparer.

Il ne le peut pas, quand il créerait de nouveaux deux et une nouvelle terre !

Jouis de ton Dieu et moi je t'exclus de mon cœur.

Est-ce que j'avais un paradis à attendre après cette vie ?

Ou suis-je comme ces gens d'aujourd'hui qui se payent d'idées et de mots sans nulle substance ?

Ma part était avec les hommes vivants. Ma société était le partage d'un cœur d'homme et non d'aucune idée. Mon partage était avec mes com- pagnons, ma foi et mon espérance, et mon cœur dans un cœur fait comme le mien.

Et toi, à cette dernière heure de ma vie, tu me renies solennellement, comme un Juif qui déchire son vêtement du haut en bas.

— N'agite pas ainsi la tête.

SYGNE. — Mon humiliation est trop grande. Hélas, il n'y a plus de douleur pour moi et mon âme en est avide ainsi qu'une terre altérée.

Je suis séparée des larmes.

Il n'y a plus de douleur possible et toute souf- france qui s'ajoute aux autres est pour moi comme une consolation.

GEORGES. — Et moi, que me faut-il faire ?

4

�� � 226 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SYGNE. — Viens avec moi où il n'y a plus de douleur.

GEORGES. — Et plus d'honneur ?

SYGNE. — Plus de nom et aucun honneur.

GEORGES. — Le mien est intact.

SYGNE. — Mais à quoi sert d'être intact .? Le grain que l'on met dans la terre,

De quel usage est-il, s'il ne pourrit d'abord .

GEORGES. — La chair pourrit, mais la pierre reste inaltérable.

SYGNE. — La terre est la même pour nous deux.

GEORGES. — Mais moi je ne l'ai pas trahie. J'ai honoré cette terre qui était mon propre bien.

Afin qu'elle ne nourrisse point que le seul ventre, mais un cœur

Fidèle, elle-même fidèle.

SYGNE. — C'est moi qui m'en vais la nourrir à mon tour.

GEORGES. — Parjure ! cette terre n'est plus à toi que tu as vendue et ton nom serf n'est plus son nom féodal !

�� � l'otage 227

SYGNE. — Je l'ai aimée plus que toi.

GEORGES. — Et qui l'aimerait plus qu'un exilé ?

SYGNE. — Tu n'en aimes que la surface.

GEORGES. — Elle est ma terre et mon bien qui ne ressemble à aucun autre.

SYGNE. — Et moi j'en possède le fond et la racine.

Toute terre est la même à six pieds de pro- fondeur.

GEORGES. — N^attends-tu point de résur- rection ?

SYGNE. — Ne parle point de ces choses que tu n'entends pas.

Et même s'il ncn était aucune, le bienfait seul de mourir est assez grand.

GEORGES. — Tu dis bien. Cela du moins est vrai.

SYGNE. — O Georges, combien nous avons été tous les deux ridicules ! Cela fait pitié ! Voilà que nous nous étions absurdement fiancés afin d'être mari et femme, comme s'il y avait encore une place pour nous entre les hommes.

�� � 22 8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Est-ce que les hommes ont encore besoin de nous avec eux ? Pas plus que de Coucy et de ses tours.

Et toi, est-ce que tu tiens tellement à être propriétaire, comme d'autres sont pasteurs ou meuniers ?

Les hommes n'ont plus besoin entre eux d'un homme plus haut.

Et nous, nous étions faits pour donner et pour prendre, et non pas pour partager,

Viens donc avec moi et prends ma main,

Non point comme deux époux qui s'enracinent l'un à l'autre.

Mais prends ma main puisque tu ne me vois plus, ô frère, je suis restée la même ! et mon autre main est liée à la chaîne de tous mes morts.

O Georges, que veux-tu faire ici ? Voici assez longtemps que nous sommes à charge aux hommes.

Voici assez longtemps que nous les obligeons durement à vivre non pas pour eux mais pour nous, comme nous-mêmes pour le Roi et pour Dieu.

Maintenant chacun s'en va vivre pour soi-même à son aise et il n'y aura plus de Dieu ni de seigneur.

La terre est grande, que chacun y aille de son côté, voici les hommes libres à la manière des animaux.

Mais nous, est-ce que nous avons souci d'être libres ? il ny a point de liberté pour un gentil- homme.

Ou égaux .

�� � Ou frères, et il n’y aura plus de Nom ni de famille, toi seul es mon frère !

GEORGES. — Vous n’êtes plus ma sœur.

SYGNE. — Si, Georges, je le suis.

GEORGES. — Je ne reprendrai point cette main félonne.

SYGNE. — J’ai trahi, il est vrai ! j’ai tout livré, et moi-même avec ! ce qui était mort.

Le Roi est mort, le chef est mort. Mais j’ai sauvé le Prêtre éternel.

Dieu est vivant avec nous, tant qu’il y aura encore avec nous sa parole et un peu de pain, et sa main sacrée qui lie et qui délie.

GEORGES. — Elle a délié la tienne.

SYGNE. — Je m’en vais donc seule et déliée vers le soleil souterrain.

GEORGES. — Mais cependant que nous sommes vivants encore, achevons ce qui nous reste à faire.

SYGNE. — Signeras-tu ces papiers ?

GEORGES. — Je les signerai l’un et l’autre, au nom du Roi mon maître et aux miens.

(Il les prend, les lit, et les signe) 230 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ne dois-je attendre aucune tricherie de votre époux ?

SYGNE. — Tous ses ordres sont déjà prêts, il me les a montrés. Les estafettes attendent.

Son intérêt vous garantit.

Dans une heure Paris sera désarmé et Mont- martre aux mains de vos amis.

GEORGES. — Voici mon testament, voici la nouvelle alliance.

Mais n'ai-je point lu qu'il n'y a point de testament sans un mort et d'alliance sans quelque sang versé ?

SYGNE. — Que ce soit donc le mien î

GEORGES. — Ne me tentez pas.

SYGNE. — S'il n'y a point de Dieu pour toi, sois donc un homme au moins, et s'il n'y a point de justice, fais-la toi-même et agis suivant ta propre loi.

Celui qui a manqué à la foi humaine, qu'il meure ! Me voici prête.

GEORGES. — Non, non ! je ne tuerai point ma pauvre petite enfant !

SYGNE. — O Georges, tu m'aimes encore !

�� � l'otage 23^

GEORGES. — Mais du moins je vous déferai de cet homme.

SYGNE. — Ne le tue pas.

GEORGES. — Tenez-vous tant à sa vie ?

SYGNE. — Aussi peu qu'à la mienne.

GEORGES. — Il mourra donc de ma main.

SYGNE. — Pourquoi t'occuper de cet homme?

GEORGES. — Je délivrerai le Roi de ses promesses.

SYGNE. — Qui est mort

Il ne peut plus rendre de parole.

GEORGES. — Un écrit n'est pas une parole et peut être anéanti.

SYGNE. — Je te prierais donc en vain ?

GEORGES. — En vain.

SYGNE. — Fais ce que tu veux.

GEORGES. — Je vous salue.

(Il s^ éloigne, comptant ses pas jusqu'à la porte-fenêtre, et disparaît)

�� � 23Z LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SCÈNE III

(Entre TOUSSAINT TURELU RE)

TURELURE. — Eh bien, Madame ?

(Elle lui tend en silence les papiers, il les prend, les vérifie d'un regard et sonne aussitôt).

C'est à moi de faire ce qu'il reste à faire.

(Entre un domestique)

Faites entrer les estafettes que j'ai commandé de tenir prêtes.

(Entrent plusieurs officiers)

Ces ordres à mes généraux ! Toute l'armée en retraite sur Paris. La Garde Nationale licenciée, l'armée de réserve à Versailles,

Sous les ordres de M. le duc de Raguse.

Ordre de l'Empereur. Faites diligence.

(Il distribue des plis scellés. Les esta- fettes sortent) A Sygne :

Je me suis souvenu du bon tour de notre cousin.

(Il sonne)

M. Lafleur.

(Entre M. Lafleur)

Monsieur Lafleur, portez ces papiers à la per- sonne que vous savez,

�� � L OTAGE 233

Et dites que je me mets à ses pieds.

(Sort Monsieur Lafleur)

(Il sonne. — Entrent deux autres estafettes)

Ces papiers à Messieurs Dalberg et Talleyrand, Et dites que le rendez-vous est ce soir même ici.

(Elles sortent)

(Il sonne. — Entre un Officier)

TURELURE, se redressant. — Monsieur, quand trois heures sonneront, dites que l'on amène le drapeau.

(Sort r officier)

Voici beaucoup de besogne en peu de temps.

(Il reste debout et poitrinant comme au port d'armes^ la tête droite ^ les bras allongés le long du corps., les mains recourbées en arrière. — n horloge grince longuement et va sonner)

TURELURE. — L'heure sonne.

(A ce moment Coûfontaine apparaît derrière la fenêtre. — Premier coup de r heure. — Turelure s'est armé aussitôt. Deux détonations retentissent en même temps. Sygne s' est jetée d^un

�� � 234 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

bond devant lui. — Deuxième coup. — ha scène s'est remplie de fumée. Quand elle se dissipe on voit Sygne étendue par terre dans une mare de sang. — Troisième coup. — Ture- lure enjambe rapidement le corps et se hâte vers la fenêtre. On le voit derrière les vitres cassées qui se penche vers le sol^ puis s éloigne^ comme tirant derrière lui un fardeau quon ne voit pas.

Pause.

Rentre Turelure. Quelques serviteurs ont pénétré dans la pièce)

TURELURE, d'une voix de commandement. — La baronne est blessée. Un accident déplorable s'est produit. Qu'on lui dresse un lit sur cette table. Le médecin, l'abbé Badilon !

Quant à moi les affaires de l'Etat m'occupent.

(Il sort)

(Le rideau tombe et reste baissé pendant quelques moments)

SCÈNE IV

(La même pièce au coucher du soleil. Il fait presque nutU SYGNE étendue sur une grande table dans un coin de la pièce. MONSIEUR BADILON est auprès d'elle. Un flambeau unique brûle dans un grand chandelier d'argent)

�� � l'otage 235

MONSIEUR BADILON. — Sygne, mon enfant, m'entendez-vous ?

(Longue pause. Mouvement de pau- pières)

MONSIEUR BADILON, //«j^^j. — M'en- tendez-vous ?

SYGNE. — Que dit le médecin ?

MONSIEUR BADILON.— Ma fille, réjouis- sez-vous.

SYGNE. — C'est donc la mort qu'il m'an- nonce }

MONSIEUR BADILON. — Le temps de votre épreuve est fini.

(Elle commence son mouvement familier de la tête et ne peut achever)

MONSIEUR BADILON, prêtant V oreille. — "Plus de joie... " Que dites-vous.? Ne remuez pas ainsi la tête. Vous rouvrez votre blessure.

Que dites- vous . "Plus de joie,... plus de sang "... (Il répète)

" Plus de douleur pour soufirir, plus de joie pour me réjouir ".

(Se parlant à lui-même) Tout est épuisé.

Mais vous allez au ciel et moi je reste dans la désolation.

�� � •236 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SYGNE. — Est-il...

MONSIEUR BADILON. — Est-il mort ? •Georges, votre cousin ?

(Mouvement de paupières) Il est mort. La balle Ta frappé en plein cœur.

SYGNE. — ...le temps...

MONSIEUR BADILON. — Le temps de lui

■donner l'absolution ?

Non. On m'a appelé trop tard. Il était déjà

mort.

(Siilence)

J'ajoute cette amertume. Mais...

SYGNE. — Je ne m'inquiète pas.

MONSIEUR BADILON. — Il est vrai. Le

grand Dieu pourvoit.

SYGNE. — Ensemble.

MONSIEUR BADILON. — Les deux Coû-Î fontaine ensemble et l'un précède l'autre tour àj tour.

SYGNE. — Le parjure.

MONSIEUR BADILON. — Le voici racheta <ie votre sang.

�� � l'otage 237"

SYGNE. — Le serment.

MONSIEUR BADILON.— Non pointrompu^

mais consommé. En Dieu le Fils qui est assis à la- main droite en qui est toute parole achevée.

SYGNE. — Avec lui.

MONSIEUR BADILON. — Avec toi pour toujours, ô mon maître et mon chef. Coûfontainey. adsum.

SYGNE. — Jésus.

MONSIEUR BADILON. — Jésus Notre- Seigneur est avec vous.

SYGNE. — Avec lui.

MONSIEUR BADILON. — Avec vous, le juste et le pécheur inséparables, et l'œuvre ne sera ipoint séparée de l'ouvrier, et le sacrifice de l'autel,. Jet le vêtement du sang qui l'imprègne.

SYGNE. — Tout.

MONSIEUR BADILON. — Tout est fini^. tout est fait comme il le fallait, l'épouse absoute est couchée dans ses vêtements nuptiaux.

J'ai achevé mon œuvre, j'ai achevé mon enfant: Dour le ciel.

�� � 238 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et moi je reste seul.

L'enfant de mon âme s'envole, et moi, je reste seul, le vieux curé inutile.

SYGNE (Mouvement de la tête inachevé).

MONSIEUR BADILON. — Epouse du

Seigneur 1

Je vous ai absoute, et vous, absolvez-moi à mon tour.

Et cette main que j'ai levée sur vous comme quelqu'un qui consacre et qui sacrifie !

Et dites-moi que vous me pardonnez

Ce mal que je vous ai fait,

Ces paroles que je vous ai dites, ma pauvre colombe, moi pécheur.

Sur l'ordre de Dieu, mon maître, dans l'épou- vante de mon cœur.

Afin que Pierre soit sauvé et que votre cou- ronne soit parfaite.

SYGNE. — (Mouvement des yeux).

MONSIEUR BADILON. — La main .? Que je lève ma main de nouveau et que je la tienne devant vos yeux }

SYGNE. — (Mouvement des lèvres).

MONSIEUR BADILON. — Ainsi le pauvre

�� � l'otage 239

agneau mourant entre ses gencives désarmées prend la main qui vient de l'égorger !

Mais ce n'est point ma main que vous baisez, ô ma fille, mais le Christ en son prêtre qui oint et qui pardonne,

La main du prêtre consacré qui vous a communié si souvent et qui chaque matin tient élevé

Le Fils de Dieu sous les accidents,

Que vous allez voir face-à-face.

(Il tombe à genoux devant le lit)

Et maintenant enfin je puis être lâche et vous montrer mon cœur !

Nul homme ne vous a aimé comme moi, de cet amour que les gens du monde n'entendent pas.

Car Dieu même qui parlait par ma bouche, et qui entendait par vos oreilles,

Est-ce qu'il n'était pas dans notre cœur aussi à tous deux ?

Gloire à Dieu qui a donné l'âme sublime à guider par l'âme la plus basse !

Et quand vous vous mettiez à genoux à mon côté au tribunal de la pénitence,

C'est moi qui du fond des ténèbres m'émerveil- lais et me prosternais devant vous.

Hélas, je n'avais qu'un seul enfant et voici qu'on me l'a égorgé 1

Souvenez-vous de votre pasteur, petite brebis

�� � 240 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui si souvent êtes venue prendre la nourriture céleste entre ses mains.

(Silence)

SYGNE (Avec un sourire amer qui s'accentue peu à peu). — ... Si sainte ?

MONSIEUR BADILON. — Et quel plus grand amour y a-t-il que de donner sa vie pour ses ennemis ?

SYGNE (Sourire).

MONSIEUR BADILON. — Est-ce que vous ne vous êtes pas jetée au devant de votre époux pour le couvrir ?

SYGNE, presque indistincte. — Trop bonne. . .

MONSIEUR BADILON. — La mort .? Que dites-vous }

(Il se penche sur elle)

SYGNE (Elle agite les lèvres).

MONSIEUR BADILON. — «Une chose trop bonne, pour que je la lui eusse laissée. "

Et pensez-vous connaître vos intentions mieux que Dieu lui-même }

(Silence. — Elle commence à respirer péniblement)

�� � l'otage 241

Mais je sais que déjà vous lui avez pardonné.

(Silence. — Signe que non)

Sygne ! à ce moment où vous allez paraître de- vant Dieu. Dites-moi que vous lui avez pardonné.

(Signe que non)

Voulez-vous que je vous fasse apporter votre enfant ?

(Signe que non)

Eh quoi ? Sygne, m' entendez- vous ? Votre enfant ?...

SYGNE, d'une voix distincte : Non.

(Silence. — L'agonie commence)

MONSIEUR BADILON (Il se lève). — La mort approche. Ame chrétienne, faites avec moi la recommandation et les actes d'espérance et de charité.

SYGNE (Signe que non).

MONSIEUR BADILON. — Sygne, soldat de Dieu ! debout ! debout jusqu'au dernier moment !

SYGNE. — Tout est épuisé.

MONSIEUR BADILON. — Coûfontaine, adsum l

�� � 242 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Sl^GNE. — Icut est épuisé.

MONSIEUR BADILON. — Jésus, fils de David, adsum !

(Silence. — Le râle commence)

Tout est épuisé jusqu'au fond, tout est exprimé jusqu'à la dernière goutte.

(Silence)

Seigneur, ayez pitié de cet enfant que vous m'avez donné et que je vous donne à mon tour.

Eli ! Je vous supplie dans le terrible secret de la dernière heure.

Seigneur, en qui tous les siècles sont comme un seul instant qui ne peut être divisé.

Ayez pitié de ces deux âmes qui vont paraître devant vous en même temps que vous avez faites frère et sœur.

Et agréez le sang versé et cet échange entre elles qui s'est fait dans la déflagration de la foudre.

(Sygne se redresst tout-à-coup et tend violement les deux bras en croix au dessus de sa tête ; puis, retombant sur r oreiller, elle rend l'esprit, avec un flot de sang.

Et Monsieur Badilon lui essuie pieusement la bouche et la face. Puis, éclatant en sanglots, il tombe à genoux au pied du lit)

�� � L OTAGE 243

SCÈNE V

(Apparaissent derrière les fenêtres vitries^ et suivant TOUSSAINT TURELURE, un homme tenant une lanterne d^ écurie, puis quatrt autres portant sur le battant d'aune porte dèmontie le corps de COU FONTAINE sous son manteau. — Ils entrent).

TOUSSAINT TURELURE. — Monsieur le

curé, comment va la baronne ?

(Pas de réponse) Madame.

(Il -prend la lanterne et, V approchant

du visage de la morte ^ il V examine,

PuiSy déposant la lumière par terre^

il fait le signe de la croix.

Aux gens qui se tiennent par derrière):

Avancez !

Que l'on apporte ici le corps de mon cousin, et qu'on le couche sur cette table, — à côté de celui de ma femme, je dis !

Afin que les deux Coûfontaine reposent côte à côte,

Et que ceux qui ont été séparés durant la vie aient le même lit dans la mort.

Et que le poing fermé se pose dans la main ouverte.

(Ils font ainsi. On étend Coûfontaine près de Sygne et F on déploie sur eux

�� � 244 ^^ NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le drapeau blanc fleurdelysé. Mais la main ouverte de Sygne sort du drap sans qu'on puisse la faire ren- trer au dessous. Sur une table à la tête de la couche funèbre^ couverte d'une serviette^ on place un crucifix entre deux flambeaux qu'on allume et un seau d'eau bénite avec le goupillon.

Pendant ce temps le bruit au dehors peu-à-peu s'est accru jusqu à ébran- ler la terre d'une armée en marche et de troupes interminables qui pas- sent. Bruit de chevaux^ roulement de r artillerie et des fourgons.

Puis tout-à-coup bruit de grelots et d'une voiture attelée de chevaux lancés à toute vitesse qui soudain s'arrêtent devant la maison. Tapage. On entend des portes qu'on ouvre violemment et toute la maison s'em- plit d'une grande lumière.

Soudain la porte à deux battants est comme arrachée du dehors et l'on

entend un grand cri) :

��LE ROI !

��(Entrent deux valets tenant des flam- beaux et derrière eux LE ROI DE FRANCE).

�� � l'otage 245

TOUSSAINT TURELURE, s'avançant à sa rencontre : — Sire, soyez le bienvenu dans votre propre royaume !

(Il s'agenouille et lui baise la main)

LE ROI. — Relevez- vous, Monsieur. Il m'est agréable de reconnaître en vous le plus utile de mes sujets.

(Il regarde autour de lui. Son fils, son frère, et les officiers de sa suite sont entrés derrière lui et l'entourent)

TURELURE. — Que Votre Majesté daigne excuser le désordre de cette maison.

LE ROI. — Il ressemble à celui de la France. Pauvre vieille demeure !

Des fondements jusqu'au grenier, on n'a rien laissé en place. Tout a subi conscription.

Mais Nous apportons la paix avec Nous.

(Murmure flatteur dans la suite. — Le Roi aperçoit le lit funèbre de- vant lequel Monsieur Badilon est toujours en prière, et le sourcil légè- rement levé vers Turelure pour r interroger, il le regarde pour la première fois)

�� � 246 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

TURELURE. — Que Votre Majesté m'ex- cuse de ne pouvoir lui cacher mes deuils domes- tiques.

LE ROI. — Qui est-ce ?

TURELURE. — Ma femme, Issue du sang de la France le plus pur et le plus loyal.

LE ROI, reconnaissant les armes. — Coûfontaine adsum.

Et qui est l'autre mort }

TURELURE. — Georges Agénor, mon cousin, votre fidèle serviteur et lieutenant.

Tous deux sont tombés en même temps. Un déplorable malentendu, l'afFreux quiproquo de cette crise soudaine.

(Le roi s' approche du lit majestueuse- ment et r asperge d' eau bénite. Puis il passe le goupillon à son fils qui rimitey puis son frère et les gens de la suite. Ety le dernier^ Turelure^ qui s'acquitte du rite avec componction)

LE ROI, revenu au milieu de la scène. — Je saurai reconnaître de tels services, et le sang versé pour ma cause.

�� � l'otage 2 47

TURELURE. — Un noble nom s'éteint

LE ROI. — Il n'est pas éteint. Je sais que vous avez un fils.

(Entre un huissier qui dit un mot V oreille de Turelure)

TURELURE. — Sire...

LE ROI. — Je vous entends.

TURELURE. — Les Corps de l'Etat Se sont donné rendez-vous en cette maison pour saluer Votre Majesté.

LE ROI. — C'est bien. Je leur donnerai audience incessamment.

TURELURE, montrant à gauche. — Ici, à gauche, les délégations du Corps législatif, du Conseil d'Etat, des tribunaux et du Sénat conser- vateur.

LE ROI. — Ouvrez la porte.

{On ouvre la porte à deux battants. — Bruit à droite)

LE ROI. — A droite .?

TURELURE. — A droite les évêques de France qui se jettent aux pieds de Votre Majesté.

�� � 248 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Vous savez que l'Usurpateur avait convoqué ici un Concile

Afin de formuler les libertés de l'Eglise Galli- cane, sous la garde de la gendarmerie.

LE ROI. — Messieurs de Pradt et de Talley- rand pourront me présenter ces messieurs. Ouvrez la porte.

(On ouvre la porte de droite.

Un huissier entre et parle à Turelurè)

TURELURE. — Sire,

La délégation des Maréchaux de France de- mande à être présentée à Votre Majesté.

LE ROI. — Qu'ils entrent !

(Entre la délégation des Maréchaux)

LE DOYEN DES MARÉCHAUX. — Sire, l'Armée

Est heureuse de faire hommage à son souverain.

(Il salue)

(Le Roi gracieusement lui saisissant les mains, comme si Vautre avait voulu mettre genou en terre)

Relevez-vous, Monsieur !

�� � L OTAGE 249

Le Roi de France est fier de voir autour de son trône rétabli vos épées.

Ce n'est point à l'étranger que vous les avez remises, mais au Roi de France, Louis votre Roi, en qui est seul

(Majestueusement) La paix.

(Demi-pause)

Gardez la gloire ! elle est à vous et ne vous sera pas ôtée,

Et s'il y a quelque opprobre à encourir pour le salut du peuple,

Que le Roi seul l'assume, selon qu'il convient au père de famille.

Je reviens pour me jeter entre mon peuple et l'ennemi.

Je reviens à vous.

Non point avec, mais à travers vos ennemis, à cette heure où la France est blessée, et seules mes mains ici sont sans armes et n'en savent tenir aucune.

Et il est vrai que nous soufirons violence. Mais considérez avec équité que l'Europe ne peut se passer de la France,

Et cet empire que l'on vous a fait, ce n'était plus la France, ce n'était plus sa mesure et sa forme.

Non point étendue, dis-je, mais diminuée.

�� � 250 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE MARÉCHAL. — Nous sommes vos loyaux soldats et les plus fidèles de vos sujets.

LE ROI. — Demeurez et soyez Nos témoins.

(// s avance au milieu de la pièce^ et, se tournant un peu vers la droite, puis vers la gauche, d'aune voix forte")

Et vous tous, Evêques, Officiers, Corps de l'Etat dont j'accueille la démarche.

Soyez témoins de cet acte que je vais ac- complir.

(// revient vers la table que Von a préparée et où sont disposés des flambeaux, des plumes, des parche- mins, de la cire et le Grand Sceau de France)

{Entrent le ROI D'ANGLETERRE, le ROI DE PRUSSE, r EMPE- REUR D'AUTRICHE, r EM- PEREUR DE RUSSIE, le NONCE DU PAPE).

Messieurs mes frères, soyez les bienvenus dans mon royaume.

Et remerciés de votre loyal service.

Souverains de l'Europe !

Soyez témoins de ce nouveau contrat que le Roi de France va signer avec son peuple.

�� � l'otage 251

(Il se retourne lentement vers la fenêtre où paraissent quelques rougeurs)

Quelles sont ces fumées ?

TURELURE. — Ce n'est rîen. Quelques mauvais quartiers de Paris qui brûlent, bon net- toyage !

Quelques mauvaises têtes que Monsieur de Raguse achève de mettre à la raison.

Et le tison de la Révolution s'éteint en puant et en fumant.

LE ROI, avec mépris. — Ces extravagances ont pris fin. (// s'assied lourdement)

Et le Roi avec la France recommence suivant l'ordre légitime.

(// est assis derrière la table entre les deux flambeaux. A sa gauche^ Tu- relure ; a sa droite^ Monsieur^ le Dauphin^ le Grand Chancelier; par derrière^ les souverains. Devant^ massés dans les fenêtre s ^ les Maré- chaux. A droite et a gauche^ les: Evêques et les Corps de l'Etat débordent des deux portes ouvertes. Le Roi promène lentement ses gros yeux sur rassemblée^ puis s' adressant à Turelure ;)

�� � 252 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Monsieur le Comte !

TURELURE, ricanant. — Je suis comte !

LE ROI. — Veuillez quérir des sièges pour Leurs Majestés.

EXPLICIT.

��Paul C.

�� � 253.

��POEMES

EQUATORIAL

A M. Michel Garriguts.

Je t^ envoie ce papillon velu^ noir-vert^ de Java.

Il éclaire

Son coffre dor dont le couvercle est de cristal.

Je l'ai vu palpitant sur la sombre lumière

D'une longue asôga.

Il fut pris Avec une petite main jaune qui me l'offrit.

Et comme il a vécu sous un ciel végétal

— Parfumantes futaies de penlitchis et de santals

Tu rêveras aux nocturnes orages

Lorsque^ sous le feu d'un éclair

Une immense forêt illuminée s'éteint !

Au fond des profondeurs s'attarde un lourd tonnerre.^

Et r immense forêt s' illumine et s' éteint

Et la houle du vent, de l'eau, et du parfum...

Grand papillon ivre et splendide, après l'orage.

Pendant la fugitive aurore.

Grand papillon, plus riche encore !

Que suivaient les beaux yeux amoureux à Java,.^

�� � 254 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

��MIRAGE

��A Madame Elide

��Déjà le crépuscule aux étendues verdâtres

Glaçait de grandes lueurs liquides. , .

Ton corps était lugubre de lumières^

Bientôt se dilua^

Devint livide.

Dans r immensité froide étincela.

Métis P apparition d^un ciel clair

Et l'invisible des planètes coutumières

Te caressèrent la chair.

C'était r heure des premières

Etoiles — la luxure des phosphorescences

Sidérales, brouillard pâle où s'éclairent

Mouillées d'argent clair tes adolescences.,,

jeune homme chéri des nuits polaires î

J'ai vu ta longue chevelure

Pleurer, fluide et blanche ;

Et ton\visage, qui souvent se penche

Et s' endort, entraînait la chevelure

Légère — d'où s'exhalent

De glaciales

Buées. . .

�� � POÈMES 2^^

Et quana tes astres tous d^ accord

Adorèrent ton corps.

Par... hasards

Les reflets de ta chair paraissaient des regards.

Il disparut. . . dans V abîme de la hauteur ! S' élevant invisible en d'illuminées profondeurs,,.

Et je regarde les étoiles une à une.

J^ approfondis les nébuleuses boréales

Et le silence des montagnes de la lune.

�� � 256 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PENSÉE DE HAAPITI

Oui, tu ne connais pas le lointain Occident

Et chaque fois je m en souviens auprès de toi

Lorsque sur le rivage

Brûle et s'éteint le crépuscule.

Je me penchais vers ton visage.

En admirant tes yeux Je rencontrais ta bouche-

Qui n était plus ta bouche

— Toute fondue en ma bouche

Et douce-amer e.

C'était le fruit du soir.

Une chauve-souris étrange recommence^,

Faisant un vol qui mouvementé

n ennui nocturne et le tourmente.

�� � POÈMES 257

ESTAMPE

A M. Oyaki.

Au firmament a peine nocturne

Palpite a V entour de la lune

Un long vol suspendu^

Il ondule

Au souffle de Vair... Et réunissant

Toutes ses ailes

Se met en touffe de plumes

Sur la lune. . .

C'est une plage d' argent pâle

Aérienne — En regard du couchant.

�� � 258 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

TEMPLE

Un quartier de montagne sculpté^

Et délicatement doré

Par des siècles ensoleillés.,.

Contre sa base un bel adolescent mulâtre

Repose

A la lumière

Ifun rouge laurier-rose..»

Seul je m^ introduis par V ouverture sacrée.

Divinité du noir

Dans son temple absolument noir.

Aucune voix ny murmure. Je n'entendrai

Rien que la multitude en mouvement des encensoirs. . .

Tous les prêtres vieillards, croyant à la mort éternelle.

Célèbrent le symbole, embaument les ténèbres !

Invisible fumée des parfums solennels...

André Baine.

�� � 259

��WILLIAM ERNEST HENLEY,

CRITIQUE LITTÉRAIRE ET CRITIQUE d'aRT.

William Ernest Henley fut, comme Sainte- Beuve, un poète devenu critique littéraire par la force des choses. Pendant qu'il mettait sa vie sentimentale en poèmes dont il attendait la fortune et la gloire, il avait fait, par plaisir, des lectures immenses à travers trois ou quatre littératures modernes. Et quand enfin il s'aperçut que les éditeurs ne voulaient pas de ses vers, il apporta au service du journalisme de son temps le résultat de ces lectures : une expérience littéraire acquise dans une longue fréquentation des meilleurs écrivains anglais et français de cinq siècles.

Journaliste consciencieux et travailleur, Henley affecta cependant toujours un mépris marqué pour le journalisme en général et pour son journalisme à lui en particulier. Il en tirait honneur et profit, mais il a bien soin d'en parler avec dédain. C'est que malgré ses échecs apparents en art, il se savait poète, et tenait à souligner la différence qui le séparait du commun des faiseurs de copie. Cette attitude et une certaine violence dans l'expression

�� � 26o LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de ses critiques lui firent une réputation imméritée à'éreinteur redoutable.

Heureusement, W. E. Henley lui-même a pris soin de choisir dans ce qu'il appelle " les détritus amoncelés de quatorze ans de journalisme " assez de " bribes et de lambeaux " pour faire un recueil — Views and ReviewSy tome I, — d'essais très intéressants dont l'ensemble constitue une excel- lente école de critique littéraire. Or, en réalité, ce livre fut préparé avec le plus grand soin, et, ainsi que l'auteur le dit à la fin de sa préface (mai 1890): " le texte réimprimé a été soumis à un tel travail de révision et de reconstitution, qu'une grande partie en est nouvelle, tandis que presque rien ne demeure tel qu'il était. " C'est la somme de son œuvre de journaliste ; c'est sur ce livre qu'il veut qu'onjuge cet œuvre, et non d'après les articles épars dans une douzaine de périodiques de Londres ou d'Edimbourg : T/ie Saturday Review, London, The Athen<£um^ Vanity Fair, The Scots Observer, The Academy, The Magazine of Art, etc..

Il suffit de lire quelques pages prises au hasard dans ce livre, pour se rendre compte que W.E. Henley restera parmi les bons critiques de son temps. Certaines personnes pensent même que sa critique est supérieure à sa poésie, comme on l'a dit pour Matthew Arnold avec plus de raison. Mais c'est l'illusion de ceux qui ne comprennent pas la poésie : à leurs yeux les idées générales, qui

�� � WILLIAM ERNEST HENLEY 26 1

forment le fonds de la critique littéraire, ont plus de prestige que les sentiments et les sensations qui sont l'essence de la poésie lyrique. C'est affaire de tempérament, et il n'est pas donné à tout le monde de sentir la poésie : aucune éducation n'y peut rien.

On remarque dès l'abord que W.E. Henley ne craint pas de parler à la première personne du singulier dans ses essais. Ce n'est pas qu'il pense que son opinion personnelle puisse, a priori, intéresser le lecteur ; mais il tient à indiquer que c'est l'opinion d'un individu déterminé, et, puis- qu'il est poète, d'un artiste. Par là il se sépare de la critique courante, qui accable son auditoire de toute la puissance anonyme de son " nous " de modestie, ou qui le maintient sous la férule dog- matique de " on ". En face du critique ordinaire, dépourvu de tout instinct artistique, et qui est, au mieux un amateur savant, au pire un philistin, Henley, l'homme du métier, l'artiste lui-même, se dresse. Et les lecteurs ont à choisir, à leurs risques et périls, entre le cuistre et lui.

Du reste, dans ce peu qu'il a jugé digne d'être offert à la postérité, W.E. Henley ne s'est pas du tout soucié du grand public, du " gênerai " dont il parle avec dédain. Il ne s'adresse qu'aux lettrés purs, c'est-à-dire aux personnes qui ont fait dans leur vie une bonne place aux bons livres. Il semble rebuter à plaisir les indoctes, parlant des

�� � 262 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

œuvres de ses auteurs en les supposant familières à son lecteur, citant un romancier français à propos de Thackeray, et des petits poètes espagnols à propos de Herrick. Mais ce n'est pas un étalage d'érudition comme on en trouve chez certains jeunes gens ivres de lectures hâtives. Il ne cite jamais un nom, un ouvrage, qu'à bon escient. D'ailleurs il n'a choisi, pour sujets de sa galerie de " Vues et Revues " que de ces auteurs qu'il faut appeler classiques, puisqu'il n'y a pas de termes plus précis pour désigner ces écrivains de tous les siècles dont l'œuvre demeure une nourri- ture ou une consolation pour l'homme : Dickens, Thackeray, Byron, Shakespeare, Tourneur, George Eliot, George Meredith, Borrow, Longfellow, Landor, Hood, Lever, Gay, Congreve, Richard- son, Fielding ; les Français Dumas père, Rabelais, Hugo, Berlioz, Balzac, Labiche, Banville ; l'Alle- mand Heine.

S'il ne vous a pas rebuté dès la seconde propo- sition, vous vous apercevez qu'il vous met tout de suite à l'aise : il vous traite en lettré et en per- sonne de goût et s'adresse à ce qu'il y a de meil- leur dans l'esprit. Six ou dix pages lui suffisent pour déduire son point. Il commence par choisir tout ce qui a été dit d'approprié sur son auteur ; il le résume, le présente d'une façon nette et pitto- resque. Parfois, il fait une séparation, met d'un côté toutes les opinions favorables et de l'autre

�� � WILLIAM ERNEST HENLEY 263

toutes les opinions défavorables ; puis il conclut en un ou deux paragraphes. Cette méthode peut paraître un peu superficielle, et l'on se demande si la vérité n'en souffre pas. On l'a qualifiée de " méthode épigrammatique ". Et, à ce point de vue, il est intéressant de comparer la manière de Henley avec celle de nos anglistes sur le même sujet : Henley et Auguste Angellier sur Burns, Henley et Jules Douady sur William Hazlitt. Chez les nôtres, il y a pénétration des âmes jus- qu'aux replis les plus intimes; ce sont des portraits minutieux, avec une atmosphère. Chez le critique anglais, c'est le fusain hardi, les gros traits jetés, dirait-on, de chic, et dont la forme reste dans la mémoire. Le Robert Burns ^ français est plein d'aperçus qui ne sont que cela, et d'hypothèses présentées comme telles. Chez Henley, pas de réticences ; rien que des aflîrmations tranchantes ; pas de discussion possible. Mais c'est son affaire : s'il se trompe, il se trompe grossièrement ; s'il tombe juste, il ne laisse rien à dire après lui.

On a dit que W. Hazlitt décrit si bien un tableau que l'image et la couleur apparaissent à mesure qu'on lit sa description, et que sa phrase est comme une feuille de verre à travers laquelle transparaît la peinture. W. E. Henley, avec une faculté de représentation non moins remarquable,

' Auguste Angellier, Robert Burns. La Fie. L'Œwvre. 2 vol. Hachette. 1893.

�� � 264 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sait portraiturer au naturel l'œuvre entière d'un écrivain. Quelques traits lui suffisent pour cela, quelques phrases bourrées d'allusions qu'on a plai- sir à prendre au vol. On sent qu'il connaît à fond cette œuvre dont il parle, et qu'il l'embrasse tout entière d'un seul regard. Cela ne sent jamais le document, la collection de citations, la fiche. C'est un homme qui vous parle des bustes et des gra- vures qu'il a depuis vingt ans dans son cabinet. Cette connaissance intime d'un écrivain se formule souvent en une expression extrêmement heureuse: Thackeray, " le cercleux génial ", " le philistin artiste"; Richard Jefferies, "sorte de Bas-de-Cuir littéraire" ïzaac Walton, "le cockney en banlieue"; les personnages masculins de George Eliot, " des gouvernantes révoltées, " etc.

Mais ce qu'il y a d'important chez un critique, c'est avant tout, naturellement, son critérium. Quel était donc le critérium de W. E. Henley .? Il peut tenir dans cette question, dont les termes se trouvent chez lui à diverses reprises : " Quelque chose de vivant et d'humain a-t-il trouvé là son expression.? Et cette expression est-elle artistique .?" Il semble que c'est bien la formule selon laquelle nous jugeons tous, plus ou moins consciemment, les œuvres littéraires, et que c'est la seule formule qui corresponde au but même de l'art.

Chaque fois qu'il s'écarte de ce critérium et qu'il juge d'après une simple impression, il tombe dans

�� � WILLIAM IRNEST HENLEY 265

l'épigramme qui n'est, comme il le dit lui-même, qu'une " demi-vérité " ; par exemple lorsqu'il conclut un essai en disant que " l'aspérité de Landor ressemble à de la stupidité. "

Ses études françaises présentent, extérieurement, la même ordonnance que ses études anglaises ; il campe l'homme et l'œuvre en quelques touches justes qu'il va prendre un peu partout chez les différents critiques français et anglais de son auteur, et puis il conclut. Il faut avouer qu'il connaît assez bien le caractère français pour voir clair dans notre littérature. Pour un Anglais, il sait vraiment bien se tenir sur nos parquets cirés ; et s'il hésite parfois, comme lorsqu'il se demande jusqu'à quel point la "Comédie humaine" est une peinture fidèle de la société française au temps de Balzac, c'est qu'il connaît le penchant,qu'ont en tous les romantiques, à déformer la réalité dans un but esthétique. Mais ce qui l'attire surtout chez nos écrivains, c'est la forme. Il a le mérite de comprendre qu'il est en présence de la plus grande race d'artistes littéraires des temps modernes. Il l'affirme très haut dans la " Note sur le romantisme " qu'il a placée en tête de son recueil de critique d'art (^^ f^iews and Reviews" tome II). La technique de Hugo et de Corot l'émerveille. Mais là encore on voit les limites de son goût et de sa sympathie. Il n'a compris et aimé que la littérature romantique de 1830, et, s'il étudie Rabelais, c'est que Rabelais fut un des

�� � 266 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

favoris des Romantiques. Il est visible qu'il pra- tiquait Molière ; et quant à La Fontaine, ce qu'il dit des fables de Gay prouve qu'il le connaissait bien. Mais ses dieux familiers sont Dumas père, Balzac et Hugo (avec des réserves sur le fonds). Il les a connus depuis sa jeunesse, et lorsqu'il était à l'hôpital d'Edimbourg, ses amis venaient le voir " chargés de Balzacs,

" Gros livres jaunes, impudemment français. "

Tout ce qu'il a su de notre civilisation compli- quée et décadente, il le tenait de ces écrivains-là. Dès qu'il en sort, il cesse de dire des choses justes et débite des " conceits " ingénieux mais imper- tinents : Baudelaire est l'étrange et gras champi- gnon collé au tonneau d'où fuit le bon vin de Balzac ; il y a, dans Salammbô et chez Guy de Maupassant une " éclipse partielle de l'art et de la morale ", conséquence extrême du romantisme. Il ne semble pas voir que l'époque et le fonds du caractère français expliquent suffisamment la parenté de " Pierre Dupont, Balzac et Flaubert ". Il voudrait bien, prenant pour exemple Zola (" les ténèbres égyptiennes ") démontrer qu'après le mouvement romantique la littérature française, épuisée, a cessé de rien produire de grand. C'est l'erreur commune à tous les étrangers, depuis des siècles. Ils prétendent qu'à partir de telle ou telle année l'art français a cessé d'exister et dé-

�� � WILLIAM ERNEST HENLEY 267

clarent ne rien comprendre à la " nouvelle école de Paris ". Et vingt-cinq ans plus tard ils s'aper- çoivent que, pendant qu'ils affirmaient cela, cette " nouvelle école " produisait des œuvres durables, dont une génération nouvelle se nourrit.

Cela n'empêche pas que W.E. Henley, lorsqu'il parle des écrivains qu'il aime, ne dise des choses fort justes parfois, qu'il tire de lui-même, et qui ne sont pas une simple moyenne prise entre des avis contradictoires. A propos de Victor Hugo, il nous parle de la " bosse " que Heine prétendait découvrir chez le grand poète, et tous les lieux communs et les bons mots de la critique hugo- lienne y passent. Mais il sait bien aussi montrer^ avec des mots et des métaphores à lui, le côté rimeur de V. Hugo, le côté " poète du Risorgi- mento " et " lauréat des nouvelles couches ". — " Uart d^être grand-père, dit-il, est à vous dégoûter des enfants. "

Quand il s'agit du caractère des Romantiques, W.E. Henley fait encore oeuvre originale. Il note comment tous ils ont cherché à se créer une légende, à jouer devant la postérité un personnage dont ils n'avaient souvent ni les qualités ni même les défauts. C'est qu'il les connaît fort bien, à travers Champfleury, Maxime Du Camp, les ; Mémoires de Berlioz, les Lettres à l'Etrangère ; à travers eux-mêmes surtout. Et l'on peut dire qu'en somme Henley a ouvert une large et belle

�� � 2 68 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

route aux études romantiques en Angleterre. Beaucoup de ses compatriotes l'y ont suivi, depuis quinze ans ; ils ont étudié en grand détail certains points qu'il avait indiqués, écrivant de gros livres là où un article lui avait suffi. Mais personne, en ces matières, n'a fait plus que lui preuve de science et d'intuition.

A côté de cet epitome du journalisme de W.E. Henley, l'édition en sept volumes des Œuvres a trouvé la substance de deux tomes {Essays, I et II) dans les études qu'il donna comme introductions, notes ou post-face aux grandes éditions des Œuvres Complètes de Fielding, de Smollett, de W. Hazlitt, de Robert Burns et de Byron publiées de 1895 à 1904.

Nous sommes ici en présence d'études com- plètes, où l'auteur a eu l'occasion de dire tout ce qu'il pensait de l'écrivain qu'il préfaçait.

Pour servir d'introducteur auprès des grands classiques, il n'a pas haussé le ton de sa prose. C'est le style familier et vigoureux des courts articles de " Vues et Revues ". Et il est naturelle- ment brillant, puisqu'il parle d'œuvres qu'il aime, puisqu'il combat pour 1' " art pur " contre certaines légendes chères aux bourgeois anglais.

Une de ces légendes est celle de Fielding. On ne sait pas grand'chose de sa vie, et Horace Walpole, avec Lady Montagu, lui ont fait une

�� � WILLIAM ERNEST HENLEY 269

réputation d'ivrogne et de débauché qu'a confir- mée Murphy, et sur laquelle W.M. Thackeray s'est basé pour créer de toutes pièces un Ficlding pittoresque qui a été adopté tout de suite par le public anglais. Henley s'applique à détruire mé- thodiquement le Fielding de Thackeray. Il insiste sur l'éducation libérale reçue par Fielding, sur sa vie privée surtout, rappelle qu'Amelia est peut- être le portrait de Mrs. Fielding. Passant à l'homme public, il retrace sa vie d'auteur dramatique, puis sa carrière de magistrat, d'abord sur le Western circuit, puis comme Juge de Paix de Westminster; et rappelle que c'est dans l'exercice de ses fonc- tions qu'il contracta la maladie dont il mourut. — Et nous voici en présence d'un Fielding bon père de famille et citoyen vertueux.

Il va ensuite chercher les preuves de sa thèse dans l'œuvre littéraire de son auteur : on lui reproche d'avoir épousé sa servante: mais Le Voyage à Lisbonne porte la marque d'un esprit délicat, du vrai gentleman. Murphy prétend que Fielding, dans sa jeunesse, quittait la taverne en titubant, et rentrait chez lui pour préparer, jusqu'au jour levant, ses examens de droit. Mais si la chose lui est arrivée une ou deux fois (comme on peut bien l'admettre), "je ne vois pas, dit Henley, que cette histoire puisse le discréditer. " Enfin l'argument le plus fort contre cette ridicule légende est celui- ci : "L'homme qui passa plusieurs milliers d'heures

�� � 270 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sur " Tom Jones " n'était certes pas un noceur

inutile et adonné à la boisson Ce livre est

l'œuvre d'un grand et sérieux Artiste. " Cela suffit pour crever le pantin imaginé par Thackeray.

On sait que, vers la fin du siècle dernier, Henry Fielding, proscrit jusque là parce qu'il ne pouvait pas " être mis entre toutes les mains ", fut soudain salué comme un classique par une génération nou- velle. Or Henley contribua certainement à ce mouvement d'opinion. Il formula nettement et brillamment les raisons de l'enthousiasme des Fiel- dingiens. Il insiste sur la priorité de Fielding, dans le roman de caractère, l'appelle le Père du Roman anglais, etc.

Ainsi frappe le vigoureux critique, démolisseur de légendes et bâtisseur de gloires. Chacun a son paquet : Horace Walpole, Murphy, Thackeray et Taine lui-même (qu'il appelle Henry Taine) et l'astre de Fielding, un moment offusqué par l'ignorance et la barbarie de l'époque victorienne, resplendit de nouveau sur les lettres anglaises.

Dans Smollett^ il continue cette campagne contre •ce qu'il appelle ailleurs " l'influence de la pension- naire sur la littérature anglaise ". Il exhibe, en les exaltant, ces géants nus du XVIIP siècle, et il insiste sur leur nudité. La bonne littérature doit être soustraite à l'influence de la " schoolgirl ", car la bonne littérature s'adresse aux hommes faits et non pas aux demoiselles des pensionnats.

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Dans Robert Burns, post-face de l'Edition du Centenaire, il s'attache, tout en racontant la vie du Barde écossais et en situant son œuvre littéraire, à détruire une légende toute différente de celle de Fielding. Autant la bourgeoisie victorienne avait noirci Fielding, autant elle avait blanchi Robert Burns. C'est que Burns, est un poète national, et que la bourgeoisie exige qu'un poète national soit un parangon de toutes les vertus. Shakespeare avait été l'objet d'une tentative semblable de la part de quelques personnes pieuses, mais une critique incessamment en alerte avait déjoué ces calculs. Pour Burns, la crépissure tenait, et les vertus domestiques du Barde étaient proposées en exemple à la jeunesse écossaise. Il était cité dans la chaire, et l'on oubliait qu'il avait été l'ennemi acharné de la Kirk ; ses poèmes insérés dans tous les recueils de Morceaux Choisis des écoles faisaient oublier qu'il était l'auteur des plus obscènes pria- pées de la poésie écossaise. Il ne s'agissait pas de salir la mémoire du Barde ; il s'agissait de le montrer tel qu'il était : ardent, révolté, débauché, buveur, et non dépourvu d'une certaine grossièreté malgré tout son génie ; enfin un caractère tout opposé à l'idéal domestiqué du bourgeois victorien.

Voici donc W.E. Henley parti en guerre contre les châtreurs de grands hommes ; il leur prouve qu'ils n'ont rien pu contre le Barde de l'Ecosse. Du reste, il remplit consciencieusement ses devoirs

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de biographe, suivant attentivement toutes les grandes sources. Mais chaque fois que l'occasion s'en présente, il insiste sur les faits qu'une certaine partie du public voudrait ignorer. 11 aime les jouisseurs, et Robert Burns lui paraît plus digne d'intérêt que son père William, parce que le stoï- cisme était habituel chez le père, tandis que chez le fils " se trouvait, à l'état latent, un monde d'ap- pétits, de forces et de possibilités tout contraires au stoïcisme. " Quelle aventure en effet que celle d'un homme du génie de Burns jeté dans les con- ditions de vie des paysans écossais au XVIIP siècle!

Parlant des études de français du Barde, Henley regrette qu'il " n'ait pas lu avec plus de fruit le La Fontaine des Contes, car il était fait pour en donner une réplique écossaise." Quoi qu'on puisse penser de cela, le coup destiné à 1' " esprit victo- rien " est bien porté. De même, il reproche à son ami R. L. Stevenson d'avoir condamné certaines parties de l'œuvre de Burns, comme le poëme de " Bienvenue à Sa Fille Née de l'Amour " et les endroits où il parle de ses bâtards. Henley admire, au contraire, la franchise du Barde. " Il est trop tard, dit-il, dans l'histoire du monde, pour excuser l'instinct primordial ", et il déclare que le sujet de discussion le plus riche est toujours " la femme ". Il va jusqu'à braver l'honnêteté (en français, natu- rellement.)

Cette longue étude ne contient aucune allusion

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au Robert Burns d'Angellier, son aîné de trois ans; mais sur plus d'un point le critique français et le critique anglais se rencontrent ; et n'était une divergence de vues fondamentale (à propos de la légende de Mary Campbell) on pourrait croire que Henley s'est inspiré d'Angellier. D'ailleurs ils concluent tous deux de la même façon. Le critique français, parlant des " gens bien-pensants ", des hypocrites, des " unco'good " qui voudraient blâmer la vie privée de Burns, ajoute : " Comment pour- raient-ils juger une existence comme celle-ci, pleine de défaillances, mais rachetées par des clartés qu'ils ne perçoivent pas ?" Et c'est ce que dit Henley en d'autres termes lorsqu'il parle du " terne et con- venable et fictif Burns, création des ternes et con- venables cerveaux [des pieux éditeurs], et qu'ils ont voulu à toute force substituer à l'impudique et étonnant paysan de génie, au faune inspiré dont la voix résonne depuis cent ans et plus à travers les corridors du Temps."

Le Monde de Byron {Essays, tome II) est com- posé de notes écrites pour présenter aux lecteurs des Lettres de Lord Byron les principaux corres- pondants du poète. Si l'on complète ces notes par l'étude insérée dans Vues et Revues, on a un Byron à peu près aussi fouillé que le Robert Burns. Là encore il insiste, en vrai byronien, sur l'attitude du public anglais à l'égard de ce Byron qui fit tout ce qui était défendu par la morale bourgeoise,

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qui vécut en jeune roué, en parasite social, qui fut un scandale pour le monde entier, et qui trouva moyen cependant " d'être un honneur pour son pays et pour sa race ", d'être le seul poète enfin, qui ramena, au XIX^ siècle, les sympathies de l'Europe intellectuelle vers l'Angleterre. Sans doute Byron attend encore sa sépulture à Westminster, mais déjà le bourgeois anglais a oublié ce qu'il appellerait " les frasques " du poète ; il lui a donné cette couche de respectabilité qu'il passe sur toutes les gloires nationales. Il est illustre, c'est donc qu'il a beaucoup travaillé et qu'il a été bien sage ; vous ne ferez pas sortir de là les bonnes demoiselles qui donnent des leçons au cachet. Henley a plaisir à rappeler les frasques de ce modèle de la jeunesse, et il fait revivre le milieu corrompu et quelque peu brutal qui fut celui du

  • ' wicked Lord B. " Il a raison aussi d'insister sur

les maîtres d'armes et les célébrités du Prize Ring. Avec de tels sentiments, on ne s'étonne pas qu'il prenne fait et cause contre Lady Byron dans la grande querelle. Il traite la pauvre Pippin d' " incarnation de cette vertu nationale : la res- pectabilité ", et juge sévèrement ses demi-confi- dences et ses calomnies. En Angleterre, dit-il, nous la supportons, " mais en France, et dans les pays où l'on en juge mieux que chez nous, Lady Byron a fait beaucoup pour rendre l'opinion con- tinentale défavorable aux Anglaises ".

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La critique shakespearienne de Henley, éparse dans les ouvrages précédemment cités, est hostile à la frénésie d'enthousiasme ignorant qui veut faire de l'Œuvre la Perfection Littéraire. La preuve que les partisans de l'apothéose globale se trompent, c'est l'excès de dénigrement auquel sont arrivés les baconiens dans la fameuse dispute. Shakespeare leur a paru si grand et si bas à la fois, qu'ils ont dédoublé son œuvre, donnant à Bacon les parties sublimes, et au " vieil acteur " les calembours et les obscénités. Henley fait bien d'insister sur les côtés orduriers de Shakespeare, et sur ses défauts : le bourgeois anglais, à force d'admirer de confiance certains livres, finit par n'en plus sentir la vertu et par ne les plus com- prendre. Son admiration a depuis longtemps paralysé pour lui la Bible ; le froid gagnait déjà Shakespeare.

De la critique artistique de W.E. Henley je dirai peu de choses. Elle est contenue dans le tome II de Vues et Revues et consiste en notes et en introductions rédigées de 1888 à 1890 pour divers catalogues d'expositions. C'est encore le style ferme des Essais littéraires, et, dans la pein- ture française, c'est encore l'Ecole Romantique qu'il étudie de préférence : George Michel, le précurseur ; puis Ingres ; Corot, qu'il met au-des- sus de tous ; Eugène Delacroix, qu'il défend con- tre les préjugés du public anglais ; Bonington,

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Decamp, Diaz, Troyon, Dupré, Théodore Rous- seau. Sur plusieurs points il suit l'opinion de Baudelaire, qu'il cite copieusement, en français. Ses maîtres du paysage sont Claude Lorrain, Constable et Corot. De même qu'il rejette en bloc l'école réaliste française en littérature, de même il rejette Manet et l'impressionisme ; Rossetti, pein- tre en poésie et poète en peinture, lui semble un monstre, et l'influence de Bastien-Lepage lui paraît dangereuse. Mais il a su apprécier Rodin à une époque 011 notre sculpteur était encore peu connu; il a, du reste, soin de faire remarquer qu'il se rat- tache, par Barye, à la grande tradition française. Et malgré ces tendances réactionnaires, ses juge- ments et ses méthode sont, comme il le dit lui- même, devancé de dix ans la critique d'art anglaise. C'est qu'il prétendait réagir contre la critique ruskinienne, qui n'est rien qu'une série d'agréables dissertations morales à propos de tableaux. Ruskin admirait Edouard Frère parce que celui-ci " pei- gnait avec son âme ". W.E. Henley en fait des gorges chaudes. " Que Turner ait survécu à l'en- thousiasme de M. Ruskin, est un bon argument en faveur de son génie. " Il oppose donc à cette critique saturée de littérature, une méthode d'ap- préciation purement technique, à la manière de Fromentin, et de laquelle le Vélasquez de R. A. M. Stevenson est encore le représentant le plus typi- que en Angleterre.

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Par malheur cette critique technique semble un peu fade aux profanes. Les mêmes termes se pré- sentent trop souvent. Il ne dégage pas assez l'élément intellectuel de l'œuvre d'art qu'il étudie; tout se limite, la plupart du temps, à des qualifi- catifs de la couleur et du ton. Il était bon, certes, d'être le premier à exprimer ce que nous pensions tous de Ruskin, le patriarche des Esthètes. Mais il fallait aussi substituer à son exégèse, une criti- que plus vivante.

Henley cite, à propos de R. A. M. Stevenson, cette phrase de Balzac : " Enfin il [Steinbock] passa critique, comme tous les artistes qui mentent à leurs débuts ". Que Balzac ait pensé ou non à Sainte-Beuve, peu nous importe ; mais à coup sûr cette phrase ne saurait s'appliquer à W. E. Henley, qui mena toujours de front la critique et la création littéraire. Qu'il considère la critique comme un art très inférieur à la poésie et même comme le dernier de tous les arts, cela est certain. Nous savons tous que l'érudition, — cet " ouvrage pour Messieurs ", — est à la portée de tout le monde, et que la critique, qui n'est que l'esprit d'ordre appliqué à l'érudition, est à la portée de tout homme intelligent et observateur. Mais il entre aussi, dans la meilleure sorte de critique, ce que notre auteur appelle "le don divin d'appré- ciation ". Et, dans certaines limites, il avait ce don.

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Mais j'aime à considérer William Ernest Henley, surtout, comme un valeureux redresseur de torts.

Si l'on examine l'ensemble de la critique littéraire de ce temps, on s'aperçoit qu'il y a une sorte de con- spiration des petits esprits pour rabaisser les grands hommes, leur trouver des tares, les dénigrer, pren- dre contre eux le parti du public le plus ignorant, ou en faire des cas pour la psychopathologie. Aux yeux des gens de Stratford, Shakespeare, de son vivant, n'était qu'un bourgeois enrichi, bon homme (puisqu'il leur prêtait de l'argent et leur payait à boire) mais assez noceur et coureur. C'est un peu de cela que l'on trouve chez les critiques ordinaires, cette " opinion publique " presque touchante à force de simplicité et de naïve sottise. Il est bon qu'un artiste daigne, de temps en temps, faire la police autour de la gloire de ses grands aînés, et qu'il disperse, même brutalement, les badauds attroupés qui font des réflexions saugrenues.

Et l'exemple, l'exemple donné par cette vigilance et cette intrépidité, voilà ce qu'il faut encore mettre au compte de W. E. Henley. Comme directeur de revue, il a encouragé les débuts de M. G. H. Wells et de plusieurs autres écrivains remarquables. Certes, il serait vain de chercher à faire de G. H. Wells le disciple de Henley. Mais le jeu ne romancier n'a-t-il pas profité des exhorta- tions du poète, et de l'enseignement qui se dégage de cette vigoureuse critique .

Valéry Larbaud.

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��ISABELLE

[Suite) IV

Ma seconde journée à la Quartfourche fut très sensi- blement pareille à la première ; c'est à dire que, d'heure en heure, quant aux occupations de mes hôtes elle s'y fut juxtaposée ; mais la curiosité que d'abord j'en avais pu avoir était déjà complètement retombée. Une petite pluie fine emplissait le ciel depuis le matin. La promenade devenant impossible, la conversation de ces dames se faisant de plus en plus insignifiante, j'occupai donc au travail à peu près toutes les heures du jour. A peine pus- je échanger quelques propos avec l'abbé ; c'était après le déjeûner ; il m'invita à venir fumer une cigarette à quelques pas du salon, dans une sorte de hangar vitré que l'on appelait un peu pompeusement : l'orangerie, où l'on avait rentré pour la mauvaise saison les quelques bancs et chaises du jardin.

— Mais, cher Monsieur, dit-il, lorsqu'un peu nerveu- sement j'abordai la question de l'éducation de l'enfant, — ie n'aurais pas demandé mieux que d'éclairer Casimir de toutes mes faibles lumières ; ce n'est pas sans regrets que j'ai dû y renoncer. Est-ce que, claudicant comme il est, vous m'approuveriez si j'allais me mettre en tête de

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le faire danser sur la corde raide ? J'ai vite dû rétrécir mes visées. S'il s'occupe avec moi d'Averrhoès, c'est parce que je me suis chargé d'un travail sur la philosophie d'Aristote et que, plutôt que d'ânonner avec l'enfant parmi je ne sais quels rudiments, j'ai pris quelque plaisir de cœur à l'entraîner dans mon travail. Autant ce sujet- là qu'un autre ; l'important c'est d'occuper Casimir trois ou quatre heures par jour ; aurais-je pu me défendre d'un peu d'aigreur s'il avait dû me faire perdre le même temps ? et sans profit pour lui, je vous le certifie... Suffit sur ce sujet, n'est-ce pas. — Là dessus jetant la cigarette qu'il avait laissé éteindre, il se leva pour rentrer dans le salon. Le mauvais temps m'empêchait de sortir avec Casimir ; nous dûmes remettre au lendemain la partie de pêche projetée ; mais, devant la déception de l'enfant, je m'ingéniai à lui procurer quelque autre plaisir ; ayant mis la main sur un échiquier, je lui appris le jeu des poules et du renard, ce qui le passionna jusqu'au souper.

La soirée commença toute pareille à la précédente ; mais déjà je n'écoutais ni ne regardais plus personne ; un ennui sans nom commençait de peser sur moi.

Sitôt après dîner, il s'éleva une espèce de rafale ; à deux reprises Mademoiselle Verdure interrompit le bézigue pour aller voir dans les chambres d'en haut " si la pluie ne chassait pas. " Nous dûmes prendre la revanche sans elle ; le jeu manquait d'entrain. Au coin du feu, dans un fauteuil bas qu'on appelait communément " la berline " Monsieur Floche, bercé par le bruit de l'averse, s'était positivement endormi ; dans la bergère, le baron qui lui faisait face se plaignait de ses rhumatismes et grognonnait.

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— La partie de jacquet vous distrairait, répétait vaine- ment l'abbé qui, faute d'adversaire, finit par se retirer, emmenant coucher Casimir.

Quand, ce soir-là, je me retrouvai seul dans ma chambre, une angoisse intolérable m'étreignit l'âme et le corps ; mon ennui devenait presque de la peur. Un mur de pluie me séparait du reste du monde loin de toute passion, loin de la vie, m'enfermait dans un cauchemar gris, parmi d'étranges êtres à peine humains, à sang froid, décolorés et dont le coeur depuis longtemps ne battait plus. J'ouvris ma valise et saisis mon indicateur : Un train ! A quelque heure que ce soit, du jour ou de la nuit... qu'il m'emporte ! J'étouffe ici...

L'impatience empêcha longtemps mon sommeil.

Lorsque je m'éveillai le lendemain, ma décision n'était peut-être pas moins ferme, mais il ne me paraissait plus possible de brûler politesse à mes hôtes et de partir sans inventer quelque prétexte à l'étranglement de mon séjour. N'avais-je pas imprudemment parlé de m'attarder une semaine au moins à la Quartfourche ! Bah ! de mauvaises nouvelles me rappelleront brusquement à Paris... Heu- reusement j'avais donné mon adresse : on devait me ren- voyer à la Quartfourche tout mon courrier ; c'est bien miracle, pensai-je, s'il ne me parvient pas dès aujourd'hui n'importe quelle enveloppe dont je puisse habilement me servir... et je reportai mon espoir dans l'arrivée du facteur. Celui-ci s'amenait peu après midi, à l'heure où s'achevait le déjeuner ; nous ne nous serions pas levés de table avant que Delphine n'eût apporté à Madame Floche le maigre paquet de lettres et d'imprimés qu'elle distribuait aux

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convives. Par malheur il arriva que ce jour-là l'abbé Santal était convié à déjeûner par le doyen de Pont- l'Evéque ; vers onze heures il vint prendre congé de M. Floche et de moi qui ne m'avisai pas aussitôt qu'il me soiifflait ainsi cheval et carriole.

Au déjeûner je jouai donc la petite comédie que j'avais préméditée :

— Allons bon ! Quel ennui !... murmurai-je en ouvrant une des enveloppes que m'avait tendues Madame Floche; et comme, par discrétion, aucun de mes hôtes ne relevait mon exclamation, je repris de plus belle : — Quel contre- temps ! en jouant la surprise et la déconvenue tandis que mes yeux parcouraient un anodin billet. Enfin Madame Floche se hasarda à me demander d'une voix timide :

— Quelque fâcheuse nouvelle, cher Monsieur ?

— Oh ! rien de très grave, répondis-je aussitôt. Mais hélas ! je vois qu'il va me falloir rentrer à Paris sans retard et de là vient ma contrariété.

D'un bout à l'autre de la table la stupeur fut générale, dépassant mon attente au point que je me sentis rougir de confusion. Cette stupeur se traduisit d'abord par un morne silence, puis enfin Monsieur Floche, d'une voix un peu tremblante :

— Est-il vraiment possible, cher jeune ami ? Mais votre travail ! Mais notre...

Il ne put achever. Je ne trouvais rien à répondre, rien à dire, et, ma foi me sentais passablement ému moi-même. Mes yeux se fixaient sur le sommet de la tête de Casimir qui, le nez dans son assiette coupait une pomme en petits morceaux. Mademoiselle Verdure était devenue pourpre d'indignation.

�� � ISABELLE

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��— Je croirais indiscret d'insister pour vous retenir, hasarda faiblement Madame Floche.

— Pour les distractions que peut offrir la Quartfourche ! dit aigrement Madame de Saint-Auréol...

— Oh ! Madame, croyez bien que rien ne... essayai-je de protester ; mais, sans m'écouter, la baronne criait à tue tête dans l'oreille de son mari assis à côté d'elle :

— C'est Monsieur Lacase qui veut déjà nous quitter,

— Charmant ! Charmant ! très sensible fit le sourd en souriant vers moi.

Cependant Madame Floche vers Mademoiselle Ver- dure :

— Mais comment allons-nous pouvoir faire... ? la jument qui vient de partir avec l'abbé.

Ici je rompis d'une semelle :

— Pourvu que je sois à Paris demain matin à la pre- mière heure... Au besoin le train de cette nuit suffirait.

— Que Gratien aille tout de suite voir si le cheval de Bouligny peut servir. Dites qu'il faudrait mener quelqu'un pour le train de... et se tournant vers moi : — Vraiment le train de sept heures suffirait ?

— Oh ! Madame, je suis désolé de vous causer tant d'embarras...

Le déjeûner s'acheva dans le silence. Sitôt après, le petit père Floche m'entraîna, et, dès que nous fûmes seuls dans le couloir qui menait à la bibliothèque...:

— Mais cher Monsieur... cher ami... je ne puis croire encore... mais il vous reste à prendre connaissance d'un tas de... Se peut-il vraiment? quel contretemps! quel fâcheux contretemps ! Justement j'attendais la fin de

�� �

284 ^^ NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

votre premier travail pour mettre entre vos mains d'autres papiers que j'ai ressortis hier soir ; je comptais sur eux, je l'avoue, pour vous intéresser à neuf et pour vous retenir davantage. Il va donc me falloir vous montrer cela tout de suite. Venez avec moi ; vous avez encore un peu de temps jusqu'au soir ; car je n'ose, n'est-ce pas, vous demander de revenir.. ?

Devant la déconvenue du vieillard je prenais honte de ma conduite. J'avais travaillé d'arrache-pied toute la journée de la veille et cette dernière matinée, de sorte qu'en réalité il ne me restait plus beaucoup à glaner sur les premiers papiers que m'avait confiés Monsieur Floche; mais sitôt que nous fûmes montés dans sa retraite, le voici qui, du fond d'un tiroir, sortit avec un geste mysté- rieux un paquet enveloppé de toiles et ficelé ; une fiche passée sous la ficelle portait, en manière de table, la nomenclature des papiers, leur provenance.

— Emportez tout le paquet, dit-il ; tout n'y est sans <loute pas bien fameux ; mais vous aurez plus vite fait que moi de démêler là-dedans ce qui vous intéresse.

Tandis qu'il ouvrait puis refermait d'autres tiroirs et •s'affairait, je descendis dans la bibliothèque avec la liasse <jue je développai sur la grande table.

Certains papiers effectivement se rapportaient à mon travail, mais ils étaient en petit nombre et d'importance médiocre ; la plupart, de la main même de Monsieur Floche, avaient trait à la vie de Massillon, et, partant, ne me touchaient guère.

En vérité le pauvre Floche comptait-il là-dessus pour me retenir ? Je le regardai ; il s'était à présent renfoncé dans sa chancelière et s'occupait à déboucher minutieuse-

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ment avec une épingle chacun des trous d'un petit instru- ment qui versait de la sandaraque. L'opération finie, il leva la tête et rencontra mon regard. Un sourire si ami- cal l'éclaira que je me dérangeai pour causer avec lui, et appuyé sur le linteau, à l'entrée de sa portioncule :

— Monsieur Floche, lui dis-je, pourquoi ne venez- vous jamais à Paris ? on serait si heureux de vous y voir.

— A mon âge, les déplacements sont difficiles et coûteux.

— Et vous ne regrettez pas trop la ville ?

— Bah ! fit-il en soulevant les mains, je m'apprêtais à la regretter davantage. Les premiers temps, la solitude de la campagne paraît un peu sévère à quiconque aime beau- coup causer ; puis on s'y fait.

— Ce n'est donc pas par goût que vous êtes venu vous installer à la Quartfourche ?

Il se dégagea de sa chancelière, se leva, puis posant sa main familièrement sur ma manche :

— J'avais à l'Institut quelques collègues que j'affec- tionne, dont votre cher maître Albert Desnos ; et je crois bien que j'étais en passe de prendre bientôt place auprès^ d'eux...

Il semblait vouloir parler davantage ; pourtant je n'osais poser question trop directe :

— Est-ce Madame Floche qu'attirait à ce point la campagne ?

— N... on. C'est pourtant pour Madame Floche que j'y suis venu ; mais elle-même y était appelée par un petit événement de famille.

Il était descendu dans la grande salle et aperçut la. liasse que j'avais déjà reficelée.

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— Ah ! VOUS avez déjà tout regardé, dit-il tristement. Sans doute aurez-vous trouvé là peu de provende. Que voulez-vous ? les moindres miettes je les ramasse ; parfois je me dis que je perds mon temps à collectionner des broutilles ; mais peut-être faut-il des hommes comme moi pour épargner ces menus travaux à d'autres qui, comme vous, en sauront tirer un brillant parti. Quand je lirai votre thèse je serai heureux de me dire que ma peine vous aura un tout petit peu profité.

La cloche du goûter nous appela.

Comment arriver à connaître quel " petit événement de famille, " pensais-je, a suffi pour décider ainsi ces deux vieux ? L'abbé le connaît-il ? Au lieu de me buter contre lui, j'aurais du l'apprivoiser. N'importe ! Trop tard à pré- sent. Il n'en reste pas moins que Monsieur Floche est un digne homme et dont je garderai bon souvenir...

Nous arrivâmes dans la salle à manger.

— Casimir n'ose pas vous demander si vous ne feriez pas encore un petit tour de jardin avec lui ; je sais qu'il en a grande envie, dit Madame Floche ; mais le temps vous manquera peut-être ?

L'enfant qui plongeait le visage dans un bol de lait s'engoua.

— J'allais lui proposer de m'accompagner ; j'ai pu mettre au pair mon travail et vais être libre jusqu'au départ. Précisément il ne pleut plus... Et j'entraînai l'enfant dans le parc.

Au premier détour de l'allée, l'enfant qui tenait une de mes mains dans les deux siennes, longuement la pressa contre son visage brûlant :

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— Vous aviez dit que vous resteriez huit jours...

— Mon pauvre petit ! je ne peux pas rester plus longtemps.

— Vous vous ennuyez.

— Non ! mais il faut que je parte.

— Où allez-vous ?

— A Paris. Je reviendrai.

A peine eus-je lâché ce mot qu'il me regarda anxieuse- ment.

— C'est bien vrai ? Vous le promettez ? L'interrogation de cet enfant était si confiante que je

n'eus pas le cœur de me dédire :

— Veux-tu que je te l'écrive sur un petit papier que tu garderas ?

— Oh ! oui, fit-il en embrassant ma main bien fort et manifestant sa joie par des bondissements frénétiques.

— Sais-tu ce qui serait gentil, maintenant ? Au lieu d'aller pêcher, nous devrions cueillir des fleurs pour ta tante j on irait tous les deux lui porter un gros bouquet dans sa chambre pour lui faire une belle surprise.

Je m'étais promis de ne point quitter la Quartfourche sans avoir visité la chambre d'une des vieilles dames ; comme elles circulaient continuellement d'un bout à l'autre de la maison, je risquais fort d'être dérangé dans mon investigation indiscrète ; je comptais sur l'enfant pour autoriser ma présence ; si peu naturel qu'il pût paraître que je pénétrasse à sa suite dans la chambre de sa grand'mère ou de sa tante, grâce au prétexte du bou- quet trouverais-je, en cas de surprise, une facile conte- nance.

Mais cueillir des fleurs à la Quartfourche n'était pas

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aussi aisé que je le supposais. Gratien exerçait sur tout le jardin une surveillance farouche ; non seulement il indi- quait les fleurs qui supportaient d'être cueillies, mais encore était-il jalousement regardant sur la manière de les cueillir. Il y fallait sécateur ou serpette et, de plus, quelles précautions ! C'est ce que Casimir m'expliquait. Gratien nous accompagna jusqu'au bord d'un massif de dahlias superbes où l'on pouvait prélever maints bouquets sans que seulement il y parût.

— Au dessus de l'œil. Monsieur Casimir ; combien de fois faut-il qu'on vous le répète ; coupez toujours au des- sus de l'œil.

— En cette fin de saison, cela n'a plus aucune impor- tance, m'écriai-je impatiemment.

Il répondit en grommelant que "ça a toujours de l'im- portance" et que " il n'y a pas de saison pour mal faire". J'ai horreur des bougons sentencieux...

L'enfant me précéda, portant la gerbe. En passant dans le vestibule je m'étais emparé d'un vase...

Dans la chambre régnait une paix reHgieuse ; les volets étaient clos ; près du lit enfoncé dans une alcôve, un prie-Dieu d'acajou et de velours grenat au pied d'un petit crucifix d'ivoire et d'ébène ; contre le crucifix, le cachant à demi, un mince rameau de buis suspendu à une faveur rose et maintenu sous un bras de la croix. Le recueillement de l'heure appelait la prière ; j'oubliais ce que j'étais venu faire et la vaine curiosité qui m'avait attiré en ce lieu ; je laissais Casimir apprêter à son gré les fleurs sur une commode, et je ne regardais plus rien dans la chambre : C'est ici, dans ce grand lit, pensais-je, que la bonne vieille Floche achèvera bientôt de s'éteindre, à l'abri des souffles

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de la vie... O barques qui souhaitez la tempête ! que tranquille est ce port !

Casimir cependant s'impatientait contre les fleurs ; les capitules pesants des dahlias l'emportaient ; tout le bouquet cabriolait à terre.

— Si vous m'aidiez, dit-il enfin.

Mais tandis que je m'évertuais à sa place, il courait à l'autre bout de la pièce vers un secrétaire qu'il ouvrait.

— Je vais vous faire le billet où vous promettez de revenir.

— C'est cela, repartis-je, me prêtant à la simagrée. — Dépêche-toi. Ta tante serait très fâchée si elle te voyait fouiller dans son secrétaire.

— Oh ! ma tante est occupée à la cuisine ; et puis elle ne me gronde jamais.

De son écriture la plus appliquée il couvrit une feuille de papier à lettre.

— A présent venez signer. Je m'approchai :

— Mais Casimir, tu n'avais pas à signer toi-même ! dis-je en riant. L'enfant, pour donner plus de poids, sans doute, à cet engagement, et pour qu'il lui parût y engager lui-même sa parole, avait cru bon d'écrire aussi son nom au bas de la feuille où je lus :

Monsieur Lacase promet de revenir Vannie prochaine à la Quartfourche.

Casimir de Saint Auréoî.

Un instant il resta tout déconcerté par ma remarque et par mon rire : il y allait de tout son cœur, lui ! Ne le prenais-je donc pas au sérieux? Il était bien près de pleurer.

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— Laisse-moi me mettre à ta place pour que je signe. Il se leva puis, quand j'eus signé le billet, sauta de joie

et couvrit ma main de baisers. J'allais partir ; il me retint par la manche et, penché sur le secrétaire :

— Je vais vous montrer quelque chose, dit-il en faisant jouer un ressort et glisser un tiroir dont il connaissait le secret ; puis, ayant fouillé parmi des rubans et des quit- tances, il me tendit une fragile miniature encadrée :

— Regardez.

Je m'approchai de la fenêtre.

Quel est ce conte où le héros tombe amoureux du seul portrait de la princesse ? Ce devait être ce portrait là. Je n'entends rien à la peinture et me soucie peu du métier ; sans doute un connaisseur eût-il jugé cette miniature afFétée ; sous trop de complaisante grâce s'effaçait pres- que le caractère : mais cette pure grâce était telle qu'on ne la pût oublier.

Peu m'importaient vous dis-je les qualités ou les défauts de la peinture : la jeune femme que j'avais devant moi et dont je ne voyais que le profil, une tempe à demi cachée par une lourde boucle noire, un œil languide et tristement rêveur, la bouche entr'ouverte et comme soupirante, le col fragile autant qu'une tige de fleur, cette femme était de la plus troublante, de la plus angé- lique beauté. A la contempler j'avais perdu conscience du lieu, de l'heure ; Casimir qui d'abord s'était éloigné, achevant d'apprêter les fleurs, revint à moi, se pencha :

— C'est maman... Elle est bien jolie n'est-ce pas ! J'étais gêné devant l'enfant de trouver sa mère si belle.

— Où est-elle à présent, ta maman ?

— Je ne sais pas.

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— Pourquoi n'est-elle pas ici ?

— Elle s'ennuie ici.

