La Nouvelle Espérance/I/4

IV


Jamais madame de Fontenay n’avait été si active que depuis son retour à Paris.

Pierre Valence se moquait d’elle pour la manie qu’elle avait maintenant de dire : « Tout ce que j’ai à faire demain ! je n’aurai jamais le temps de tout faire… »

Et ce qu’elle avait à faire de si pressant, c’étaient des courses chez sa couturière où elle commandait des robes sur le modèle de vieux portraits ; des courses chez les marchands de curiosités où elle ne résistait point à l’envie d’acheter quelques pots de Saxe et de vieilles soies à fleurs.

Jérôme Hérelle avait un goût délicat et féminin de l’époque de Louis XV, ronde et pleine de bouquets.

— Cela l’amusera de trouver ces bibelots nouveaux chez moi, quand il reviendra des Bruyères, pensait Sabine.

Depuis cinq jours qu’ils s’étaient quittés, elle avait reçu de lui une lettre longue, respectueuse et réservée, et une autre lettre courte, descriptive de la nature comme un paysage peint, et d’une sentimentalité d’angélus.

Elle se rappelait en souriant qu’à part ces lettres polies et des attentions répétées, il ne lui avait pas fait entendre qu’il l’aimait. « Le pauvre, soupirait-elle, il n’ose pas. »

Elle prévoyait un été de Paris, charmant, avec lui surpris et heureux de son amitié à elle, et ensuite les longues journées tranquilles, tous ensemble dans la propriété qu’Henri possédait en Dauphiné, et qu’ils habitaient de juillet jusqu’en novembre.

« La campagne lui va bien, » pensait-elle, en rappelant en sa mémoire l’allure et le visage de Jérôme, ses cheveux romantiques, ses yeux gris de bruine légère, froids et durs souvent, et où la pensée et l’expression venaient lentement, du fond de l’âme secrète et cachée.

Elle trouvait qu’il devait ressembler à Adolphe, de Benjamin Constant, à Werther, à l’amant de Manon, et elle reportait si ingénument sur lui le goût qu’elle avait de ces héros, qu’il lui apparaissait véritablement empreint de leur fièvre et de leur mélancolie.

Dans la vie apparente de la jeune femme rien n’était changé.

Elle était attachée à Henri. Elle ne pensait lui faire aucun tort en s’occupant de Jérôme, pas plus que si elle s’était mise soudain à beaucoup aimer la peinture et à fréquenter les salons du Louvre.

Et puis elle ne s’attardait point à réfléchir, elle vivait dans un emportement léger, dans le sentiment de la vie montante et de l’infini.

Une plus générale aisance la rapprochait amicalement de Pierre Valence. Elle se plut à causer avec lui. Elle admirait ses idées nettes, un peu sèches quelquefois, pressées entre ses yeux étroits.

Mais elle le considérait, lui et les autres hommes, en comparaison de Jérôme, et tous lui apparaissaient si inférieurs à son cousin, qu’elle ne pouvait s’empêcher de croire qu’ils en souffrissent, que leur vie en fût amoindrie en toute chance de joie et d’amour. L’idée que Pierre avait pour maîtresse une actrice dont il était aimé, lui semblait affaiblissante et triste.

Pourtant, si certains que fussent son contentement et sa douce insouciance, madame de Fontenay était quelquefois, à la suite de la lecture d’un beau livre, et quand elle rentrait du théâtre, entraînée en pensée loin de Jérôme.

Elle se sentait alors vivante pour d’autres endroits de la terre, pour ces compagnons d’audace et de tumulte qui percent l’histoire de leur lance et toute l’ombre d’un seul de leur désir. Et elle souhaitait à la fois le docteur Faust, jeune et mystérieux au crépuscule, sur la petite place de sa ville, et les cerises de Florence…

Mais les curiosités dans lesquelles la jetait le caractère de Jérôme, la rattachaient vite et durement à une intrigue qui, si mince qu’elle fût, se compliquait d’obscurité.

