La Nouvelle Espérance/III/10

X


« Mon Dieu, – pensait-elle, assise dans son wagon, que la nuit, venant aux deux vitres, fermait comme une boîte, – mon Dieu, que tout cela, autrefois, m’eût embarrassée, ce retour à Paris dans une maison qui n’est pas installée, et cette fatigue, cette faiblesse, ce serrement du cœur et des tempes ! J’aurais pleuré ; maintenant je suis pratique ; comme la vie est facile au fond, il suffit seulement d’être très malheureuse… »

Après quelques heures de trajet, elle descendit, portant son sac un peu lourd, dans la gare où le froid et la fumée simulaient le brouillard d’hiver. En voiture, à présent, au travers des rues noires et clinquantes, elle se sentait doucement s’assoupir, gagnée par cette fatigue profonde, ce sommeil d’ouate, où le coup du cœur s’amortit.

Rentrée chez elle dans sa chambre sommairement préparée, elle se déshabillait vite, se couchait, goûtant le plaisir du feu qui réchauffait un peu la froide haleine de la chambre déshabituée ; et elle éprouvait, en torpeur voluptueuse, la grande joie de ne plus rien désirer et de ne plus rien aimer pour le moment que ce léger frisson de froid, de chaud, qui montait le long d’elle, dans les draps frais et tièdes, dans le mol oreiller.

Pourtant, le lendemain, au réveil, le lourd sommeil ne l’avait pas reposée. Elle avait froid chez elle et toussait un peu. Elle était triste ; à sa fenêtre se collait le dur ciel bleu d’octobre avec ses boules de nuages blancs.

Elle avait le cœur étranglé. Elle se représentait le visage de Marie, ce visage de scrupuleuse, brûlant de tendresse et de peur. Et Philippe lui paraissait un peu lointain, un peu dur, d’être indifférent à cette nouvelle peine qu’elle avait. Ne recevant pas, ce matin-là, de lettre de lui, elle se disait qu’il était paresseux…

Paresseux et flâneur, elle le savait, avec des manières d’être surchargé, encombré de tout, et des yeux harcelés qui semblaient toujours chercher autour d’eux une place vide dans le temps.

Elle lui avait dit souvent en plaisantant :

— Puisque vous ne faites rien en ce moment, n’ayez pas l’air si occupé.

Et il en riait avec elle.

Toute la journée, elle le bouda en pensée.

Elle l’imaginait se passionnant pour un coin de la forêt rousse qu’il lui décrivait souvent, et pris d’amour, dans son jardin, pour quelque chrysanthème emmêlé et rebroussé. Il regardait tout avec une curiosité extasiée comme s’il ne savait rien, et cela fâchait quelquefois Sabine, quand c’était trop long et le distrayait d’elle.

Le lendemain elle reçut une lettre de lui, lettre hâtée où l’écriture était lancée comme des fils par une aiguille rapide. Il disait son ennui, son harassement, sa lassitude ; sa femme avait été très malade un moment, toute la maison avait perdu la tête ; c’était mieux maintenant, mais avec encore le choc cruel dans les esprits. Et puis il parlait amoureusement, avec des mots passionnés, doux et tristes, comme s’il avait écrit à une infidèle et à un cœur peu sûr.

Et madame de Fontenay, qui sentait que cette lettre lui barrait la respiration par la crainte qu’elle lui donnait d’une plus longue absence de Philippe, le trouvait méchant, lui en voulait de son cœur voluptueux, soupçonneux et indulgent pour elle ; de son cœur sage, grave et confiant pour l’autre seulement.

« Je vois bien, pensait-elle, qu’il me traite comme la folie de sa vie, comme la chose d’à côté qui est quelquefois plus chère que tout, mais dont il se repent et se lamente avec sa manie de piété familiale et de candeur.