— Et ton papa?

Un peu confusément, baissant la tête et comme hon- teux, il répondit :

— Mon papa est mort.

Mes questions l'importunaient ; mais j'étais résolu à pousser plus avant.

— Elle vient bien te voir quelquefois, ta maman ?

— Oh ! oui, souvent ! dit-il avec conviction, en rele- vant soudain la tête. Il ajouta un peu plus bas :

— Elle vient causer avec ma tante.

— Mais avec toi, elle cause bien aussi ?

— Oh ! moi, je ne sais pas lui parler... Et puis, quand elle vient, je suis couché.

— Couché !

— Oui, elle vient la nuit... puis cédant à sa confiance (il avait pris ma main, car j'avais reposé le portrait) tendrement et comme en secret :

— La dernière fois elle est venue m'embrasser dans mon lit.

— Elle ne t'embrasse donc pas d'ordinaire r

— Oh ! si beaucoup.

— Alors pourquoi dis-tu *' la dernière fois. "

— Parce qu'elle pleurait.

— Elle était avec ta tante ?

— Non ; elle était entrée toute seule dans le noir ; elle croyait que je dormais.

— Elle t'a réveillé.

— Oh ! je ne dormais pas. Je l'attendais.

— Tu savais donc qu'elle était là.

�� � 292 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il baissa la tête de nouveau, sans répondre. J'insistai :

— Comment savais-tu qu'elle était là ? Pas de réponse. Je repris :

— Dans le noir, comment as-tu pu voir qu'elle pleurait ?

— Oh ! j'ai senti.

— Tu ne lui as pas demandé de rester ?

— Oh ! si. Elle était penchée sur mon lit ; je la tenais par les cheveux...

— Et qu'est ce qu'elle disait ?

— Elle riait ; elle disait que je la décoiffais ; mais qu'il fallait qu'elle s'en aille.

— Elle ne t'aime donc pas ?

— Oh ! si ; elle m'aime beaucoup, cria-t-il, brusque- ment écarté de moi et le visage empourpré plus encore, d'une voix si passionnée que je pris honte de ma question.

La voix de Madame Floche retentit au bas de l'esca- lier :

— Casimir ! Casimir ! va dire à Monsieur Lacase qu'il serait temps de s'apprêter. La voiture sera là dans une demi heure.

Je m'élançai, dégringolai l'escalier, rejoignis la vieille dans le vestibule.

— Madame Floche ! quelqu'un pourrait-il porter une dépêche. J'ai trouvé un expédient qui me permettra je crois de passer quelques jours de plus prés de vous.

Elle prit mes deux mains dans les deux siennes :

— Ah ! Que c'est improbable ! cher Monsieur... Et comme son émotion ne trouvait rien d'autre à dire, elle répétait : Que c'est improbable !.. puis, courant sous la fenêtre de Floche :

�� � ISABELLE 293

— Bon ami ! Bon ami ! (c'est ainsi qu'elle l'appelait) Monsieur Lacase veut bien rester.

La faible voix sonnait comme un grelot fêlé, mais parvint cependant ; je vis la fenêtre s'ouvrir, Monsieur Floche se pencher un instant ; puis, aussitôt qu'il eut compris :

— Je descends ! Je descends.

Casimir se joignait à lui ; durant quelques instants je dus faire face aux gratulations de chacun ; on eût dit que j'étais de la famille.

Je rédigeai je ne sais plus quel fantaisiste texte de dépêche que je fis expédier à une adresse imaginaire.

— J'ai peur, à déjeûner, d'avoir été un peu indiscrète en vous priant trop fort, dit Madame Floche ; puis-je espérer que, si vous restez, vos affaires de Paris n'en souf- friront pas trop ?

— J'espère que non, chère Madame. Je prie un ami de prendre soin de mes intérêts.

Madame de Saint-Auréol était survenue ; elle s'éven- tait et tournait dans la pièce en criant de sa voix la plus aiguë — Qu'il est aimable ! Ah ! mille grâces... Qu'il est aimable ! — puis disparut, et le calme se rétablit.

Peu avant le dîner l'abbé rentra de Pont-l'Evêque ; comme il n'avait pas eu connaissance de ma velléité de départ, il ne put être surpris d'apprendre que je restais.

— Monsieur Lacase, dit-il assez afFablement, j'ai rap- porté de Pont-l'Evêque quelques journaux ; pour moi je ne suis pas grand amateur des racontars de gazettes, mais j'ai pensé qu'ici vous étiez un peu privé de nouvelles et que ces feuilles pourraient vous intéresser.

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Il fouillait sa soutane : — Allons ! Gratien les aura montés dans ma chambre avec mon sac. Attendez un instant ; je m'en vais les quérir.

— N'en faites rien, Monsieur l'abbé ; c'est moi qui monterai les chercher.

Je l'accompagnai jusqu'à sa chambre ; il me pria d'en- trer. Et tandis qu'il brossait sa soutane et s'apprêtait pour le dîner :

— Vous connaissiez la famille de Saint-Auréol avant de venir à la Quartfourche ? demandai-je après quelques propos vagues.

— Non, me dit-il.

— Ni Monsieur Floche ?

— J'ai passé brusquement des missions à l'enseigne- ment. Mon supérieur avait été en relations avec Monsieur Floche, et m'a désigné pour les fonctions que je remplis présentement ; non, avant de venir ici je ne connaissais ni mon élève ni ses parents.

— De sorte que vous ignorez quels événements ont brusquement poussé Monsieur Floche à quitter Paris il y a quelque quinze ans, au moment qu'il allait entrer à l'Institut.

— Revers de fortune, grommela-t-il.

— Eh quoi ! Monsieur et Madame Floche vivraient ici aux crochets des Saint-Auréol !

— Mais non, mais non, fit-il impatienté ; ce sont les Saint-Auréol qui sont ruinés ou presque ; toutefois la Quartfourche leur appartient ; les Floche, qui sont dans une situation aisée, habitent avec eux pour les aider ; ils subviennent au train de maison et permettent ainsi aux Saint-Auréol de conserver la Quartfourche, qui doit

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revenir plus tard à Casimir ; c'est je crois tout ce que l'enfant peut espérer....

— La belle-fille est sans fortune ?

— Quelle belle-fille? La mère de Casimir n'est pas la bru, c'est la propre fille des Saint-Auréol.

— Mais alors, le nom de l'enfant ? — Il feignit de ne point comprendre. — Ne s'appelle-t-il pas Casimir de Saint-Auréol ?

— Vous croyez ! dit-il ironiquement. Eh bien ! il faut supposer que Mademoiselle de Saint-Auréol aura épousé quelque cousin du même nom.

— Fort bien ! fis-je, comprenant à demi, hésitant pourtant à conclure. Il avait achevé de brosser sa soutane ; un pied sur le rebord de la fenêtre il flanquait de grands coups de mouchoir pour épousseter ses souliers. — Et vous la connaissez.... Mademoiselle de Saint-Auréol ?

— Je l'ai vue deux ou trois fois ; mais elle ne vient ici qu'en courant.

— Oij vit-elle ?

Il se releva, jeta dans un coin de la chambre le mou- choir empoussiéré :

— Alors c'est un interrogatoire? puis se dirigeant

vers sa toilette : — On va sonner pour le dîner et je ne serai pas prêt !

C'était une invite à le laisser ; ses lèvres serrées cer- tainement en gardaient gros à dire, mais pour l'instant ne laisseraient plus rien échapper.

��Quatre jours après j'étais encore à la Quartfourche; moins angoissé qu'au troisième jour, mais plus las. Je n'avais rien

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surpris de nouveau, ni dans les événements de chaque jour, ni dans les propos de mes hôtes; d'inanition déjà je sentais ma curiosité se mourir. Il faut donc renoncer à en découvrir davantage, pensais-je apprêtant de nouveau mon départ ; autour de moi tout se refuse à m'instruire ; l'abbé fait le muet depuis que j'ai laissé paraître combien ce qu'il sait m'intéresse ; à mesure que Casimir me marque plus de confiance, je me sens devant lui plus contraint ; je n'ose plus l'interroger et du reste je connais à présent tout ce qu'il aurait à me dire : rien de plus que le jour où il me montrait le portrait.

Si pourtant : l'enfant innocemment m'avait appris le prénom de sa mère. Sans doute j'étais fou de m'exalter ainsi sur une flatteuse image vraisemblablement vieille de plus de quinze ans ; et si même Isabelle de Saint-Auréol, durant mon séjour à la Quartfourche, risquait une de ces fugitives apparitions dont je savais à présent qu'elle était coutumière, sans doute je ne pourrais, n'oserais me trouver sur son passage. N'importe ! ma pensée soudain tout occu- pée d'elle échappait à l'ennui ; ces derniers jours avaient fui d'une fuite ailée et je m'étonnais que s'achevât déjà cette semaine. Il n'avait pas été question que je restasse plus longtemps chez les Floche et mon travail ne m'offrait plus aucune raison de m'attarder, mais, ce dernier matin encore, je parcourais le parc que l'automne rendait plus vaste et sonore, appelant à demi voix, puis à voix plus

haute : Isabelle ! et ce nom qui m'avait déplu tout

d'abord, se revêtait à présent pour moi d'élégance, se pénétrait d'un charme clandestin.... Isabelle de Saint- Auréol ! Isabelle ! J'imaginais sa robe blanche fuir au détour de chaque allée ; à travers l'inconstant feuillage,

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chaque rayon rappelait son regard, son sourire mélan- colique, et comme encore j'ignorais l'amour, je me figurais que j'aimais et, tout heureux d'être amoureux, m'écoutais avec complaisance.

Que le parc était beau ! et qu'il s'apprêtait noblement à la mélancolie de cette saison déclinante. J'y respirais avec enivrement l'odeur des mousses et des feuilles pourrissantes. Les grands marronniers roux, à demi dépouillés déjà, ployaient leurs branches jusqu'à terre ; certains buissons pourprés rutilaient à travers l'averse ; l'herbe, auprès d'eux, prenait une verdeur aiguë ; il y avait quelques colchiques dans les pelouses du jardin ; un peu plus bas dans le vallon, une prairie en était rose, que l'on apercevait de la carrière où, quand la pluie cessait, j'allais m'asseoir sur cette même pierre où je m'étais assis le premier jour avec Casimir ; où, rêveuse, Mademoiselle de Saint-Auréol s'était assise naguère, peut-être ; et je m'imaginais assis prés d'elle...

Casimir m'accompagnait souvent, mais je préférais mar- cher seul. Et presque chaque jour la pluie me surprenait dans le jardin ; trempé, je rentrais me sécher devant le feu de la cuisine. Ni la cuisinière, ni Gratien ne m'aimaient; mes avances réitérées n'avaient pu leur arracher trois paro- les. Du chien non plus, caresses ou friandises n'avaient pu me faire un ami ; Terno passait presque toutes les heures du jour couché dans l'âtre vaste, et quand j'en approchais il grognait. Casimir que je retrouvais souvent, assis sur la margelle du foyer, épluchant des légumes ou lisant, y allait alors d'une tape, s'aflFectant que son chien ne m'accueillît pas en ami. Prenant le livre des mains de l'enfant je poursuivais à haute voix sa lecture ; lui, restait

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appuyé contre moi ; je le sentais m'écouter de tout son corps.

Mais ce matin-là l'averse me surprit si brusque et si violente que je ne pus songer à rentrer au château ; je courus m'abriter au plus proche ; c'était ce pavillon aban- donné que vous avez pu voir à l'autre extrémité du parc, près de la grille ; il était à présent délabré ; pourtant une première salle assez vaste restait élégamment lambrissée comme le salon d'un pavillon de plaisance ; mais les boi- series vermoulues crevaient au moindre choc. . .

Quand j'entrai, poussant la porte mal close, quelques chauves-souris tournoyèrent, puis s'élancèrent au dehors par la fenêtre dévitrée. J'avais cru l'averse passagère, mais, tandis que je patientais, le ciel acheva de s'assombrir. Me voici bloqué pour longtemps ! Il était dix heures et demie ; on ne déjeûnait qu'à midi. J'attendrai jusqu'au premier coup de cloche, que l'on entend d'ici certaine- ment, pensai-je. J'avais sur moi de quoi écrire et, comme ma correspondance était en retard, je prétendis me prou- ver à moi-même qu'il n'est pas moins aisé d'occuper bien une heure qu'une journée. Mais ma pensée incessamment me ramenait à mon inquiétude amoureuse : ah ! si je savais que quelque jour elle dût reparaître en ce lieu, j'incendierais ces murs de déclarations passionnées.... Et lentement m'imbibait un ennui douloureux, lourd de larmes. Je restais effondré dans un coin de la pièce, n'ayant trouvé siège où m'asseoir, et comme un enfant perdu je pleurais.

Certes le mot Ennui est bien faible pour exprimer ces détresses intolérables à quoi je fus sujet de tout temps ; elles s'emparent de nous tout-à-coup ; la qualité de

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l'heure les déclare ; l'instant auparavant tout vous riait et l'on riait à toute chose ; tout-à-coup une vapeur fuli- gineuse s'essore du fond de l'âme et s'interpose entre le désir et la vie ; elle forme un écran livide, nous sépare du reste du monde dont la chaleur, l'amour, la couleur, l'harmonie ne nous parviennent plus que réfractés en une transposition abstraite : on constate, on n'est plus ému ; et l'efiFort désespéré pour crever l'écran isolateur de l'âme nous pousserait à tous les crimes, au meurtre ou au sui- cide, à la folie...

Ainsi révais-je en écoutant ruisseler la pluie. Je gardais à la main le canif que j'avais ouvert pour tailler mon crayon, mais la feuille de mon carnet restait vide ; à présent, de la pointe de ce canif, sur le panneau voisin je tâchais de sculpter son nom ; sans conviction, mais parce- que je savais que les amants transis ont accoutumé d'ainsi faire ; à tout instant le bois pourri cédait ; un trou venait en place de la lettre ; bientôt, sans plus d'application, par désœuvrement, imbécile besoin de détruire, je commen- çai de taillader au hasard. Le lambris que j'abîmais se trouvait immédiatement sous la fenêtre ; le cadre en était disjoint à la partie supérieure, de sorte que le panneau tout entier pouvait glisser de bas en haut dans les rainures latérales ; c'est ce que je remarquai lorsque l'efFort de mon couteau inopinément le souleva.

Quelques instants après j'achevais d'émietter le lambris. Avec les débris de bois, une enveloppe tomba sur le plancher ; tachée, moisie, elle avait pris le ton de la muraille, au point que tout d'abord elle n'étonna point mon regard ; non, je ne m'étonnai pas de la voir : il ne me paraissait pas surprenant qu'elle fût là et telle était

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mon apathie que je ne cherchai pas aussitôt à l'ouvrir. Laide, grise, souillée, on eut dit un plâtras, vous dis-je. C'est par désœuvrement que je la pris ; c'est machinale- ment que je la déchirai. J'en sortis deux feuillets couverts d'une grande écriture désordonnée, pâlie, presque effacée par endroits. Que venait faire là cette lettre ? Je regardai la signature et j'eus un éblouissement : le nom d'Isabelle était au bas de ces feuillets !

Elle occupait à ce point mon esprit j'eus un instant

l'illusion qu'elle m'écrivait à moi-même :

Mon amour^ voici ma dernière lettre... disait-elle. Vite ces quelques mots encore^ car je sais que ce soir je ne pourrai plus rien te dire ; mes lèvres^ prés de toi^ ne sauront plus trouver que des baisers. Vite^ pendant que je puis parler encore ; écoute :

Onze heures c'est trop tôt ; mieux vaut minuit. Tu sais que je meurs d^ impatience et que Patiente ni exténue^ mais pour que je m^ éveille à toi il faut que toute la maison dorme. Oui, minuit ; pas avant. Viens h ma rencontre jusqu* à la porte de la cuisine^ (en suivant le mur du potager qui est dans V ombre et ensuite il y a des buissons) ,- attends-moi là et non pas devant la grille^ non que j^aie peur de traverser seule le jardin^ mais parceque le sac ou j^ emporte un peu de vêtements sera très lourd et que je n aurai pas la force de le porter longtemps.

En effet il vaux mieux que la voiture reste en bas de la renelle où nous la retrouverons facilement. A cause des chiens de la ferme qui pourraient aboyer et donner Véveil^ cest plus prudent.

Mais non mon ami^ il n'y avait pas moyen^ tu le sais, de

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nous voir davantage et de convenir de tout ceci de vive voix. Tu sais qu'ici je vis captive et que les vieux ne me laissent pas plus sortir qu'ils ne te permettent à toi de rentrer. Ah ! de quel cachot je m^ échappe... Oui y aurai soin de prendre des souliers de rechange que je mettrai sitôt que nous serons dans la voiture^ car l'herbe du bas du jardin est trempée.

Comment peux-tu me demander encore si je suis résolue et prête ? Mais mon amour ^ voici des mois que je me prépare et que je me tiens prête! des années que je vis dans l'attente de cet instant ! — Et si je ne vais rien regretter ? — Tu n^as donc pas compris que j'ai pris tous ceux qui Rattachent à moi en horreur^ tous ceux qui nC attachent ici. Est-ce vraiment la douce et la craintive Isa qui parle P Mon amiy mon amant^ qu'avex-vous fait de moi^ mon amour?...

J'étouffe ici ; je songe à tout V ailleurs qui s'entr'ouvre.,. J'ai soif....

J'allais oublier de te dire qu'il n'y a pas eu moyen d'enle- ver les saphirs de l'écrin^ parce que ma tante n'a plus laissé ses clefs dans sa chambre ; aucune de celles que j'ai essayées n'a pu aller au tiroir. Ne me gronde pas ; j'ai le bracelet de maman, la chaîne émaillée et deux bagues — qui n'ont sans doute pas grande valeur puisqu'elle ne les met pas ; mais je crois que la chaîne est très belle. Pour de l'argent... je ferai mon possible ; mais tu feras tout de même bien de t 'en pro- curer.

A toi de toutes mes prières. A bientôt^ ton Isa.

Ce 11 Octobre, anniversaire de ma 'vingt-deuxième année et veille de mon élargissement.

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Je songe avec terreur, si j'avais à cuisiner en roman cette histoire, aux quatre ou cinq pages de développements qu'il siérait ici de gonfler : réflexions après lecture de cette lettre, interrogations, perplexités... En vérité, comme après un très violent choc, j'étais tombé dans un état semi léthargique. Quand enfin parvint à mon oreille, à travers la confuse rumeur de mon sang, un son de cloche, qui redoubla : c'est le second appel du déjeûner, pensai-je ; comment n'ai-je pas entendu le premier ? Je tirai ma montre : midi ! Aussitôt, bondissant au dehors, l'ardente lettre pressée contre mon cœur, je m'élançai tête nue sous l'averse.

Les Floche déjà s'inquiétaient après moi et quand j'arrivai tout soufflant :

— Mais vous êtes trempé ! complètement trempé, cher Monsieur ! — Puis il protestèrent que personne ne se mettrait à table que je n'eusse changé de vêtements : et dès que je fus redescendu ils questionnèrent avec sollici- tude ; je dus raconter que, retenu dans le pavillon, j'atten- dais en vain un répit de l'averse ; alors ils s'excusèrent du mauvais temps, de l'affreux état des allées, de ce que l'on avait sans doute sonné le second coup plus tôt, le premier coup moins fort qu'à l'ordinaire... Mademoiselle Verdure avait été chercher un châle dont on me supplia de cou- vrir mes épaules, parceque j'étais encore en sueur et que je risquais de prendre mal. L'abbé cependant m'observait sans mot dire, les lèvres serrées jusqu'à la grimace ; et j'étais si nerveux que, sous l'investigation de son regard, je me sentais rougir et me troubler comme un enfant fautif. Il importe pourtant de l'amadouer, pensais-je, car désor- mais je n'apprendrai rien que par lui ; lui seul peut

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m'éclairer le détour de cette ténébreuse histoire où m'achemine déjà moins de curiosité que d'amour.

Après le café, la cigarette que j'offrais à l'abbé servait de prétexte au dialogue ; pour ne point incommoder la baronne, nous allions fumer dans l'orangerie.

— Je croyais que vous ne deviez rester ici que huit jours, commença- t-il sur un ton d'ironie.

— Je comptais sans l'amabilité de nos hôtes.

— Alors, les documents de Monsieur Floche.... ?

— Assimilés.... Mais j'ai trouvé de quoi m'occuper davantage.

J'attendais une interrogation ; rien ne vint.

— Vous devez connaître dans les coins le double fond de ce château, repartis-je impatiemment.

Il ouvrit de grands yeux, plissa son front, prit un air de candeur stupide.

— Pourquoi Madame ou Mademoiselle de Saint- Auréol, la mère de votre élève, n'est-elle pas ici, près de nous, à partager ses soins entre son fils infirme et ses vieux parents ?

Pour mieux jouer l'étonnement il jeta sa cigarette et ouvrit les mains en parenthèses des deux côtés de son visage.

— Sans doute que ses occupations la retiennent ailleurs., marmonna-t-il. Quelle insidieuse question est-ce là ?

— En souhaitez- vous une plus précise : Qu'a fait Madame ou Mademoiselle de Saint-Auréol, la mère de votre élève, certaine nuit du 22 Octobre que devait venir l'enlever son amant ?

Il campa ses poings sur ses hanches :

— Eh là ! Eh là ! Monsieur le romancier — (par

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vanité, par faiblesse, je m'étais laissé aller précédemment à ce genre de confidences que ne devrait souffler jamais qu'une profonde sympathie ; et depuis qu'il savait mes prétentions il s'amusait de moi d'une manière qui déjà me devenait insupportable) — N'allez-vous pas un peu

trop vite? Et puis-je vous demander à mon tour

comment vous êtes si bien renseigné ?

— Parce que la lettre qu'Isabelle de Saint-Auréol écrivait à son amant ce jour-là, ce n'est pas lui qui l'a reçue ; c'est moi.

Décidément il fallait compter avec moi ; l'abbé à ce moment aperçut une petite tache sur la manche de sa soutane et commença de la gratter du bout de l'ongle j il entrait en composition.

— J'admire ceci.... que dès qu'on se croit né romancier on s'accorde aussitôt tous les droits. Un autre y regar- derait à deux fois avant de prendre connaissance d'une lettre qui ne lui est pas adressée.

— J'espère plutôt. Monsieur l'abbé, qu'il n'en pren- drait pas connaissance du tout.

Je le considérais fixement ; mais il grattait toujours, les yeux baissés.

— Je ne suppose pourtant pas qu'on vous l'ait donnée à lire.

— Cette lettre est tombée dans mes mains par hasard; l'enveloppe, vieille, sale, à demi déchirée, ne portait aucune trace d'écriture ; en l'ouvrant j'ai vu une lettre de Mademoiselle de Saint-Auréol; mais adressée à qui?... Allons ! Monsieur l'abbé, secondez-moi : qui était, il y a quatorze ans, l'amant de Mademoiselle de Saint-Auréol ?

L'abbé s'était levé ; il commença de marcher à petits

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pas de long en large, la tête basse, les mains croisées dans le dos ; repassant derrière ma chaise, il s'arrêta ; et brus- quement je sentis ses mains s'abattre sur mes épaules :

— Montrez-moi cette lettre.

— Parlerez-vous ?

Je sentis frémir d'impatience son étreinte.

— Ah ! pas de conditions je vous en prie ! Montrez- moi cette lettre... simplement.

— Laissez que j'aille la chercher, dis-je en essayant de me dégager.

— Vous l'avez là dans votre poche.

Ses yeux visaient au bon endroit, comme si ma veste eut été transparente; il n'allait pourtant pas me fouiller !...

J'étais très mal posé pour me défendre, et contre un grand gaillard plus fort que moi ; puis, quel moyen, ensuite, de le décider à parler. Je me retournai pour voir presque contre le mien son visage ; un visage gonflé congestionné, où se marquaient subitement deux grosses veines sur le front et de vilaines poches sous les yeux. Alors me forçant de rire par crainte de voir tout se gâter :

— Parbleu l'abbé, avouez que vous aussi vous savez ce que c'est que la curiosité !

Il lâcha prise ; je me levai tout aussitôt et fis mine de sortir.

— Si vous n'aviez pas pris ces manières de brigand, je vous l'aurais déjà montrée ; puis le prenant par le bras : — mais rapprochons-nous du salon, que je puisse appeler au secours.

Par grand effort de volonté je gardais un ton enjoué, mais mon coeur battait fort.

9

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— Tenez : lisez-la devant moi, dis-je en tirant la lettre de ma poche ; je veux apprendre de quel œil un abbé lit une lettre d'amour.

Mais, de nouveau maître de lui, il ne laissait paraître son émotion qu'à l'irrépressible titillement d'un petit muscle de sa joue. Il lut ; puis huma le papier, renifla, en fronçant âprement les sourcils de manière qu'il sem- blait que ses yeux s'indignassent de la gourmandise de son nez ; puis repliant le papier et me le rendant, dit d'un ton un peu solennel :

— Ce même 22 Octobre mourait le Vicomte Biaise de Gonfreville, victime d'un accident de chasse.

— Vous me faites frémir ! (mon imagination aussitôt construisait un drame épouvantable). Sachez que j'ai trouvé cette lettre derrière une boiserie du pavillon où certainement il eût du venir la chercher.

L'abbé m'apprit alors que le fils aîné des Gonfreville, dont la propriété touchait à celle des Saint-Auréol, avait été retrouvé sans vie au pied d'une barrière qu'apparem- ment il s'apprêtait à franchir, lorsqu'un mouvement mala- droit avait fait partir son fusil. Pourtant, dans le canon du fusil ne se trouvait pas de cartouche. Aucun renseigne- ment ne put être donné par personne ; le jeune homme était sorti seul et personne ne l'avait vu ; mais, le lende- main, un chien de la Quartfourche fut surpris près du pavillon léchant une flaque de sang.

— Je n'étais pas encore à la Quartfourche, continua- t-il, mais, d'après les renseignements que j'ai pu recueillir, il me semble avéré que le crime a été commis par Gratien, qui sans doute avait surpris les relations de sa maîtresse avec le vicomte, et peut-être avait éventé son

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projet de fuite ; (projet que j'ignorais moi-même avant d'avoir lu cette lettre) c'est un vieux serviteur buté, butor même au besoin, qui pour défendre le bien de ses maîtres ne croit devoir reculer devant rien.

— Comment ne l'a-t-on pas arrêté ?

— Personne n'avait intérêt à le poursuivre, et les deux familles de Gonfreville et de Saint-Auréol craignaient également le bruit autour de cette fâcheuse histoire ; car quelques mois après Mademoiselle de Saint-Auréol mettait au monde un malheureux enfant. On attribue l'infirmité de Casimir aux soins que sa mère avait pris pour dissimu- ler sa grossesse ; mais Dieu nous enseigne que c'est souvent sur les enfants que retombe le châtiment des pères. Venez avec moi jusqu'au pavillon ; je suis curieux de voir l'endroit où vous avez trouvé la lettre.

Le ciel s'était éclairci ; nous nous acheminâmes en- semble.

Tout alla fort bien à l'aller ; l'abbé m'avait pris le bras ; nous marchions d'un même pas et causions sans heurts. Mais au retour tout se gâta. Sans doute restions- nous passablement exaltés l'un et l'autre par l'étrançeté de l'aventure ; mais chacun très différemment ; moi, vite désarmé par la complaisance souriante que l'abbé finale- ment avait mise à me renseigner, déjà j'oubliais sa soutane, ma retenue, je me laissais aller à lui parler comme à un homme... Voici je crois comment la brouille commença :

— Qui nous racontera, disais-je, ce que fit Mademoiselle de Saint-Auréol cette nuit là ! Sans doute elle n'apprit que le lendemain la mort du comte ? L'attendit-elle, et jusqu'à quand, dans le jardin ? Que pensait-elle en ne le voyant pas venir ?

�� � 308 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'abbé se taisait, complètement insensible à mon lyrisme psychologique ; je reprenais :

— Imaginez cette délicate jeune fille, le cœur lourd d'amour et d'ennui, le tête folle : Isabelle la passionnée.

— Isabelle la dévergondée, soufflait l'abbé à demi-voix. Je continuais comme si je n'avais pas entendu, mais

déjà prenant élan pour riposter à l'interjection prochaine :

— Songez à tout ce qu'il a fallu d'espérance et de désespoir, de

— Pourquoi songer à tout cela ? interrompit-il sèchement : Nous n'avons pas à connaître des événements plus que ce qui peut nous instruire.

— Mais suivant que nous en connaissons plus ou moins, ils nous instruisent différemment.

— Que prétendez-vous dire ?

— Que la connaissance superficielle des événements ne concorde pas toujours, pas souvent même, avec la connaissance profonde que nous en pouvons prendre | ensuite, et que l'enseignement que l'on en peut tirer n'est pas le même ; qu'il est bon d'examiner avant de conclure...

— Mon jeune ami, faites attention que l'esprit d'examen et de curiosité critique est la larve de l'esprit de révolte. Le grand homme que vous avez pris pour modèle aurait bien pu vous avertir que

— Celui sur qui j'écris ma thèse, voulez-vous dire

— Quel ergoteur vous faites ! C'est avec un pareil esprit que

— Mais enfin, cher Monsieur l'abbé, j'aimerais bien savoir si ce n'est pas cette même curiosité qui vous fait m'accompagner à cette heure, qui vous penchait il y a quelques instants sur ce lambris crevé et qui vous a lente-

�� � ISABELLE 309

ment poussé à connaître de cette histoire tout ce que vous m'en avez rapporté !....

Son pas se faisait plus saccadé, sa voix plus brève ; avec sa canne il frappait le sol impatiemment.

— Sans chercher comme vous des explications d'explica- tions, quand j'ai connu le fait je m'y tiens. Les événements lamentables que je vous ai dits m'enseigneraient, s'il en était encore besoin, l'horreur du péché de la chair ; ils sont la condamnation du divorce et de tout ce que l'homme a inventé pour essayer de pallier aux conséquences de ses fautes. Voici qui suffit, n'est ce pas !

— Voici qui ne me suffit pas. Le fait ne m'est de rien tant que je ne pénètre pas sa cause. Connaître la vie secrète d'Isabelle de Saint-Auréol ; savoir par quels chemins parfumés, pathétiques et ténébreux

— Jeune homme, méfiez-vous 1 vous commencez à en devenir amoureux !...

— Ah ! j'attendais cela ! Parce que l'apparence ne me

suffit pas, que je ne me paie pas de mots, ni de gestes

Etes-vous sûr de ne pas méjuger cette femme ?

— Une gourgandine !

L'indignation chauffait mon front ; je ne la contenais plus qu'à grand' peine.

— Monsieur l'abbé, de tels mots surprennent dans votre bouche. Il me semble que le Christ nous enseigne plus à pardonner qu'à sévir.

— De l'indulgence à la complaisance il n'y a qu'un pas.

— Lui du moins ne l'eût pas condamnée comme vous faites.

— D'abord, ça vous n'en savez rien. Puis celui qui est

�� � 3IO LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sans péché peut se permettre pour le péché d'autrui plus d'indulgence que celui dont,... je veux dire que nous autres pécheurs nous n'avons pas à chercher plus ou moins d'excuse au péché, mais tout simplement à nous en dé- tourner avec horreur.

— Après l'avoir bien reniflé comme vous avez fait cette lettre.

— Vous êtes un impertinent. — Et quittant l'allée brusquement, il partit à pas précipités par un petit chemin de traverse, jetant encore à la manière des Parthes des phrases acérées où je ne distinguais que les mots : enseigne- ment moderne... sorbonnard... socinien !...

Quand nous nous retrouvâmes au diner, il gardait un air renfrogné, mais en sortant de table il vint à moi en souriant et me tendit une main qu'en souriant aussi je serrai.

La soirée me parut plus morne encore qu'à l'ordinaire. Le baron geignait doucement au coin de feu ; Monsieur Floche et l'abbé poussaient leurs pions sans mot dire. Du coin de l'œil je voyais Casimir, la tête enfouie dans ses mains saliver lentement sur son livre que par instants il épongeait d'un coup de mouchoir. Je ne prêtais à la partie de bézigue que ce qu'il fallait d'attention pour ne pas faire perdre trop ignominieusement ma partenaire ; Ma- dame Floche s'apercevait et s'inquiétait de mon ennui ; elle faisait de grands efforts pour animer un peu la partie :

— Allons Olympe ! c'est à vous de jouer. Vous dor- mez ?

Non ce n'était pas le sommeil, mais la mort dont je sentais déjà le ténébreux engourdissement glacer mes

�� � ISABELLE 311

hôtes ; et moi-même ime angoisse, une sorte d'horreur m'étreignait. O printemps ! o vents du large, parfums voluptueux, musiques aérées, jusqu'ici vous ne parviendrez plus jamais ! me disais-je ; et je songeais à- vous, Isabelle. De quelle tombe aviez-vous su vous évader ! vers quelle vie ? Là, dans la calme clarté de la lampe, je vous imaginais, sur vos doigts délicats laissant peser votre front pâle ; une boucle de cheveux noirs touche, caresse votre poignet. Comme vos yeux regardent loin ! de quel ennui sans nom de votre chair et de votre âme, raconte-t-il la plainte, ce soupir qu'ils n'entendent pas ? Et de moi- même, à mon insu, s'échappait un soupir énorme qui tenait du bâillement, du sanglot, de sorte que Madame de Saint- Auréol, jetant son dernier atout sur la table, s'écriait ; — Je crois que Monsieur Lacase a grande envie de s'aller coucher. — Pauvre femme !

Cette nuit je fis un rêve absurde ; un rêve qui n'était d'abord que la continuation de la réalité.

La soirée n'était pas achevée ; j'étais encore dans le salon, près de mes hôtes, mais à eux s'adjoignait une société dont le nombre incessamment croissait bien que je ne visse point précisément arriver de personnes nouvelles ; je reconnais- sais Casimir assis à la table devant un jeu de patience vers laquelle trois ou quatre figures se penchaient. On parlait à voix basse, de sorte que je ne distinguais aucune phrase, mais je comprenais que chacun signalait à son voisin quelque chose d'extraordinaire et dont le voisin à son tour s'étonnait ; l'attention se portait vers un point, là, près de Casimir, où tout à coup je reconnus, assise à table (comment ne l'avais-je pas distinguée plus tôt ?)

�� � 312 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Isabelle de Saint-Auréol. Seule parmi les costumes sombres, elle était vêtue tout en blanc. D'abord elle m'apparut charmante, assez semblable à ce que la mon- trait le médaillon ; mais au bout d'un instant j'étais frappé par l'immobilité de ses traits, la fixité de son regard, et soudain je comprenais ce que l'on se chuchotait à l'oreille: ce n'était pas là la véritable Isabelle, mais une poupée à sa ressemblance qu'on mettait à sa place durant l'ab- sence de la vraie. Cette poupée à présent me parais- sait affreuse ; j'étais gêné jusqu'à l'angoisse par son air de prétentieuse stupidité ; on l'eût dite immobile, mais, tandis que je la regardais fixement, je la voyais

lentement pencher de côté, pencher elle allait

chavirer, quand Mademoiselle Olympe, s'élançant de l'autre extrémité du salon, se courba jusqu'à terre, souleva la housse du fauteuil et remonta je ne sais quel rouage qui faisait un grincement bizarre et remettait le mannequin d'aplomb en communiquant à ses bras une grotesque gesticulation d'automate. Puis chacun se leva, l'heure étant sonnée du couvre-feu ; on allait laisser la fausse Isabelle là seule ; en partant chacun la saluait à la turque, excepté le baron qui s'approcha d'elle irrévéren- cieusement, lui saisit à pleine main la perruque et lui appliqua sur le sinciput deux gros baisers sonores en rigo- lant. Dès que la société avait achevé de déserter le salon — et j'avais vu sortir une foule — dès que l'obscurité s'était faite, je voyais, oui dans l'obscurité je voyais la poupée pâlir, frémir et prendre vie. Elle se soulevait lentement, et c'était Mademoiselle de Saint-Auréol elle- même; elle glissait à moi sans bruit; tout à coup je sentais autour de mon cou ses bras tièdes, et je me

�� � ISABELLE 313

réveillais dans la moiteur de son haleine au moment qu'elle me disait :

— Pour eux je fais l'absente, mais pour toi je suis là.

Je ne suis ni superstitieux ni craintif ; si je rallumai ma bougie, ce fut pour chasser de mes yeux et de mon cerveau cette obsédante image ; j'y eus du mal. Malgré moi j'épiais tous les bruits. Si elle était là pourtant ! En vain je m'efforçai de lire ; je ne pouvais prêter attention à rien d'autre; c'est en pensant à elle que je me rendormis au matin.

(// suivre.) AndrÉ Gide.

�� � 3H

��NOTES

��MOUSSORGSKI. — (A propos des Concerts donnés par M""* Marie Olénine à la Salle des Agriculteurs).

Sitôt que le prélude de Boris Godounqff élève son chant pauvre, suppliant et décidé, on ne peut plus être fier ni content de soi. Voici l'exigence la plus naïve, la voix de la faim et de la soif. Je suis tiré hors de moi-même ; tout ce qu'il y a de serré en moi se délie. Je sens soudain naturelle la pitié ; elle déborde de mon coeur sans effort et sans honte. Elle me délivre comme les larmes. Le rideau levé, c'est toute la sainte Russie qui chante avec ses cloches et ses prières. Elle m'im- plore, elle est à genoux, elle tend les bras ; elle me prend à témoin ; elle m'adresse le chœur de ses paroles mendiantes. Oh ! comme j'entends sa plainte, comme me saisit sa demande !

• e •

La mélodie de Moussorgski, c'est le récit de l'humilité. L'humilité, — non pas un sentiment négatif, la contrainte de l'orgueil, — mais elle est là, animée, respirante, avec une chère figure timide et hardie. Elle est pressante, avide, elle se penche comme une femme qui avance un peu ses deux mains ouvertes et murmure pitié. Elle parle, elle prie. Elle est offen- sive. Tout de suite la mélodie s'élance ; tout de suite elle entame son candide discours. Elle est prompte comme ces mots sans calcul qu'arrache le besoin. Elle commence vive et pure ainsi que l'enfant qui fait quelques pas rapides et joint les mains. Elle jaillit, elle s'échappe, elle lâche son chant grêle et urgent ; déjà souffle sa douce haleine hâtive. — Si soudaine, elle naît qu'elle semble surprise. Elle est une phrase que l'on

�� � NOTES 3 I 5

n'a pu retenir. Elle n'a pas réfléchi. Elle n'a pas attendu de se comprendre. Aussi son impatience est saisie de modestie. Elle est ingénue comme la misère.

Cependant aucune crainte ne suffit plus à l'arrêter. Pas de honte, ni même de confusion. L'indigence qui la presse ne songe pas à rougir. Et non plus elle ne revendique rien, elle ignore la justice, elle ne réclame pas avec amertume son dû. Quel élan de la demande ! Quel repos en Celui vers qui s'élève la prière ! " Demandez et on vous donnera... Car quiconque demande reçoit. " C'est la voix de l'enfant qui n'est jamais repoussé. C'est l'animation de la confiance. La mélodie est pleine de rapidité ; l'espoir lui souffle mille paroles à la fois, l'espoir délie ses longues phrases agiles. Elle est multiple et active ; une claire précipitation, comme dans chaque feuille et dans toutes le vent qui parle, détermine ses notes, les entraîne. EUe se dépense en vives instances ; elle est toute déUbérée ; elle va aussi vite que le langage de la prière ; rien n'embarrasse la naïve générosité de son transport. Imploration décidée des choeurs ; à supplier ils mettent je ne sais quelle alacrité. Pas même dans les lamentations ne cesse ce rythme hardi. La plainte de Xénia ' ce n'est pas une mélopée ; c'est une détresse animée. Ce sont, dans une âme virginale, les soudains élance- ments du désespoir, les épreintes aigiies et timides du malheur: promptes retombées de la mélodie, poignante déprise.

��Pas plus qu'elle ne s'alanguit, la mélodie ne consent à s'en- velopper. Rien n'estompe sa limpidité. Elle est une ligne sans ombres. Elle se déroule, tout entourée de lumière, presque grêle tant l'isole la clarté. Les sentiments quand ils deviennent très conscients se peuplent de sous-entendus. Mais en voici de trop nouveaux pour souffrir les réticences. Ils se récitent tout entiers dans un chant sans retraits. Ils se donnent en une phrase na'ive ; ils ne songent pas qu'ils puissent s'enrichir de dissimulations. Aucun de ces détours, de ces secrets et de ces

  • Boris Godounoff. Acte II, p. 95 de Ja partition russe.

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allusions dont sont faites les mélodies occidentales. La phrase est sans accident : elle est éclairée d'un jour uniforme; elle propose sans préférence toutes ses parties ; elle précipite avec égalité ses syllabes. Chouisky ' raconte le carnage où le tsarévitch, a trouvé la mort. Oh ! diaphane litanie ! Rien •qu'une ligne pure, rien que les faits terribles énoncés les uns après les autres. La voix monotone pleure sa peine ; elle dit l'histoire, anxieuse et nue. On n'entend que sa parole plaintive, qui va, distincte, sans le soutien d'aucun accord étouffé, d'aucun assourdissement harmonique. Elle chante, soUtaire, tin amour infini.

L'harmonie jamais n'enveloppe la mélodie, ne l'étouffé ; car, pareille à la buée lumineuse qui borde les corps diaphanes, elle n'est que le rayonnement de sa transparence. Elle l'accom- pagne comme les rives du ciel la candeur des nuages. Elle •est un mélodieux retentissement, elle résonne aussi clair que Àe vent à travers le jour. Elle n'approfondit que la limpidité.

��Cette musique est toute en acte, tout avouée. En aucune partie d'elle-même il n'y a de lenteur ni de crépuscule. Elle ignore les sentiments lourds et éteints. Elle peut bien souffrir, mais non pas être triste. Elle a une bonne conscience. Comment la douleur empêcherait-elle sa joie ? Elle a une sorte de gaîté qui est l'activité même de son cœur. Elle s'éveille, elle sourit, elle est comme un enfant qui parle avec tous les mots. Oh ! nouveauté de l'âme ! Rien n'endort la chère allégresse de •cette émerveillée. Une petite flamme naïve, une tendre vivacité jusque dans la détresse. Elle est surprise, elle est ravie. Elle se tourne vers toutes choses. Elle joue ; elle invente de ■courtes histoires précipitées. Elle est affairée comme la joie, elle " a le temps mais juste. " ' Puis elle s'arrête tout-à-coup, occupée par l'importance d'une question qu'elle brûle de poser.

1 Borïs Godounoff. Acte II, p. 125.

  • La Chambre d'enfants. A cheval sur un bâton.

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Presque toutes les mélodies s'achèvent étonnées et interroga- trices.

Cette délicate turbulence, il semble qu'elle subsiste jusque- dans la solennité. Celle-ci ne se marque point par un orchestre ralenti de thèmes. Elle n'est pas étayée de fanfares. Elle n'est que l'élargissement de l'allégresse, qu'une phrase qui s'ouvre et monte. Elle est un enthousiasme plein de naïveté, une inspiration chargée de prière, un triomphe pareil à un ample sourire, l'avènement de la piété. Elle est heureuse comme le geste du prêtre qui écarte les bras en face de la foule. Elle est semblable à cette aise de l'âme qu'emplit sa propre oraison.. Jamais elle ne devient pompeuse. Elle règne sans emphase^ Elle reste joyeuse et modeste comme les paroles d'un vieillard qui confesse le Christ. Elle s'avance avec la parure de- l'humilité, elle s'incline, elle salue trois fois, les bras étendus- en avant.

��La musique de Moussorgski, c'est la voix même de la- Russie. Russie, notre petite-mère dans la douleur, notre sainte mère priante, souffrante, souriante ! Tu parles à Dieu pour nous. Tu es notre ambassadrice. Tu lui parles avec toutes tes paroles en ia et en schka, avec tes longues phrases himibles,. avec ton langage vif, bas et suppliant. Tu es gaie pour nous, tu as de l'espoir pour nous. Seule tu sais avec exactitude ce que nous valons et tu ne demandes pas davantage qu'il ne nous est dû. Tu es notre amour le meilleur et notre meilleure humilité. Nous te remettons nos péchés afin que tu obtiennes pardon pour nous. Tu es la femme députée au Dieu terrible afin que l'ayant vue, elle est si pitoyable qu'il ne puisse plus- nous refuser sa miséricorde. Jacques Rivière.

��LE PREMIER ACTE DE GUERCŒUR. {Concerts-- Colonne).

Il est inconcevable qu'un drame IjTique si voisin de^

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l'oratorio, du moins dans ses première et dernière parties, n'ait pas encore trouvé place sinon sur un théâtre, du moins au programme de nos grands concerts, si hospitaliers d'ordi- naire à la musique dramatique. Lorsque Guercœur parut, voici quelque dix ans, le goût régnait moins qu'aujourd'hui de la "sensation" pittoresque : je me plais à penser que dans sa nudité abstraite, il aurait obtenu plus facilement de l'auditeur le renoncement nécessaire à des habitudes — en ce temps moins enracinées — d' "amusement musical". Les applau- dissements dont on vient de saluer l'exécution du !"• acte marquaient plus de respect admiratif que d'enthousiaste élan. Est-ce la faute du public seul ? ou aussi du musicien ? — ou simplement du librettiste ? Le livret, disons le poème que M. Magnard proposait à M. Magnard, semblable en cela à nombre de livrets-poèmes écrits par des musiciens, répondait sans doute dans l'esprit de son auteur à une idée lyrique très humaine, très pure, très haute, — très digne d'être exaltée par les sons, mais réalisait bien rigidement cette idée. Bonté, Vérité, Justice, Souffrance... ce sont là déesses laïques, sans passé et sans avenir, vides de contenu vivant, et comme créées exprès pour contrarier l'inspiration musicale. De fait, on n'ima- gine pas symphonie orchestre- vocale plus dépouillée que celle- ci. Une forêt d'hiver, par un temps de gel net, que la vue perce à jour jusqu'à ses derniers fûts et dénombre d'un seul coup d'oeil, arbre par arbre. Pas une ombre, pas un doute, pas un espoir : tout ce qu'il faut et rien de plus. On ne peut pas ne pas être impressionné par cette parfaite ordonnance d'idées toujours amples et pures, claires, aérées, à leur plan, pénétrées d'une impitoyable noblesse, dont lasse cependant l'infaillible conti- nuité. Combien Wagner parait touffu, Franck indécis, auprès du Magnard de Guercœur qui procède de ces deux maîtres — mais surtout de Beethoven : Beethoven combien vivant ! Ici il semble ne plus subsister que le style... — Examinez pourtant de près la matière mélodique et rhythmique de l'œuvre. Quelle richesse, quelle véhémence, quel accent propre à l'auteur — et sans cesse contenu ! Songez que ce drame lyrique se place dans l'oeuvre de M. Magnard entre sa

�� � NOTES 3^9

troisième symphonie, chef d' œuvre de clarté joyeuse, de grâce populaire, d'impulsion, et sa sonate pour piano et violon si pleine d'invention, si chaude, si exagérément touffue — et concluez. Je respecte les " idées " de M. Magnard mais je préfère sa musique et j'ai bien peur que ses idées n'arrivent qu'à la guinder, la dessécher et la tarir. Je reconnais en lui une source émotive directe et qui ne passe point par le cer- veau — ou tout juste du moins pour y prendre sa forme. Elle est jeune, franche, bondissante, parfois un peu vulgaire : mais j'aime cette vulgarité que toujours le rhythme transporte. Elle ne s'inquiète pas surtout de ce qu'elle peut signifier. Je ne sais si le drame de Bérénice d'une inspiration plus concrète viendra bientôt me démentir, mais il me semble que M. Magnard possède toutes les qualités d'un grand musicien de musique pure, et ce ne sont pas les mêmes qui font le musicien drama- tique aujourd'hui. — Il ne reste pas moins qu'en fondant sur un tel poème une construction si noble, si justement expres- sive, si parfaite, il a accompli un miracle qui atteste a la fois l'ampleur de ses ressources et la robustesse de son métier.

H. G

��HEDDA GABLER. — (Représentations de l'Œuvre).

Le rôle de Hedda Gabier, comme celui de Phèdre, obsède toutes les actrices courageuses. Elles brûlent d'y donner leur mesure. Cinq ou six seulement par siècle y peuvent exceller, et l'on a raison de monter la pièce même si l'on n'est pas sûr d'avoir découvert quelqu'une de celles-là. Le seul fait de jouer ce drame est encore, pour un directeur, une preuve de hardiesse et de désintéressement. C'est dire qu'on n'a pas le droit d'y rester indifférent. Les snobs qui, une ou deux saisons, ont porté sur Ibsen leur curiosité désœuvrée s'irritent qu'on prétende leur imposer cette mode plus longtemps que celle d'une étoffe ou d'un chapeau. Et délaissé par le public qui papillonne, le grand homme ne s'est pas encore conquis à Paris le large, le stable public qui lui demandera sa nourriture.

�� � 320 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La fille du comte Prozor s'était chargée du i-ôle de Hedda. Elle prononce les noms norvégiens de la façon la plus scrupuleuse. Chaque fois qu'elle nomme un personnage, on se croit transporté en pays Scandinave ; mais elle nous ramène à Paris, tout aussi vite, dès le mot suivant, car le style de son jeu est celui des traductions paternelles plus, hélas, que celui d'Ibsen. Par contre, dans le rôle d'Eylert Loevborg, Lugné Poë fit preuve de sobriété, d'émotion et d'autorité. Sa con- viction a suffi pour élargir soudain l'interprétation et pour donner à la pièce, pendant quelques moments, sa vraie atmosphère.

J. S.

��ODEON.

L'Odéon demeure le théâtre où l'on travaille le plus. Dranem y a joué le Médecin malgré lui ; deux conférences de Tristan Bernard précédaient ces représentations. On entendra Rodogune avec une conférence de Léon Blum. Le samedi est consacré aux spectacles d'avant garde et le soir on joue Roméo et Juliette. Alors que Coriolan n'avait tenu l'affiche que quelques soirs, Roméo remporte auprès du public un succès prolongé. Cette vogue, Shakespeare la doit peut-être surtout à la protection de Gounod... disons à celle de Berlioz dont la musique, toute belle qu'elle soit, vient interrompre l'action de la façon la plus fâcheuse — quand elle l'interrompt : car il arrive que malgré l'orchestre, le dialogue continue : et c'est ainsi qu'on n'entend rien des premières paroles qu'échangent Roméo et Juliette. En vain l'acteur et l'actrice forcent-ils la voix : " Les saints n'ont-ils pas de lèvres, et les pieux voyageurs aussi ? — Oui, pèlerin, des lèvres qu'ils doivent employer à prier..." Ces préciosités délicieuses ne nous parviennent que poussées à pleine poitrine, par dessus les tempêtes de l'orchestre.

Lfe décor est ingénieux. Il représente, en ses différentes parties à peu près tous les lieux où se passera le drame. Il ne lui manque que d'être beau. Que tout ce pittoresque est

�� � NOTES 32 '

inutile ! Assez de baldaquins gothiques, assez de véritables plantes grimpantes tombant du balcon de Juliette et oscillant dès que celle-ci s'appuie au balustre peint. — C'est devant de simples toiles de fond, que la Compagnie Shakespeare nous a donné son premier spectacle de l'année = T Ecole de la Pie- Grièche. Ce fut sans prétention, charmant et gai.

J.S.

��La première du Vieil Homme a eu heu le 12 janvier avec un grand succès. C'est un événement trop considérable pour qu'il en puisse être rendu compte en une note. Nous re\aen- drons sur le VieU Homme et sur l'œuvre de M. de Porto- Riche dans un de nos prochains numéros.

��PEINTURES CHINOISES ANCIENNES. — CoUection de Madame Wegener {Galerie Berrtheim). Collection de Madame Langweil {Galerie Durand-Ruel).

Il y a une quinzaine d'années, nous ne connaissions guère de la Chine que ses porcelaines. Si parfaits de matière, si plaisants de décor qu'ils soient, ces produits industriels d'une époque de décadence ne témoignaient pas d'une esthétique supérieure, et nous ne saurions nous étonner que ceux qui ont écrit de l'histoire générale de l'art aient négligé le chapitre de l'art chinois. Cette lacune est à combler aujourd'hui.

Ce furent les Japonisants qui les premiers pressentirent l'existence d'un art chinois médiéval et même antique. Tous ceux qui ne s'hypnotisèrent pas, avec les Concourt, sur les merveilles de la technique du XV'III' siècle japonais, et qui tentèrent de remonter aux origines trouvèrent toutes les avenues jalonnées par les Chinois. Ils apprirent que l'art du Japon ne fut à ses débuts qu'une émanation de l'art de l'Empire du MUieu, Les Japonais ont reconnu cette filiation,

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et de tout temps ont recueilli les chefs-d'œuvre de leurs initiateurs, chefs-d'œuvre qui sont l'orgueil de leurs récents musées.

Ces dernières années, des coolies fouillant le sol dans le Chansi pour la construction d'une voie ferrée éventrèrent des tombes d'époque Han (début de l'ère chrétienne). Ils en sortirent des poteries d'une sévère beauté et des statuettes de terre cuite dont certaines sont des merveilles de modelage. Nous en pûmes contempler, l'été dernier, un bel ensemble aux Arts Décoratifs, et Madame Langweil en expose actuelle- ment chez Durand-Ruel une importante réunion. D'autre part, sur de pressantes demandes, de Péking, de Shangaï, du Japon même, des lots de peintures venaient en Europe, Les mé- diocrités, les horreurs abondaient, mais l'on vit enfin quelques pièces de premier ordre, importées par MM. Vignier et Bing, qui prirent place dans les collections. Madame Wegener rapporta de Chine un très grand nombre de peintures. Elle les montra d'abord à ses compatriotes, mais les Allemands les dédaignèrent. Le British Muséum, mieux inspiré, en acquit un lot où se trouve une extraordinaire merveille qu'on croit être d'époque Tang (du VIP au X' siècle) : Les Oies sauvages. Par suite de quoi, possédant déjà l'impressionnant rouleau de Kou-k'ai-tche, il a devancé, et pour longtemps distancé, tous les musées d'Europe.

Cependant, en 1905, un livre avait paru : An introduction to ihe history of Chinese pictoral art, par Herbert A. Giles. Ce manuel contient des traductions d'ouvrages chinois, des extraits de catalogues célèbres qui nous donnent les noms des peintres, avec la description d'un grand nombre de leurs œuvres. Décevante science : nous apprenons qu'au dixième siècle déjà les experts chinois pouvaient hésiter entre une peinture originale et une copie. Nous constatons que la bio- graphie de nombre de peintres commence ainsi : "' Il étudia la manière de tel artiste et réussit quelques copies que les con- naisseurs de l'époque confondaient avec les œuvres du maître ". Il ne s'agissait pas de supercherie, mais les amateurs qui avaient admiré une œuvre célèbre, en demandent une

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réplique à un artiste en vogue. Dès lors, si, à toute époque, les originaux et les bonnes répliques s'équivalaient aux yeux des experts chinois, comment nous autres, qui débutons dans l'étude d'un art hier inconnu, pouvons-nous espérer nous y reconnaître ! Force nous est d'imiter les japonisants de la première heure qui, dépourvus de connaissances précises, s'en remirent à leur seul goiàt du soin de les guider. Quiconque, doué d'un œil exercé, a visité les collections de Madame Wegener et de Madame Langweil, aura su y discerner les quelques morceaux de choix qu'elles contiennent. Assurément ces deux expositions n'apportent point de révélation à qui put voir certaines pages de grand style entrées depuis deux ans dans les collections parisiennes. Trop souvent, elles nous met- tent sous les yeux des productions dont on sent qu'elles sont des' reflets d'oeuvres supérieures. Il va de soi, enfin, que l'on n'y trouve rien qui puisse aller de pair avec les admirables portraits et les émouvantes peintures religieuses des musées de Kyoto, de Nara et de Tokyo. Mais, parmi les œuvres offertes à notre curiosité dans les galeries Bernheim et Durand- Ruel, plusieurs, surtout, parmi celles d'époque Ming(i368-i644) méritent d'être retenues. La collection Wegener contient notamment divers portraits de concubines d'une rare élégance, et des lotus d'une belle exécution. La collection Langweil, plus homogène, mieux présentée, possède une figure : " Lo-Han tenant le vase aux aumônes ", où l'on retrouve la gravité des fortes œuvres des maîtres chinois, et deux effigies féminines, l'une (n" 25) étonnante de vie et d'arrangement, l'autre (n** 4) écrite avec un goût exquis. Ici et là des panneaux de fleurs et d'oiseaux nous sollicitent par la fermeté de leur dessin ou la richesse de leur coloris.

Ces expositions, simultanément ouvertes, auront eu le mérite d'attirer l'attention sur un art qui dans ses manifestations achevées ne redoute aucune comparaison et que nous pouvons admirer à l'égal des plus grands.

E. D.

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EXPOSITION H. SIMMEN (Galerie d'Art décoratif.)

Il semble que l'on éprouve une sorte de lassitude à l'égard de la céramique, de la verrerie ou du bijou. C'est là que triompha d'abord la renaissance de l'art appliqué. On a pu croire que des causes extérieures, raisons de prix, de di- mension, expliquaient assez que le renouvellement du bibelot eût précédé celui du meuble ou de l'architecture. Mais il faut se demander si, une fois de plus, ce ne sont pas quelques grandes personnalités d'artistes qui ont fait la fortune du genre. Cette sorte de relâchement dans le goût du pubUc semble le prouver. Lalique a fait école, mais ses disciples n'ont pu que répéter ses formules ; personne n'a remplacé Emile Galle ; quant aux recherches de nos céramistes, elles ont subi un moment d'arrêt le jour où elles atteignaient leur but primitif, celui d'égaler les modèles d'Extrême-Orient. Mais que paraisse une personnalité comme celle de Méthey et l'art où il excelle reprend vie et jeunesse.

L'exposition de H. Simmen montre dans ce sens une longue série d'efforts. Les premières œuvres ne sont que de beaux échantillons de modèles déjà portés d'autre part à la perfection. Mais brusquement l'artiste trouve sa voie et ses grès font preuve d'une invention aussi neuve qu'heureuse.

Selon des formes très variées, le plus souvent empruntées à la céramique antique, ses vases d'un grès uni, beige ou gris, sont rehaussés de dessins noirs et de rehauts d'or. Beaucoup de motifs avouent leur origine grecque ou étrusque ; mais ils sont assouplis avec une fantaisie sûre et charmante. Ce qui est tout à fait neuf, c'est l'unité que la cuisson crée entre le décor et le fond. Ces plats, ces fioles, ces amphores en prennent une ligne d'ensemble, un style singulier. Malgré toute leur beauté, les scènes ou les bordures des vases grecs restent une peinture sèchement superficielle. Ici l'ornementation fait partie de la matière même de l'objet, elle en a pénétré le grain ; et c'est assez pour qu'elle acquière une raison d'être supérieure et, si l'on peut dire, une sorte de gravité inattendue.

J. S.

�� � NOTES 3^5

LECTURES

Nos arrières neveux s'étonneront du silence que notre époque aura su garder ou faire autour de Suarès ; dans quel désert ardent la grande clameur de cette pathétique voix retentit ! Je sais bien qu'à ce silence Suarès lui-même colla- bore ; sa fierté rebute l'éloge, et la difficulté de parler de lui dignement ; précisément parce qu'il s'est peint partout dans son œuvre, il reste très difficile à peindre ; on ne consent pas à le prendre pour tel qu'il se donne et l'on sent pourtant vaguement qu'à trop vouloir interpréter cette physionomie qu'il accuse, on le trahit. Enfin je ne me dissimule point que ce n'est point vers ce que lui-même estime le plus indispen- sable dans ses écrits qu'irait de préférence ma louange ; car ce qu'il estime surtout c'est cette musique passionnée qui jail- lit du profond de lui-même et où d'abord certains n'entendent que du bruit } oui, cf abord on écoutera de préférence ce qu'il écrit au sujet d' autrui, comme d'abord on écoutait les Provin- ciales. Il semblera qu'il n'est jamais meilleur que lorsqu'il parle d'un objet défini.

Je n'écris point ici un article sur le Voyage du Condottiere ;* je détache seulement de ce livre, afin d'engager à le lire, ces quelques pages sur Stendhal ; ne semble-t-il pas qu'on enten- de pour la première fois parler de Stendhal comme il faut ?

" C'est un homme qu'on se figure toujours dans l'âge mûr, fort pour la vie et déjà usé, non pas vieux, mais se défendant un peu contre la vieillesse. Il a trop d'étoffe pour un homme jeune ; et il n'a jamais eu la gravité silen- cieuse des grands vieillards. Je le vois à quarante-cinq ans, un peu gros, trapu, brun, le visage rouge. Il est tiré à quatre épingles ; mais, par disgrâce, l'une des quatre tou- jours tombe, comme il monte l'escalier de la Scala ; et l'élégant devient un tantet ridicule. Il se donne des airs

^ I vol. édité parla Grande Revue.

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cavaliers, et il est timide. Il fait le libertin, et il n'a de goût que pour les longues amours. Il enseigne qu'on doit prendre les femmes à la dragonne et un regard railleur le met au supplice. Il se moque de la chasteté, et il avoue que ses plus belles passions ont été pour des femmes qu'il n'a pas eues. Il semble ne viser que le fait solide ; et il connaît tous les retards et toutes les tortures de l'imagination. ...Stendhal, c'est le dessin le plus aigu presque sans ombre et sans couleur. Son style est d'acier, de la pointe la plus acérée et la plus fine. Ni images, ni périodes. Ni la lyre, ni l'éloquence. Il est nu comme la ligne. Il me rappelle Lysias et l'orateur attique, si les Athéniens, au lieu de plaider, faisaient l'analyse de l'homme. Pour tout dire, il est Grec. Chaque phrase de Stendhal est pleine de sens, et d'un feu clair, qui fait de la lumière, sans chaleur. Toutes ces phrases ensemble tombent comme des étin- celles : ceux qui ne sont pas sensibles à ce feu d'intelli- gence, diront qu'elles tombent comme la pluie. "

��o

��De Suarès encore, qui, sous la signature d'Yves Scantrel, donne régulièrement dans la Grande Revue des chroniques Sur la Vie souvent des plus belles, je citerai ce passage sur Musset (25 Dec. 1910) :

" Sort unique, lugubre agonie : Musset est mort assez jeune, n'ayant guère que quarante-sept ans : et tout de même, il a survécu de dix-sept ans à son œuvre. On a peur d'y penser ; et pourtant il est vrai qu'à trente ans il a fini d'écrire. De la vingtième à la trentième année, il avait fait tout ce qu'il devait faire. Il n'avait plus qu'i

�� � NOTES 327

s'en aller. On s'émeut d'une telle abondance, suivie d'une telle stérilité. On comprend alors pour quoi l'oeuvre de Musset paraît, tout ensemble, si riche et si vaine, selon qu'on en considère les promesses ou l'échec con- sommé.

Un enfant n'est jamais artiste, non plus qu'une femme. L'art est un dieu qu'il faut servir uniquement, pour le connaître. L'enfant de chœur joue à servir la messe. Le respect ne suffit pas.

L'esprit sauve Musset, et même parfois ses vers, d'une facilité si lamentable. Il a le tour léger, et l'accent pur, qui est de Touraine. D'ailleurs, il est bien moins facile en prose, où, abandonnant la rime et la césure, il varie son rythme. Quand on ne voudra plus le lire, on lira toujours son théâtre, d'un goût charmant. L'invention y est délicieuse. C'est là qu'il est poète. Le théâtre de Musset est le seul de son siècle : il dure par l'imagination et par le style. Il vient de Ronsard et de Watteau. Tout y est jeune, avec la douce méchanceté de la jeunesse et ce charme vert du printemps, qui est la feuillaison du désir. Là seulement, en France, on retrouve la fantaisie, la grâce ailée et le charme de Shakespeare. L'amour y passe, et son ombre est partout, cette ombre double au soleil et à la lune, faite de tendresse un peu folle et de rieuse mélancolie. "

��Francis Jammes vient de publier dans le Mercure du 16 Dec. une longue pièce de vers : Les Georgiques chrétiennes. Sous une forme ultra classique et d'apparence des plus rigides, il a su garder à son vers toute son originalité et la fluidité la plus grande. Il me parait que Jammes n'a jamais rien écrit de

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meilleur, et même n'avait pas encore atteint, sans doute, une si noble, et grave, et simple beauté :

" Bientôt l'aube éleva son épaisse fumée

Comme d'un feu des champs que masque encor la haie.

Avec une dernière étoile de vermeil L'aurore qui riait rallumait le soleil.

Et l'angélus alors couronnant le nocturne Laissa les pleurs de Dieu déborder de son urne.

Cependant au-dessus de la nuit et du jour Un mystère naissait que débordait l'amour.

Ce n'était pas assez sous le ciel comme une arche Que le maison fût large autour du patriarche.

Près des anges gardiens ce n'était pas assez Que deux êtres si beaux se fussent fiancés

Que la nuit ait été l'hymne de la journée Ce n'était pas assez pour la bonté innée.

Honneur sans nom rendu au froment le matin, Le Fils de Dieu prenait l'apparence du pain."

A. G.

��REVUES.

Il y a un an qu'est mort Charles- Louis Philippe. A l'occasion de cet anniversaire, Mme Marguerite Audoux écrit dans le Travail un article de souvenirs :

" C'est au restaurant que je vis Charles-Louis Philippe pour la première fois. Quand il se fut assis presque en face de moi,

�� � NOTES 329

il lissa du bout des doigts le dessous de sa moustache tout en faisant un mouvement des lèvres pour dégager sa bouche, et quand il eut remis son binocle bien d'aplomb, il regarda l'un après l'autre tous ceux qui occupaient la table.

Je regardais très peu son visage ce jour-là, mais je ne pus m'empêcher de regarder ses mains. Il s'en aperçut très vite, et je vis qu'il en ressentait de la gêne. Il lui arriva même de les tenir cachées un moment sous la table. C'est que ses mains avaient une forme si parfaite qu'il était difficile de ne pas les remarquer...

Il aimait à se promener par les rues avec des amis. Il mar- chait près d'eux à petits pas, mais comme ses amis étaient tous plus grands que lui, cela le forçait à leur parler avec un mouvement de tête en haut qui montrait ses yeux bruns très attentifs et toute la douceur de sa physionomie, et quand il écoutait la tête levée ainsi, avec son nez court aux narines très ouvertes, il semblait sentir les paroles qu'on lui disait avant de les entendre...

Il passait souvent ses dimanches aux environs de Paris avec plusieurs amis. Il ne pouvait pas souffrir les grandes propriétés entourées de hauts murs. Il s'emportait contre l'égoïsme de la plupart des riches qui empêchent les passants d'admirer de beaux arbres dont eux-mêmes ne se soucient pas. Il disait : " Si seulement ces gens-là avaient la bonne idée de mettre des grilles à la place des murs, on penserait qu'ils veulent partager un peu avec nous".

Et quand il haussait sa canne jusqu'au faîte du mur, il avait l'air de vouloir mesurer la propriété pour en donner à chacun une petite part..."

��L'Effort ouvre une enquête sur la situation faite à la culture française à l'étranger. Il faudrait citer d'un bout à l'autre rémouvant article qu'a écrit M.Jean Richard en guise d'intro- duction. En voici quelques passages essentiels :

�� � " Cet Impérialisme, dont nous ne désirons plus l’appareil de violence oppressive, nous a transmis un héritage moral dont nous nous refusons à rien laisser périr. Certes, nous ne songeons plus à réclamer le retour dans nos frontières de la République Cisalpine, des "Bouches du Tibre " ou de celles de Cattaro, non plus que de la Westphalie, de Burgos et de Rotterdam. Nous ne souhaitons pas faire rouler nos caissons sous les tilleuls berlinois. Mais il nous est impossible d’oublier qu’à Burgos, à Bruxelles, à Milan et à Berlin, il s’y rencontre une sorte de Francia irredenia, qui est la pensée française à l’étranger...

Nous avons fait assez longtemps assez de bruit par le monde pour que nos réformateurs soient accoutumés à ce que l’univers prête attention à ce qui se pratique chez nous. Je suis sûr que plus d’un serait bien déçu s’il savait que Copenhague, Buda-Pesth ou Rome ignorent délibérément nos tempêtes et dénoncent notre décadence irrémédiable...

Personne ne doit ignorer que cette enquête dans notre Empire cultural est lourde des conclusions les plus révolutionnaires. S’il en doit résulter la conviction que la France n’est plus écoutée, ni même entendue, c’est sans doute à ceux qui parlent le français en notre nom qu’il appartiendra d’en demander compte...

Ce n’est pas dire que l’étranger soit un juge infaillible. Mais, en somme, il s’est créé par le monde une république des esprits aussi internationale que les valeurs de bourse et les bulles pontificales. Et les jugements qu’elle porte ne sauraient plus être frappés de suspicion...

Il s’en suit que notre production est désormais soumise à une comparaison incessante. Et que si les hommes qui lisent trouvent ailleurs la nourriture que demande leur vie intérieure, c’est à cet ailleurs qu’ils iront, sans une hésitation, — sinon sans un regret.

Voilà pourquoi il nous importe de savoir avec précision si, oui ou non, l’étranger a condamné notre culture et nous oublie. Car la réponse à cette question comporte des sanctions décisives. Voilà pourquoi elle doit s’entourer de précauNOTES 33 ï

tions critiques. Mais en même temps l'enquête doit être conduite avec une impartialité — je devrais dire : une dureté — absolue... "

Le questionnaire est établi avec une rigueur minutieuse qui rend pour ainsi dire impossibles les réponses vagues et inuti- les. Par exemple :

" i") Quels sont les ouvrages de littérature française con- temporaine que renferment les bibliothèques publiques (parti- culièrement la bibliothèque universitaire) de la ville où vous résidez?

Par ouvrages de littérature française contemporaine, j'entends ceux des écrivains postérieurs au naturalisme, postérieurs à Zola, Daudet, Maupassant, et tels que, d'une part : Anatole France, Paul Bourget, Paul Hervieu, J.-H. Rosny, Marcel Prévost, René Bazin, et autres, qui perpétuent le passé, — de l'autre, Romain Rolland, Octave Mirbeau, Jules Renard, Charles-Louis Philippe, André Suarès, André Gide, Rémy de Gourmont, Maurice Barrés et autres, qui caractérisent certains aspects de la pensée vivante chez nous, — sans même omettre des isolés non négligeables comme René Bojiesve.

Et quelle est, proportionnellement, la fréquence de la demande qui en est faite par les lecteurs.

2°) Quels sont les poètes contemporains que possèdent, dans les mêmes conditions, les mêmes bibliothèques.

Par poètes contemporains, j'entends les poètes depuis et y compris Baudelaire, jusques et y compris Jules Romains, en allant de Verlaine à Verhaeren.

Etc. "

Tous ceux qui habitent l'étranger peuvent apporter à cette enquête de précieux documents. Qu'ils demandent le n" 13 de l'Effort, 2 rue Saint- Jacques à Poitiers. Mais que l'enquêteur prenne garde de ne point conclure prématurément. La vraie culture est chose celée. Combien un Allemand pourrait-il lan- cer de circulaires avant d'atteindre un Français qui ait lu Claudel ou Péguy. Devra-t-il en conclure que le rôle de tels écrivains est nul ?

�� � 33^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

�� ��LA REVUE SCANDINAVE.

Le nombre croissant des conférenciers envoyés par l'Alliance Française en Scandinavie, des " lecteurs " français attachés aux Universités Scandinaves, multiplièrent depuis quelques années les rapports entre la France d'une part, le Danemark, la Suède et la Norvège d'autre part. Plus récemment, la création à Paris d'une bibliothèque Scandinave, celle d'une chaire de langue et de littérature Scandinave à la Sorbonne, préparèrent un mouvement dont l'apparition de La Revue Scandinave, entièrement rédigée en langue française, marque l'importance.

La direction de ce nouveau périodique que se partagent des représentants du Danemark, de l'Islande, de la Finlande, de la Suède et de la Norvège, fixe en ces termes son programme :

La Revue sera non seulement Scandinave, elle sera franco- Scandinave, en ce sens qu'elle travaillera, d'une part à faire connaître en France les œuvres Scandinaves, d'autre part à apprendre aux Scandinaves à mieux connaître et à mieux apprécier la France, la culture française... Elle ne se lassera pas de dissiper les erreurs plus ou moins volontaires tendant à représenter la France d'aujourd'hui sous les espèces d' " une nation qui meurt ". Elle saura démontrer à ses lecteurs Scandi- naves qu'il y a une science ailleurs qu'en Allemagne, qu'il y a des penseurs ailleurs qu'à léna, que ce n'est pas seulement pour ses beaux-arts et ses belles lettres que la France mérite d'être étudiée... Sans vouloir être un organe de polémique proprement dit, la Revue — tout comme elle combattra sans relâche la russification de la Finlande — tiendra à lutter contre la prussification, non seulement du Sônderjylland, mais de la Scandinavie entière. "

Ce cri d'alarme devant la culture germanique qui avance et fait reculer la culture française, tous les rédacteurs ou corres- pondants de la Revue Scandinave le poussent avec angoisse.

�� � NOTES 333

" En Norvège, qui me préoccupe ici en premier lieu, mais sans doute aussi dans les autres pays Scandinaves — dit M. Edv. Bull, de l'Université de Christiania — les sciences, la littérature, les arts français, présentés sans pédanterie ni hypocrisie, formeront le contrepoids nécessaire de l'influence encombrante non seulement de la " prussification " mais aussi de l'anglomanie. C'est la liberté, la clarté, la logique de l'esprit français qu'il nous faut. "

Et quand M. Georg Brandes écrit : " Nous avons pu, pendant quelque temps, et uniquement sous le rapport artistique, nous, si petits, surpasser les Allemands par une certaine finesse de culture; mais c'est une finesse qui s'épaissit tous les jours;" il est impossible de ne point surprendre là un accent de mé- lancolie, de désenchantement, chez l'homme éminent qui, durant une longue carrière, servit de toutes ses forces, de toute son autorité la culture française en Scandinavie, et, qui en fut, en somme, si peu récompensé.

Au sommaire du premier numéro de la Revue Scandinave, Le Bal Masqué de Verner von Heidenstam, Cinq ans d'histoire finlandaise de Werner Sôderhjem ; et des articles de Jean Lenofïier, Maurice de Casanove, Axel Garde et Paul Verrier.

��Le Gaulois publie les deux lettres suivantes. La première fut écrite en février dernier par un étudiant russe, à Tolstoï :

" Pourquoi vous, notre modèle et notre maître, n'avez- vous pas fait abnégation de vous-même ? Pourquoi n'avez-vous pas accompli la chose définitive, principale ?

Au nom de Dieu, Usez-moi jusqu'au bout.

Pourquoi n'avez-vous pas modelé en chair et en os vos grandes idées ? Vous pouvez ne pas me répondre, mais écoutez la voix de mon cœur. Ce coeur, voici ce qu'il vous dit : Cher, bon Liov Nicolaévitch, je suis en ce moment devant le Christ ; je le sens, je le connais auprès de moi. Ce n'est peut-être pas moi, c'est lui qui vous parle par mes lèvres :

Renoncez à votre titre de comte ; partagez votre fortune

�� � 334 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

entre vos parents et les pauvres ; restez sans un kopek ; allez de ville en ville comme un mendiant ; renoncez-vous vous- même. Je suis profondément convaincu qu'il naîtra encore alors des hommes bons, sincères ; qu'alors la religion renaîtra ; qu'on cherchera l'idéal ; qu'on y aspirera et, qu'à notre vie, aride et froide, succédera une période de néo-christianisme, Je sais que faire cela vous est difficile, que vous êtes déjà très âgé, mais je ne veux pas croire que dans vos tribulations (si vous accomplissiez ce que je vous implore de faire), les gens vous abandonneront. Ils vous adoreront et croiront qu'après le Christ, homme-Dieu, vous êtes sur la terre le premier homme véritable. "

La réponse de Tolstoï fut la suivante :

" lassnaïa-Poliana, 14/30 février 1910.

" Votre lettre m'a profondément ému. Ce que vous me conseillez de faire a toujours été ma plus chère idée, mais je n'ai pas encore pu la réaliser. Il y a à cela beaucoup de raisons (mais nullement celle que je me sois ménagé moi- même) ; la principale est par contre, qu'il ne faut jamais faire un acte pareil pour influencer autrui. Cela d'abord n'est pas en notre pouvoir et cela ne doit pas être notre motif déter- minant. On peut et on doit le faire quand cela devient indis- pensable pour la satisfaction intérieure de notre esprit ; quand il devient moralement aussi impossible de rester dans la situation où l'on est, qu'il est impossible de ne pas tousser quand la respiration vous manque. Je suis proche de cet état-là et je le sens chaque jour davantage.

Pour ce que vous me conseillez de faire, c'est-à-dire de renoncer à mon état social, à ma fortune pour la donner à ceux qui sont en droit d'y compter après ma mort, cela est déjà fait depuis plus de vingt-cinq ans. Mais le fait qu'au milieu de la pauvreté qui m'entoure, je vis en famille avec ma femme et ma fille dans d'horribles, de honteuses conditions de luxe, ce fait me tourmente sans cesse plus et plus, et il n'est pas de jour où je ne pense à l'exécution de ce que vous me conseillez.

�� � NOTES 335

Je vous remercie extrêmement de votre lettre ; je ne communiquerai la mienne qu'à une seule personne, vous ; de votre côté, je vous prie, ne la montrez à personne,"

L. Tolstoï.

��e • o

��La Contemporary Review donne un article fort documenté, de Mme Georgette Leblanc-Maeterlinck, sur les méthodes de travail de M. Maurice Maeterlinck,

��o o

��La Renaissance Contemporaine, qui est un périodique toufifu, publie en ce moment une pièce inédite, en 3 actes et en vers, de M. Paul Yerola : Zara-Thustra... Au premier acte, Zara- Thustra dit à Tourbératorsch :

Oui ! nous comprenons que tu nous sommes, Nous que tu voudrais voir trembler devant des hommes, D'affronter sans trembler la colère de Dieu... Et Tourbératorsch répond à Zara-Thustra : Dieu ? Mais tâche de V entendre et le comprendre mieux ! S'il lui plut de doter, dans son œuvre divine, Les hommes de jarrets, les plantes de racines, Est-ce donc, en dépit de vos secrets instincts. Pour que l'homme et la plante aient le même destin, Pour que l'homme, quand tout annonce sa ruine. Attende comme s'il vivait par des racines f La renaissance tragique est en marche....

