La Nouvelle Espérance/I/2


II


C’est à ces choses de son passé que Sabine repensait doucement ce jour-là, étant couchée sur le divan de couleur orangée, au milieu de coussins qui gonflaient autour d’elle leurs étoffes de soie d’un jaune de citron, étoffes de soie anglaise, qui donnent au toucher et au regard la sensation d’être molles et éraillées.

En face d’elle, la cheminée où la flamme, prise entre les bûches mourantes, montait et baissait. Tout autour de la pièce des bibliothèques légères et vitrées ; en biais contre un des angles de la muraille un piano ouvert avec des partitions traînant au pupitre.

Sur ce piano, une étoffe de velours pourpre à broderies d’argent dur, coupée en quelque chasuble ancienne ; et, posée sur elle, un moulage de l’admirable visage de Beethoven, visage large et plat, détendu par la mort, et comme écrasé de sublime.

Et puis, sur de petites tables, dans les encoignures des meubles, des vases de manière japonaise, d’une seule teinte, d’une coulée jaune ou verte, du vert de la prairie ; et, dans les vases, des fleurs qui répandaient une odeur acide de corolles lasses et de tiges mouillées.

Comme le jour baissait à la fenêtre et s’obscurcissait d’une tempête de neige, madame de Fontenay s’assoupit, s’endormit dans la pièce toute silencieuse où la pendule battait calmement, ne jetant que des moments de loisir et d’indolence ; et le livre des sonnets de Ronsard, qu’elle avait essayé de lire, restait abandonné au bout de ses doigts ouverts.

En dormant à peine, madame de Fontenay entendait cette pendule, sentait la tiédeur de l’air enfermé autour d’elle, devinait le froid et l’obscurité du dehors. Elle trouvait la vie moelleuse et bonne. Elle resta longtemps ainsi, cédant à la torpeur, l’interrompant pour la mieux goûter, retombant en elle. Elle ne voulait rien de mieux… Le bruit d’une sonnette retentit.

« Ah ! pensa-t-elle, voilà Henri qui rentre, et puis les autres vont venir, il faut que je me lève de ce divan et que je m’habille. »

Elle se leva et descendit l’escalier, vers sa chambre. Elle croisa Henri, à qui elle donna, avec un regard tendre et bon, sa main à embrasser, et Pierre Valence, l’intime ami de son mari, l’hôte fraternel de la maison.

Elle lui dit : « Bonjour, mon cher », en riant beaucoup, comme si chaque fois qu’elle le revoyait, et c’était très souvent, elle eût éprouvé de la surprise, une camaraderie amusée à le trouver si habituel et pour elle encore étranger.

Depuis un an qu’il était de retour d’un voyage aux Indes, elle le voyait sans cesse, et ne le connaissait pas, vivant en elle-même, âpre et lasse, peu intéressée d’autrui.

Le rire lui semblait l’accueil hospitalier, la route amicale vers cet homme dont le cœur lui était indifférent.

Elle eût pourtant, s’il l’eût fallu, su définir ce caractère, mais quand elle ne parlait pas des choses, elle n’y pensait pas.

— Montez à l’atelier, dit Sabine à Pierre et à Henri, on va servir le thé, je m’habille et je viens tout de suite.

Pierre Valence était un homme d’une trentaine d’années, il était grand, il avait le visage fin, un peu serré, avec une courte barbe noire, des cheveux noirs, un peu mêlés de gris ; le regard clair, très myope, portait en soi, par moments, le malaise timide de la myopie. Mais l’habituelle expression de ce visage était la gaieté et l’ardeur dont témoignait encore la facile rougeur des joues.

Pierre Valence s’était lié avec Henri de Fontenay dès le collège. Singulièrement intelligent et actif, il avait influé sur les idées et la vie de son ami, l’avait accoutumé à la curiosité scientifique. Lui-même, impatient et mobile, se libérait à tout instant de ses propres penchants, et maintenant il faisait de la politique, s’occupait de réformes sociales avec une sombre colère rénovatrice, et se préparait à la députation.

Madame de Fontenay, habillée d’une robe d’ intérieur bruissante et lâche dont elle semblait porter avec fatigue le poids léger, tant vers le soir son corps délicat et lassé se pliait facilement, monta à l’atelier où se trouvaient Henri et Pierre buvant du thé et fumant ; Marie, qui venait d’arriver, était assise dans un fauteuil de bois ; elle se balançait et les écoutait doucement.