» Il m’aime, le pauvre, d’un coin de son âme, du coin le plus obscur, le plus involontaire de l’âme de l’homme, et pour cela il me regarde comme la mauvaise tentatrice, et il ne voit pas que je suis plus à plaindre que lui… »

Alors par les jours clairs de la fin d’octobre, dans l’air et le vent collés aux joues comme des mains vivifiantes, dans le bois et dans les rues qui gardaient le luisant et l’eau des fréquentes averses, elle promenait sa colère et son désir de lui. Une colère et un désir qui devenaient malades et fous pour un peu de soleil tombé sur des arbres et rappelant le sensuel été.

Elle ne pouvait pas écouter de musique, et pas lire, sans que cette pensée lui vînt qu’elle perdait dans sa solitude le seul bonheur humain, ce pour quoi étaient faits justement la musique et les livres : le misérable et admirable amour.

Le soir elle allait voir quelques-unes de ses amies et, les yeux fixes dans les brûlures de la lampe, elle parlait de la passion et de la jalousie.

Elle apprit chez l’une d’elles que madame de Rozée, la femme de son père, n’était plus heureuse, qu’elle avait un amant dont sa conscience souffrait affreusement.

Elle pensa simplement : « Mon Dieu, elle ! elle aussi… »

Elle jura de ne plus retourner au théâtre, parce qu’elle avait eu trop envie de mourir à voir Hermione, dans une robe que la violence de son sein déchirait, pleurer contre Pyrrhus, avec un aspect de volupté livide, d’héroïsme et de carnage.

Quelquefois, une lourde fatigue l’envahissait. Elle prenait un morceau de tapisserie à quoi elle s’obstinait d’abord, et, peu à peu, elle s’en amusait, pensait à écrire à Henri, à voyager peut-être avec lui, à être heureuse autrement.

Mais brusquement l’angoisse la glaçait comme si une voix en elle lui avait dit : « Tu sais bien que ce sont des mensonges, de pauvres repos de ton esprit. Tu ne peux pas vivre sans le plus amer, et le plus fou, et le plus trouble de la vie… »

Et elle savait bien qu’elle ne pouvait pas vivre sans cela.

Elle avait écrit à Philippe des lettres qu’elle atténuait, ménageant l’embarras où elle le devinait. Un jour elle fut si mal, si fatiguée, qu’elle pensa prier Henri de revenir, de rester avec elle. Et puis elle eut de la honte et du dégoût à la pensée de lui voir porter la peine que lui faisait l’autre.

Lorsqu’elle reçut une lettre où son cousin Louis de Rozée lui annonçait ses fiançailles, elle pleura, tant cela lui semblait attendrissant.

Elle se disait :

— Je dois avoir quelque chose de malade dans la tête.

Elle toussait aussi, sortait quand même et n’avait plus de goût à manger.

Les pensées lui venaient au cerveau par plaques lumineuses ou sombres, qui provoquaient en elle l’élan ou l’accablement ; mais jamais plus d’ordre, ni de précision, ni de plaisir. Elle alla un jour voir un médecin qu’elle connaissait et qu’elle aimait. Elle lui dit :

— Docteur, cela va très mal.

Il lui répondit :

— D’abord, asseyez-vous tranquillement.

Mais elle reprit :

— Je n’ai pas la force de m’asseoir tranquillement, on ne se repose que quand on est bien portant.

Elle ajouta :

— Il faut que vous me guérissiez tout de suite, je vous en supplie, de cette douleur que j’ai dans la nuque tout le temps, et d’une tristesse qui me met des larmes dans toutes les veines.

Il lui conseilla le calme, le sommeil, la nourriture. Il la pria de regarder doucement la vie, indifférente et drôle. Il l’assura des plaisirs prudents qui attendent l’observateur et l’amoureux de la nature.

Elle lui dit :

— Alors, docteur, le soleil et les soirs violets, et des bouts de nuit où semblent s’égoutter encore les lunes qui furent sur Agrigente et sur Corinthe, ne vous font pas un mal affreux ?…

Il dit que cela lui était très agréable, et Sabine comprenait qu’il considérait la nature comme le repos dominical, comme la grande salle d’air et d’azur où il se chauffait et se baignait. Elle ne la traitait pas ainsi ; elle la traitait comme un amant mystérieux pour qui elle mettait de belles robes.