��o o

��Dorénavant M. Louis Thomas ajoute à son activité littéraire, déjà considérable, la direction d"une gazette hebdomadaire, le Samedi, suivi de la Mode Masculine, journal des dandys. Nous allons avoir ainsi une sorte de nouveau Cri de Paris, plus jeune, plus amusant, plus averti de littérature. Mais

�� � 2^6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pourquoi y cite-t-on Henri Ghéon dans la liste des hommes glabres, alors qu'il porte barbe et moustache ?

��Nous avons encore reçu pour le buste de Charles- Louis Philippe :

Anonyme 5 fr.

Antoine Bibesco 22 fr.

P. Cantelaube S fr.

��Le Gérant : Anijrk Rdyters.

��Thk St. Catherine Press Ltd. (Ed. Verbeke & Co.), Bruges, Belgique.

�� � 337

��LETTRES DE JEUNESSE

DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE

A HENRI VANDEPUTTE

(Troisième série) ^

D'accord avec M. Henri Vandeputte, la Nouvelle Revue Française a cru devoir supprimer de cette série de lettres, ainsi qu'elle avait fait des séries précédentes, tous les passages concernant la vie privée ou la personne des écrivains contemporains dont parle Philippe ^ ; elle a laissé les jugements ayant trait à des œuvres ou à la vie publique.

N. D. L. R.

XXXIV

i8 décembre 1897

J'ai reçu ce matin un portrait de mon père à 39 ans, alors qu'il était plus fort et plus vivant qu'aujourd'hui ; je revois bien ce moment de son

'V. Les N"^ du i" Novembre et du i" Décembre 1910.

  • A de rares exceptions près, où les jugements portés éclairaient

extraordinairement le caractère de Philippe, mais où les noms pro- pres, qui du reste importaient peu, ont été remplacés par de* initiales de fantaisie.

�� � 338 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

existence, quand ses cheveux n'étaient pas gris ni ses épaules pesantes. Je voudrais que tu le visses. J'ai aussi un portrait de maman où elle a ses bons sourires et ses bons yeux brillants de vieille maman, et je l'aime. Quand tu viendras, je te montrerai ces choses, et je voudrais bien que tu comprennes leur vie de maintenant où ils se rendent heureux parce que ma sœur et moi nous sommes casés, et parce que leur petite bourse leur permettrait de vivre sans trop rien faire. Mon père travaille encore parce qu'il en a pris l'habi- tude, mais il cause souvent avec les voisines, il les fait rire, il est très drôle, il s'amuse comme un enfant avec les petits du cordonnier d'en face, il leur chante des chansons, il leur fait des niches, et c'est délicieux ! Maman, le soir, prend son bonnet gaufré qui a un ruban noir et coud auprès de la fenêtre, regarde dans la rue, cause, pense à nous, s'émeut, plisse ses lèvres de bonne femme attendrie. Il faudra que tu viennes là un jour. Tu verras mon père faire les sabots, et je t'affirme que c'est intéressant et gentil ; tu verras maman coudre tranquillement. Devant chez nous il y a une brouette, — ne ris pas, elle est très belle ! — C'est là que nous nous asseyons chaque soir ; nous nous y asseoirons, nous regarderons une girouette et des cheminées que j'aime, de vieilles maisons coiffées de travers ; les jeunes filles de mon quartier, et elles sont nombreuses et jolies.

�� � remonteront de leur travail et tu verras qu’elles ont l’air simples et douces et que leur âme ressemble aux belles romances.

XXXV

11 janvier 1898

Mon ami bien aimé, tu as dû t’étonner de ce que je ne t’écrivais pas. Il y a eu beaucoup de motifs : d’abord tous mes chagrins aux environs du jour de l’an où j’étais seul comme un abandonné ; puis j’ai été malade. Cette glande qui m’avait fait souffrir en septembre dernier est revenue, s’est mise à suppurer, m’a fait souffrir, j’ai dû voir un médecin qui m’a fait mettre un emplâtre, et boire de l’iodure de potassium. Oh ! cet iodure de potassium qui me rend idiot ! Je ne peux plus penser, j’ai mal aux reins, je dors, le nez me pisse, les yeux me pleurent, j’ai dans la bouche un goût de cuivre. C’est à crever. Je ne sais pas comment je t’écris.

La visite de X… a été plus terrible encore que tous les iodures du monde. Quelle idée a eue A. de m’envoyer ce crétin ^ Fâche-le sérieusement de ma part. Je ne veux plus revoir cet individu. J’avais l’intention de te raconter des choses drôles de sa naïveté qui est de la niaiserie, de te citer de ses mots délicieux d’imbécile. J’en parlerai dans mes mémoires. Mais je suis trop indigné contre lui. Je l’ai subi plus d’une heure ce soir, avant de t’écrire cette lettre, et il m’a tant rasé que je mp suis demandé si je n’allais pas avoir une crise de nerfs ou si, furieux, je n’allais pas lui jeter ma lampe à la tête. Et dire que je l’ai eu sur le dos pendant 5 jours, nom de Dieu ! Il est plein de cette mauvaise foi dans les discussions et de cette suffisance d’esprit qu’on ne rencontre que chez les prêtres. Il a des inintelligences de gâteux, des parti-pris d’idiot. C’est certainement l’homme de lettres le plus désagréable qu’il m’ait jamais été donné de voir. Il te dira sans doute que je suis un garçon charmant. J’te crois ! je le laissais causer tout le temps. Il me tutoie déjà, mais s’il savait comme lui, sa bande, et ses idées, je les hais ! Il m’a enlevé d’un coup toutes les intentions qui auraient pu me prendre de me faire catholique. Je ne sais plus quoi dire, tellement je suis furieux. Je lui ai remis l'Idiot pour qu’il te le donne, mais je souhaite qu’il ne te rase pas autant qu’il m’a rasé.

XXXVI

18 janvier 1898

Mon ami bien aimé, il est bien triste que je ne t’aie pas écrit plus tôt. J’ai reçu de toi trois lettres LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE 34I

très belles et qui m'ont attendri. Je t'assure que ta lettre de bonne année m'a donné de la joie, j'aurais voulu tout de suite y répondre, mais j'étais trop triste. Ces jours de l'an que l'on passe seul contiennent de grandes amertumes. Je pensais à tous ceux que j'aurais dû voir, et je me sentais loin d'eux comme un abandonné. Des gens devaient venir me voir, j'attendais des paquets. Les gens ne sont pas venus et les paquets se sont perdus au chemin de fer. Et puis j'étais malade. Cette glande m'a beaucoup fait souffrir. Tu ne peux pas savoir quelle besogne dure c'était, que de mettre mes souliers. Je l'ai soignée, mais cet iodure de potassium m'affaiblit, me navre. Je ne sais pas si je suis guéri. J'ai souffert encore hier et aujourd'hui, ça a l'air de décroître, mais je ne sais pas si cette décroissance signifie la guérison ou si ces nouvelles douleurs signifient une aggra- vation du mal. Dans ce dernier cas, il faudrait qu'on me donne des coups de bistouri et que je garde le lit plusieurs jours, et je serais encore tout seul. Il est pénible que je sois à te raconter mon mal, alors que je voudrais te dire des paroles heureuses qui te fassent du bien. J'ai beaucoup pensé à toi, à travers mon abrutissement, et je t'aimais bien fort...

Je ne voudrais pas me plaindre et t'attrister plus longtemps. Tu me reproches de ne pas assez

�� � 342 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

te parler de ma vie; c'est parce qu'elle est toujours pareille. Je vais au même bureau, aux mêmes heures, je regarde par la même fenêtre, je fais la même besogne, je rentre, je fume, je travaille, je m'ennuie, je lis, je dors. Voilà tout. Il ne m'arrive rien. Je voudrais avoir une aventure. Vraiment ces temps derniers, j'ai souffert d'être seul. Je vois très souvent des camarades, mais ils ne sont pas assez près de mon cœur pour que ma vie soit heureuse. Je passe quelques bons moments, mais c'est peut-être parce que je ne suis pas difficile en fait de bons moments. Pourtant, il y a un pauvre homme, qui est souffrant, qui est marié à vingt- sept ans et que j'aime pour la pureté de sa vie et la belle clarté de son âme. Je t'en parlerai quelque jour, il deviendra mon ami je crois, il est très fin, peut-être écrira-t-il de belles choses, j'en aurais un grand plaisir.

Je lis du Balzac, et du Michelet qui parle de Luther. J'aime Luther comme un Dieu, je vou- drais le connaître, c'est une âme populaire et forte, un beau forgeron trivial parfois, mais simple, et il enseignait l'amour et la bonté.

�� � LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE 343

XXXVII

CériUy (Allier)

lo février 1898

Mon bon vieux, je ne m'explique pas vraiment que tu ne m'aies pas écrit encore. Il faut que tu sois malade ou que tu aies un motif de colère contre moi, sinon je ne comprends pas. Voici deux mots que je t'adresse, le premier pour te demander des renseignements au sujet des photographies que tu m'avais demandées et le second pour t'annoncer qu'étant malade je partais chez moi pour longtemps. Même silence dans les deux cas. Qu'est-ce que ça signifie ? Il est bien évident que tu n'auras pas l'intention de moins m'écrire au moment oia je suis à plaindre et où j'ai tant besoin de ta tendresse.

Voici ma situation : Je suis atteint d'une adénite scrofuleuse. Il y avait mardi dernier 8 jours on m'a fait une incision, à l'hôpital St-Louis, et on m'a expédié chez moi pour que j'y respire un air pur et pour que j'y boive de l'huile de foie de morue (je dois arriver à en prendre 9 cuillerées par jour.) Comme conséquence de cette incision, j'ai une plaie au-dessus de l'aine, qui suppure et qui, si elle ne me fait pas souiïrir, m'oblige à gar- der une immobilité absolue. Le jour je ne quitte pas mon fauteuil, où d'ailleurs ma position n'est

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pas commode et ne me permet pas d'écrire longue- ment. On m'a fait jusqu'ici des pansements tous les jours, {on c'est le médecin) et ce matin on a mis là-dedans un tuyau de caoutchouc qui, sous le nom de drain doit aider à la suppuration.

Je te quitte. Il fait beau. Les lettres mettent deux jours pour aller d'ici à Bruxelles. Si lundi je n'avais pas ta réponse, j'en souffrirais beaucoup.

Je suis ici au moins pour un mois. Je t'aime bien, mais je t'assure que je me prends à moins t'aimer depuis ton silence. Si tu as des colères contre moi, il faut absolument que tu me le dises. Je t'envoie 6 fr. 25. Je ne puis pas acheter tes photos. Ecris. Je crois que le bonhomme s'appelle Giraudon, il demeure rue Bonaparte. Si c'est à cause de mon retard à t'envoyer les photos ou à te renvoyer l'argent, dis-le moi. Je ne pouvais pas marcher, donc pas faire cette course. J'atten- dais de pouvoir marcher, et je ne te renvoyais pas l'argent.

Je finis, mon bon ami, je pense à toi bien tendrement. Il ne faut pas rester si longtemps sans m'écrire, ça me fait du mal et ça refroidit notre amitié. Songe que je t'aime de tout mon cœur.

Louis

�� � LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE 345

XXXVIII

Cérilly (Allier)

17 février 1898

Pour mon compte, malgré que je sois malade, je ne me plains pas trop du présent. Je vais mieux. La suppuration s'atténue, et il paraît que tout s'est passé pour le mieux et que je suis assez chançard. Une des bizarreries de ma maladie c'est que je n'ai jamais souffert. Même lorsqu'on m'injectait des antiseptiques je ne souffrais pas. De sorte que j'ai pu rester des temps et des temps dans mon fauteuil sans m'ennuyer. Je ne marche pas encore, mais j'espère marcher la semaine pro- chaine, et alors je ferai de grandes courses dans la campagne et dans la forêt, et c'est nécessaire car il faut que je me reforme un sang neuf (ordre du médecin) avant de m'en aller. 9 cuillerées d'huile de foie de morue m'y aident chaque jour, mais le plein air sera un remède bien plus charmant. Aujourd'hui il fait beau et ma petite chambre donne sur la grande pelouse d'un jardin où l'herbe verte et jaune est adorable. En venant de Paris les moindres choses de la campagne font rêver. Le moindre petit arbre, le plus léger chant d'oiseau ont de grands attraits. Mais ce qui m'a le plus ému, c'a été de voir les poules dans la rue : c'est

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un spectacle champêtre, tout simple, et qui a la couleur et la forme de mon âme. Ces poules tran- quilles qui se promènent tout le jour, tu compren- dras qu'on les aime.

Je travaille et je lis. J'ai enfin terminé mon histoire de Marie. Je vais la recopier et je te l'enverrai pour que tu me donnes ton avis. Je lis. J'ai lu " le Rouge et le Noir " de Stendhal, et je ne l'aime pas beaucoup. J'en suis à me demander ce que peuvent signifier ces analyses pour le plaisir, ça me rappelle certaines choses de Barrés que je déteste. Je lis du Ronsard qui est exquis, du Rabelais assez souvent fatigant, et du Jean- Paul Richter (Titan) qui est parfois admirable et d'autres fois embêtant comme un Allemand par ses grosses plaisanteries. J'ai relu aussi les deux derniers livres des Confessions. Je pense que tu aimes Jean-Jacques autant que moi, et que tu crois qu'il était naturellement bon. Ses phrases longues, incorrectes, ont la forme même de son cerveau et sont mélancoliques comme le vieux temps.

��XXXIX

24 mars 1898

Je te prie, mon ami bien-aimé, de ne pas être

�� � LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE 347

inquiet au sujet de ma santé. Certes, j'ai bien des précautions à prendre. 11 faut que je mène une vie régulière, que je ne boive ni ne fume guère, mais tu vois par cette prospérité matérielle que je t'ai indiquée qu'il ne faut pas être inquiet. Mais sois bien sûr si un jour où l'autre j'étais malade je ne te le laisserais pas ignorer, et il faudrait que tu fasses de même. Je vais te quitter. En finissant les lettres que je t'écris, mon âme devient plus grave et voudrait s'exprimer avec une tendresse sérieuse et profonde. Je suis ému, non par crise, mais d'une grande émotion qui vient du fond de moi-même. Je voudrais chaque fois trouver des phrases qui diraient toute ma tendresse et qui te feraient comprendre que c'est tout le meilleur de moi-même que je t'adresse. Tu es excessivement bon, et tu m'as causé les plus grands plaisirs que j'aurais en ce monde. Ecris-moi bien vite et songe que je t'aime.

Louis

XL

I mai 1898

J'ai beaucoup souffert aussi, ces temps derniers, et il me semble que cette souffrance s'accroît chaque jour. La cause est contraire à la cause de ta peine. Tu souffres parce que tu es aimé, et je

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souiFre parce que je ne le suis pas. Cette solitude de Paris est épouvantable. A la campagne on peut aimer des arbres, des horizons, des animaux pour combler son besoin d'amour. Mais à Paris, c'est bien difficile. J'ai pourtant de l'affection pour quatre platanes du quai de l'Hôtel-de- Ville, mais il y a Paris tout autour qui m'empêche d'être à eux, de les toucher, d'aller dans leurs branches. Il y avait aussi les quais de l'Ile Saint-Louis, mais pendant l'été on recouvre la Seine d' " écoles de natation " et je ne puis voir la belle courbe de l'eau et les mouvements précis des bateaux. C'est bien pénible, je t'assure. Surtout, il me faudrait le soir une femme qui m'aime un peu et que je pourrais caresser, mais je suis chaque jour plus seul. Le plus terrible, c'est que toutes les joies que je tirais de moi-même s'évanouissent l'une après l'autre. Autrefois j'étais heureux de penser à l'avenir, de me promener sur tels quais, de lire telle chose, et aujourd'hui cela ne me suffit plus. Ces plaisirs sont épuisés. Il me faudrait une famille : une femme, un enfant. J'aurai bientôt vingt-quatre ans : c'est le moment de songer à ces bonheurs. Si je gagnais assez, je me marierais. Il y a des moments où la vue d'une jeune femme au bras d'un homme me fait du mal comme un coup de couteau. Mon énergie est partie. Je ne puis plus rester seul. Depuis mon retour à Paris je n'ai rien fait, pas même lu. Ma seule consolation est

�� � LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE 349

venue de Michclet, lorsque je lisais son volume sur les Valois. Coligny est un admirable héros, austère, pur, bon, souffrant comme un Christ. Il y a des actions de sa vie qui font pleurer, et sa mort est la plus belle de toutes les morts. J'aime aussi Calvin et je pense à ces " délicieuses douleurs" qu'il avait : tous les prisonniers protestants, la veille de leur martyre, lui écrivaient une lettre pour le remercier de leur avoir fait connaître le vrai Dieu.

��XLI

15 mai 1898

Je suis bien malheureux. Les souffrances dont je te parlais dans ma dernière lettre s'accentuent chaque jour et je ne sais pas où elles vont me mener. Il y a des moments oii je sacrifierais ma vie comme une guenille. Parfois je veux trouver ma solitude belle, me dire que la femme est mau- vaise, que l'amour est un sentiment inférieur; je ne peux pas m'en persuader. Je sens trop bien le contraire. Il me semble maintenant que les femmes sont des bijoux étonnants que peuvent seuls s'offrir les gens très riches. Je les regarde sans les envier, comme je regarderais une couronne de roi. Je n'ose même plus penser que l'une d'elles

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pourrait m'aimer. Et pourtant, au fond de mon cœur, de grandes souffrances me déchirent. Tu ne peux pas deviner les déchirements que je sens lorsque je vois passer et fuir certaines femmes qui me plairaient, — le résultat actuel de cet état d'esprit est une haine atroce de la femme. En particulier, en bloc, je les déteste. Quand je lis dans les journaux le récit d'un accident arrivé à une femme, j'entends une voix qui dit : Tant mieux ! Il est bien certain que je ne m'intéresse- rais à aucune douleur féminine, et que si je m'en occupais ce serait plutôt pour l'accroître que pour la soulager. Je me dis souvent que si jamais je possède une femme je lui ferai souffrir de grandes douleurs pour me venger de ce que les femmes m'ont fait souffrir. J'embrasserais un homme qui bat sa maîtresse. Je tuerais une femme qui trompe son amant. Sais-tu qu'à Milan lorsque l'armée est entrée, les belles dames criaient aux soldats du haut de leurs balcons : Tirez fort ! Visez juste ! et qu'elles leur portaient des rafraîchissements et des cigares. S'il y avait un bouleversement dans Paris je ferais fusiller toutes les femmes du

monde que je prendrais

Comme j'admire un employé de mon bureau qui a de grands succès et qui traite les femmes à coups de bâton ! — Mais, parlons d'autre chose. J'ai reçu les Images de Dieu de Toisoul. C'est un petit livre divin et fondant comme les bonbons

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que l'on mange en cachette. A travers toutes les réminiscences, il y a une personnalité légère, fine, fuyante, comme un petit nuage que l'on voit à travers les feuilles. J'aime beaucoup cela. Au dernier Comme il nous plaira^ ce sonnet r Amante du monde est en satin.

Et combien peu j'aime Chair à^ Montfort ! C'est prétentieux. C'est engoncé dans un col de chemise trop haut. Ça porte des grands cheveux, un grand manteau, ça se tient raide. C'est prétentieux comme un élève de l'Ecole des Beaux-Arts qui vient d'être le premier en composition. Il n'y a pas un senti- ment vrai. A-t-on idée, du reste, d'un monsieur qui a d'abord une théorie de l'amour et qui fait une bluette pour illustrer cette théorie } Les livres, on ne les porte pas dans son cerveau, froide- ment, comme fait Montfort, on les porte dans ses sens, on les écrit avec enthousiasme, et s'il y a une philosophie qui s'en dégage, elle s'en dégage après coup.

��XLII

31 mai 1898

Mon ami bien aimé, je suis infiniment ému de la maladie de ton père. Il faut, comme tu le dis, agir avec beaucoup de douceur et surtout beaucoup

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de circonspection dans tes menaces de départ. Songe aux conséquences qu'elles pourraient avoir, et tu en concluras peut-être qu'il vaut mieux que tu souffres.

Je te remercie beaucoup de toutes ces bonnes paroles que tu m'as envoyées au sujet de mes malheurs. Je t'assure qu'elles m'ont fait du bien parce qu'elles étaient pleines de beaux sentiments et qu'elles me montraient toute la noblesse de ta tendresse. Mais tu comprends bien qu'il m'importe peu qu'il y ait au monde une femme capable de m'aimer si je ne dois jamais la connaître.

Pour le moment, il semble que la période aiguë soit terminée. Voici quelques moments de calme où je goûte un plaisir divin à l'étude. Il y a des soirées douces où je m'emballe, où j'écris, où je lis, pendant que la vie me semble calme et douce. Mais je crois qu'il y a à cela une raison physique des plus banales : c'est qu'il fait mauvais temps. Que le soleil revienne chauffer la sève d'? prin- temps, et ma douleur remontera. Mais il faut que je te fasse des reproches sérieux. Tu as l'air de croire que si tu me parles de ton amour, j'en doive souffi-ir. Tu me demandes pardon de te laisser entraîner sur cette pente. Allons, mon vieux, il faut que tu te dises bien que je ne peux pas souffrir d'un de tes bonheurs, et que je ne suis pas tellement malade de solitude et de silence que ta joie puisse me fatiguer. Raconte-moi au

�� � LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE ^53

contraire tout le bien et tout le mal qui pourront t'arriver, et j'y participerai.

— Tu vas recevoir demain V Enclos où il y a un compte rendu des Poèmes confiants. Tu comprends bien que je n'ai pas pu m'étendre comme je l'aurais voulu. D'ailleurs il serait bien singulier que je n'aie pas d'ici quelque temps l'occasion de revenir sur tes livres.

Figure-toi qu'hier, un ami me demandait : Pourquoi ne demandez-vous pas à Henri Vande- putte des vers pour YEnclos } Je n'ai pas su quoi lui répondre. C'est extraordinaire : l'idée ne m'en était jamais venue. Explique cela si tu peux. Il est vrai que nous avons tant de choses à nous dire que ces choses-là, d'un intérêt secondaire, nous échappent. D'ailleurs, dans notre vie litté- raire, ce qui nous intéresse, c'est d'écrire et non pas de publier. En tout cas, puisque j'ai l'occasion d'en parler, envoie-moi donc quelque chose (vers ou prose).

J'ai relu Cha'tr^ après ce que tu m'en avais dit. Je l'ai relu sans parti pris, sauf peut-être que j'avais l'intention de le trouver beau. Je n'ai pas changé d'avis. C'est dogmatique. C'est froid comme les gestes exagérés des acteurs.

Reçu le livre de Jammes où il y a des choses à baiser : Vieille marine. On m'éreinte dans le Musée des FamilleSy et des vers d'amour, et des vers des- criptifs. Oh ! Les six petits cochons ! Et La mort du

2

�� � 354 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

-poète ! c'est beau : ça n'est pas de la vie, c'est du rêve. Ça nous émeut parce que ça réveille en nous de vieux songes endormis, et nous pleurons parce que la vie a tué tous nos rêves.

Reçu aussi le livre d'Albert. Je ne l'ai pas fini, mais il me semble déjà que je ne l'aime pas. Et toi }

J'aurais bien répondu à cet Hommage à Zola^ mais j'ai reçu ta note le 2 ou 3 mai, et je n'ai pas eu le temps avant le 5. Peu importe. Ma réponse aurait été comme les vôtres. Il est évident que Zola a fait le plus bel acte de sa vie. Il est plus évident encore qu'Esterhazy est coupable.

— Je vais commencer, ce soir sans doute, mon nouveau livre. Ce sera l'histoire de maman. On y verra d'abord mon pays et ma maison et on m'y verra tout petit, alors que maman me faisait téter, m'apprenait à sourire, à marcher, à parler, en un mot: alors qu'elle m'apprenait à faire les premières actions de la vie. On verra lorsque j'étais malade et que maman, désespérée, employait tous les moyens pour me sauver. Elle me fait prier avant qu'on m'opère, pour que Dieu me protège, elle me promet des petites choses pour après, si je n'ai pas trop crié. Elle me conduit chez une vieille commère qui, lui avait-on dit, guérit ces sortes de maladies. On m'y verra lorsque je vais à l'école et pendant que je fais deviner à maman combien j'ai de fautes dans ma dictée.

�� � LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE 355

— La deuxième partie parlera de la première séparation, alors qu'on m'a envoyé au lycée. J'étais comme une poire pas encore mûre et que l'on cueille trop vite et qui mûrira mal dans le cellier. Souffrances.

— La troisième partie parlera de ma vie, main- tenant que je suis un homme et que je dois me créer une famille. Je suis une poire mûre.

Je te quitte, mon ami bien aimé. Cette lettre a été faite trop rapidement, au bureau. Je vais la remettre à un vieux piéton à lunettes qui la jettera à la boîte d'où, prenant le chemin de Bruxelles elle ira te rappeler que je t'aime par dessus toutes choses et que je souhaite que tu m'écrives bientôt

Louis

XLIII

Vendredi, 1 1 juin. Mon ami bien aimé, il y a au ciel une lune belle et douce comme un visage penché, l'air est vaporeux, fondant et bleu comme l'Amour. Par delà une caserne, j'aperçois dans l'espace, Notre- Dame, emmitouffîée de vapeurs, et je ne vois par derrière la caserne qu'elle et le ciel. Il me semble qu'il y a un monde matériel et laid, du côté de ma chambre, et de l'autre côté de la caserne un monde imprécis et doux dont Notre-Dame est la grosse

�� � 356 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

âme, un peu monstrueuse et effrayante comme un Dieu de jadis, mais si belle. Et mon cœur habite par là-bas, mon cœur est très grand, il a comme des ailes qui s'étendent.

Je rêve d'une machine ; j'en ai composé le plan ce soir. Si je le fais comme je l'ai senti, ce sera passionnément beau. Ce sera l'histoire d'une pau- vre fille simple, innocente, bonne, laide, horrible, qui rêve, qui vit, qui a besoin d'amour, et qui souffre, qui souffre de n'en pas avoir, tant que son cœur est à nu, et que la moindre chose l'écorche. A côté d'elle, c'est un abbé de campagne, bon comme Dieu, qui aime tout ce qui souffre, qui s'attendrit, qui pleure et qui sourit de bonheur et de mélancolie. Or, cet homme, pris d'une pitié vaste comme celle de Jésus, pour donner de la joie, du bonheur, à la pauvre innocente, s'imposera le supplice de la baiser, de lui faire connaître, une fois, la Volupté.

Je suis ému, je les vois tous deux, je compose les scènes. Elle s'appellera Marie, et je l'ai connue. Elle sera laide, branlante, bancale, baveuse. Elle aura des yeux bleu clair comme des pervenches, une âme de violette. Oh ! oui, je la sens comme une violette. Je sens la crispation de ses pauvres mains, je vois ses sabots. Pauvre Marie, elle ne peut presque pas marcher. Elle regardera se marier les jeunes filles ses anciennes compagnes. Voici la

�� � LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE 357

noce : elles sont en blanc, et les fleurs d'oranger fines et lancinantes ; elle sera triste à mourir. Quand elle respirera, elle croira respirer de la douleur aiguë. Mais elle lira de doux romans que lui prête M. l'Abbé, et son cœur simple sera ému et bienheureux par le bonheur qu'on y voit, et quand même, il y aura un petit jet tendre de son âme, vers l'espoir.

Et M. l'abbé, il est si bon que j'en pleure. II n'aime que ce qui souffre, que ce qui est faible : les petits enfants, les vieillards, le petit Jésus qu'on a crucifié, la Vierge Marie dont le cœur, dont la poitrine, dont les mains sont percés par les clous de la Croix. Il rêvera, il regardera le soir épars dans l'espace comme une âme tendre qui s'est diluée, et Monsieur l'Abbé pleurera sur ma Marie, il la verra comme un ange, comme une mère, comme une sœur. Sourires, soupirs, joies, peines, toute son âme tendre, la voilà. Oh ! mon ami, qu'ils seront beaux ! et puis je dirai l'Amour, je dirai les choses, je dirai l'Eglise douce comme l'Amour et paisible comme les choses, la vieille église sombre qui dort toujours, toujours.

— Ma vie est si calme, je me remets à ne plus sortir et quels beaux soirs de grand rêve va me verser la lune, et le ciel d'au-dessus de ma tête, je vais l'aimer comme une personne.

Il est très tard, je t'aime, je vais te quitter. Je t'aime doucement; je te l'ai dit, mon cœur est pli^s

�� � 35^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

large que jamais, ce soir, je pense à toi comme à quelque chose d'immatériel et d'extasiant qui serait dans l'air. Je t'embrasse

Louis

XLIV

17 juillet 1898 Mon ami bien aimé, je ne sais même pas pour- quoi je ne t'ai pas écrit plus tôt. Il y a surtout de la paresse. Mais tu sais bien que ce n'est pas par indifférence. Il est certain que nous avons des moments de sécheresse de cœur. D'ailleurs il suffit d'un tout petit peu de chaleur ou de vent pour perturber notre pauvre machine. Ces jours derniers il est venu de tels soleils que mon esprit en était accablé et se couchait dans ma tête comme un pigeon pâmé. Les mouvements de mes pensées se faisaient avec autant de peine que les mouve- ments de mon corps. Voilà mon excuse, si tu en désirais une.

... Dis-toi toujours quand tu demandes un service à un écrivain qu'il ne te le rendra que s'il croit pouvoir en attendre un au moins équivalent de toi. En tout cas, soit pour se donner de l'im- portance à soi-même, soit pour le beau plaisir de dire du mal d'un confrère, il fera des fables là- dessus.

�� � LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE 359

Les " Naturistes " en particulier s'annoncent comme devant avoir des mœurs de cannibales. As-tu lu dans la Plume l'ignoble article de Le Blond sur Jammes ? Mauvaise foi, médisances (je ne dis pas calomnies, à propos de Paul Fort), méchanceté, rage, jalousie, tout cela s'y trouve. C'est un troquet qui parle du troquet d'en face. Ces gens-là qui sont des malins vont s'emparer des journaux d'ici deux ou trois ans et inaugurer un affreux terrorisme littéraire. Qui ne montrera pas patte blanche sera étouffé et couvert d'injures. Gare à nous !

Tu as bien raison de ne pas t'intéresser à ces choses-là. Il n'y a qu'à faire son travail tout simplement. Ayons une vie pure. Combattons bien loyalement pour nos idées. Il y aura bien quelque belle âme qui, par pure estime pour nous, nous tendra la main pour nous sortir de l'ombre. Il y a des écrivains tout de même qui sont devenus quelque chose sans se servir du scandale. Ce sont d'ailleurs ceux-là que nous aimons le plus. Le but est non pas d'être un gros monsieur qui gagne de l'argent et qui règne dans les journaux. Non. Le but c'est d'être un écrivain qui raconte très sim- plement ce qu'il croit bon, et d'être aimé.

Je vais enfin me mettre au travail en attendant le mois de septembre où je partirai en vacances. Toi, mon ami bien aimé, tu vas avoir un examen à passer. Je souhaite bien vivement que tu sois

�� � 360 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

reçu et que tes vacances se passent agréablement à St. Job auprès de tes arbres et à Bruxelles auprès de ton amie. Je voudrais surtout que cette place que tu espères te vienne vite et que tu puisses vivre libre. Tu n'auras pas cette tristesse des existences stériles que je connais. Un peu d'amour dans ton cœur, cela va te faire beau et grave. Tu regarderas le monde s'agiter, tu t'agite- ras toi-même comme un beau mécanisme d'une belle machine. Je pense bien que tu seras heureux. La constance de tes sentiments montre bien que celle que tu aimes sait te comprendre. Embrasse-la bien fort chaque jour. Profite du présent et espère en l'avenir. Si tu savais combien c'est dur de regarder passer sa jeunesse sans joie, et de se dire qu'un beau matin il sera trop tard pour espérer un peu de bonheur.

Je te quitte, mon Henri, je t'écrirai bientôt. Ecris-moi auparavant. Mais pense que je t'aime de toute mon âme. Il y aura bientôt un an que nous ne nous sommes vus. C'est bien triste.

��XLV

21 juillet 1898 Mon ami bien aimé, il y a eu beaucoup de choses pour me retarder : mes ennuis et mes désespoirs, mes sorties du soir qui sont nécessaires

�� � LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE 361

pour me consoler et de la besogne de toutes sor- tes. La Victoire de Bouhélier m'a fait perdre deux soirées : l'une pour assister à la pièce, l'autre pour faire un compte rendu. Il faut que je t'en parle un peu. Les journaux sont stupides. Bauer et Mendès sont deux vieux crétins qui, ayant peur pour leur réputation à venir, courtisent les jeunes qu'ils sentent devoir arriver. Et puis l'un ne con- naît rien à la littérature et l'autre a trop d'occupa- tions plus ou moins ignobles pour prendre le temps de lire ou de penser.

Donc la Victoire est quelque chose de très ennuyeux, comme les autres œuvres de Bouhélier d'ailleurs. On y voit un héros guerrier qui rou- coule comme dans Racine, ou mieux comme dans les bouquins de M"® de Scudéri. Tu connais le manque d'émotion de Bouhélier, eh bien ! imagine qu'il n'y a pas d'action sur la scène et qu'on passe tout le temps à y parler sentimentalement. C'est d'un rasant ! Des phrases pompeuses sont fades et fausses, des gestes d'amoureux naïfs sont ampoulés comme des gestes de cabotins. D'après les échos ou plutôt les réclames que les naturistes ont fait passer dans les journaux il y aurait eu des luttes dans la salle. C'est absolument faux. Il n'y a pas eu de cabale. J'ai vu à la répétition générale des gens qui auraient été très heureux d'applaudir (j'étais de ceux-là) et qui ont été bien patients. Il leur a fallu de la bienveillance pour ne pas mani-

�� � 362 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fester contre cette tragédie. Certes il y a eu quel- ques ricanements causés par des vers ou des situations malheureuses, mais il n'y a pas eu de chahut. Les naturistes étaient ignobles de provo- cation dans la salle. J'ai vu imposer silence à des gens qui ne disaient rien et surveiller des gens qu'on craignait. On imposait par la force l'admira- tion. Je n'ai pas une grande expérience des choses littéraires, mais je n'ai jamais vu de fait semblable. Si cela continue, nous allons tomber sous le régime du sabre naturiste. D'ailleurs ceci n'a pas d'im- portance puisque la pièce est mauvaise. Mais retiens bien qu'en fait de chahut il ny a eu que le bruit que les naturistes ont fait. Tout ceci montre une fois de plus que les naturistes ne perdent pas une occasion de se faire de la réclame.

Mon bon vieux, je suis heureux de toute la tendresse que tu me gardes. J'ai pour toi la même aifection. Notre amitié devient tranquille et pro- fonde comme un vieil amour. C'est bien délicieux, à un moment quelconque de la journée de se dire qu'il y a quelque part un homme intelligent et fort qui vous aime. Ça me rend tous les jours très bons. Il y a des moments où il me semble que l'azur est d'un bleu profond. Mon affection pour toi n'a plus les crises d'autrefois, mais elle a une pureté divine. Parfois je mets la main sur mon cœur, et je sens qu'une de tes lettres est là.

�� � LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE 363

comme une main sous ma main. Il est bien triste que tu sois si malheureux et que tu aies tant d'ennuis. Parle-moi toujours de ton examen. Je serais si heureux de t'envoyer ma Marie, mais je n'ai qu'une copie qui est à la Revue de Paris. Si je confiais le manuscrit à la poste, je craindrais qu'il se perde. Je suis nerveux, je passerais des jours d'une anxiété atroce.

Il se produit des changements dans mon carac- tère. Je deviens homme. Je songe gravement à l'avenir. C'est pour cela que je souffre tant de ne pas connaître une femme qui m'aime. Mais d'un autre côté je deviens plus ferme et plus volontaire. Je deviens plus carré. Je dis merde en face aux gens qui me déplaisent. J'insiste sur ce côté de mon caractère. Il ne faut pas croire que je sois une bonne petite pâte à tout faire. Je suis un sale oiseau, brutal et méchant. Les gens qui me déplai- sent, je ne leur réponds pas quand ils me causent. Les bureaucrates, je les traite en petits enfants. Blagues, plaisanteries, très bien, mais je ne con- descends jamais à parler sérieusement avec eux.

J'ai reçu une lettre bien touchante de Jammes au sujet de la réponse que je lui avais faite à l'envoi de son bouquin. Je crois qu'à part son orgueil, il a un cœur d'une bonté divine, un peu de cette âme des sœurs de charité qui est si belle.

�� � 364 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XLVI

12 août 98

Mon ami bien aimé, mon existence est si vide, Tété est si chaud et je sens mon cœur si sec que je reste de longues semaines sans faire un seul geste d'amitié à ceux qui me sont chers. Je suis resté cinq semaines sans écrire à mes parents et trois semaines sans t'écrire. J'ai des moments d'aridité profonde où je ne puis que raisonner, avoir la fièvre et souffrir...

Aujourd'hui, c'est un des jours de crise. La raison en est assez simple et vient d'un lapin qui m'a été posé hier soir. Imagine-toi que, le lendemain du 14 juillet, je rencontrais la plus exquise petite créature du monde, très bonne, très intelligente, très douce et très corrompue. Pour trois fois que je l'ai vue il y a tout au fond de moi-même une grande tendresse. J'aurais tant voulu lui faire du bien, l'éclairer, lui apprendre des choses de la vie qu'elle ne connaîtra jamais sans moi. Parce qu'elle est fleuriste elle a une petite finesse de fleur, mais parce qu'elle est parisienne elle est un peu pourrie. Je l'aurais guidée, je lui aurais appris la bonté, je lui aurais montré la souffrance humaine, et les belles choses de la nature. Il faut bien peu de temps à un homme pour élever une femme. Et

�� � LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE 365

donc, j'ai été navré de ce lapin d'hier soir. Il faut que je lui écrive. Mais mon imagination chimérique me fait craindre qu'elle ne revienne plus.

— Je vais partir en congé le 3 septembre. C'est singulier que je n'y pense pas à distance comme les autres années. J'attends ce moment incons- ciemment, j'accomplis mes fonctions sans joie, sans espérances. J'aurai pourtant de bien beaux plaisirs d'arbres verts, de ciel et de tendresse. T'ai-je dit que ma petite soeur était enceinte d'une petite fille ? Ce sera pour le mois de novembre. Je tremble un peu parce qu'elle est si faible, mais j'ai bien des espérances aussi de cette petite enfant.

Figure-toi que j'ai rêvé à toi cette nuit et que nos regards se croisaient avec une bonté et une tendresse suprêmes. J'en sens encore le choc au fond de moi-même. Il ne faut pas croire quand j'ai des moments de sécheresse comme ces temps derniers que la sécheresse devienne l'état définitif de mon âme. Je t'assure bien que non. Plus je suis sec certains instants, plus je suis enthousiaste et tendre d'autres fois. Mais que veux-tu, je prends l'habitude d'avoir des crises intellectuelles tout comme un vieux célibataire. Ce qui me manque absolument c'est la société d'une femme. Je deviens raide, méchant, grossier. Cette urbanité banale qu'on rencontre partout me fait défaut. Ce

�� � 366 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

n'est pas mal, à condition de ne pas exagérer. Or j'exagère. 11 me faudrait une petite créature brune comme celle dont je te parlais au commencement de cette lettre et qui me mettrait au cœur de la douceur et de la flatterie.

��XLVII

30 août 1898 Mon ami bien-aimé, je t'écris avec bien de la peine et bien de la tendresse. Toute ma solitude me pèse, m'accable, m'énerve, il me faut en ce moment quelqu'un à qui je parle. Quelqu'un, n'importe qui. Pense alors que toi, qui es mon ami bien-aimé, si je te cause en ce moment, c'est avec une piété infinie, c'est en multipliant mon émotion naturelle, c'est en mettant dans cette ""X^ lettre tout mon cœur bien chaud. J'ai bien peur,

d'ailleurs, puisque tu ne m'as pas écrit depuis loi,'- ngtemps, que tu n'éprouves des souffrances capiî-^' i.les, auprès desquelles les miennes sont de petits K| Sobos. Dans ce cas, mon bon ami, il faudrait m'excus<^^er et lire cette lettre légèrement. Il faudrait surtout (f^^'ue tu te dises que si je connaissais tes maux je^ * ne viendrais pas t'importuner avec mes doléances^' Mais avant que de continuer, je veux m'arrêter 'f^un instant pour te dire que j'ai pour toi une amitiéV^ pleine d'élans. Je pense à toi comme à

��V

�� � LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE 367

la plus belle affection qui soit venue dans mon existence.

Je t'avais parlé d'une petite amie dont je fis la rencontre le lendemain du 14 juillet. Je l'ai revue plusieurs fois depuis; elle est très belle, très douce et surtout très bonne. Je l'aime un peu paternel- lement parce qu'elle est malheureuse et fraternel- lement parce qu'elle est ignorante et simple. Or, mon ami, depuis quinze jours voici qu'elle est à l'hôpital, bien malade. Voilà huit jours qu'elle ne m'a pas écrit, et j'ai peur. J'ai peur qu'elle soit morte ou malade à mourir. C'est un sentiment affreux. Elle m'a écrit de l'hôpital deux pauvres petites lettres tendres et maladroites. Elle ne sait pas écrire ni mettre " l'hortografe " mais elle sait dire de ces choses qui sont splendides lorsque c'est un coeur ignorant qui les dit. Et ces deux lettres ont fait de mon amitié d'auparavant un sentiment très aigu et très tendre. J'ai bien peur. Si je n'avais pas de lettre d'elle demain, c'est qu'elle serait à l'agonie. Je ne sais pas si tu com- prends bien cette situation. Tous les malades d'hôpitaux m'émeuvent, mais cette petite que j'estime me trouble affi-eusement. Elle était mer- veilleusement douce, et dans son âme de petite Parisienne cette douceur était devenue une exquise politesse. Je l'ai entendue demander pardon à une bonne de restaurant (qui était demoiselle) parce qu'elle l'avait appelée, sans faire attention, Made-

�� � 368 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

moiselle, au lieu de l'appeler Madame. Elle était très bonne, et un jour qu'elle n'avait plus qu'une chemise elle l'avait quittée pour la prêter à une amie qui devait aller coucher avec un monsieur. Elle était très intelligente et très délicate. La i'® fois que je lui montrai les 4 platanes dont j'ai parlé dans YEnclos, elle m'avait dit : Ça fera de belles planches quand on les aura abattus, réponse qui m'avait vexé. Or, depuis, en deux ou trois séances je lui ai fait comprendre la beauté d'une chose et d'un paysage indépendamment de son utilité, si bien que le soir quand j'allais la conduire chez elle, elle me disait de jolies vérités belles sur la nuit, sur la Seine nocturne, sur les feux, sur le ciel, sur l'air et sur la bonté. J'aurais voulu l'élever jusqu'à moi, lui donner une belle âme de peuple. Elle était fleuriste et très bonne ouvrière. Fleuriste, c'est un métier idéal dans lequel on met beaucoup de goût. En peu de temps, je t'assure que j'aurais développé ses sentiments jusqu'à en faire des sentiments très nets, très purs et très délicats. Je lui aurais fait aimer la vie merveilleuse de ceux qui travaillent. J'en aurais fait une petite fille ingénue et profonde. Et j'ai peur qu'elle soit morte. Au fait, si elle était vivante et qu'elle guérit, il est parfaitement possible que je me détache d'elle immédiatement, à notre première entrevue. Mais si elle était morte, toute ma vie serait marquée de cette mort.

�� � LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE 369

P. S. — Je reçois à l'instant une lettre de la petite qui va beaucoup mieux. Je t'envoie mon bonjour de ce matin et te dis que je pense bien à toi.

(A suivre.)

�� � 370

��POEMES

��Je te paierai^ nu^ mon jih^ sur les genoux de mon a'ieuUy

Qui te prendra comme un fruit dor^ pieusement ^

Dans ses mains sèches^ noueuses comme des sarments^

Frémissantes comme des feuilles.

Elle verra tes jouesy brugnons vermeils^

Elle verra tes yeux de velours^ de nuit et de soleil^

Elle verra ta peau dorée comme Vècorce des oranges^

Puisy évoquant le souvenir des clairs visages du passée

Comme on cherche Vor d^une voix en un pastel presque effacé^

Elle dira : *' Mon Dieu ! Quil nous ressemble ! "

Et moiyj'e songerai à cette vieille assise /«,

y4vec Forgueil et P inquiétude de sa race

Imprimés en plis amers dans son visage

Un peu dur que le fer de la douleur scella ;

A sa sœur qui^ toute jeune^ entra au cloître

Des Filles de Marie par dépit d"* amour ^

Puisy un beau Jour comme aujourd'hui ^ lourd

De parfums et d'orage^ tant elle étouffait sous son voile^

S'enfuit avec le jardinier du couvent ;

A leur oncle^ que je me souviens d'avoir vu qucmd j'étais enfant^

Debout^ dans la houle des hlés^ balancer la faux comme un

\_jeune homme Et qui savait dompter les chevaux les plus ardents

�� � POEMES 371

Et mourut en aimant passionnément ^argent.

Après avoir follement aimé le jeu et les femmes ;

A vous aussi, mes deux grands-pères que je n'ai point connus,

A toi, grand-père maternel, figure austère.

Toi qui malgré ton grand savoir ne voulus point quitter la terre

Ingrate, où. ton ascendance avait vécu ;

A toi, vieux constructeur de ponts, de quais et d^ églises

Quon eût, au temps jadis, écrit au livre de maîtrise.

Père de mon père, qui fus laborieux et bon ,•

A vous enfin qui vîntes de la montagne

Dans la plaine pour le labeur opiniâtre des sillons.

Ancêtres-paysans de ma compagne.

Laboureurs quelle m'a peints si beaux.

Lorsque, poussant vers le soleil votre attelage de cavales.

Votre attitude hiératique et colossale

Se dressait puissamment au flanc nu du coteau ;

A tous ceux dont me fut contée P histoire ou la légende

Et qui, depuis un siècle, patiemment, de leurs efforts.

De leurs pensées, de leurs douleurs et de leur mort

Tissèrent, ô mon fils, la trame ténue de ton âme.

Alors je me dirai, sans modestie, que nous avons été.

Ta mère et moi, au tournant de la route

La génération qui lutte et qui souffre

Pour le devoir nouveau plus haut que la pitié.

Ta mère, alors, devinera la fierté de mes pensées

Et mes ambitions pour toi, démesurées.

Et pour me rappeler combien le rêve ment,

Elle me sourira malicieusement

Dans la fraîcheur de la cuisine.

Qui nous accueillera avec du soleil

�� � 372 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Dans ses casseroles de cuivre Et sur la pierre usée de son seuily Avec du soleil parmi les faïences peintes Rangées sur le vieux bahut de noyer Et sur le ventre des cruches lourdes d^oà Peau suinte^ Qui reposent et pèsent sur les pierres de F évier ^ Avec du soleil sur les balances rouillées Où Fonde de mon aïeule pesait son or^ Et du soleil dans la haute cheminée Ou sont les chenets massifs et tors^ Le coffre oîi F on met le sel et la repasse Et le banc luisant oîi les vieux se tiennent assis^ A la veillée, durant les nuits claires d* hiver, quand il glace Et quon boit du vin doux en mangeant des châtaignes et du

\_pain rassis.

Et bientôt entrera le chien avec son pelage rude Et le coq surgira debout dans le soleil du seuil. Le chien comme un ermite 'vêtu du bure, Le coq casqué de sang et cuirassé d^azur et de vermeil. Et sur nos mains le chien viendra poser sa tête Riche de For de ses deux yeux soumis et confiants de bête. Et F aïeule dira : " C^est un chien qui vint dans le pays, On voulait le noyer, parce quil était mangé de gale. C^ était vraiment pitié. Je me suis dit : Il vaudra bien toujours le pain quil mange. " Puis elle ajoutera : " f^ous devez avoir soif, pauvrets, ^ On dirait quil tombait du feu sur la grand^ route. Voici des verres et du vin de nos collines rousses. J* avais fait, ce matin, pour vous, tirer du lait

  • "praubo/s" en gascon.

�� � POÈMES 373

U orage a fait cailler le lait bleu dam les jattes. "

Et dehors^ ce sera dans la torpeur morne une goutte d^eau

Et son bruit fraisy parmi les feuilles de figuier larges et plates^

Puis une autre^ puis plusieurs. Et bientôt.

Ce sera sur les arbres et la poussière de la route

Uèpanchement joyeux et lourd, en tièdes gouttes !

  • Je suis allé chercher le lait bleu pour mon fils à la métairie,

y^ai marché dans la fraîcheur transparente du matin,

fai suivi le chemin qui serpente au faite de la collim.

Le chemin bleu tout étoile de chicorée et parfumé de thym.

Le ciel d^ huile luisait comme une mer méridionale.

Autour de moi, s^ incurvait en vasque de clarté la campagne

Enluminée d^or et haletante d^un effort herculéen,

fusques à rhorizon étincelant des massifs pyrénéens.

En arrivant à la métairie qui se taisait dans la lumière,

J^ai dû chasser les chiens hurlants, à coups de pierres.

Tandis que Us paons somptueux, pour m^ accueillir.

Rouaient de leur fardeau d^émeraudes et de saphirs.

Et quun coq se hérissait sur la caisse verte des capucines.

Et me voici sur le seuil clair de la cuisine. Toute la maisonnée est là :

La métayère fraîche et lourde comme une grappe de lilas. Et près d*elle et la dépassant de la tête, son homme. Qui serre dans sa main aux doigts roides et gourds. Avec dans les épaules le geste ancestral du labour, La main d^un tout petit aux joues comme des pommes. Devant eux parle et gesticule un contrebandier du pays. Aux cheveux roux sous le béret comme des barbes de maïs. Qui vend des bottes coloriées toutes bruissantes d^ allumettes

�� � 374 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et des paquets aromatiques de tabac blond.

Ses prunelles courent et s'affolent^ agiles navettes^

Des gouttes de soleil ruissellent de son front.

Je me suis assis et j^ai bu du vin blanc dans un verre

Qu^ avaient rincé les doigts actifs de la métayère

Et j^ ai parlé la langue rieuse de chez nous^

Bourdonnante de vols d^ insectes et d^ abeilles^

Où la douceur du miel et le feu du piment aux baies vermeilles

Alternent avec la rudesse de nos coteaux roux.

Puis je suis revenu chez moiy par la chaleur devenue lourde^

En tenant dans ma main la bouteille de lait^

Close par un bouchon de fleurs de serpolet ^

De peur qu'à la chaleur le lait bleu ne se tourne.

Henri Aliès.

�� � 375

��D'APRES TROIS ESTAMPES

/. Un Cosmographe MERCATOR

Enfermé étroitement dans un habit de drap, engoncé d'un haut col, ton chef vénérable coiffé d'un chapeau pointu à la chinoise, comme tu es étonnant, mon vieux Mercator ! Ta figure sérieuse, ta bouche mince, les traits tendus de ton visage et ta barbe, qui semble un flot pressé d'épis, te font tout pareil à un Créateur ; et, comme tu es là, attentif, strict et droit, un compas dans une main et un globe dans l'autre, l'on dirait que tu mesu- res le monde.

Tu naquis au bord de l'Escaut, entre Malines et Anvers, à peu près à l'endroit oii la Rupel arrive. De la demeure de tes parents, tournée du côté du nord, tu voyais le fleuve glisser comme un long trait bleu, la Rupel s'éloigner et la plaine fleurir. Des bateaux passaient qui allaient vers la mer. La mer tu la connus, la mer de la Zélande où il y a tant d'îles vertes et où les moulins, à cause de leurs ailes, semblent au loin des mouettes qui tournent sur les flots !

�� � 376 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Sous Gemma Frison, vieux maître qui savait les secrets de son art, tu appris à dessiner, à graver et enluminer ; et, comme d'autres s'appliquent à retracer les visages des hommes avec toutes les aspérités qu'y a faites le temps, avec les vallées des rides et des larmes, les lacs clairs des yeux, la forêt des cheveux et le contour du front, toi, tu t'appli- quas à retracer, sur des cartes peintes, en traits fins et en couleurs tendres, le visage de la terre, les hauteurs des montagnes, les méandres des fleuves et l'Océan avec les sillons des navires !

Le ciel de Ptolémée, illuminé de Mars, Jupiter et Saturne, où Vénus rayonne avec fixité, pesait sur le front des hommes. Mais toi qui surpris le secret de projeter, en un beau système, tous les détails des astres, le soleil rayonnant et la lune frigide, tu changeas tout cela ; tu pris la terie comme un oiseau divin qu'on saisit au vol et l'en- fermas dans la cage toute ronde des latitudes et des longitudes !

Encore que ta barbe fût longue, ton visage sans sourire, tes mains tachées de couleurs et ton habit usé, ton nom, dans les ténèbres du temps, rayonna comme l'un de ces astres dont tu calculais la distance. A mesure que grandissait ta renom- mée, ils venaient à toi, les rois et les princes, le duc de Juliers qui te fit son cosmographe et le Charles-Quint tout vêtu de velours, illuminé des éclairs des perles et des rubis, appuyé sur sa

�� � d'après trois estampes 377

haute épée et pour qui tu traças deux globes ad- mirables.

Ils venaient à toi ! Et toi, au milieu des dunes, tu vivais dans un vieux taudis oîi les araignées filaient leur toile fine, où les rats grignotaient les livres, où la lampe fumeuse éclairait à peine le tableau représentant le Sagittaire et le Taureau, le Lion et le Bélier, la Vierge et les Gémeaux tour- nant, tels qu'en ronde, dans un beau Zodiaque. Muets d'étonnement et saisis de respect, les princes et les rois, qui allaient au combat ou reve- naient des guerres, s'arrêtaient au seuil de ta porte; avec eux entraient le bruit des meutes, des cavaliers parés de satin et bardés d'acier, des étendards qui battaient au vent, des femmes toutes rieuses, nues et énamourées, qu'emportaient les vainqueurs ; mais toi, le regard fixe, le front hautain sous ton chapeau pointu à la chinoise, tel un vieil astrologue, tu continuais, ferme et tran- quille, à dessiner du crayon, à mesurer du compas, à peindre du pinceau. Ainsi qu'un potier façonne un vase aux belles courbes et au jet hardi, appli- qué, sérieux et perdu dans ton rêve, tu façonnais la planète.

Maintenant te voici fixé dans une estampe. Je te vois comme l'un de ces savants ou de ces sages de Durer, entouré de livres, de balances, d'un sablier et d'une horloge ; dans tes mains fiévreuses et créatrices tu portes un grand giobe de la terre.

�� � 378 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

O mon vieux Mercator ! Regarde comme cela est plaisant le monde avec les petites taches bleues des mers, les teintes vertes des prairies, les grêles linéaments des fleuves et les aspérités des mon- tagnes. Et, c'est comme si, dans ta main ouverte, tu tenais un fruit merveilleux, une pomme divine ou le sein de Cérès !

//. Un Chroniqueur

CHASTELLAIN

C'est un petit vin de Beaune ; on l'a recueilli en septembre sur les coteaux dorés tandis que, sur les ceps d'automne, chantaient et voletaient les grives. C'est un chaud élixir. A petites gorgées tu en bois un pichet, mon maître. Cela fait, tu prends doucement ta plume ; tes mains s'agitent, longues et belles ; ton visage glabre, comme rasé de près par le barbier Olivier, s'anime de chaleur. Que vas-tu célébrer cette fois, sur le vélin, dis-nous, vieux chroniqueur : les Dames de rhétorique^ les Deux Félicités ou Madame la Vierge sur le front blanc de qui les peintres ont placé l'auréole des anges } Que non pas ! Tu as bu un coup de vin de Beaune ; aussi ne broderas-tu cette fois, comme banderoles s'enroulent, ton beau langage de devises aux dames et aux bienheureux ; mais toi, Georges Chastellain, " escuier, panetier de

�� � D APRES TROIS ESTAMPES 379

Monseigneur le Duc, " tu composeras un peu ta Chronique de Bourgogne. Mon vieux maître, ce clair matin est à ton prince.

C'est un vin velouté du cru de Beaune. Clic, cette servante de ta comté d'Alost. à cheveux roux, à tendres yeux et à beaux seins t'en a, dans ton pichet, versé par dessus l'épaule. Ton regard en est étincelant, ton cœur en est tout réchauffé. Bon panetier c'est le temps de donner ton pain cuit ; brave écuyer c'est l'heure de tracer tes récits.

Vois, par la baie ouverte, se propager jusqu'aux clairs fonds bleus, le fin paysage de collines. L'air est suave, les lointains limpides ; au-dessus des sillons de doux nuages avancent. Et c'est comme si, de l'horizon jusqu'à ton visage, venait parmi les fleurs et parmi les blés roux, un long tapis admirable.

D'abord c'est une vaste campagne que tu vois : des plaines ensemencées, de petits tertres, une rivière avec des saules ; puis, des boqueteaux, des vignobles, une autre plaine plus étendue. Une poursuite au gibier commence : il y a des chasse- resses et des chasseurs et, de même que dans les tentures de fil d'Arras, des veneurs conduisant les hardes, les fauconniers avec les faucons. L'andouil- 1er en avant un grand cerf s'élance ! Et la bande des chiens blancs, la bande des chiens noirs bon- dissent sur ses pas...

La tenture avance, avance vers toi, tissée de haute lice.

�� � 380 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Voici la ville de Dijon, toute dominée de flèches et de clochers, avec Saint Bénigne et Saint Phili- bert, les pignons des moutiers, et, comme dans les images, la Tour de Bar et le Logis du Roi ; voici la vallée d'Ouche et la ville semble, au-dessus d'elle, droite comme une nef.

Dans le mur du rempart, tel un œil qui regarde, une petite poterne s'entr'ouvre. C'est par là que le grand cerf s'élance ! Mais, après le cerf il y a la chasse ; après la chasse il y a les soldats armés des lances et des espadons ; il y a les archers avec les arcs ; et, par dessus eux, les pavois s'éploient ! Vêtu, à tons violents, de belles pièces de couleurs, entouré des varlets, chevauche Philippe Pot ; et, par devant lui, messire de Clèves et messire de Crèvecœur. A leur suite se pressent les dames en huques et en hennins ; puis une cavalcade admi- rable commence ; des ménétriers, en avant jouent des airs de noce. Une procession fastueuse, précé- dée d'os de saints qu'on porte dans des châsses, paraît à la suite. Des bannières claquent au vent ; passent des croix enluminées, des diacres avec des torches, puis de gras et beaux moines chantant du latin.

De ton œil fin et vif, animé du feu de ton cru bourguignon, toi tu suis du regard la belle histoire, la légende que tissent les mots sous tes mains, les fils d'or et d'argent, les fils pourpres et bleus emmêlés sous tes doigts.

�� � d'après trois estampes 381

Par la poterne passent les cavaliers ; un pape- gaut vole sur le ciel bien tissé...

Et puis, voici d'autres soldats et d'autres gens ! Voici des trompettes et des hérauts d'armes vêtus de blanc, de pers et d'écarlate ; voilà des écuyers, voilà des enfants-pages ; voilà les haquenées à l'amble. Et, par delà les pages et les cavaliers, s'avance une mule poussive brimquebalant à petits pas, tout de guingois, un vieux cavalier gris.

Vois, mon maître ! Cet homme en mantel de gros vair, ganté de louveteau, dos voûté, figure glabre sous son chapeau d'images, c'est ta " vieille araigne ", c'est Messer Louis Onze ! Montjoie ! Montjoie ! crient les petites gens autour de lui, ou Noël ! Noël ! Lui baise sa patenôtre. Et dans ses bas de futaine, ses mauvais houseaux, il marche en avant des autres. Et toi, au passage, tu le portrai- tures en nuances de poussière, en lignes de nuées ou en fils de brouillard ; car de vives couleurs, de laines opulentes, de drap éclatant, d'étincelants joyaux, d'épée à poignée d'or ornée de diamants, tu ne veux que pour Monseigneur le Duc! Celui- là — mieux que Philippe de Comines ne sut faire — tu le peindras à nobles lignes, à teintes fauves et à beaux traits : le front houssu, les yeux ardents et le regard téméraire, la bouche sensuelle, le col robuste et la Toison battant sur la poitrine ample. Leal Français avec mon prince I dis-tu tissant toujours à beaux mots d'historien comme

�� � 382 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un tisseur ferait achevant sa tenture. Leal Français^ sincère et droit, fier et fidèle ! C'est cela, bon serviteur !

///. Un Agronome

OLIVIER DE SERRES

Mon maître, je te vois debout, en habit de velours, une grappe et des pampres à la main. Par dessus ton épaule, vers le fond de l'estampe, s'enfuit le paysage ; un potager à droite, un bouquetier à gauche, le ruchier d'un côté et la treille de l'autre composent un harmonieux décor à ta figure. Au loin des gens vont et viennent, les uns portant des cuves, d'autres semant du grain, divers battant du blé ; il en est qui, suivant les époques, labourent la terre ou qui lient les gerbes ; plus loin, celui-ci épampre les mûriers et celui-là reçoit le miel des abeilles.

Mon maître, tourne un peu la tête ; contemple ton gracieux Pradel en Vivarais : le Théâtre des champs se joue là sous tes yeux. Toi qui connais le sens des saisons, le cadran des cultures, la raison qui fait que d'une petite graine il naît un grand arbre, tu en es l'acteur principal, mon maître.

Tandis que, dans ton siècle, beaucoup allaient vêtus d'armures, la croix sur l'épaule et l'épée au

�� � d'après trois estampes 383

côté, toi tu marchais modestement, en petite col- lerette et coiffé ras, dans un chemin de buis ; la bêche et le râteau étaient tes seules armes ; de combats tu ne livrais qu'à la terre opiniâtre. La rude maîtresse, que tu t'étais donnée là, mon maître ! Tantôt chaude à l'été comme une déesse lascive, l'hiver elle était glacée sous tes pas ; au printemps, du feston des fleurs tu parais son sein nu ; à l'automne, ainsi qu'une bacchante, elle ré- pandait partout une teinte vermeille. Mais, qu'elle fût froide ou ardente, sans voile ou parée, toi toujours tu l'aimais !

D'abord, à force de vivre près des champs, dans les vergers et les vignobles, d'habiter sous un chaume de ferme, de te lever au chant du coq, tu devins sobre et frugal, bon aux autres et réservé avec toi-même. Oh 1 le sentiment délec- table que tu acquis des choses, l'habitude que tu contractas d'obéir à l'égal et doux rythme des heures, au calendrier toujours le même de la nature !

A tes parents, tes amis et tes serviteurs tu ne parlas bientôt plus que par sentences et selon que t'enseignait la sagesse. " Que chacun, disais-tu, fasse sa charge sans bruit, vivant honnêtement " ; " Hésiode, Caton, Varron, Columelle et autres anciens auteurs de rustication, tu liras toujours ";

    • de nèfles et de châtaignes tu feras cueillette à

l'automne " ; " avant la Saint-Martin tu rentreras

�� � 3^4 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les fruits " ; ou bien, dis-tu encore, " ménager un chemin dans la vigne c'est mieux atteindre aux grappes. " Ainsi à tous et à toi-même tu dispenses des préceptes ; ta vie est telle qu'un terrain fécond, disposé avec choix, suivant le sens du sol et des cultures.

Pareil au tâcheron qui fait sa journée, tu vas, droit devant toi sans faiblir, mon maître. La taille et la greife des arbres dans les espaliers, le labour de la terre, le geste des semailles, le soin charmant des fleurs occupent tes instants. Ferme et robuste tu vas parmi ton domaine. Et lui, ton gentil Pradel, contemple-le dès l'avril, orné de parterres, en juin étincelant de verdure, riche — en août — des plus vives richesses ; en septembre le faisan n'offre pas de plus chaude parure que lui ; et, l'hiver, l'écureuil des bois qui casse et croque des faînes n'a pas couleurs plus rousses que les siennes !

Toi, de même qu'un botaniste qui ferait son herbier, tu notes tout cela ; et souvent, tandis que le raisin fermente dans le cellier, que les fruits mûrissent dans le fruitier, que les figues sèchent sur les claies, mon doux ménager, tu composes ton livre !

Il arrive aussi, par les soirs d'été, quand tout repose au Pradel endormi, au moment secret où. d'autres se glissent au lit des servantes, que tu médites encore, plus ardent et plus inspiré. Tu te dresses alors de toute ta taille ; tu vas vers ton

�� � d'après trois estampes 385

vieux bahut de noyer ; tu l'ouvres et prends les Géorgiques à l'endroit que Virgile fait chanter les abeilles. Alors près de toi, autour de ton front et jusque dans ton cœur, tout bourdonne, palpite et vit d'un bruit d'ailes. Dans ton rêve apparaît le monde de Dieu sous sa diaprure de fleurs et sa vêture de vert ; et les fontaines où pousse le cres- son elles aussi bourdonnent, comme si leurs petites vagues étaient des abeilles et que leurs flots pressés fussent le miel des dieux î De tant de bruits, de chants et de murmures, tu demeures un peu étourdi ; et, c'est comme quand le dimanche, assis sur un banc de buis, sous un arceau de feuilles, en avant de ta porte, tu savoures dans un gobelet d'argent un petit cru clairet de cante- perdrix !

Olivier, l'olivier est ton arbre ! Son fruit est huilé, son feuillage argentin brille et frissonne au vent sur les coteaux du sud. Mais l'oranger, l'oranger à la suave odeur tel que tu le connus dans le parc de Heidelberg, le meurier blanc dont se nourrissent les bêtes à soie, et la vigne aussi sont tes arbres amis. La vigne ! Tu sais la tailler et rébourgeonner, la faire grimper et bien l'exposer. " Les petits vins verdelets, dis-tu, sont plus propres pour l'été que l'hiver" ; mais tu conseilles, l'hiver, " les muscats picquardants. "

C'est pourquoi, sur le seuil de ton livre, dans l'estampe ancienne, je te vois à l'instant que tu

4

�� � 386 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tournes un peu la tête, debout, en habit de velours, l'olivier sur ton front, une grappe et des pampres à la main.

Edmond Pilon.

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��TAORMINE

��Le bateau allemand qui de Constantinople me conduisait en Sicile avait chargé au Pirée, comme il fait toutes les quinzaines de printemps, un convoi, pour l'Amérique, d'émigrants grecs. Sous des cou- vertures quelques-uns jonchaient le pont d'avant ; mais, comme la nuit n'était pas avancée, presque tous, dans une basse et sombre écurie qui leur servait de dortoir, chantaient et dansaient. Aucun ne semblait triste de quitter le village de Morée où il avait bu l'eau fraîche, entendu lire dans les cafés les patriotiques et fiévreux journaux de papier rose. Une joie d'enfant animait ces danses qui peut-être avaient fait bondir les éphèbes de Messénie et de Mantinée, et sur le bord du demain inconnu, en route vers le continent lointain, com- me ce petit peuple respirait librement d'insoucieuse confiance !

J'étais venu m'asseoir, à l'extrémité de l'avant, sur un paquet de cordes. Là, le vaisseau sous mon regard et presque sous ma main n'était plus qu'une arête verticale, rigide et toute frêle, fine comme le croissant d'or du ciel, et qui, de l'Orient à

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l'Occident, s'avançant, comme lui, dans un bruit, sur la mer, d'eau froissée et de brise, dans un battement paisible d'artère, fendait une épaisseur de perle vaporisée. Et vraiment, de cette proue où j'étais seul, d'où le navire et son humanité ne pro- longeaient derrière moi qu'une ampleur traînante et rejetée de rêverie, globule il me paraissait, sur le sillage, suivre une artère de la planète, une de ces artères impassibles, mais vivantes, qui, par des courants réguliers, mènent comme du sang les migrations, distribuent la vie selon un rythme et des lois. C'était la route qui par les nuits d'été, sous les mêmes constellations, avait porté tant de colons ioniens et doriens vers l'Amérique du monde grec, la grande terre de Sicile. Mes com- pagnons s'en allaient, pareils, mais plus loin, vers une Sicile démesurée. Ces eaux successives, dans l'identique lit, coulaient des rochers trop nus, des terres infertiles, et d'une Grèce qui, pour ses enfants, n'avait que de la lumière et pas de lait.

Quand les danses et les psalmodies orientales eurent cessé, que tout le vaisseau ne fut plus que sommeil, plus que silence vaste éployé sur le rail huileux du sillage bruissant, je suis resté, jusqu'à l'aube, seul, dans mes cordages, et, veilleur voluptueux de proue, n'ayant plus pour monde qu'une mer calmée, une douceur de nuit et d'étoiles indéfinies, je n'ai laissé vivre et s'ailer en moi que, concentré sur cette pointe en une exaltation de

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conscience, le songe de départ alors descellant dans l'obscurité des cales les paupières de ces frères endormis. Où donc allais-je, et quelle route le vaisseau suivait-il ? Cela certes rien plus en moi ne le savait ni ne le demandait. Plus rien n'était, sous les mains à mon front fraîches des souffles nocturnes que le pur esprit du mouvement qui circulairement glissait dans l'espace autour d'une bulle suspendue d'eau.

Le matin, déjà, nous avons aperçu la barre droite de la Sicile, abaissée au détroit et que prolongeaient les chaînes de la Grande Grèce. D'une élévation décisive, royal et beau sans bruta- lité, l'Etna, sous sa couronne et ses plis de neige se gonflait comme le cœur ou le nœud du ciel et de la rive fuyante, les réunissait dans un jeu souple des mêmes lignes lumineuses. Il posait, sur cette rive orientale de la Sicile, du style et de la gravité. Dans les trois voyages où Platon vint aborder ici, cette cime, toute seule après les monts désordonnés et confondus de la Grèce, peut-être lui présagea- t-elle de la patrie de Dion, déployée dans une ampleur d'éther, une terre philosophique, à la simplicité et à la beauté rationnelle, et comme l'Idée, en l'Etna, de la montagne.

Quand le soir, débarqué à Catane, je fus sitôt parti pour Taormine, je gardais cette musique de pensée qui dans l'essence de soleil et le sel de l'air marin depuis l'Archipel ne m'avait pas quitté.

�� � 390 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Quelque brume, tout d'un coup, était venue tamiser, sous une paupière et des cils, la lumière peut-être lasse, paupière d'argent doux qui d'en haut laissait glisser ce regard liquide de la mer frémissante et fine. La campagne, sur le rivage que l'on suivait, évoquait une Normandie idéalisée où les citronniers, au lieu de pommiers, émergeaient d'une herbe dense, toute tendre et faite pour les pieds nus de la Primavera florentine. Au long de la mer calmée les fruits miraculeux d'or étalaient par leur verdure légère, transparente presque, toutes les étoiles d'une nuit tombée. Et je roulais, Taormina, les syllabes chantantes de ton nom, comme un Oriental entre ses doigts son chapelet. Autour de moi poudroyait cette langue italienne qui du Tauromenium antique dissocia, sur un fond de bleu et de feuillage, ainsi que d'un temple défait, les quatre colonnes ou bien les quatre colombes en qui surgit le nom sicilien. A l'horizon de ce langage sonore que des femmes vêtues de noir ici entretenaient, à chaque détour aussi de la vision que dénouait le rivage déplacé, elles posaient sans poids un signe mélodieux de ruines, les syllabes égrenées de Taormina.

��Cette Amérique d'autrefois est elle-même vidée par l'Amérique d'aujourd'hui. A Taormine j'écoute les doléances d'un propriétaire. " Il ny a pas six

�� � TAORMINE 391

ans, je payais mes ouvriers i fr. 25 et un litre de vin. J'étais le maître, et j'avais des esclaves qui travaillaient autant qu'on leur demandait. " Et il répète avec le regret d'un paradis perdu : Schiaviy signor, schiavi. "Aujourd'hui je suis obligé de les prier. Ils me consentent une grâce en travaillant, je leur donne deux francs, deux litres de vin, dont un qu'ils emportent chez eux, du macaroni, des olives, ils ne font rien, et je ne puis rien dire. " La cause: l'Amérique. Ceux qui peuvent réunir l'argent du voyage et le pécule exigé là-bas s'embarquent. Ceux qui n'ont que leurs bras vont en Tunisie et en Algérie, une Amérique du pauvre, s'embauchent comme maçons, et apprennent le métier en le faisant. Restent au pays les vieux et les propres à rien. Et il me cite un vieillard qui ne peut guère plus que bricoler, et qui sou par sou économise de l'argent pour aller en Amérique, voir ce beau pays, puis revenir.

Nous nous promenons sur la route d'où cette terre déroule jusqu'à la mer le plus doux trésor de beauté sensuelle que les flots puissent caresser. Tout le regard sur elle s'appesantit comme la main sur une chair en fleur. L'homme, en cette côte favorisée, ne connait pas l'horrible misère qui dévore le reste de la Sicile. C'est un pays de petite propriété, éprouvé d'ailleurs par la mévente des citrons et du vin, mais où le mal est pour le propriétaire, où l'ouvrier agricole vit peut-être

�� � 392 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mieux qu'en France. Et pourtant il part, le Taorminais, il imite le Sicilien misérable de Girgenti et de Trapani. Mais jusqu'en Amérique il porte à sa semelle l'aide de sa bonne et riche terre, qui a fait de lui un ouvrier meilleur, plus intelligent, mieux armé. Anglais et Allemands ici prennent sa place, et Taormine pour eux ne vit que de sa lumière et de sa grâce. Un gros ouvrage d'un certain Douglas Sladen, que je trouve dans tous les hôtels siciliens, et où le pauvre auteur paraît avoir voulu réaliser pour l'étranger la figure ridicule de l'Anglais en voyage, appelle Taormine le pays des mangeurs de lotos. Eh oui 1 c'est, Taormine, un lotos de table d'hôte. Propre, arran- gée, soignée à point, elle paraît moins une ville qu'un palais, ou, mieux, une terrasse sur la mer, un balcon de pierre grecque, romaine et gothique, dans les citronniers, les géraniums, et les roses. Sur cette terrasse s'allonge le rêve du bateau qui m'amenait. Je me sens pris, les yeux fermés, par cette circulation de ceux qui partent et de ceux qui viennent ; passage qui dans le site aéré, lumineux et tiède témoigne d'harmonieuses lois, comme les courants de la mer ou les brises alter- nées des rives.

��Au matin, par delà les toits de tuile, les volets clairs sur les murs blancs, les jardins clos éclatants

�� � TAORMINE 393

de citrons, l'Etna sortait de la mer, de la nuit et de l'aube, rose fabuleusement sur ses légères neiges : il occupait l'horizon entier, cygne sur- gissant d'aurore, sous la gorge de qui se fendait, fraîche et moutonnante d'or épars, la campagne de verdure.

Toute beauté ici est débordante et publique ; la pente dévalante du terrain ne permet pas d'en- clore les jardins en des murs qui les déroberaient, et par les raides sentiers qui les entourent, chacun de nous comme leur maître en jouit. Ils prennent une face humaine, et, quand on les rencontre, n'épanouissent, comme des enfants, que le sourire fleuri de leurs dents et de leurs joues. Sur les haies de géraniums, de lavandes, s'élançaient les roses et les hauts iris. Mais les amandiers recou- vraient, prenaient et brassaient tout dans leur fouillis rose et blanc. Parfois des terrasses d'herbe verte ne portaient qu'eux, et, çà et là, quelques rares roses oubliées attestaient un ancien jardin qu'ils avaient conquis et qu'enfouissait leur neige. Leur profusion allégeait étonnamment le paysage, et donnait des milliers d'ailes aux couleurs robustes ou tendres.

Chœur de couleurs, saines et fières de vivre dans les yeux leur vie inépuisable ! Elles s'amon- cellent en la même gloire, en la même fougue lyrique que les lignes renversées et ruisselantes de la terre qui tombe. Théâtre roux, noir du sol

�� � 394 ^^ NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

volcanique et des ravins lacérés, blancheur fleuris- sante des neiges, mais, la maîtresse du chœur, verdure pacifiante des citronniers! Au cap Skiso, où la terre éruptive s'apaise en une plage incurvée sous la paume, qui la polit, de la mer, leur champ immense et plat occupe l'emplacement de Naxos. Il paraît que de la rive monte vers ce paysage tourmenté, avec le souvenir des Corinthiens, une grande venue de lucidité et de raison, une palme verte qui, débordant toute sur la plaine de Giar- dini, escaladant les premiers degrés des monts, vient en l'enveloppant dérober Taormine comme le plus doux de ses fruits mûrs.

Et pourtant l'opulence métallique de ces cou- leurs, et ces coulées, qu'elles développent, de bronze décomposé, figurent, chemin du Théâtre, un goût plus romain que grec. Le paysage est, comme la ville même, pareil au corps de Glaucus, indistinct des algues et des coquillages. J'ai cru le voir dans la plénitude de son acte, un jour que les nuées venues de l'Etna, noires, passaient et pendaient lourdement, sur le ciel ensoleillé par places. Les montagnes trapues leur répondaient sur la terre comme un corps à son simulacre, comme les poitrines de gladiateurs aux formes de leurs cuirasses suspendues.

��*

��Le Théâtre, des jours et des jours j'ai vu sur

�� � TAORMINE 395

lui tous les ballets muets de la lumière et de l'eau. Mais je ne l'ai connu parfait que lorsque, sous un ciel de recueillement, les couleurs se tas- saient, se faisaient douces comme des béguines de Bruges, et que, par le trou béant de la scène, s'étalaient grises la mer et la presqu'île de Skiso, l'une d'argent lumineux, l'autre plus terne et plombée, et pareilles à l'eau et à la terre dans le Pauvre Pêcheur de Puvis : toutes deux par d'hos- pitalières mains comblant ce vide qu'à poings d'or eût élargi la méchante lumière, toutes deux unissant dans une tendresse monochrome les grises colonnes en débris, et sans fin les réparant d'un horizon inépuisé.