Le jeune homme avait repris chez madame de Fontenay son attitude habituelle ; seulement sa conversation plus libre, une plus grande aisance, témoignaient qu’il s’y sentait désiré et retenu et qu’il s’y plaisait davantage.

— J’ai Pierre, tu as Jérôme, disait Henri à sa femme quand elle le questionnait sur ce qu’il allait faire dans la journée ; je te laisse la musique, ah oui ! je te la laisse ! ajoutait-il en se tenant les oreilles, rien qu’à voir le piano toujours ouvert.

Jérôme paraissait gêné quelquefois de la bonhomie d’Henri ou des insistances de Sabine pour le retenir à dîner, et il refusait alors avec une aigre obstination.

Quoique madame de Fontenay vît là le souci de discrétion qui était naturel à Jérôme, elle s’en irritait, n’ayant point dans une liaison si innocente le goût de la prudence, et n’imaginant pas qu’on pût renoncer à ce qui était le plus agréable.

Elle ne rencontrait guère son cousin en dehors de la présence d’Henri, de Pierre ou de Marie qui venait de rentrer à Paris ; mais bien qu’elle n’eût point avec lui d’entretiens isolés, madame de Fontenay sentait assez à l’entière confiance que Jérôme avait en elle, à l’ autorité avec laquelle il lui conseillait ou la dissuadait de faire telle ou telle chose, à la coquetterie enfin qu’il mettait à se plaindre pour ses moindres contrariétés, qu’il avait besoin d’elle et qu’il l’aimait.

Quelquefois elle eût souhaité plus de violence sur ce visage, l’âme plus déliée et plus abondante ; mais à d’autres moments la brusque pâleur du jeune homme la persuadait d’une énergie profonde et contenue.

Un jour, Henri, qui pourtant n’observait pas volontiers dans la vie, avait dit de lui : « Ce sont ces caractères-là, prudents et patients, qui sont les plus obstinés et veulent le mieux ce qu’ils veulent. – C’est cela », avait pensé Sabine. Elle s’était fait raconter par son mari l’existence de son cousin à Paris, existence travailleuse où l’amour n’avait pas de place ; et la jeune femme avait souri jusqu’au fond de son cœur tranquillisé.

Jérôme Hérelle, présenté par madame et mademoiselle de Fontenay à quelques-unes de leurs amies, les rejoignait maintenant dans les salons où elles allaient le soir, demeurait avec elles, et quand elles étaient parties se retirait aussi. Il faisait attention à la toilette que Sabine portait, il la complimentait, la suivait du regard et lui reprochait souvent les rires qu’elle avait eus avec d’autres hommes.

— Vous aimez, lui disait-il, ces gens qui vous dévisagent, vous parlent sur les épaules et vous déclarent durement que vous êtes jolie ?

— Oui, avouait-elle, mon cher, j’adore cela.

Et ils se disputaient sur tout. Ils se disputaient sur la littérature, sur la politique, sur tous leurs goûts. Ils n’avaient de commun que l’amour de la musique et des jardins.

Les soirées, chez madame de Fontenay, qui s’écoulaient autrefois en discours paisibles, criaient et brûlaient à présent. Pierre Valence y jetait la mauvaise humeur d’une liaison qui commençait à le faire souffrir et la violence de ses opinions irritables. Il entraînait Henri dans la politique, lui conseillait une campagne de candidature, lui traçait des plans, et s’impatientait, car M. de Fontenay n’était jamais pressé.

Sabine s’entendait bien avec Pierre. Elle répondait « oh ! oui, » à ce qu’il disait ; il semblait qu’elle eût longtemps porté en elle les formules que Pierre employait, et que ce fût une délivrance délicieuse.

Mademoiselle de Fontenay soupirait ; elle eût voulu que les conversations fussent des livres et qu’elle pût, les laissant ouverts sur ses genoux, en suivre lentement les dangereux passages. Jérôme, qu’on tenait à l’écart de ces entretiens, qu’on repoussait quand il s’en mêlait, ne se fâchait pas, gardait sa quiétude courtoise, car il savait bien que ce qu’on cherche au travers de la vie était ce qu’il possédait justement : le contentement de soi-même.