Voyant la jeune femme si surprise et si triste, il lui demanda sur un ton de grande bonté si elle n’avait point de préoccupation et de tourment.

Elle réfléchit un instant, ne sachant pas si elle le dirait ou si elle ne le dirait pas, et puis elle répondit que non, et, prenant de la gaieté, elle parla de choses différentes, le visage si vif et les yeux si nets que le médecin, réjoui au fond de lui-même, voyait bien qu’il ne s’était pas trompé sur les ressources de cette vivante.

Et Sabine, s’en allant, pensait :

« Qu’aurais-je pu dire de moi-même qui n’eût point été stérile ? Ses raisons ne sont pas mes raisons… La satisfaction seule console ; la faim, la soif et la fatigue ne se guérissent point par tel envisagement de l’univers, mais par le pain, l’eau ou le lit ; et, de même, la douleur ne se guérit que par le bonheur… Elle ne veut pas autre chose. »

Alors, de jour en jour, madame de Fontenay se laissa glisser le long de sa douleur, des pieds, des mains, maladroitement, comme un ouvrier qui tombe et se tue.

Elle écrivait à Philippe :

« Ce n’est pas vous que j’aime ; j’aime aimer comme je vous aime. Je ne compte sur vous pour rien, dans la vie, mon bien-aimé. Je n’attends de vous que mon amour pour vous… »

Son état de malaise physique l’avait rendue si sensible et irritable qu’aucun point de son âme n’était plus protégé ; le plaisir lui eût fait de la peine. Elle était déjà hors de la vie, avec une vision morbide de toutes choses.

Le matin, quand elle voyait les meubles de son salon remués et un domestique balayant, elle en éprouvait de la répugnance triste, un sentiment pauvre et désespéré, comme si cet acte médiocre et passager se fût étalé sur la vie, eût primé tout le rêve et tout l’idéal.

« Un jour, quand je serai morte, pensait-elle, on fera cette pauvre chose de balayer et de ranger ; quelle misère que les petits rouages paisibles de l’existence ! »

La femme de Philippe Forbier ne se remettait que lentement ; Sabine le savait par les lettres de Philippe, d’un ton plus sage qu’autrefois, où, au travers des mots, il semblait soupirer : « J’ai vieilli maintenant, j’ai besoin de ma conscience et du repos, et que suis-je pour vous, si glorieuse ? »

Elle n’avait pas envie de lui dire comment elle était. Elle avait appris, peu à peu, que les paroles des femmes n’ont pas de sens pour les hommes qui les aiment…

Et puis sa lassitude lui donnait une sorte de faiblesse de l’orgueil, une peur physique d’occuper les autres de soi, fût-ce Philippe ou Marie.

Marie allait partir le mois prochain avec Jérôme pour l’Espagne ; sa dernière lettre était heureuse et plus énergique.

« La pauvre, pensa Sabine, comme je lui faisais peur, je l’empêchais de vivre. »

Et elle lui en voulut un instant, avec un mélange de vanité et d’ironie.

Se sentant si désespérée, elle eut le désir d’aller voir, dans le quartier de Clichy, une demoiselle qui lui avait donné autrefois des leçons de dessin, et dont l’énergie, la résignation brave, la bonté, lui apparaissaient comme un secours émouvant.

Elle trouva cette personne chez elle, dans une petite pièce froide, chauffée seulement à la place même du poêle étroit. Un jour triste éclairait des meubles de laine.

Dans un coin de la pièce, le lit étouffé par un édredon et couvert de rideaux devait remédier au froid de la nuit par l’asphyxie et l’écrasement.