C'est que la beauté de la ruine dépend fort de sa matière. Elle est faite, à l'Acropole d'Athènes, de la maturité des marbres. Partout elle se rattache à la vie subtile, prolongée, harmonieuse, de la pierre qui réagit sous la durée selon sa loi géolo- gique. Mais la brique, à Taormine, ne paraît pas admettre la ruine : matière artificielle, produit des fours, boue cuite, elle ne chante pas plus sous la durée que sous la lumière. Les Romains l'entas- saient pour la stuquer comme les Chaldéens pour la vernisser, mais, sa surface tombée, avec ses petits lits réguliers, géométriques et pressés, sa couleur crue qui n'était point faite pour l'air libre ni la vue, elle prend une figure malheureuse d'écorché, elle fournit la ruine immédiate et nue,

�� � sans patine et sans âge. La lumière a des amours et des haines passionnées de femme italienne. Elle qui pose au Parthénon sur les brèches des colonnes le plus pénétrant baiser d’amour, elle dévoile ici de sa risée toute la laideur des pauvres briques. Et c’est pourquoi sans doute j’ai aimé le théâtre de Taormine dans ce gris d’une journée sans soleil, où ces briques exhalaient un doux rose de chair, où sur le gazon transsudant de marguerites rien d’en haut n’éteignait les millions de petits cœurs d’or. Le gris des calcaires marmoriformes qui font les gradins, du rocher brut qui les entoure, lui aussi se fond à cette clarté douce dans un concours fraternel. Il condense, semble-t-il, sous nos mains, cette brume délicate d’argent, comme le pentélique de l’Acropole ramasse dans sa chair un soleil solidifié.

L’éventrement et le débris de ce théâtre ne sont pas conduits par le temps, mûris et amenés d’un précieux destin vers une beauté d’outre-tombe. C’est lui faire un mauvais et trop juste compliment que de songer pour lui à une restauration.

Son horizon l’appelle à un office humain. Les décombres de brique attendent qu’on panse leurs blessures, restées fraîches dans les siècles, et nulle profusion décorative, nulle candeur d’architecte moderne ne m’offenserait, sous cette nature d’exubérance et de somptuosité, sur ce monument conçu TAORMINE 397

déjà autrefois avec le stucage, le placage et l'en- combrement de l'art impérial.

Dans une rhétorique romaine, un peu de mauvais goût italien, soutenu par les ailes de son paysage et la sûreté de ses amples couleurs, je l'imagine fait à souhait pour Gabriel d'Annunzio. A Orange le mur sublime semble avoir été prévu par les Romains pour arrêter à son élévation de volonté consciente et raidie, à sa nudité de pierre héroïque et dure une scène d'humanité cornélienne. Mais à Taormine tout glisse et s'enchante, jusqu'à l'ex- trême horizon, vers la fête du lointain, de la mer, du volcan et des fleurs. Et que la main d'un architecte d'aujourd'hui mette ici librement son jardin répandu, vitruvien, de marbre et de pilastres! Comme Orange est le lieu d'un cycle cornélien, (négligeons les navets qui poussent chaque an sous le figuier et le laurier), Taormine, encore, par delà les feux d'artifice de la Nef et de Fran- çoise de Rimini formerait un sûr piédestal à un cycle gœthéen. Et peut-être lorsqu'au printemps ce coin de Sicile devient presque une colonie ger- manique, les Allemands le pressentent-ils : site grec, romain, médiéval, nourri d'abondance et pour qui brûle doublement sous l'hiver la ferveur du Nord !

J'y vois riphigénie en Tauride qui par la grande porte reconstruite de cette scène, descendant, avec le frère qui la ramène, vers la mer et la Grèce,

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adresse à Thoas l'adieu consolateur. Au château normand qui surplombe Taormine, ramassé et fort comme un burg du Rhin, dans le flottement des enceintes vides semées serré de marguerites comme autrefois de tapis sarrasins, les yeux sur le théâtre qui de là lève la cime exaltée du paysage marin, on suscite des figures autres, et voici que, du champ de citronniers qui marque sur le rivage la place de Naxos jusqu'à ce nid de proie de site mycénien, on suit une courbe de guerre et ce qui change une molle fleur de négoce ou de beauté en une vigilante plante de fer : la ligne commencée au ras de la mer sur le motif de la chanson de Mignon s'achève ici au point d'où notre regard impose à la scène là bas vide la rudesse et les armures de Gœtz de Berlichingen. Mais quand on redescend aux gradins, par un soir ample de conscience et de lucidité, tout est occupé par cela, qui, d'inverse et décisive manière, nous conduit du premier au second Faust, de Marguerite et de Méphistophélès à Hélène et à Euphorion.

L'architecte ferait œuvre saine, honnête, pesante, mais qu'importe ! 11 travaillerait pour les Alle- mands, et souvenons-nous que le matin et le soir l'odeur caractéristique du théâtre est (on fait en Sicile de pires rencontres) celle des cuisines de l'hôtel Timeo — honnête et saine s'il nettoyait dans les galeries du haut les pans subsistants de brique cariée, exhaussait ces galeries, en un seul

�� � TAORMINE 399

promenoir fleuri, par une terrasse au niveau du mur reconstruit de la scène : arête d'où couleraient les regards vers les deux horizons de mer vers l'Etna et la Calabre. Il emploierait, comme les Ro- mains, la brique stuquée, les marbres de couleurs, une décoration épaisse et débordante. Quel Hérode Atticus nous offrira cet Odéon ?

On y goûterait aussi quelque ironie facilement apportée. Trop facilement peut-être. Simplement, devant ces Allemands qui font de Taormine leur Nice et leur Menton exotiques, devant la jeune Italie qui cherche à grouper selon une beauté romaine les visages inépuisables de son passé, ce théâtre dit : Allez !... Dans cet amas de briques meubles, vous ne déchirez rien de sacré, vous ne restaurez pas un Parthénon, vous ne touchez pas un mur d'Orange. Faites lever de votre histoire une harmonie selon vous, une harmonie avec ce sol, une harmonie de hasard, mêlée, confuse, promise à la ruine elle aussi, mais vivante aujourd'hui avec des vivants.

��« 

��Venu ici par une route d'émigration où se brassait de l'humanité mouvante, j'ai laissé à Taormine ma pensée aussi courir selon des routes humaines. Mais, un soir, du château où j'étais remonté, le théâtre défait devenait à son tour

�� � 400 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

quelque chose vaporeuse, douce, définitive, apaisée, un immobile cœur de rêverie et de paresse. Les joints de la brique, comme naguère sous le ciel gris, s'évanouissaient sous le crépuscule survenant, et la ruine, à côté de l'Etna impérieux, creusait, sous une brume roussie d'or, par son cœur de gazon vert, le cratère calme d'un volcan pour toujours éteint.

Albert Thibaudet.

�� � 40I

��LE LIVRE DE L'AMOUR

��Jadis, comme un enfant qui n'ose pas chanter fort parce qu'il devra se taire en entrant dans la chambre fermée, je n'avais point de courage, et tel un malade qui sachant sa mort prochaine ne descend même plus au jardin, une obscure paresse mêlée d'épouvante m'endormait derrière les volets toujours clos. Ah misère ! les terrasses amarrées dans le soleil levant, les femmes dont le manteau violet se cassait contre les balustres ! les fêtes, les jeux ! les villes qui sans cesse, comme pour saluer un Empereur nouveau, à chaque nouveau couple d'amants plantaient des oriflammes dans le pavé rouge, et ce peuple immense qui montait les avenues avec le plein jour dans la face, et les bar- ques jusqu'au soir se balançant sous les hauts ponts en escalier ! Mais derrière la plus pure folie j'aurais craint une catastrophe — l'eau soulevée contre les maisons, ou le feu comme un bûcheron grim- pant d'arbre en arbre, — et les fleurs elles-mêmes, trop fragiles sur leur tige, me semblaient provo- quer ingénument le souffle terrible qui les déra- cinerait 1 C'étaient de longs jours sans confiance.

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�� � 402 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le matin, je n'ouvrais pas la fenêtre, sûr de trou- ver dans la campagne un brouillard vieux et sale ; la nuit, quand je me croyais plus fort, soudain le clair de lune tombait dans ma chambre, et mon ardeur alors se déprenait d'elle-même, comme le soldat qui, le voyant resplendir sur les bivouacs, brusquement, le cœur chaviré, se lève et devient déserteur.

Et maintenant, voici que l'allégresse est en moi tout entière ! Oh, il y a maintenant des choses qui me font rire ! je me lèverai, je rirai des yeux du chat qui s'ouvrent comme des bourgeons; j'écar- terai des deux mains les rideaux, je rirai du soleil quand il entrera chez moi comme on pousse le poing jusqu'au fond d'un coffre plein d'or. Je veux danser comme un roi nègre. Venez ! entre les buissons de phlox et les hémérocales, nous bondirons par-dessus les allées qui sont des grèves de chaleur ; puis quand viendra midi, dans le repos du vent et de l'ombre, dans le gouffre d'im- mobilité comme au centre d'un tourbillon, lorsque parmi tout le silence seul notre cœur bougera, plongé dans le sang comme un homme nu au milieu d'un fleuve, nous nous arrêterons, nous regarderons vers la barrière... regardez-la, la voici ! son visage luit derrière les feuilles comme une prune mûre ; elle va pousser la porte, mais d'abord elle glisse une main entre les lattes pour cueillir le plus beau dahlia.

�� � LE LIVRE DE l'aMOUR 4O3

��Viens, comme la plus petite des servantes, qui rentre du marché la dernière, lorsqu'on a presque fini de manger, et qui pose sur la table un bouquet de fleurs fraîches. N'aie pas peur ; tu seras celle que l'on n'espérait plus, mais qu'on eût cherchée le lendemain au réveil ; tu seras l'hirondelle qui se glisse par la porte entr'ouverte, et l'on se réjouit alors de n'avoir pas fermé la porte. Viens donc, puisque tout le monde attendait dans le village et que la grâce t'a conduite à qui n'osait plus attendre, comme une graine de pin que le dernier souffle du jour pousse dans un pré désert. Ici, ta mission sera d'être douce, de sourire en passant dans la cuisine pour que ton rire sur les cuivres se reflète, de chanter, et de me laisser le soir dormir contre toi, confiant dans un inextin- guible amour, les battements de nos deux cœurs épousés de poitrine à poitrine. Ah, vois-tu, il faut! il faut que tu me donnes la tranquillité ! la paix, la certitude et le silence ! l'ombre ! il faut que tu sois le chemin creux où j'errais encore l'année dernière en m'effbrçant d'être heureux ! O tard- venue, c'est ton devoir, si tu m'aimes ; c'est ta dette, et tu ne peux la refuser. Ma douce prison- nière ! approche-toi ; ne dis pas non ; mais goûte déjà dans ton acceptation le pressentiment d'une joie plus pure, alors que, me voyant un matin

�� � 404 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sommeiller sans mauvais rêves, tu te connaîtras délivrée de ta tâche, comme l'arbre qui ayant rendu à la terre toutes ses feuilles dresse plus haut ses branches rouges dans la solitude du ciel d'octobre.

��Comme le fermier qui a fait un bon marché dit en rentrant à la servante : " Monte un litre de cidre, car la journée n'a pas été mauvaise, " moi aussi je suis content ce soir. Ah ! vous rappelez- vous encore que l'aube fut d'une lourde tristesse, que le vent toute la matinée rabattit la fumée sur les toits, mais qu'à midi dans les nuages des coins d'azur se montrèrent, tels qu'on voit le ciel à travers les branches } C'est alors que comme hier je l'ai rencontrée, et je lui dis : " Regardez-moi. Regardez-moi, enfant. Je ne suis déjà plus jeune ; si mes paumes ne sont pas calleuses ni mes épaules déformées, c'est que je n'ai pas conduit la charrue, mais le travail que j'ai dû faire était bien fatigant aussi. Pourtant, tel que je suis, prenez-moi ; voici mes yeux qui en se levant sur vous se reposeront des livres ; voici mes mains; voici mon corps d'homme qui a fini d'être robuste, qui joyeuse- ment, si vous le voulez, se donne à votre faible corps, comme un lys à demi fané qui se réjouit enfin d'avoir trouvé une abeille. " — " Mais moi, demanda-t-elle, que vous donnerai-je en échange.

�� � LE LIVRE DE l'aMOUR 4O5

car on dit dans mon pays qu'il faut toujours répondre même aux cadeaux d'amour. " Et elle me regarda lentement, puis je la vis pleurer. O mes amis ! de tout le prix de moi-même j'ai acheté ces larmes, quelques larmes rieuses et claires qui n'osaient qu'à peine se montrer. Maintenant, paix, paix et silence ! joie profonde qui remplit le cœur comme l'odeur du pain chaud remplit la maison ! Laissez-moi : voici que le ciel purifié remonte vers les étoiles, et les amants qui se sont acceptés dans les larmes vont connaître leur bonheur en enten- dant le coucou chanter.

��Elle rit parfois et s'abandonne, et marche à petits pas d'enfant comme si l'air, pareil à une mère penchée sur sa fille, la prenait sous les bras pour la conduire ; d'autres jours elle se révolte, les plus beaux jours de Juin, or vierge et feu qui boule! Légère, toujours dansante, elle pèse pour- tant à mon cœur, elle l'emplit jusqu'à éclater, elle est comme le trésor dans la cave et la maison n'a été construite que pour la garder.

Elle dit : " Je t'aime trop, je voudrais me cacher le visage. " Elle parle des portraits de morts que chez elle on retourne contre la muraille, parce que de penser toujours à eux on ne pourrait plus travailler.

�� � 406 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

��Elle pousse la porte du jardin qui donne sur la route royale, et s'arrête. Elle est pâle comme la chaleur. Telle qu'une lionne endormie qui bâille aux premiers coups de fouet du dompteur, la paresse de la sieste s'étire encore en elle. Cepen- dant l'Amour, dans l'unique rue pleine d'une odeur de confiture, sent la prune recuite et les guêpes volant autour du chaudron ; l'air brûlant lui colle au visage comme un masque ; il marche lentement, et ses regards pèsent sur les fleurs comme le papillon laineux au bord du volubilis.

C'est l'heure lourde. Le sang remplit le corps entier, noyant tout rêve et toute pensée dans sa mare bourdonnante. Que veux-tu faire ^ Va, rentre et dors ; peut-être qu'à ton réveil le soir sera venu, le long crépuscule pur et sain, la grande clairière fraîche comme une église...

��Son nom est comme un nom d'église ; il suifit de le prononcer pour entrer dans un autre monde.

��Peut-être que la rue est pleine de jurons, de cris comme un sarment qui craque. Mais je sais maintenant des paroles plus douces que le raisin fané qu'on retrouve à Noël pendu contre les soli-

�� � LE LIVRE DE l'aMOUR 4O7

ves ; je sais aussi des mots très simples, dont on ne croyait pas le souvenir possible au coin des lèvres gercées, et qui chantent comme un vase dans le cœur de ses fêlures.

Peut-être que le soleil brûle à pic sur les fon- taines. Mais j'ai pour moi une chambre close; l'ombre y est si mouillée qu'elle baigne dans la fraîcheur, si profonde qu'on ne peut pas lire au cadran de la pendule et que le temps n'existe plus.

Peut-être... Mais nous resterons tout le jour dans ce silence et cette paix, comme les abeilles qui se reposent dans la chaleur croissante de la ruche, dans l'ascension du miel ; et quand enfin, pensant le soir venu, nous lèverons le store, ce sera pour voir les étoiles au bord de leur terrasse dire à la lune Ave.

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Salut et bénédiction. Délicate comme l'œillet blanc, folle comme ce reflet d'eau qui danse au milieu du mur, et sacrée ! Que n'es-tu pas ? Tu es le grain d'encens venu d'Asie pour embaumer une église de campagne ; tu es ardente et pure ; tes yeux sont doux comme les fontaines qui n'ont jamais vu le soleil ; ton corps entier chante la violence avec mesure, et tes longs gestes d'aban- don, comme une phrase prisonnière de la musique, restent toujours enclos dans les plus suaves courbes de la ferveur. Ainsi chaque jour désormais

�� � 408 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

t'apportera le plus tendre des Ave, car tu es belle.

Salut, puisque tu es belle. Mais ne t'y trompe point. Ce n'est pas, pour te reconnaître et t'adorer, une parole savamment étudiée ni le chant de la frémissante octave ; et peut-être que saluée par le monde entier tu ne t'en apercevrais pas. Comme il est, derrière le mouvement des lèvres, une voix plus profonde, voici, mieux que les mots choisis, le plus émouvant hommage : l'entente de la terre et du ciel pour que, nulle part étrangère, tu sois partout comme le lierre uni à la muraille, comme l'étoile dans les feuilles, sans qui le pommier fleuri ne séduirait pas mon cœur ! Privilège ! Les paysannes te parlent, celles qui pourtant restaient des journées sans rien dire, et elles te confient leur enfant pendant qu'elles sont assises au rouet ; les jardiniers t'aiment comme ces fleurs étranges dont une seule donne au parfum des autres un sens plus admirable ; quand tu passes, il semble que tu sois là depuis toujours ; tu répètes ce qu'on a dit, et ce n'est plus la même chose ; tu es dans le tapis bariolé le brin de laine inséré par la déesse, si nécessaire que les hommes ne le voient pas.

Lève-toi ; ouvrons la fenêtre aux bourres de chardons qui volent.

��Nous avons traversé toute une partie de la plaine, sureaux aux croisements des chemins,

�� � LE LIVRE DE L AMOUR 4O9

voitures dételées près des calvaires ; les nuages s'étant enfuis, l'espace sans oiseaux s'unissait à la terre sans bornes dans le plus éternel silence et la plus calme des ardeurs, terre et ciel où les der- nières ondées roulaient comme de gros navires. Puis tout de suite ce fut le soir ; creusé d'une insatiable brûlure, l'air devint tout blanc ; et nous arrivâmes au fleuve. Fête de nos yeux ! l'eau était si belle que les musiques à la dérive, nombreuses pourtant dans cette fin de moisson, ne pouvaient l'embellir ; on apercevait sur l'herbe des écharpes, toutes petites d'être mouillées ; les pins de l'autre bord coulaient une ombre noire. Et bientôt les rives s'écartant, nulle barque ne chantait plus ni même ne s'aventurait, le fleuve devenait un miroir, — miroir où rien ne se reflète, pas un mur, pas un arbre, car la plaine en arrière s'étend à l'infini.

C'est alors que me levant je m'écriai : Amour 1 — Ce fut un mot arraché de mes lèvres, tout bas, tout fort, un ravissement presque impossible mêlé d'une obscure résistance ; et elle, qui m'entendit, était aussi près de crier, comme le passant ivre des clameurs de la foule qui se mêle aux soldats et hurle sans savoir quoi...

lO

Il a plu avant l'aube ; voici le petit jour, et seule une bruine pâle tombe encore du ciel presque pur.

�� � 4IO LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Larmes qui bientôt s'apaiseront, suave tristesse qui promet de longues heures sereines ! Cepen- dant elle dort, et elle sourit. Elle rôde dans des salles souterraines où l'or amoncelé palpite sous des lueurs de vitraux ; puis elle sort, et le jardin désert lui envoie mille pages aventureux, mille chevaliers qui pour la contraindre à une réponse l'entourent de leurs épées plantées en terre ; mais elle s'esquive d'un bond, car sur les tilleuls, comme un nuage d'encens qui élargit le feu des cierges, une avalanche de violettes se vient douce- ment poser. Ainsi, enfant, son sourire a captivé le sommeil même ! Petite sœur de la Lune, que sa tendre gaîté précède partout comme un ordre, ouvrant devant elle et refermant sur ses pas un monde délicieux et docile où toutes choses lui obéissent ! Heureuse, heureuse pendant qu'elle dort ! Combien plus heureuse pourtant, lorsqu'à son réveil l'odeur des lys pour la recevoir s'avan- cera jusqu'à la fenêtre, que le soleil brillera dans la pluie comme une palme, et que la pensée de l'amour, comme une gorgée d'eau froide, entrera dans son âme tout d'un trait.

II

Dans la cour, auprès du puits, un seau plein d'eau rêve au soleil qui tourne ; déjà la lumière l'a quitté ; l'eau tiède a la couleur de la noisette, et une feuille de laurier s'y pose, verte et poudreuse.

�� � LE LIVRE DE l'aMOUR 4II

comme la gloire sur une tête d'enfant. Personne ne travaille plus. Une plume de pigeon, qui atten- dait au bord de la toiture, monte lentement, portée par une subtile haleine que ne peuvent sentir les hommes. Puis la cour s'emplit d'ombre bleue, et il y a, autour de la margelle pensive, une si pure, une si tremblante, une si mélancolique gravité, qu'on a la gorge lourde de larmes et de bonheur. . ,

12

A cause de tes calmes genoux qui dérangent lentement les roses ;

à cause de tes tristesses, dont les moindres sont toujours comme pour le deuil d'un frère, et de tes joies brûlantes, pareilles à un jour d'été dans le lourd vent du sud.

A cause des regrets obscurs qui ne cessent pas de rôder dans tes yeux ;

à cause des désirs qui te montent au cœur et que tu ne sens pas même, comme le voyageur qui ne sent pas le soleil derrière lui avant d'en être fatigué ;

et à cause de cet exilé que nous vîmes jadis à Florence, qui tous les soirs, les bras croisés sur son manteau jaune, regardait derrière la ville le coucher du soleil.

A cause de tes gestes paisibles et de ton âme qui ne l'est pas ;

�� � 412 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à cause de cette indiscrète passion dans une voix si douce ;

et à cause d'un corps si suave qui a purifié l'amour.

On croyait encore à l'été, et c'est l'automne. Une insinuante douceur s'est glissée le long des jours. Le ciel n'a plus la dureté du feu, ni la route ne danse à l'horizon entre deux toits de tuiles. Tout est calme. Un corbeau va d'éteule en éteule ; un maillet cogne au bout de la vigne, dans la hutte où sont les tonneaux ; entre les mottes du guéret frais, la harpe des fils de Vierge joue une mélodie d'éternelles fiançailles ; et c'est l'époque où la jeune veuve, laisant éparpillées sur la table les lettres qu'elle relisait, va mettre des baisers de miel dans le cœur des roses-trémières.

Quelle discrétion dans l'enchantement, quel repo- sant bonheur ! Comme l'azur du ciel est touchant, avec l'insensible dégradation qui l'amène, derrière les arbres, à la couleur même de leurs feuilles ! comme la lumière est généreuse de se poser partout avec une égale tendresse et, quand son éclat se retire, de laisser après elle ce long rayonnement pur et tiède qui, vivant sous la nuit jusqu'à la pro- chaine aurore, en est comme l'immortelle substance et la chaleureuse nudité ! — Ah, n'est-ce pas trop beau ? n'est-ce pas trop paisible et trop riche ? N'est-

�� � LE LIVRE DE l'aMOUR 4I3

il point de honte à venir se réfugier là, à demander là bénédiction et asile, quand on n'apporte nul grand exploit à faire pardonner, ni gloire à dépouil- ler ni souffrance à endormir ? Certes, je sais alors deux choses que j'envierais : le tourment du héros qui ayant achevé son œuvre en est devenu l'esclave et se sent tiré par elle, ou le paysan qui travaille du matin au soir et se repose le septième jour parce que c'est dimanche... Mais la splendeur secrète de l'Automne n'admet ni rébellion ni scrupule : comme la procession qui arrête la foule dans les avenues, elle passe! Voici les calmes vendanges couronnant la plaine, le charretier qui debout dans la voiture laisse de temps en temps retomber les rênes pour souffler sur ses mains rouges la piqûre du brouillard, les basses grappes posées entre deux mottes, la fille qui contre son sabot nettoie une serpe terreuse. Sécurité, silence ! On n'entend pas un bruit. Ah, les chansons fades qui nous berçaient de voyelles longuement traînées, elles ont dû rester ]à-bas dans le jardin bleu : ici nul ne chante. Les songeuses qui sous l'allée couverte passaient et repassaient sans oser traverser la clairière de soleil, les mélancoliques qui chantent pour ne pas pleurer, les solennelles qui ne veulent pas croire à ce qu'elles chantent, et celle venue des bois, dont la voix était comme un mousseron gonflé de buée lunaire ! Mais ici nul ne chante. Le temps des grâces est bien fini ; c'est l'heure d'aller voir dans le pressoir et dans la grange

�� � 414 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

si la récolte a été bonne ; tandis que les gestes, comme la feuille de noyer qui semble avant de tomber peser la tiédeur autour d'elle, s'attardent et se ralentissent, une voix se lève en nous, si suave et si égale qu'on ne sait plus quand elle a com- mencé, et déjà le cœur a cessé de redouter son propre bruit, et l'esprit apaisé s'endort sur l'aile du silence, entre l'été et l'hiver, dans une région incomparable.

D'abord, comme une perle qui rit dans son écrin de velours rose, la légèreté de la joie éclairait le printemps. Puis ce fut quand les grenadiers fleuris brûlaient sur la terrasse, et pareil à une vasque de cuivre Août se creusait dans le plus bel endroit de l'année. Puis tout d'un coup ce fut l'automne ; douceur divine ! en descendant la rue, on entendait, derrière une fenêtre close, un violon chanter.

Comme le prophète qui debout dans les lentis- ques élève ses mains maigres vers la Jérusalem d'en haut, j'ai eu des désirs qui sans cesse récla- maient leur ciel, et mon âme pour sortir de ses gonds appelait tout haut les anges, comme une femme soulevée par la douleur qui jette le nom de son amant perdu. Mais aujourd'hui mon

�� � LE LIVRE DE l'aMOUR 4I5

amour crie vers lui-même ! mon trop beau, mon trop grand amour ! Longtemps je l'avais deman- dée, cette incorruptible tendresse plus profonde que les paroles ; je l'avais voulu, ce silence ; et j'ai pleuré de joie le jour où, comme un navire qui sent sous lui descendre la marée, j'ai entendu les vieilles volontés de mon être confusément se mettre en marche vers un monde nouveau. Hélas, félicité qui maintenant me dépasse ! gémissements, balbutiements devant cette grande chose vivante qui s'est logée en moi, cette bondissante, cette inexprimable lumière ! Ne m'abandonnez pas ; pareil à un homme trop riche qui descend se faire des amis dans la foule, voyez comme très pauvre- ment je vous tends les mains. Ah ! mon cœur est perdu dans l'amour sans bornes, et sa splendeur fait sa souffrance, comme le joueur de violon qui sanglote à sa note la plus pure.

16

— Bonjour, Anne.

— C'est toi. Blanche }

— C'est moi. Et c'est toi aussi, toujours la même, toujours triste. Qu'as-tu ^ Tu me rappelles les vieux automnes de notre enfance, quand on se sauvait au moment du déjeuner pour pleurer dans le fond des serres. Ah ! les rues sentaient la corne roussie, les cavaliers avaient passé sous les balcons, les laboureurs partis aux champs avaient laissé

�� � 41 6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

toutes les portes ouvertes. " Qui donc, disions- nous, qui donc doit venir ? " Nul ne venait ; notre parole, courant d'échos en échos, n'atteignait même pas le bout du silence... Mais maintenant !

— Quoi, maintenant ?

— Regarde, regarde ! Ne te force pas à ne rien voir ! Les fleurs de soleil sont larges comme des pierres de meules, et tous les oiseaux du presby- tère, affolés quand l'Angelus sonne, viennent s'abattre sur elles et becqueter à même ; le jour est doux comme le " Je vous salue, Marie ; " les blés sont hauts, la première communion a été belle, tout le monde est content. Il n'y a que toi.

— Il n'y a que moi.

— Tu es trop heureuse. Tu t'es vue si heureuse que tu n'as pu tout de suite y croire, et même une fois bien reconnu, bien senti ton bonheur, quand tu le tenais dans la main comme un fruit dont on caresse le duvet, même alors il t'a semblé si formi- dable que tu lui cherchais sans cesse des raisons, et toute la journée tu disais : Voici pourquoi, et voilà encore pourquoi. Seulement, c'est comme les enfants qui ne peuvent pas compter bien loin : ils vont jusqu'à cent tout d'une traite, en riant, sans reprendre haleine, puis, comme ils voudraient con- tinuer et qu'ils ne savent pas, ils pleurent. Tu pleures depuis l'instant où ton bonheur t'est apparu complet, parfait et plein, sans autres motifs que soi-même ; car, comme celle qui aime en secret, tu

�� � LE LIVRE DE l'aMOUR 4I7

interrogeais chaque chose pour entendre parler de lui, mais maintenant elles n'ont plus rien à te répondre, et c'est pour toi comme s'il était mort.

— Peut-être.

— Moi, je ne suis qu'une petite fille. Je chante quand il fait beau. Je chante le dimanche parce que c'est dimanche, et encore le lundi si l'envie m'en prend ; et quand Jacques vient à la ferme, je ne m'empêche pas d'être heureuse...

— Blanche, Blanche, il est bien vrai, tu n'es qu'une petite fille. Il y a autre chose. Blanche, que d'être assise à côté de Jacques tout un soir et de caresser sa barbe en voyant au-dessus de sa tête la plus grosse étoile ; il n'y a pas que de l'aimer lorsqu'il est là. Mais ce grand désir en nous, comme un enfant qui tend les mains vers la lampe allumée, d'un bonheur et d'une joie durables ! Ce fleuve d'amour qui coule dans nos coeurs, si large qu'il lui faudrait pour s'étaler en paix le lit de l'éternité ! et alors, la détresse d'une voix immense criant sans trouver d'écho ; la peur du lendemain ; ne pas oser croire aux paroles parce qu'elles n'engagent que le présent ; ne pas oser rien faire parce que tout sera défait ; ne pas oser aimer, car on n'aimera pas toujours...

— Tu me fais penser aux fillettes qui ne trouvent jamais belle leur poupée à moins de l'appeler reine.

— Ecoute : quand j'avais quinze ans, j'allais rôder aux lisières des bois, et souvent j'étais seule

6

�� � 41 8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pendant tout un après-midi ; à quatre heures j'avais faim ; je cueillais des noisettes et j'en mangeais, pensant qu'elles me feraient bien attendre jusqu'au soir ; mais elles ne servaient qu'à me tromper, et l'instant d'après j'avais plus faim encore. Qui me donnera d'être rassasiée ? Ce n'est pas le bonheur qu'il me faut, c'est le rassasiement ; une joie si drue qu'on en mangerait toute la journée et qu'il en resterait pour la vie entière ! Un secret amour si profond qu'il n'entendrait pas le bruit des pen- dules !

— Je ne comprends pas. J'aime la pendule qui marche, parce que, quand elle s'arrête, c'est comme si l'on était tout d'un coup dans un autre monde.

— Mais le royaume de l'amour n'est pas de ce monde. Blanche.

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Les mains des saintes étaient pleines *de charpie ; la jeune sœur garde-malade lisait l'Imitation entre deux espaliers ; le rouge-gorge venait se poser sur l'appui de la fenêtre, et l'on disait que seul de tous les oiseaux il était monté avec le Christ au Calvaire. Les cloches sonnaient. La semaine de Pâques approchait dans les églantines.

O mon enfance, ma longue enfance tiède comme du pain ! Je ne sais trop. Amour, si quand on parle d'elle vous devez encore élever la voix. Non, vos gestes repliés, vos regards les plus purs, et

�� � LE LIVRE DE l'aMOUR 4I9

toute votre grande tendresse de prince malade, ne valent rien contre la sainteté de ce temps-là. Je vous aime, Amour ; vous êtes mon frère, et vous êtes pour moi comme un pré bleu fourmillant de rosée, un pré où l'on déroule avec de la rosée au visage ; mais dans ce temps-là c'était bien autre chose ! Il ne s'agissait même pas d'aimer, cela n'eût point suffi à tirer en nous la splendeur du monde qui s'y voulait éperdûment répandre ; et certes je ne sais pas ce qu'il fallait, mais tout était pour nous comme une gerbe de foin qu'on porte à deux bras perdue dans son odeur profonde, et les journées étaient si calmes que nos cœurs n'avaient pas' besoin de battre plus fort, et la vie ingénue était cependant solennelle, comme les enfants qui en revenant du bois ont aperçu le conciliabule des anges.

Vous ne connaîtrez jamais une telle richesse. Amour, ni une telle simplicité. Vous m'avez sevré de l'amitié des autres hommes, vous m'avez cou- ronné d'orgueil, vous m'avez fait pleurer de douceur. Vous ne me donnerez jamais ce qui me fut donné jadis, cette paix céleste qui fut la mienne, cet immense abandon où l'on n'avait pas besoin de s'offrir pour provoquer une réponse, mais tout affluait dans nos cœurs comme on dit que jadis, quand les étés étaient plus chauds, les raisins, sans attendre le pressoir, d'eux-mêmes se crevaient dans les vignes!

�� � 420 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Qu'on me laisse. Je suis malade. Qu'on n'essaie plus de me rendre heureux !

��i8

��C'est comme une chambre où le soleil a donné, il y reste le goût de la chaleur.

René Bichet.

�� � 421

��DEFENSE DE LA LANGUE ALLEMANDE

��Ceci n'est à proprement parler qu'une lettre particulière en réponse à un article de A. G. paru ici même en Décembre dernier et tendant à établir la précellence de la langue française.

Nous avons jugé que la traduction de cette lettre méritait d'intéresser nos lecteurs ; elle nous a paru trop remarquable pour nous laisser hésiter à la faire passer en article.

Ce que vous avez écrit, dans le numéro de décembre, de la supériorité de la langue française sur l'allemande m'a vivement rappelé la route de Pontigny à Chablis — cette merveilleuse route bourguignonne qu'il me faut bien aimer désormais autant qu'aucune de celles de mon pays — et je me suis souvenu des questions que vous m'y posiez sur la littérature et la langue allemandes. Transporté, en une nuit, de l'atmosphère natale dans un milieu étranger dont l'unité est si impé- rieuse, je pouvais encore bien moins vous répondre de façon satisfaisante que je ne le puis aujourd'hui, à mon retour.

Si je vous parle de votre glose à la thèse de M. Trachsel, ce n'est pas pour exprimer une opi- nion opposée. Vous vous êtes bien douté qu'en

�� � 422 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Allemagne votre pensée ne serait pas accueillie sans protestations. J'ignore si elles se sont formu- lées, mais je ne vous cacherai pas que ce qui m'en est parvenu jusqu'en ma solitude dans ce Man- chester allemand qu'est Chemnitz, laisse deviner une vive mauvaise humeur.

Mais ni cette mauvaise humeur, ni ce désir de formuler une opinion opposée ne m'induiraient à vous écrire, si je ne me sentais pas... coupable; complice du moins ; coupable moins d'une faute personnelle, que d'un mal inhérent à la forme actuelle de notre culture ; coupable quand même.

Je suis un de ces Allemands, peut-être très nombreux, qui vous ont dit combien ils avaient à lutter contre leur propre langue et combien ils envient à la littérature française son moyen d'ex- pression souple, élaboré, plastique.

Même si l'on s'en tenait à ce sentiment, il resterait à examiner si la passion de créer des formes ne recherche pas la matière la plus résistante et la plus ingrate. La trop grande souplesse d'un instrument toujours prêt à servir ne fait-elle pas aisément oublier la dignité du métier, de sorte que l'on trouve beaucoup d'hommes qui parlent bien, mais que, parmi ces nombreux talents, le " créateur de langage " ne peut se faire jour que difficilement ? Grave question que je me contente de poser, mais qui marque la première bifurcation de notre route. Quand même on accorderait le

�� � DÉFENSE DE LA LANGUE ALLEMANDE 423

premier point d'une façon absolue, nous n'en pourrions conclure directement à la supériorité du français.

Ce premier point, cet aveu que j'eus le tort d'isoler, il faut les replacer dans leur ensemble naturel pour leur donner leur sens véritable. Dans un tel sujet, le tout est — idéellement — antérieur aux parties ; celles-ci en tirent une signification qu'elles ne possèdent pas à elles seules. Je ne puis procéder que par indications, faute de pouvoir poser et développer l'immense problème de notre culture. Mais notre situation est de celles où toute question secondaire relève de la question d'ensemble. Notre culture n'est pas donnée comme elle l'est en France ; pour la solution d'un problème de détail on ne peut se reporter à un système plus ou moins clos de généralités établies. Chaque fois que vous entendez un Allemand porter un juge- ment quelconque sur un problème de son monde spirituel, n'oubliez jamais que depuis plus de quatre siècles, ce monde est soumis à une transformation plus profonde, plus décisive, plus métaphysique qu'aucune autre culture vivante n'en a jamais subie. Nulle part les assises du Moyen Age n'ont été si complètement bouleversées — du moins pour ce qui est de l'ordre spirituel et de l'attitude de l'homme en face de lui-même ; nulle part on n'a cherché, pour construire, des fondations plus pro- fondes. Constatons également ceci, que malgré ces

�� � 4^4 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

considérables, ces incomparables efforts, de Luther à Hegel, l'Allemagne est restée sans culture définie, tangible et donnée pour chacun. Je ne puis en analyser les raisons ; elles nous reporteraient à l'histoire de la Réforme et de ses conséquences politiques et morales. Nous vivons dans un monde spirituel qui ne peut se manifester extérieurement, et où constamment le dedans et le dehors, l'idée et la manifestation, la religion et la politique sont en opposition de plus en plus violente. Nous ne sortons pas d'une crise qui jamais ne s'est montrée plus aiguë que depuis cent ans, depuis le temps de ces premiers romantiques allemands dont les aspi- rations les plus intimes me semblent bien moins littéraires que celles des romantiques français ; période qui commença lorsque Frédéric Schlegel proclama la révolution française, la doctrine de Fichte et le Wilhelm Meister de Gœthe les trois plus grands événements de l'époque.^ Des signes certains semblent prouver qne cette période est à sa fin ; mais la naissance de l'élément nouveau qui triomphera de la crise actuelle, affronte les forces et les masses dans une lutte plus passionnée et plus funeste que jamais.

Chez nous, tout semble en éternel travail contre

  • Il est intéressant de remarquer à ce propos que, par un effort

d'intuition, très rare chez les philosophes de l'histoire et de l'art, Frédéric Schlegel vit, le premier, la nécessité profonde et les condi- tions, morales aussi bien que métaphysiques, d'une synthèse entre romantisme et classicisme.

�� � soi-même. Et lorsque nous autres Allemands, conscients de cette crise, nous arrivons en France, nous découvrons un monde où la respiration est aisée, une atmosphère dans laquelle hommes et œuvres sont à leur plan, comme dans celle qui remplit les tableaux de vos grands impressionnistes. C'est un monde qui a su créer la norme à laquelle chacun doit se soumettre, dans la paix comme dans la guerre, et qui maintient l'équilibre entre l'ensemble et l'individu. Au bout de quelque temps, nous comprenons bien que notre destinée profonde ne saurait se jouer dans un tel cadre. En fin de compte cette cohérence, cet ordre, cet équilibre ne peuvent être pour nous qu'un symbole, qu'une promesse de délivrance ; car à notre point de vue, notre misère et notre détresse, nos efforts et nos dangers sont bien plus profonds (je n'attache point à ce mot un sens qualitatif, mais pour ainsi dire topographique).

Et ce que nous aimons dans votre langue, c'est l'expression la plus merveilleuse de ce symbole, de cette promesse. L'Allemagne s'est repliée sur elle-même de manière violente et tragique et il en est résulté qu'aucune autre nation ne possède des créateurs capables de remonter aussi près des sources mêmes de la langue que le font Maître Eckhardt, Luther et Gcethe. Nulle part une constante convention du goût verbal ne fait plus complètement défaut. Aucune cour n'a pris notre 426 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

langue en tutelle. Jamais les lois du beau langage n'ont eu sur elle la même autorité que chez vous. Presque chaque pas important, chaque modification heureuse marque un écart toujours plus accentué hors de la convention ; et ceci provient de ce que l'initiative ne procède jamais d'une société aristo- cratique qui s'est donné des conventions et des lois de langage, mais bien d'individus qui s'enfoncent toujours plus profondément dans leur vie inté- rieure.

Je suis bien trop peu philologue pour pouvoir porter ici un véritable jugement, mais il me semble qu'il faudrait parler bien moins de la lucidité de la langue française que de la transparence, de la communicabilité, de la sociabilité, si je puis dire, de la pensée française ^ Je suis heureux de me trou- ver d'accord avec Schopenhauer qui s'entendait en langage et qui a dit aux Allemands les paroles les plus dures sur le dévergondage de leur façon de s'exprimer. Dans ses Parerga et Paralipomena (vol. II, aph. 287), il ne loue pas la langue fran- çaise, mais la manière française de ranger naturelle- ment les pensées les unes à côté des autres, au lieu de les entrelacer à la manière allemande. Quelques lignes plus loin (aph. 299*^'^), il nomme le français

1 II est certain, d'autre part, qu'une langue une fois formée par les besoins d'une certaine mentalité, tend à conserver cette attitude intellectuelle, mais seulement quand le puissance des conventions est plus grande que celle des tendances originaires de l'esprit.

�� � DÉFENSE DE LA LANGUE ALLEMANDE 427

en tant que langue un " odieux jargon ", et dans une variante si grossière que je ne la cite que par nécessité : " cette langue misérable ".

Les affirmations de Gœthe qui remontent au voyage d'Italie n'ont guère qu'un intérêt historique, car c'est du désespoir même de Gœthe — et, je le crois, sans influence sensible du français — qu'est sorti notre allemand moderne, qu'ont été créées de nouvelles possibilités pour notre ancien allemand. Dans sa vieillesse, Gœthe faisait peu de cas de la langue française, en particulier de sa syntaxe, si affaiblie, si énervée qu'il ne la croyait pas capable de supporter une traduction de son Faust ; à moins, pensait-il, qu'on ne remontât au français indompté d'avant le grand siècle, que les conventions n'ont pas encore ligotté. ^

Que pèsent, en regard, le souhait des dernières années de Nietzsche et l'animosité, trop bien fon- dée, de son Ecce Homo ?

Il est certain que nous en arriverons à de nouvelles conventions de langage, dans la mesure où notre monde spirituel se consolidera, où nos concepts et nos institutions, nos formes de vie et de pensée formeront de solides assises. Nous sommes heureux de nous laisser instruire par le français, comme nous l'avons été précédamment

' En vrai Français, son interlocuteur Victor Cousin ne vit dans ces paroles qu'une exhortation à l'archaïsme, c'est-à-dire à une nouvelle convention... (28, IV, 1825).

�� � 4^8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

par le grec et par le latin. Mais une question se pose : devons-nous ne considérer la syntaxe fran- çaise que comme un exemple et admirer comment un goût historiquement contingent a transformé, à son image, jusque dans ses particularités les plus subtiles, une langue donnée ; ou bien devons- nous y voir un modèle généralisable, une sorte de

    • droit naturel " grammatical ? ^ Et ce n'est que

dans le second cas que l'on pourrait parler d'une essentielle suprématie du français.

Mais pour pouvoir porter un jugement et en tirer quelques conclusions de politique linguistique, ne serait-il pas nécessaire, d'au moins poser une troisième série de problèmes ? Il faudrait se deman- der si l'allemand n'est pas supérieur par son voca- bulaire, par le rapport qui lie l'objet au mot, ainsi que par les rapports qui lient les formations ver- bales entre elles. Même dans leur forme contem- poraine, les mots allemands ne pénètrent-ils pas plus avant, plus près des " racines " du langage — j'entends ce mot dans un sens plastique autant que dans celui de la terminologie scientifique ? Pour sentir ce qu'il y a de représentatif, d'imagé, d'originaire dans la formation des mots, nous n'avons pas besoin d'apprendre une langue étran- gère et savante. Ceci est vrai pour les verbes et

' La mentalité française me parait toujours avoir une pente à considérer les conventions existantes ou désirées, comme autant de lois de nature.

�� � DÉFENSE DE LA LANGUE ALLEMANDE 429

les substantifs, et particulièrement pour les plus abstraits, dans la formation desquels notre langue se montre, depuis Maître Eckhardt, plus géniale qu'aucune autre langue moderne ; ce l'est égale- ment pour les préfixes et prépositions qui, en regard du français, alourdissent l'allemand, mais qui lui donnent plus d'énergie, de mouvement et de vertu sensible. Cette lourdeur, cette puissance (Wucht) de la langue allemande empêchent certainement l'essor de cette vie courtoise et claire, de ces formes de pensée aisées que nous admirons dans les cultures romanes ; mais elles correspondent peut-être à une certaine puissance essentielle de l'être qui nous tient davantage à cœur, et je me demande si des hommes de cette mentalité ne souhaiteront pas toujours les possibilités qu'offre une telle langue. Si je ne m'abuse, la prose de Péguy fait preuve d'une tendance à transformer le français actuel qui l'éloigné des traditions et de la syntaxe classique, et qui semble le rapprocher de la syntaxe alle- mande. J'oserais dire qu'une traduction littérale d'une page de Péguy ne garderait plus pour nous presque aucun des caractères qui trahissent une traduction de langue romane.

Comme le rapport entre la syntaxe et le voca- bulaire est curieux ! Dans le dernier Cahier de Péguy, dans le passage critique (au sens étymo- logique : décisif), je trouve deux mots allemands, et j'avoue que ce " Keine — mehr " m'émeut plus

�� � 430 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

profondément et se charge d'une plus grande puissance de sentiment qu'aucune autre parole de ce livre incomparable, et qui échappe à la mesure commune des œuvres de ce temps.

Comment expliquer ce phénomène ? Par des considérations ethniques ? Comme aux temps qui ont vu naître l'art gothique, l'élément germanique l'emporterait-il ici sur l'élément celtique ? Hypo- thèse un peu grossière et qui ne semble s'appuyer que sur une pétition de principes. Ou plutôt cette orientation verbale de Péguy correspond-elle à une orientation métaphysique qui nous le fait paraître en opposition à la mentalité française typique ^ Laissez-moi ne pas répondre à ces questions. Cette lettre est déjà tellement longue et dense qu'elle risque de vous paraître un argu- ment contre la langue et la mentalité allemande.

Il faudrait encore se demander si l'on n'enlève pas aux Suisses leur meilleur moyen d'expression quand on les prive de la langue allemande. Il est significatif que leur plus grand poète, Gottfried Keller, parle l'allemand le plus admirable du dix- neuvième siècle, un allemand riche en racines et sans rien de roman. J'ajoute que même aujour- d'hui, l'allemand le plus pur et le plus vigoureux est écrit par des Suisses — peut-être à cause de la lutte qu'il leur faut livrer contre l'épouvantable dialecte qui leur est si cher.

Il faut m'arrêter ; je vois que j'ai déjà passé

�� � DEFENSE DE LA LANGUE ALLEMANDE 43 1

de la défense à l'attaque — ce qui est encore la meilleure arme. C'est une étrange façon de vous remercier pour votre invitation à Pontigny ; une façon maladroite mais substantielle, et qui n'est peut-être pas éloignée de l'esprit d'examen de soi qui doit surgir de là-bas.

KuRT Singer.

�� � 432

��ISABELLE

(Fin)

VI

Ainsi retombaient les sursauts de ma curiosité amou- reuse. Je ne pouvais pourtant différer plus longtemps un départ que de nouveau j'avais annoncé à mes hôtes, et ce jour était le dernier que je devais passer à la Quartfourche. Ce jour là. . .

Nous sommes à déjeûner. L'on attend le courrier que Delphine, la femme de Gratien, reçoit du facteur et nous apporte d'ordinaire peu d'instants avant le dessert. C'est à Madame Floche, je vous l'ai dit, qu'elle le remet ; puis celle-ci répartit les lettres et tend le Journal des Débats à Monsieur Floche, qui disparaît derrière jusqu'à ce que nous nous levions de table. Ce jour là, une enveloppe mauve, prise à demi dans la bande du journal, s'échappe du paquet et va voler sur la table près de l'assiette de Madame Floche ; j'ai juste le temps de reconnaître la grande écriture dégingandée qui, la veille, m'avait déjà fait battre le cœur ; Madame Floche aussi, apparemment, l'a reconnue ; elle fait un geste précipité pour couvrir l'enveloppe avec son assiette ; l'assiette s'en va cogner un verre, qui se brise et répand du vin sur la nappe ; tout cela fait un grand vacarme et la bonne Madame Floche

�� � ISABELLE 433

profite de la confusion générale pour subtiliser l'enveloppe dans sa mitaine.

— J'ai voulu écraser une araignée, dit-elle gauche- ment comme un enfant qui s'excuse. (Elle appelle indiflFé- remment : araignées, les cloportes et les perce-oreilles qui s'échappent parfois de la corbeille de fruits.)

— Et je parie que vous l'avez manquée, dit Madame de Saint-Auréol : d'un ton aigre, en se levant et jetant sa serviette non pliée sur la table. Vous viendrez dans le salon me rejoindre, ma sœur. Ces Messieurs m'excuseront : j'ai ma crampe de nombril.

Le repas s'achève en silence. Monsieur Floche n'a rien vu. Monsieur de Saint-Auréol rien compris ; Mademoi- selle Verdure et l'abbé gardent les yeux fixés sur leur assiette ; si Casimir ne se mouchait pas, je crois qu'on le verrait pleurer...

H fait presque tiède. On a porté le café sur la petite terrasse que forme le perron du salon. Je suis seul à en prendre avec Mademoiselle Verdure et l'abbé ; du salon où sont enfermées ces deux dames, des éclats de voix nous parviennent; puis plus rien; ces dames sont montées.

C'est alors, s'il me souvient bien, qu'éclata la castille du hêtre-à-feuille-de-persil.

Mademoiselle Verdure et l'abbé vivaient en état de guerre. Les combats n'étaient pas bien sérieux et l'abbé ne faisait qu'en rire ; mais rien n'irritait tant Mademoi- selle que le ton persifleur ou supérieur qu'il prenait alors ; elle se découvrait à tous coups et l'abbé tirait dans le vif. Presqu'aucun jour ne passait sans qu'éclatât entre eux quelqu'vme de ces escarmouches que l'abbé nommait des

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" castilles ". Il prétendait que la vieille fille en avait besoin pour sa santé ; il la faisait monter à l'arbre comme on emmène un chien faire un tour. Il n'y apportait peut-être pas de méchanceté, mais certainement de la malice et s'y montrait assez provoquant. Cela les occupait tous deux et assaisonnait leur journée.

Le petit incident du dessert nous avait laissés nerveux. Je cherchais une diversion et, tandis que l'abbé versait les tasses, ma main rencontra dans la poche de mon veston un paquet de feuilles, ramille d'un arbre bizarre qui croissait près de la grille d'entrée et que j'avais cueillie le matin pour en demander le nom à Mademoiselle Verdure ; non que je fusse bien curieux de le connaître, mais elle se trouvait flattée qu'on fît appel à son savoir.

Car elle s'occupait de botanique. Certains jours elle partait herboriser, portant en bandoulière sur ses robustes épaules une boîte verte qui lui donnait l'aspect bizarre d'une cantinière ; elle passait entre son herbier et sa " loupe montée " le temps que lui laissaient les soins domestiques... Donc Mademoiselle Olympe prit la ramille et sans hésiter :

— Ceci, déclara-t-elle, c'est du hétre-à-feuille-de-persil.

— Curieuse appellation! hasardai-je; ces feuilles lancéo- lées n'ont pourtant aucun rapport avec celles du...

L'abbé depuis un instant souriait avec pertinence :

— C'est ainsi qu'on appelle à la Quartfourche le fagus persicifolia^ fît-il comme négligemment. Mademoiselle Verdure soubresauta :

— Je ne vous savais pas si fort en botanique.

— Non ; mais j'entends un peu le latin. Puis, incliné vers moi : Ces dames sont victimes d'un involontaire

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calembour. T'ersicus^ chère Mademoiselle, persicus veut dire pêcher, non persil, l^ç. fagus persicifolia dont Monsieur Lacase remarquait les feuilles qu'il appelle si justement lancéolées, le fagus persicifolia est un " hêtre à feuilles de pêcher ".

Mademoiselle Olympe était devenue cramoisie ; le calme qu'affectait l'abbé achevait de la décomposer.

— La vraie botanique ne s'occupe pas des anomalies et des monstruosités, sut-elle trouver à dire sans tourner un regard vers l'abbé ; puis vidant sa tasse d'un trait elle partit en coup de vent.

L'abbé avait froncé sa bouche en cul de poule, d'où s'échappaient des manières de petits pets. J'avais grand peine à retenir mon rire.

— Seriez-vous méchant, Monsieur l'abbé ?

— Mais non ! mais non... Cette bonne demoiselle, qui ne prend pas assez d'exercice, a besoin qu'on lui fouette le sang. Elle est très combative, croyez-moi ; quand je reste trois jours sans pousser ma pointe, c'est elle qui vient ferrailler. A la Quartfourche les distractions ne sont pas si nombreuses !...

Et tous deux alors, sans parler, nous commençâmes de penser à la lettre du déjeûner.

— Vous avez reconnu cette écriture ? me hasardai-je à demander enfin.

Il haussa les épaules :

— Un peu plus tôt, un peu plus tard, c'est la lettre qu'on reçoit à la Quartfourche deux fois par an, après le paiement des fermages, et par laquelle elle annonce à Madame Floche sa venue.

— Elle va venir ? m'écriai-je.

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— Calmez-vous ! Calmez-vous : vous ne la verrez pas.

— Et pourquoi ne la pourrai-je point voir ?

— Parce qu'elle vient au milieu de la nuit, qu'elle repart presque aussitôt, qu'elle fuit les regards et... méfiez- vous de Gratien. — Son regard me scrutait ; je ne bron- chai point ; il reprit sur un ton irrité : — Vous ne tiendrez aucun compte de ce que je vous en dis ; je le vois à votre air ; mais vous êtes averti. Allez ! faites à votre guise ; demain matin vous m'en donnerez des nou- velles.

Il se leva, me laissa, sans que j'aie pu démêler s'il cherchait à réfréner ma curiosité ou s'il ne s'amusait pas à l'éperonner au contraire.

Jusqu'au soir mon esprit, dont je renonce à peindre le désordre, fut uniquement occupé par l'attente. Pouvais-je aimer vraiment Isabelle ? Non sans doute, mais, amusé jusqu'au cœur par une excitation si violente, comment ne me fussé-je pas mépris ? reconnaissant à ma curiosité toute la frémissante ardeur, la fougue, l'impatience de l'amour. Les dernières paroles de l'abbé n'avaient servi qu'à me stimuler davantage ; que pouvait contre moi Gratien ? J'aurais traversé fourré d'épines et brasiers !

Certainement quelque chose d'anormal se préparait. Ce soir là personne ne proposa de partie. Sitôt après souper, Madame de Saint-Auréol commença de se plaindre de ce qu'elle appelait " sa gastérite " et se retira sans façons, tandis que Mademoiselle Verdure lui préparait une in- fusion. Peu d'instants après Madame Floche envoya se coucher Casimir ; puis, sitôt que l'enfant fut parti :

— Je crois que Monsieur Lacase a grande envie

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d*en faire autant ; il a l'air de tomber de sommeil. Et comme je ne répondais pas assez promptement à son invite :

— Ah ! je crois qu'aucun de nous ne va prolonger bien tard la veillée.

Mademoiselle Verdure se leva pour allumer les bou- geoirs ; l'abbé et moi nous la suivîmes ; je vis Madame Floche se pencher sur l'épaule de son mari qui som- meillait au coin du feu dans la berline ; il se leva tout aussitôt, puis entraîna par le bras le baron qui se laissa faire, comme s'il comprenait ce que cela signifiait. Sur le palier du premier étage, où chacun, muni d'un bougeoir, se retirait de son côté :

— Bonne nuit ! Dormez bien — me dit l'abbé avec un sourire ambigu.

Je refermai la porte de ma chambre ; puis j'attendis. Il n'était encore que neuf heures. J'entendis monter Madame Floche, puis Mademoiselle Verdure. Il y eut sur le palier, entre Madame Floche et Madame de Saint- Auréol qui était ressortie de sa chambre, reprise d'une querelle assez vive, trop loin de moi pour que j'en pusse distinguer les paroles ; puis un bruit de portes claquées ; puis rien.

Je m'étendis sur mon lit pour mieux réfléchir. Je songeais à l'ironique souhait de bon sommeil dont l'abbé avait accompagné sa dernière poignée de main ; j'aurais voulu savoir si lui, de son côté, s'apprêtait au somme, ou si cette curiosité qu'il se défendait d'avoir devant moi, il allait lui lâcher la bride?... mais il couchait dans une autre partie du château, faisant pendant à celle que j'oc- cupais, et où aucun motif plausible ne m'appelait. Pour-

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tant, qui de nous deux serait le plus penaud, si nous nous surprenions l'un l'autre dans le couloir ?... Ainsi méditant, il m'advint quelque chose d'inavouable, d'absurde, de confondant : je m'endormis.

Oui, moins surexcité sans doute qu'épuisé par l'attente et fatigué en outre par la mauvaise nuit de la veille, je m'endormis profondément.

Le crépitement de ma bougie qui achevait de se con- sumer m'éveilla ; ou, peut-être, vaguement perçu à travers mon sommeil, un ébranlement sourd du plancher : cer- tainement quelqu'un avait marché dans le couloir. Je me dressai sur mon séant. Ma bougie à ce moment s'éteignit; je demeurai, dans le noir, tout pantois. Je n'avais plus pour m'éclairer que quelques allumettes ; j'en grattai une afin de regarder à ma montre : il était près d'onze heures et demie ; j'écarquillai l'oreille... plus un bruit. A tâtons je gagnai la porte et l'ouvris.

Non, le cœur ne me battait point ; je me sentais de corps agile, impondérable ; d'esprit calme, subtil, résolu.

A l'autre extrémité du couloir, une grande fenêtre versait jusqu'à moi une clarté crépusculaire ; une clarté non point égale comme celle des nuit tranquilles, mais palpitante et défaillante par instants, car le ciel était plu- vieux et, devant la lune, le vent charriait d'épais nuages. Je m'étais déchaussé ; j'avançais sans bruit... Je n'avais pas besoin d'y voir davantage pour gagner le poste d'ob- servation que je m'étais ménagé : c'était, à côté de celle de Madame Floche, où vraisemblablement se tenait le conciliabule, une petite chambre inhabitée, qu'avait occu- pée d'abord Monsieur Floche (il préférait à présent le

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voisinage de ses livres à celui de sa femme) ; la porte de communication, dont j'avais soigneusement tiré le verrou pour me mettre à l'abri d'une surprise, avait un peu fléchi, et je m'étais assuré qu'immédiatement sous le chambranle je pouvais glisser mon regard ; il me fallait, pour y atteindre, me jucher sur une commode que j'avais poussée tout auprès.

A présent passait par cette fente un peu de lumière qui, renvoyée par le plafond blanc, me permettait de me guider. Je retrouvai tout comme je l'avais laissé dans le jour. Je me hissai sur la commode, plongeai mes regards dans la chambre voisine...

Isabelle de Saint-Avu"éol était là.

Elle était devant moi, à quelques pas de moi... Elle était assise sur un de ces disgracieux sièges bas sans dossier, qu'on appelait je crois des " poufs ", dont la présence étonnait un peu dans cette chambre ancienne et que je ne me souvenais point d'y avoir vu lorsque j'étais entré porter des fleurs. Madame Floche se tenait enfoncée dans un grand fauteuil en tapisserie ; une lampe posée sur un guéridon près du fauteuil les éclairait discrètement toutes deux. Isabelle me tournait le dos ; elle s'inclinait en avant, presque couchée sur les genoux de sa vieille tante, de sorte que d'abord je ne vis pas son visage ; mais bientôt elle releva la tête. Je m'attendais à la trouver davantage vieil- lie ; pourtant je reconnaissais à peine en elle la jeune fille du médaillon ; non moins belle sans doute, elle était d'une beauté très diflFérente, plus terrestre et comme humanisée; l'angélique candeur de la miniature le cédait à une lan- gueur passionnée, et je ne sais quel dégoût froissait le coin

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de ses lèvres que le peintre avait dessinées entr'ouvertes. Un grand manteau de voyage, une sorte de water-proof, d'une étoffe assez commune semblait-il, la recouvrait mais, relevé de côté, laissait voir une jupe noire de taffe- tas luisant sur lequel sa main dégantée, qu'elle laissait pendre et qui tenait un mouchoir chiffonné, paraissait extraordinairement pâle et fragile. Une petite capote de feutre et de plumes moirées, à brides de taffetas, la coif- fait ; une boucle de cheveux très noirs repassait par dessus la bride et, dès qu'elle baissait la tête, revenait en avant cacher la tempe. On l'aurait dite en deuil sans un ruban vert-scarabée qu'elle portait autour du cou. Madame Floche ni elle ne disait rien ; mais, de sa main droite, Isabelle caressait le bras, la main de Madame Floche et l'attirait à elle, et puis la couvrait de baisers.

A présent elle secouait la tête et ses boucles flottaient de gauche à droite ; alors, comme si elle reprenait une phrase :

— Tous les moyens, dit-elle; j'ai vraiment essayé tous les moyens ; je te jure que...

— Ne jurez point, ma pauvre enfant ; je vous crois sans cela, interrompit la pauvre vieille en lui posant la main sur le front. Toutes deux parlaient à voix très basse, comme si elles eussent craint d'être entendues.

Madame Floche se redressa, repoussa doucement sa nièce, et s'appuyant sur les deux bras de son fauteuil, se leva. Mademoiselle de Saint-Auréol se leva pareillement, et tandis que sa tante se dirigeait vers le secrétaire d'où Casimir, avant-hier, avait sorti le médaillon, elle fit quel- ques pas dans le même sens, s'arrêta devant une console qui supportait un grand miroir et, pendant que la vieille

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fouillait dans un tiroir, s'avisant à son reflet du ruban émeraude qu'elle portait autour du cou, elle le détacha prestement, le roula autour de son doigt... Avant que Madame Floche ne se fut retournée, le ruban vif avait disparu, Isabelle avait pris une attitude méditative, les mains retombées et croisées devant elle, le regard perdu...

La pauvre vieille Floche tenait encore d'une main son trousseau de clefs, de l'autre la maigre liasse qu'elle avait été quérir dans le tiroir ; elle allait se rasseoir dans son fauteuil, quand la porte, en face de celle où j'étais posté, s'ouvrit brusquement toute grande — et je faillis crier de stupeur. La baronne apparaissait dans l'embrasure, guin- dée, décolletée, fardée, en grand costume d'apparat et le chef surmonté d'une sorte de plumeau-marabout gigan- tesque. Elle brandissait de son mieux un grand candé- labre à six branches, toutes bougies allumées, qui la baignait d'une tremblotante lumière, et répandait des pleurs de cire sur le plancher. A bout de forces sans doute, elle commença par courir poser le candélabre sur la console devant la glace ; puis reprenant en quatre petits bonds sa position dans l'embrasure, elle s'avança de nouveau, à pas rythmés, solennelle, portant loin devant elle étendue sa main chargée d'énormes bagues. Au milieu de la chambre elle s'arrêta, se tourna tout d'une pièce du côté de sa fille, le geste toujours tendu, et, avec une voix aiguë à percer les murailles :

— Arrière de moi, fille ingrate ! Je ne me laisserai plus émouvoir par vos larmes, et vos protestations ont perdu pour jamais le chemin de mon coeur.

Tout cela était débité, crié sur le même fausset sans nuances. Isabelle cependant s'était jetée aux pieds de sa

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mère, dont elle avait saisi la jupe, et la tirait, découvrant deux ridicules petits escarpins de satin blanc, cependant que de son front elle heurtait le plancher qu'un tapis recouvrait à cet endroit. Madame de Saint-Auréol ne baissa pas les yeux un instant, continua de lancer droit devant elle des regards aigus et glacés comme sa voix ; elle continua :

— Ne vous aura-t-il pas suffi d'apporter au foyer de vos parents la misère ; prétendez-vous poursuivre plus loin les...

Ici brusquement la voix lui manqua ; alors se tournant vers Madame Floche qui se faisait toute petite et qui tremblait dans son fauteuil :

— Et quant à vous ma soeur, si vous avez encore la faiblesse... — puis se reprenant : — Si vous avez la cou- pable faiblesse de céder encore à ces supplications, fût-ce pour un baiser, fût-ce pour une obole, aussi vrai que je suis votre sœur aînée, je vous quitte, je recommande à Dieu mes pénates, et je ne vous revois de ma vie.

J'étais comme au spectacle. Mais puisqu'elles ne se sa- vaient pas observées, pour qui ces deux marionnettes jouaient-elles la tragédie ? Les attitudes et les gestes de la fille me paraissaient aussi exagérés, aussi faux que ceux de la mère. . . Celle-ci me faisait face, de sorte que je voyais de dos Isabelle qui, prosternée, gardait sa pose d'Esther suppliante j tout à coup je remarquai ses pieds : ils étaient chaussés en peau-de-soie couleur prune, autant qu'il me sembla et que l'on en pouvait juger encore sous la couche de boue qui recouvrait les bottines ; au-dessus, un bas blanc, oii le volant de la jupe, en se relevant, mouillé, fangeux, avait fait une traînée sale... Et soudain, plus

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haut que la déclamation de la vieille, retentit en moi tout ce que ces pauvres objets racontaient d'aventureux, de misérable. Un sanglot m'étreignit la gorge ; et je me promis, quand Isa quitterait la maison, de la suivre à travers le jardin.

Madame de Saint- Auréol cependant avait fait trois pas vers le fauteuil de Madame Floche :

— Allons ! donnez-moi ces billets ! Pensez-vous que sous votre mitaine je ne voie pas se froisser le papier ? Me croyez-vous aveugle, ou folle ? Donnez-moi cet argent vous dis-je ! — Et, mélodramatiquement, approchant les billets dont elle s'était emparée, de la flamme d'une des bougies du candélabre : — Je préférerais brûler le tout (faut-il dire qu'elle n'en faisait rien) plutôt que de lui donner un liard.

Elle glissa les billets dans sa poche et reprit son geste déclamatoire :

— Fille ingrate ! Fille dénaturée ! Le chemin qu'ont pris mes bracelets et mes colliers, vous saurez l'apprendre à mes bagues ! — Ce disant, d'un geste habile de sa main étendue, elle en fit tomber deux ou trois sur le tapis. Comme un chien affamé se jette sur un os, Isabelle s'en saisit.

— Partez, à présent ; nous n'avons plus rien à nous dire, et je ne vous reconnais plus.

Puis ayant été prendre un éteignoir sur la table de nuit, elle en coiffa successivement chaque bougie du can- délabre, et partit.

La pièce à présent paraissait sombre. Isabelle cependant s'était relevée ; elle passait ses doigts sur ses tempes, reje- tait en arrière ses boucles éparses et rajustait son chapeau.

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D'une secousse elle remonta son manteau qui avait un peu glissé de ses épaules, et se pencha vers Madame Floche pour lui dire adieu. Il me parut que la pauvre femme cherchait à lui parler, mais c'était d'une voix si faible que je ne pus rien distinguer. Isabelle sans rien dire pressa une des tremblantes mains de la vieille contre ses lèvres. Un instant après je m'élançais à sa poursuite dans le couloir.

Au moment de descendre l'escalier, un bruit de voix m'arrêta. Je reconnus celle de Mademoiselle Verdure, qu'Isabelle avait déjà rejointe dans le vestibule, et je les aperçus toutes deux en me penchant par dessus la rampe. Olympe Verdure tenait une petite lanterne à la main.

— Tu vas partir sans l'embrasser ? disait-elle, — et je compris qu'il s'agissait de Casimir. — Tu ne veux donc pas le voir ?

— Non, Loly ; je suis trop pressée. Il ne doit pas savoir que je suis venue.

Il y eut un silence, une pantomime que d'abord je ne compris pas bien. La lanterne s'agita projetant des ombres bondissantes. Mademoiselle Verdure s'avançant, Isabelle se reculant, toutes deux se déplacèrent de quelques pas ; puis j'entendis :

— Si ; si ; en souvenir de moi. Je le gardais depuis longtemps. A présent que je suis vieille, qu'est-ce que je ferais de cela ?

— Loly ! Loly ! Vous êtes ce que je laisse ici de meilleur.

Mademoiselle Verdure la pressait entre ses bras :

— Ah ! pauvrette ! comme elle est trempée !

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— Mon manteau seulement... ce n’est rien. Laisse- moi partir vite.

— Prends vm parapluie au moins.

— Il ne pleut plus.

— La lanterne.

— Qu’est-ce que j’en ferais ? La voiture est tout près. Adieu.

— Allons ! Adieu, ma pauvre enfant ! Que Dieu te... le reste se perdit dans un sanglot. Mademoiselle Ver- dure resta quelques instants penchée dans la nuit, et une bouffée d’air humide monta du dehors dans la cage de l’escalier ; puis, sur la porte refermée, je l’entendis pousser les verrous...

Je ne pouvais passer devant Mademoiselle Verdure. Gratien emportait chaque soir la clef de la porte de la cuisine. Une autre porte ouvrait de l’autre côté de la maison, par où facilement j’eusse pu sortir ; mais c’était un détour énorme. Avant que je n’aie pu la retrouver, Isabelle aurait déjà rejoint sa voiture. Ah ! si de ma fenêtre je l’appelais... Je courus à ma chambre. La lune était de nouveau recouverte ; guettant un bruit de pas j’attendis un instant ; un souffle puissant s’éleva et, tandis que Gratien rentrait par la cuisine, à travers la chuchotante agitation des arbres, j’entendis la voiture d’Isabelle de Saint-Auréol s’éloigner.

VII

Je m’étais mis fort en retard, et, sitôt de retour à Paris, s’emparèrent de moi mille soucis qui déroutèrent enfin mes pensées. La résolution que j’avais prise de retourner 446 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'été suivant à la Quartfourche tempérait mes regrets de n'avoir su pousser plus loin une aventure que je commen- çais d'oublier lorsque, vers la fin de Janvier, je reçus un double faire-part. Les époux Floche avaient tous deux exhalé vers Dieu leur âme tremblante et douce, à quel- ques jours d'intervalle. Je reconnus sur l'enveloppe du faire-part l'écriture de Mademoiselle Verdure ; mais c'est à Casimir que j'envoyai l'expression banale de mes regrets et de ma sympathie. Deux semaines après je reçus cette lettre :

Mon cher Monsieur Gérard

(L'enfant n'avait jamais pu se décider à m'appeler par mon nom de famille.

— Comment vous appelez-vous, vous ? m'avait-il de- mandé dans une promenade, précisément le jour où j'avais commencé à le tutoyer.

— Mais tu le sais bien, Casimir ; je m'appelle Monsieur Lacase.

, — Non ; pas ce nom-là ; l'autre ? réclamait-il.)

Fous êtes bien bon de ni avoir écrit, et votre lettre a été bien bonne parceqiia. présent la Quartfourche est bien triste. Ma grand^ maman avait eu jeudi une attaque et ne pouvait plus quitter sa chambre ; alors maman est revenue à la Quartfourche et F abbé est parti parcequil avait été fait curé du Breuil. C\st après ça que mon oncle et ma tante sont morts. D'abord mon oncle est mort, qui vous aimait bien, et puis dimanche après ma tante qui a été malade trois jours. Maman n^ était plus là. Tétais tout seul avec Loly et Delphine la femme de Gratien, qui m'aime bien ; et ça été très triste parceque ma tante ne voulait pas me quitter. Mais il a bien

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fallu. Alors maintenant je couche dam la chambre à côté de Delphine^ parceque Loly a été rappelée dans VOrne par son frère. Gratien aussi est très bon pour moi. Il m'a montré à faire des boutures et des greffés ce qui est très amusant^ et puis faide à abattre les arbres.

Vous saveZj '^otre petit papier ousque vous avez écrit votre promesse^ il faut Voublier parcequil ny aurait plus personne ici pour vous recevoir. Mais ça me fait beaucoup de chagrin de ne pas vous revoir parceque je vous aimais biens Mais je ne vous oublie pas.

Votre petit ami Casimir.

La mort de Monsieur et Madame Floche m'avait laissé assez indifférent, mais cette lettre maladroite et dépour- vue, me remua. Je n'étais pas libre en ce moment, mais je me promis, dès les vacances de Pâques, de pousser une reconnaissance jusqu'à la Quartfourche. Que m'importait qu'on ne put m'y recevoir ? Je descendrais à Pont-l'Evêque et louerais une voiture. Ai-je besoin d'ajouter que la pen- sée d'y retrouver peut-être la mystérieuse Isabelle m'y attirait autant que ma grande pitié pour l'enfant. Certains passages de cette lettre me restaient incompréhensibles ; j'enchaînais mal les faits... L'attaque de la vieille, l'arrivée d'Isabelle à la Quartfourche, le départ de l'abbé, la mort des vieux à laquelle leur nièce n'assistait point, le départ de Mademoiselle Verdure... ne fallait-il voir là qu'une suite fortuite d'événements, ou chercher entre eux quel- que rapport ? Ni Casimir n'aurait su, ni l'abbé voulu m'en instruire. Force était d'attendre Avril. Dès mon second jour de liberté, je partis.

�� � 44^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

A la Station du Breuil, j'aperçus l'abbé Santal qui s'apprêtait à prendre mon train ; je le hélai : — Vous revoilà dans le pays ; fit-il.

— Je ne pensais pas en effet y revenir si tôt.

Il monta dans mon compartiment. Nous étions seuls.

— Eh bien ! Il y a eu du nouveau depuis votre visite.

— Oui ; j'ai appris que vous desserviez à présent la cure du Breuil.

— Ne parlons pas de cela ; et il étendait la main d'un geste que je reconnus. Vous avez reçu un faire-part ?

— Et j'ai envoyé aussitôt mes condoléances à votre élève ; c'est par lui que j'ai eu ensuite des nouvelles ; mais il m'a peu renseigné. J'ai failli vous écrire pour vous demander quelques détails.

— Il fallait le faire.

— J'ai pensé que vous ne me renseigneriez pas volon- tiers, ajoutai-je en riant.

Mais sans doute tenu à moins de discrétion que du temps où il était à la Quartfourche, l'abbé semblait disposé à parler.

— Croyez-vous que c'est malheureux, ce qui se passe là-bas ? dit-il. Toutes les avenues vont y passer !

Je ne comprenais point d'abord ; puis la phrase de Casimir me revint à la mémoire : " J'aide à abattre des arbres...'*

— Pourquoi fait-on cela ? demandai-je naïvement.

— Pourquoi ? mon bon Monsieur. Allez donc le demander aux créanciers. Au reste ça n'est pas eux que ça regarde, et tout se fait derrière leur dos. La propriété est couverte d'hypothèques. Mademoiselle de Saint- Auréol enlève tout ce qu'elle peut.

�� � ISABELLE 449

— Elle est là-bas ?

— Comme si vous ne le saviez pas !

— Je le supposais simplement d'après quelques mots de....

— C'est depuis qu'elle est là-bas que tout va mal. — Il se ressaisit un instant ; mais cette fois le besoin de par- ler l'emporta ; il n'attendait même plus mes questions et je jugeai plus sage de n'en point faire; il reprit: — Com- ment a-t-elle appris la paralysie de sa mère ? c'est ce que je n'ai pas pu m'expliquer. Quand elle a su que la vieille baronne ne pouvait plus quitter son fauteuil, elle s'est amenée avec son bagage, et Madame Floche n'a pas eu le courage de la mettre dehors. C'est alors que moi je suis parti.

— Il est très triste que vous ayez ainsi laissé Casimir.

— C'est possible, mais ma place n'est pas auprès d'une créature... J'oublie que vous la défendiez !...

— Je le ferais peut-être encore, Monsieur le curé.

— Allez toujours. Oui, oui ; Mademoiselle Verdure aussi la défendait. Elle l'a défendue jusqu'au temps qu'elle ait vu mourir ses maîtres.

J'admirais que l'abbé eût à peu près complètement dépouillé cette élégance de langage qu'il revêtait à la Quartfourche ; il avait adopté déjà le geste et le parler propre aux curés des villages normands. Il reprit, pour- suivant son propos :

— A elle aussi ça a paru drôle de les voir mourir tous les deux à la fois.

— Est-ce que...?

— Je ne dis rien ; — et il gonflait sa lèvre supérieure par vieille habitude, mais repartait tout aussitôt : —

8

�� � 450 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

N'empêche que dans le pays on jasait. Ça déplaisait de voir hériter la nièce. Et vous voyez qu'elle aussi, la Ver- dure, a jugé préférable de s'en aller.

— Qui reste auprès de Casimir ?

— Ah ! vous avez tout de même compris que sa mère n'est pas une société pour l'enfant ! Eh bien ! il passe presque tout son temps chez les Chointreuil, vous savez bien : le jardinier et sa femme.

— Gratien !

— Oui Gratien ; qui voulait s'opposer à ce qu'on abattît des arbres dans le parc ; mais il n'a pu empêcher rien du tout. C'est la misère.

— Les Floche n'étaient pourtant pas sans argent.

— Mais tout était mangé, du premier jour, mon bon Monsieur. Sur trois fermes de la Quartfourche, Madame Floche en possédait deux qu'on a vendues, il y a beau temps, aux fermiers. La troisième, la petite ferme des Fonds, appartient encore à la baronne ; elle n'était plus affermée, Gratien en surveillait le faire-valoir ; mais elle sera bientôt mise en vente avec le reste.

— La Quartfourche va être mise en vente !

— Par adjudication. Mais ça ne pourra pas se faire avant la fin de l'été. En attendant je vous prie de croire que la demoiselle profite. Il lui faudra bien finir par mettre les pouces ; quand on aura déjà enlevé la moitié des arbres...

— Comment se trouve-t-il quelqu'un pour les lui acheter, si elle n'a pas le droit de les vendre ?

— Ah ! vous êtes encore jeune. Quand on vend à vil prix on trouve toujours acquéreur.

— Le moindre huissier peut empêcher cela.

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— L'huissier s'entend avec l'homme d'affaires des créanciers, qui s'est installé là-bas et — il se pencha vers mon oreille — qui couche avec elle, puisqu'il vous plaît de tout savoir.

