La Nouvelle Espérance/III/5

V


Madame de Fontenay, chez elle, parlait de Philippe Forbier à tout propos, ayant remarqué que son mari prenait ainsi l’habitude de considérer cet homme qu’il ne rencontrait pas comme un ami invisible et dévoué. Il s’amusait de ce que Philippe donnât des leçons de sculpture à Sabine et lui prêtât des livres trop sérieux. Il riait de la voir lire assidûment ; il semblait qu’il l’eût surprise appliquée à des jeux ennuyeux.

La jeune femme employait, en causant, les mots dont Philippe Forbier se servait fréquemment. Elle éprouvait à cela un plaisir vif, comme si elle avait arraché à cet homme un fruit de la bouche pour y mordre à son tour. Sabine passait ces expressions à Henri qui les passait à Marie, à Pierre ; et Philippe était vraiment, ainsi, continuellement au milieu d’eux tous.

Marie, maintenant, s’intéressait à copier les tableaux du Louvre, Jérôme composait, Henri était toujours absent, Pierre seul, plus intelligent, eût pu s’apercevoir des sourds plaisirs de Sabine ; mais elle ne s’en occupait pas, il était de tous les êtres celui dont la perspicacité l’eût gênée le moins.


On était en avril à présent, les jours luisaient ; Philippe modelait, dans la cire couleur de miel brun, le visage et le cou de Sabine.

À la vitre de l’atelier, large et claire comme un bassin d’eau, le ciel se collait, un ciel de soir tiède : ni arbres, ni maisons n’apparaissaient. On ne voyait que ce ciel nu, doux et long.

— N’est-ce pas, disait madame de Fontenay, on pourrait le prendre pour un ciel d’Égypte ou d’Asie Mineure ? Rien, rien, du silence, de l’ espace, et puis, là-bas, trois palmiers que j’invente…

Elle tombait sur Philippe et murmurait :

— Voir tous les pays du monde avec vous…

Philippe répondait :

— Oh ! oui, tous les pays du monde… la Grèce bleue et la belle Anatolie ! Tu vivrais là-bas à moitié nue, sans ta robe, sans tes souliers, et j’aurais le front appuyé contre ton pied tendre et pâle, tel que je l’ai vu quelquefois, glacé d’émotion et refermé comme une main…

Il s’attristait de ce qu’elle pleurât souvent, au moment de l’ombre, quand les lambeaux d’air mou entraient par la fenêtre ouverte.

— Tu n’es pas heureuse ? lui demandait-il, les yeux tendus de peur.

Elle répondait :

— Si, si ; je pleure sur le bonheur comme à quinze ans je pleurais sur la jeunesse, parce qu’ils ne sont pas éternels.

Elle disait quelquefois :

— Je ne sais pas ce que j’ai ; je porte en moi, dans l’obscur moi-même, une race secrète et brûlante, des êtres, des êtres, des êtres qui voudraient naître de vous…

Il lui mettait, pour qu’elle se tût, les deux mains sur la bouche, et alors elle semblait s’endormir doucement.

D’autres fois, elle ne voulait plus sortir de chez lui, descendre l’escalier. Elle disait : « Je ne peux pas », douloureusement. Elle restait immobile, comme ceux qui ne boivent plus, dans la rage.

Lui, qui savait tout, qui vivait penché par l’étude des caractères et des nerfs, s’émouvait, comme si ce qui venait d’elle fût toujours nouveau et sans exemple dans son savoir.

Un soir, madame de Fontenay entra chez Philippe plus brusquement que d’habitude, avec un air de décision. Il l’attendait, il écrivait.

— Voilà, dit-elle, je veux m’en aller quelque part avec vous ; n’importe où, quelque part où je n’aie que vous.

Et s’étant assise sur les genoux de Philippe, devant la table embarrassée de papiers, sur quoi tombait l’ombre chaude de ce soir de mai, elle attendait qu’il fût tout réjoui de ce projet, tout prêt à le réaliser. Il l’embrassait et souriait un peu.

— Et tout le reste dont vous avez besoin, prononçat-il lentement, tout ce qu’il vous faut, à vous ?