Madame de Fontenay se sentit désolée ; la demoiselle qu’elle venait voir était habituée, active et confortable là dedans. Elle reçut aimablement Sabine qu’elle n’avait pas vue depuis cinq ans. Sabine s’était attendue à plus de transports, elle sentait la faveur qu’elle faisait à ceux qu’elle allait visiter. Mais la vieille fille n’en était plus à considérer ces choses. La vie lui était dure depuis trop de temps. Elle n’avait même plus le loisir des plaisirs du cœur et s’excusait auprès de la jeune femme d’être obligée de préparer vite son déjeuner et de ressortir ensuite pour ses leçons. Elle demanda à son ancienne élève si elle allait bien, ce qu’elle faisait. Madame de Fontenay n’eut pas le goût de se plaindre devant ce labeur pauvre et morose. Elle dit seulement :

— Tout est une affaire de caractère dans la vie. Vous ne vous trouvez pas malheureuse, mademoiselle, moi je me trouve malheureuse…

— Il ne faut pas penser à tant de choses, reprit mademoiselle Jacquin qui rangeait, allait et venait ; mais si, je me trouve malheureuse aussi, maintenant que le temps passe trop vite, et que j’ai plus que jamais besoin d’air, de l’air et du repos de la campagne. Je mourrai sans avoir respiré de l’air…

— Pauvre mademoiselle… soupira Sabine qui était accablée.

Et elle observait cette personne, sur le visage de laquelle le regard et le sourire de la bonté s’étaient usés, et dont les gestes n’étaient plus que des gestes pratiques, qui poussaient le tiroir de la commode et la petite porte du fourneau.

— Je vais vous mettre en voiture où vous allez, lui dit-elle.

Et ayant déposé mademoiselle Jacquin à l’entrée de son cours, elle revint chez elle plus lassée.

Elle flâna et se coucha ; elle avait des rêves doux et sentimentaux dont elle mourait de regret au réveil. Dans ces rêves, Philippe lui apparaissait avec une vie si proche qu’elle pouvait la toucher. Il avait pendant des heures la plus belle expression de son visage ; ils étaient, elle et lui, dans l’atmosphère qu’ils auraient choisie si on leur avait dit de choisir… Et l’entretien durait sur une sensualité d’âme si complète et si longue, qu’en songe le cœur de Sabine en défaillait.

Après cela, c’était l’affreuse tristesse du matin, la légère indisposition physique des mauvais réveils ; le regard tremblé de Philippe devenait une idée fixe, un point lumineux qui appelle, assoupit et irrite.

Elle gardait tout le jour cette lumière devant les yeux, s’enfermait dans sa chambre pour savourer le souvenir, roulée sur son lit, les deux mains contre les paupières, avec le sentiment d’une dégustation délicieuse.

Un matin qu’elle errait sur les quais de la Seine, elle rencontra, mêlé à d’autres jeunes hommes, le fils de Philippe Forbier.

Il ressemblait tant à son père que Sabine, avec un grand frisson, le reconnut immédiatement.

Ils étaient pareils… Elle sentait qu’il devait avoir aussi le cœur de son père, cette âme double, à la fois mâle et femelle, qui trouvait en soi-même les satisfactions suffisantes.

Madame de Fontenay se disait tristement :

— Il est jeune comme fut l’autre, et beau comme lui. À son tour il aura des fils qui lui ressembleront, auront ce même visage d’Antinoüs têtu… Le fils de Philippe c’est l’éternité vivante de cette race dont je meurs…

Elle voulut, de toutes ses forces, revoir son ami.

Ses scrupules l’abandonnèrent.

Elle écrivit à Philippe qu’elle voulait le voir, qu’il fallait que ce fût lui qui vint, parce que Nancy, où elle eût pu se rapprocher de lui, n’était pas sûr, des parents de son mari s’y trouvaient. Elle fut alors comme quelqu’un qui a sauvé sa vie : elle eut la conscience tranquille.

Philippe lui envoya un télégramme où il lui dit : « Je viens », et puis un autre télégramme où il annonçait qu’il ne pouvait pas se mettre en route ; et une lettre arriva où il expliquait qu’il serait à Paris dans trois ou quatre semaines.

Sabine ne s’étonnait plus, elle connaissait la déception, elle se disait : « C’est bien », à la manière de quelqu’un qui avale avec un gosier étranglé. Elle regardait, d’un œil abêti et tranquille, la malchance la pousser hors de la vie.