— Les livres et les papiers de Monsieur Floche ? de- mandai-je, sans paraître ému par sa dernière phrase.

— Le mobilier du château et la bibliothèque feront l'effet d'une vente prochaine ; ou pour parler mieux : d'une saisie. Là-bas, personne heureusement ne se doute de la valeur de certains ouvrages ; sans quoi ceux-ci au- raient disparu depuis longtemps.

— Un coquin peut surgir...

— A présent les scellés sont posés ; n'ayez crainte ; on ne les lèvera qu'à l'occasion de l'inventaire.

— Que dit de tout cela la baronne ?

— Elle ne se doute de rien ; on lui porte à manger dans sa chambre ; elle ne sait seulement pas que sa fille est là.

— Vous ne dites rien du baron ?

— Il est mort il y a trois semaines, à Caen, dans une maison de retraite où nous venions de le faire accepter.

Nous arrivions à Pont-l'Evêque. Un prêtre était venu à la rencontre de l'abbé Santal, qui prit congé de moi après m'avoir indiqué un hôtel et un loueur de voitures.

La voiture que je louai le lendemain me déposa à l'en- trée du parc de la Quartfourche ; il fut convenu qu'elle viendrait me reprendre dans une couple d'heures, après que les chevaux se seraient reposés dans l'écurie d'une des fermes.

Je trouvai la grille du parc grande ouverte ; le sol

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de l'allée était abîmé par les charrois. Je m'atten- dais au plus affreux saccage et fus joyeusement surpris, à l'entrée, de reconnaître bourgeonnant le " hêtre à feuilles de pêcher ", connaissance illustre ; je ne réfléchis pas que sans doute il ne devait la vie qu'à la médiocre qualité de son bois ; car, en avançant, je constatai que la hache avait déjà frappé les plus beaux arbres. Avant de m'enfoncer dans le parc, je voulus revoir le petit pavillon où j'avais découvert la lettre d'Isabelle ; mais, suppléant la serrure brisée, un cadenas maintenait la porte ; (j'appris ensuite que les bûcherons serraient dans ce pavillon des outils et des vêtements). Je m'acheminai vers le château. L'allée que je suivais était droite, bordée de buissons bas ; elle ne donnait pas sur la façade, mais sur le côté des communs ; elle menait à la cuisine et, presque vis-à-vis de celle-ci, ouvrait la petite barrière du jardin potager ; j'en étais encore assez éloigné lorsque je vis sortir du pota- ger Gratien avec un panier de légumes ; il m'aperçut, mais ne me reconnut pas d'abord ; je le hélai ; il vint à ma rencontre, et brusquement :

— Ah ben, Monsieur Lacase ! pour sûr qu'on ne vous attendait pas à c't'heure ! — Il restait à me regarder, hochant la tête et ne dissimulant pas la contrariété que lui causait ma présence ; pourtant il ajouta, plus douce- ment : — Tout de même le petit sera content de vous revoir.

Nous avions fait quelques pas sans parler, du côté de la cuisine ; il me fit signe de l'attendre et entra poser son panier.

— Alors vous êtes venu voir ce qui se passe à la Quart- fourche, dit-il, en revenant à moi, plus civilement.

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— Et il paraît que ça n'jr va pas bien lort ?

Je le regardai ; son menton tremblait ; il restait sans me répondre ; brusquement il me saisit par le bras et m'entraîna vers la pelouse qui s'étendait devant le per- ron du salon. Là gisait le cadavre d'un chêne énorme, sous lequel je me souvins de m'être abrité de la pluie à l'automne ; autour de lui s'entassaient en bûches et en fagots ses branches dont, avant de l'abattre, on l'avait dépouillé.

— Savez-vous combien ça vaut, un arbre comme ça ? me dit-il : Douze pistoles. Et savez-vous combien ils l'ont payé ? — Celui-là tout comme les autres... Cent sous.

Je ne savais pas que dans ce pays ils appelaient pistoles les écus de dix francs ; mais ce n'était pas le moment de demander un éclaircissement. Gratien parlait d'une voix contractée. Je me tournai vers lui ; il essuya du revers de sa main, sur son visage, larmes ou sueur, puis, serrant les poings :

— Oh ! les bandits ! les bandits ! Quand je les entends taper du couperet ou de la hache, Monsieur, je deviens fou ; leurs coups me portent sur la tête ; j'ai envie de crier au secours ! au voleur ! j'ai envie de cogner à mon tour ; j'ai envie de tuer. Avant-hier j'ai passé la moitié du jour dans la cave ; j'entendais moins... Au commencement, le petit, ça l'amusait de voir travailler les bûcherons ; quand l'arbre était prés de tomber, on l'appelait pour tirer sur la corde ; et puis, quand ces brigands se sont approchés du château, abattant toujours, le petit a commencé à trouver ça moins drôle ; il disait : ah ! pas celui-ci ! pas celui-là ! — Mon pauvre gars, que je lui ai dit, celui-là ou un autre, c'est toujours pas pour toi qu'on les laisse. Je lui ai

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bien dit qu'il ne pourrait pas demeurer à la Quartfourche ; mais c'est trop jeune ; il ne comprend pas que rien n'est déjà plus à lui. Si seulement on pouvait nous garder sur la petite ferme ; je l'y prendrais bien volontiers avec nous, pour sûr ; mais qui sait seulement qui va l'acheter, et le gredin qu'on va vouloir y mettre à notre place ! Voyez- vous, Monsieur, je ne suis pas encore bien vieux, mais j'aurais mieux aimé mourir avant d'avoir vu tout cela.

— Qui est-ce qui habite au château, maintenant ?

— Je ne veux pas le savoir. Le petit mange avec nous à la cuisine ; ça vaut mieux. Madame la baronne ne quitte plus sa chambre ; heureusement pour elle, la pauvre dame... C'est Delphine qui lui porte ses repas, en passant par l'escalier de service, rapport à ceux qu'elle ne veut pas croiser. Les autres ont quelqu'un qui les sert et à qui nous ne parlons pas.

— Est-ce qu'on ne doit pas bientôt faire une saisie du mobilier ?

— Alors on tâchera d'emmener Madame la baronne sur la ferme, en attendant qu'on mette la ferme en vente avec le château.

— Et Made... et sa fille ? demandai-je en hésitant, car je ne savais comment la nommer.

— Elle peut bien aller oi!i il lui plaira ; mais pas chez nous. C'est pourtant à cause d'elle, tout ce qui arrive.

Sa voix tremblait d'une si grave colère que je compris à ce moment comment cet homme avait pu aller jusqu'au crime pour protéger l'honneur de ses maîtres.

— Elle est dans le château, maintenant ?

— A l'heure qu'il est, elle doit se promener dans le parc. Paraît que ça ne lui fait pas de mal, à elle ; elle

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regarde les ébrancheurs; il y a même des jours qu'elle cause avec eux, sans honte. Mais quand il pleut, elle ne quitte pas sa chambre ; tenez, celle qui fait le coin ; elle se tient tout contre la vitre et regarde dans le jardin. Si son homme n'était pas à Lisieux pour le quart d'heure, je ne sortirais pas comme je fais. Ah ! on peut dire que c'est du beau monde. Monsieur Lacase ; pour sûr ! Si seulement nos pauvres vieux maîtres revenaient pour voir ça chez eux, ils retourneraient bien vite où ils reposent.

— Casimir est par là ?

— Je pense qu'il promène dans le parc lui aussi. Vou- lez-vous que je l'appelle ?

— Non ; je saurai bien le trouver. A tantôt. Je vous reverrai sans doute, Delphine et vous, avant de partir.

Le saccage des bûcherons paraissait plus atroce encore à ce moment de l'année ou tout s'apprêtait à revivre. Dans l'air attiédi les rameaux déjà se gonflaient ; des bourgeons éclataient et, coupée, chaque branche pleurait sa sève. J'avançais lentement, non point tant triste moi- même qu'exalté par la douleur du paysage, grisé peut-être un peu par la puissante odeur végétale que l'arbre mourant et la terre en travail exhalaient. A peine étais-je sensible au contraste de ces morts avec le renouveau du printemps; le parc, ainsi, s'ouvrait plus largement à la lumière qui baignait et dorait également mort et vie ; mais cependant, au loin, le chant tragique des cognées, occupant l'air d'une solennité funèbre, rythmait secrètement les battements heureux de mon cœur, et la vieille lettre d'amour, que j'avais emportée, dont je m'étais promis de ne me point servir, mais que par instants je pressais sur mon cœur, le

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brûlait. Rien plus ne saurait m'empêcher aujourd'hui, me redisais-je, et je souriais de sentir mes pas se presser à la seule pensée d'Isabelle ; ma volonté n'y pouvait mais ; une force intérieure m'activait. J'admirais par quel excès de vie cet accent de sauvagerie que la déprédation apportait à la beauté du paysage en aiguisait pour moi la jouissance; j'admirais que les médisances de l'abbé eussent si peu fait pour me détacher d'Isabelle et que tout ce que je

découvrais d'elle avivât inavouablement mon désir

Qu'est-ce qui l'attachait encore à ces lieux, peuplés de hideux souvenirs ? De la Quartfourche vendue, je le savais, rien ne devait lui rester ni lui revenir. Que ne s'enfuyait-elle ? Et je rêvais de l'enlever ce soir dans ma voiture ; je précipitais mon allure ; je courais presque, quand soudain, loin devant moi, je l'aperçus. C'était elle, à n*en pas douter, en deuil et nu-tête, assise sur le tronc d'un arbre abattu en travers de l'allée. Mon cœur battit si fort que je dus m'arrêter quelques instants ; puis, vers elle, lentement j'avançai, tranquille et indifférent pro- meneur.

— Excusez-moi Madame... je suis bien ici à la Quart- fourche ?

Un petit panier à ouvrage était posé sur le tronc d'arbre à côté d'elle, plein de bobines, d'instruments de couture, de morceaux de crêpe enroulés sur eux-mêmes ou défaits, et elle s'occupait à en disposer quelques lam- beaux sur une modeste capote de feutre qu'elle tenait à la main ; un ruban vert, que sans doute elle venait d'en arracher, traînait à terre. Un très court mantelet de drap noir couvrait ses épaules, et, quand elle leva la tête, je remarquai l'agrafe vulgaire qui en retenait le col clos.

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Sans doute m'avait-elle aperçu de loin, car ma voix ne parut pas la surprendre.

— Vous veniez pour acheter la propriété ? dit-elle, et sa voix que je reconnus me fit battre le cœur. Que son front découvert était beau !

— Oh ! je venais en simple visiteur. Les grilles étaient ouvertes et j'ai vu des gens circuler... Mais peut-être était-il indiscret d'entrer ?

— A présent, peut bien entrer qui veut ! — Elle sou- pira profondément, puis se reprit à son ouvrage comme si nous ne pouvions avoir rien de plus à nous dire. Ne sachant comment continuer un entretien qui peut-être serait unique, qui devait être décisif, mais que le temps ne me paraissait pas venu de brusquer, soucieux à'j apporter quelque précaution, et la tête et le cœur unique- ment pleins d'attente et de questions que je n'osais encore poser, je demeurais devant elle, chassant du bout de ma canne de menus éclats de bois, si gêné, si impertinent à la fois et si gauche, qu'à la fin elle releva les yeux, me dévi- sagea et je crus qu'elle allait éclater de rire ; mais elle me dit simplement, sans doute parce qu'alors je portais un chapeau mou sur des cheveux longs, et parce que ne me pressait apparemment aucune occupation pratique :

— Vous êtes artiste ?

— Hélas ! non, répliquai-je en souriant ; mais qu'à cela ne tienne : je sais goûter la poésie. Et sans oser la regarder encore, je sentais son regard m'envelopper. L'hy- pocrite banalité de nos propos m'est odieuse et je souffre à les rapporter...

— Comme ce parc est beau, reprenais-je.

Il me parut qu'elle ne demandait qu'à causer et n'était

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embarrassée, ainsi que moi, que de savoir comment enga- ger l'entretien; car elle se récria que je ne pouvais malheu- reusement juger en cette saison de ce que pouvait devenir à l'automne ce parc, encore grelottant et mal réveillé de l'hiver — du moins ce qu'il avait pu devenir, reprit- elle ; qu'en restera-t-il désormais après l'aiFreux travail des bûcherons ?...

— Ne pouvait-on les empêcher ? m'écriai-je.

— Les empêcher! répéta-t-elle ironiquement en levant très haut les épaules ; et je crus qu'elle me montrait son misérable chapeau de feutre pour témoigner de sa détresse, mais elle le levait pour le reposer sur sa tête, rejeté en arrière et laissant découvert son front ; puis elle commença de ranger ses morceaux de crêpe comme si elle s'apprêtait à partir. Je me baissai, ramassai à ses pieds le ruban vert, le lui tendis.

— Qu'en ferais-je, à présent ? dit-elle sans le prendre. Vous voyez que je suis en deuil.

Aussitôt je l'assurai de la tristesse avec laquelle j'avais appris la mort de Monsieur et de Madame Floche, puis enfin celle du baron ; et comme elle s'étonnait que j'eusse connu ses parents, je lui laissai savoir que j'avais vécu auprès d'eux douze jours du dernier octobre.

— Alors pourquoi tout à l'heure avez-vous feint de ne savoir où vous étiez ? repartit-elle brusquement.

— Je ne savais comment vous aborder. Puis, sans trop me découvrir encore, je commençai de lui raconter quelle passionnée curiosité m'avait retenu de jour en jour à la Quartfourche dans l'espoir de la rencontrer et, car je ne lui parlai pas de la nuit où mon indiscrétion l'avait sur- prise, mes regrets enfin de regagner Paris sans l'avoir vue.

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— Qu'est-ce donc qui vous avait donné si grand désir de me connaître ?

Elle ne faisait plus mine de partir. J'avais traîné jus- qu'en face d'elle, près d'elle un épais fagot où je m'étais assis ; plus bas qu'elle, je levais les yeux pour la voir ; elle s'occupait enfantinement à pelotonner des rubans de crêpe et je ne saisissais plus son regard. Je lui parlai de sa minia- ture et m'inquiétai de ce qu'avait pu devenir ce portrait dont j'étais amoureux ; mais elle ne le savait point :

— Sans doute le retrouvera-t-on en levant les scellés... Et il sera mis en vente avec le reste, ajouta-t-elle avec un rire dont la brusque sécheresse me fit mal. — Pour quel- ques sous vous pourrez l'acquérir si le cœur vous en dit toujours.

Je protestai de mon chagrin de la voir ne prendre pas plus au sérieux un sentiment dont l'expression seule était brusque, mais qui depuis longtemps m'occupait ; mais à présent elle demeurait impassible et semblait résolue à ne plus écouter rien de moi. Le temps pressait. N'avais-je pas sur moi de quoi violenter son silence ? L'ardente lettre frémissait sous mes doigts... J'avais préparé je ne sais quelle histoire d'anciennes relations de ma famille avec celle de Gonfreville, pensant l'amener incidemment à parler ; mais à ce moment je ne sentis plus que l'absur- dité de ce mensonge et commençai de raconter tout sim- plement par quel mystérieux hasard cette lettre (et je la lui tendis) était tombée entre mes mains.

— Ah ! je vous en conjure, Madame ! ne déchirez pas ce papier ! Rendez-le moi...

Elle était devenue mortellement pâle et garda quelques instants sans la lire la lettre ouverte sur ses genoux ; le

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regard vague, les paupières battantes, elle murmurait :

— Oublié de la reprendre ! Comment avais-je pu l'ou- blier ?

— Sans doute aurez-vous cru qu'elle lui était parvenue, qu'il était venu la chercher...

Elle ne m'écoutait toujours pas. Je fis un mouvement pour me ressaisir de la lettre ; mais elle se méprit à mon geste :

— Laissez-moi, cria-t-elle en repoussant brutalement ma main. Elle se souleva, voulut fuir. A genoux devant elle, je la retins.

— N'ayez pas peur de moi. Madame ; vous voyez bien que je ne vous veux aucun mal ; et comme elle se rasseyait, ou plutôt retombait sans force, je la suppliai de ne pas m'en vouloir si le hasard avait choisi pour elle un confident involontaire, mais de me continuer une confiance que je jurai de ne point trahir ; ah ! que ne me parlait- elle à présent comme à un ami véritable et comme si je ne savais rien d'elle qu'elle-même ne m'eût appris ?

Les larmes que je répandais en parlant firent peut-être plus pour la convaincre que mes paroles.

— Hélas ! repris-je, je sais quelle mort misérable vous enlevait, ce même soir, votre amant... Mais comment avez- vous appris votre deuil ? Cette nuit que vous l'attendiez, prête à fuir avec lui, que pensâtes-vous, que fîtes-vous en ne le voyant pas apparaître ?

— Puisque vous savez tout, dit-elle d'une voix désolée, vous savez bien que je n'avais plus à l'attendre, après que j'avais averti Gratien.

J'eus de l'affreuse vérité une intuition si subite que ces mots m'échappèrent comme un cri :

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— Quoi ! c'est vous qui l'avez fait tuer ?

Alors, laissant tomber à terre la lettre et le panier dont les menus objets se répandirent, elle courba son front dans ses mains et commença de sangloter éperdûment. Je me penchai vers elle et tentai de prendre une de ses mains dans les miennes :

— Non ! vous êtes ingrat et brutal.

Mon imprudente exclamation coupait court à sa con- fidence ; elle se raidissait à présent contre moi ; cependant je restais assis devant elle, bien résolu à ne la quitter point qu'elle ne se soit expliquée davantage. Ses sanglots enfin s'apaisèrent ; je lui persuadai doucement qu'elle avait déjà trop parlé pour pouvoir impunément se taire, mais qu'une confession sincère ne saurait la diminuer à mes yeux et qu'aucun aveu ne me serait plus pénible que son silence. Les coudes sur les genoux, ses mains croisées cachant son fi-ont, voici ce qu'elle me raconta :

La nuit qui précédait celle qu'elle avait fixé pour sa fuite, dans l'amoureuse exaltation de la veillée, elle avait écrit cette lettre ; le lendemain, elle l'avait portée au pavillon, glissée en cet endroit secret que Biaise de Gon- freville connaissait et où elle savait que bientôt il vien- drait la prendre. Mais, sitôt de retour au château, lors- qu'elle s'était retrouvée dans cette chambre qu'elle voulait quitter pour jamais, une angoisse indicible l'avait saisie, la peur de cette inconnue liberté qu'elle avait si sauvagement désirée, la peur de cet amant qu'elle appelait encore, de soi-même et de ce qu'elle craignait d'oser. Oui la résolu- tion était prise, oui le scrupule refoulé, la honte bue, mais à présent que rien ne la retenait plus, devant la porte ouverte pour sa fuite, le cœur brusquement lui manquait.

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L'idée de cette fuite lui devenait odieuse, intolérable ; elle courait dire à Gratien que le baron de Gonfreville avait projeté de l'enlever aux siens cette nuit même, qu'on le trouverait rôdant avant le soir auprès du pavillon de la grille dont il fallait déjà l'empêcher d'approcher.

Je m'étonnai qu'elle ne fût point allée simplement re- chercher elle-même cette lettre et la remplacer par une autre où d'une si folle entreprise elle eût découragé son amant. Mais aux questions que je lui posais elle se dérobait sans cesse, répétant en pleurant qu'elle savait bien que je ne la pouvais comprendre et qu'elle-même ne se pouvait mieux expliquer, mais qu'elle ne se sentait alors non plus capable de rebuter son amant que de le suivre ; que la peur l'avait à ce point paralysée, qu'il devenait au-dessus de ses forces de retourner au pavillon ; que d'ail- leurs, à cette heure du jour, ses parents redoutés la surveil- laient, et que c'est pour cela qu'elle avait dû recourir à Gratien.

— Pouvais-je supposer qu'il prendrait au sérieux des paroles échappées à mon délire ? Je pensais qu'il l'écarterait seulement. . . J'eus un sursaut en entendant, une heure après, un coup de fusil du côté de la grille; mais ma pen- sée se détourna d'une supposition horrible et que je me refusais d'envisager ; au contraire, depuis que j'avais averti Gratien, l'esprit et le cœur dégagés, je me sentais presque joyeuse... Mais quand la nuit vint, mais quand approcha l'heure qui eût dû être celle de ma fuite, ah ! malgré moi je commençai d'attendre, je recommençai d'espérer ; du moins une sorte de confiance, et que je savais mensongère, se mêlait à mon désespoir ; je ne pouvais réaliser que la lâcheté, la défaillance d'un moment eussent ruiné d'un

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coup mon long rêve ; je n'en étais pas réveillée ; oui, comme en rêve, je suis descendue dans le jardin, épiant chaque bruit, chaque ombre ; j'attendais ; j'attendais encore...

Elle recommença de sangloter :

— Non, je n'attendais plus, reprit-elle ; je cherchais à me tromper moi-même, et par pitié pour moi j'imitais celle qui attend. Je m'étais assise devant la pelouse, sur la plus basse marche du perron ; le coeur sec à ne pouvoir verser une larme ; et je ne pensais plus à rien, ne savais plus qui j'étais, ni où j'étais, ni ce que j'étais venu faire. La lune qui tout à l'heure éclairait le gazon disparut ; alors un frisson me saisit ; j'aurais voulu qu'il m'engourdît jusqu'à la mort. Le lendemain je tombai gravement malade et le médecin qu'on appela révéla ma grossesse à ma mère.

Elle s'arrêta quelques instants.

— Vous savez à présent ce que vous désiriez savoir. Si je continuais mon histoire, ce serait celle d'une autre femme où vous ne reconnaîtriez plus l'Isabelle du médaillon.

Déjà je reconnaissais assez mal celle dont mon imagi- nation s'était éprise. Elle coupait ce récit d'interjections, il est vrai, récriminant contre le destin, et elle déplorait que dans ce monde la poésie et le sentiment eussent tou- jours tort ; mais je m'attristais de ne distinguer point dans la mélodie de sa voix les chaudes harmoniques du cœur. Pas un mot de regret que pour elle ! Quoi ! pensais-je, est-ce là comme elle savait aimer ?. . .

A présent je ramassais les menus objets de la corbeille renversée, qui s'étaient éparpillés sur le sol. Je ne me

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sentais plus aucun désir de la questionner davantage ; subitement incuricux de sa personne et de sa vie, je restais devant elle comme un enfant devant un jouet qu'il a brisé pour en découvrir le mystère ; et même l'attrait physique dont encore elle se revêtait n'éveillait plus en ma chair aucun trouble, ni le battement voluptueux de ses pau- pières, qui tantôt me faisait tressaillir. Nous causions de son dénuement ; et comme je lui demandais ce qu'elle se proposait de faire :

— Je chercherai à donner des leçons, répondit-elle ; des leçons de piano ; ou de chant. J'ai une très bonne méthode.

— Ah ! vous chantez ?

— Oui ; et je joue du piano. Dans le temps j'ai beau- coup travaillé. J'étais élève de Thalberg. .. J'aime aussi beaucoup la poésie.

Et comme je ne trouvais rien à lui dire :

— Je suis sûre que vous en savez par cœur ! Vous ne voudriez pas m'en réciter ?

Le dégoût, l'écœurement de cette trivialité poétique achevait de chasser l'amour de mon âme. Je me levai pour prendre congé d'elle.

— Quoi ! vous partez déjà ?

— Hélas ! vous sentez bien vous aussi qu'il vaut mieux maintenant que je vous quitte. Figurez-vous qu'auprès de vos parents, à l'automne dernier, dans la torpeur de la Quartfourche, je m'étais endormi, que je m'étais épris d'un rêve, et que je viens de m'éveiller. Adieu.

Une petite forme claudicante apparut à l'extrémité tournante de l'allée.

— Je crois que j'aperçois Casimir, qui sera content de me revoir.

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— Il vient. Attendez-le.

L'enfant se rapprochait à petits bonds ; il portait un râteau sur l'épaule.

— Permettez-moi d'aller à sa rencontre. Il serait peut- être gêné de me retrouver près de vous. Excusez-moi... Et brusquant mon adieu de la manière la plus gauche, je saluai respectueusement et partis.

Je ne revis plus Isabelle de Saint-Auréol et n'appris rien de plus sur elle. Si pourtant : lorsque je retournai à la Quartfourche l'automne suivant, Gratien me dit que, la veille de la saisie du mobilier, abandonnée par l'homme d'afifeires, elle s'était enfuie avec un cocher.

— Voyez-vous, Monsieur Lacase, ajoutait-il senten- cieusement, — elle n'a jamais pu rester seule ; il lui en a toujours fallu un.

La bibliothèque de la Quartfourche fut vendue au milieu de l'été. Malgré les instructions que j'avais laissées, je ne fus point averti ; et je crois que le libraire de Caen qui fiit appelé à présider la vente se souciait fort peu de m'y inviter, non plus qu'aucun autre sérieux amateur. J'appris ensuite avec une stupeur indignée que la bible fameuse s'était vendue 70 fr. à un bouquiniste du pays ; puis revendue 300 fr. aussitôt après, je ne pus savoir à qui. Quant aux manuscrits du XVIP siècle, ils n'étaient même pas mentionnés dans la vente et furent adjugés comme vieux papiers.

J'eusse voulu du moins assister à la vente du mobilier, car je me proposais d'acheter quelques menus objets en souvenir des Floche ; mais prévenu trop tard je ne pus arriver à Pont-l'Evêque que pour la vente des fermes et

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de la propriété. La Quartfourche fut acquise à vil prix par le marchand de biens Moser-Schmidt, qui se disposait à convertir le parc en prairies, lorsqu'un amateur américain la lui racheta ; je ne sais trop pourquoi, car il n'est pas revenu dans le pays, et laisse parc et château dans l'état que vous avez pu voir.

Peu fortuné comme j'étais alors, je pensais n'assiter à la vente qu'en curieux, mais, dans la matinée, j'avais revu Casimir, et, tandis que j'écoutais les enchères, une telle angoisse me prit à songer à la détresse de ce petit que, soudain, je résolus de lui assurer l'existence sur la ferme que souhaitait occuper Gratien. Vous ne saviez pas que j'en étais devenu propriétaire ? Presque sans m'en rendre compte j'avais poussé l'enchère ; c'était folie ; mais combien me récompensa la triste joie du pauvre enfant...

J'allai passer les vacances de Pâques et celles de l'été suivant dans cette petite ferme, chez Gratien, près de Casimir. La vieille Saint- Auréol vivait encore ; nous nous étions arrangés tant bien que mal pour lui laisser la meil- leure chambre ; elle était tombée en enfance, mais pour- tant me reconnaissait et se souvenait à peu près de mv^n nom :

— Que c'est aimable, Monsieur de Las Cazes ! Que c'est aimable à vous, répétait-elle quand elle me revit d'abord. Car elle s'était flatteusement persuadée que j'étais revenu dans le pays uniquement pour lui rendre visite.

— Ils font des réparations au château. Cela sera très beau ! me disait-elle confidentiellement, comme pour m'expliquer son dénûment, ou se l'expliquer à elle-même.

Le jour de la vente du mobilier, on l'avait d'abord sortie sur le perron du salon, dans son grand fauteuil à

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oreillettes ; l'huissier lui fut présenté comme un célèbre architecte venu de Paris tout exprès pour surveiller les travaux à entreprendre (elle croyait sans peine à tout ce qui la flattait) ; puis Gratien, Casimir et Delphine l'avaient transportée jusque dans cette chambre qu'elle ne devait plus quitter, mais où elle vécut encore prés de trois ans. C'est pendant ce premier été de villégiature sur ma ferme, que je fis connaissance avec les B. dont j'épousai plus tard la fille aînée. La R..., qui depuis la mort de mes beaux-parents nous appartient, n'est pas, vous l'avez vu, très distante de la Quartfourche ; deux ou trois fois par an, je retourne causer avec Gratien et Casimir, qui culti- vent fort bien leurs terres et me versent régulièrement le montant de leur modeste fermage. C'est là que m'en fus tantôt après que je vous eus quittés.

La nuit était bien avancée lorsque Gérard acheva son récit. C'est pourtant cette même nuit que Jammes, avant de s'endormir, écrivit sa quatrième élégie :

Quand tu m as demande de faire une èligie sur ce domaine abandonne où le grand vent. . .

André Gide.

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��NOTES

��Fidèle à son habitude de ne parler point des ouvrages parus chez elle, la N. R. F. ne peut que signaler à ses lecteurs la publication à la librairie Fasquelle de Fermina Marquez, le roman de Valéry Larbaud qu'ils ont pu lire dans ses N™ d'avril à juin 1910.

��LE RAIL DU SAUVEUR par M. Paul Adam. (Librairie des Annales.)

Ce livre nous fera mieux comprendre pourquoi il est si difficile de suivre M. Paul Adam dans ses vastes croisières ethno-idéologiques, en dépit de l'intérêt constant que leur prête son intarissable imagination verbale. M. Adam n'a pas su se dompter. Tout ébloui par les couleurs de sa palette, il n'a pas appris à choisir, à poser touche après touche en tenant compte de l'équilibre des valeurs. On peut dire que dans ses fresques toutes les valeurs se présentent égales entre elles. Comment y distinguerions-nous ce qui est important de ce qui ne l'est pas ? Même chez un Balzac, un sens inné de l'har- monie, de la subordination à l'idée génératrice centrale, remet cependant à leur place les digressions descriptives ou sociales qui risquaient de faire bosse sur le récit. A de rares exceptions près, chez M. Paul Adam, tout fait bosse : la hiérarchie paraît absente de son art. De fait, sa fougue irréfrénée l'emmène si loin par le monde, qu'il ne saurait embrasser d'un coup d'œil la contrée dont il a tant de joie à découvrir chaque recoin. La peine qu'on prend à sa suite risquerait de nous rendre injuste pour son effort, si de temps en temps un ouvrage de moindre

�� � NOTES 4"9

ampleur ne venait presque entièrement nous satisfaire. C'est le cas du Rail du Sauveur. Une fois de plus, M. Adam confronte les forces religieuses et industrielles du Nouveau Monde. Comment le pasteur Galveston découvre dans les Monts AUeghanvs la vallée du Jugement Dernier, et rêve d'en faire un lieu de pèlerinage, comment sa fille épouse le rôle mystique d'Ange exterminateur, comment deux compagnies de chemins de fer entrent en lutte pour conduire les pèlerins au lieu sacré, comment l'amour se mêle à cette étrange histoire et comment la mort la conclut ; c'est ce qu'il n'était possible à personne d'imaginer et de peindre sinon à M. Paul Adam. Ici, groupés autour d'un point central unique, les traits singuliers qui sous sa plume abondent, prennent leur véritable significa- tion ; l'originalité de sa conception et de sa manière s'affirme avec évidence : un ordre enfin nous apparaît. Le récit de la Bataille d'Uhde, les Lettres de Malaisie, le Rail du Sauveur feront plus pour la gloire du romancier, que ces vrais " trusts " d'idées, de sensations et de mots dont la masse gigantesque commande sans doute le respect, mais ne laisse pas le lecteur libre d'admirer, là même où l'admiration serait de mise.

H. G.

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��LA VAGABONDE, par Colette Willy, (Ollendorff.) Lorsqu'une jeune femme qui nous a d'abord séduits par ses danses, se mêle d'écrire un roman où l'on reconnaît au pas- sage plus d'un événement et plus d'une figure, on ne manque . pas de voir, dans tout le reste du récit, une autobiographie à peine voilée, et tout galant homme y prend plaisir pour des raisons qui n'ont que peu de chose à voir avec la littérature. Elle a véritablement éprouvé ceci ? pensé cela ? Est-ce bien là l'existence à laquelle l'ont condamnée son humeur indépen- dante et les durs préjugés du monde ? Nous éprouvons une sorte de plaisir avantageux à recueillir tant de confidences.

Mais cet élément personnel mis à part, que reste- t-il d'un livre tel que la Vagabonde f L'histoire d'amour qui en occupe la moitié est contée avec justesse et fraîcheur. Mais ce qu'on

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goûte surtout dans cette partie sentimentale, c'est encore le portrait que la jeune femme y fait d'elle-même. Les traits en ont quelque chose d'honnête, de spontané, d'authentique où l'on retrouve un peu de ce qu'avait dit Francis Jammes dans sa charmante préface aux Sept Dialogues de Bêtes.

Non, le vrai mérite de ce livre est dans ses peintures de cafés-concerts, de coulisses, de troupes en tournée. L'accent y est d'une force et d'une émotion qu'on n'oublie plus ; et ce qu'on y trouve de meilleur, ce n'est pas tant l'évocation visuelle de ces lieux que leur psychologie. L'auteur avait autre chose à cœur que la recherche de détails pittoresques ; il était possédé de trop de sympathie et d'émotion ; et sans effort il nous émeut. — Ces passages ne suffiraient pas à faire de ce roman un livre égal et plein, ni à proprement parler une oeuvre d'art achevée ; mais un style alerte et direct le met, pour la force expressive, bien au-dessus de nombreux ouvrages plus conscients.

J. S.

��LIROQUOIS, par M. Legrand-Chabrier.

Que de dons dépensés dans cette amusante épopée! Dons d'humour, de sensibilité, de pittoresque, dons de style, dons d'observation, dons de sagesse. Comme on se réjouirait d'en louer chaque chapitre, s'il était possible de louer le tout avec autant de certitude ! M. Legrand-Chabrier a une manière. Tant qu'elle se formait, nous en étions charmés. On sentait qu'il se découvrait à lui-même, qu'il s'amusait de trouver à mesure le qualificatif singulier et précis dont il signait chacune de ses découvertes. Il sait maintenant où il va, il le sait trop. Et Liroquois qui a deux cents pages, pourrait en avoir trois ou quatre cents, sans être moins bon ni meilleur, sans être davantage un livre. C'est là son principal défaut. Je n'y vois que la mise en œuvre assez réussie d'une manière qui se satisfait d'elle-même et qui s'inquiète peu de ce qu'elle recouvre désormais. Mais, cher monsieur, elle recouvre quantité d'émo- tions authentiques, de pensées personnelles, et je m'affecte

�� � NOTES 471

d'autant plus de voir ces émotions et ces pensées sacrifiées à un jeu de mots. M. Legrand-Chabrier ne saurait demeurer prisonnier de sa manière humoristique. Nous exigeons qu'il en sorte ; s'il s'y enferme, il y étouffera bientôt. C'est faire peu de cas d'un écrivain que de l'applaudir indifféremment à chaque livre. M. Legrand-Chabrier ne nous est pas indifférent.

H. G.

��SOUS LA CROIX DU SUD, par M. Paul Wenz (Pion et Nourrit).

Avouons que les romanciers de ce temps abusent un peu de l'exotisme, mais du moins ne confondons pas avec le voj-ageur de lettres qui tire toute la copie possible d'un voj-age, un Stevenson, un Kipling, un Conrad, dont la voix fut prédestinée à célébrer les îles et les continents lointains. Les contes de M. Paul Wenz — on en a pu juger ici, par l'histoire de ce Charretier que nous avons publiée l'autre année — ne sont pas de vains exercices de littérature pittoresque. Ils expriment ingénument l'Océanie, comme expriment la Touraine tels romans de Balzac et de M. Boylesve ; ils n'ont pas été dictés par la surprise du dépaysement. Un Français dès longtemps fixé en Australie, partageant la vie des fermiers, s'est fait conteur pour son plaisir et pour nous initier à la grandeur de cette vie. Nulle coquetterie de style, nulle recherche de l'effet. Les quelques mots de terroir qu'il emploie viennent sans affec- tation sous sa plume, par simple nécessité, à défaut de mots français qui puissent désigner justement le même objet ou traduire la même pensée. Il invente fort peu. Il se contente de choisir dans ses souvenirs personnels, dans le spectacle de chaque jour, dans les récits qui courent la contrée, le plus caractéristique, qui n'est pas forcément le plus singulier.

Je citerai en exemple l'histoire de Gooburraganderong. Ce nom pompeux est celui dune petite viUe éphémère, qui naît d'un simple accident de voiture. Le charretier Hooligan, à cet endroit où son wagon s'est embourbé, se trouve bien s'éta- blit, en rase campagne; l'idée lui vient d'y dresser un "Public

�� � 47^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

house " où les passants, bientôt, prennent l'habitude de venir boire ; tout auprès, un second baraquement se construit ; en- core quelques mois et va se former une ville. Elle grandira jusqu'au jour où un cirque de passage, affolant tous les habi- tants, attirera les plus hardis de ses enfants sur le chemin de l'aventure. Puis une ligne de chemin de fer bientôt détour- nera d'elle le trafic. Ei la ville mourra plus vite encore qu'elle n'était née... M. Wenz n'insiste pas et ne souligne pas l'étrangeté du processus ; il lui suffit de conter l'histoire ; les faits sauront parler ; et il atteint, par probité, à une sorte de simphcité épique qui est bien sienne. Nous aimons, de ces récits sans lustre, la forte et candide saveur.

H. G.

��DIEUDONNE TETE par M. Pierre Jaudon (Eug. Figuière).

Cette œuvre de début n'est pas une oeuvre indifférente. L'appareil d'épigraphes, de notes et de citations dont son auteur l'a surchargée ne doit pas nous incliner à penser que l'originalité qu'il y révèle est toute d'artifice, de surface. Certes nous y discernons un grand nombre d'influences dont la moindre, d'ailleurs avouée, n'est pas celle de Jules Laforgue. Mais nous sommes loin de la réussite singulière qui fait des Moralités Légendaires une manière de chef-d'œuvre par la per- fection, la préciosité d'une verve toujours consciente de son but et de ses moyens. M. Jaudon semble plus soucieux de reprendre et d'étendre l'intellectualisme sensuel de Laforgue, de se poser devant la vie dans la même attitude hautaine et désinvolte, — que d'imiter son écriture artiste. En quoi il a raison. Il conte à la bonne franquette l'histoire du millionnaire Dieudonné Tête qui se plaît à voyager dans un char traîné par des aigles, bombarde de nuit le grand Palais de l'Avenue d'Antin et s'offre généreusement à le reconstruire etc. etc. Par malheur cette fantaisie ne se développe pas avec toute la rigueur que comporte le genre. Elle se rétrécit et s'étrangle après la seconde partie ; elle ne tient pas tout ce qu'elle promet-

�� � NOTES 473

tait. Je crains que l'auteur ne se soit lassé le premier et avant le

lecteur, du ton adopté au début (ton difficilement soutenable

dans une œuvre de longue haleine) et qu'il n'ait volontairement

brusqué le dénouement. On ne blague pas éperdument, même

en prenant à témoin le monde et les philosophes, trois cents

pages durant. Mais je sens là une si riche sève, que je ne puis

pas attendre sans impatience ni curiosité l'œuvre nouvelle où

M. Pierre Jaudon, sans rien perdre de son abondance, aura

su lui faire produire des fruits plus denses et de plus riche

saveur. Sera-t-il romancier, auteur comique, moraUste ou

poète ? H. G.

s

J'AI TROIS ROBES DISTINGUÉES, par André Spire. (Les Cahiers du centre.)

Pour prendre plaisir au cahier que nous donne André Spire, il faut bien comprendre qu'il a voulu publier un document et non écrire un livre. Ce sont, simplement juxtaposés, des mots, des façons de parler d'une vieille servante morvandelle ; au fur et à mesure, ses maîtres s'amusèrent à les noter et il faut bien reconnaître qu'il en est d'extrêmement pittoresques. A côté des mots populaires qu'un Jules Renard met en valeur — ou qu'il invente — ceux-ci paraîtront ternes et dénués de profonde signification. Mais ils nous renseignent sur le langage et, encore plus, sur la psychologie d'une classe de paysans qui, transplantés à la ville, ont combiné à leur ancien parler une espèce de culture nouvelle.

Ne nous abusons pourtant pas : il y a chez les paysans comme chez les bourgeois, des gens doués d'un langage savoureux et d'autres qui en sont privés. C'est un don pure- ment individuel qui fait dire, par exemple, à la vieille servante qui trouve en desservant le compotier presque vide : " Mon- sieur a passé dans les raisins. " J. S.

��ISADORA DUNCAN ET M. PIERRE LALO.

Isadora Duncan n'a pas suscité cette année, un moindre en-

�� � 474 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

thousiasme qu'à ses précédentes apparitions ; bien au con- traire. Mais il est évident que le snobisme, après l'avoir mise à son rang, dépasse le but aujourd'hui et applaudit sans bien savoir pour quelle cause, M. Pierre Lalo dont les jugements concertés peuvent être sûrs et solides, a cru nécessaire d'exé- cuter cruellement, dans un feuilleton du Temps, la ballerine américaine. Il n'est pas inutile de rechercher en quoi il a raison ; et en quoi le public a tort ou raison aussi.

Le public a raison de saluer de sa faveur un spectacle de beauté, intermittente je l'accorde, mais authentique ; de beauté, je ne dis point d'art. Mais il a tort de prendre pour de l'art, pour un art d'avenir, en progrès, en croissance, un jeu naturel, spontané — plus spontané qu'il ne paraît — et dont il n'est pas permis de prévoir le développement possible. Sans doute, ceux qui ont eu le privilège d'assister, voici quelques années, à la représentation du petit ballet de Rameau la Guirlande, dans un cadre restreint, approprié, à sa mesure, parlent avec raison de rémouvante perfection de la danse française traditionnelle. Mais n'était-ce pas là une réussite rétrospective, et cette même danse, à l'Opéra, où ne font pas défaut les virtuoses, ne nous apparaît-elle pas comme un art factice et sans vie ?

On n'a pas le droit d'interdire à la danse d'échapper à ces formules figées, et il est absurde de reprocher à une danseuse novatrice l'absence de toute tradition. M. Lalo fait très juste- ment remarquer à quelle légèreté paradoxale atteint la danseuse classique grâce à la jupe de gaze raide et à l'effilement des ex- trémités inférieures. Mais croit-il sérieusement qu'il n'est de légèreté possible que " sur les pointes," qu'au prix de cette artificielle déformation ? Est-il persuadé même que la légèreté, ce qu'il appelle " victoire contre la pesanteur" conditionne nécessairement toute danse ? A la légèreté de la ballerine fran- çaise, insecte exquis, aigu, ailé, on ne saurait rien opposer de plus dissemblable que la lourdeur terrestre d'un corps sain, fort, harmonieux, qui se présente à nous dans sa plénitude naturelle et s'essaie à courir, à bondir et à mettre en jeu son dynamisme sans culture. Car, ce ne sont, quoique vous en disiez, M. Lalo, ni des

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savants, ni des archéologues, mais des peintres et des poètes qui ont fait le succès d’Isadora Duncan. Certains, sans doute, ont pu se plaire à ses essais, comme à une reconstitution hasardeuse de la danse des Panathénées, mais la valeur d’Isadora Duncan ne réside nullement, en dépit même de ses intentions, dans un effort de reconstitution archaïque. Je crois que notre émotion première, en face d’elle, n’aura pas été d’une nature bien différente de celle que nous éprouvons à une belle séance de boxe et de lutte, ou bien même devant de simples exercices gymniques. Ici, nous avons admiré ce spectacle, encore jamais offert aux Français du XX’ siècle : une femme belle, aux nobles lignes, sans marques de déformation, à l’aise sous la tunique flottante, dans l’expansion hygiénique de tout son corps. Que la musique accompagne les gestes : une joie double étreindra notre cœur, une joie neuve capable de nous arracher des larmes. " Regret du paradis perdu " ai- je entendu dire à quelqu’un qui pleurait à côté de moi. L’image est juste. Aspiration, retour, envol vers ce qui put être, vers ce qui ne fut peut-être jamais- vers la beauté active des formes humaines, aux premiers âges du monde, avant l’art.

On peut dire après cela qu’Isadora Duncan manque de fantaisie, de principes, de discipline, répète à satiété le même mouvement, que dans la mimique passionnelle elle est ennuyeuse et médiocre, qu’elle ne saurait rien exprimer... N’exprimer rien ! voilà précisément sa qualité essentielle. Aussi ne saurions-nous trop la blâmer — au lieu de s’en tenir à quelques bonds gracieux, d’expression presque toute animale, sur un menuet de Glück, sur un " moment musical " de Schubert, — d’avoir prétendu, l’autre jour, incarner en sa seule personne dansante toute la tragédie d’Orphée. La tentative est infiniment ridicule ; ici commence, mais seulement ici, l'esthétisme le plus détestable.

Danse sans art ? Soit ; et pas même danse ! Un art et une danse en naîtront-ils ? Cela se peut. Mais il aura suffi d’un pied large foulant le sol, d’un torse haut sur deux longues et fermes cuisses, d’un bras lancé, d’une jambe croisant l’autre, de la marche décente, simple et naïve, devant nous, d’une créature 47^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de Dieu, telle que Dieu l'a faite, pour qu'une beauté neuve BOUS fût révélée. Ne dût-elle jamais compliquer ses moyens ni perfectionner ses rythmes, nous continuerons d'applaudir Isa- dora Duncan sans arrière-pensée, comme un spectacle naturel.

H. G.

e

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AQUARELLES ET CARTONS DE M. PAUL SIGNAC. — TAPISSERIES DE M. MAILLOL. (Galerie Bernheim.)

On imagine la surprise de tel amateur compétent qui ne connaîtrait M. Paul Signac que par son œuvre peint à l'huile et se trouverait soudain en présence de l'ensemble prestigieux de cartons et d'aquarelles exposé aujourd'hui à la Galerie Bernheim. Il a bien deviné, je parle de mon amateur, sous la perfection impitoyable du métier divisionniste, une nature de peintre. Mais tant de circonspection, de sûreté, de perfection matérielle l'ont détourné d'admirer dans les tableaux du maître néo-impressionniste autre chose que la volonté. A peine est-il resté sensible à cette délicatesse d'atmosphère qui règne dans les effets de brume tant de fois fixés par M. Signac, au Mont Saint- Michel, à Marseille, à Venise, délicatesse à laquelle nul autre que lui n'a jamais atteint. Or, ici, il surprend le peintre, avant l'effort cérébral de l'atelier, dans sa promenade exaltée à travers la variété des heures et des horizons, un carnet de notes à la main. Quelle impressionnabilité, quelle nervosité charmante ! On suit les réflexes vivaces qui ont inscrit sur le papier la si juste et si émouvante arabesque du paysage, d'un trait, de plume ou de crayon, puis par trois touches d'aquarelle, suffisantes, irremplaçables, indiqué la couleur des choses, noté la quahté de l'air, arrêté le ciel nuageux en mouvement. La joie d'aller devant soi, de découvrir à chaque tournant de la Seine un aspect neuf, à chaque déplacement du soleil ascen- dant ou déclinant une différente lumière, la joie d'une pro- menade sur les quais admirables de Paris, voilà ce que les aquarelles de M. Signac éternisent ; la promenade, nous la refaisons avec lui. Je ne crois pas que le croquis rehaussé d'aquarelle soit susceptible d'évoquer davantage, par l'imprévu

�� � NOTES 477

du trait des valeurs, des couleurs. Mais que dire devant ces quelques grands cartons qui sont indiscutablement d'un maître ? Vues de Venise, de Rotterdam, à l'encre de chine, blanc et noir, sans le prestige trop souvent trompeur du pigment coloré, valables par la seule plénitude des formes, barques, mâts, voiles, coupoles, nuages amoncelés ! Voilà des pages éloquentes. Et Guardi n'eût pas mieux établi la Sainte au-dessus des flots adriatiques tourmentés. Grande sera la consternation de ceux qui auront reproché au toiles polychro- mes de M. Signac leur inconsistante géométrie, en face de ces plans solides, de ces volumes amples et vivants. Réponse nécessaire, décisive ! et nous-mêmes, qui l'attendions, sommes surpris de sa véhémente beauté.

Quelques tapisseries de Maillol, un peu influencées de Maurice Denis, de dessin tant soit peu contourné et fHDurtant simple, d'une savante composition, striées de belles lignes comme épanouies en bouquet, mêlent la suavité de leurs soies pâles, au fort et suave ensemble de Signac. Quand les Gobelins s'adresseront-ils à ces décorateurs-nés que sont Maillol, Denis, et surtout Vuillard et Bonnard ?

H. G.

��LECTURES

A l'occasion du bi-centenaire de la mort de Boileau (13 mars), ceux de nos lecteurs qui connaissent déjà sa lettre à M. de Maucroix du 29 Avril 1695, nous pardonneront d'en donner ici, pour le plus grand plaisir des autres, cet important passage :

Je suis bien aise que mon goût se rencontre si conforme au vôtre dans tout ce que je vous ai dit de nos auteurs, et je suis persuadé aussi bien que vous que M. Godeau est un poëte fort estimable. Il me semble pourtant qu'on peut dire de lui ce que Longin dit d'Hypéride, qu'il est toujours à jeun, et qu'il n'a rien qui remue ni qui

�� � 47 8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

échauffe ; en un mot, qu'il n'a point cette force de style et cette vivacité d'expression qu'on cherche dans les ouvrages, et qui les font durer. Je ne sais point s'il pas- sera à la postérité ; mais il faudra pour cela qu'il ressus- cite, puisqu'on peut dire qu'il est déjà mort, n'étant presque plus maintenant lu de personne. Il n'en est pas ainsi de Malherbe, qui croît de réputation à mesure qu'il s'éloigne de son siècle. La vérité est pourtant, et c'était le sentiment de notre cher ami Patru, que la nature ne l'avait pas fait grand poëte : mais il corrige ce défaut par son esprit et par son travail ; car personne n'a plus tra- vaillé ses ouvrages que lui, comme il paraît assez par le petit nombre de pièces qu'il a faites. Notre langue veut être extrêmement travaillée. Racan avait plus de génie que lui ; mais il est plus négligé, et songe trop à le copier. Il excelle surtout, à mon avis, à dire les petites choses ; et c'est en quoi il ressemble le mieux aux anciens, que j'admire surtout par cet endroit. Plus les choses sont sèches et malaisées à dire en vers, plus elles frappent quand elles sont dites noblement, et avec cette élégance qui fait proprement la poésie. Je me souviens que M. de la Fontaine m'a dit plus d'une fois que les deux vers de mes ouvrages qu'il estimait davantage, c'étaient ceux où je loue le roi d'avoir rétabli la manufacture des points de France à la place des points de Venise. Les voici. C'est dans la première épître à Sa Majesté :

Et nos voisins frustres de ces tributs serviles Que payait à leur art le luxe de nos villes

Virgile et Horace sont divins en cela, aussi bien qu'Homère. C'est tout le contraire de nos poëtes, qui ne

�� � NOTES 479

disent que des choses vagues, que d'autres ont déjà dites avant eux, et dont les expressions sont trouvées. Quand ils sortent de là, ils ne sauraient plus s'exprimer, et ils tom- bent dans une sécheresse qui est encore pire que leurs larcins. Pour moi, je ne sais pas si j'y ai réussi ; mais, quand je fais des vers, je songe toujours à dire ce qui ne s'est point encore dit en notre langue. C'est ce que j'ai principalement affecté dans une nouvelle épître que j'ai faite à propos de toutes les critiques qu'on a exprimées contre ma dernière satire. J'y compte tout ce que j'ai fait depuis que je suis au monde. J'y rapporte mes défauts, mon âge, mes inclinations, mes mœurs. J'y dis de quel père et de quelle mère je suis né. J'y marque les degrés de ma fortime, comment j'ai été à la cour, comment j'en suis sorti, les incommodités qui me sont survenues, les ouvrages que j'ai faits. Ce sont bien de petites choses dites en assez peu de mots, puisque la pièce n'a pas plus de cent trente vers. Elle n'a pas encore vu le jour, et je ne l'ai pas même encore écrite : mais il me paraît que tous ceux à qui je l'ai récitée en sont aussi frappés que d'aucun autre de mes ouvrages. Croiriez-vous, Monsieur, qu'un des endroits où ils se récrient le plus, c'est un endroit qui ne dit autre chose, sinon qu'aujourd'hui que j'ai cinquante -sept ans, je ne dois plus prétendre à l'appro- bation publique ? Cela est dit en quatre vers, que je veux bien vous écrire ici afin que vous me mandiez si vous les approuvez :

Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue Sous mes faux cheveux blonds déjà toute chenue^ A jeté sur ma tête^ avec ses doigts pesanSy Onze lustres complets surchargés de deux ans

�� � 480 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Dans un moment où Racine soulève tant de polémiques, il pourra paraître intéressant de relire ce que dit Musset dans ses êMélanges de Littérature .•

" Quel que soit donc notre respect pour les écrivains du grand siècle, nous sommes dans d'autres conditions qu'eux ; nous devons faire autre chose que ce qu'ils ont fait ; mais quoi ? c'est là la question. Voltaire essaya le premier, dans Tancrède^ de créer une tragédie vraiment moderne. Il crut avoir complètement réussi, et il ne se trompait pas tout à fait... Si la tragédie reparaît en France, j'ose avancer qu'elle devrait se montrer plus châtiée, plus sévère, plus antique que du temps de Racine et de Corneille. Dans toutes les transformations qu'elle a subies, dans tous les développements ; dans toutes les altérations qui l'ont dégradée, il y avait une tendance vers le drame. Lorsque Marmontel proposa de changer les décorations à chaque acte ; lorsque l'Ency- clopédie osa dire que la pièce anglaise de Beverley était aussi tragique qu Œdipe ; lorsque Diderot voulut prou- ver que les malheurs d'un simple particulier pouvaient être aussi intéressants que ceux des rois, tout cela parut une décadence, et tout cela n'était que la préface du romantisme. Aujourd'hui le drame est naturalisé français ; nous comprenons Goethe et Shakespeare aussi bien que M"® de Staël ; l'école nouvelle n'a encore, il est vrai, produit que des essais, et son ardeur révolution- naire l'a emportée, comme dirait Molière, un peu bien loin ; mais nous ferons mieux plus tard, et ce fait reste accompli. "

�� � NOTIS 48 I

TRADUCTIONS

L'intérêt que nous portons à tel auteur étranger est trop essentiel à notre culture pour que nous puissions nous accom- moder d'un perpétuel soupçon à l'égard de l'intégrité de son texte. Tant qu'il s'agit de livres anglais, allemands, italiens, l'accès facile de l'original impose aux caprices des traducteurs certaines limites de décence. Encore les traîtres bénéficient-ils souvent du peu de goût qu'éprouve chacun à collationner les textes traduits. Qui peut avoir recours à l'auteur ne lit point la traduction, et qui se contente de celle-ci n'a point apparam- ment l'intelligence de la langue étrangère. De là, entre ces deux groupes de lecteurs, une sorte de fissure par où peuvent se glisser bien des fraudes : les unes nées de la négligence ou de l'incapacité du traducteur, les autres, plus graves et de plus en plus fréquentes, inexactitudes concertées par un éditeur sou- cieux d'établir un volume d'un nombre de pages et d'un prix donnés, ou qui désire ne pas déplaire à son public. L'on corse les morceaux de peu de résistance ; on taille dans les œuvres trop longues. Dès qu'il s'agit du russe ou des langues Scandi- naves, nous voici désemparés. Quand Dostoïewski nous fut révélé, notre enthousiasme y trouvait une si forte nourriture, notre admiration était si respectueuse et si enivrée que nous n'osions imaginer d'autres beautés que celles qu'on nous don- nait. Mais quand, notre première faim apaisée, nous devînmes gourmands de chaque épisode, quand la grandeur de ces livres nous parut peu à peu en charger chaque détail de sens et de noblesse, il fallut bien s'avouer que l'inexactitude des versions qui nous étaient proposées bafouait sans merci notre ferveur. Les deux traductions que nous possédons des Frères Karamazof semblent deux livTes différents. Il faut en fin de compte — l'aveu est humiliant — avoir recours aux traduc- tions allemandes, plus scrupuleuses que les nôtres. On ne peut s'en passer pour Ibsen ni Dosto'iewski.

Il n'est ici question ni de faire métier de pions et de relever des contre-sens, ni de faire métier de policiers. Il importe

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�� � 482 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cependant que de tels actes de flibusterie littéraire soient dénoncés, et qu'on signale les traductions dignes de confiance (nous en possédons d'admirables). C'est moins encore de sens littéral qu'il s'agit que du respect littéraire dû à un texte. Et peut-être parviendra-t-on de la sorte à encourager des traduc- tions nouvelles, à les faire lire ou à leur trouver des éditeurs.

Nous ne saurions non plus nous désintéresser des traduc- tions où nos auteurs sont présentés à l'étranger. On serait étonné de leur nombre. Ceux qui croient notre génie national compromis parce que nous lisons Nietzsche ou Tolstoï, ceux-là se rassureraient peut-être s'ils savaient qu'en Allemagne seulement, Verlaine a tenté vingt ou trente traducteurs ; que Laforgue, Rimbaud, Mallarmé même, n'ont pas découragé des hommes résolus à s'enrichir de ce que notre httérature a produit de plus rare.

Toutes ces adaptations ne font pas preuve d'égal mérite ; beaucoup se montrent tendancieuses. Le goîxt que marquent certains étrangers pour quelques-uns de nos auteurs ne va pas sans un désir de se les approprier. Ne voyait-on pas dernière- ment M. Stefan Zweig revendiquer Emile Verhaeren comme poète germanique et donner à entendre qu'il n'aurait pas en France son plus fidèle public. Indirect et cruel reproche au peu de succès officiel dont nous entourons nos meilleurs auteurs. Et c'est parce qu'il y a, de ce côté, de précieuses indications à recueillir et une défense de notre culture à orga- niser, que nous essayerons de parler ici des traductions, chaque fois qu'il y aura lieu et que nous le pourrons.

J. S.

��REVUES

Nous lisons dans L'Ile Sonnante du mois de Février : " Les revues ne comptent guère dans la vie littéraire que parce qu'elles participent à un mouvement général : chacune d'elles, isolée, ne signifierait rien. Parmi celles qui sont les plus

�� � NOTES 483

importantes par leur format et par le public qu'elles atteignent, le Mercure seul pourrait peut-être avoir la prétention de se suffire à lui-même et de satisfaire un lecteur curieux, parce que, dans sa partie encyclopédique, il rend compte assez minutieusement du travail actuel des idées, tel qu'il apparaît dans les livres et les périodiques.

Pour ce qui regarde les revues qui, faute d'un public étendu, se contentent de poursuivre ce but désintéressé d'ex- primer des manières de voir et de juger particulières, et de présenter au monde des lettrés des écrits de choix, il semble qu'il leur est impossible de s'ignorer l'une l'autre et qu'il y a entre elles une solidarité : car elles prennent part à une tâche commune, elles s'expliquent, se complètent l'une l'autre, vivent dans une même atmosphère, sont parcourues par les mêmes lecteurs. Elles valent par leur nombre, par leur ensemble ; à elles toutes, elles traduisent l'évolution de la pensée et de l'art modernes, elles représentent les préoccupations et les senti- ments d'une génération d'écrivains."

On ne saurait mieux dire, et nous nous empressons de sous- crire à d'aussi justes propos. Aussi bien, de cette solidarité dont parle notre confrère, avons nous maintes fois senti l'urgence. Déjà, on a pu le constater, La Nouvelle Rame Fran- çaise, dans son N" de Février, désignait plus amplement à l'attention de ses lecteurs un ensemble de préoccupations et de sentiments dont elle ne s'est, d'ailleurs, jamais désintéressée. Nous nous attacherons désormais à résumer ici, autant qu'il est possible, les mouvements divers de l'art et de la pensée contemporains.

��La Phalange commence la publication de la Légende ailée de Bellérophon Hippalide de Francis Viélé-Griffin. Nous attendrons, pour parler de cet important poème, de le con- naître tout entier — car son intérêt n'est point fragmentaire. Disons pourtant déjà qu'on y retrouve cette légèreté, cet entrain, ce don de conter qui semblaient perdus depuis La

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Fontaine et qui relient Vielé-Grifïin, par dessus le romantisme, à la plus autochtone tradition du Moyen-Age français. Réjouis- sons-nous aussi de voir, en ce temps de lyrisme court et personnel à l'excès, précisément un maître du lyrisme con- sacrer sa maturité à d'amples œuvres objectives qui n'exigent pas moins de la volonté intellectuelle du poète que de son inspiration.

Dans le même numéro, M. Albert Thibaudet poursuit l'étude de la Poésie de Mallarmé. On a tant ergoté à tort et à travers sur le poète d'Hérodiade qu'une mise au point raison- nable et sérieusement motivée s'imposait. M. Thibaudet examine cette fois la technique du vers mallarméen jusqu'en son plus fuyant mystère. Nombre d'aperçus neufs sur l'allité- ration, la rime, la cadence révèlent une intelligence critique singulièrement aiguisée et capable, après les détours les plus subtils d'une analyse quasi-philologique, de se resserrer soudain en telle formule de généralisation décisive.

��Au numéro du 10 janvier de la Revue critique des idées et des livres M. Pierre Gilbert et M. Jean Herluison disent leur mot — comme tout le monde — sur la querelle Racine-Mas- son-Forestier. Ils relèvent avec amusement et justesse les singulières exagérations du petit-neveu de Racine conférant aux moindres actions du grand homme une valeur d'immora- lisme trop souvent tendancieuse. Ce que l'on sait d'indiscuta- ble est suffisant : ne fût-ce que l'installation du ménage bourgeois des Racine dans cet hôtel de Ranes où la Champ- meslé a vécu... En fait, les contradicteurs de M. Masson- Forestier n'apportent aucune objection décisive contre la non-conversion après Phèdre. Quant à la question du portrait conservé au musée de Langres, nous ignorons si la photo- graphie l'assombrit et l'altère, comme le prétend M. André Hallays, qui l'a vu ; mais sur cette photographie, retouchée ou non, et qui nous révèle une figure vraiment admirable, il est difficile de relever ces marques de fatigue précoce et d'usure

�� � NOTES 485

par la passion dont M. Masson- Forestier fait grand état dans sa biographie.

Le numéro suivant de la même revue (23 janxàer) présente un juste éloge du Cours de composition musicale de M. Vincent d'Indy ; et M. Gaston Picard y étudie un peu légèrement la double carrière, dramatique et philosophique, de M. Maurice Maeterlinck.

��M. Pierre Louys (dans Vers et Prose) rapporte quelques Paroles de Verlaine. Il les recueillit au cours d'une visite faite au poète, le 8 janvier 1890. Verlaine demeurait alors à l'hôpital Broussais. Voici le portrait que nous fait de lui M. Pierre Louys :

" Un visage socratique à un point inouï. Des yeux de faune très obliques, un front énorme, une barbe inculte, longue, poussant jusque sous les yeux, mais très rare sur le menton, voilà ce qui me frappa tout d'abord.

Puis je regardai tout autour. Quelle misère ! Sur un lit de fer, des draps grossiers et sales, et au fond, adossé sur un oreiller presque xnde, et lisant X Intransigeant, il avait sur la tête un bonnet de coton pâle, d'où tombaient sur un gros cou des mèches droites de cheveux gris, et sur le corps une chemise en grosse toile marquée de majuscules noires HOPITAL BROUSSAIS. La chemise, entièrement ouverte par devant, laissait voir sa f>oitrine velue, grise et grasse."

Parlant à M. Pierre Louys de la " Nouvelle école " :

" Ils me trouvent arriéré aujourd'hui, disait-il. Je reçois tous les jours la visite de jeunes gens qui me demandent jwurquoi je ne fais pas de vers de quatorze, seize ou dix-huit syllabes. Mais pourquoi ? Au-delà de treize syllabes, les vers ne se tiennent plus. Je trouve qu'on peut tout faire tenir dans l'alexandrin et que c'est bien assez de l'avoir disloqué comme je l'ai fait. Ainsi regardez : dans " Bonheur ", il y a un vers où j'ai fait entrer le mot trans-sub-stan-ti-a-ti-on. Eh bien, il ne s'agit pas de le mettre au hasard ! Il faut l'essayer à tous les endroits du vers. Il y a là comme un travail de menuiserie, de

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charcuterie plutôt. Il faut arrondir le vers comme un boudin. " Dans le même N° de Vers et Prose, deux lettres de Charles Van Lerberghe, et Gestes et opinions du D' Faustroll, paiaphy- sicien, par Alfred Jarry.

De M. Philoxène Bisson, dans Les Marges (N° de Janvier) : " La Nouvelle Revue Française fait de la politique, mais de cette politique on ne distingue pas nettement la ligne.

En juin, de toutes ses forces elle attaque M. de Gourmont. On proteste. Devant les protestations, recul (novembre, pages 6o4à6o6), rétractation, presque, assaisonnée d'ailleurs de jolies perfidies. Mais en décembre, vlan ! nouvelle agression, et très brutale... Quoi donc ! Que s'est-il passé ?

La Nouvelle Revue Française fait de la politique. Trop." ... Et pourtant, cher Philoxène, dût-elle vous contrister encore, la Nouvelle Revue Française ne saurait se détourner de cette " politique "-là, dont voici le secret : louer ou critiquer librement ce qui, chez un même écrivain, lui paraît tour à tour mériter la critique ou la louange.

��Dans la Semaine littéraire de Genève (4 Février), M. Camille Mauclair présente à ses lecteurs Trois prosateurs lyriques français, " trois artistes de la plus authentique originalité", MM. Paul Claudel, André Suarès et Saint-Pol-Roux, dont il caractérise sommairement le génie. Ces pages sont illustrées d'un curieux masque de Claudel, " d'après une estampe exécutée par un peintre chinois ".

Mercure de France (16 Janvier).

M. J. W. Bienstock publie des Lettres de Léon Tolstoï à deux amis sur le refus du service militaire. Dans le même numéro, Quelques notes sur Balzac, de M. Laurent Tailhade, ingénieuses, paradoxales, véhémentes...

�� � NOTES 487

��Dans Le Feu (Janvier) une verveuse étude de Jean Florence sur Guillaume Apollinaire. Nous en détachons ces lignes :

" Singulier bonhomme ! à l'entendre, c'est un énergumène ; à le regarder, c'est un gentleman des plus ordinaires, et qui ne serait excentrique que par une certaine froideur sénatoriale et romaine. Autrement dit, c'est un poète et im humoriste."

��La Revue des Français (25 Janvier).

D'un intéressant article d'Agathon sur La culture classique et les hommes d'affaires, plusieurs formules sont à détacher. Celle-ci :

" La recherche de l'impersonnel, l'élimination systématique de toute originalité, sont la marque de cet enseignement soi- disant scientifique, qui n'offre plus et ne veut plus offrir à la sensibilité aucun aliment. Savoir tiendra lieu désormais d'ad- mirer ou d'aimer. C'est le règne de la scholastique matérialiste."

Plus loin, contre " ceux de nos esprits de Sorbonne qui prétendent voir dans la culture littéraire et classique un adver- saire de la vie moderne utilitaire, " Agathon prétend établir que la raison profonde de la supériorité de cette culture, c'est qu'elle est essentiellement un apprentissage de Teffort, une culture intérieure de l'attention.

��Par suite d'un différend survenu entre ses fondateurs, La Voile Latine, de Genève, a cessé de paraître. Un nouveau groupement de ses anciens collaborateurs, sous la direction de M. Robert de Traz, édite aujourd'hui Les Feuillets, revue mensuelle de culture suisse.

��Les Proses viennent de naître. MM. Berdon, Martinet et Murelli, et M. Mercerot présideront aux destinées de cette

�� � 488 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

revue, dont le premier fascicule contient La Cotispiration du Murger de Louis Pergaud.

�� ��Dans la Revue du Temps présent (2 Janvier), un Mémoire inédit de Tolstoï communiqué par Gustave Herwig, rédacteur en chef de la Nouvelle Correspondance de Munich.

��A propos d'une récente étude sur la Critique au Théâtre, publiée ici même, M. Gaston Sauvebois, dans la Critique Indé- pendante, dénonce La Crise de la Critique. Voici la conclusion de cet article :

" La tâche s'ouvre donc belle et tentante pour une nouvelle critique. Nous sentons tous le besoin qu'elle naisse. N'est-ce pas parce que la fonction n'en est plus remplie, que la littérature, et les autres arts, sont dans l'état d'anarchie, de crise où nous les voyons ? Dans le champ qu'elle n'interdit à personne, comme elle le devrait cependant, s'introduisent les usurpa- teurs, les industriels et les marchands.

��Une inclination naturelle pour le léger, l'élégant et le délicat ne devait pas disposer M. Henri de Régnier à de la ferveur, ni même à de la sympathie pour Henrik Ibsen. Mais il semblait que sa culture et son goût dussent lui inspirer surtout de la réserve à l'égard d'un génie si différent du sien. Or, à propos d'une reprise récente d'Hedda Gabier, le critique du Journal des Débats, dont le ton n'a pas ordinairement cette âpreté, s'exprime ainsi :

" C'est un ouvrage insupportable, il faut bien l'avouer, que cette Hedda Gabier. Le dialogue pesant et ambigu y lasse l'attention la plus bienveillante. Les personnages s'y dessinent sur un fond de sentiments obscurs et incohérents. Ils sont à la fois informes et compliqués. Je veux bien admettre qu'ils

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vivent d'une vie profonde, mais ce qu'ils nous en expriment est bien ennuyeux et bien agaçant. "

Et plus loin :

" Malgré ses beautés confuses et bizarres, ce drame dégage un insurmontable ennui. Je l'avais éprouvée, cette impression d'ennui, il y a dix-huit ans, mais il s'y mêlait alors l'attrait d'une nouveauté que n'a plus pour nous aujour- d'hui l'œuvre d'Ibsen. Aujourd'hui, les pistolets du général Gabier font long feu."

M. Henri de Régnier veut bien reconnaître, çà et là, dans le drame, "quelques scènes curieuses et fortes" ; ce qui ne l'empêche pas de trouver saugrenu le personnage d'Hedda, et de conclure avec autorité : " Et maintenant que l'on ne nous donne plus jamais Hedda Gabier ! "

Dans ses préfaces, Dumas fils se permettait à l'égard de Goethe des réflexions à peu près aussi pertinentes. Voltaire devant Shakespeare ne se montrait guère plus compréhensif ni guère plus respectueux. M. Henri de Régnier est dans la tradition.

• o

Une pièce nouvelle de Gerhardt Hauptmann (de M. Stanislas Rzevvuski dans Le Gaulois) :

" L'action des Rats, c'est le titre de la nouvelle pièce de Gerhardt Hauptmann, se passe dans les bas-fonds de la capi- tale prussienne. Signalons en passant ce fait assez curieux : c'est la première fois que l'illustre dramaturge aura situé les péripéties d'un de ses ouvrages à BerUn même. Mais les atro- cités de la misère, les souffrances des vaincus, les injustices des destinées sont les mêmes partout, sur les bords de la Sprée aussi bien que dans les mornes plaines de la Silésie, où souf- frent, se révoltent et succombent les tisserands symboliques de son chef-d'œuvre le plus connu. Et nous savons déjà avec quelle force, quelle émotion et quelle vérité profonde le grand écrivain a toujours eu le don d'évoquer les épreuves des dés- hérités de ce monde. Comme dans Les bas-fonds de Gorki ou

�� � 490 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le Voiturier Haenschel de Hauptmann lui-même, il y a là des abîmes de détresse, de désespoir et d'angoisse. Nul réquisitoire plus accablant ne fut dressé peut-être contre l'ordre social de l'Europe moderne, que celui dont l'âpre éloquence se dégage des pièces de Gerhardt Hauptmann, si sobres, si dédaigneuses des vaines déclamations et des tirades à effet.

Mais le nouvel ouvrage de l'auteur des Tisserands se main- tient dans les régions, tout aussi mélancoliques certes, quand même plus paisibles d'un drame intime, dont les incidents évoluent parmi les ténèbres du prolétariat berlinois."

��Le Courrier Littéraire de Paris-Journal nous apprend qu'on vient de publier, en Angleterre, une édition complète des poèmes d'Emily Brontë.

��Dans son article intitulé \ Exemple de Racine (N° du i" février 1911) notre collaborateur Henri Ghéon parle du feu de passion où se serait tout entier consumé Racine " ainsi que la Chimère quand l'eut frappé Bellerophon. " Il nous prie de noter qu'il fait allusion ici, non pas au mythe traditionnel qui ne comporte pas de consomption de la chimère, mais à l'interprétation originale qu'en donne le poète Vielé-Griffîn dans sa Légende ailée de Bellerophon Hippalide.

��Par suite d'une maladresse typographique, le prospectus encarté dans notre dernier numéro risquait de faire croire à nos lecteurs que la nouvelle revue V Indépendance formerait un supplément à la Nouvelle revue française.

U Indépendance et la Nouvelle Revue française n'ont de commun que leur éditeur.

Le Gérant : ANDRÉ Ruyters. The St. Catherine Press Ltd. (Ed. Verbeke & Co.), Bruges, Belgique.

�� � 491

��PETITS DIALOGUES GRASSOIS I

LES VISITES

Maurice. — Aimez-vous les'arapèdes ?

Madame de Chatel. — Si je les aime, ces merveil- leux coquillages, pareils à des chapeaux-cloche et dont la chair a un goût de fleur !

Monsieur de Chatel. — Cette raclure de bateaux en perdition, ces petits morceaux de caoutchouc, faits avec des bigorneaux hors d'usage, vous allez encore manger ces saletés-là ?

Madame de Chatel. — Tais-toi. Tu ne sais pas ce qui est bon. Tu ne comprends du Midi que la bouilla- baisse : les nuances t'échappent.

Maurice. — Et quelle divine nuance culinaire que l'arapède ! Eh bien ! je sais où en trouver. J'ai rendez- vous avec ma vieille amie madame Revertégat, ce matin, à dix heures et demie, sous les frais ombrages de la place du Marché aux Poissons. C'est là que, à la face du ciel serein, et peut-être de madame Bellandou scandalisée, je dois recevoir, de ses mains fortes et potelées, le gage de son afifection solide ; trois hectogrammes de ce mammifère auguste dont nous faisons nos choux-gras, si j'ose rap- procher ces deux expressions. Vous m'ouvrez un crédit ?

Madame de Chatel. — Illimité... et partez vite.

I

�� � 49^ ^A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Revenez dessus ou dessous. Du reste, l'arapède ressemble à un bouclier.

Monsieur de Chatel. — Puis-je vous confier une amoureuse mission ?

Maurice. — Je suis votre âme damnée. J'accepte.

Monsieur de Chatel. — Eh bien ! passez une minute chez la douce madame Vezzian. Rappelez à la pâle et souple créature que je l'aime toujours et que son vin de Chianti parfume encore mon âme, s'il a troublé ma digestion. Entrez aussi un instant chez la perfide madame Toesca-Sardou et dites-lui que, si je ne mets plus les pieds chez elle, ce n'est pas tant à cause de la poignante odeur de fond de tonneau qui s'exhale de son repaire que parce que j'y ai vu, la dernière fois que je m'y suis aventuré, la preuve de sa trahison dans les embrassements monstrueux dont elle accablait le trop séduisant M. Truc.

Madame de Chatel. — Quelle horreur !

Monsieur de Chatel. — Dites enfin à M. Manou que je retiens le premier jambon fumé qu'il recevra, de ce pays qu'il ne veut révéler, par des moyens qu'il tient secrets.

Madame de Chatel. — Gourmand !

Monsieur de Chatel. — Ma chérie, la cuisine et la littérature sont deux arts étrangement fraternels, je ne m'en étais jamais douté comme en cette contrée révélatrice.

Ce dialogue s'échange dans les environs de Grasse, sur la terrasse de la villa Bellandou : l'Ermitage, pendant les minutes de douce flânerie qui suivent le premier déjeuner. Maurice est habillé, prêt à sortir, heureux d^ ailleurs du complet de flanelle grise et du panama qu'il peut porter en cette saison de mars. Tout à coup,

�� � PETITS DIALOGUES GRASSOIS 493

la corne d^ appel de V omnibus déchire la tranquillité du matin. " C'est la dernière fois ! " crie Maurice^ qui se précipite. Il méprise les chemins battus, et même les sentiers non battus, et suit une ligne droite Jusqu'à son but. Un bond, et il est devant la maison de madame Cresp-Pois-Rouge la vendeuse de figues. Un autre bond, et il s'enfonce " au mitan " d'une plantation de narcisses qui ne s'en relèveront pas. Un troisième bond le pose en face de madame Richard, la blanchisseuse, qui prend " /<? bon de l'air" devant son habitation, laquelle présente une façade peinte à la fresque des sujets les plus variés : une femme à sa fenêtre incendiée, ouvrant des bras tragiques, tandis que de la fenêtre voisine émerge, poussé par un semblable effroi, un petit chien ressemblant à un cheval blanc; des médailles romaines, des fragments de frise pompéienne, des amphores, d€S statues mutilées, des lézardes en trompe-l'œil.

Madame Richard. — Eh ! mon Dieu, comme vous êtes pressé. On a toujours le temps.

Maurice. — Pas toujours, madame. {Un quatrième bond le jette sain et sauf sur la plate-fotme de P omnibus qui ne s^est pas arrêté, à vingt-cinq millimètres du cor de la demoiselle contrôleuse). Ouf ! J*ai bien gagné une bastos.

// s'assied dans un coin, fume, regarde le paysage, la route bordée de fleurs. Une demi-heure découle. On est arrivé. Maurice descend.

Les arapèdes ne sont pas qu'un prétexte ; elles le pous- sèrent bien un peu au voyage. Mais ce qui l'attire le plus, ce sont les vieilles rues de la ville, et les gens bizarres qu'on y rencontre. Il va, au hasard. Sa première visite est pour madame Toesca-Sardou.