Elle se fâcha :

— Alors vous croyez vraiment que je fais autre chose, du matin au soir, que de répéter cent fois dans ma pensée, dans mon désir, cet acte de venir vous voir, de prendre une voiture et de venir vous voir ?… Vous, vous travaillez ; moi, je ne fais que cela.

» Pourquoi, ajouta-t-elle, redevenue contente et rieuse, pourquoi habites-tu le plus beau quartier du monde, la rue où passèrent Michelet et Balzac, l’endroit de tous les désirs de Musset ! Je ne peux plus respirer ailleurs qu’ici.

» Pendant le trajet au travers de ces quartiers qui sentent la chanson et la leçon, je vois passer des étudiants avec des barbes fines et de beaux cheveux. Ils ont la figure que j’imagine à Rolla. Ils doivent, dans le petit café qui a des compotiers à la vitrine, boire sans soif, par goût de l’ivresse. Ils me regardent et je ris. Je vois bien que de ce côté de la Seine tout le monde est instruit et heureux.

Philippe faisait couler les feuillets de son livre entre ses doigts. Il dit :

— Qui est-ce qui est heureux ?…

Sa voix était singulière, inusitée. Sabine se leva.

— Pourquoi avez-vous dit cela, s’écria-t-elle, vous avez quelque chose, qu’est-ce qu’il y a ?

Il s’efforça de rire.

— Il n’y a rien du tout. J’étais distrait, bêtement occupé de ce travail.

Il passa la main sur les feuillets épars. Mais l’accent restait blessé.

— Non, non, poursuivit Sabine, il y a quelque chose. Mon Dieu ! mon Dieu ! qu’est-ce qu’il y a ?

Et Philippe voyait monter, chez cette impatiente, les flots pressés de l’épouvante.

— Assieds-toi, fit-il, en lui saisissant le bras et la forçant à s’asseoir ; ce n’est en tout cas pas si grave. Comme tu cries… Il n’y a rien du tout ; seulement ce matin ma femme et mon fils m’ont paru changés, craintifs de moi, méfiants…

Sabine s’était remise debout, le visage dur :

— Qu’est-ce qu’ils ont, dit-elle ? de quoi se mêlent-ils ?

Philippe la regarda avec reproche.

— Ils ne se mêlent de rien, Sabine, ils sont malheureux.

Elle écoutait. Elle fit « Ah ! oui ! » comme si elle comprenait.

En réalité, rien en son être ne comprenait plus rien. Donc c’était de la femme et du fils de Philippe qu’il s’agissait…

Cette femme et ce garçon s’occupaient d’elle ! Cette pensée entrait peu à peu, en le déchirant, dans son effroyable orgueil. Elle se domina ; elle dit doucement :

— Alors, quoi faire ?

Elle aurait voulu dire :

— Qu’est-ce que cela fait ?

Philippe l’avait reprise contre lui.

— Rien, ma Sabine, il n’y a rien à faire, que de m’aimer comme moi je t’aime : d’un amour qui me fait un mal épouvantable. Le reste ne doit pas t’occuper. Le reste est pour moi.

— Mais, – reprenait-elle, tremblante, ayant horreur d’élucider une question qui la touchait aux nerfs profonds, – qu’est-ce qu’ils savent, comment ont-ils su ?

— N’y pense pas, répondait-il. Sans doute, moi, trop hanté de toi, trop heureux, trop malheureux tour à tour ; moi, devenu distrait, silencieux. Et puis tes venues, et puis, je ne sais pas, mon amie ; d’ailleurs qu’est-ce que cela, et que toutes les plaintes et que toutes les larmes du monde, quand tu es là ?

— Alors, voilà ce que j’ai apporté dans votre vie, soupirait Sabine.

