La Nouvelle Espérance/III/7

VII


Un mois se passa sans que Sabine et Philippe se parlassent de ce qui les avait inquiétés.

Tous deux semblaient ne plus s’en souvenir.

Madame de Fontenay regardait quelquefois le portrait de la femme de Philippe et les photographies de Jacques.

Un soir elle rencontra dans la rue madame Forbier. D’un œil violent et doux elle goûta avidement toute la figure, tous les gestes. Elle eut envie de s’approcher de cette femme, de la toucher, de pleurer contre elle amoureusement : elle était vingt ans de la vie de Philippe.

Elle fut triste le jour où Philippe lui annonça que sa femme venait de s’installer dans leur maison des Vosges, où son fils irait la rejoindre bientôt, et que lui resterait à Paris.

Elle ne put s’empêcher de dire :

— Mon Dieu, est-ce que cela leur fait beaucoup de peine ?

Mais elle était heureuse.

Henri de Fontenay, qui venait d’être élu député, s’était embarqué avec Pierre Valence pour une expédition scientifique le long des côtes marocaines.

Jérôme Hérelle, Marie et sa mère s’installaient dans l’Oise ; Sabine était libre ; nul ne l’avait querellée pour le goût qu’elle témoignait de rester seule, de flâner, de se reposer.

Philippe et elle vivaient dans le chaud Paris de juillet, aride ou trempé d’arrosage. Un vent ras tournait à terre ; les petites vagues de la Seine bleue, étourdie de soleil, étaient comme des pétales d’argent.

Philippe travaillait encore beaucoup. Lui et Sabine dînaient ensemble, se promenaient le soir. Les quais, les rues, les boutiques avaient des loisirs. Dans les rues silencieuses on entendait chanter fort les serins, sous leurs toits de fil de fer et de salade. Le feuillage du Luxembourg prenait, au soleil couchant, cette odeur de métal tiède et embué qu’ont dans les vergers d’été la bêche de fer et la pomme trouée de l’arrosoir.

Le caractère de madame de Fontenay s’irritait par moments.

— La campagne ! la nature ! soupirait-elle. J’ai soif d’eau bleue, d’eau qui resterait bleue dans le verre…

Philippe la trouvait nerveuse et affaiblie.

Un soir qu’ils dînaient seuls, au premier étage bas d’un restaurant du quartier Latin, et qu’ils s’accoudaient à la fenêtre, amusés d’avoir l’air de ces gens pauvres des villes qui goûtent l’été en ouvrant sur la rue leur croisée au vent de l’ombre, ils entendirent une lointaine rumeur qui se rapprochait, venait en coulant par les avenues.

C’était une foule de jeunes gens, des étudiants qui manifestaient contre un des professeurs de l’école. À la lumière du réverbère, Philippe en reconnut quelques-uns qu’il voyait à son cours. Il les montrait à Sabine. Elle avait refermé une de ses mains sur le poignet de Philippe, et toute penchée à la fenêtre elle regardait dans l’ombre avidement. Son âme de volupté riait sur ses dents extasiées. Philippe sentait la fièvre de la jeune femme, il réfléchissait, il lui dit d’une voix de reproche :

— Qu’est-ce qu’il vous faut, à vous, pour que vous soyez heureuse ?

Elle tourna vers lui ses yeux d’enfant brûlante, appuya sa tête contre l’épaule de Philippe et répondit :

— Votre amour…

Puis, jetant dehors sa main nue, faible, puissante, elle ajouta :

— Et la possibilité de l’amour de tous les autres…

Par moments elle était sombre et distraite. D’autres fois elle accrochait à Philippe tous les ongles désespérés de son désir.

— Où, – s’écriait-elle en se tenant la tête comme devant un danger, un accident, – où, dans quelle portion de l’air puis-je goûter la forme délicieuse et mouillée qu’ont certains mots que tu dis ?…

Août vint.

Il semblait à Sabine qu’elle était à Paris maintenant comme les Anglais sont à Genève, en excursion. Cette sensation l’amusait.

Philippe venait chez elle, elle allait chez lui, rue de Tournon c’était la demeure qu’elle préférait. Ils étaient libres.

— Voyez, – lui dit un jour Sabine, tandis qu’un vent doux du soir jetait dans la chambre, par la fenêtre ouverte sur un petit jardin, les feuilles jaunes et mortes de chaud, – voyez comme c’est bien que vous ne soyez pas parti. Qu’est-ce que je serais devenue, moi ?

Leurs mains traînaient l’une sur l’autre.

— Ne parlez pas de cela, répondit Philippe, je suis un fou, je suis abominable et fou !

— Pourquoi ? interrompit Sabine, vous ne leur seriez pas utile là-bas, ici vous travaillez, et je vous ai ; et vous m’avez, ajouta-t-elle avec un visage souriant, où glissait, en beauté, toute la certitude amoureuse.