�� � 494 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Madame Toesca-Sardou habite au coin de la rue du Touron et de la rue Peyréguis, un cabaret qui tient plutôt de l'antre d'un troglodyte. Elle y vend des boissons généreuses à des personnages évidemment peu fortunés^ mais qui vivent comme s'ils l'étaient, puisque, malgré la modicité et même la nullité de leurs ressources, le plus clair de leurs occupations consiste à jouer aux cartes et à boire, tout le jour, chez leur hôtesse. M. Truc et M. Bœuf, inséparables, passent là tous les instants que leur ingéniosité peut dérober aux travaux de courtage qui les absorbent. Un piquet sans fin, avec revanches, contre-revanches, belles, belles définitives, etc., leur permet d'absorber, sans presque s'en apercevoir, plusieurs bouteilles de ce vin rouge du Var qui ne peut faire mal à personne. Joseph, l'homme de confiance de madame Silvy, assis à une autre table, taille une manille monstre avec son collègue Marins, l'homme de confiance de M. Maillon, le juge d'in- struction, et le bel Arsène qui passe là, il faut bien le dire, par hasard. Ses beaux yeux noirs, perdus dans une rêverie amoureuse, sont distraits et sa pensée vole bien loin des coquetteries trop fades de madame Toesca-Sardou, laquelle, malgré ses efforts, a la gaieté d'un champignon.poussé dans la crypte d'une basilique du Nord. A une troisième table, celle-ci seule à jouir de l'avare lumière qui tombe de l'unique lucarne éclairant ce sombre lieu] sont installés les deux men- diants les plus célèbres de la ville ; le Cul-de-jatte du Cours, agile gaillard, à la lèvre rase, à l 'œil averti, à la physionomie énergique, qui n'a qu'une jambe en bois, {mais à Grasse, il n'y a pas de cul-de-jatte absolu), et l'Aveugle de la Cathédrale, lequel est aveugle le dimanche, et borgne en semaine, {mais à Grasse, ça suffit bien).

�� � PETITS DIALOGUES GRASSOIS 495

Maurice. — Ce n'est que moi, madame Toesca- Sardou, ne vous dérangez pas.

Madame Toesca-Sardou. — Vous ne prenez rien ?... xm petit vermouth, une amére, un verre de bon vin ?

Maurice. — Rien du tout, madame Toesca-Sardou. Je viens vous faire une petite visite en passant. J'entre et je sors.

Joseph, continuant une conversation commencée. — ... Mon voyage à Paris... ah ! bougre ! je les ai épatés, les Parisiens... J'étais descendu chez mon cousin Pamphile, vous savez bien, Pamphile, de la rue de la Roquette...

Marius. — Non, je ne connais pas.

Joseph, s'obstinant. — Mais si, Pamphile, mon cousin... Monsieur, qui vient de là-bas, doit connaître... Dites, monsieur, vous ne connaissez pas ?

Maurice. — Je ne l'ai jamais vu.

Joseph, tenace. — Mais, dans la rue de la Roquette ?...

Maurice. — Je ne sais pas.

Joseph. — Enfin, Pamphile... J'ai fait xm tour le soir... Il y a des magasins, des magasins, des lumières... Moi, ça ne m'épatait pas. Si ils croient m'épater, moi, les Parisiens, avec leurs lumières...

Marius. — C'est ça, ton histoire ?

Joseph. — Tout à coup, je me trouve dans un ras- semblement. C'était un homme qui était tombé sur le trottoir... Un agent de ville arrive et donne des coups de poing dans le rassemblement... Il a voulu m'en donner un... Alors...

Le bel Arsène. — Alors ?...

Joseph, irrité. — Alors ? que vous me dites ?... alors ? que vous me demandez ! Eh bien ! je vous dis : il a

�� � 49^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

voulu me donner un coup de poing. A moi !... Alor , avant qu'il ait eu le temps de bouger, seulement, je lui ai collé une bouffe, mais une de ces bouffes... non, mais... tu sais, une de ces bouffes !...

Maurice. — Alors ?

Joseph, se levant^ enivré d^un belliqueux souvenir. — Je lui ai collé une bouffe, je vous dis... Un agent, qu'est- ce que ça me fait, un agent ? Ça ne m'a pas empêché de lui écrabouiller la figure... Si ils croient qu'ils vont m'épater, les Parisiens, avec leurs agents...

Maurice, perspicace. — Et vous avez dormi au poste ?

Joseph, stupéfait devant le génie de son interlocuteur. — Comment savez- vous ça ?... Au poste ! Oui, j'ai dormi au poste, et le lendemain, je reprenais le chemin de fer. Paris ! vous comprenez, alors, j'y ai été. Ça ne m'épate plus. J'aime mieux Grasse. (// se rassied^ complètement désabuséy silencieux),

Maurice. — Les voyages forment la jeunesse.

// resaliie l ^hôtesse et ses amis et sort. Il descend la rue du Touron, traverse la place aux Aires, d'aspect si tranquillement vieille France entre les arcades de ses maisons à galeries et sous ses beaux arbres. Il descend toujours : la rue des Fabreries, étroite, encombrée de vanneries avec, à droite, un vieux local où l'on Joue le dimanche des pièces de guignol italien, la rue de l'Oratoire, puis la rue Droite où demeurent deux de ses autres amis : M. Manou et madame Vezzian. M. Manou est marchand de denrées fines et d'épices. C'est un commerçant sérieux, comme on en faisait autrefois et comme on en rencontre encore dans les romans injustement méconnus de hampjleury. Il

�� � PETITS DIALOGUES GRASSOIS 497

méprise les succès faciles et surtout les coûteuses habitudes de réclame et d^ américanisme qui ont amené ses confrères M. Garenne et M. Tordello à créer sur le Jeu-de-Ballon des magasins tout en faça- des^ en primes et en chromos. Sa gloire à lui est plus ancienne, plus modeste, et sera plus durable. Elle est consacrée par F assentiment du juge d^ instruction, du président du tribunal, du commandant de la gendar- merie, du bibliothécaire de la ville, du comte de Barbaroux, gourmets éprouvés et difficiles; elle est basée sur des conserves impeccables, des gibiers rares, des primeurs délicates, des charcuteries contre lesquelles Huysmans lui-même n'aurait rien trouvé à dire, des olives dont Lucques pâlirait de jalousie si elle pouvait les goûter, et surtout des jambons fumés incomparables^ de ces jambons fumés dont le plus délicat écrivain de la Belgique, le subtil Henry Maubel, qui les connut^ disait quHl fallait en manger en regardant une fenêtre ouverte contre des buissons de roses, et sur la prove- nance desquels lui, M. Manou, garde le plus profes- sionnel des silences. Maurice n'irait jamais à Grasse, sans passer quelques minutes dans cette boutique étroite et sombre, mais hantée du plus pur fumet des viandes fines et des conserves, encombrée de barils, de caisses, de boites. Des perdreaux, des lièvres, d'aromatiques oiseaux pendent du plafond. M. Manou trône au milieu de ces attributs de sa puissance. Il en est si fer, c'est tellement un artiste plutôt qu'un commerçant que, lorsqu'il se trouve en présence d'un véritable amateur, il lui fait goûter des meilleures choses qu'il possède, comme cela, sans arrière-pensée de la vente future, pour la joie désintéressée du prosélytisme.

�� � 498 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Monsieur Manou. — Monsieur Maurice, vous allez me dire un mot de ce pâté de foie. (// lui en sert^ sur une assiette^ une inorme tranche.) Il vient de la campagne... Hein ?... (// prend un air de triomphe devant Pèvidente satisfaction de son convive^ puis les deux gourmands échangent le coup d^œil d^ adeptes pénétrant ensemble le sens d^un passage ésotérique particulièrement fermé au vulgaire.) Vous avez perçu ce goût de thym, qui ne vient pas tout de suite ?... la bête est nourrie des plus fines plantes des champs... {IJn silence de recueillement.) Et maintenant, ne me quittez pas sans goûter une petite tranche, oh ! une lamelle du fameux jambon, de mon jambon...

Maurice, honnête. — Jamais, monsieur Manou, vous ne me connaissez pas.

Monsieur Manou. — Alors, emportez ce petit per- dreau. Il commence juste à se faisander, c'est comme cela que M. de Chatel les aime.

Maurice. — Je profitais d'un instant libre pour vous saluer, monsieur Manou, mais non pour vous acheter du gibier.

Monsieur Manou, très digne. — Mais si je vous le donne.

Maurice. — Je ne l'emporte pas.

Monsieur Manou. — Je le ferai déposer à la voiture.

Maurice. — Je veux l'ignorer. Faites déposer à mon insu tout ce que vous voudrez, je n'y suis pour rien. Au revoir, monsieur Manou...

Monsieur Manou. — Adieu, monsieur Maurice.

Une autre amie reste à voir^ dans la même rue Droite : la pâle madame Vezzian. Mais Maurice est pressé. Il

�� � PETITS DIALOGUES GRASSOIS 499

craint de manquer les arapèdes. Aussi ne veut-il pas entrer. Madame Vezzian est^ d'ailleurs, sur le pas de sa porte. Ce n'est pas qu'elle soit grosse, la pauvre, mais avec son moulin à torréfier le café installé en face d'elle, elle obstrue toute la rue. — C'est la rue qui est un peu étroite. — Elle tourne mélancolique- ment la manivelle ; sa figure a la couleur exacte d'un drap de toile bise, mais en plus maladif. Sans doute, son existence explique-t-elle ce phénomène. Elle vit en effet dans tin magasin en contre-bas d'une chaussée de deux mètres de large, et sa chambre à coucher, sans fenêtre, est en contre- bas de sa boutique. Un trou de renard. Mais les renards sortent pendant le jour en pleine nature. Madame Vezzian ne sort pas. Elle n'a jamais été plus loin que la place aux Aires. Elle est résignée, douce, d'une propreté méticuleuse, et si faible que sa voix, dans ce pays où pourtant on ne parle pas vilcy à l'air d'un écho plutôt que d'une voix.

Madame Vezzian. — Eh ! bonjour, monsieur Maurice, vous n'entrez pas un peu ?...

Maurice. — Non, madame, je suis très pressé. J'ai peur d'arriver trop tard au marché des coquillages. Ne vous dérangez point pour me laisser passer. Je prendrai ime autre rue.

Madame Vezzian. — C'est mon moulin qui barre la rue Droite. Il n'est pourtant pas de grande taille. Mais entrez quand même : j'ai reçu des biscuits très bons ; et mon vin de Chianti ne vous plaît donc plus ?

Maurice. — Si, madame. Mais un autre jour, voulez- vous ?

Madame Vezzian, découragée. — Comme vous vou-

�� � 500 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

drez... Mais vous êtes toujours si pressé que c'est terrible... Si tout le monde était comme vous, que deviendrait ce pauvre Grasse ?

Maurice néglige d^ envisager cette hypothèse. Il a peur ^ vraiment^ que V omnibus reparte sans lui. Il court^ traverse^ sans y prêter attention, la place aux Herbes où se tient le marché et où, en d'autres temps moins bousculés, il n^ aurait pas manqué d'aller jeter un coup d'œil à la boucherie où fonctionne l'étonnant M. Férigoul. Une caverne, cette boucherie, une caverne préhistorique, meublée d'une table colossale, et d'un billot sur lequel on pourrait trancher à la fois quatre têtes dans la bousculade d'une révolution. Armé d'un couperet, un formidable géant, gros comme un bœuf gras, ceint d'un tablier qui ressemblé à une toge, prépare indifféremment des côtelettes ou dépèce des veaux. Il a la tête de Vitellius, rasée, du volume de trois courges, mamelonnée de joues et de mentons, imposante. Il est muet, ses pas font plier le sol lorsqu'il les lui impose. C'est un des plus vifs regrets de Maurice que de n'avoir pas te temps, venant en ville, d'y voir M. Férigoul. Mais les coquillages le sollicitent.

Encore quelques pas, et le voici sur la place du Marché aux Poissons ; les dames marchandes l'interpellent.

Madame Revertegat, première marchande. — Eh ! mon beau monsieur, venez un peu me voir.

Madame Ricco, deuxième marchande. — Non, par ici, eh ! monsieur.

Troisième marchande. — Allez, mon joli monsieur, étrennez-moi. J'ai une truite magnifique. Ce sera deux francs pour vous, parce que vous êtes bien gentil.

�� � PETITS DIALOGUES GRASSOIS fOI

Quatrième marchande. — Mais moi, je sais que vous aimez la dorade, péchère ! je vous en ai réservé une. Tâtez un peu cette dorade et dites-moi si on ne ferait pas des péchés pour l'avoir ?... Oh ! quelle belle dorade !...

Maurice. — Hélas ! mesdames, vous savez que c'est à madame Revertégat que fut ma première pensée lors- que j'entrai dans ce marché, le jour où je le découvris.

Troisième marchande. — Elle a de la chance, madame Revertégat, mais elle n'a pas de si beavix poissons...

Madame Revertégat. — Ne les écoutez pas, mon- sieur. D'abord, c'est à moi que vous prenez le poisson. Vous ne voudriez pas commencer à me faire des misères ?

Maurice. — Vous reste-t-il au moins encore des arapèdes ?

Madame Revertégat. — Des arapèdes. Eh ! mon bon monsieur, pour un peu, il n'en resterait plus. Madame Samat est venue tout à l'heure ; elle a presque tout acheté. Je ne savais pas si vous viendriez. Ca fait que je n'en ai réservé que trois hectos, à tout hasard.

Maurice. — Enfin, ça suffira.

Madame Revertégat. — Mais oui, vous et moi, on s'entend, pas vrai r Vous êtes si gentil !... Ce n'est pas vous qui trouvez que je ne fais pas bon poids.

Maurice. — C'est que vous êtes un cœur d'or, madame Revertégat, et la plus généreuse des peseuses.

Madame Revertégat. — Vous dites ça, vous dites ça... Comme c'est aimable à vous ! {Emportée par Vélan de sa gratitude.) Ah ! tenez, monsieur Maurice, vous devriez vous marier.

�� � 502 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Maurice. — Me marier, moi ?

Madame RevertÉgat, tout entière absorbée par le rêve qu'elle fait pour son client. — Oui, monsieur Maurice, vous marier... avec une gentille petite Grassoise. Il n'en manque pas qui seraient bien heureuses si vous les demandiez. Tenez, madem...

Maurice. — Taisez-vous, madame Revertégat, vous allez compromettre toute la haute société.

Madame Revertégat. — Vous êtes complaisant, gentil, vous parlez doucement aux dames... Ça ne serait pas difficile. Et vous resteriez dans le pays. Vous vien- driez, de temps en temps, le matin, acheter une jolie dorade ou une anguille, pour votre femme... Ah ! comme ce serait gentil... Au lieu d'aller vous fatiguer, à Paris...

Maurice, courageusement. — Ne me tentez point, madame Revertégat, mais montrez-moi plutôt, puisque aussi bien l'omnibus est là-haut, à m'espérer, les arapèdes dont madame Samat n'a pas râflé toute la provision.

Madame Revertégat. — Il n'en reste peut-être que deux hectos. i^Elle soulève une serpillière trempée qui repose sur une terrine et découvre^ enroulés (TalgueSy les précieux coquillages.) Les voilà, les pauvres. Voyez-les. Elles sont encore fraîches comme si on venait de les prendre sur le rocher, et tendres comme des huîtres. Des arapèdes comme cela, vous n'en trouveriez pas douze sur toute la côte.

Maurice. — Pourtant, j'en ai goûté à Marseille, chez Basso...

Madame Revertégat. — Ah ! vaï !... chez Basso ?... Je les connais. Ça a le goût de la semelle : c'est péché trop près du port. Les miennes viennent de la Croisette.

�� � PETITS DIALOGUES GRASSOIS 503

Maurice. — Prenez garde qu'il faut me les garantir, madame Revertégat, je n'ai pas été content de votre dernière truite.

Madame Revertégat. — Ma truite ? Ah ! ne me dites pas cela, voyez-vous, ne me le dites pas ! Vous me faites une grosse peine. Ma truite de mardi !... A moins de la prendre moi-même dans le torrent... à moins de vous la faire manger vivante !...

Maurice, conciliant. — Vous n'étiez pas dedans.

Madame Revertégat. — Ah ! non, vraiment, ne me dites plus de choses pareilles. Ça me révolutionne... Je n'ai jamais de ma vie vendu une rascasse gâtée, pas une sardine !... Dites cela à madame Ricco, pas à moi.

Madame Ricco. — C'est de moi que vous parlez, hé ! madame ?

Madame Revertégat. — Je me gêne, peut-être ?...

Madame Ricco. — Vous avez du toupet, grosse femme, vous qui faites toujours faux poids avec votre sale romaine.

Madame Revertégat. — Continuez, et je vous la jette dans la figure, ma romaine. [A Maurice). Ne faites pas attention à cette folle, monsieur. Il y a des gens bien mal élevés, pas vrai ?

Madame Ricco. — Ah ! oui, il y a des gens mal élevés, et j'en connais, pas loin d'ici.

Madame Revertégat. — Madame Ricco, faites attention. Je ne suis pas d'humeur à supporter vos essen- tricités de langage.

Madame Ricco. — Eh ! parle toujours, vieille ras- casse !

Madame Revertégat. — Je vous demande bien

�� � excuse, monsieur Maurice, que vous vous trouviez là, dans une scène pareille... Une femme qui ne sait pas se tenir !... Que ça n’a pas d’éducation !... (Se retournant, terrible, vers son adversaire) Vas-tu fermer ta bouche, fille de putois ?

Madame Ricco, effrayante d'une colère qui ne pourra pas se contenir longtemps. — Répétez un peu, une fois, une fois seulement, ce que vous venez de dire, madame Revertégat.

Madame Revertégat, excédée. — Ah ! pauvre vermine ! Je t’écraserais si je te touchais seulement. {On entend la corne d'appel de l'omnibus.) La voiture ! {Apitoyée) Vous ne voyez pas que vous me faites perdre mon temps, que monsieur va manquer sa voiture à cause de vos stupides objections ?... Tenez, monsieur Maurice, voilà vos arapèdes, et courez vite, vous n’avez que le temps.

Maurice paie, se sauve avec sa proie, et il entend encore, à peine distincte, la suite de la causerie.

Voix de Madame Ricco. — Vous n’êtes qu’une malpolie, madame Revertégat, voulez-vous que je vous le dise ?

Voix de Madame Revertégat. — Vous savez ce que j’en fais, de ce que vous me racontez ? Non ? Eh bien ! je ne vous le dis pas...

Maurice, intérieurement. — J’aime mieux ne pas le savoir non plus. PETITS DIALOGUES GRASSOIS 5O5

II

L'AGE CANONIQUE

Le cabaret de madame Toesca-Sardou, déjà décrit au chapitre précédent. Sauf que Maurice n'y pénètre point pour y faire entrer ce rayon de vie parisienne et cette bouffée d'air étranger qui en modifiaient un peu les perspectives, le décor reste absolument pareil. Plus que toutes choses dans ce pays de tradition, il est immuable^ et Von devine que la mort seule pourrait empêcher M. Truc et M. Boeuf (piquet), Joseph et Marius (ma- nille), le Cul-de-jatte du Cours et V Aveugle de la Cathédrale (rien, plaisir d'être ensemble), d'accomplir là, presque quotidiennement, les rites sacrés et définitifs du jeu de cartes et de la libation. Seul, un petit chan- gement dans la disposition des personnages : comme il pleut, {ce qui est rare, et d'autant plus attristant), ces messieurs, comme mus par un obscur sentiment des cavernes, se sont rapprochés. Leurs tables sont mises bout à bout et, s'ils jouent toujours, par mêmes groupes séparés, leur conversation, ou du moins le vague ânon- nement qui leur en tient lieu, est générale. Madame Toesca-Sardou somnole doucement, encastrée dans son comptoir, et se contente de glisser parfois, sournoise^ un tendre coup d'œil à M. Truc, qui lui plaît.

Marius, jetant un regard de reproche à la lucarne qui devrait les éclairer. — C'est comme une cave ici... Eh ! madame!... madame Toesca-Sardou ! on ne voit plus seule- ment SCS cartes.

Madame Toesca-Sardou. — Alors, ne jouez plus.

�� � 506 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Monsieur Truc. — Mais nous avons envie de jouer, nous autres...

Madame Toesca-Sardou. — Que voulez-vous ? Il pleut. On n'y peut rien.

Monsieur Bœuf. — On pourrait allumer.

Madame Toesca-Sardou. — Allumer !... à trois heures !... vous êtes fous !... Ah ! et puis, vous en faites, des histoires. Pour une malheureuse manille, toujours la même !... Vous n'avez pas besoin d'y voir clair... vous la jouez par cœur.

Monsieur Truc. — Ça, c'est vrai qu'on y voit tou- jours assez, surtout pour boire... N'est-ce pas, l'aveugle ?

L'aveugle de la Cathédrale. — Eh ! je suis borgne, vous le savez bien. F... tez-moi la paix.

Monsieur Truc — Qu'il est grincheux !

Le cul-de-jatte du cours. — Oui, laissez-le, il est très susceptible. Ses affaires ne marchent pas.

Monsieur Bœuf. — Ah ! pas possible ! Les étrangers ne lui donnent plus rien ? {Il prononce " les étrangers ".)

Le cul-de-jatte du cours. — Eh ! bien sûr non, les étrangers ne lui donnent plus rien ; et les gens d'ici non plus, allez... Et même moi, qui suis sur le Cours, je végète. C'est un métier perdu que le métier de mendiant. De mon temps, je me souviens, quand j'étais jeune homme, mon père avait encore des ressources. Il faisait le sourd- muet devant la Poste. Je me rappelle très bien qu'il me disait : " Baptistin, je crois que je pourrai te laisser un peu d'argent. " Et il l'a fait. Seulement j'ai tout mangé... Les femmes, voilà !... Ah ! les femmes, c'est la perte de tout...

Madame Toesca-Sardou, égrillarde. — Ce monsieur Baptistin ! si on l'écoutait !...

�� � PETITS DIALOGUES GRASSOIS 5O7

Le cul-de-jatte du cours, vexé et pèremptoire. — On s'instruirait. {Une pause.) Je n'ai pas toujours été comme me voilà. J'ai eu mes deux jambes, comme vous... mieux que vous. Je m'en servais, moi, au lieu de les quiller der- rière un comptoir. Impotente !...

Monsieur Bœuf, chevaleresque. — Vous oubliez que vous parlez à une dame.

Le cul-de-jatte du cours. — Je ne lui parle même plus. Je me dis des choses à moi-même, c'est différent. Pauvre stupide ! elle ne se rend pas compte de ce qu'elle parle. On ne rappelle pas ces choses-là. Si elle savait com- ment je l'ai perdue, ma patte, elle se tairait.

Madame Toesca-Sardou, réduite h rien^ à ridée de perdre un client. — Je vous demande pardon, monsieur Baptistin, je disais ça sans malice.

Le Cul-De- Jatte du Cours, bon prince. — Ça va bien.

Marius. — Racontez-nous un peu comment ça vous est arrivé. Nous ne le savons pas, au fait.

Monsieur Bœuf. — Tiens, c'est vrai, personne ne le sait, à Grasse.

Le Cul-de- Jatte du Cours. — C'est un accident... Comme bien vous pensez, un sourd-muet ne peut pas avoir un enfant bancal.

Monsieur Truc, spirituel. — Surtout lorsqu'il n'est pas muet.

Le Cul-de- Jatte du Cours, haussant les épaules. — Comme c'est malin !... Quand même, mon père était sourd, ça, c'est absolument sûr. Seulement, dans la pro- fession, il faut être les deux. Un sourd tout seul, ce n'est rien, ça ne dit rien à personne. Il pourrait passer son

2

�� � 508 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

année à la sortie des églises, il ne ferait pas dix sous. Donc, mon père était sourd-muet, comme je le disais lorsque vous m'avez stupidement interrompu. Quant à moi, à vingt ans, j'étais agile comme un lièvre, et pour ce qui est de la bagatelle, vous savez, il n'y en a pas beaucoup qui auraient pu me faire la pige. J'habitais Pégomas. C'est un gentil pays, avec des brigands pour amuser ces messieurs journalistes, et les filles, elles y sont rudement bien. Mais la mieux de toutes, c'était encore la bonne du curé. Vous ne pouvez pas vous douter... on ne fait plus de femmes comme ça...

L'Aveugle de la Cathédrale, grave et recueilli sur des souvenirs personnels. — On en fait d'autres, qui les valent.

Monsieur Bœuf, au Cul-de-jatte du Cours. — Ne discutez pas avec lui, il est de mauvaise foi.

Le Cul-de- Jatte du Cours. — Cette fille, elle était folle de moi. Elle m'aurait donné des rendez-vous dans l'église, si elle avait pu... En tout cas, le presbytère, il en a vu de drôles... Il y avait surtout un grenier... avec de vieux meubles... au-dessus de la chambre du curé... un grenier... où nous allions quand Céline ne pouvait pas me recevoir chez elle... Ah ! mes enfants, quand je me rappelle tout ça, c'est à peine si je vous vois, vous, et le café, et les cartes, et tout... Vous semblez dans un nuage...

Monsieur Truc, réaliste. — C'est la fumée des pipes.

Le Cul-de-Jatte du Cours. — Non, pas la fumée. Le souvenir !

�� � PETITS DIALOGUES GRASSOIS §0()

Un Silence. Entre en coup de vent, mais sans bruit, le bel Arsène, toujours comme sur des pattes de chat. Sa figure maigre et ardente de vieux matou prêt à toutes les aventures de la gouttière et du verger semble sourire de ses rides fines, de ses yeux sombres et étince- lants. Correct et minutieusement brossé, mais à la façon encore d^un chat, d^un chat qui aurait pris le temps de se bien lécher, après quelque bataille. Il s'insinue, s'installe au bout de la table, s'y pose plutôt. Un doigt sur la bouche et toute sa mimique signifient : " ^e vous en supplie, messieurs, continuez votre conver- sation. Je ne V écouterai même pas, s'il le faut. "

Monsieur Bœuf, au Cul-de-jatte du Cours. — Quel âge avait-elle, votre bonne de curé ?

Le Cul-de- Jatte du Cours. — L'âge canonique, qu'elle disait.

Joseph. — Qu'est-ce que c'est que ça ?

Le Cul-de-Jatte du Cours. — Ah ! je n'en sais rien par exemple, mais c'est un bien bel âge pour les femmes. Le meilleur moment, je crois. Tout ce qu'on veut, on l'obtient d'une femme qui a l'âge canonique, et ce qu'on n'a pas l'idée de lui demander, elle vous le propose... L'âge canonique r... Ah ! bougre !...

Le bel Arsène. — Tout ce que vous voudrez, l'âge canonique, oui. Je ne vous dis pas. Ça peut avoir des charmes. Mais une belle petite, là, de seize ans,., ou de quinze ans,., comme il y en a ici... potelée, ferme sous la main, un peu élastique et... je m'entends... eh bien ! je crois qu'on ne peut pas trouver mieux. C'est un produit du pays, comme la petite olive noire et le jasmin blanc... Mais ça suffit bien. Moi, je ne suis pas pour l'exportation.

�� � 5IO LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Monsieur Truc. — Vous en avez vu, pourtant, des pays !...

Le bel Arsène. — Oui, mais on en revient toujours à sa patrie... et à sa jeunesse.

Le Cul-de Jatte du Cours. — Eh ! vos petites, il y en a les trois quarts de truquées, ou d'anémiques, et les autres sont toutes pour les parfumeurs.

Le bel Arsène. — Mais non, pas toutes... Je sais bien que ces gros fabricants, ils essaient toujours de se donner les plus jolies ; seulement, voilà ! ils s'illusionnent souvent sur leurs moyens. . . Alors, les petites, ça ne les abîme guère.

Le Cul-de Jatte du Cours, furieux d'avoir été interrompu dans son récit. — Enfin, je ne m'occupe pas de ce que vous faites, avec vos trieuses de violettes, mais je prétends que mon amie de Pégomas en valait bien trois, de ces pauvres grenouilles qui n'ont pas de sang dans les veines. C'était une créature magnifique ; on n'avait pas pleuré pour la faire, va !... Elle m'aimait, que c'était eftrayant !... Et, malgré son audace, pendant des mois, le curé n'a rien su. Pour être plus sûr de la tran- quillité, d'ailleurs, pour avoir une raison d'aller et de venir dans le presbytère, elle m'avait trouvé la place de chantre, oui, de chantre. Ce que j'en ai gueulé d' " Ore- mus " et de " Fobiscum " à toutes les heures du jour, on ne peut pas s'en faire une idée. Dire qu'il y a des gens qui font ça par plaisir !

Monsieur Truc. — Elle n'était pas bête, la bonne du curé, d'avoir trouvé ça.

Le Cul-de- Jatte du Cours. — Dans un sens, c'était très fort, mais ça s*est mal tourné au bout du compte.

�� � PETITS DIALOGUES GRASSOIS 5 II

Parce que le bedeau, une espèce de type mal fichu, avec une épaule plus haute que l'autre et un doigt de moins à la main gauche, tournait autour de Céline, bien avant que je n'arrive à Pégomas. Il avait deviné que nous étions pas mal ensemble et il ne pouvait s'y faire. Ça le rongeait, tellement qu'il en devenait comme le fond de cette bouteille, vert sale. Tant qu'il n'a eu que des soupçons, c'a été encore à peu près. Mais, un jour, il a passé la nuit dehors, pour me voir sortir le matin. Au moment où je passais la porte, il n'a fait semblant de rien, et il ne m'a dit bonjour que cent mètres plus loin, comme si je quittais mon auberge. Je le méprisais tellement, ce pauvre bougre, que je ne pouvais même pas m'imaginer qu'il oserait me faire des misères. Et je n'ai rien dit à Céline. Joseph. — C'est tout à fait comme moi... au moment de mon voyage à Paris. . . je. . .

Marius. — Tu ne pourrais pas te taire, Joseph, et laisser parler M. Baptistin ? {Joseph^ interloqué^ reste un instant la bouche grande ouverte^ puis il la referme^ lentement.) Le Cul-de-Jatte du Cours. — La nuit d'après, à une heure du matin, j'entends frapper à la porte de notre chambre... C'était le curé... Il n'a pas agi franchement, cet homme, et je ne lui ai pas pardonné ça. Il a dit :

    • Céline, je me sens un peu souflfrant. Je vous prie de

vous lever pour me donner une tasse de tilleul. " Alors, Céline, sans se troubler, me dit tout bas : " Pas moyen que je fasse semblant de dormir. Il faut que je réponde. Habille-toi vite et sauve-toi par la fenêtre." Et, tout haut : " Oui, monsieur le curé, qu'elle fait, je passe la camisole et je suis à vous. " Alors moi, je pense : " Un étage, ce n'est rien du tout. Je vais sauter. " Je fais un

�� � 512 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

paquet de mes habits, ouvre tout doucement, sans bruit, la fenêtre, et je me jette dehors, sur une espèce de carré de gazon que je savais qu'il y avait au-dessous.

Joseph, P esprit éclairé d^une brève illumination. — Et c'est comme ça que ça vous est arrivé, l'accident ?

Le cul-de-jatte du cours. — Mais non. Je ne me suis pas fait mal en tombant sur le gazon. Seulement, tout à coup, je reçois une volée de coups de trique, mais vous savez, des coups de trique, comme si un régiment tout entier s'était jeté sur moi. C'était le bedeau, simple- ment. Mais il avait dû tailler son gourdin dans un tronc de chêne, ma parole, et il me visait au genou, toujours au genou, le bandit. C'était dans l'obscurité. Au premier coup, il m'avait renversé et ensuite il m'avait tapé dessus, par terre, sans me laisser le temps de me relever, et tou- jours sur les genoux... Il m'en a cassé un, à la fin, net comme une vieille branche sèche.

Joseph, indigné. — Et vous ne pouviez pas lui coller une bouffe ?...

Le cul-de-jatte du cours. — A un moment, j'ai eu tellement mal que ça m'a fait sauter, comme une grenouille. Je lui ai saisi son bâton, j'ai grimpé tout le long, comme une mouche, et alors j'ai pu l'attraper, ce... bedeau de bedeau. Je lui ai accroché la tête, comme un singe qui tient une noix, et j'y ai mordu dedans, à même... Tout ça dans l'obscurité, hein ! et en silence, parce que, comme on cherchait à s'assassiner, nous ne pouvions pas attirer les gens... A la fin, le salaud, il a trouvé un coup d'Italien, — on appelle ça aujourd'hui un " zuzitsu ", — il m'a planté le pouce dans le genou qu'il m'avait cassé. Alors, rocs mains se sont ouvertes et je l'ai iâché.

�� � PETITS DIALOGUES GRASSOIS 513

Joseph, au comble de F exaltation. — Moi, je lui aurais collé une bouffe, mais une de ces bouffes !...

Le cul-de-jatte du cours. — Je l'ai lâché lui, mais pas son oreille, que je tenais dans la bouche. Je l'ai cra- chée après ! C'est dégoûtant, une oreille de bedeau. Puis, je me suis en allé comme j'ai pu, sur une patte.

Marius. — Mais nous ne savions pas tout ça.

Le cul-de-jatte du cours. — Je ne le raconte pas souvent. (L/n silence^ Mais vous me croirez ou non, ce n'est pas au bedeau que j'en ai le plus voulu, c'est au curé... Le bedeau, il était jaloux, et un homme jaloux, ça ne sait plus ce que ça fait... Mais le curé ?... Est-ce que ça le regardait, mes histoires dans le grenier, avec sa bonne ? Et si ça l'embêtait, il n'avait qu'à me dire : " Baptistin, vous n'êtes plus mon chantre ", loyalement. Mais cette façon de demander du tilleul pour se faire ouvrir et voir un peu ce qu'il y a dans une chambre... Non, ça ! je ne peux pas l'admettre. Et si je suis devenu anticlérical, je sais pourquoi.

Marius. — Alors, c'est pour ça que chaque fois que le vicaire de la cathédrale vous donne deux sous sur le Cours, vous lui dites de tout, après, entre vos dents ?

Le cul-de-jatte du cours, simbre. — Je me retiens encore, de le jeter en bas, dans le ravin. Heureusement que je ne suis jamais saoul : je le ferais.

Le bel Arsène. — Et Céline, dans tout ça, vous ne l'avez pas revue ?

Le Cul-de-Jatte du Cours. — Qu'est-ce que vous vouliez que je me représente devant une femme avec une jambe de moins ? Elles n'aiment pas ça, les femmes : ça leur semble une oflFense... Du reste, il a fallu, dès le

�� � 514 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lendemain, me transporter à Grasse, et le docteur Rou- vière a dû m'amputer et me mettre ce pilon... Du coup, j'étais fichu... obligé de me refaire mendiant, comme mon père... Seulement, les bas quartiers, la Poste et la Cathédrale, les endroits cléricaux, j'en avais assez. Je suis monté sur le Cours. Il y a trente ans que je l'exploite.

Le bel Arsène. — Alors, vous en êtes revenu, de l'âge canonique ?

Le Cul-de- Jatte du Cours, vexé. — L'âge canoni- que, c'est une chose, et le bedeau, c'en est une autre... N'empêche que Céline était une belle fille.

Monsieur Truc. — Mais c'est vous, monsieur Arsène, qui en avez, des souvenirs...

Le bel Arsène. — Oh ! moi, je ne comprends pas les choses de cette façon. La vie doit être tranquille, et il faut savoir s'arranger. Il ne m'est jamais rien arrivé de ce genre, et pourtant je me suis trouvé bien souvent dans des circonstances difficiles.

Le Cul-de- Jatte du Cours, envieux. — Vous avez la chance !

Le bel Arsène. — Non, je sais m'y prendre, voilà.

Monsieur Truc. — Pour qu'il prenne cet air-là, monsieur Arsène, il faut qu'il en ait une bien bonne à nous raconter.

Le bel Arsène, discret. — Non, je vous assure.

Monsieur Truc. — Vous me le ferez croire, à moi, peut-être, que vous ne revenez pas d'une petite histoire bien amusante, avec ces yeux-là, et cette façon de vous asseoir comme un chat devant le feu, après qu'il revient des toits ?...

�� � PETITS DIALOGUES GRASSOIS 515

Le bel AKsinEy Jlatté. — Vous dites ça !... Mais après tout... je ne suis pas forcé de le croire.

Monsieur Truc. — Gros malin !

Le bel Arsène, ny tenant plus. — Ah ! tenez, je vais tout vous dire. Après, vous n'êtes pas des gens à le répéter... C'est une petite d'une parfumerie.

Le Cul-de- Jatte du Cours. — Je comprends vos... objections de tout à l'heure.

Le bel Arsène. — Que voulez-vous? On ne parle bien que de ce qu'on connaît... Moi, je suis plein de mon sujet.

Monsieur Bœuf. — Racontez, allez, ne nous faites pas languir.

Le bel Arsène, lyrique et attendri. — Si elle a quinze ans. c'est le bout du monde... Je vous parlais tout à l'heure du jasmin et de la petite olive... C'est tout à fait ça, vous savez... Elle est dure comme la petite olive et elle sent bon, à vivre toujours dans les fleurs et dans les essences, elle sent bon comme le jasmin. Je ne suis pas vieux encore, je suis plutôt ce qu'on appelle un homme mûr.

Marius. — Oui, un homme mûr... comme nous.

Le bel Arsène, indéfinissable regard vers S4arius. — Oui, comme vous... Enfin, à mon âge, ces aventures-là, ça peut encore passer pour une bonne fortune... Eh bien ! vous n'avez pas idée comme je lui conviens, à cette petite. Et vous savez (je vous parle sans vanité), elle me le dit à des moments où une femme n'a pas l'habitude de mentir. Je m'y connais, du reste. Si c'était de la blague, je m'en apercevrais et, parole ! j'aimerais mieux m'en aller le premier : ce serait plus correct... Heureusement, rien à craindre de ce côté.

�� � 5l6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Monsieur Truc. — Et comment l'avez-vous connue, cette enfant ?

Le bel Arsène. — Je l'avais quelquefois remarquée, la sortie de la parfumerie Joubert ; seulement, je me gardais bien de lui dire quoi que ce soit, parce que les femmes, il faut toujours les laisser venir, ou tout au moins en avoir l'air ; et puis attendre l'occasion. Je savais bien qu'un jour ou l'autre, cette occasion se présenterait.

Quelques mois se passent. Quand nous nous rencon- trions, la petite me regardait en dessous ; elle se disait, c'était visible : " Eh ! voilà monsieur Arsène ! "

Monsieur Bœuf. — Ce que c'est que la réputation !

Le bel Arsène, grave. — Il faut pouvoir la soutenir. Sinon, on la perd plus vite qu'on ne l'a acquise. Un jour donc, il arrive de Paris des gens qui veulent visiter une parfumerie, vous savez, des artistes : ils habitent Le Pré- du-Lac, les Chatel, je crois.

Madame Toesca-Sardou. — Oui, je les connais. Je leur vends du vin.

Le bel Arsène. — Je fais mon petit Cicéron, je leur montre les moteurs, les courroies de transmission, les alambics, et enfin j'arrive à l'atelier où travaillait la gamine. Je frappe le grand coup. Sans rien dire, sans même la regarder, je lui mets dans la main un billet. Pfuit ! plus vite qu'un chardonneret qui avale une graine, elle le fait disparaître, le papier, dans son corsage... Je me disais : " Elle va le couver là, toute la journée, bien au chaud... " Eh ! c'est peut-être pour ça qu'on les appelle des " poulets ", les billets doux, hein ?...

Madame Toesca-Sardou. — Ce monsieur Arsène, tout de même, toujours des idées drôles ?

�� � PETITS DIALOGUES GRASSOIS 517

Monsieur Bœuf. — Qu'est-ce qu'il y avait écrit, sur le papier ?

Le bel Arsène. — " Mademoiselle, je n'en peux plus. A ce soir ! Arsène ".

Marius. — Ça, oui ! c'était le grand coup.

Le bel Arsène. — Vous comprenez ! Après trois mois que je l'intriguais, soudain cette révélation !... Elle est venue, le soir même. Elle tremblait comme ces petits rossignols qu'on prend à la glu, auprès des sources... Et avec ça, un air décidé!.. Devinez le premier mot qu'elle m'a dit : ** On vous racontera des choses sur moi, mon- sieur Arsène, ne les croyez pas. Ce n'est pas vrai. Il ne m'a pas eue, le vieux Joubert. Du reste, il ne pouvait pas, le pauvre. Et personne non plus: je ne l'aurais pas voulu. Mais vous, c'est autre chose. "

Alors, j'ai demandé à vérifier, pièces en main. " Tout ce que vous voudrez, qu'elle a dit... je me languissais trop. '* Je lui ai ôté ses petites affaires, comme ça, en un tour de main, comme une coquille, comme une pelure, tout ensemble. Elle est sortie de là-dessous, nette, blanche, serrée. Une amande qu'on décortique, quoi ! Une amande, je vous dis.

Et c'était vrai ce qu'elle prétendait, cette petite, — et, on a beau dire, ces choses-là, ça fait toujours un certain plaisir, — et vrai aussi qu'elle se languissait trop. Depuis l'âge de douze ans, c'était fait pour l'amour, ça ; ça ne pouvait plus s'en passer. C'est heureux qu'elle m'ait ren- contré : elle aurait pu tomber plus mal, avoir des décep- tions.

Monsieur Truc. — Et avec vous, rien à craindre ?

Le bel Arsène, simplement. — Non... Mais je crois

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que j'ai atteint une époque de ma vie où je suis particu- lièrement en forme... L'âge canonique, quoi !

Monsieur Bœuf. — Après, on vieillit.

Le BEL Arsène. — Ah ! taisez-vous. Il y a des mo- ments, quand je pense à ça, je me dis que j'aimerais mieux me jeter dans le canal ; et puis, d'autres fois, je m'imagine qu'on se résigne facilement, qu'on s'endort petit à petit.

Monsieur Truc. — Il y a encore des compensations.

Le bel Arsène. — Oui, je sais bien, des petites mani- gances, mais ce n'est plus ça, vous savez. On sent bien que ça ne signifie plus rien et on n'a que le regret de ne pas tout faire, comme dans la jeunesse... Alors, il vaut mieux renoncer.

Monsieur Bœuf. — Ne vous attristez pas, monsieur Arsène, vous n'en êtes pas encore là.

Le bel Arsène. — Dieu merci ! non. Surtout main- tenant !

Monsieur Truc. — Et qui est-ce, cette petite ?

Le bel Arsène. — Je ne puis pas le dire encore, voyons... Ça date d'hier au soir.

Monsieur Bœuf. — Vous vous levez seulement, je suis sûr ?

Le bel Arsène. — Que voulez-vous ? Ce n'est pas toutes les nuits jour de fête.

Joseph, qui rumine depuis un quart d'heure roccasion de placer aussi un souvenir d'amour. — Eh bien ! moi, j'en ai eu aussi, des histoires de femmes, autrefois... à mon voyage à Paris.

Marius. — Ah ! on le connaît, ton voyage à Paris.

Joseph. — Non, vous ne le connaissez pas tout.

�� � PETITS DIALOGUES GRASSOIS 519

Le BEL Arsène. — Comment ! Il y a encore une aventure que nous ne savions pas ?

Joseph. — Oui, un peu avant l'histoire du rassemble- ment. Je vois, sur le trottoir, une grosse fille... vous savez... une grosse fille... dans la genre de la dame du tailleur de la rue de la Pouost. Je lui dis : " Eh ! made- moiselle... il fait beau, ce soir ! " C'était une plaisanterie... parce qu'il pleuvait... à torrents... Elle me répond : " Passez votre chemin, vous, je ne vous connais pas ". — " Espèce d'insolente ! " que je dis... et je lui ai marché dessus en voulant lui donner une bouffe... S'il n'y avait pas eu des passants... pour nous séparer... elle l'aurait reçue, sa bouffe !... Non, mais ! si elles croient m'épater, moi, les Parisiennes !...

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III

MONDANITÉS

Maurice a des amis dans tous les mondes. Il ne faudrait pas croire qu'il ne soit capable de comprendre que les âmes frustes et le langage simple de madame Rêver tégat ou de madame Toesca-Sardou. Leur conversation est sans doute passionnante, mais le grand monde n'est fade que pour ceux qui ne savent pas le re- garder. Il y a du pittoresque partout, de l'humanité dans tous les milieux. Aussi Maurice tient-il à ne pas négliger les salons. Il n'y est pas reçu avec le respect qu'on témoigne au capitaine de la gendarmerie ou aux sous-lieutenants d'Alpins, possibles époux de ces petites demoiselles, mais enfin on l'accueille sans difficulté. Il vient de Paris, a connu là-bas des gens illustres. Il ne s'incrustera pas, il ne veut point capter de dot ; il est inoffensif

Le mardi, vers cinq heures, le voici donc qui, ganté, verni, rasé de près par le loquace et jovial M. Foucart, coif- feur à la place aux Aires, pénètre dans le salon de madame Charras, la femme d'un des nombreux no- taires de la ville.

Le salon de madame Charras n'a pas besoin d 'être décrit. Se reporter, pour se l'imaginer, encore aux romans de Champfleury, ce maître. Il est empli du bavardage de cinq personnes : la maîtresse de maison, boulotte, aimable ; ses deux filles : Adrienne et Emma, qui ne sont pas Jumelles, mais s'habillent, se conduisent, se meuvent et pensent comme si elles l'étaient : robes puce, chemisettes blanches, sourires confiants dans la vie; madame Brun, épouse du pharmacien, beauté de pro-

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vince, qui a eu des aventures autrefois^ mais qui se venge terriblement sur ses contemporaines de ce que ces aventures niaient pas bien tourné ; et mademoiselle Cazagnaire^ la dernière petite-fille d'un monsieur, célèbre à Grasse, qui vivait de tilleul^ vieille personne dévote, anguleuse, ratatinée, confite dans les prières, les sermons, les lectures de manuels pieux.

Pas d'hommes dans ce salon. Non que, au dehors, ils soient surchargés d'occupations : ils n'ont rien à faire. Mais ils gardent ce mépris des anciens peuples médi- terranéens qui laissaient les femmes au gynécée et trouvaient que l ^ agora était le seul lieu oîi des citoyens libres pussent décemment se réunir. En V espèce, V ago- ra, c'est le cercle Fragonard et les cafés. Ici la manille, là le poker. C'est cartes en main et l'anecdote salée à la bouche qu'ils s'entretiennent de leur conception de V Univers.

Maurice entre, va baiser la main de madame Charras et s incline devant les autres dames, qu'il connaît déjà toutes, sauf madame Brun à qui la maîtresse de maison le présente, tout heureuse de savoir comment s'y prendre.

Madame Charras. — Monsieur Maurice Lendore, un hôte de Grasse ; madame Brun, une de mes excellentes amies.

Madame Brun. — Ne seriez-vous pas officier de cavalerie, monsieur ? Il me semble vous avoir déjà vu à Menton, chez madame Gasparin...

Maurice. — J'étais dans la remonte, madame, mais j*ai donné ma démission l'année dernière. {Un froid. Emma et Advienne partent d'un rire niais qu'un regard de madame Charras arrête net.)

�� � 522 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Madame Charras. — Il faut vous dire, ma chère amie, que monsieur est le plus fantaisiste de nos mystifi- cateurs. Il est écrivain.

Madame Brun, imperturbable. — Ah ! très bien.

Mademoiselle Cazagnaire. — C'est une noble car- rière, monsieur, surtout quand on consacre sa plume à défendre les traditions, la religion, la propriété et la famille, sapées aujourd'hui par une tourbe socialiste dont l'audace épouvante tout esprit bien pensant.

Maurice. — Oh ! mon Dieu ! les traditions sont en- core assez solides pour se passer de mon faible appui... Aussi je ne le leur impose pas.

Madame Brun. — C'est un tort, monsieur, un grand tort ; car, par les suites d'une telle indifférence, on en vient à laisser au bas peuple acquérir une influence qu'il n'aurait jamais dû prendre dans une société organisée. Cela me rappelle tout à fait les gens qui ont des opinions saines, mais ne votent pas.

Madame Charras. — C'est pour mon mari que vous dites cela, ma chère Emilie ?

Madame Brun. — Comment ! votre mari ne vote pas ?. . . Ah ! par exemple, c'est le comble. Mais alors, ma chère, comment voulez-vous que nous résistions aux radicaux ?

Maurice. — On ne peut jamais résister aux radicaux, madame.

Madame Brun, se retournant^ avec mépris. — Vous êtes anarchiste, je vois, monsieur. . .

Maurice. — Anarchiste traditionnaliste, oui, madame.

Madame Brun, suffoquée. — Hein ?

Maurice, souriant. — Anarchiste pour mon compte.

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traditionnaliste pour les autres. Comme citoyen français et hôte de Grasse, je déplore le succès des radicaux ; comme homme privé, je le pressens.

Madame Brun. — C'est du propre.

Madame Charras, effrayée du tour que prend la con- versation. — Oh ! moi, radicaux, socialistes, anarchistes, centre gauche, tout cela, c'est de l'hébreu pour moi. Laissons ces questions aux messieurs.

Madame Brun. — Ils font semblant de les com- prendre ; au fond, ils n'en savent pas plus que vous, ma chère.

Madame Charras, aimable malgré tout. — Alors, ils ne savent pas grand'chose, parce que, moi...

Mademoiselle Cazagnairk. — Le dernier sermon de l'abbé Valentin résumait bien toutes ces questions, et je trouve que ce n'est pas la peine d'essayer d'aller plus loin. " La politique comme on l'entend aujourd'hui, disait-il, c'est une invention du démon. L'Eglise seule pouvait faire du socialisme quelque chose d'utile. On ne lui en a pas laissé le temps."

Madame Charras, respectueuse. — Ah ! c'est très beau, cela, très édifiant. Mais cet abbé Valentin a un style, une onction...

Madame Brun. — C'est cependant le fils d'un paysan de Mouans-Sartoux... Il ne peut pas renier ses origines.

Madame Charras. — On ne le dirait pas. Il possède un chic, une prestance !... Tout à fait l'étoffé d'un grand prélat.

Madame Brun, impitoyable. — Hum ! On ne le dirait pas ?... si on n'observe rien. Cet homme-là ne sait

3

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pas tenir une fourchette. Je l'ai vu, au dernier dîner du préfet. Au second service, il s'est repris, mais au premier, il posait l'index presque à même les dents.

Madame Charras. — Sapristi ! ma chère Emilie, rien ne vous échappe.

Madame Brun. — Je sais regarder, voilà tout... Quand un homme a été paysan, cela se retrouve toujours, même sous la pourpre. Je suis sûre que si je connaissais Pie X...

Maurice. — Je crains que vous n'y arriviez pas...

Mademoiselle Cazagnaire. — Taisez- vous, madame, taisez-vous ! C'est un blasphème.

Madame Brun, qui cède avec une complaisance mépri- sante. — Comme vous voudrez.... Bref, je pense que, si la femme est en effet capable d'évolution, l'homme, par contre, est imperfectible. Un vernis : voilà tout ce que lui permet d'acquérir la grossièreté da sa nature.

Maurice, mélancolique. — Ah ! ça, c'est bien vrai !

Madame Charras, femme de diversion. — Si vous serviez le thé, mes petites. {Adrienne et Emma s'y empres- sent^ mais cela ne suffit pas à créer la diversion désirée^ car madame Brun a de la suite dans les idées.)

Madame Brun. — Un nuage, merci. N'oubliez pas le sucre... Oui, deux petits-fours... Et puis cet homme- là, je l'ai toujours trouvé très vulgaire. Il a cette espèce de séduction banale d'un Don Juan pour paysannes et vieilles dévotes.

Mademoiselle Cazagnaire, révoltée. — Qu'osez-vous insinuer, madame ?

Madame Brun. — Rien du tout, mademoiselle. Je respecte la piété. Vous êtes une personne pieuse.

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Mademoiselle Cazagnaire, mesurant Vabîme de pervenité de cet équivoque. — Je ne pensais pas, non... Je croyais que vous en aviez à monsieur le vicaire lui-même.

Madame Brun. — Je m'incline profondément devant la religion. Mais ses représentants font souvent ce qu'ils peuvent pour la compromettre, il faut bien l'avouer.

Mademoiselle Cazagnaire. — Ses représentants sont insoupçonnables.

Madame Charras, diversion. — Mais que reproche- t-on à l'abbé Valentin, au bout du compte ?

Madame Brun. — Mais, ma chère, ses aventures sont publiques... {S' arrêtant avec gêne). Vous ne voudriez pas que, devant ces jeunes filles... {Elle désigne Emma et Adrienne qui étaient tout oreilles^ les yeux brillants du plaisir d^ attendre un scandale. Il ne vient pas. Déception). Quoique, cependant, il y ait certaines indélicatesses d'ordre général que... {Les yeux des jeunes filles se rallument).

Mademoiselle Cazagnaire. — Eh bien ! madame Brun, vous seriez une hérétique, une libre-penseuse, que vous ne parleriez pas autrement. {Avec la voix qu aurait — i'/7 en possédait une — un compte-gouttes à fiel) Si je n'étais certaine comme je le suis de la parfaite rectitude de votre conduite, à tous les moments de votre vie, même aux plus difficiles et aux plus troublés, vraiment, de telles paroles me donneraient des doutes. Elles n'éma- nent d'habitude que de personnes dont la moralité indi- viduelle a besoin de l'excuse de l'incroyance ou du nihilisme. {Un froid. Madame Brun devient verte puis, crânement, fait tête).

Madame Brun. — Outre ses qualités... canoniques, je vois que l'abbé Valentin est un confesseur qui sait

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donner des conseils de bienveillance. {Un autre froid, un peu plus long).

Madame Charras, diversion. — Savez-vous qui j'ai rencontré avant-hier ? Le capitaine des pompiers chez qui le feu avait pris la nuit précédente. Pas une goutte d*eau dans la maison. Il a fallu qu'il emploie toutes ses couvertures.

Madame BTœti, fiinèbre. — C'est très drôle ! {Mais voici la grande diversion, en la personne de la comtesse de Barharoux, laquelle est venue de son château, là-bas, tout près du 'Bar, uniquement pour assister au mardi de madame Charras. Elle est grande, sèche, mince et n^aime pas le temps présent. Révérences, saluts, compliments).

Madame de Barbaroux. — Ces automobiles, chère madame, jamais je ne pourrai m'y habituer... On devrait les empêcher de passer dans les pays chrétiens, et surtout sur les routes rechargées. Elles y creusent des trous, des ornières... On a calculé qu'il faudra quatorze milliards pour les remettre toutes en état, dans dix ans, si cela continue... Ah ! heureusement, ma pauvre mère n'est plus là pour voir toutes ces choses. Je me demande comment elle les aurait prises.

Madame Charras. — Quatorze milliards !

Madame de Barbaroux. — Je l'ai vu dans mon journal, et ses informations sont insoupçonnables : le

  • ' Réveil bourbonien ".

Mademoiselle Gazagnaire. — C'est un organe bien pensant.

Madame de Barbaroux. — C'est le seul qui pense. A notre époque d 'automobiles, de République et de men- songe, c'est le seul qui dise des choses sensées.

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Mademoiselle Gazagnaire. — Madame la comtesse a-t-elle vu quel scandale ont été les dernières élections ?

Madame de Barbaroux. — Je ne m'occupe pas des actes de ces petites gens. Je sais, d'une manière générale, que la France est en décadence et que nous sommes mûrs pour l'annexion et l'Antéchrist. Puissé-je être morte auparavant !

Maurice, à madame de Barbaroux. — Et moi, mada- me, pensez-vous que je rive assez pour le voir, l'Anté- christ ?

Madame de Barbaroux, jette sur Maurice le regard que r éléphant du roi Salomon devait avoir pour le ciron qui en rongeait le trôney assure son face-à-main et dit enfin, dans un grand silence impressionnant. — Vous êtes moderniste, monsieur ?

Maurice, que ni les signes terribles et suppliants de madame Charras, ni rien n'empêchera de rééditer sa plaisant terie favorite. — Non, madame ; ainsi que je l'expliquais tout à l'heure ici même, je suis anarchiste traditionna- liste.

Madame de Barbaroux, stupéfaite. — Qu'est-ce que c'est ?

Maurice. — C'est la nuance à la mode, quelque chose d'intermédiaire entre le nihilisme et la réaction, et ça donne de grandes joies.

Madame Charras, réunissant tout son courage pour un effort suprême. — Que pensez-vous du dernier bal de madame de Ribaudy, madame la comtesse ? J'y étais avec mes deux filles : elles se sont amusées comme des folles, les chéries.

Madame de Barbaroux. — J'ai cru devoir m'ab-

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stenir. On m'avait fait entendre que la fille du député socialiste assisterait à cette soirée. Vous comprenez bien qu'une de nous deux eût été de trop. Cette époque-ci n'est plus faite pour moi.

Madame Charras. — Eh bien ! justement, made- moiselle Cessole n'y était point. Et ça s'est passé tout à fait entre gens du monde. Madame Brun a obtenu un succès étourdissant : le capitaine de gendarmerie voulait l'enlever, au Champagne.

Madame de Barbarovk^ face-à-main. — Je vois que madame Brun ne désarme pas... Bien des jeunes filles lui envieraient encore sa taille...

Madame Charras, décidée à parler tout le temps pour éviter des désastres. — Il voulait donc l'enlever et nous eûmes toutes les peines du monde à lui faire comprendre que sa femme serait jalouse. Ah ! il y a eu là un moment tout à fait amusant, tout à fait fou... Deux messieurs de Nice ont entrepris de me griser. C'étaient deux officiers de hussards. Ils ont voulu " sabrer " le Champagne avec moi...

Madame Brun, pressentant que madame de Barharoux et mademoiselle Cazagnaire seront trop tout à l'heure contre elle toute seule, préfère se retirer avant la défaite définitive. Elle se lève. Regrets, congratulations^ etc. Dès qu'elle est sortie:

Madame Charras, bonne âme. — Pauvre madame Brun, vous avez été dure tout de même, madame la comtesse !

Madame de Barbarouxi — Moi ? mais pas du tout...

�� � PETITS DIALOGUES GRASSOIS 529

Je la trouve très héroïque, dans sa situation, de lutter si longtemps...

Madame Charras. — Mais la taille, madame la comtesse, sa taille !... Elle a justement élargi de quinze centimètres depuis l'an dernier. C'est pour maigrir que vous la voyez faire tous les matins deux heiu^es de pro- menade à pied.

Mademoiselle Cazagnaire. — C'est bien inutile, ces précautions-là. Quand on est destiné à grossir, rien n'arrête l'embonpoint.

Madame Charras. — Enfin, embonpoint ou non, madame Brun se marque. Et c'est dommage, car elle a été bien jolie femme... Oui, mes petites, c'est comme ça. Vous ne pouvez pas vous le rappeler, parce que vous étiez encore des bébés, mais madame Brun a été la plus jolie femme de la ville. Cela ne dura point, d'ailleurs.

Mademoiselle Cazagnaire. — Si peu de temps que ça ait duré, elle en a bien profité.

Madame Charras. — Malheureusement poiu- elle, moins qu'on ne pense... Mes petites, écoutez, vous êtes bien gentilles, mais maintenant que le thé est servi, vous feriez bien de laisser les grandes personnes causer un peu entre elles... [Les jeunes filles, navries, font leurs adieux et vont se placer derrière la porte, pour ne rien perdre d*un récit qu elles savent par cœur d* ailleurs, mais qui, enfin peut- ttre, pourrait, aujourd'hui, s' agrémenter de quelques fiori- tures)... Pauvre Emilie ! Elle a été bien éprouvée ! Moi, d'ailleurs, je puis le dire — je n'ai peut-être que ça pour moi, — mais je suis une amie fidèle. Je me suis obstinée même au moment de ses... erreurs, à la défendre, cette pauvre chère... Elle n'a eu que moi. Et j'ai la satisfaction

�� � 530 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de me dire, parfois : " Si cette excellente Emilie, à une certaine époque, s'est maintenue dans la bonne société, c'est à moi qu'elle le doit. Je me suis brouillée avec ma belle-sœur, mais j'ai persisté à la recevoir. " Eh bien ! aujourd'hui, vous me croirez si vous voulez, mais...

Mademoiselle Cazagnaire. — Mais ?...

Madame Charras. — Non, vraiment, ça me fait de la peine... J'aime mieux garder pour moi...

Mademoiselle Cazagnaire. — A quoi bon vous cacher ? Craignez-vous des amies ?

Madame Charras. — Je vous en prie...

Madame de Barbaroux, divinatrice. — Elle vous en veut?... [Madame Charras esquisse un signe d^ assentiment plein de tristesse.) C'est bien vilain, l'ingratitude !

Mademoiselle Cazagnaire. — Dites que c'est monstrueux, madame la comtesse. Moi, je suis pourtant très bonne, eh bien ! si une amie me faisait une pareille chose, je ne la recevrais plus.

Madame Charras, héroïque et joyeuse. — Et moi, je la recevrai toujours. Si vous saviez ce qu'elle a souffert, vous pardonneriez comme moi. Tenez, au moment où M. de Bormont...

Mademoiselle Cazagnaire. — Comment ? M. de Bormont ? Je croyais que c'était M. de Maxence...

Madame Charras, gênée et triste. — Je parle de M. de Bormont.

Mademoiselle Cazagnaire. — Eh bien! c'est du joli!

Madame Charras. — C'est la nature humaine, ma bonne demoiselle Cazagnaire. Supposez qu'au lieu de vous faire comme vous êtes. Dieu vous eût doué d'un cœur sensible et de...

�� � PETITS DIALOGUES GRASSOIS 531

Mademoiselle Cazagnaire. — Ne faites pas à Dieu l'injure de supposer qu'il s'occupe de ces choses-là !

Madame Charras. — Enfin, pour en revenir à mon récit, cette pauvre Emilie a souffert alors tout ce qu'un homme indifférent et beaucoup trop jeune peut infliger à une femme d'un certain âge et éprise. Elle l'affichait ; lui la rabrouait en public. Un soir, dans un bal, elle lui a fait une scène de jalousie... elle lui tenait le bras. Il a dû lui donner un coup de poing pour se dégager. Elle n'a pu retenir un cri. Et dix personnes virent la scène.

Maurice — C'était un mufle, ce monsieur.

Madame Charras. — C'est ce que je m'entêtais à faire comprendre à cette pauvre amie. Mais quand on est amoureux !...

Mademoiselle Cazagnaire. — Si c'est cela l'amour, je me félicite de ne l'avoir jamais éprouvé.

Madame Charras. — Enfin, elle eut de ses trahisons des preuves si directes, si certaines, qu'elle l'a quitté. Alors... (iS^ tournant vers mademoiselle Cazagnaire.) Eh bien ! oui, c'est alors que M. de Maxence...

Mademoiselle Cazagnaire. — Ah ! je savais bien !...

Madame de Barbaroux. — Nous le savions.

Madame Charras. — Elle souffrit encore six ans. A la fin, il fallut absolument que j'intervinsse. Ce devenait une liaison. Et M. Brun finissait par avoir des lueurs. Je tentai la démarche que me dictait mon amitié. Ah ! ce fut une conversation bien pénible.

Mademoiselle Cazagnaire. — Mais vous avez fait votre devoir, chère madame.

Madame Charras. — Je le crois. C'est ce sentiment qui me fit marcher sur mes scrupules et mes délicatesses.

�� � 53ii LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

J'employai tous les arguments. J'eus la tristesse, la décep- tion épouvantable de constater que de toutes les raisons présentées, la seule qui porta fut celle... enfin quand je lui dis qu'il n'y avait plus moyen pour moi de continuer à lui garder sa place dans mon salon...

Madame Barbaroux, sans rire. — Le sentiment des convenances est la vertu qui ramène à toutes les autres.

Madame Charras. — J'aurais bien désiré qu'elle ne m'en voulût point. Mais du moins, aujourd'hui elle est sauvée. J'ai fait mon devoir, tout mon devoir. Lorsque je vois Emilie, partout reçue et respectée, je pense aussitôt que j'y suis un peu pour quelque chose.

Mademoiselle Cazagnaire. — C'est très beau, ce que vous avez fait là, c'est très bien...

Madame Charras, sublime avec simplicité. — Quand on aime quelqu'un, voyez-vous, c'est malgré soi et malgré lui qu'on le lui prouve.

Francis de Miomandre.

�� � 533

��POEMES I

Prière

Blonds abricots, pêches vermeilles,

Fraises, groseilles,

La reine-claude, le brugnon,

Et le mignon

Bouquet de cassis noir, sapide,

La framboise sombre et lucide

Et le raisin.

Trésors du verger, du festin,

Ont besoin de soleil et pluie :

Ainsi leur douceur est mûrie,

Trop de soleil sèche et durcit ;

Trop d'eau délave et défleurit.

Pour former leurs saveurs parfaites.

Cher Seigneur, faites

Que l'eau s'épuise

Que soleil luise.

Sucre, pulpe fraîche, en tout lieu,

Diront ainsi les dons de Dieu.

�� � 534 ^^ NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mon cœur aussi est un fruit tendre ;

De plus d'un mal

Il reçut le lourd flot lustral.

Mais le soleil se fait attendre.

Cher Seigneur, Maître et Roi des Anges,

Pour que je chante vos louanges,

Tant de bonheur que de malheur,

Mûrissez le fruit de mon cœur.

�� � poiMEs 535

II

La Rose et le Raisin

De la rose et du raisin, Je dirai le don divin.

Double honneur de la saison, Du jardin, de la maison.

Tendres, pompeux revenus De Bacchus et de Vénus.

Sur la treille et le mur bas. Légers, libres entrelacs.

Je dirai le don divin De la rose et du raisin ;

Grâce agreste et grains nombreux Leur poids souple et savoureux.

Par l'azur d'été sans pair. Pulpe, velours, émail clair.

Senteur dans le vent léger. Vive saveur du verger.

Pampre, buissons et bosquet. Dans la coupe et le bouquet.

Pour l'amour et le festin. Riant, radieux butin.

O la rose et le raisin !

�� � 53^ ^A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

III

Au Matin

BRISE DANS LES ARBRES

Frais froissement de soie ;

Jets d'eau en joie ; Bruissement mouvant ;

O voix du vent ! Quand l'orient s'azure,

Flot sans brisure, Par l'éternel éther,

Pur et sans pair, Quelle brise lucide,

Douce et rapide, D'un mouvement plus mol.

De ciel à sol. Fait balancer la branche...

�� � POÈMES 537

��IV

��RONDEL COULEUR DE TAN

Un long tapis couleur de tan Au pied des arbres gris s'étend. Silence, où seul parfois s'entend Le triste appel d'un cor distant.

Qui donc s'étonna, souffrit tant. De tel amour très inconstant } Un long tapis couleur de tan Au pied des arbres gris s'étend.

Ce fut en un jour éclatant

Que nous espérâmes... Pourtant...

Le souffle lassé de l'autan

Soulève à demi par instant

Ce long tapis couleur de tan.

�� � 53^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

��RoNDEL DE l'Été

Reine-Claude, mirabelle, Bleu velouté de prunelle. Raisin vert sous la tonnelle, Rose, anis et citronnelle.

Quelque arôme de cannelle. Gazon haut semé d'ombelle. Reine-Claude, mirabelle. Bleu velouté de prunelle.

Grillons aux cris de crécelle. Papillons et colombelles, Fenaisons et ritournelles. C'est Tété dans la venelle, Reine-Claude, mirabelle.

�� � POÈMES 539

VI

RoNDEL DES CeRISES

Comme des bouquets de joyaux Pendent là-bas les bigarreaux ; Et, d'un pépiement de moineaux, Sonnent les jardins clairs et beaux.

Juin vert et vermeil, sur les eaux. Met des rais d'or et des réseaux. Comme des bouquets de joyaux Pendent là-bas les bigarreaux.

Les enfants, sous les arbrisseaux. Font des pendants et des chapeaux De frais feuillage et fruits nouveaux Et, sur leurs fronts, les bigarreaux, Semblent des bouquets de joyaux.

�� � S-^O LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

��VII

��RONDEL APRÈS l'AvERSE

Le soleil gracieux sourit

Après l'averse. Faisant sonner son joyeux cri

L'oiseau traverse

L'azur léger qui se fleurit

D'ombre diverse. Le soleil gracieux sourit

Après l'averse.

Le canal du ciel s'est tari.

L'eau se déverse. Aux amants, blottis sous l'abri

Et qu'il disperse, Le soleil gracieux sourit.

��Claude Lorrey. i

�� � 541

��A MON PERE

��Si de toi, jadis, il n'y a pas longtemps encore, j'ai pu médire, que je le regrette ! Mais je sais bien que tu me le pardonnes, toi qui jamais n'as dit " un mot plus haut que l'autre ", toi, le doux, le pacifique qui te réservais tes dernières années de soufirances muettes, et ta dernière heure avec ton cri :

— Mon Dieu, je vous donne ma vie pour qu'Henri devienne bon !

Tu me posais des questions, auxquelles je ne répondais que par des monosyllabes, sur ma vie, mes occupations, mes repas. Tu n'as jamais su combien j'étais ému, à voir tous les efforts que tu faisais pour me montrer que tu t'in- téressais à mon travail. Mais vivre à Paris nous rend autres que nous ne sommes. Nous partons de Paris avec ce que nous croyons être des idées sur notre supériorité intellec- tuelle et morale. C'était plus fort que moi : je ne pouvais pas te donner ces détails qui t'eussent fait si grand plaisir. Et — il en est presque toujours ainsi, — tu es parti sans me bien connaître, sans savoir ce qu'il y avait au fond de moi-même, puisque tu as demandé que je devienne bon. Mais ce n'est pas du tout ta faute. C'est ma très grande faute. Aujourd'hui je m'en confesse à toi.

Tu te tenais au coin du feu, dans un de ces vieux fau- teuils» en osier que ne vendent pas trop cher ces marchands

�� � 542 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ambulants que l'on appelle chez nous des " bohémiens ". Tu ne les aimais pas, ces hommes qui ne se fatiguent guère, toi l'acharné au rude travail, ces errants qui vont d'un bout à l'autre du monde, toi qui, de trente années, ne sortis point de ce bourg de trois mille âmes, où tu es encore maintenant. Mais tu ne les injuriais, ne les repous- sais point. Et tu ne me grondais pas lorsque tu apprenais qu'à une pauvre femme qui paraissait bien malheureuse, j'avais donné deux sous.

��« 

��On voit des jeunes gens qui traversent des salons, habiles à ne pas glisser sur le parquet luisant, précédés, environnés par le renom de toute une race. D'avoir sou- vent regardé ces portraits de leurs aïeux, peints à l'huile et qui sont accrochés dans des galeries de châteaux, ils auront toujours sur le front, dans les yeux, comme le rayonnement d'une gloire impersonnelle. D'autres ont eu pour pères ces héros au sourire si doux, et qui n'étaient suivis que d'un seul houzard. Mais c'est déjà beaucoup de n'être, à la distance réglementaire, suivi que d'un seul serviteur. Tu n'étais pas accompagné, toi, respectueuse- ment. Tu fus de ceux qui suivent.

Oh ! Ce n'est point par une espèce de forfanterie à re- bours que je me réclame de toi. Je ne connais que trop les moqueurs et les jaloux, — puisque, parfois, déformé par la vie à Paris, je suis un des leurs, — intéressés à découvrir à tout sentiment profond, ceux-là, des motifs ridicules, ceux-ci, des raisons basses. Je ne connais que trop les phraseurs, avec des inflexions de voix sourdes, les

�� � A MON PÈRE 543

soi-disant calfeutrés dans le plus absolu désintéressement, et de qui le moindre geste dément toutes les paroles. Mais on est allé si loin chercher des modèles de vie — jusque chez ces héros d'exception dont l'âme ne pouvait se dé- ployer toute que sur l'immensité du monde transformé en champ de bataille, — que je ne puis point ne pas songer à toi, héros obscur et que n'environnent ni le fra- cas de l'artillerie ni les éclats des trompettes, saint qui ne seras jamais canonisé.

��« 

��Tu devinais, tu savais bien que nous devons connaître chacun nos limites, et que ce n'est point se condamner, se résigner à la médiocrité, que d'être satisfait de ne cul- tiver que son propre jardin, sans convoiter celui du voisin, ceux de la petite ville, ceux de la terre. Il suffit qu'il y pousse des légumes sains, que les arbres fruitiers ne soient pas improductifs, et que les rosiers, — même dans un humble jardin, il y a place pour les fleurs, — soient, vers le mois de mai, bien jolis avec leurs roses. Tu savais que les riches ont bien des raisons pour être ce qu'ils sont. Tu ne connaissais point la jalousie. Tu n'enviais ni ceux qui peuvent vivre à ne rien faire, ni ceux qui gagnaient beau- coup plus que toi d'argent en se fatiguant bien moins, dans des ateliers, dans des boutiques. C'est ainsi qu'un cercueil, que l'on fait en une nuit, coûte cinquante francs. Pour gagner ces cinquante francs, il a fallu que tu travail- les bien des jours. Cela était tout naturel. Tu ne réclamais ni le partage des biens, ni le bouleversement de la société. Si tous les ouvriers devenaient riches du jour au lende-

�� � 544 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

main, ce serait du joli, n'est-ce pas ? Il y en a quatre- vingt-dix-neuf sur cent qui ne voudraient plus travailler du tout, car nous les connaissons bien : ils ne vont au travail qu'en rechignant. Nous connaissons aussi Lavocat, qui ne fait œuvre de ses dix doigts, et dont les gamins vont voler, la nuit, dans les champs et les poulaillers, les légumes qui se laissent toujours arracher et les poules qui, parfois, eflParées, en gloussant résistent. Cela ne vit que de rapine. Lavocat n'aura rien de plus pressé, quand il possé- dera de l'argent, que de " faire " tous les marchands de vins d'ici, depuis l'Etang-du-Goulot jusqu'à la route d'Avallon. Aussi bien Lavocat est-il un de ceux qui ne connaissent pas leurs limites.

Tu étais bien poli avec tout le monde. C'est toi qui saluais, toujours le premier, les commerçants et les rentiers.

Tu passais dans les petites rues, poussant une brouette, ou les bras ballants, avec des chaussons de laine dans une paire de sabots que tu ne trouvais pas lourds. Il n'y a rien de tel, dans la vie, que de ne pas prendre l'habitude de des bottines vernis. Et j'ai beau faire, beau tâcher, quel- quefois, de me répandre, de devenir quelque chose — oh ! de bien loin, tout de même ! — comme un jeune homme du monde : c'est toujours de toi que je viens, c'est toi qui me précèdes partout. Mes yeux, toute mon enfance, ne se sont reposés que sur ton front soucieux, sur tes mains déformées, à la longue, par le manche de la pioche, de la scie, de la bêche, de la cognée. Si je songeais à mes aïeux, c'étaient d'autres fronts pareils au tien, d'autres mains pareilles aux tiennes, que je voyais, dans une pauvre ferme d'un pays de rochers et de bruyères, d'autres visages pareils au tien.

�� � Dans les jardins des riches, les après-midi d’été, tu portais le poids de la chaleur, sans te plaindre, puisque chaque heure de travail t’était payée cinq sous ; il te fallait rester penché douze minutes sur la terre pour gagner cinq centimes. Car tu n’étais pas de ceux qui flânent, qui s’en vont de droite et de gauche, à bavarder avec les servantes, et qui se dérangent même dix minutes pour aller boire un verre à l’auberge, en face. Tu voulais en donner aux riches pour leur argent. Tu n’ignorais pas que gagner cinq sous par heure de travail oblige à ne pas se reposer seulement une minute. Tu n’entrais ni dans les auberges, ni dans les cafés, parce que tu savais le prix de l’argent, et que ni les aubergistes ni les cafetiers ne font cadeau de leur " marchandise ". Tu ne fumais pas : le tabac donne mal à la tête, il empoisonne. Et il faut travailler deux heures durant pour gagner un paquet de tabac de cinquante centimes. C’est une grande force, dans la vie, d’avoir, comme étalon, le prix d’une heure de travail. On n’a pas besoin de distractions : il faut que, toujours, la volonté soit tendue, et qu’à pas un seul endroit elle ne fléchisse. C’est surtout dans les petites villes que chacun pourrait, devrait connaître son bonheur, parce qu’il n’y a guère, en elles, de ces arrogants, de ces moqueurs qui vous bousculent dans les rues, et pas beaucoup de ces rivalités, de ces jalousies qui, dans les grandes villes encombrées d’ateliers et de bureaux, vous dressent l’un en face de l’autre, l’injure sur les lèvres, la menace dans les poings. Notre maison, où tu rentrais chaque soir, était le lieu de ta distraction, puisqu’elle était le lieu de ton repos, et le complément du bonheur qui consistait, pour toi, à consacrer au travail toutes les minutes de ta vie. 54^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Beaucoup de ceux qui t'ont fait travailler ne t'ont pas connu. Tu étais, pour eux, un journalier, un jardinier pareil aux autres. Quand la fin de ta journée venait avec le crépuscule, il leur arrivait de te dire :

— Pierre, venez donc donner un coup de main pour rentrer le bois dans la cuisine.

Et cela aussi te semblait si naturel que, souvent, de toi- même, tu t'offrais, avec tes deux bras pourtant bien fatiguv .

Je me garderai de dire que tu ne te rendais pas compte de ta vie. Car tu étais bien heureux que j'aie trouvé une place à Paris, dans ce que l'on appelle un bureau. Tu me disais :

— Certainement, je vois bien que tu ne gagnes pas des mille et des cent. Mais, là, tu es toujours assis. Et puis, été comme hiver, tu es à l'abri du soleil, de la pluie et de la neige. Moi, il jr a des fois où je ne suis plus qu'une eau, et des fois où j'ai les pieds glacés, les mains gelées, avec des crevasses qui me font bien mal.

Mais c'était notre vie, à nous. Maman aussi, de laver dans l'eau couverte de glace qu'il fallait casser à coups de pioche, ses mains n'étaient plus, comme tu le disais, " qu'une crevasse ". C'était la vie de ceux à chaque jour de qui suffit sa peine, parce que le jour suivant vient, lui aussi, avec sa peine.

Tu n'aimais pas les jours de réjouissances publiques. Le Lundi de la Pentecôte ramenait sur les promenades, — dont les tilleuls étaient à vingt pas de notre maison, — les baraques, les " ramées " sous lesquelles on boit de la bière, et de la limonade, et du vin, et les parquets sur lesquels danse, au son d'un violon et quelquefois d'une vielle, la jeunesse du pays. Tu disais :

�� � A MON PERE 547

— Ce n'est pas moi qui ferai seulement un pas pour voir ça !

Et, ce premier pas, tu ne le faisais point. Tu n'aurais pas pu le faire. Et les dix-neuf autres t'eussent coûté bien plus encore.