Et tout autour d’elle changeait. Elle voyait les trames sèches de la tapisserie du fauteuil. La vie se désenchantait…

Mais Philippe, ardent et sombre, la pressait contre lui. D’adorables oublis, des rires d’enfants, une douceur consolée éclairaient le visage de cet homme, et Sabine ne résistait pas à ce regard. Seulement, son cœur la suivait plus lourdement maintenant dans son abandon aux caresses de son ami. Menacée, âpre et volontaire, elle se précipitait en Philippe, et elle restait attachée à lui comme les mortes, qui n’ouvrent plus les doigts…


Ainsi que madame de Fontenay le craignait, Philippe souffrait plus qu’il ne voulait le lui avouer. L’éducation sentimentale que lui avait donnée sa famille protestante, dont les mœurs étroites et douces survivaient à la religion, le disposait aux tourments de la conscience.

Il avait épousé sa femme, l’aimant, quand il était encore un adolescent.

Elle était tendre, instruite, d’une beauté sage.

Il lui avait été de toute son âme fidèle.

Tout ce qu’il avait eu de contentement, de plaisir, d’inquiétude et de bonheur, il l’avait eu avec elle. Ils avaient perdu une fille, il leur restait un fils qui venait d’avoir vingt ans. On n’eût pas pu dire qu’il ressemblait à son père, il était pareil à lui.

Philippe avait toujours pensé au groupe de sa famille et de ses amis, avec l’orgueil de sentir qu’il était leur croyance, leur joie et leur vanité. Aussi avait-il éprouvé un grand trouble, à voir l’autre matin son fils entrer chez lui, soucieux et embarrassé.

Le jeune homme demandait à prendre quelques livres. Et puis il dit, hésitant, que sa mère avait besoin de repos, qu’elle lui semblait bien fatiguée depuis quelque temps, qu’on pourrait peut-être partir pour la campagne.

— Oui, dit Philippe, tu as raison, pourquoi ne part-elle pas ? Moi, tu sais comme c’est difficile que je m’en aille quand j’ai mon volume en train, et tous les papiers et les livres ici, à ma portée.

Et, en effet, depuis quelques années, Philippe ne quittait presque plus Paris.

— Pourtant, reprit Jacques, ce serait peut-être bien pour vous aussi, vous travaillez trop ; vous vous fatiguez.

Mais Philippe ne répondait point, et sa décision était dans son geste et dans son silence. Le jeune homme continua :

— Autrefois, après ma fièvre typhoïde, vous êtes venu avec moi à Versailles, et vous y êtes resté plus de six semaines ; vous écriviez aussi à ce moment-là ; je vous en prie, venez ; en attendant les vacances et que nous allions chez nous dans les Vosges, louez une maison près de Paris. Cela n’interrompra pas vos occupations et les miennes.

Il prit la main de son père entre ses deux mains.

Philippe s’émut et l’embrassa ; il lui dit :

— Mon enfant, crois-moi, il m’est impossible de quitter mon ouvrage en ce moment, j’en ai besoin pour mes cours du prochain hiver. Ta mère est souffrante. Je m’en suis aperçu comme toi, et cela m’inquiète ; essaye de la distraire. Nous pourrons être ensemble plus souvent, si tu veux.

Mais Jacques insistait, douloureusement maintenant.

— Ah ! reprit Philippe, qui était faible et troublé, parle ! tu as quelque chose que tu veux dire et que tu ne dis pas, qu’est-ce qu’on t’a raconté qui te donne cet air d’avoir peur ; quelle chose t’a-t-on dite que tu as crue tout de suite au lieu de venir en causer avec moi ? Mais, mon petit, quelle folie ! Est-ce que tu crois que je suis fou et que je puis penser à autre chose qu’à vous, quand tu es là dans ma vie, toi, mon enfant ?

En regardant son fils, il vit comme il était pareil à lui, avec le même visage, les mêmes penchants et la même sensibilité. Et la brusque pensée lui vint que si Sabine l’avait vu, ce garçon, ce fût lui qu’elle aurait aimé, lui si jeune et si semblable à son père.

Et voici qu’il eut une peur affreuse de son enfant dans sa maison, et qu’une désolation atroce tomba sur son cœur brûlé.

Il pressa le jeune homme contre lui, de ce geste subit, adroit et emporté qu’il avait, et qui prenait tout l’être dans l’étreinte ; d’une voix basse et douce, la bouche collée au cou de son fils, il lui disait maintenant :

— Mon petit, mon petit, ne demande rien… Va-t’en !…