Elle ne se levait presque plus. Elle soupirait : « Dormir, dormir ! »

Un jour, elle se dit :

« Pourquoi ne pas dormir toujours ? »

Et cela la séduisit comme si on lui avait donné à goûter une saveur merveilleuse.

Elle écrivait à Philippe un peu moins souvent, et des lettres qui plaisantaient, qui étaient gaies ; il répondait par des mots qui ne correspondaient jamais à rien.

Elle ne se le représentait plus là-bas, sa pensée ne pouvait plus faire ce voyage. Même s’il revenait maintenant, elle serait toujours loin de lui puisqu’elle avait peur de lui… Ce n’était pas le chemin qui faisait la vraie distance, c’était la crainte qu’on avait de tendre les bras…

Elle ne cherchait pas non plus à s’expliquer ce caractère ; c’était trop difficile, trop épuisant, et puis tous les hommes qu’elle avait toujours vus étaient fous. Elle se demandait si Philippe l’avait seulement aimée.

Elle ne s’occupait plus de tout cela ; elle avait de lui une vision dont elle mourait.

Des regards de cet homme, de ses gestes pleins et doux, de ce qu’il y avait de trouble et de sensuel dans son cœur, du désir qui montait à son visage avec la lumière et le vertige de l’inspiration, elle se faisait quelque chose avec quoi elle se tuait. Elle prit un sombre plaisir à cette ardeur : elle goûtait sa folie. Les moindres détails de sa vie avec Philippe lui revenaient. Elle se souvint, le cœur crevé, d’un soir passé au quartier Latin, dans un cabaret où se trouvaient des étudiants, des ouvriers, des femmes tête nue.

Un artiste s’avançait, un camarade, mourant d’alcool, plein d’un talent misérable ; et il chantait de sa voix triste des chansons amoureuses, lâches, saoules et veules, intentionnées de vice et de candeur. Sur la mélodie languide, élastique et moite, la poésie disait l’éternel besoin, l’odeur des peaux amoureuses, les lits dans l’herbe, la jalousie et le couteau.

Et cela coulait des racines attendries de la vie.

Sabine se souvenait qu’elle avait écouté avec un grand trouble du corps, émue par le désir populaire qui mord aux lèvres comme au pain, regardant autour d’elle ces pauvresses, qui écoutaient aussi, – égalité de l’amour et de la mort ! – qui écoutaient doucement et bravement, ayant dépassé tous les risques du baiser…

Et voici qu’en ce moment elle ne pouvait plus se défaire d’une de ces musiques molles qui traînait en elle :


Tu me disais au clair matin,

Voici du thym, Pour ton lit qui sera ma tombe…

Par moments le souffle et la brûlure gonflaient en son cœur ; elle ne savait plus vers qui allaient ses espoirs ; cela s’étendait, devenait infini ; elle imaginait des horizons de soleil immense, des foules venues vers elle, et elle la déesse de l’éternel désir.

Et après, de l’accablement, des larmes et le dégoût de l’univers…

Elle se disait :

« C’est assez de journées semblables… il ne faut pas continuer. Je vais mourir. »

Elle ne pouvait pas croire que la mort voudrait bien la reposer. Elle souriait à cette idée. Et puis elle se dit : « Je vais me tuer. » Alors ce fut une résolution inévitable, pareille à un mécanisme qui ne peut plus sortir de ses rainures. Sa mollesse et sa langueur se dissipèrent. Elle mit de l’ordre dans sa maison. Elle se sentait précise et forte.

Ensuite, comme si la certitude de l’anéantissement possible la calmait, elle vécut quelques jours sans penser à rien, pas malheureuse, ayant tout oublié.

Mais, en se réveillant un matin, il lui apparut, d’une manière qui lui comprimait les deux poumons, que jamais plus elle ne serait heureuse, ni contente, ni même tranquille.

Elle vit que tout était fini.