L'hiver, on ne peut tout de même guère se coucher avant sept heures du soir. De la plume dont tu venais de te servir pour inscrire les heures de ta journée, sur les marges d'un journal tu me dessinais des oies que je trou- vais bien jolies. Maman cousait : elle ne portait pas, alors, de lunettes. Lorsque j'avais, à ma disposition, tout un troupeau, tu te mettais à lire, avant de te coucher, des vies de Saints.

��*

��Car il ne suffit pas d'aimer son travail, et d'aller avec une résignation joyeuse au devant de la tâche de chaque Jour. Il ne suffit pas de thésauriser pour la vie présente : tu travaillais aussi pour entrer au ciel. Certes, tu espérais en cette récompense, et sans que cela te diminuât, bien au contraire, puisque ta douceur et ta résignation, — qui sont vraiment la bonté des pauvres, — n'en étaient que plus profondes.

Nous ne pouvons pas, tout de suite, nous eflforcer d'imiter la vie de Dieu descendu, par son Fils, au milieu des hommes ; mais nous pouvons nous proposer en exem- ple ceux des hommes qui voulurent monter vers Dieu, les saints. Ils sont plus près de nous. On en cite dont la condition, ici-bas, fut bien semblable à la nôtre. Tu en- trais dans leur intimité ; tu les connaissais tous, depuis les

�� � 54^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

exilés sur les sables du désert, dans des cavernes faites d'un trou entre deux roches brûlantes, qui n'avaient pas tous les jours de l'eau à boire, jusqu'à ceux qui, dans des forêts sombres, sous des branchages arrangés en toît de cabane, estimaient qu'ils n'avaient pas plus besoin que le Fils de l'Homme d'une pierre où poser leur tête. Tu les connus tous pour les admirer et tâcher de te modeler sur eux, mais dans la mesure où tu sentais que Dieu te le permet- tait. Que serions-nous devenus, si tu étais parti dans ces bois où l'on finit toujours par rencontrer quelque silen- cieux monastère à la porte duquel il suffit de sonner ?

Le ciel est un bien beau pays, beaucoup plus grand que la Terre, où l'on est heureux de vivre dans la société des Saints qui furent les compagnons de nos pensées, de Saint Joseph qui n'avait pas, lui non plus, de temps à perdre avec son métier de charpentier, et de la Vierge Marie qui nous suit des yeux avec compassion.

L'église était pour toi beaucoup plus qu'un endroit où tu travaillais encore : tu n'y entrais jamais que comme dans la maison de Dieu. Ce n'était pas surtout pour gagner un peu d'argent que, chaque Samedi, tu balayais les nefs et le choeur, secouais les tapis, rangeais les chaises, préparais les bougies, mais parce que la maison de Dieu doit être nette, et qu'il faut que pas un seul grain de poussière ne s'y ren- contre sur les autels, sur les dalles. Si, trois fois par jour, trente années durant, tu sonnas l'Angelus, ce fut pour rappeler à notre petite ville que l'heure était venue de penser à la prière. Tu partais, l'hiver, à six heures du matin, avec une lanterne, dans la neige que les rafales ac- cumulent au tournant des chemins contre les murs.

Les dimanches étaient pour toi de beaux jours de repos

�� � A MON PÈRE 549

et de prière. Tu te tenais alors dans le chœur, tout près de l'autel, et tu suivais les offices dans un petit livre. Je sais que tu aimais les paraboles des Evangiles, lorsqu'il est question du méchant homme qui part semer l'ivraie, et des ouvriers de la dernière heure, et de Lazare le pauvre qui repose dans le sein d'Abraham. Tu connaissais aussi l'Apocalypse, et je n'étais pas très rassuré lorsque tu pré- disais l'avènement de l'Antéchrist. Tu répétais que, venu le jour du Jugement dernier, tous les morts, nous tous, nous nous lèverons au son de la grande trompette de l'ange porté sur les nuées. Nous rejetterons les pierres de nos sépulcres pour attendre, dans l'anxiété, la sentence du souverain Juge. Heureux alors ceux qui pouront suivre l'Agneau !

Tu n'étais point de ces apôtres brûlants qui vont con- fessant leur foi à tous les carrefours. Tu te résignais à ce qu'il y eût des hommes à ne pas penser comme toi, mais je suis sûr que te ne les oubliais pas dans tes prières. Tu n'en voulais à personne, et tu implorais la miséricorde de Dieu pour toute la chrétienté. Tu estimais qu'il était bon, pour toi, de vivre, puisque c'était à Dieu que tu devais la vie, et la vie telle que te l'avaient faite, non les nécessités, non le besoin, mais les mystérieux desseins de Dieu. Plus d'une âme incertaine cherche sa raison d'être, qu'elle ne trouve jamais dans un de ces héros glorieux qu'elle voudrait comme modèle, ou comme complément absolu d'elle-même. Tu avais trouvé Dieu, pour toujours. Tu as choisi la meilleure part : qu'elle ne te soit pas enlevée !

«  « « 

D'abord, tu avais dû cesser de travailler dehors, et tu

�� � SSO LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

te morfondais au coin du feu ; tu ne te reconnaissais plus. Tes forces, peu à peu, s'en étaient allées. Puis tu avais dû cesser de t'occuper de la maison de Dieu. Tu ne marchais plus qu'avec de grandes difficultés. Mais tu pouvais encore aller à la messe, le Dimanche, jusqu'au jour où tu m'écri- vais, le 23 novembre dernier :

— Cette fois-ci j ça ne va plus du tout. C*est de pire en pire. Je suis allé à la messe le jour de la Toussaint^ mais y ai bien manqué y rester. J*ai cru que i* allais étouffer complète- ment. Aussi^ je n^y suis pas retourné depuis.

Jusqu'au jour où, te couchant, tu ne sus pas que tu ne te lèverais plus jamais. Je ne veux point parler de tes souffrances. C'est là encore que tu fus un résigné.

Tu es retourné à l'église. Devant le choeur, ils t'ont posé le plus doucement possible. J'ai revu les tentures noires, et les têtes de morts. Toi qui avais assisté à tant d'enterrements, il me semblait te revoir aller et venir. Mais ma pauvre maman pleurait beaucoup, silencieuse- ment. Et, comme lorsque j'étais enfant de chœur et que, moi aussi, j'assistais à des enterrements qui me déchiraient l'âme, je faisais de grands efforts pour ne pas fondre en larmes. Tu étais là, tourné vers l'autel d'où montaient les prières, vers le chœur où les chantres imploraient, pour toi, la suprême pitié. Toi qui t'effaçais toujours devant tout le monde, toi qui semblais toujours douter de toi- même, n'était-ce pas encore toi que j'entendais dire :

��yudex ergo cum sedebity Quidquid latet apparebit : Nil inultum remanebit.

�� � A MON PÈRE 55^

Quid sum miser tune dicturus ? Quem patronum rogaturus^ Cum vix justus sit securus ?

Ah ! C'est maintenant que je te voyais bien, les mains jointes avec ton chapelet sur la poitrine, et les yexix fer- més, et les pieds l'un près de l'autre, et tes trente années de vie exemplaire dont chacun des joiu"S se tenait près de toi, riche de travail et de prières, et disant :

— Celui-ci est un Juste. Il a mérité. Seigneur, d'entrer au Paradis.

Et c'était comme si je t'avais entendu protester :

— Non ! Je ne suis pas digne ! Je ne suis pas digne !

��«  » *

��Ils t'ont descendu dans la terre, non loin de notre ancien jardin où j'avais planté un marronnier qui est per- du maintenant pour nous, mais qui, dans dix ans, aurait eu des branches assez longues avec assez de feuilles pour que, sur un vieux banc, tu puisses t'asseoir, te reposer à son ombre. Tu es séparé de ce marronnier par toute la largeur de l'étroit sentier qui rampe entre le mur du cime- tière et la haie du jardin. Mais, non loin de la tombe, se dresse une haute croix à l'ombre de laquelle tu dormiras longtemps.

Henri Bachslin.

�� � ss^

��SONGES

��Pourrait-elle fleurir encore l'aube, bleue comme des ailes de Lycène, où s'ouvrait l'étrange passage au tournant d'un mur, et nous parlait bas de sa bouche d'ombre. 11 dit : Myrtis — avec douceur.

La rue est triste comme une porteuse de pain congédiée et toutes les maisons ont leur tablier gris.. Là haut les vieilles marches si fines touchent le ciel songeur qui est le front de toutes choses.. Un quinquet penche sa tête creuse où brûle encore, comme un rappel de fièvre au soleil neuf, la huppe d'une pensée, d'une vieille pensée qu'on n'a pas tuée..

L'aube se hausse pour mieux voir. Et de vieux murs se sont rajeunis { La pie qu'on a oublié de rentrer et qui a passé la nuit à la fenêtre nous le raconte en balançant sa cage. — De l'autre côté du siècle, tant de cœurs sensibles sont morts sans une ombre rouge.. Mais par-delà l'aube qui souffre un peu de ma jeunesse est morte..

Toutes choses paraissent malades et heureuses. Au front d'un palais, plus haut que les toits touchés d'or, une grande horloge rose pâlit comme un visage. — Les pavillons, les palissades et les

�� � SONGES 553

petits jardins qui grimpent la côte ont dormi tout debout, comme des bêtes. — Un peu de verre cassé par terre envoie comme des rais de larmes, des grosses larmes de la veille. En bas, dans la rue couleur de perdrix, des passants, les premiers du jour et les derniers du soir, enjam- bent les corps couchés de l'ombre..

Le fantôme de Dominique est nerveux d'un bonheur où il pense à bâtir une petite maison claire, dans un endroit doré de sel, sur une côte exposée aux vents du large. — Dominique. Enonce un chant d'oiseau calme. Un cloche sonne. On appelle encore. Myrtis passe..

Car, sur son toit d'or, l'oiseau gonflé d'un chant froid se prend à dire : Elle T'aime..

��« 

��Cinq-Ponts ! Le train crie d'une voix si longue

— qu'on se prépare pour la ville — qui est un peu plus loin et qui est plus sombre.. On peut bien s'y tromper. Car ce n'est pas la ville. Il y a deux stations encore. Il y en a une qui s'appelle : le Gouffre. Mais c'est bien grand. Et si on n'est pas prévenu, on s'égare.

Mais le train crie aussi que de grandes choses se préparent. Prends garde. Les tiens se détournent. Et les regards qui te réchauffaient vont s'éteindre.

— On ne sait pas ce qu'on attend, dans la ville.

�� � 554 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Comme il y a du monde sur les quais de la gare..

Dans un heure d'été béante et blanche, avant l'orage, au moment de stupeur où le feu du ciel prend à pleines mains l'orgueil des villes par tous ses dômes, comme on prend une tête chère, et les regarde avec langueur, n'as-tu jamais entendu monter d'entre les clameurs des hommes et des matières qu'on tourmente, une plainte anxieuse et lointaine ?

Je ne sais pas ce qu'on attend, dans la ville. Et le train crie aussi qu'il est triste que des hommes y demeurent, et triste aussi que d'autres, sans un regard, passent.. Tout y convoque les fantômes des aimés qu'on délaisse, des timides qu'on blesse et des faibles qu'on abandonne.. Là comme ailleurs, la vie dure., mais le bonheur, le bonheur.. Cherche- le sans orgueil, Gygès. — Où retrouver l'endroit charmant d'imprévu, presque tendre, qu'il vous semble avoir connu dans une autre lumière, et où il faudrait être dans le moment où l'on y pense ? Là sans doute il en est une qu'on ne fera jamais fleurir. Ils vivaient là, peut-être, les beaux yeux qui vous attendront toujours..

Comme cette avenue qui mène de la gare à la ville est longue. Un tramway à petit toit emporte sur un rail qui mène aux grilles d'un Fort, des ouvriers qui baissent leurs figures où l'ombre tient tant de place, et des femmes avec leurs paniers

�� � SONGES 555

et leurs fichus tristes.. Une vieille assise par terre sur de la paille loue un soupirail qui s'ouvre à côté d'elle à des tâcherons qui arrivent. Une fontaine soliloque. Un soldat boit avec emphase au guichet de vitres d'un kiosque, servi par une jeune femme attentive et sérieuse. — Un café concert s'enlève en baldaquin de verre sale contre des fumées d'usines..

Ce soir, tu chercheras la fée et la chanteuse aux carrefours où brillent ses sorties secrètes. Tu les verras tourner dans leur porte à miroirs, avec le chat qui tend sa traîne pour t'ofïrir la double coupe d'un regard où dort quelque philtre de lune..

Oh la douceur de voir un souvenir encore ajouter sa main pâle, avec un bruit de lustre, à toute la guirlande.. Douceur de se promener seul, entre son problème et l'heure attentive, dans cette ville de songe et d'après-midi grise..

�� ��Le boulevard défile et bâille.. Un train crie derrière les haies..

De filles en couleurs fortes cousent et attendent aux portes des bouges. Au bruit des pas noirs qui arrivent, leur regard tourne comme un astre.. Germaine et son amie traînent contre une palissade au bout d'une rue vide, sous le temps couvert..

Souviens-toi des hôtels que ferme à mi-porte une barrière peinte en rouge où tinte un cornet de

5

�� � ^^6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fer, dans quelque ruelle où les maisons haussent comme une coupe de jade au bout de mains sales, un pan de ciel crépusculaire..

Les murs s'observent avec la lassitude de vieux partenaires et comme les éternels vis-à-vis d'un bal pauvre.. Des loques ricanent sur des cordes, aux fenêtres. Des coins recèlent d'étranges visages. J'entends des fins de scène et des yeux fixes me défient..

Des enfants piaillent dans l'ombre et tombent. Une voix grondeuse les relève. — La ruelle est si mal pavée que tout le monde a l'air d'y boiter. Le dos d'une vieille tourne au bout d'un passage. — Un chat débuche — et c'est deux pastilles de lune..

Le ciel se fonce entre les murs comme une grande fleur, là haut, dans un vase de fer. Un quinquet de travers, couleur d'oignon brûlé. Son bras de fer : Son tintement l'allume. De courtes flammes bleues pointent dans les cuisines.. Des échoppes s'éclairent, baissent et tremblent.

Une fille ouvre sa fenêtre. Et je vois sa lampe, coiff^ée de rose, comme un long flamant debout sur une seule patte..

Rappelle-toi nos descentes sourdes dans les esca- liers jaunes où flue l'haleine des plombs sans cou- vercle ouverts sur le soufre des cours, les rais du ciel dans une gouttière, le coin bleu d'un toit où un tuyau bave, et cette femme au casque sombre, aux jambes gantées de bas rouges, et ton cœur qui

��à

�� � SONGES 557

battait quand tu prenais la fille — et les soldats qui longeaient le chemin de fer — et ce regard d'une femme à sa fenêtre — sage et lourd comme du raisin noir..

��* » *

��Dans les villes jaunes sur un ciel d'orage..

On parle d'amour derrière une porte. — Une vitre où bouge et s'allonge une figure pâle. — Une lucarne où des fleurs brûlent d'une flamme douce. — Une ruelle où l'odeur d'un étable vous lèche..

Dans un quartier de cours sombres et de fon- taines où je rôdais seul dans l'odeur du soir — j'ai vu les Vieilles. Elles groupaient leurs têtes aux barreaux des fenêtres basses. Leurs yeux brillaient de malice obscène. Ils semblaient tourner dans un bain d'huile. Un rire plein de charbon tirait leur bouche. Une d'elles me désignait d'un gros pouce. Une autre un peu en retrait semblait souffrir. — Je distinguai les Parques, la belle Haulmière et la sorcière Sycorax. — D'autres faisaient marcher la machine à laver, comme dans l'hôpital de Pairis du Lac Noir.

Quand elles sabotaient dans le crépuscule, une chauve-souris battait d'une vieille paupière et s'éventait.. Les bêtes torses des pavés se coulaient dans quelque fissure.. Sous les auvents, les nids battaient de pulsations rapides.. Un oiseau traversait

�� � ^^% LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS]

le ciel où les tours du couchant brûlaient. Tout ur bûcher barrait l'impasse..

Une pompe comptait dans son auge de pierre — Un gros rat pointa dans la brèche d'une porte d'une porte, d'une tête tremblante.. Un cha rampa le long d'un mur comme un flocon d< fumée grasse..

Une plainte arriva du large. Une étoile fixa 1< soir..

Ailleurs, on attend les aimés par la voiture.. De; bruits de cuisine sonnent. Le grelot d'un cheva danse dans la rue voisine. Toutes les voix calmes chantent à la ronde, égoïstes et douces..

Mais, le soir m'emplit d'une ivresse étrange, Et je rôderai dans les cours sombres.

��*

  • *

��Ils entrèrent au crépuscule. — Une lampe éten- dit ses ailes dans la chambre. Et quelqu'un posa la main sur mon épaule. Elle est partie. — Dit une voix déserte. — Par la porte ouverte, on entendit des piétinements las de chaleur, des voix sourdes, une voix caressante et puis les bruits plus frais du soir.. La fenêtre sans rideaux laissait voir la ville où baissaient les mirages, et le profond des rues qui bouge comme un fleuve..

Elle est partie. J'ouvris sans bruit la porte sur l'escalier sans lumière. On n'entendait sur le palier

�� � SONGES 559

jue la plainte obscure d'une fontaine. Mais je vis

ia main du Soir glisser sur la rampe, devant la tienne..

J'entrai dans la chambre. Je vis tout de suite quelques vêtements que je connaissais tant et qu'elle ivait laissés sur une chaise. J'allai les toucher et les sentir. Elle tremblait vraiment partout dans la

hambre crépusculaire. Et son regard y rayonnait
omme un élément dans sa forme la plus belle.

Et je restais là sans oser bouger et sans pleurer,

ar je sentais éperdument sa présence par un frisson

léger contre mes lèvres.

��Les mots, les mots spéciaux qu'elle avait faits pour moi, je l'écoutais les dire à l'Autre.

J'entends sonner son sabre sur le bois du Ht. J'entendrai toutes les paroles.

Quand il l'embrasse sur les yeux, là, tout au bord de l'île où s'allume une lampe, il sent ses paupières battre sous sa bouche comme la tête d'un petit oiseau qu'on a pris et qui a peur..

Il s'attarde au réseau des vaisseaux délicats comme l'ombre légère d'une plante marine..

Il caresse de tout son corps ses seins qu'envenime l'amour..

J'entendrai tout, dans ce couloir aux minces cloi- sons, tout blanc de fenêtres, avec cette odeur fade et sucrée de la boiserie que le soleil chauffe..

�� � 560 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Quelquefois, j'attendais longtemps devant sa porte et dans un décor si connu qu'il m'écœurait. Je frappais. J'entendais le vide bâiller derrière.. On marchait bien vite, à côté, comme pour venir ouvrir..

L'heure se plaignait quelque part. Le soir tom- bait par les baies vitrées, sur les marches..

Et puis les houles du vent d'automne, des fris- sons d'arbres sur les remparts, l'odeur de la pluie dans les douves et bien des chansons de Paris passèrent sur elle..

Léon-Paul Fargue.

��

POÈMES

I

MIDI AU JARDIN

Je suis née un Dimanche,
Un Dimanche à midi !
Pelléas et Mélisande.



Le soleil s’arrête étourdi,
Les frelons chavirent dans l’herbe ;
Il semble que tout s’exacerbe
Dans la chaleur de ce midi.

Le parfum des pêches juteuses
Circule dans l’air vacillant ;
Le sable d’or jaune est brillant,
La blancheur du ciel est laiteuse.

Accoudée à la véranda,
Une fillette en robe blanche
Respire la paix du Dimanche
Dans un bouquet de réséda.


Derrière les persiennes closes,
On sait qu'il est un salon frais
Avec un grand fauteuil auprès
De rideaux de cretonne rose.

L'ombre n'a que notre dédain :
Midi dans l’air dansant qui sonne
Nous fascine et nous emprisonne ;
Midi règne dans le jardin.

Un rayon de soleil irise
Le jet d’eau fin qui retombait ;
Tout désir fond comme un sorbet...
Tout souvenir se subtilise...

On ne sait plus, on ne sait pas.
C’est la fin de toute énergie ;
Toute l'ombre se réfugie
Sous les feuilles du catalpa.

Petites fleurs des plates-bandes
C’est un Dimanche et c’est midi !
Écoutez la voix qui vous dit
La naissance de Mélisande !

II

AUX PAYSAGES DE FRANCE

Pour M. Adrien Mithouard.

Paysages français sans fièvre et sans emphase
Je voudrais infléchir le contour de mes phrases
       Selon vos coteaux modérés ;
Je voudrais que parmi mes chansons incertaines
Passe l'écho précis et vif de vos fontaines
       Sans rien qui soit exaspéré.

Je voudrais que l'odeur de la terre mouillée,
Cette odeur de vanille et de feuilles rouillées
       Qui lorsque la pluie a pris fin
Monte le long des chemins creux qu’elle parfume
S’élève aussi des mots qui tombent de ma plume
       Et leur donne un arôme sain.

Paysages français de grâce et de mesure
Je suis semblable au trèfle, à la flouve, à la mûre
       À la glycine, au pampre mol :
J’ai besoin du conseil constant de vos collines
Et la sève qu'il faut pour nourrir mes racines
       Ne se trouve qu’en votre sol.


J'aime à voir reflétés dans les vasques pensives
Vos ciels qui n'ont jamais de teintes excessives,
        Vos ciels ni trop bleus, ni trop gris.
Où les nuages doux qui glissent en silence,
Sachant la vanité de toute violence,
        Vont selon le chemin prescrit.

Paysages amis, si les sonnets me plaisent
C'est que ce sont un peu des parcs à la française
        Passionnés et réfléchis
Et je n'ai pas besoin des fontaines complices
Pour retrouver en vous comme un nouveau Narcisse
        Mon propre reflet réfléchi.

Paysages si fins et si clairs où je passe
Vous êtes le miroir persistant de ma race
        Et vos conseils m’ont fait savoir
Qu’entre les Vérités qu’on rencontre au passage
La Vérité Française a le plus beau visage
        Et que l'Orgueil est un devoir !

III

ANNONCIATION


Dans le silence, à coups très doux, les heures tombent ;
Dans le silence, à pas très doux, par le verger,
Un ange triste est arrivé au vent léger ;
Ses pieds posés sur l'herbe ont l'air de deux colombes.

Un ange las est arrivé au vent léger
Qui fait gonfler ses deux ailes comme des voiles ;
Dans le verger, sa robe calme en fine toile
Est si blanche que l'on croirait qu'il a neigé.

Un ange frêle est arrivé en robe calme.
Il est si las, il est si triste, il a si froid ;
Sa dextre porte, ainsi qu'un cierge, un lys tout droit
Mais des frissons ont secoué ses ailes almes.

Ses pieds sont las de la poussière des chemins
Et la rosée à ses cheveux laisse des gouttes.
Sa ceinture s’est dénouée au long des routes ;
Il n’y a plus de baume aux paumes de ses mains.

Il voit filtrer de la lumière sous la porte ;
Il n'ose pas faire tomber le lourd marteau
Et comme un pauvre attend l'aumône au bord de l'eau
Il a peur de frapper et voudrait que l'on sorte.


Il a perçu des bruits de pas dans la maison ;
On a bougé et la lampe, par la serrure
A fait briller une topaze à sa ceinture.
Par la croisée, il voit la Vierge en oraison ;

Par la croisée, il voit la Vierge et son visage...
À coups très doux, son cœur s'arrête endolori ;
Le lys candide à son poing maigre a déflori
Et l’ange est mort d’avoir douté de son message.

René Chalupt 567

��L'ART DE M. HENRY BERNSTEIN

��Les esprits les plus réfractaires à l'œuvre de M. Henry Bernstein m'accorderont cependant que les pièces de cet auteur ont rencontré jusqu'ici une fortune exceptionnelle. Si le consentement d'un public restreint, circonvenu par les influences du temps, suffit parfois à consacrer un succès provi- soire, tel n'est pas le cas ici. Depuis plusieurs années, les salles qui applaudissent les créations successives de M. Bernstein et ses remarquables interprètes, nous ont prouvé par la constance de leur enthousiasme, la sincérité de leur éloge. N'en gardons pour preuve que cette récente reprise de la Griffe où triompha M. Guitry. La satisfaction du spectateur se prolonge hors du théâtre, et son opi- nion ne sera pas modifiée une fois son libre arbitre ressaisi. Sans doute je parle du spectateur innom- brable et toujours identique à lui-même qui se reproduit et se multiplie par applaudissement partagé — être passif et généreux, docile contri- buable de la chose dramatique.

La popularité de M. Bernstein est franchement

�� � 568 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

établie, et si j'étais de ses ennemis, je saurais du moins reconnaître la solidité d'une position si bien prise. D'ailleurs le grand public peut choisir lui-même la nourriture qui lui convient : à con- fronter ses goûts aux nôtres, à s'étonner des rap- ports ou à s'indigner des différences, on ne saurait qu'épaissir le malentendu.

Mais M. Bernstein, qui est ambitieux, ne s'est pas arrêté à l'exploitation d'une première formule. Après Samsony il nous offrit l'exemple d'un auteur qui, en plein succès, cherche à se dépasser, tout au moins à se renouveler. Pour faire la preuve des qualités qu'on refusait de lui reconnaître, il écrivit Israël ; pour se conquérir un public nou- veau, il vient de donner Après Moi^ qui fut applaudi à la Comédie Française.

Cette fois il vient au-devant de nous ; le voici tout près : il s'adresse à nous le premier. L'indif- férence ne convient plus. D'ailleurs il requiert mieux que notre applaudissement ; il veut le meilleur battement de notre cœur. N'a-t-on pas lu dans un quotidien, la veille de la récente première, cette phrase qui ferait sursauter les plus distraits : "M. Bernstein est le maître de nos sensibilités... "

Il est temps de s'interroger, et de choisir entre l'acte de soumission qu'il réclame, et le refus d'obéissance qu'il faudra peut-être bien lui opposer.

�� � l'art de m. HENRY BERNSTEIN 569

��*

  • *

��Les adversaires du théâtre de M. Bernstein ont élevé contre lui des griefs qu'il eût sollicités lui- même. Si l'on se hérisse dès l'abord contre un manque de style, une composition hâtive, un défaut de goût, une outrance des caractères, dont on aperçoit aisément qu'ils sont consentis, il faut rompre aussitôt les pourparlers. Armé de mal- veillance, on ne pénètre guère avant dans la compréhension d'une œuvre ; et les qualités aux- quelles prétend M. Bernstein s'accommodent fort bien de ces extrêmes ; la violence des contrastes, le grincement criard de certains frottements font partie de ses moyens. 1 faut ici un effort de plus de la part de l'auditeur cultivé ; qu'il sacrifie ses goûts et ses aversions ; un peu mieux encore : qu'il oublie sa culture, et sa morale s'il en possède une ; qu'il se laisse faire... Une fois dans cet état, on conçoit qu'il ne sera plus bien difficile à con- tenter ; pourtant, dans ce désordre des facultés de l'esprit qu'exige l'approbation de ce théâtre de geste, le sens critique peut avoir résisté. Nous le supposerons.

Combien certains ennemis de M. Bernstein eurent tort de ne point surmonter leur première répugnance ! Refusant de passer outre à des nou- veautés qui les incommodaient, ils se sont privés de découvrir les tares profondes, les vices irrémé-

�� � 570 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

diables ; il fallait essayer d'aimer pour connaître ensuite toutes les raisons de détester. C'est en pénétrant le dessein même de M. Bernstein que nous mesurerons la grandeur de son échec ; car la critique des intentions est stérile. Or M. Bernstein s'est proposé de représenter les conflits des temps nouveaux, d'apporter à notre époque les héros qu'elle attendait, de leur donner la vie, la force et la grandeur : — ce but, il ne l'a pas atteint.

Pour ce public moderne d'intention, qui porte sous forme simplifiée ses règles de conduite, refuse de s'attarder à la réflexion oiseuse, et ne veut plus connaître de fatigue, M. Bernstein a créé un théâtre de faits. (En vérité, l'âme des géné- rations modernes est assez difi^érente de l'image qu'il nous en trace ;je la crois plus multiple, plus décentralisée, et moins superstitieuse ; mais il ne s'agit pas de s'égarer sur ce que M. Bernstein eût pu écrire...)

Dans les drames que nous relisons, le dialogue, embarrassé, ne commence à vivre qu'en se hachant de plus en plus : c'est lorsque l'on arrive aux monosyllabes, aux exclamations entrecoupées, qu'on rejoint le ton et le mouvement de la vie. Ce langage tend vers le silence, les qualités qu'elle exige de l'acteur tendent vers celles du mime. Quand les héros ne parlent pas par gestes, ils nous entretiennent de leurs gestes. Le discours

�� � l'art de m. HENRY BERNSTEIN 571

ne semble destiné qu'à combler le vide entre deux voies de fait, à occuper l'attente de nos nerfs. Les mots n'atteignent à l'ampleur et à la précision que dans l'injure ; la citation est impossible, il faudrait des instantanés.

Ecoutons M. Bernstein nous exposer le "sujet " de son dernier drame : ^

Dans le silence de son château endormi, Guillaume Bour- gade, le puissant industriel, a médité son destin. La ruine est consommée, l'arrestation toute proche. Il faut se tuer avant le scandale. Ce geste de mort est un geste d^ amour ; Guillaume s'en va pour que demain, Irène, sa femme, se trouve entourée de compassion respectueuse.

Mais la porte de cette chambre tout prochainement mortuaire s'entr'ouvre furtivement et se referme aussitôt, sans que personne pénètre. Un bond ! Sur la table, Guillaume Bourgade a reposé Varme, et // est debout. Car il a entrevu, décoiffée, en peignoir, blonde, voluptueuse, trop belle pour n'être pas coupable, Irène, son Irène, toute sa tendresse, tout son respect... De quel lit d'invité revient-elle ainsi à trois heures du matin ? Abominable incertitude... Dans un tel surcroît de misère, Guillaume Bour- gade, qui était à demi glacé déjà par la mort, se retrouve soudain ardent, comme aux heures les plus faciles d'autrefois.

Le tout-puissant instinct l'a possédé de nouveau. Oui, cette affireuse avidité de savoir qui le redresse, qui le torture, c'est tragiquement masquée, sournoise, invincible, la passion de vivre...

Il est un peu effarant tout d'abord de voir à quoi se réduit, sous la plume de M. Bernstein,

' C'est nous qui soulignons, dans ce passage, les indications scéniques.

6

�� � 57^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un sujet ; mais voilà qui jette un jour nouveau sur ce drame ; après la représentation, on pouvait se demander à quoi servaient, par exemple, ces longs marivaudages du premier acte — et d'autre part, pourquoi l'auteur avait glissé sur le seul con- flit qui présentât quelque tragique : l'hésitation d'Irène entre les deux hommes. C'est que l'auteur tenait à remplir trois actes sans sortir du " sujet "...

Il s'est trouvé une fois en présence d'une don- née qui avait " sa grandeur et sa nouveauté " ^ ; c'est Israël. Nous y assistons à la fuite de l'auteur devant sa propre création : à chaque situation offrant quelque richesse, il se dérobe et ne re- paraît qu'au moment où tout est déblayé jus- qu'à une invraisemblable simplicité. Seule la scène l'intéresse, où les personnages vont pouvoir "s'em- poigner " à l'aise (ce sera la plus longue, et il faut bien dire que sa violence gratuite, si elle ne nous étreint pas brusquement d'une inquiétude physique, glisse sur notre sensibilité). Mais la diffi- culté le rebute à vrai dire ; et il se tient prêt à rancher, plutôt que de voir s'embrouiller ses fils.

Chacune de ses pièces semble un fait-divers qu a gonflé. Elles sont conçues pour être écrites en un acte. Jamais, à les relire, l'effet ne va s'accen- tuant, l'émotion se creusant ; la représentation, la

> Ce sont les propres termes dont M. Bernstein s'est servi pour q ualiHer le " sujet " à' Après Moi.

�� � l'art de m. HENRY BERNSTEIN 573

première lecture épuisent tout. On songe avec quelle hâte Shakespeare, qui ne craignait pas le fait à la scène, s'en débarrasse cependant pour faire place au discours. Pour lui l'œuvre est un cristal, dont les faits n'occupent que les arêtes.

Chez M. Bernstein, le fait s'étale et se prolonge; il règne en maître ; sa préparation, son commen- taire, voilà toute la matière du drame. L'esprit doit être constamment occupé de l'accident possible, qui se présente sans cesse au cours du dialogue (c'est l'issue d'un duel qui devient le sujet d'Israël).

Du moins défendrons-nous une qualité, celle qui nous frappa tout d'abord : cette habileté dans la conduite des scènes principales, une fois celles-ci amenées par tous les moyens. 11 est vrai que l'action n'a plus qu'à rouler vers la crise finale comme sur une pente, et que tous les obstacles sont écartés...

On a parlé de réalisme, de don d'observation directe — mais celle-ci s'est appliquée à un monde bien restreint, et l'on y chercherait en vain quelque intuition créatrice. Ce que l'auteur ne connaît que par ouï-dire est si grossièrement tracé, que l'on se demanderait s'il nj a pas gageure; mais non, il ne s'y connaît qu'en réflexes.

Peinture de mœurs. Mais quelle fâcheuse aven- ture que celle d'un écrivain peignant les mœurs d'une société qui précisément n'en a point...

�� � 574 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

��* *

��Ce sont là disputes secondaires. M. Bernstein, à la vérité, a prétendu à une qualité entre toutes, et par un mystérieux pouvoir de persuasion que nous apprendrons tout-à-l'heure à mieux connaître, il a fait partager, semble-t-il, à tout le monde sa foi sur ce point. M. Bernstein, entend-on partout, possède la Force. Non la force contenue et disci- plinée qui s'exprime en harmonie virile jusque dans l'immobilité, mais la force débordante, im- pétueuse et redoutable d'un torrent qui brise les digues et renverse tout devant lui. Un accord s'est fait pour lui reconnaître le don de présenter des caractères simples, dont les passions primitives contrastent violemment avec la veulerie élégante et dissolue de leur société, et lui empruntent un relief inattendu. Pour un peu l'on parlerait de "santé" devant ce théâtre "substantiel"," direct ", en réaction contre la mollesse et l'artificiel con- temporains. Voilà qui semble cette fois trop una- nime pour n'être pas sans appel. S'il est vrai, il est encore temps de nous incliner, car cette puissance irrésistible dont on nous parle est une vertu à quoi les dramaturges de ce temps ne nous ont pas accoutumés.

Pourtant, remarquant tout d'abord que M. Bern- stein n'a jamais rien renversé qu'il n'ait commencé par placer au bord de l'abîme, on peut se demander

�� � l'art de m. HENRY BERNSTEIN 575

si l'on n'est pas en présence d'un autre artificiel, d'une autre mollesse de conception, plus grave parce qu'elle est déguisée sous les apparences de la force.

En explorant le théâtre de M. Bernstein, y cherchant la puissance et ne l'y trouvant point, du moins découvre-t-on de quel malentendu fut victime la confiance du spectateur. Par une double confusion, on a pris l'agitation et la brutalité des personnages pour de la force, et celle-ci à son tour pour la force créatrice de l'auteur. C'est trop se laisser faire cette fois.

Sa vigueur, l'auteur pouvait nous l'imposer de deux façons : créer des êtres vraiment puissants, puissants par leur seule présence — ou bien jeter ses personnages dans des situations telles que leurs muscles se tendissent contre une résistance réelle, au lieu de seulement se crisper à vide. Il n'en a rien fait, et pour cause.

La puissance consiste à entasser les matériaux, à faire de tous les obstacles un bûcher, et à placer au sommet ce qu'on veut exalter ; non à choisir la plus mesquine impulsion, l'action la plus com- mune, à l'envelopper de néant, à creuser un large vide alentour, et à faire ainsi paraître grand ce qui n'est (\\i isolé par artifice.

Cette secousse violente éprouvée par l'auditeur de bonne volonté devant le fait qui se déroule sous ses yeux, cette étreinte rapide, si semblable à ce

�� � 57^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'on peut éprouver en présence de quelque accident de la rue, ou à la vue d'une civière qu'on transporte, cette brève impression qui ne se pro- longe pas même en méditation, cette " rafale " nuisible à l'émotion dramatique, que saurait-elle atteindre en nous, hors les nerfs ? L'auteur n'a voulu qu'insister, de toute sa véhémence, sur les scènes facilement violentes. Il a une prédilection pour la préparation des suicides (La Rafale, Israël, Âpres Moi). Ne dirait-on pas qu'une fois dans une impasse, il craint moins de se perdre ?

M. Bernstein se laisse dévaler à travers ses pièces ; il feint de se placer très haut ; puis de dégringolade en dégringolade, il joue à l'avalanche; son théâtre à catastrophe nous représente toujours le même procédé.

Dans les rapports de l'artiste et de son public, il y a échange. Or le marché est rarement loyal ; le plus souvent l'un des deux donne plus qu'il ne reçoit ; parfois l'un donne tout, l'autre rien. On mesure précisément la force d'un auteur à ce qu'il sait apporter à son public ; à l'effort qu'il demande au public pour parvenir à sa hauteur. (L'habileté peut d'ailleurs consister à faciliter cet effort, ce que M. Bataille par exemple entend à merveille.) Mais certains vont les mains ouvertes, pour donner semble-t-il, en vérité pour recevoir.

Le public entre au théâtre avec des émotions

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prêtes, qui sont une grande force inemployée et disponible. L'amour, la crainte, la colère de chaque homme, de cette foule d'hommes, sont des puis- sances confuses qu'un trait heureux peut précipiter en applaudissements ; et c'est le secret du mélodrame.

Ainsi votre théâtre de force est sans force. Non seulement vous ne régnez pas sur nos sensibilités, mais vous ne savez pas même éveiller nos énergies. Vous a-t-on trahi ? Vous a-t-on mal compris ? Mais non, et vous avez pris soin de vous expliquer vous-même, désavouant rudement, au lendemain d'Après Moi, la perspicacité de certains qui vous prêtaient plus que vous ne pouviez rendre...

��*

��Relisons cependant Samson qui reste la meilleure pièce de M. Bernstein. Appliquons-nous à rassem- bler tout ce qui, dans ce théâtre, à défaut de qualité dramatique, apparaît du moins véridique- ment tracé.

Rien de sincère ne saurait être négligeable ; et peu à peu, alors que les comparses et les rôles de second plan, les Silviane, les James Aloy, toutes les femmes sans exception, s'effacent dans leur insignifiance définitive, un seul type au contraire palpite encore d'une illusion de vérité... 11 s'ex- prime mal, l'auteur le trahit à chaque instant, le

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donne pour un autre, le déguise et ne parvient pas à le faire disparaître entièrement.

Il y a là un personnage qui, malgré M. Bernstein, demandait à venir au jour. C'est un joueur ; non point le joueur impatient de gain, qui ne s'intéresse pas au jeu et s'en sert comme d'un moyen, calcule froidement et roule les joueurs de hasard ; ni que le vrai joueur passionné de risque, connais- sant le péril, qui consent à perdre pourvu que la partie soit belle et qu'il lui reste de quoi jouer demain... Mais un joueur sans caractère, impulsif seulement et têtu. Le jeu est son vice, et il n'aime pas le jeu, qu'il pratique comme il userait de quelque drogue souveraine. Il ne s'amuse pas ; il n'a pas le sou et il joue gros jeu ; s'il sait y voir clair, il reconnaîtra qu'il est celui qui joue pour perdre. Il est possédé par la malveillance immanente ; il est abject peut-être... il est presque beau.

Mais en usurpant le nom d'un autre, en se faisant passer à nos yeux pour Robert de Chacéroy, pour Jacques Brachart, pour Guillaume Bourgade, il perd sa dernière chance d'héroïsme. L'héroïsme n'est jamais que dans l'affirmation de soi-même, en dépit du monde qui veut faire abdiquer à son profit. Par excellence, le héros est seul. Il se tient debout parmi le peuple assis. Mais le héros de M. Bernstein est tout consentement ; il passe son temps à recevoir lefi événements et à s'écrouler dessous ; hébété devant sa partie perdue, il écar-

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quille des yeux fixes et ne sait plus qu'organiser son suicide. Il est déchu avant d'avoir perdu, et on sait d'avance qu'il ne s'arrêtera pas de jouer lorsqu'il aura perdu ce qui lui appartient. Lisez le récit de Chacéroy dans la Rafale: "...naufrager un beau soir autour d'un tapis vert, comme un galopin, comme un neurasthénique, comme un rien du tout..." Comme sonneront faux, ensuite, leurs déclarations qu'ils sont en marge du monde et possèdent une doctrine à part ! Aucun n'a d'intérêt sérieux dans la vie, et 1' "instinct de vivre," lui aussi, n'apparaît si puissant en eux que parce qu'il est seul.

Ce joueur-là nous servira de guide à travers tout le théâtre de M. Henry Bernstein. 11 en est le meilleur et la raison d'être. Ses passions nous expliqueront le choix des sujets et la logique des dénouements ; elles ne sont ni " primitives," ni "modernes," mais simplement déréglées. L'héroïne a moins de chance encore ; la femme, dans la vie de notre héros, ne remplira qu'un rôle essentiel- lement passif et monosyllabique... Cet amour instinct, pourquoi l'auteur l'a-t-il maquillé, chargé de convention et affublé d'un lyrisme irréparable ! Au début de la Griffe^ Cortelon amoureux, dans toute sa force, n'est guère différent déjà du vieil- lard que l'idée fixe rendra dément au dernier acte. Mais il est seul authentique ; en regard de lui, Vincent Leclerc, qui nous fait le récit de sa victoire

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sur son propre cœur, semble inanimé. Même remarque pour Chacéroy en face d'Hélène Lebourg, dans l'exposition de la Rafale.

��*

  • *

��Je ne voudrais pas retenir un seul instant le reproche d'immoralité contre l'œuvre de M. Henry Bernstein; ou plutôt j'en voudrais faire le sujet d'une étude très distincte, où l'influence de ce théâtre m'occuperait seule. Pourtant, dans l'im- moralité de ces héros, je découvre à la fois le secret de leur faiblesse et la raison principale de leur succès. Qui dit force suppose discipline, et la discipline comporte un sens moral, une direction (je retiens volontiers la double signification de ces mots). Nous savons désormais à quoi conduit l'anarchie en psychologie.

D'autre part, il n'entre aucun pessimisme excessif dans l'idée que l'immoralité contribue à l'applaudissement. Un certain amour-propre du spectateur lui fait volontiers accueillir toute in- fériorité chez les êtres appartenant à un monde supérieur. Si ce sentiment fait naître l'épanouisse- ment comique, à plus forte raison intervient-il ici. Alors que d'autres exploitaient dans le même but les passions généreuses et escomptaient la hausse, M. Bernstein joue la baisse.

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On peut ne conserver nulle animosité contre ce théâtre, et simplement ne pas l'aimer. Nombreux sont ceux que M. Bernstein ne gêne point, parce qu'il ne va au travers d'aucune de leurs admira- tions. Mais le malentendu grandit et risque de s'aggraver encore : amis et ennemis y contribuent; seuls capables de nous rassurer, les meilleurs préfèrent se taire. On ne saurait cependant passer sous silence un événement trop proche, sans commettre une petite trahison envers soi-même.

Pierre de Lanux.

�� � 582

��LETTRES DE JEUNESSE

DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE

A HENRI VANDEPUTTE

(Quatrième Série) ^

XLVIII

Cérilly, 8 Sept. 1898. Mon ami bien aimé,

Il fait une température affreusement chaude qui m'accable. Je suis dans ma pauvre petite ville, tout seul, au milieu de tous mes vieux souvenirs. Je ne sais pas comment cela se fait, je sais encore moins pourquoi, mais je suis dans une éternelle inquié- tude. C'est une angoisse particulière qui consiste en agitation, en souffrance vague, en terreurs injustifiées. Je n'ai de plaisir à aucune chose, je n'ai aucun espoir. Je souffre. C'est la première fois qu'un séjour ici ne me remet pas de toutes mes douleurs. Les jours sont affreusement longs. Le matin s'unit au soir par de l'ennui, La nuit est triste. Les feuillages me font un peu de bien lorsque le vent les fait remuer. Mais maintenant

  • V. les N°» des i" novembre et i" décembre 1910, et i" mars

191 1.

�� � LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE 583

il ny a pas de vent. Ma grande forêt était merveil- leuse tous ces matins, mais ce soleil lourd l'em- pêchait aussi de vivre. Je n'aime presque rien. Tous mes sentiments sont enfouis au plus profond de moi-même. Ma petite connaissance ne m'inté- resse pas le moins du monde. Au fond, il faudrait une femme bien parfaite pour que je puisse l'aimer. Il y a en moi cette profonde douleur des person- nages de Flaubert qui ont attendu trop longtemps leur idéal et qui ont usé leur âme à force de rêver. Je vois bien encore une chose qui puisse m'inté- resser : c'est l'étude. Mais l'étude aride et sèche d'une science que je ferais vivre avec ma propre substance. Je pense à faire une histoire et particu- lièrement une histoire de l'amiral de Coligny. Il faudrait pour cela que j'aie la liberté des après- midis afin de pouvoir compulser des documents à la Bibliothèque Nationale. Il me semble que je fouillerais dans ces vieux papiers en tremblant. Il y a au fond de moi-même un grand respect pour la science. Cela me vient de mon père qui, comme tous ceux qui savent à peine lire, a un grand respect pour les livres. Il me semble que ces recherches me consoleraient. Qui sait ? A 24 ans voici que je suis vieux comme un vieux chemin. J'ai tellement rêvé sur toutes choses qu'aucun bonheur ne m'est inconnu, j'ai tellement souffert que je n'ignore aucune souffrance. Je poursuis ma vie avec fatigue et les manifestations de l'existence

�� � 584 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ordinaire des hommes ne m'étonnent ni ne me passionnent. 11 y a pourtant une chose humaine qui m'intéresse : c'est l'Humanité. Il faut travailler au bonheur humain, humblement, en descendant dans le peuple, en écrivant sa haine pour les bourgeois de manière à la communiquer aux autres. Il y a une collection ignoble de crétins dans la bourgeoisie de ma petite ville. Je les vois dédai- gneux, prétentieux, beaux et bêtes, en troupeaux, hommes, femmes, enfants, et je voudrais les mener à l'abattoir. Il y a en moi des colères irréductibles. Je casserais des gueules comme ils s'amusent à couper des fleurs à coups de cannes.

Je te demande pardon, mon bon vieux, de t'écrire de ces paroles qui au fond ne signifient rien. Je m'exhale, je me confesse, ça me soulage et ça t'intéressera parce que ça te fera connaître des coins de moi-même que tu ne connais guère. Tu veux savoir le nom de ma connaissance : elle s'appelle Maria. C'est une exquise petite fille, mais je suis trop calme et trop sincère vis-à-vis de moi- même pour croire qu'une femme puisse jamais m'aimer. Je m'intéresse à sa souffrance, j'aurais du plaisir à la former, comme j'ai du plaisir à former des petits enfants. C'est tout. Je jouirai d'elle, d'autre part, comme je le pourrai, mais je ne croirai à ses sentiments que lorsqu'elle me les aura mon- trés continuellement pendant dix ans. Je ne lui en dis rien. Je lui fais du boniment.

�� � LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE 585

Je te quitte, mon bon vieux, je t'aime bien mieux qu'elle, parce que tu es intelligent et parce que nous nous connaissons profondément. Dis-moi si ta place s'annonce. Parle-moi de ton mariage. Je t'embrasse.

Louis.

XLIX

i"' octobre 1898.

Mon bon vieux, je t'écris enfin. Il y a des temps et des temps que je voulais le faire chaque soir, mais à Cérilly je n'ai du goût qu'à regarder autour de moi comment est faite la vie. T'écrire est un des beaux plaisirs que j'aie, mais je n'ai de force à la campagne que pour boire de l'air et pour regar- der des arbres. Je t'aurais envoyé une lettre néan- moins si je n'avais été obligé de partir brusque- ment, avec les miens, auprès de ma sœur. La pauvre petite est toujours dans un état terrible de neurasthénie, et de plus elle était enceinte, si bien que par une conséquence naturelle de sa maladie elle a accouché avant terme, à six mois et demi, de deux petites filles à la fois, mais qui n'ont vécu qu'une demi-heure. Ma sœur va mieux, mainte- nant, mais moi je suis terrifié en pensant que ma tante a eu deux jurneaux, et mon père aussi, et ma

�� � SS6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sœur aussi. Pour peu que je me mette en ménage j'aurai de l'avance à être en famille.

Une autre raison qui m'a fait tarder, c'est qu'il fallait que ma lettre te fît de la peine. Tu m'as envoyé ta pièce : "Les jeunes époux. " Je l'ai lue très attentivement, avec toute la bienveillance dont je suis capable (et j'en ai des trésors lorsqu'il s'agit de toi). Or je ne la trouve pas bonne du tout. Je t'assure que Lemonnier t'a dit la vérité. Cette pièce a été conçue hâtivement et écrite plus hâtivement encore. J'y trouve bien quelques-unes des qualités de tes productions littéraires, mais je les y trouve parce que je connais fort bien toutes tes œuvres. Ici tu ne sors jamais du banal. Ton amie et toi vous vivez très peu, on ne sent pas en vous cette existence profonde de deux âmes qui s'aiment. Vos actes sont quelconques, je vois bien des esquisses de beaux sentiments et de beaux discours, mais des esquisses seulement. Je ne puis mieux dire : c'est banal d'un bout à l'autre. Je ne veux pas insister là-dessus. Tu reconnaîtras toi- même la vérité de ce que je te dis lorsque tu te reliras, mais relis-toi en oubliant toute la ferveur que tu as voulu mettre dans tes paroles. Dédou- ble-toi, sois froid, et tu verras combien j'ai raison. Il y a une qualité pourtant assez importante : tu dialogues très naturellement. Les paroles sont de vraies paroles et les mouvements d'émotion de vrais mouvements d'émotion. Je pense même

�� � LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE 587

que toi, qui es très en dehors dans la conversation et qui te donnes entièrement tu sauras faire de très belles pièces vivantes. Mais pour celle-ci, prends-en ton parti, c'est raté. Il n'y a pas lieu de te désoler. Je sens toute la douleur que tu éprou- veras en lisant cette page de ma lettre. Peut-être ai-je été trop franc, mais à ton égard je ne ferai jamais autrement. Il n'y a pas du tout lieu de te désespérer. Réfléchis bien toi-même et tu verras qu'il n'en peut être autrement d'une pièce que tu as conçue et exécutée à la hâte. Tu as de quoi te consoler en pensant que tu as écrit des choses charmantes qui ont du feu, de la vie, de la dou- ceur, et cette importance spéciale des choses qui sont bien en harmonie avec le monde. C'est moi qui te le dis, et tu vois que mon avis est sincère.

��26 octobre 1898

��Mon bon Henri, tu connais ma vie, elle est toujours vide et troublée parce qu'elle est sans amour. J'ai pourtant souffert avec acuité, derniè- rement, à cause de cette petite amie dont je t'ai parlé. La pauvre enfant est une bonne petite fille charmante et malheureuse. Sa santé brisée, sa vie

7

�� � 588 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de privations et la politesse exquise de son cœur sont des spectacles charmants qui m'attendrissent. Je ne l'aime pas, parce que de temps à autre elle me fait délier les cordons de ma bourse, mais pourtant je m'associe à ses maux. Or, voici que, lasse de son existence d'ouvrière sans travail, elle veut se faire putain. Elle l'est déjà un petit peu, mais elle se dispose à le devenir en grand. Je la catéchise. As-tu pensé parfois à ce que tu dirais à une jeune fille qui se disposerait à tourner mal ? As-tu mis en tête à tête les arguments que tu pourrais lui donner, avec ceux qu'elle invoquerait ? Je t'assure que dans les conditions sociales actuelles il est impossible d'avoir raison contre elle. Une ouvrière arrive à gagner 2 fr. 50 à 3 fr. par jour. 11 est bien évident que cela ne lui suffit pas et qu'elle doit se faire secourir. La plupart ne trou- vent pas le monsieur sérieux qui les adopte et leur fait partager sa vie. Alors elles doivent courir la prétentaine et risquer de se faire prendre par les agents des mœurs et de se faire mettre en carte. Les risques sont presque les mêmes que si elles étaient putains tout à fait. D'un autre côté aban- donner le travail c'est avoir toute sa journée libre. On peut dormir pour se reposer des noces de la veille. Et puis si l'on fait cela en grand, sans scru- pules, on gagne assez d'argent lorsqu'on est habile et jolie. Donc, ma petite Maria s'est acheté une robe de soie et se dispose à s'en servir comme

�� � LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE 589

d'un instrument de travail. Quelles remontrances je lui ai faites ! Je lui parlais d'agents des mœurs, de syphilis, je lui parlais surtout de la vieillesse misérable qui serait la sienne. Ses raisons étaient toujours plus fortes que les miennes. Les agents des mœurs ne courent pas après les robes de soie parce qu'elles peuvent avoir des protecteurs puis- sants. La syphilis, on n'en meurt pas. La vieillesse, ma petite Maria espère ne pas dépasser la quaran- taine. Enfin, j'ai invoqué les principes de morale, et puis j'en suis venu à des aperçus pratiques: Tu seras toujours heureuse à la fin de la semaine de toucher tes 1 5 ou 20 francs, et si l'on t'arrêtait tu pourrais protester en disant que tu gagnes ta vie par ton travail. Quel sera le résultat de mes con- seils ^ Je n'en sais rien. Toujours est-il que lundi dernier elle avait l'intention de reprendre son métier de fleuriste.

Je te cite ces faits brutaux, et je ne m'appesantis pas. Tu comprends facilement quel est le chagrin d'un homme, impuissant devant ces choses. Et si tu connaissais cette jeune fille, tu verrais combien la Nature l'avait faite bonne et tendre et belle puisque la vie de Paris n'a pas pu parvenir à la gâter. Elle n'était pas faite pour cette vie. C'était une bonne enfant intelligente et tendre qui aurait dû passer une vie tranquille. Si tu voyais son petit visage simple, ses beaux cheveux noirs, ses yeux et son corps délicat, tu comprendrais bien doulou-

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reusement ce que je te raconte. Lorsque la société pervertit certaines âmes, on sent qu'on est en présence d'un crime. Je trouve cela bien plus ter- tible que l'assassinat d'une impératrice d'Autriche.

��4 décembre 1898

...Pourtant ma vie n'a pas beaucoup changé, mes idées sont bien les mêmes, et mes ennuis aussi. Il y a en plus pourtant que ma petite Maria est encore à l'hôpital et qu'elle me donne des émotions joyeuses et tristes. La vie de ces pauvres petites filles est une succession de rires et de pleurs. Ça se passe dans la rue à rire, dans des chambres de jeune homme à faire l'amour, ça se continue à l'hôpital et ça finit souvent au coin d'une rue, un soir d'hiver, à offrir des bouquets fanés. C'est bien triste.

Je suis allé la voir ce soir à son hôpital où elle était charmante avec sa coiffe blanche sur ses che- veux bien noirs. Elle ressemblait à bien des rêves que j'ai eus d'une petite ménagère en bonnet que je verrais, les manches retroussées, en train de faire des confitures. Elle me montrait un bas de pantalon qu'elle avait fait, elle me parlait de son

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mal, de ses ennuis, et j'étais plein de pitié. Elle me disait des mensonges aussi, et je comprenais que la vie des petites femmes à Paris est une chose dure puisqu'elle les oblige à mentir. Et je m'en suis retourné bien agité le long des rues fatigantes et je suis allé au musée du Luxembourg voir des choses.

Elle m'écrit des lettres maladroites et tendres. Son âme est délicate parce qu'elle est malade. Elle a des trouvailles charmantes : "Je termine en t'embrassant de tout mon petit cœur d'enfant malade. " Elle me raconte ses peines. Je suis le confident de cette pauvre enfant malheureuse et j'apprends des choses terribles.

Tout ceci m'a donné l'idée d'un roman où l'on verrait tout au long une jeune ouvrière devenir une prostituée. Je commence a amasser des docu- ments. Mais, mon Dieu ! que c'est long, et qu'il y a donc du travail ! Bouquins de sociologie, d'économie politique, de statistique, je vais com- pulser tout cela. Il faut que je connaisse les salaires de femmes. Bien mieux, mon héroïne sera fleuriste, et il va falloir que j'apprenne le travail de la fleur ! On me voit dans les rues m'arrêter aux étalages, examiner les fleurs pour voir comment c'est fait. On me voit devant les boutiques de modistes examiner les chapeaux. Il faut encore que je m'oc- cupe de la prostitution à Paris. J'irai dans les cafés de femmes, dans les bordels. Il faut que je fasse

�� � 592 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la connaissance d'un certain nombre de vieilles putains immondes, que je sache leur vie du jour et surtout celle de la nuit. Il faut que je visite le Dépôt, St Lazare, les hôpitaux. Si c'est possible, j'assisterai à la visite hebdomadaire des femmes en carte. Travail, travail ! Mon pauvre vieux, quand on voit certaines choses de trop près on est plein de douleur comme un chien. On est tout en larmes. On a des colères contre la Société et l'on devient anarchiste. Toi qui es heureux tu aurais honte de ton bonheur si tu contemplais certaines misères.

Ma vieille Maria me fournit des renseignements. Elle est une encyclopédie ambulante. Comme elle a une intelligence supérieure elle me fournit même des renseignements épatants. Je l'aime bien à cause de cela et, plus tard, quand je serai un vieux sénateur plein d'argent, je lui ferai une position.

Pour le moment je continue mon livre de l'enfant et sa mère. Mon gosse a un an, il est sevré, il sait déjà imiter l'âne, le veau, le mouton et la poule. C'est d'ailleurs un bel enfant. Mais il me donnera bien du mal en attendant sa majorité. Ah ! s'il était seulement au collège.

�� � LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE 593

LU

7 janvier 1899

��Chez moi aussi, mon bon vieux, il se passe des événements. Je n'y suis pas intéressé directement, mais le spectacle n'en est pas moins désolant. Imagine donc que cette pauvre jeune fille dont je t'ai parlé, au cours de sa vie désorganisée de ces derniers temps, a récolté la syphilis. C'est bien triste. Voici une pauvre enfant de 21 ans qui sort de l'hôpital pour recommencer à être malade et pour y retourner ensuite. Cela se passera de cette façon jusqu'au jour de sa mort. Il lui faudrait se soigner quotidiennement pendant trois ans pour arriver à la guérison. Elle n'en a pas les moyens, et la vie qu'elle mène n'est pas assez régulière pour cela. Si tu savais comme elle est désolée ! Elle a eu auprès de moi des crises de larmes affreuses pendant lesquelles son corps ne pouvait plus se tenir. Je la consolais de mon mieux, mais nos consolations sont bien peu de chose à côté de ces malheurs-là.

Il y a eu pire encore. Elle avait vécu avec un bonhomme qui, maintenant, veut la faire travailler pour lui. Comme à sa sortie de l'hôpital elle ne sa- vait pas où se loger, je lui donnais quelque peu l'hos-

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pitalité. Je l'avais un peu retapée. Elle était retour- née à l'atelier, un jour, et c'avait été pour moi un bien beau jour. Elle rentrait dans l'existence régulière, son parti était pris de ses malheurs. Elle faisait des rêves innocents. Un soir elle me disait : Je vais louer une petite chambre à côté, rue St. Martin, et nous pendrons la crémaillère. Nous ferons un fricot épatant. J'achèterai un poulet. C'est précisément la nuit où elle me racontait cela qu'on est venu frapper à ma porte, à 3 h. du matin. Une femme se nomme. J'ouvre, et la femme entre, accompagnée d'un marlou énorme et d'un autre jeune homme qui était le bonhomme à Maria. Ils avaient découvert son adresse et venaient chez moi pour la chercher. J'ai vu là une scène lamentable. Je n'avais aucun droit sur elle. Je n'étais pas en force. Je pense qu'elle ne protestait pas pour ne pas m'attirer de désagréments. Enfin, après m'avoir juré "sur sa conscience d'homme" qu'il ne lui ferait aucun mal, le bonhomme l'a emmenée. Voilà. 11 y a 8 jours. Je ne sais plus ce qu'elle est devenue. On doit lui avoir soigneuse- ment interdit ma maison, et ça me fait beaucoup de peine parce qu'elle deviendra maintenant une prostituée. Elle ne se soignera pas, elle sera bientôt vicieuse comme celles de son métier, et elle ne tardera pas à mourir. Je te raconte bien mal ces choses, mon cher Henri. Et puis il faudrait avoir connu cette jeune fille d'une intelligence supé-

�� � LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE 595

rieure, et qui était une des meilleures femmes de ce monde.

��LUI

15 février 1899

Ma vie est pleine d'oscillations. Si mon cerveau a un peu de calme et peut poursuivre assez régu- lièrement sa besogne, du moins mes nerfs et mon coeur n'en ont guère : Je suis balloté par toutes sortes de sentiments, d'études, de malaises et j'en perds un peu la conscience. Ce n'est qu'un moment de ma vie, je l'espère.

Je continue mes études sur la prostitution. T'ai-je dit que je devais faire un roman là-dessus quand j'aurai fini mon livre sur maman ? Les choses que je découvre sont horribles. Syphilis, alcoolisme, crapulerie sont les phénomènes quoti- diens de l'existence de plus de 50 000 femmes de Paris. Je t'exprimerai quelque jour en détail comment je vois cela et comment j'essaierai de le rendre, mais pour l'instant je me contente de prendre quelques notes. Je sens surtout une im- mense pitié pour cette misère. Si tu étais ici je te dirais quotidiennement ce que je découvre.

Une prostituée, mon ami, est souvent une pauvre

�� � 59^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

créature chaste que la destinée a choisi pour faire le mal. Elle n'est plus elle-même, mais une partie du Destin. Toutes les prostituées ont la syphilis et la prennent en général au début de leur profession. Alors, elle se promène chaque soir en riant pour attirer les hommes et leur communiquer son mal. Comprends-tu cela, mon bon vieux : c'est la fin du mois, cet employé qui vient de toucher de l'argent mange, boit, est gris et se sent une âme enfantine. La Nature nous rend comme des petits enfants lorsqu'elle veut nous tenter. Cet homme passe une rue, il rit comme un ange, et il rencontre cette femme. C'est fait, ils sont ensemble, il y a l'homme et le Destin. L'homme va avoir la syphilis.

Ma petite amie Maria est chaste et bonne, et je la vois marquée de cette marque ineffaçable qui fait les héros et les prostituées. Elle me raconte ses histoires et c'est un trésor de documentation. Elle a perdu son père il y aura bientôt quinze jours. Elle a pleuré. Elle était pleine de douceur et de mystère comme une pauvre désolée. Mais la veille de l'enterrement de son père elle a dû " travailler " sur les grands boulevards jusqu'à 4 h. du matin. Pour avoir un chapeau de deuil et du pain.

Et ces pauvres familles parisiennes ! Le père de cette enfant était un ouvrier peintre en bâti- ments. 11 laisse 7 enfants dont 3 en bas âge : 12 ans, 10 ans, 7 ans. La sœur aînée, mariée à un couvreur, et qui a un enfant, et qui va en avoir

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un quatre a pris le 2*. Le frère, ouvrier-trempeur pour la fleur, qui a 20 ans, qui est collé, et qui va être père a pris les deux autres. Il partira au service l'année prochaine. Que deviendront cette femme et ces trois enfants ? La plus jeune fille, qui a 17 ans, qui est syphilitique depuis un an déjà, est en ce moment-ci à St Lazare. Mon bon vieux, à Tâge où nos sœurs sont de jolies jeunes filles délicates, celle-ci est déjà une vieille prostituée. Est-ce assez triste ? L'agonie du pauvre père devait être afifreuse. J'ai passé trois jours noirs en pensant à ces choses, j'en souffre encore, et quand je réflé- chis je me dis que cela se voit dans des milliers de familles parisiennes.

��LIV

7 mars 1899.

Tu me dis que tu te sens à ton aise parmi toutes tes occupations. Voilà une chose qui ne m'étonne pas du tout. Tu as un tempérament très actif, et puis quand même tu serais un ramolli comme ton vieux Louis, tout travail te ferait du bien. Je t'ai exprimé plusieurs fois mes idées sur le travail qui nous fortifie. Il y a encore une raison de joie : c'est que nous mangeons un pain que nous avons

�� � 59^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

gagné et qu'il faut, en toute justice, gagner le pain que l'on doit manger.

Tu as bien raison aussi d'avoir ce dégoût des écrivains poseurs. Ces gens-là sont désagréables et nuisibles, désagréables à cause de leur égoïsme prétentieux et nuisibles pour l'exemple qu'ils en donnent. On croit que c'est ça la littérature. Il y a même des imbéciles, comme un employé de mon bureau, qui en prennent les apparences. Grands cheveux, grande cravate et petit air supérieur, il faut voir ce bonhomme. Il me rappelle de très près l'histoire de Samson dont toute la force rési- dait dans la chevelure. Et puis, d'un autre côté, il n'y a de bon, comme tu le fais, que le travail bien calme d'un homme ordonné, qui vit la vie de tous les hommes et qui par cela même en connaît mieux les idées et les sentiments.

Mon existence n'a pas beaucoup changé pour ce qui est des ennuis et des chagrins, mais elle s'est matériellement améliorée. Je connais moins la dèche, et par une bizarrerie naturelle, c'est à présent que je pourrais m'en offrir quelques-uns, que je me prive absolument d'alcools. Je m'ennuie beaucoup, mon bon vieux, c'est devenu une vieille habitude, et même c'est dans ces moments d'ennui que je mis sens à mon aise. Je suis moi, le Philippe de toute la vie, je me reconnais et me savoure.

Histoires de prostitution, toujours. Documents humains ! J'en vois chaque jour. Je suis servi par

�� � LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE 599

le Hasard avec abondance. Je fais des rencontres, j'apprends des faits. Je suis allé dernièrement à l'Hôpital de Lourcine et j'en ai vu, et j'en au vu, des vieilles et des jeunes. Des syphilis de haut en bas, et les complications sans nombre qui résultent de la noce. Il y a bien de la misère au monde, et je suis porté à maudire tous les riches, tous les heureux qui n'ont pas travaillé pour mériter le bonheur. Il faut travailler, mon bon vieux, il faut que notre pain soit le fruit de notre travail. Les rentiers, les feignants et les noceurs sont les der- niers des hommes et c'est leur paresse qui entre- tient la misère des malheureux. Nous devrions nous pénétrer de ces idées-là et les exprimer. Je ne rougirai jamais de mes vêtements de travail qui ont une noblesse que ne possède pas l'habit élégant de nos riches confrères.

A quoi travailles-tu, maintenant ? Détails, dé- tails. Je continue mon bouquin et mon gosse vient d'avoir douze ans. Nous le soignerons jusqu'à dix-huit et puis nous l'abandonnerons aux événe- ments de ce monde.

�� � 600 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LV

i8 mai 1899

��Je ne sais pas quand nous nous verrons, mais il faudrait que ce soit bientôt. Nous avons dû changer beaucoup, depuis que nous nous sommes vus. Il me semble que nous sommes moins jeunes, mais que nous sommes plus forts et meilleurs. Nous avons eu bien des peines en somme pour arriver à ce jour. Mais je pense que nous sommes bons l'un et l'autre et que nos maux auront servi à nous faire comprendre ceux des autres. Ma vie à moi n'est pas heureuse, mon cher vieux, mais elle contient une force de résignation, sans amertume comme sans envie. Et puis au fond mes tristesses me donnent une espèce de bonheur digne et noir que je voudrais bien mettre dans mes livres. Elle me donne aussi un grand désir de faire le bien.

��LVI

8 juin 99

Vieil Henri, je demeure maintenant 29, quai d'Anjou. C'est dans l'île St. Louis, sur des quais pleins d'ombre et de calme auprès desquels la Seine

�� � LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE 6oi

semble un canal et se repose. Pense donc que la nuit, les arbres qui sont sous ma fenêtre, j'entends leurs feuilles qui bruissent au vent. C'est là qu'il fait bon travailler, loin de Paris, en face d'un portrait de Léonard, d'un Christ de Grûnewald et d'un bois de Max.^

��LVII

23 juin 1899

Ta dernière lettre si longue et si bonne m'a montré, comme une seule image, toute notre amitié passée et toute notre amitié présente et m'a fait penser que l'avenir en était encore rempli. C'est un beau bonheur, au milieu de ma vie pauvre et soucieuse, que ce sentiment qui nous unit. Je n'ai pas été gâté du côté des femmes, mais je l'ai été du côté de l'amitié.

Quand je pense à toi, je suis bien ému. J'ai un autre ami ici, auprès de moi, qui travaille dans le bureau voisin, avec une âme bleue et un beau cœur humain. 11 contient aussi une partie de ma joie. Quand tu viendras à Paris et que tu le verras, mon vieil Henri, tu sentiras combien il est beau, et lorsque tu connaîtras sa vie, auprès de sa femme et

' Max Elskamp.

�� � 602 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de ses enfants, tu en rapporteras le souvenir d'un spectacle divin. Tu es d'ailleurs un des personnages familiers de son petit garçon, avec Monsieur Gide, Monsieur Prod'homme, et tu participes à des drames qui t'unissent à Polichinelle et à d'autres personnes terribles. Et je vois mon pauvre ami boîteux, toujours malade, travailleur et bon, qui lit, qui médite, qui aime le bon peuple, celui qui gagne sa vie avec de la peine. Nous causons de toutes les choses humaines et il possède une grande âme, très saine, dans laquelle les événements ont leur place, loués ou méprisables suivant leurs qualités de simplicité, de bonté. Son intelligence est claire, profonde et humaine. Bien des fois il est mon guide et mon soutien. Cet homme contient de la lumière. Tous ceux qui voient sa face blonde et ses yeux bleus sentent sa vie et l'aiment. Tu verras. Il a écrit des choses dans 1'" Enclos ", qu'il signait : Lucien Jean. Je les aime beaucoup. Relis-les.

Tu me racontes toute ta vie familiale et tu me la fais sentir. 11 me semble voir ton petit apparte- ment clair et tu montres la naïveté de ton expé- rience en disant que je paye peut-être autant que toi, pour ma chambre. Mais, Monsieur, non seule- ment j'en paye 25, mais encore j'en paye 30, et 3 f. que je donne au garçon, qui font 33. Il est vrai que j'ai trouvé quelque chose d'à la hauteur. Grande chambre donnant sur les plus beaux quais

�� � LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE 603

et les plus calmes, et cabinet de toilette. Parfaite- ment ! Il me vient de l'air jusque dans les talons ; le vent souffle dans les peupliers ; la Seine s'arrête de couler ; les petites filles font des rondes, le soir, de bien jolies rondes. Ma voisine est une veuve mère de deux filles. C'est tranquille et con- venable. Cependant que Monsieur Drumont déclare que l'insurrection est un devoir impérieux parce qu'un innocent revient du bagne.

Mon gosse a 15 ans et je ne lui donne pas 8 jours pour en avoir 20, et je ne lui donne pas jusqu'à fin juillet pour ficher le camp.

��LVIII

27 septembre 1899.

J'ai fini mon roman. Il est entre les mains de Vallette. Je vais commencer l'autre, qui parlera des prostituées, des souteneurs, de la faim et de la syphilis. Encore quelques livres que je voudrais lire, et puis je m'y mettrai. C'est assez triste, va, de n'avoir que le travail qui vous soit un peu agréable.

J'ignore bien ce qui se passe dans la " littérature ". Je trouve qu'il vaut mieux passer son temps au milieu des gens ordinaires, qui vous font connaître

8

�� � 6g4 la nouvelle revue française

la vie ordinaire. Je connais aussi quelques crapules qui me sont très utiles pour mes études.

��27 Novembre 1899.

��Mon existence, mon cher ami, est bien plus triste qu'autrefois parce que toutes les anciennes tristesses viennent s'ajouter aux nouvelles. Il y a même des jours où je me demande comment ça finira, car il faut bien que ça ait une fin. Parfois mon chagrin prend la forme d'une idée fixe et je le promène dans les rues en baissant la tête comme une bête en colère. Le seul bon moment est celui où, ayant dîné je rentre chez moi, je m'asseois et je fume un cigare en buvant une tasse de café. Je pense à ce que je vais écrire tout de suite, je l'or- donne. Si les chagrins reviennent, je relis une pensée de Dostoievsky que j'ai inscrite sur mon mur : " Celui à qui il a été donné de souffrir davantage, c'est qu'il est digne de souffrir davan- tage. " Au fond c'est bien faux, mais je t'assure que c'est bien consolant. Je regarde aussi une tête de Dante avec des lèvres abaissées et des plis d'amertume et je sens que celui-là aussi a souffert. C'est un vieux compagnon de misère. Il était bien plus grand que moi, mais il est mon frère.

�� � LETTRES DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE 605

Je travaille à mon roman sur la prostitution dont je t'avais déjà parlé. Mon bonhomme se promène B*^ Sébastopol, une heure de raccrochage, et il va lui arriver malheur. Mon livre sur l'amour maternel va paraître, partiellement, en mars pro- chain. Ça fera un petit volume de la grosseur de mon dernier. On n'en a pas voulu au " Mer- cure.

Tu vois Christian Beck. J'ai gardé de lui un souvenir excellent. Rappelle-le-lui. On m'a dit qu'il portait maintenant une barbe de sapeur. J'espère aussi qu'il est, comme autrefois, d'une gravité également de sapeur. Et Toisoul ? Je vou- drais bien qu'il fasse encore des vers, pour en lire. A ce propos, toi qui oublies tout, n'oublie pas de lui dire que j'ai perdu, dans mon déménagement, ses " Images de Dieu. " C'est un livre dont je n'aime pas me passer. 11 aurait la meilleure tête du monde s'il voulait m'en envoyer un autre exemplaire. Je dirai partout qu'il a beaucoup de talent !

Il y a à Paris de pleines rues de Méridionaux. X. y. Z. et toute une bande, avec des accents horribles, parlent et vont courir chez tout le monde pour être connus, pour intriguer, pour " arriver " J'ai peut-être tort de mettre Z. dans cette bande, parce qu'il m'a l'air plutôt d'un brave garçon très mo- deste. Le cas de Y. m'amuse énormément. Voilà un garçon qui a prêché la décentralisation un peu

�� � 6o6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

partout. Eh bien, il vient habiter Paris. Et pour venir habiter Paris pendant 3 ans il a consenti à

se préparer à l'Ecole Il vient d'être reçu.

L'Ecole ne lui plaît pas. Mais alors, vous qui

aimez la décentralisation, qui vous forçait à venir à Paris, — malgré votre famille. Vous avez aussi chanté la libre nature et médit des bibliothèques. On n'est pas plus conséquent avec soi-même.

J'insiste sur ces choses parce que l'écrivain doit vivre d'accord avec sa théorie. Nous qui n'aimons pas les riches, nous ne devons jamais être riche. Si un jour je gagnais des ors, j'estime que je n'aurais pas le droit de m'en servir pour vivre dans le luxe et les plaisirs. Sinon je me condamnerais moi- même. Je n'aurais plus le droit de parler à un ouvrier et de lui dire : Mon frère... Il n'y a qu'un système : c'est de donner ses biens comme, dit-on, l'a fait Tolstoï. Sinon l'on n'est qu'un chien qui aboie sans cause.

Ecris-moi bien vite pour que je te puisse racon- ter toutes mes histoires et surtout pour que je sache toute ton existence. Parle-moi de mes " ne- veux. " Dis à ta femme qu'elle est mon amie.

Je t'embrasse, mon vieux frère,

Louis.

(à suivre).

�� � 6o7

��NOTES

��L'ENFANT DE L'AMOUR, par Henry Bataille (Porte Saint- Martin).

Il y a chez M. Bataille un rare don d'invention et, ce qui est plus précieux, un don d'émotion et de vivante sympathie pour les personnages qu'il représente. Et pourtant le public écoute l'Enfant de Famour avec un malaise évident. Pour- quoi ? Est-ce parce que l'amour d'un fils pour sa mère auquel celle-ci ne répond point nous remplit d'une pitié indignée et presque insupportable ? Le public a toléré des peintures d'é- goïsme maternel aussi cruelles que celle-ci. Il a permis à M. Bataille des scènes nerveusement bien plus pénibles que celles de l'Enfant de V Amour. Ni dans la Femme nue, ni dans la Vierge folle, ni dans le Scandale, l'égoïsme féroce ne baissait la voix ou n'épargnait ses victimes. Mais aucune de ces pièces ne présentait comme celle-ci le spectacle d'un admirable sujet tragique, décomposé, défiguré, par une présentation qui le désosse, jusqu'à y compromettre grandeur et beauté.

Quelle neuve et émouvante figure que celle de ce fils de femme amoureuse, négligé, relégué à l'ofiîce, incapable, par manque d'éducation, d'aucun travail ; avec cela tendre et avide d'affection et d'une timidité qui le fait s'approcher de sa mère comme le plus rebuté des soupirants. Mais que la mère soit malheureuse et que, dans son abandon, elle cherche réconfort et soutien auprès de son fils, le voilà qui ne songe plus qu'à elle ; il devient ingénieux, courageux et se démène si bien qu'il finit par rendre à sa mère l'homme dont elle est éprise. L'amoureuse désormais n'appartient plus qu'à son bonheur. Son fils est de nouveau inutile à sa vie et elle le laisse s'éloigner sans rien faire pour le retenir.

�� � 6o8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Admirable et pathétique conflit : pitié pour l'affection filiale rebutée, et terreur devant la sécheresse où l'amour peut amener un cœur maternel ; conflit tragique parce qu'entre un tel fils et une telle mère il est fatal, sans issue. Que lui a-t-il donc manqué pour nous satisfaire ? Tout simplement d'être porté dans ces régions de l'âme où un conflit devient conscient, où il se clarifie et prend de la grandeur. Mais M. Bataille ne hait rien tant que les sentiments clarifiés, que les conflits où la volonté intervient. A ses yeux ce sont des sentiments appau- vris et des conflits artificiels. Il aime les heurts de forces troubles et tout ce qui risquerait de se présenter dans la nudité tragique, il a soin de l'envelopper de mille séductions, de le noyer dans des effets d'atmosphère où à souhait son dessin s'estompe. Personne ne joue comme lui en ne cessant de presser l'une et l'autre pédale : celle qui rend le son plus doux et morbide et celle qui le brouille en de confuses har- monies. Jamais Henry Bataille ne croit avoir fait assez pour plaire ; toutes les coquetteries, toutes les séductions il les combine et les superpose. Personne, dirait-on, ne doute comme lui de la valeur de ses sujets. Il semble beaucoup moins vou- loir convaincre que griser, et émouvoir que séduire. Tactique féminine et qui se condamne par avance à l'éternel provisoire des victoires féminines.