— Mon amie, reprit-il gravement, si vous saviez comme je devrais être parti, comme je suis coupable, comme vous m’avez rendu faible et sans conscience, et méprisable à moi-même ! J’ ai tous les jours une lettre qui m’appelle, dont la douceur me fait mal.

— Alors, pourquoi n’êtes-vous pas parti, pourquoi ne partez-vous pas ?

— J’attends, soupira-t-il, que tu me dises de partir. J’aime mieux mourir et voir les autres malheureux que de te faire du mal à loi. Quoique tu sois plus forte que presque toutes les femmes, et qu’aucun être n’ait la vie et le rire comme toi, tu m’as trop parlé de tes fatigues et de tes chagrins, cela m’a rendu affreusement lâche et peureux avec toi. Quand tu me diras que tu veux bien que je m’en aille un peu là-bas, voir ce qu’ils font, pour si peu de temps, pour un mois seulement, pendant lequel je t’écrirai tous les jours, j’irai.

— C’est vous, répondit Sabine lentement, qui me demandez cela ! Il faut que moi je vous dise de vous en aller !… Elle attachait sur Philippe des yeux si lisibles et si nus qu’ils semblaient écorchés, avoir perdu la robe lisse du regard. Il s’impatienta :

— Je ne vous en parlais pas, j’étais préoccupé et j’agissais mal, voilà tout.

— Cela vous fâche contre moi, c’est injuste, soupira Sabine.

— Non, dit Philippe, je ne me fâche pas et je ne suis pas injuste… C’est vous qui n’êtes pas bonne ! Vous ne savez pas qu’il faut s’efforcer et se contraindre. Les femmes ne savent jamais cela… Notre vie à nous est faite de cette besogne, et nous ne sommes pas moins sensibles que vous ; seulement, vous autres, vous êtes nerveuses, vous ne pouvez pas vouloir, on vous a toujours cédé… Il n’y a pas de degrés dans vos douleurs ; la contrariété vous fait crier comme la mort, et on aime mieux tout que de voir vos visages d’angoisse. Dieu sait, continuait-il, que je vous aime, et pourtant je sens que ce ne serait pas mal agir envers vous que de faire ce qui serait le devoir du moins scrupuleux des hommes.

Sabine le suivait dans la chambre où il errait, n’essayant pas de le retenir, mais semblant marcher dans le chemin de sa douleur. Voyant par instants le visage de Philippe sombre et fixe, elle pensait :

— Je suis ignoble, je le tourmente, je le tue…

Enfin, elle l’arrêta, lui mit les deux mains sur les épaules, et riant presque naturellement, car le courage lui donnait toujours la force de la gaieté, elle lui dit :

— Vous allez partir, voilà tout ; nous sommes des fous, vous allez partir, nous n’y avions pas pensé… C’est vous qui avez raison, tout ce que vous dites est vrai. Et puis, je vous jure, c’était de la folie, cette peur que j’avais de votre départ. Je vois la chose autrement maintenant… C’est même très simple ; et les lettres, les belles lettres que je vais vous écrire, et les mots pressés et absurdes que vous me répondrez, et puis moi tourmentée et vous content, tout cela excellent…

Elle riait vraiment, soulagée et forte. Philippe harassé répétait pour lui-même :

— C’est affreux !…

Et il essayait de se dégager de Sabine qui le rivait à cet endroit, à ce coin de monde ; mais elle lui tenait, de ses mains énergiques et dures, les deux poignets, et grandissait devant lui de toute sa volonté.

Elle comprit qu’il fallait faire le plus douloureux tout de suite ; elle dit, plus bas :

— Partez demain, n’est-ce pas ! c’est mieux.

Il soupira :

— Vous voulez ?

Elle répéta :

— C’est mieux.

Alors, ayant donné tout l’effort nécessaire, son courage, à elle, plia. Elle avait le droit de se reposer. Toujours debout contre lui, elle dit doucement, les yeux fermés :

— Voilà, vous allez partir, vous partez… j’imagine que c’est maintenant que vous partez, je vais voir ce que cela me fait.

Elle resta un moment silencieuse, et rouvrant les yeux où de la terreur s’évaporait, elle dit :

— Ce n’est pas possible ! cela fait mal dans les os… C’est dans les épaules et dans les genoux que je ne peux pas vous quitter…

Et elle chancelait. Philippe la prit, la porta, et s’étant assis il la gardait sur ses genoux et dans ses bras, allongée et tombante comme une enfant endormie.

Il lui disait, accablé et passionné :

— Ne pensez pas, oubliez, dormez…

Elle lui répondait, n’ouvrant pas les yeux, la voix descendue, lui caressant d’une main de sommeil le visage :

— N’est-ce pas, ce sont vraiment les deux choses qu’ont méritées les âmes comme la mienne : la tendresse et la mort…