Les quelques jours de torpeur douce qu’elle venait de passer avaient tout dérangé. Elle percevait les choses au travers d’une fumée lourde, inchassable, sa volonté ne se levait plus. Puisqu’elle savait que tout était fini !

Pourquoi ? Elle n’aurait pas pu le dire…

Dans sa pensée, elle voyait Philippe comme sur une route où on se sépare, et où on n’aperçoit plus celui qui s’en va que diminuant, et de dos.

Elle songeait :

« Il est retourné à eux, il ne reviendra pas. »

Pourquoi vivre ? Elle était fatiguée de tout. Elle passa une journée de folie morne, de dégoût, de désespoir. Ayant jeté hors d’elle toute sa force, elle fut mieux vers le soir. Alors elle pensa « se sauver, sortir de la vie, s’en aller, n’importe comment ; partir ! par la porte la plus noire et la plus basse, partir !… »

Elle le disait à haute voix, comme si c’était quelque chose qu’elle demandait à quelqu’un, et qu’on pouvait lui donner. Et puis elle se tut ; elle n’avait plus de pitié d’elle-même comme elle avait eu si souvent. Elle se disait :

« Je ne suis pas à plaindre, je suis bête et je suis lâche, on ne plaint pas les bêtes et les lâches. »

Elle se menait durement maintenant, avec sécheresse et netteté, en colère de s’être supportée si longtemps.

Il était dix heures du soir.

Elle alla, d’un pas raide, dans la bibliothèque où était une petite armoire de pharmacie. Elle l’ouvrit. Il y avait là des flacons ordinaires, et des flacons bleus, les poisons, avec des étiquettes rouges. Elle lut des noms difficiles et puis elle vit « morphine ». Ce flacon était chez elle depuis l’été, à cause d’une crise de rhumatisme qu’Henri avait eue.

Elle lisait les étiquettes avec curiosité, s’y intéressant, indifférente à elle-même.

Morphine ! Cela lui rappelait une maladie de son adolescence, un soir de souffrances affreuses, et puis on lui avait fait une piqûre de morphine. Ah ! la lourdeur incomparable et délicieuse ! On avait refusé une seconde piqûre, et alors, elle s’en souvenait, elle avait passé la nuit à appeler la morphine, doucement, mélodieusement, d’une voix amoureuse du pavot…

Mon Dieu, que tout cela était loin !

Elle prit ce flacon et l’aiguille qui était à côté. Dix centigrammes de morphine, c’était une dose qui tuait et ne faisait pas souffrir.

Elle entra dans sa chambre ; il y avait du feu et un petit sifflement bas et doux entre les deux bûches. Elle s’assit à sa table, emplit l’aiguille de poison, la reposa sur la table. Elle se dit :

« Tout à l’heure, il faudra prendre cette aiguille, ne plus penser à rien qu’à la volonté de faire cela, et brusquement l’enfoncer dans la chair. »

Et puis, l’esprit rassuré, elle chercha des enveloppes, du papier. Elle prépara deux enveloppes : sur la plus grande elle mit l’adresse de Marie, et sur l’autre le nom de Philippe. Marie se chargerait de faire parvenir la lettre à Philippe.

Alors, le visage peu à peu brulant, elle écrivit :

« Mon ami, je vais faire tout à l’heure quelque chose que je n’aurais jamais cru que je ferais.

» Il est onze heures passées ; quand minuit sonnera je me tuerai. Je n’ai pas peur, je ne souffrirai pas ; je me suis enquise, avec la méticulosité que j’ai toujours apportée à ne pas vouloir souffrir, de ce que je pourrais éprouver : cela ne peut être que rien.

» Mon ami, ce que je vais faire, je le fais avec beaucoup d’assurance et un grand repos.

» Tout ce mois-ci a été abominable, mais voici plus de huit jours que la tristesse que j’endure a débordé ma force et le possible.