M. Bataille a situé son beau sujet psychologique dans un monde de demi galanterie. Ce n'est pas sans intention. Par la complexité des éléments qui s'y combinent, une telle société présente à un virtuose de la nuance rare les combinaisons les plus inédites. Un monde où les mœurs sont flottantes, où la vie est instable et hasardeuse, est infiniment riche en problè- mes, en relations inattendues, en interversions de toutes sortes. Toujours il a tenté le psychologue, mais rarement l'auteur dramatique y a construit une œuvre forte. Cette séduisante incertitude des usages et des mœurs est beaucoup plus féconde en indications qu'en réels matériaux dramatiques. On y peut découvrir le sujet d'un bon drame, jamais d'une bonne tragé- die. Car il faut au tragique le sentiment de l'inéluctable ; il faut que la victime soit enfermée entre des murs ; il ne

�� � NOTES 609

faut pas seulement qu'elle soit trop lâche pour s'échapper. Or ces impossibilités, ces murs, on ne les rencontre que dans les caractères affirmés et dans les sociétés réglées.

On voit très bien ce qui a tenté M. Bataille. Ce fils de femme entretenue est beaucoup plus complexe qu'un enfant qu'aurait négligé une mère bourgeoise. Il est plus averti, plus affamé de tendresse ; on lui sait plus de gré de ce qu'il peut avoir gardé de fraîcheur et de bonté. Et comme on le pense bien, la peinture qu'en a fait M. Bataille est subtile, brillante, émouvante. Il n'a rien créé de meilleur, mais il y a sacrifié sa pièce. Tout ce qu'a gagné la couleur, la force l'a perdu. A cette figure de premier plan, celle de la vieille courtisane ne peut faire équilibre. On doute de ses sentiments. On ne croit pas à sa passion. Toutes ses actions désintéressées sont suspectes. Elle est égoïste et médiocre et tout conflit où un tel person- nage intervient, est un conflit bâtard, un conflit sourd et comme honteux. Je ne veux pas dire que dans la vie un conflit de sentiment avec un être médiocre ne puisse pas engendrer les plus tristes, les plus longues, les plus iuguérissables souf- frances ; mais pour que ces souffrances aient de la grandeur au théâtre, il faut que la médiocrité même en soit le sujet. Ici elle n'en est que la tare.

Un autre point qui saute aux yeux plus qu'il n'avait fait dans aucune autre pièce de Henry Bataille, c'est le rôle capital qu'il laisse au jeu de l'acteur. La pièce est écrite en vue du jeu plus que le jeu n'est destiné à mettre la pièce en valeur. Que ce soit par téléphone qu'une femme délaissée ait un dernier entretien avec son amant, voilà qui n'ajoute pas le plus petit élément d'intérêt à ce qu'ils pourraient se dire tête-à-tête. Mais quelle trouvaille pour l'actrice ! De quelles mains crispées Réjane se campronne à son appareil, le retient comme s'il était, en personne, l'homme qui la trahit. C'est fort émouvant. Mais M. de Lorde avait déjà fait usage de ce truc et l'horreur d'entendre à distance un crime où l'on ne peut intervenir faisait le sujet même de sa pièce, y était essentiel. Qu'un tel artifice serve encore une ou deux fois et il sera intolérable. Lorsque l'acteur est bon, les pièces d'Henry

�� � Bataille en profitent, mais comme elles expient les faiblesses du jeu ! Peut-être qu’une actrice plus jeune eût rendu supportable ce rôle de mère à qui l’abdication amoureuse coûte tant de cris et de larmes.

J. S.
L’ARMÉE DANS LA VILLE, par Jules Romains (Odéon).

A la suite de la représentation de l’Armée dans la Ville, M. Jules Romains a publié dans les journaux un Appel à la Jeunesse : « Il est temps, dit-il, qu’un art à la fois classique et national, traditionnel et novateur, austère et ardent, précipite dans l’oubli les grossiers spectacles que des hommes de peu de foi confectionnent avec les défroques voyantes du romantisme. »

Classique qui s’oppose ici à national s’applique évidemment aux chefs-d’œuvre scéniques des Grecs. Mais que vient faire ce mot ? La langue et la versification de la pièce qui a motivé l’Appel montrent assez que l’esprit de Jules Romains n’est pas éloigné de celui qui animait les Pères d’Afrique lorsque en haine de l’Hellénisme, ils voulaient trouver dans la figure du Christ le type de la laideur.

National ? La pièce se passerait-elle en France ? S’agirait-il de vers français ? Qui se serait douté de tout cela ! Et pour ma part, si je n’avais été renseigné, j’aurais pensé assister à une pièce traduite du russe, à quelque épisode mal venu de la guerre russo-japonaise.

Traditionnel ! Jules Romains ferait bien d’indiquer ce qu’il entend par tradition. A laquelle se rattache-t-il ? Se croit-il traditionnel parce qu’on peut dire que le maître de ses images est Claudel et que sa dramaturgie est celle de Bouhélier, inconsistante, d’un réalisme incertain, d’une époque qui est peut-être la contemporaine. Mais suivre Claudel et Bouhélier ce n’est pas assez pour se réclamer de la Tradition, bien que cela suffise pour enlever à Jules Romains ce titre de novateur qu’il ambitionne. Austère et ardent ! Ces qualificatifs conviennent à l’ouvrage. L’ardeur et l’austérité forment l’intérêt principal des œuvres de Romains. Ces qualités me serviraient, le cas échéant, à formuler son éloge et garantissent son avenir. Mais, fallait-il dénoncer le Romantisme lorsque les seuls morceaux lyriques de l’Armée dans la ville sont tout justement plaqués, comme les tirades romantiques, et pourraient sans inconvénient être détachés de la pièce.

Le drame de Jules Romains n’est appuyé sur aucune vérité. Vainqueurs et vaincus, les personnages portent des noms français, les noms les plus courants. Le langage et les mœurs paraissent contemporains. Le merveilleux n’intervient pas. Aucune apparence légendaire. Rien par conséquent ne forçait Jules Romains à ne point situer sa pièce, à nous donner cette gêne d’un sujet historique hors de l’histoire. Et, en exceptant bien entendu la comédie et le drame bourgeois, il n’y a pas d’exemple d’un théâtre qui, destiné à la scène, se soit passé hors de l’histoire véritable ou mythique. Sans elle, les personnages perdent toute autorité, leurs paroles et leurs actes sont sans conséquence et le sujet n’ayant aucune portée, est entièrement dénué d’intérêt. Je crois qu’il faut voir là avant tout un manque de travail. Le fait de dater la situation eût entraîné d’autres efforts que l’on n’aurait plus osé éviter. Or, tout paraît bâclé, fabriqué à la hâte, plus vite sans doute et avec moins de soins que les pièces contre lesquelles on doit combattre.

On a parlé d’austérité. Il n’est pas impossible qu’elle soit cause de l’inexpérience, de la méconnaissance de la vie et du cœur humain qui éclate chaque fois que le dialogue se poursuit entre individus et non plus entre groupes. Une psychologie sommaire se dégage de ceux-ci et ne suffit pas à animer ceux-là. Peut-être, faut-il y voir une trahison de la sociologie ? Quoi qu’il en soit, après les morceaux lyriques du premier acte, après une partie du second où paraissent la ferveur et les dons élevés que possède l’auteur de La Vie unanime, les personnages sans destinée de l’Armée dans la Ville perdent toute humanité. Ce sont des abstractions et non des hommes, et le dramaturge accumule en vain les invraisemblances psychologiques. Il ne nous donne plus le change. La vie s’est retirée. Il reste un dialogue glacé et trop souvent ridicule. On eût pensé aussi qu’un théâtre ardent et nouveau aurait évité les ficelles chères à un Sardou. Nous les apercevons toutes et que d’accessoires ! Horloge qui sonne minuit, armes à feu, etc.

Jules Romains a banni la rime. Il emploie le vers blanc de huit syllabes auquel s’ajoutent « à titre auxiliaire des laisses d’autres rythmes, à six, sept, et même douze syllabes. »

Ne croirait-on pas lire quelque définition moliéresque de la prose, et ainsi que M. Jourdain, Jules Romains ne ferait-il pas de la prose sans le savoir ?

Mais, dira-t-on, les personnages de la pièce dépassent ceux des pièces ordinaires, ce sont des groupes…

Toutes les tragédies depuis qu’il existe un théâtre en sont là. Reprenez les exemplaires grecs, le théâtre français, Shakespeare, les pièces d’Ibsen, les mélodrames même. Il serait peut-être impossible de faire un théâtre qui ne fût pas cela et son mérite consistera toujours à concilier la grandeur sociale des héros avec leur humanité.

Pièce hybride, l’Armée dans la Ville met en oeuvre un sujet de tragédie avec les moyens et la psychologie grossière des mélodrames historiques. Il y a de la vigueur, mais point d’art et trop de ces singularités que l’on veut croire voulues. Elles pourraient bien être la mise en pratique des conseils que donne l’auteur dans son Manuel de déification : « Arrachez parfois les groupes à leur torpeur. Faites-leur violence. Choisissez une rue molle. Parlez tout haut ; ouvrez votre parapluie par un beau temps. » Tous les moyens d’étonner ses contemporains paraissent bons à Jules Romains qui nous prend pour des sauvages par trop naïfs.

S’il y a un esprit nouveau, qu’il se traduise autrement que par ces imitations du romantisme et du naturalisme par quoi se manifestent les incertitudes actuelles des imaginations.

Mais, qu’est donc devenue, dans tout cela, l’eurythmie, cette qualité majeure, qui des Grecs avait passé aux Français ?

NOTES 613

��Vire le Roi, Y " hypothèse " en trois actes dont M. Han Ryner a fait une lecture à l'Odéon, prend pour thème la res- tauration de la royauté en France. C'est une œuvre généreuse, à la fois naïve et ingénieuse, et souvent forte.

��LA MAISON PAUVRE, par André La/on (Bibliothèque du Temps Présent).

Voici les brocs, le seau, la cruche, le panier. Modestes serviteurs qu'un soin jaloux efface. Et que leur rôle trop intime fait cactier...

" II n'y a que trois ou quatre événements dans la vie de chacun de nous qui vaillent la peine d'être contés, dit Taine en parlant de l'art familier et moralisant de Wordsworth. Autrement je finirai par expliquer en vers qu'hier mon chien s'est cassé la patte et que ce matin ma femme a mis ses bas à l'envers. " La boutade est grossière mais l'impatience qu'elle exprime n'est pas toujours bien loin de nous lorsque nous entendons toute une école de jeimes poètes, borner obstiné- ment son chant à l'éloge des plus chétives joies, des plus humbles événements, de la médiocrité la plus courbée. Le désir de consacrer par la poésie les modestes occupations auxquelles sont condamnés presque tous les hommes et d'en rendre l'acceptation plus souriante, se mêle à une aspiration chrétienne d'humilité. Mais trop souvent nous nous défendons mal d'un malaise devant un si parfait consentement à une vie rapetissée ; et une poésie où devrait rayonner l'enthou- siasme de Saint François nous paraît s'arrêter à Saint Antoine de Padoue.

Une grande délicatesse d'âme et un art qui pour être simple ne se dépouille pas de langueur et de nuance arrête à temps M. André Lafon sur cette pente grise. L'onction est chez lui sans fadeur. Mais l'action de grâce n'inspira jamais le poète

�� � 6 14 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

comme purent le faire ses doutes et ses angoisses. C'est quand il est le moins près de Dieu que M. André Lafon trouve les accents les plus forts et les plus beaux. Il y a dans la Maison pauvre des poèmes d'une grande émotion et qui atteignent une vraie hauteur poétique, je dirais même une vraie grandeur, témoin celui où se réveille "l'ancien et terrible délire."

Le vieux désir est revenu, brûlant les routes, Comme un maître farouche et qu'on pensait lointain, Et voici sur la porte close ses deux poings, Et, mourante d'effroi, la servante aux écoutes.

Qu'il entre, et s' étonnant d'avoir trop attendu. Emplisse de sa voix puissante la demeure, Et reprenne sa place au foyer où s' apeuré Le chien maigre à ses pieds bassement étendu.

Les serviteurs muets sous le joug détestable. Sans se voir, rudement et de nouveau ployés, Furtijs, apprêteront le vin noir et la table...

��Eloignez-vous, Seigneur, d'une âme misérable Qui ne répondrait pas ce soir si vous frappiez

��J. S.

��LE MASQUE DE FER, par Sébastien-Charles Leconte (Mercure de France).

M. Sébastien-Charles Leconte a de l'intelligence, de la culture, de l'éloquence ; il est accessible à l'émotion que dégagent un problème social ou une idée philosophique et il dispose, pour l'exprimer, d'un assez somptueux vocabulaire. Avec de beaux sujets, avec du souffle et une imagination vigoureuse, M. Sébastien-Charles Leconte n'atteint cependant pas à cette personnalité de l'expression qui fait qu'un poète rencontre d'abord de la résistance, puis qu'il devient indis-

�� � NOTES "'5

pensable à son époque. Avec moins d'innovations et peut-être, à tout prendre, avec de moindres ressources, Moréas a fait œuvre véritablement nouvelle : c'est qu'il avait cette tonalité d'âme et ce timbre de voix où se reconnaît le poète supérieur. Qu'est-ce à dire ? M. Sébastien-Charles Leconte ne plagie pas. Il se promène sur les belles routes qu'ouvrit la puissance de Hugo. Tout le monde est-il forcé de défricher et n'y a-t-il place que pour les explorateurs ? S'il nous fait entendre quelquefois les accents d'un pessimisme qui n'est pas inédit, sa pensée lui appartient bien et ses images sont bien siennes. Il voit très perspicacement qu'il est moins doué pour un pur lyrisme personnel que pour une poésie plus objective, mieux étayée. Ses meilleurs poèmes savent retrouver cette éloquence tyrtéenne, cette fougue guerrière des Châtiments dont on croirait parfois que nous soyons honteux, comme d'une exubérance un peu grossière et indigne de notre afïinement. Il semblait que le grand effort de la France pour se relever de ses défaites de 1870 aurait dû s'exprimer en une poésie du genre de celle-ci. Pourquoi n'en fut-il rien ? En glorifiant le guerrier, craignait-on de rendre hommage au vainqueur ? N'osait-on chanter la guerre alors qu'on venait d'en subir la dévastation, et la force quand on prenait l'Europe à témoin d'une violation du droit ? Ou bien serait-ce que nécessairement le mouvement littéraire d'un peuple est en opposition avec les tendances poHtiques de la majorité régnante ? que les époques occupées de leur accroissemement matériel produisent une littérature raffinée et hermétique, tandis que les époques appauvries appellent une littérature plus hardie et plus bel- liqueuse ?

Déjà les sous-titres du livre en marquent bien l'inspiration farouche : Tracé avec du sang, Grevé avec le poignard, Ecrit aux murs du cachot.

Pavais achevé Vhomme à grands coups de talon... Sa cervelle écrasée imprégnait mes chaussures ; Sa bouche, un blanc filet de bave aux commissures, Et ses traits détendus étaient couleur de plomb.

�� � 6l6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Parfois cette férocité n'est qu'un jeu de l'imagination à la façon de Salammbô. Je préfère les poèmes dont la violence nous requiert plus directement, comme cette Chanson gauloise pour les temps d'invasion avec son refrain qui sonne comme un choc de métal :

��L'étoile Mars au ciel brille comme une garde D'épée.

Ou encore cette Chanson pour les temps de révolution où tour a tour les Césars, les pontifes, les sages renoncent à arrêter la montante marée :

Et les petits enfants qui jouaient sur la grève, Voient moutonner le flot sous ses blanches toisons, Et la mer, comme un peuple en courroux, qui se lève Innombrable et qui vient de tous les horizons... Et leur troupe contente encore qu'effarée, S'assemble, fier conseil de graves potentats, Et dit : " Nous barrerons la route à la marée : Mettons du sable en petits tas. "

J.S.

��NOTES D'UN VOYAGE EN GRECE, par Charles Dé- mange.

Des soins pieux ont réuni pour quelques amis, les pages laissées par Charles Démange. Ces notes, prises au crayon, au cours d'un voyage en Grèce, durant les mois d'Avril et de Mai 1907, griffonnées sur des tables d'auberge en Messénie ou le long des routes raboteuses de l'ArgoHde, Démange les avait écrites pour lui-même. Nul apprêt, nul souci du " bien écrit, " de l'achevé, mais une coquetterie, que ce jeune homme ardent et qui hélas ! ne dépassa pas l'âge du dandysme, garda tou- jours envers lui-même. Rien ne pouvait mieux montrer ce -qu'il y avait de force fraîche, de ressources profondes, d'ar-

�� � NOTES 617

deur à aimer et à comprendre, chez ce poète qui voulut vivre la poésie et s'en grisa jusqu'à la mort.

Un voyage en Grèce, pour un écrivain, c'est une pierre de touche.

Aux opinions sur le " miracle grec " se reconnaît la qualité d'une âme et d'une intelligence. Comme les vieux peintres qui tous, faisaient au moins une fois en leur \ie, une Annonciation ou une Adoration des Mages, et, dans l'imagination ou la ferveur qu'ils y mettaient, montraient ce qu'ils pouvaient ajouter au trésor de lart chrétien, les jeunes écrivains d'au- jourd'hui devraient s'exercer pour eux-mêmes dans les Ueux communs éternels. Un voyage en Grèce, n'est-ce pas, pour un Européen du XX' siècle, le plus précieux des lieux communs ? Mais mille fantômes y assaillent le promeneur que les lettres ont bien nourri, et l'obligent à les suivre à la trace. Pour leur échapper. Barrés songeait à sa Lorraine et, cultivant ses diffé- rences, se refusait à la disciphne hellénique. Il faut être Barrés pour ennobUr cette attitude. Son jeune parent, lui, tout impré- gné de sa pensée et de ses méthodes pourtant, s'abandonne complaisamment à la beauté grecque. Nulle trace assurément, chez lui, de ce verbalisme parnassien dont le rythme convenu a substitué à la Grèce classique, un peu nue sous la poussière des collèges, une Grèce orientale bariolée par d'autres pédants; mais l'enthousiasme d'une jeune intelligence nourrie d'histoire, de légendes et de philosophie. Il n'en faut pas davantage, pourvu qu'on sache être sincère, et sous la coquetterie de Démange, il y avait une admirable sincérité. En Grèce, comme dans tous les lieux fameux que notre imagination décore, on ne trouve quelque chose qu'à condition de l'y chercher- Démange, tout en ne repoussant aucune ombre romantique, y cherche une discipline moderne. " Exactement mon livre, dit-il, c'est comment on peut penser en Grèce, et après la Grèce. " Voilà une précieuse indication. L'ouvrage projeté par Démange, c'était donc la mise au point du lieu commun grec, à l'usage des jeunes Français de 1910. A la vérité, au travers de ces raccourcis violents, de ces indications trop sommaires de ces thèmes qu'il se proposait à lui-même, il est assez

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difficile de reconstituer ce qu'eût été exactement cette mise au point. Mais que d'éclairs pourtant dans ces pages un peu brumeuses, que de phrases lourdes d'émotion ou de pensées à demi formulées, mais qui donnent à ceux qui ont connu l'au- teur un regret cuisant du livre qu'il aurait écrit !

C'est apparemment ce que voulaient les amis de Charles- Démange qui ont entrepris la publication de ces posthumes. Ils ont pleinement réussi dans leur entreprise, car un tel regret, c'est le plus noble ornement qu'on puisse apporter au mausolée d'un jeune écrivain.

L. D. W.

��IL EST RESSUSCITE ! par Charles Morice. (Messein).

Ce n'est point par un beau matin de Pâques que nous le revoyons les pieds comme réunis encore par les clous, les bras comme écartés encore sur la croix, s'élever vers le ciel : c'est dans un cabaret des Halles que nous le trouvons, assis, solitaire, devant un verre de vin rouge. Je ne parlerai point de l'affabu- lation de ce livre, à quoi je puis soupçonner que Ch. Morice n'accorde pas une importance exceptionnelle. Que la réclame disparaisse des journaux, que les prêtres se taisent sur lui, qu'il y ait une crise de la Bourse, et que le préfet de pohce l'invite à quitter Paris, ce ne sont point les incidents significatifs de cette divine aventure. Mais que Ch. Morice nous présente le Christ comme un Dieu en qui — différent suivant chacun de nous, et qui ressemble à chacun de nous comme un frère, — s'extériorisent, se concentrent nos rêves les meilleurs et nos souffrances les plus cachées, voilà qui nous intéresse bien plus. Nous avons tous fait le tour des Ecritures comme d'un Paradis Terrestre où notre enfance ne connut qu'enchante- ments. Venu le temps de raisonner, nous avons voulu repren- dre notre promenade sous forme d'exercice, de marche. Et bien des pièces du merveilleux décor, nous avons été surpris de les voir s'effondrer, s'effacer d'elles-mêmes. Dieu ne fut plus celui qui parlait à Moïse, parmi du tonnerre et des éclairs,.

�� � NOTES 619

sur le sommet du Sinaï, mais une divinité farouche, brutale parfois, comme tels autres vieux dieux. Marie n'eut plus, fleurissant sa fenêtre, les beaux lys tout blancs. Mais le héros de Ch. Morice est bien près de ceux d'entre nous qui, de la négation, du doute, et du sourire philosophique, en sont arrivés, par des chemins souvent obscurs, à tenter la réalisa- tion de ce qu'il y a de meilleur en chacun d'eux, à tâcher de devenir, non pas des surhommes, mais des hommes-dieux, puisque nous voici à la troisième, à la dernière phase de l'his- toire de Dieu, puisque Dieu maintenant veut vivxe en nous, veut disparaître pour confondre sa vie avec la nôtre. Je sais gré à Ch. Morice de n'avoir point fait de Narda, qui converse familièrement avec le Christ dont la présence intérieure le bouleverse, l'exalte et l'abat tour à tour, un de ces héros pour qui le monde réel n'existe pas, et qui, sans souci des nécessités quotidiennes, jettent sur la nudité de la vie le manteau d'un lyrisme éblouissant. C'est notre lâcheté, c'est notre soumission perpétuelle, et humainement inévitable, qui nous empêchent de devenir des hommes-dieux. La loi du Christ nous paraît dure, cruelle. Nous hésitons devant le renoncement, nous reculons devant le sacrifice de nous-mêmes. Nous ne voulons pas nous émonder d'inutiles, de mauvaises branches pour grandir plus vigoureux, plus sains. Avoir de la pitié nous semble pitoyable, de l'amour, ridicule et vain. Nous nous bousculons misérablement, au lieu de nous tendre les bras. Nous ne voulons ni de la vxaie pauvreté, ni de la douceur ni de la pureté, ni de la miséricorde. Ecoutons pourtant :

— Cherchez d'abord mon Royaume : c'est le vôtre. Vous vous connaîtrez en venant à moi, dans le dédain de tout ce qui n'est pas T intérêt suprême, dans le culte de votre seule perfection. Car je tiens pour nul tout T univers, s'il s'interpose entre vous et moi ; il n'y a que moi, qui suis votre perfection, et vous, qui êtes destinés à votre perfection. Tout ce qui vous distrait de moi vous détourne de vous... J'exige de vous les fleurs d'héroïsme et de génie dont fai déposé en vous, amoureusement, la semence.

Tout ce Sermon sur le Mont-Martre est gros de pensées lyriques. Nous l' écouterons... Et rentrerons-nous chez nous,

9

�� � 620 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

comme Narda, pour allumer notre lampe, et remuer sur notre table des notes manuscrites, des coupures de journaux ? Peut- être, puisque Narda est si près de nous. Dirons-nous aussi :

— Revenons aux choses sérieuses, pratiques, aux besognes nécessaires, dont chacun voit l'utilité immédiate. Je m'en suis laissé trop longtemps distraire, et demain il faudra vivre... " Cherchez d'abord le Royaume de Dieu ! " Ah ! Ah !

C'est possible. Et nous pousserons peut-être un soupir de soulagement quand le Christ aura été chassé du monde, déraciné de notre âme. Livre d'encouragement, d'invitation à monter plus haut, ou de morne désespoir ? Pour moi, je veux considérer comme l'expression totale de la pensée de Ch, Morice les dernières lignes de l' avant-dernier chapitre. Narda qui soufiEre de sa déchéance, de l'affaissement de tous, se voit, lui-même, dédoublé, rajeuni, courir vers sa lampe, non plus pour remuer des coupures de journaux, mais, ivre des paroles entendues sur le mont, pour fixer la vérité et la transmettre aux âges en d'inoubliables poèmes.

— Il y aura donc encore, il y aura donc toujours, dit Narda, des poètes et des apôtres pour V entendre. Il n'est pas venu en vain, puisque celui-là l' écoutait. Il y aura toujours, et celui-là est l'un d'eux, des poètes pour se tendre les mains à travers le néant des siècles, et leurs mains ne cesseront jamais de se joindre en un geste de prière vers lui, afin qu'il pardonne aux siècles indignes.

H. B.

��NOUVELLES ÉTUDES ANGLAISES, par André Che- vrillon. (Hachette.)

Ce livre contient, résumée et illustrée d'exemples, toute l'histoire intellectuelle et morale des dernières années en Angleterre. M. André Chevrillon a choisi quelques événements, quelques vies d'écrivains et quelques oeuvres, et il en a extrait la signification et l'essence.

Ces six chapitres, écrits entre 1902 et 1910, présentent une

�� � NOTES

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��remarquable unité de conception : l'auteur a suivi de près la vie du pays qu'il étudiait, et ses idées n'ont pas varié ; au con- traire, la plupart ont été confirmées. Toutes ces études sont pénétrantes et pleines de traits neufs et justes. Les descrip- tions des lieux et la peinture des caractères sont excellentes. Toutefois, il me semble que M. André Che\Tillon commet une grave erreur lorsqu'il prend l'impérialisme pour ce que ses partisans et Kipling le donnent. L'impérialisme a été une mode passagère, imposée au peuple anglais par des politiciens. La mode n'a pas duré, et l'idée n'est jamais entrée dans les cer- veaux anglais. On fête bien encore l'Empire Day dans les écoles : les longs troupeaux d'enfants paradent tristement dans les rues pavoisées ; les maîtres disent : " Il est bon que les enfants sachent ce qu'est l'Empire." Eux-mêmes ne savent pas ce qu'est l'Empire. On ne va pas contre les faits de la géographie. Les " nations " sont séparées par des milliers de lieues d'Océan, et l'Océan n'est Anglais que dans les discours des candidats.

Nous avons déjà renoncé à beaucoup de nos préjugés sur nos voisins. Quand donc s' apercevra- t-on enfin, sur le conti- nent, que l'Angleterre est un petit royaume isolé, possesseur de vastes colonies, comme la Hollande, et qui, comme la Hol- lande, a donné naissance à quelques nations nouvelles, aux antipodes ? un vieux petit royaume illustré par de grands hommes d'Etat et un nombre considérable de grands artistes, et habité par un peuple paresseux, facile à gouverner et peu éclairé ? Ce peuple qui, avec son mysticisme et son enthou- siasme, ne manque pas de bon sens, sait fort bien cela, depuis toujours.

V. L.

��L'AME DES ANGLAIS, par Foemina, (Grasset).

Ce livre est charmant et tient la moitié de son charme d'avoir été écrit par une femme. Cette dame française, à force de patience, d'attention et de grâces, à beaucoup avancé vers une conclusion dans le sens de l'Entente cordiale, des questions

�� � 622 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

internationales d'un intérêt passionnant : le plaisir religieux, le goût des jeux de plein air, la littérature prétendue chaste, et la cuisine. Ces questions-là sont en effet très importantes: c'est en cherchant à les élucider qu'on arrive à démêler l'essentiel du caractère d'un peuple : de la comparaison la vérité jaillit. On pourrait reprocher à Fœmina d'avoir souvent tiré ses conclusions de trop loin et de les avoir trop poussées. Plus on connaît de gens de différents pays, et plus leurs ressemblances, non leurs différences, nous apparaissent.

V. L.

��De M. Théo Varlet, un cahier de Poèmes, que nous devons tenir pour ses meilleurs, pour ses plus sincères et personnels, puisque "Choisis." On y voit comme M. Théo Varlet s'appli- que à une imitation serrée, Uttérale pourrait-on dire, de Jules Laforgue. Mais peut-être M. Théo Varlet ne poursuit-il que d'en faire la parodie ?

Or, moi, bon renégat des soirs méihaphysiques, Regonflant ma chère âme et mes poumons fervents Du matin générique.,.

Et:

Assez, claustral hiver, De tes vices idéalistes ; Assez des métaphysiques soleils de minuit...

Parfois il arrive à M. Théo Varlet de prendre au sérieux son lyrisme. D'où un poncif de Verhaeren :

]e monte, déployant mon cœur tentaculaire, Tous nerfs battants, à l'assaut fou de la lumière.

��Heureusement il existe encore des poètes gais. Le Laminoir

�� � NOTES 623

de M. Gustave Dupin raconte l'Odyssée d'un poète pauvre à Paris. Ou\Tons au hasard :

Ah, grands dieux qu'il en est des vendeurs patentés A V affût des auteurs inexpérimentés : Arachnides guettant au centre de leurs toiles ,

Le papillon poète et rêveur aux étoiles l Notre provincial par douzaines en vit, Dont je veux épargner au lecteur le récit. Etc.

• « 

REPRISE DE PELLÉAS ET MÉLISANDE (Opéra- Ck)mique).

L'Opéra-Comique a repris récemment Pelléas et Mélisande. Et l'oeuvre a montré une fois de plus sa vertu en triomphant de ses interprètes. Elle est si juste (au sens où l'on dit qu'une robe est juste) qu'elle a contraint la nouvelle Mélisande à une sobriété que l'on n'espérait pas. EUe est si forte que la mollesse de Golaud ne suffit pas à embarrasser son élan.

Cependant on se prend à regretter les belles auditions de 1902 et 1904, à regretter surtout, en écoutant la lourde direction de M. Ruhlman, le déUcieux orchestre que savait émouvoir M. Messager. Il faut — déjà — se permettre la joie de quelques souvenirs.

On ne sait peut-être pas assez ce que fut Pelléas pour la jeunesse qui l'accueillit à sa naissance, pour ceux qui avaient de seize à vingt ans quand il parut. Un monde merveilleux, un très cher paradis où nous nous échappions de tous nos ennuis. Toute la semaine, au lycée, nous l'attendions, nous parUons de lui. Avec quel amour et quel respect ! Il était le bienfait de nos emprisonnements. Et le Dimanche venu, (car nous ne pouvions l'entendre qu'aux matinées) de nouveau cette musique, de nouveau ce pays sonore où s'enfoncer, les trois dimensions mystérieuses de ce royaume ravissant. C'est sans métaphore que je le dis : Pelléas était pour nous une

�� � 624 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

certaine forêt et une certaine région et une terrasse au bord d'une certaine mer. Nous nous y évadions, connaissant la porte secrète, et le monde ne nous était plus rien. Comprendra- t-on longtemps encore le pouvoir de charme que l'œuvre recèle ? Je ne voudrais pas être de ceux qui bientôt l'en- tendront avec seulement de l'admiration.

Cependant il faut déjà raisonner notre amour ; le triste moment est venu de l'intelligence. Voici comment il me semble pouvoir définir la beauté de Pelléas : la musique jusque là était linéaire ; elle se déroulait ; elle avait besoin de temps pour exprimer ; il fallait attendre les mesures suivantes avant d'apercevoir le sens de ce que l'on entendait. — Dans Pelléas la musique est tout entière en chaque moment ; car elle s'est subtilement tassée, toutes ses parties se sont rapprochées, sont venues doucement les unes contre les autres.

Ainsi d'abord s'explique l'extraordinaire suavité de l'har- monie. Aucune direction extérieure aux accords ; rien qui les conduise, qui les entraîne ; ils ne poursuivent aucune solution, sinon celle qui de l'un va faire l'autre ; ils ne sont pas pris dans un mouvement ; mais ils se touchent exquisement ; ils des- cendent ensemble comme le plaisir ; les lignes qui pour les unir les sépareraient se brisent sous le grêle poids de leur délice singulier et voici qu'ils s'abîment, fragiles, jusqu'à se rejoindre. — C'est pourquoi, s'ils s'enchaînent, ce n'est pas qu'ils se produisent, mais qu'ils s'évoquent ; ils s'enchantent les uns les autres avec une proche délicatesse, comme l'amour fait naître le ravissement. De là ce développement par la faiblesse ou plutôt par l'affaiblissement. Cette musique à chaque instant va finir ; les harmonies sont une chute insensible et intermi- nable ; chacune s'élève en diminution sur la précédente, c'est- à-dire en plus grande extase et plus dénouée encore par la volupté. — De là aussi cette perpétuité de la douceur : il n'y a plus que des parfums ; plus même les fleurs dont ils sont nés. L'harmonie de Pelléas se respire ; elle se répand et l'on ne cherche plus à voir devant soi ; on la suit, sans désir, à sa suavité.

Mais il y a bien autre chose que de la suavité dans Pelléas.

�� � NOTES 625

Appliquées à la mélodie, cette simplification, ce tassement ont donné une déclamation lyrique d'une humanité admirable. — Le chant, chez Wagner, n'est jamais expressif par lui-même, mais seulement à force d'allusions ; il lui faut le renfort des thèmes dont sans cesse il est souligné. C'est qu'il n'est qu'une ligne continue et d'un tracé presque arbitraire ; ou du moins il est un certain mouvement général dont les péripéties n'ont d'autre raison que le développement de l'orchestre. — Dans Pelléas cette ligne perpétuelle s'est démembrée. Chaque phrase est descendue à n'être qu'elle-même ; elle s'est doucement détachée de la continuité abstraite où elle était prise ; elle s'est affaissée avec légèreté ; elle s'est résignée à soi. Elle ne vient plus à cause de ce qui la précède, mais seulement à cause d'elle-même. — Par cette soumission elle se rapproche de sa source véritable, le sentiment ; elle n'est plus au dessus de lui comme un arc qui ne le touche jamais en aucun point, mais elle naît de lui comme germe une eau à même la terre ; et elle prend avec timidité sa forme. C'est pourquoi elle devient si directement poignante. Il n'y a plus que des paroles et dont la liaison ne se fait que par les mouvements de l'âme. Comme en chaque accord se condensait le parfum de toute une chaîne d'harmonies, de même en chaque phrase l'expression de tout un passage mélodique. A chaque instant le mot le plus juste, le plus naïf, ce qu'il fallait dire et que voici maintenant irré- parable. Sans cesse une délivrance naturelle ; le cœur qui trouve ; un sentiment qui cède à la tentation de la musique et se révèle simplement parce qu'il est là, parce que le person- nage réprouve. Aussi, malgré l'absence de toute direction abstraite, jamais on n'est embarrassé pour suivre cette mélo- die ; on la suit comme on sent, sans davantage s'interroger.

Il faudra bientôt que la musique, comme les autres arts, cesse de vouloir n'exprimer que l'essentiel et rétablisse toutes les formes qu'elle a supprimées. Mais Pelléas est d'un certain idéal la réalisation trop parfaite pour craindre la réaction de l'avenir. Ne serait-il pas le \Tai chef-d'oeuvre du symbolisme ?

J. R.

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��LE GUIGNOL LYONNAIS (Théâtre de Monsieur).

Après l'extraordinaire révélation que fut le jeu de l'acteur italien Zacconi, inoubliable dans les Revenants, comme d'ail- leurs dans tous les rôles qu'il a joués à Paris, la meilleure surprise de cet hiver théâtral, fut, soit dit sans irrévérence, le Guignol lyonnais. Le public ne semble pas avoir compris l'intérêt de ces représentations. Il rougissait de s'amuser à ce spectacle enfantin plus qu'il n'aurait rougi d'être surpris à un amusement inavouable. Prévention sotte à double titre car ces plaisanteries de Guignol ont été destinées à faire rire des auditoires populaires avant de s'adresser aux enfants ; et un humour qui, sans se défraîchir, sait égayer des générations d'enfants doit forcément contenir des éléments de comique éternel. Je ne parle même pas des cocasseries de l'accent lyonnais, bien que de nombreuses pièces n'aient dû leur succès qu'à l'exploitation de ce genre de drôlerie et que l'accent anglais par exemple ne puisse pas avoir pour nous le profond comique d'un accent provincial. Mais le personnage même de Guignol apporte avec lui un amusement inépuisable. Il n'est tout entier dans aucune des pièces qu'on nous représente mais à travers quatre ou cinq aventures on commence à le décou- vrir ; car c'est un personnage très cohérent, bon enfant et rusé, égoïste et dévoué, dupeur et dupé. Aucun type de valet de l'ancienne comédie ne vaut celui-là. Une seule chose lui a manqué, l'expression littéraire. J. S.

��EXPOSITION THEO VAN RYSSELBERGHE (Galerie Druet).

Santé, clarté et joie, comme vous vous dégagez, avec calme et sûreté, des quatre panneaux qu'aligne le peintre Théo van Rysselberghe à la cimaise de la salle Druet !

La recherche en paraît absente, tellement elle s'y cache. Aucune trace d'effort. Nos yeux se reposent à regarder les

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lignes se diviser et s'équilibrer en des jeux variés, les plans s'établir de manière ferme et les masses se correspondre sans que le moindre heurt ne vienne contrarier en notre esprit cette sorte de bien être que nous éprouvons devant un témoignage sincère de beauté.

Que ce ne vous soit pas une surprise de voir d'une part les décors de parcs et de jardins s'allumer des tons forts et reten- tissants de l'automne, tandis que d'autre part les sites marins semblent comme dépourvus de toute couleur robuste et fastueuse. Une décoration doit se juger dans la salle même qui l'abritera, et, certes, les éclairages divers que recevront les panneaux mis à leur place justifieront, pour chacun d'eux, cette atténuation ou ce renforcement de puissance sonore.

Je doute si, dans l'intention du peintre, ces toiles larges et belles assument la prétention un peu hautaine d'être des fresques. Elles ne sont que des représentations de vie lumi- neuse et calmée dont l'évocation est bienfaisante. Elles pro- posent le délassement et la quiétude à celui qui vient devant elles se détendre de l' effort quotidien et rejeter la fièvre et le souci. ^

Autour de son œuvre nudtresse, M. "Théo van Rysselberghe expose maint portrait. C'est comme notateur et comme obser- vateur de la figure humaine, de l'attitude des corps et de la signification des gestes, qu'il se fit connaître et apprécier surtout.

Voici le portrait de Mme Rops. Harmonie fauve, bleue et violette. Oh, l'inédite et profonde sonorité ! Avec un scrupule entier, les traits sont non pas simplement traduits, mais con- signés. Comme les yeux semblent embusqués sous les sourcils ! comme la bouche est réelle ! Comtne la vie intérieure, à force de ressemblance externe, se reflète dans l'allure et le visage ! Attitude serrée et comme prisonnière, tandis que dans le portrait de Mme Maus tout est vivant, charnu et plein ; tout est épanoui. Et la coloration forte, sonore et claire accentue l'impression de liesse que l'on éprouve. La variété la plus heureuse règne dans l'expression peinte de ces nombreuses efi&gies de femmes. Voici le i>ortrait austère de Mme Coustu-

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rier. Corps émacié et nerveux, regard d'intelligence aiguë ; voici le portrait de M"* Zimmern dont l'image au pastel, exposée un peu à l'écart, est d'une vie si directe qu'elle fait songer à La Tour ; voici les portraits de M"' van Rysselberghe et de M"" Druet et d'autres encore qui tous renseignent sur les dons fonciers et rares que possède le très remarquable scrutateur de visages humains qu'est Théo van Rysselberghe. Les deux salles du fond sont tapissées de paysages (vues de villes; ports; galeries; promenades) où l'on surprend l'attention alerte que les yeux d'un peintre prêtent à tout ce qu'ils voient. Des morceaux d'Italie nous sont ainsi rapportés en une boîte à couleurs. Et voici, chose plus étrange, toute une documen- tation colorée sur l'aquarium de Naples. Flores et poissons livrent les secrets de leur vie poreuse ou visqueuse au fond de l'eau, et l'on éprouve comme l'impression d'un carnaval fan- tasque et monstrueux à voir apparaître à fleur de toile, les têtes aux traits invariablement immobiles des dorades énormes.

Emile Verhaeren.

��EXPOSITION DE L'ACADEMIE RANSON.

L'académie Ranson nous convie à une exposition d'œuvres de ses élèves. C'est une spectacle émouvant que ces essais où les tempéraments sont mal dégagés encore des influences qu'ils ont subies et des directions qu'ils ont acceptées, mais où l'on sent de si fraîches ambitions et un travail si franc du collier. Ce sont moins des travaux d'ateliers que de libres œuvres d'élèves : portraits, paysages, natures mortes, etc. De délicates petites scènes de plein air de M"" Roche, de beaux dessins d'académies de M"* Lampe von Gaita et de M. S. Ulmann, deux bustes de M* Zimmern qui ont de la puissance. Chez presque tous un sens décoratif très particulier.

Il est très intéressant de constater quelle ferme direction peuvent donner, à leurs élèves, des peintres comme Maurice Denis, Bonnard, Vuillard, Sérusier, dont plusieurs sembleraient ne devoir leur apporter qu'une grisante exaltation de la per- sonnalité. J. S.

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LECTURES

Emile Verhaeren consacre à la Mandre un nouveau recueil de poèmes, Les Plaines (Deman). Nos lecteurs connaissent trop bien l'œuvre d'Emile Verhaeren et l'admiration que nous lui portons, pour qu'il n'y ait pas impertinence à vouloir présenter cette œuvre en un vain commentaire. Nous pensons mieux faire en transcrivant ici des fragments d'un des plus beaux poèmes :

APREMENT

Le jour^ Ih se croisaient dans leur étable et dans leur cour.

Leurs durs regards obstinément fixés à terre ; Et tous les deux, ils s^acharnaient à soigner mieuXy

Elle^ ses porcs, et lui, ses bœufs, Depuis qu'ils se boudaient, rognes et solitaires.

Ils s'épiaient du coin de Vœil, dans leur enclos.

Avec V espoir secret de se surprendre en faute. Mais elle était toujours de corps ferme et dispos Et lui travaillait dur et tenait la main haute Sur la grange et le champ.

Ils se mouvaient pareils à deux blocs de silence,

Faits de sourde rancune et d'âpre violence : Aux trois repas^ ils attablaient, farouchement. Face à face, leur double entêtement, Ils gloutonnaient, à bouche pleine, Leur pain compact Réglant leurs coups de dents sur le tic-tac exact De l'horloge de chêne.

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La nuit^ Dos à dos, ils s^ étendaient dans leur vieux lit Chacun guettant V aurore Pour être seul à travailler Dans le fournil ou le grenier^

Ainsi Leur bien grandit^ Grâce à leur acre et morne souci D^être toujours sans défaillance et sans merci^ Et de vivre, durant des mois et des années^ A mâchoire fermée.

��TRADUCTIONS

EMILE VERHAEREN. AUSGEWAHLTE GEDICHTE. DREI DRAMEN, par Stefan Zweig. (3 vol. Insel-Verlag. Leipzig, 19 10).

Depuis dix ans Verhaeren voit le succès de son œuvre gran- dir à l'étranger. En Russie elle est traduite toute entière, et du Cloître seul il a paru trois éditions à vingt-cinq centimes. En Allemagne, le Cloître, joué à Berlin, a été l'objet de soixante articles ; il sera représenté à Munich et à Vienne ; Hélène de Sparte, à Stuttgart. Une étude pénétrante de Schlaf et un choix de poèmes de Zweig eurent le mérite d'acclimater Verhaeren chez nos voisins vers 1903. Des traductions de Stefan George, Richard Dehmel, Oppeln-Bronikowski, Anna Brunnemann, Schellenberger, Scharf, pour ne citer que les plus appréciées, parurent ensuite dans des anthologies. Erna Rehwoldt a tra- duit en entier les Heures Claires et les Heures d'après-midi; partiellement : les Flamandes, les Moines, les Bords de la Route, les Soirs, les Débâcles, les Flambeaux noirs. C'est dans le texte de Zweig que nous aurons connu d'abord l'Hélène de Sparte. Sa traduction des Poèmes choisis et des Drames, tirée par l'In-

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sel Verlag à deux mille exemplaires il y a moins d'un an, est à peu près épuisée aujourd'hui.

Aussi Zweig a-t-il pu dire que " l'Allemagne deviendrait la véritable patrie de Verhaeren, comme elle était déjà celle de Maeterlinck "... Schlaf gardait plus de mesure, lorsqu'il saluait en Verhaeren un des premiers représentants du " bon Euro- péen". Tout en faisant ressortir l'apport de la race germani- que dans cette heureuse synthèse que réaHse le poète flamand, il laissait une part équitable à la culture française.

Zweig, lui, ne choisit ni détours, ni tempéraments. Avec une sincérité à laquelle il faut d'ailleurs rendre hommage, il construit un Verhaeren d'une robustesse toute primitive, ger- manique et un peu vulgaire ; un Verhaeren avec " l'instinct barbare de l'homme fort, aimant les couleurs violentes et les oppositions brutales ", pathétique, métaphysique, dédaigneux de notre art savant et de nos grâces subtiles, insensible à la nuance.

Ce travers que Meier-Graefe reprochait récemment à ses compatriotes : de ne pouvoir envisager les questions " esthé- tiques autrement que d'un point de vue patriotique ", ne nuit pas seulement à l'étude critique, mais aussi à la traduction de Zweig.

S'obstinant à ne voir dans son poète que le "tempérament", sans tenir compte du "métier", il transpose quand il croit rendre. Sa version est à l'original ce qu'un plant américain est au cep français sur lequel on l'a greffé : la même sève y coule; les rameaux sont drus et forts ; mais ils ont perdu leur élasticité et leur finesse. Tout ce qui, dans la poésie de Verhaeren, est souffle, fougue, ivresse dionysienne, et aussi tout ce qui est pensée pure, Zweig l'a fait passer dans le texte allemand. Tra- duisant d'enthousiasme, il rend avec une grande abondance verbale les morceaux de force comme la Révolte. Mais aussi il lui arrive de toucher d'une main lourde à des choses ailées. Il ne manie point la langue comme Nietzsche entendait qu'on le fît à la façon d'une lame souple, agUe et siire, dont les moin- dres vibrations se communiqueraient à des nerfs délicats. Il a trop souvent ce geste de lutteur qu'il prête à Verhaeren, et

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son poing s'abat sur les choses, au mépris de leur qualité rare. Qu'il nous suffise de mettre la traduction en regard de quel- ques passages de la Multiple Splendeur :

O la merveille de leurs ailes qui brillent

Et leurs corps fin comme une aiguille

Et leurs pattes et leurs antennes

Et leur toilette quotidienne

Sur un brin d'herbe ou de roseau !

Sont-ils précis, sont-ils agiles !

O wie zauberisch ist ihres Flûgels Gewebe,

Ihr Kôrper wie Nadeln so niedlich und spitz,

Und wie zart sie die Fûhler, die Fùsschen heben,

Wie wundervoll, wenn sie in Tropfen von Tau

Auf glitzerndem Grashalm sich strâhnen und spiegeln !

Wie sicher ihr Flug doch ins Ferne flitzt 1

Mon art s'éprend de leurs œuvres parfaites.

Meine Kunst begeistert

Sich tâglich an den vollkommenen Dinzen,

Die sie erschufen aus Nichtigkeiten.

(Autour de ma maison),

On serait tenté d'accuser l'allemand même si l'on ne savait quel souple vêtement Erna Rehwoldt et Anna Brunnemann ont donné à certains poèmes des Heures d' après-midi. Mais de telles adaptations supposent, outre un sentiment délicat de notre langue et une connaissance profitable de notre culture, un goût de l'expression et un souci de finesse littéraire, que les Allemands sont encore trop nombreux à dédaigner.

F. B. •

VALET DE CHAMBRE par Anton Tchékov, trad. G. Sa- vitch et E. Jaubert (Calmann-Lévy).

Le traducteur se trompe s'il s'imagine recommander sa

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traduction par cette phrase : " Tchékov s'apitoie sur les victimes de la vie ; mais sa pitié n'est pas un sentiment de parade, elle ne s'étale point, elle est discrète et intime, d'au- tant plus intense et profonde ; elle n'a rien de la pitié criarde, torturée et torturante d'un Dostoiewski." Une telle apprécia- tion devrait suffire à faire jeter le li\Te au panier. Pourtant l'auteur n'étant pas responsable des opinions du traducteur on s'impose la patience de lire. On n'est guère récompensé : ce ne sont que personnages déjà connus sans qu'on sache trop dire où on les a vus ; ratés bavards et sans caractère, nerveux, colériques, à demi fous ; femmes hystériques, ra- geuses, qui veulent et qui ne veulent pas. Tout un monde qui ergote inlassablement. Il faut encore différer un jugement sur Tchékov. Le cas que font de lui, non seulement en Russie, mais ailleurs, des hommes dans le goût de qui nous pouvons avoir confiance, doit nous tenir en garde contre un imprudent dédain. Attendons que de nouvelles oeuvres soient traduites où nous sachions découvrir mieux qu'un Tourguenief décoloré. J. S.

��Sous le modeste titre : QUERELLE DE MOTS, M. P.-J. Toulet fait paraître dans les Marges ces sagaces réflexions :

L'excellente société Shakspeare tend, comme on sait, à vul- gariser chez nous ce poète aussi étrange que grand, et que le public français trouve peut-être encore plus étranger qu'étran- ge ; car, malgré Voltaire et malgré Ducis, malgré toute l'ennuyeuse pompe d'Hugo, on peut dire que l'auteur de Macbeth n'a pas encore reçu ses lettres de grande naturalisa- tion.

Cette société, donc, que préside M. Camille de Sainte-Croix, a donné une traduction de Taming of the shrew, que, ne l'ayant ni vue, ni lue, il serait excessif de critiquer dans le détail. Le malheur est que, rien qu'au titre, elle est un peu inquiétante.

Ce titre est traduit ordinairement, — et excellemment, comme Shakspeare l'a été plus d'une fois en France, — par ;

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la Mégère apprivoisée. Tout au plus pourrait-on dire que Matant la commère serait plus fidèle à rendre le mouvement de la locution anglaise. Mais ce n'est qu'une nuance et la Mégère apprivoisée c'est fort bien.

Le nouveau traducteur a préféré d'écrire : V Ecole de la Pie- Grièche. Mais toutes les fois qu'en des cas analogues le mot : Ecole a été employé, c'a été pour marquer l'accentuation (le perfectionnement, si on peut dire) d'un caractère ou d'une fonction. U Ecole des femmes représente le procès par lequel une femme devient tout à fait femme. Il ne s'agit pas de faire haïr la coquetterie ; ou du moins ce n'est pas, semble-t-il, le but essentiel de Molière, même, et le plus, quand il moralise — mais de nous faire voir plutôt comment un être prend conscience de soi-même en réaction de la vie.

De même, l'Ecole du dilettante, excellent petit traité de Gaston Dubreuilt qui est encore à l'heure, constitue une méthode de perfectionnement musical. Et, non plus, l'Ecole Normale n'a pour but de fabriquer, au lieu d'un normalien bien " conditionné ", un homme, par exemple, habile aux détours de la volupté, — ou encore un esprit large et de souple critique, Tandis que l'Ecole de la Pie-Grièche signifie pour le traducteur : la façon de corriger une mégère. Outre que : pie- grièche ne signifie rien moins que mégère, mais une personne hargneuse et pincée, telle que s'imaginent les romanciers républicains une dévote de province.

Le dictionnaire d'Elwal, pour n'en citer qu'un, donne six traductions de : shrew, dont : musaraigne, mais pas pie-grièche.

Tout cela est bien querelle de pédant. Mais ne faut-il pas l'être un peu, quand on a l'honneur de parler français ; pour veiller à la constance du sens des mots, cette essence précieuse qui tend toujours à s'évaporer ? "

Le Marzocco se lamente du peu de soin et de discernement que les traducteurs de théâtre étranger apportent au choix des pièces qu'ils fournissent aux scènes italiennes : " Si un

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��travail de révision était accompli par nos importateurs, l'Italie connaîtrait — on peut dire qu'elle l'ignore — le Théâtre d amour de Georges de Porto-Riche. Amoureuse et le Passé paraîtraient périodiquement sur nos scènes, dans une traduction longuement méditée et digne d'un tel texte... Nous sommes condamnés à nous intéresser au Mariage de Made- moiselle Beulemans et à ignorer Amoureuse ; il faut qu'une farce qui n'a pour sel que le comique de l'accent belge soit traduit en italien — et ici nous touchons aux limites de l'ab- surde puisque le sujet même de la pièce ne peut avoir chez nous d'équivalent, même approximatif."

REVUES

Après quelques petits poèmes de Verhaeren d'une grave et suave tendresse, la Phalange publie un long essai de M. Robert de Souza sur le " Rythme en Français." Souhaitons que le ton assez déplaisant, que certaines vivacités déplacées, n'empêchent point qu'on rende justice à l'auteur. Quiconque ne lit pas les vers à sa façon "ne sait pas lire". Quiconque se réserve sur la question, manque de solidité critique. Voilà bien le ton de l'homme de science ! De fait, ce n'est rien moins qu'une " science du r5rthme " que M. de Souza, aidé de M. l'abbé Rousselot prétend fonder. Excusons-le.

Il faudrait l'espace d'un livre pour examiner comme il sied les théories de M. de Souza. Nous nous contenterons ici de quelques remarques. — Il est bien de rendre à Taccent son rôle ; il n'y eut jamais des rhythme sans lui. Mais le nombre a son rôle aussi ; le nombre détermine la valeur de l'accent. M. de Souza ne l'ignore pas : mais il arrive souvent qu'il l'oublie. Combien de muettes il élide, qui pourtant comptent, qui ne peuvent pas ne pas compter par exemple dans le vers :

Fluide et douce caresse de cendre bleue

(P. Castiaux)

sous peine de faire perdre au vers toute sa glissante longueur ! Combien de syllabes il escamote, au mépris des lois les moins

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discutables de la diction lyrique ! Im-pé-riale pour im-pé-ri- ale; ma-lé-dic-tion pour ma-lé-dic-ti-on (page 128) : 0-rient pour o-ri-ent (page 129) : quo-ti-dienne pour quo-ti-di-enne (page 130) etc. La prosodie française suppose une stylisation syllabique dont il importe de tenir compte, même et surtout dans l'innovation. Comment M. de Souza, qui le sait, a-t-il laissé se glisser de telles erreurs de scansion dans des exem- ples si justement, si subtilement scandés par ailleurs ? S'est-il hypnotisé, lui aussi, sur un point ? Y a-t-il des moments où lui non plus ne sait pas lire ?

Nous ne le suivons pas aujourd'hui dans son assaut contre la " strophe analytique " de M. Vielé-Griffin et de M. Ghéon. — En ce qui concerne la rime, s'il lui dénie toute valeur rythmique, il la reconnaît cependant capable de " renforcer le rythme " et de le "distinguer"'; on ne saurait demander plus : c'est la loi sonore de tout vers français, jusqu'à nouvel ordre. — Signalons pour finir l'ingénieuse classification parée de noms un peu barbares sous laquelle M. de Souza range les diverses modalités possibles du rythme en français: 1) prose rythmée (Renard, Chateaubriand), 2) Verset {Cla.udé[), 3) laisse rythmique (Gide : Nourritures Terrestres), 4) mètre libre (Stuart Merrill), 5) rythme strophique et 6) strophe métrique (Vielé-Griffin,Van Lerberghe, Ghéon)— " progression continue des divers états conscients auxquels se prête le dynamisme du langage sous l'impulsion poétique." C'est fort bien. Mais avant de consulter cette liste où nul mode n'est oublié, nous conseillerons au jeune poète d'écouter d'abord son instinct et d'en prendre bien conscience.

��Dans la Grande Revue, sous la plume de Suarès : " Dostoïevski est malheureux dans toutes ses affections. Je m'étonne de lui trouver moins d'orgueil que d'amour propre. Tout l'orgueil est pour sa nation. Quant à l'amour- propre, il n'est point en lui de vanité, ni le signe qu'il se préfère à autrui ; mais, comme il ne connaît point le contente-

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ment de soi, il craint le jugement des autres : il redoute en eux la fausse note; il pressent l'erreur à son endroit; il devance l'injustice qui l'afflige. Sa défiance est toujours dans l'ordre du sentiment : enfin, il veut qu'on l'aime ! Le risque de n'être point aimé l'irrite ou l'indigne. C'est le seul homme qui ne soit pas plus petit, à mesure qu'on le voit plus susceptible."

Du même auteur, dans un rapprochement entre Shakespeare et Racine :

" On démesure Racine et l'on fait tort d'une grandeur infinie à l'âme de la France en la voyant toute dans Racine. . . Et pourtant il est vrai que Racine est unique. Il est, en art, le triomphe de la raison et la perfection de l'esprit."

�� ��A l'auteur d'une pièce récente, M. Ferdinand Herold (dans le Mercure de France) décerne cet encouragement :

" L'habitude ne peut manquer de lui donner des qualités qui lui font défaut aujourd'hui. "

Et, certes... à cette école de 1' " habitude " s'acquiert en peu de temps un uniforme " savoir-faire ", éminente vertu des maîtres d'aujourd'hui !

Faut-il mentionner, dans la même revue, des articles et poèmes de MM. Coulon, CouUet et Gaillard ? Citons plutôt des fragments d'une notice émue que M. Rémy de Gourmont consacre à la mort de Laurent Evrard (la comtesse de la Baume); " Il y a une dizaine d'années, je recevais de chez Vanier un volume au titre presque décourageant, Fables et Chansons. L'auteur était inconnu, mais j'étais curieux, le flot des livres ne me submergeait pas encore, je l'ouvris et m'aper- çus tout d'abord qu'il n'y avait là ni fables ni chansons, mais des essais rythmiques excessivement intéressants. J'y décou- vris bientôt deux ou trois brefs morceaux dont la perfection m' étonna, puis me ravit, me faisant éprouver ce frisson esthé- tique que vous apporte si rarement le livre nouveau. J'ai sou- vent relu Danseuses sylvaines, Jardin d'Italie, je viens encore

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de les regarder ; mon impression d'abord était bonne et elle est demeurée la même : ce sont deux merveilles...

[Il eût été bien excusable de ne point découvrir] la femme sous le masque de Laurent Evrard, car nuls vers ne sont moins féminins que les siens, moins poudrés, moins languissants, moins incertains. On y trouve plutôt un fermeté un peu rude un rythme un peu heurté, une inspiration toute volontaire, si les deux mots ne jurent pas. Sa connaissance de la langue française, de ses ressources, de ses secrets était très étendue et toutes les questions de style et de grammaire la passion- naient ainsi qu'il sied à tout véritable poète dans lequel som- meille toujouis un grammairien. ...Elle écrivit Une Leçon de vie et elle fit bien, puisqu'elle a condensé dans ce roman les plus curieuses observations sur le tragique dissimulé de la vie mondaine. Ce livre, comme son autre volume de prose, Le danger, est bien du même art que ses vers : rien n'y est dicté par le hasard. Partout on sent la marque d'une volonté ferme qui a mesuré sa tâche et qui la remplit. Il semble que dans son entourage on n'aimât guère ses livres ; ou les taxait, et elle aussi, de romanesques... Nuls livres et nulle femme ne furent plus pondérés. Ses seules extravagances furent des preuves excessives d'amitié."

C'e:^-.t bien ainsi que naguère Michel Arnauld, ici même, parlait d'Une leçon de vie: "Il s'enferme dans son sujet, le travaille en profondeur, le rend autant que possible précis et particulier, proscrit scènes et personnages superflus, sacrifie le décor aux âmes, ou plutôt à l'âme de son héroïne, seul centre de perspective : si bien qu'en ce roman d'intérêt tout psycho- logique, les observations aiguës et d'une émotion un peu sèche sont à peu près celles-là mêmes que fixerait, dans l'intérêt de son amour, un femme clairvoyante et résolue."

��Précisément, la Revue de Paris publie une nouvelle post- hume de Laurent Evrard, qui justifie pleinement ces appré- ciations. Elle donne également la seconde partie du Tolstoï

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de Romain Rolland: on y trouve une sorte de grande peinture synthétique de Guerre et Paix et d'Anna Karénine, où les caractères respectifs des deux œuvres sont notés avec justesse. Après l'article où M. Bourget, dans l'Echo de Paris, déniait à Tolstoï tout art de composition, il est particulièrement inté- ressant de voir tout au contraire Romain Rolland se plaire à décou\Tir et à montrer l'unité organique de Guerre et Paix. Au sujet d'Anna Karénine, Romain Rolland cite de curieux passages de la correspondance inédite de Tolstoï: " Maintenant je m'attelle de nouveau à l'ennuyeuse et vulgaire Anna Karé- nine avec le seul désir de m'en débarrasser au plus vite." et plus loin " Il me faut achever ce roman qui m'ennuie. " N'y a-t-il pas dans cette lassitude, l'explication du fléchissement si singulier que ce roman subit, dans sa seconde partie, celle qui, semblait-il, pouvait atteindre au plus de force ?

��La Revue des Deux Mondes publie un extrait des Souvenirs de François Tassart, le fidèle domestique de Maupassant qui pendant dix ans consigna les événements qui marquaient la vie de son maître. On ne peut dire que ces notes nous apprennent beaucoup de choses sur les dernières années de Maupassant ; c'est déjà beaucoup qu'un témoignage si vigilant ne nous force pas, comme pour tant de grands hommes, à beaucoup désapprendre.

Il ne fait pas bon parler du Racine ignoré de M. Masson- Forestier, car celui-ci usant de son droit de réponse, impose partout des articles rectificatifs. Si le livre était loin de tenir tout ce qu'il promettait, il contenait pourtant des vues intéres- santes ; les apologies en sont fastidieuses. M. Faguet à qui s'adressait la dernière sommation de M. Masson- Forestier, conclut simplement : "Je me contenterai, quand mon article sur Racine ignoré sera recueilli en volume, de le faire suivre du présent article de M. Masson-Foresticr. Ce sera mon geste d'impartialité, où les méchants verront, bien à tort, une petite vengeance."

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��La Revue critique des Idées et des Livres reçoit elle aussi une sommation de M. Masson- Forestier. La chose ne serait que bouffonne si un intérêt général n'était en jeu. Une commission s'occupe, au Luxembourg, de la loi sur la presse et du droit de réponse. La Société des gens de lettres et la Société des auteurs voudraient obtenir le droit de réponse à tout article de critique littéraire ou dramatique. Comme les auteurs que la critique inquiète ont chance d'être précisément ceux qui ont l'esprit boiteux ou qui écrivent mal, auront-ils le droit d'encombrer journaux et revues de sottises et de méchantes phrases ?

La Revue critique continue sous la signature d'Outis son implacable enquête sur les manuels scolaires de morale. Les citations cueiUies dans divers manuels officiels sont accablan- tes. Elles sont douloureuses par ce qu'elles attaquent; elles le sont peut-être encore plus par ce qu'elles défigurent. Outis n'a pas de peine à triompher, mais, hélas, sur quelles ruines ! Avouons pourtant qu'il en est quelques-unes qui, d'un point de vue moins particulier que celui où se place Outis, parais- sent très défendables.

De son côté, dans la Coopération des Idées, M. Maurice Vernes conclut son étude sur le monopole ou la liberté scolaires. Si le problème est angoissant, il est bon signe de le voir, de tous côtés, passer au premier rang des préoccupations. — Dans cette même revue, comme chaque fois, des notes substantielles de M. Georges Deherme.

��Dans les Marges, Guillaume Apollinaire trace un très fin portrait de Jean Moréas et rapporte quelques-uns de ses propos :

" Un vers de Dante, venu sous ma plume, me rappelle le jugement que Moréas porta un jour sur l'amant mystique de Béatrice ;

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" C'est le plus grand poète du Moyen-Age, disait-il. Mais voilà, le Moyen-Age ne pouvait aimer la vraie beauté. Il la désirait sans la connaître. Dommage que Dante ait ignoré les poètes grecs. Moi aussi, j'ai aimé les cathédrales. Mais je sais maintenant que le Parthénon en ruines est plus beau encore que les cathédrales les plus achevées, et leurs ruines seraient informes. C'est que, dans la perfection, il n'y a pas de mor- ceaux, et chaque partie contient la perfection de l'ensemble. On dit que Dante eut un moment l'intention d'écrire son poème en français... En tout cas, il eut le mérite de créer l'italien, qui serait la plus belle langue moderne, si le français n'existait pas. Les autres langues sont ridicules. Depuis l'antiquité, il n'y a qu'une langue, le français, qui ait été travaillée par de véri- tables écrivains, et qui soit devenue un monument comparable au grec ancien. Les Italiens ont eu aussi d'excellents écrivains, mais pas assez longtemps, et leur langue s'en ressent. Dante vit juste lorsqu'il constata qu'il manquait à l'Italie une cour, mais il se trompa, croyant que îa douce lumière de la raison (ce sont les termes qu'il employait) y remédierait et qu'une élite dispersée pourrait suppléer au défaut de cour. Il parait qu'il fut aussi sur le point de cultiver le provençal, et ce lan- gage était plus susceptible de perfection que l'italien. D'excel- lents poètes s'y étaient exercés avec raffinement. Leur influen- ce fut favorable au français lui-même. Je me suis amusé à traduire de petits poèmes provençaux, choisis entre les meil- leurs, et les bons ne manquent point. En italien, j'aime beau- coup Pétrarque.

" C'est un grand poète que l'on connaît mal en France. Pour Boccace, il manque une traduction ; celle d'Antoine Le Maçon a des qualités. Mais, à tout prendre, elle est insuffi- sante. Si j'étais plus jeune, je traduirais Boccace qui est peut- être le meilleur conteur du monde, et en tout cas un esprit charmant et plein d'une force admirable... "

S'il n'a point traduit le Décaméron, Moréas en a imité quel- ques contes. Et j'ai été tout surpris, en constatant que l'on n'avait généralement pas compris tout ce qu'il y a d'art dans ces libres imitations.

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��On s'occupe beaucoup de l'influence de Nietzsche. M. Abel Bréard pose dans la Plume politique et littéraire le point de vue d'un catholique. M. Georges Valois avait écrit : " je dois à Nietzsche une libération. Nietzsche, avec une certaine brutalité, interrompit nos bêlements, nous dépouilla de notre misérable défroque humanitaire et nous contraignit à nous regarder nous mêmes sans pitié." Et M. Bréart continue : " Nietzsche n'a pas seulement servi à éloigner les jeunes Français du romantisme et de la démocratie, il les a éloignés aussi d'une certaine conception de la morale chrétienne. C'est en appelant du nom divin de charité cette chose purement humaine et laïque qu'est la philanthropie, que les socialistes de 1848 et Victor Hugo ont séduit beaucoup d'âmes loyale- ment chrétiennes. Nous verrons que Nietzsche n'a pas peu con- tribué à amener les catholiques à comprendre la définition de la charité que leur donne le catéchisme." Paradoxale influence de celui qui se nomma lui-même l'Antéchrist, et qui prouve combien cette œuvre est puissante, combien elle pénètre avant dans le cœur humain, puisqu'elle suscite des énergies même chez ceux qu'elle prétend combattre."

��La Revue des Idées est presque seule, parmi les revues où collaborent des écrivains, à défendre le point de vue radical. " Ainsi la mentalité religieuse a toujours été néfaste à l'homme, conclut un article intitulé les ruines de l'Idée de Dieu. Toutes les conquêtes de la civilisation se sont faites et se feront contre elle. Voici que c'est dissipé la grande hallucination de l'humanité, etc."

��M. Paul Desjardins adresse aux Droits de l'Homme une lettre où il cherche à définir la méthode de discussion qui convient au journal :

" Les journaux que je connais (et que je renonce à lire), sont

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des bulletins cf accidents ou de crimes, des répertoires de potins, ou des prospectus. Je mets à part l'Action Française : je la lis souvent parce qu'au moins, elle a une suite, une doctrine et une méthode. MaiSy plus encore que la doctrine, cette méthode est anti républicaine : elle est une insulte à la raison. Il ne s'agit que de magnétiser un public ; on crée des mythes, des talismans, des associations d'idées, ou plutôt de mots, on recourt aux procédés connus ae la suggestion. Bref, c'est une curieuse entreprise pour fabriquer une église (sans foi et sans bonne foi), pour élaborer artificiellement un fanatisme ".

��Dans le Correspondant M. Henri Brémond montre quelle chance inouïe conduisit Boileau à une gloire qui si longtemps ne lui fut pas contestée. Chance " injuste " et qui contraignit l'admiration pour les raisons les moins valables. Et M. Bré- mond cite précisément la lettre à Maucroix que nous transcri- vions dans notre dernier N°. Les raisons que nous avons d'admirer Boileau sont l'opposé de celles qu'il se donnait. " Par la verve, la couleur, la fusée fulgurante de ses alexan- drins solitaires, ce précieux qui a tant médit des précieux, se rattache à Théophile, à Saint-Amand ; lui qui a persécuté la postérité de Régnier, il n'est dans ses bons moments qu'un Régnier assagi par Patrie ; ce prétendu novateur, chef de l'école de 1660, remonte au vieil esprit national, à l'esprit des fabliaux et des farces, à l'esprit de Rabelais. "

��Dans l'Opinion, MM. Gabriel Bernard et J.-L. Charpentier exposent un projet de théâtre sans décors, destiné à rendre moins difficile la représentation d'oeuvres de jeunes écrivains. Les pièces seront jouées devant un simple rideau de fond. Les auteurs de l'article rappellent les sommaires indications scéni- ques dont se contentait Corneille pour Cinna : " Un palais à volonté ; au deuxième acte un fauteuil et deux tabourets ", et

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celles de Molière pour Tartufe : " Le théâtre représente une chambre ; il faut six chaises et un lustre". — " L'exactitude dans la représentation de l'objet inanimé, disait Chateaubriand, annonce la décadence... On se contente de petites beautés quand on est impuissant aux grandes ; on imite, à tromper l'œil, des fauteuils et du velours, quand on ne peut plus peindre la physionomie de l'homme assis sur ce velours et dans ces fauteuils".

��La Petite Gazette Aptêsienne poursuit le cours de ses entre- tiens avec Auzias ; on y lit d'intéressantes réflexions sur le théâtre contemporain, exprimées en un ferme langage :

" — Nos puissants dramaturges, reprit-il, sont actuellement tout aussi incapables de produire une bonne comédie qu'une tragédie véritable. Ils ne sont pas dépourvus de savoir-faire ; mais ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Ils ne discernent pas le vrai du faux, ni ce qui est bas de ce qui est élevé... Aujourd'hui, que tout est à l'envers, la déraison et la sottise régnent sur nos Théâtres. La vertu n'y est pas tournée en dérision, mais elle y est remplacée par des ombres qui se revêtent de son apparence. Ce ne sont que catins sublimes, héroïques escrocs, débauchés pathétiques. Tout ce qui est abject et misérable devient grand et magnifique... Ils saisissent un certain côté de la réalité des choses ; le succès de leur affaire en témoigne ; mais ils ne sont pas assez intelligents pour s'élever et se maintenir au point de vue qu'il faut pour avoir toujours raison, ce qui est plus nécessaire encore dans le genre dramatique que dans les autres genres...

��Dans les Marches de l'Est, un article sur Nietzsche et la culture française de M. René Lauret, un Racine de M. G. Grappe et une intéressante note de Dumont-Wilden sur le Flamingantisme et l'Université de Gand. Il ne s'agit de rien moins que de transformer l'Université de Gand en université

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flamande. Il semble heureusement que le parti wallon soit décidé à s'opposer de toutes ses forces à cette défaite.

��La même question occupe le Thyrse. Une vigoureuse pro- testation de M. Léopold Rosy en ouvre le dernier numéro. La direction de cette revue nous prie d'annoncer qu'il remet au 15 avril le délai d'envoi des manuscrits participant au concours de pièces en un acte qu'il organise.

��Le revue les Marches de t Ouest ayant posé à " tous nos bons écrivains maîtres et jeunes " la question suivante : " que pen- sez-vous de la personnalité de Francis Vielé-Griffin dans la littérature contemporaine ? '" publie aujourd'hui une première série de réponses où d'un accord presque unanime est loué le poète de la Partenza. Le mot de M. Faguet est typique : " A mon grand regret, mais je ne puis pas tout lire, M. Vielé- Griffin n'est inconnu. " M. Faguet avouait déjà ignorer Claudel. Que lit-il donc, ce grand critique dont, ne l'oublions pas, c'est le métier de lire ? Une lettre de M. Lanson, mesurée, sensible, sincère, dit simplement : " C'est un des poètes que j'aime " M. Faguet lit peut-être, mais sait-il aimer ?

��Dans le Divan, M. Henri Martineau donne la fin de son étude sur Guy Lavaud. On lit toujours avec intérêt la chronique des poèmes signée H. M.

��Les Propos publient une pieuse étude biographique de J.-R. Aubert sur Mécislas Golberg, ce courageux défenseur de la bonne cause littéraire, qui put dire de lui-même à si juste titre : " Ma nature — une malheureuse nature — m'a livré à la solitude, à l'isolement et à quelques amitiés. Je ne suis

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d'aucune école et d'aucun classement ", — et dont la dernière œuvre porte le titre déchirant : La disgrâce couronnée d'épines.

��La revue catholique Durendal imprime dans son N° de février un bref poème de Paul Claudel, Le Retour.

��Dans La Revue Scandinave, deux poèmes, cités par M. André Waltz au cours d'un article où il nous renseigne sur le poète suédois Gustaf Frôding, nous font souhaiter qu'une prochaine traduction de ses œuvres complètes nous permette de connaître celui que d'aucuns nomment "le Verlaine suédois". — A signaler dans le même N° Curiosités Philologiques, par Njrop, " remarques sur quelques noms de nationalités ".

��Mentionnons la réapparition des Visages de la Vie.

m *

Viennent de paraître :

Sapho, par Francis Vielé Griffin (Occident), Tancrede par Léon- Paul Fargue, Nouveaux Prétextes par André Gide (Mer- cure), Tolstoï vivant par Suarès (Cahiers de la Quinzaine).

��Une jeune revue ayant ouvert une souscription en vue d'élever un monument à la mémoire de Stéphane Mallarmé, la famille de ce dernier nous prie de dire qu'elle ne saurait donner son adhésion qu'à un projet mûrement réfléchi.

��Le Gérant : André Ruttkrs. Tm St. Cathsrimx Prbs Ltd. (Ed. Verbcke & Co.;, Bruges, Belgique.

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EN ESPAGNE

Il faut d'abord avoir soif.
Ste Catherine de Sienne


Août 1905.


Je pense qu'il est pour chaque être un point du monde où soudain lui apparaissent groupés tous les rayons du rêve épars, et, sur une terre encore étrangère, il se sent retenu par des racines nouvelles, mais si profondes qu'en lui va circuler toute la sève enclose depuis des siècles dans le mystérieux terrain. Ce fut pour moi, de l'autre côté d'Hendaye, la petite ville de Fontarabie.

— Petite Fontarabie sur la Bidassoa, vous n'avez pas les syllabes éclatantes de Salamanque ou du Guadalquivir, vous ne brillez pas dans l'imagination comme Bilbao ou comme Valladolid, mais du fond de la barque où j'étais je vous regardais approcher, et, me tournant encore vers Hendaye, j'étais émue de ce mystère qui rend si dissemblables, si marqués de leur race et de leurs passions deux points de terre que sépare un ruban d'eau.

Là-bas la France, ici désormais l'Espagne...

Aucun rayon de la grande gloire ne tombe sur cette petite ville oubliée, qui, pourtant, âpre et brûlée, avec ses toits plats et sa lourde église, annonce toute sa contrée. Sur un étroit monticule elle tourne, s'élève, mystérieuse, noire, couleur de soufre ; il semble qu'elle ait pris sur quelque bûcher cette teinte de fumée et de flamme, au temps où l'Espagne catholique allumait ses hauts incendies. Une oppression tombe sur notre cœur. Mais on aborde ; la pierre où les pieds s'appuient est rose ; déjà cette générosité, ce royal accueil! Franchissant la jetée de granit vermeil nous atteignons le sol même, d'une teinte ocreuse, torride aux regards. Et voici que sous un ciel païen, plus exalté que les chants d'Homère, une cloche sonne ; aussitôt on a reconnu les deux puissances de ces lieux: l'enivrement et le tombeau. On lève la tête, on voit l'imposante, la maussade église ; tout l'azur, qui dans l'espace s'étale sans limites, sans se disjoindre, et semble rouler autour de la terre, ne la baigne pas et ne la pénètre pas: ce sont des royaumes ennemis. Par les plus chauds après-midi d'août le clocher espagnol conserve sa gravité ; sa pierre compliquée, travaillée en retrait comme les alvéoles, repousse les complaisances de l'air, les crépitements du soleil, se fait à soi-même de l'ombre. Ce lourd bijou d'une teinte d'or a la sourde lueur de la topaze ternie. Qui officie dans cette noire église ? Sans doute un prêtre impétueux, cruel, un frère de quelque beau tueur de taureaux ; et la cloche, qui sonne encore, comme un couteau courbe m'entre dans le cœur.

Avant de visiter l'église je veux voir le paysage, et je vais jusqu'à la mer où glisse un mol sable orangé. De solides cabanes, battues par le vent salé, sont plantées dans ce désert amer ; elles étalent leurs dures couleurs jaunes, blanches, vermillon au bord de la vague si bleue ; et ces tons crus et rapprochés, comme on en voit aux costu