» Je sais que si vous étiez là vous me diriez que le plus dur tourment s’affaiblit, diminue en quelques mois ; mais on ne se tue pas parce que l’avenir peut être mauvais, mais parce qu’on ne peut pas supporter le lendemain. Et puis ma vie n’est point de celles dont on puisse préjuger, comme des autres ; j’ai fait cette expérience que, tandis que la destinée détrompe et rassure l’attente et la peur des hommes, tous les maux que j’ai prévus me sont arrivés.

» La déception et le malheur ont été la règle de ma vie, quand ils ne sont, pour presque toutes les créatures, que l’incident et le hasard.

» Mon ami, vous m’avez vue rire et jouer et m’exalter parce que j’ai aimé toutes les choses du monde d’une passion exténuante, mais ma raison demeurait hagarde, effrayée.

» J’avais déjà souffert quand je vous ai connu : à cause de quelques mauvaises chances, et parce que c’était mon habitude.

» J’étais comme ces ivrognes qui aggravent leur mal en buvant en route, mais qui étaient déjà ivres au départ. Je suis née ivre, et j’ai vécu toujours altérée de véhémence et de douleur.

» Quand je vous ai connu, j’ai goûté un tuant et merveilleux bonheur, je vivais entre vos deux mains avec une ardeur, une faiblesse, une fatigue et une force inconcevables. Je pense que nulle n’a eu les dents serrées sur de plus vives extases.

» Vous m’aimiez et vous êtes parti parce que votre femme et votre fils vous l’ont demandé… Vous avez fait ce que vous deviez faire : les hommes ont de la conscience.

» Les femmes, mon ami, n’ont pas de conscience ; elles ont une épouvantable volonté de n’être pas plus malheureuses qu’elles ne peuvent.

» Si vous étiez là, je ne pourrais pas mourir, parce que, en voyant votre regard et en m’approchant de vous, je meurs en vous, ce qui est un anéantissement et une volupté terribles.

» Si vous étiez là, vous me prendriez la main et je ferais ce que vous me diriez, comme le jour où je vous ai vu chez vous pour la deuxième fois, où, me conduisant à votre bibliothèque et me tendant la main dans l’escalier difficile, vous avez, sans le vouloir d’abord, dans ma manche qui était large et ouverte, serré mon bras. Je sentais, après cela, que si vous me disiez de me jeter par la fenêtre, je me jetterais par la fenêtre.

» Mais vous n’êtes pas là, et je puis réfléchir. Ce matin, en me regardant dans la glace, j’ai vu le visage que m’ont donné tant de tourments et de larmes : un visage plein d’ombre, où chaque place est humiliée.

» En craignant et en souffrant pour vous, je me fatiguerais, je vieillirais, je connaîtrais cette torture, qui va m’être épargnée, de ne plus vous offrir une beauté sûre de soi, tandis que j’ai senti quelquefois, avec une ivresse si orgueilleuse, que je vous apportais tous les paysages et tous les degrés de la lumière dans mes yeux et mes mains éblouis.

» Et puis je n’ai jamais éprouvé, en plaisir, que ce que j’avais en moi. Quand je suis fatiguée et que je sens mon corps misérable, je ne vois pas les jardins et les fleurs.

» Mon ami, j’ai ces temps-ci, en marchant dans les rues, beaucoup observé les visages des femmes. Presque toutes celles que j’ai vues passer avaient le front sombre, les traits détendus dans l’ennui, l’air installé dans l’indifférent. Elles ne sourient et ne rient plus du tout : on n’imagine pas qu’elles puissent rire !

» Elles vont, s’asseyent, s’occupent, regardent, se dirigent avec une sorte d’exactitude navrante. Sur quelle horloge règlent-elles leurs nécessités si vaines ?

» Je ne veux pas vivre pour cela, je ne vis pas quand il n’y a plus de joie… Enfant, je sentais que la résignation et l’accablement étaient quelque chose qui était fait pour d’autres gens que pour moi.

» Et tu ne voudrais pas, mon bien-aimé, que celle que tu as prise pour sa vitalité, sa colère et ses cris, que tu as tenue contre toi, mouvante et multiple à force d’aspects, de regards et de désirs, et d’un tumulte tel, que ses gestes et sa voix changeaient la couleur de l’air, fût ainsi morne et soumise.

» Mon bien-aimé, la semaine que je viens de passer m’a amolli le cœur, m’a rendue pauvre et faible. Je m’attendris et je pleure parce qu’il y a en face de moi, accroché au mur, le portrait où je suis une petite fille. Je suis là, très petite, à deux ans, je crois ; j’ai les yeux grands, un peu lourds et doux, qui regardent devant soi… Je regarde devant moi bien doucement, et patiemment, comme si on m’avait assise là en me disant qu’on allait revenir me prendre. Les cheveux sont tout plats, un peu blonds encore, baissés sur le front, j’ai l’air très sage et d’attendre. Les épaules nues dans la robe de broderie sont encore pliantes ; elles devaient être molles et faibles comme le corps des oiseaux qu’on tient serrés.

» Mon ami, ces épaules qui avaient deux gros nœuds de soie bleue, bien lisse, ont porté la chère violence de vos mains qui m’ont courbée un jour vers votre désir. Dites-moi pourquoi cela fait si mal et pourquoi je pleure parce que j’ai été petite, et si sage, et si confiante ?…

» Mon bien-aimé, j’ai eu peur de tout dans la vie : de l’orage, de la nuit, de la solitude ; et même, quand je sortais si brûlante de chez vous, du vent qui me prenait en hiver au coin de la rue, et me glaçait, et me faisait croire que j’allais mourir de froid ; et maintenant je vais absorber ce poison tranquillement… Vous comprenez ce qu’a fait en moi cette semaine…

» Je ne veux plus maintenant penser qu’à toi… je ne serai plus, mais tu vivras, et c’est cela qui m’est nécessaire ; tu seras cet hiver dans la belle pièce sombre où tu travailles.

» Tu seras près de la cheminée chaude, devant ta table pleine de livres et de papiers ; tu auras le cou et la figure teintés de cette lampe qui a un globe de porcelaine rose, et qui me semblait n’éclairer que par ton visage.

» Tu seras là comme le jour où je suis entrée pour la première fois et où je t’ai vu.

» Tu t’es levé, tu avais cet admirable regard de côté qui ne voyait pas les personnes, qui semblait se répandre dans l’air, si bien que tout ensuite dans la chambre avait tes yeux et brûlait.

» Ce regard, et un moment de ton sourire, quelque chose dont tu ne peux pas te douter, qui est dans le son du rire finissant et dans un pli de la bouche de profil, – ce rire qui était toi, et qui aussi, je puis te le dire, me rappelait le visage d’un homme qui m’avait un peu troublée quand j’étais petite, – ton regard et ton rire étaient quelque chose de plus que toi, que j’essayais, t’ayant quitté le soir, de retrouver nettement ; je m’y appliquais la nuit, lorsque j’étais si longtemps réveillée… Et quand brusquement, comme un don fait par la mémoire, les détails m’en revenaient, je sentais passer sur mon front ces doubles battements de joie et de douleur que tu aimais, et qui sont le soupir de la chair et des nerfs.

» Mon bien-aimé, voici minuit bientôt ; je suis tranquille, mais je pleure. Je pleure à cause de toi, parce que, quoique tu fusses le maître et moi si docile, tu avais quelquefois des lassitudes, des tourments, et que je mettais mes mains sur ta tête.

» Qui mettra sur ta tête des mains si amoureuses ?…

» Mais tu es loin, tu es loin, il faudrait vivre demain sans toi, je ne peux pas… Voici minuit dans quelques instants, je pense à toi, je ferme les yeux, je pense à toi… Je vois tes yeux et ton rire et je retrouve toute l’odeur qui est sur ton visage… Je ferme les yeux, et tu es devant moi ; tu ne crois pas que je veux vraiment mourir, et tu dis, avec tes yeux de côté : « Comme elle est folle !… » et tu ris, et tu me prends avec tes deux bras qui me jettent contre toi, et c’est en toi que je meurs, et que je vais mourir… »


Le premier coup de minuit sonne.