— Qu’avez-vous fait aujourd’hui ? demanda Sabine à Pierre, tandis qu’elle se versait une tasse de thé, et semblait ne pas penser à ce qu’elle demandait. — J’ai été toute l’après-midi au Louvre, – répondit-il en se passant les deux mains dans les cheveux, comme pour se recoiffer au sortir d’une émotion violente. – C’était magnifique. Ah ! le Vinci, mon cher, ajouta-t-il en saisissant Henri par le bras.

Et, disant cela, il regardait dans le souvenir avec des yeux si éblouis, que ceux à qui il parlait ainsi, regardaient en pensée les mêmes choses que lui. Et puis, brusquement, il abandonnait son émotion, redescendait à la gaieté familière comme si les hautes tensions du rêve ne fussent pas bonnes pour la vie.

— Voici Jérôme qui monte, dit Sabine qui entendait des pas dans l’escalier.

La porte s’ouvrit et Jérôme Hérelle entra. Il leur dit bonjour à tous, gravement, sans sourire, ayant cette impression que la politesse comporte de la réflexion et de la solennité.

Le jeune homme qui entrait ainsi chez ses amis, était un cousin éloigné d’Henri ; sa mère, par laquelle il était allié à la famille de Fontenay, s’était éprise d’un musicien polonais, d’origine française, Jean Hérelle ; elle l’avait épousé, malgré l’opposition de ses parents, et avait vécu avec lui en Pologne. Elle en avait eu un fils, Jérôme, chez qui le don musical s’était révélé dès l’enfance.

Elle mourut lorsqu’il atteignait sa vingtième année. Le jeune homme, qui était sans ressources, pensa donner quelques leçons de musique ; mais la vanité douloureuse de son cœur, le goût natif et aigu qu’il avait de l’élégance et de l’oisiveté, lui rendirent la possibilité de cette tâche trop difficile. Alors, il composa, fut favorisé par un célèbre maître russe qui le prit en affection, et ayant, à vingt-trois ans, hérité d’un peu d’argent que lui laissait une sœur de son père, il vint à Paris où il fut amicalement reçu et entouré par monsieur et madame de Fontenay.

M. de Fontenay s’occupa de le mettre en relation avec les célébrités de son métier qu’il désira connaître. Il travaillait, écrivait une musique habile et neuve, était très dévoué à Henri de Fontenay.

Le contentement qu’il éprouvait de lui-même, de sa taille et de son visage, était soucieux et ne le rendait pas sympathique.

Madame de Fontenay lui offrit une tasse de thé, qu’il prit silencieusement. Pierre Valence criait, il s’échauffait sur la Révolution ; Henri expliquait qu’on eût pu la faire autrement. Il avait la manie de remettre en observation les événements accomplis. Sabine constatait que le bruit qu’ils faisaient tous les deux en discutant ne l’empêchait pas, elle, de ne penser à rien. Marie portait ses regards de l’un à l’autre des causeurs, ayant cette crainte de se tromper en choisissant entre leurs deux avis.

Et puis, voulant être polie, Sabine s’approcha de Jérôme, parla avec lui distraitement ; les premières fois qu’elle l’avait reçu elle s’était donné de la peine pour l’entretenir de ses projets, de sa carrière, pour s’y intéresser : elle ne s’y intéressait pas.

Ce jeune homme ne lui était pas agréable.

Quoiqu’il parût modeste et réservé, il semblait que ce qui se disait autour de lui ne l’impressionnât aucunement, ne pénétrât ni ne modifiât ses pensées. Madame de Fontenay sentait qu’elle ne l’étonnait pas.

Elle ne tenait pas à l’étonner, mais elle eût voulu que cela se fît naturellement, sans qu’elle y prit garde ; elle était habituée à ce qu’on dît autour d’elle : « Vous, madame, qui n’êtes pas comme les autres. »

Elle voyait qu’il était occupé de soi ; elle le laissait.

— Maintenant, que Jérôme nous chante quelque chose, s’écria Pierre, qui étouffait mal sa contrariété, n’ayant pu convaincre Henri sur Michelet, historien.

Les réunions chez madame de Fontenay finissaient toujours sur ce désir d’entendre chanter le jeune homme, mais Jérôme Hérelle ne cédait pas et trouvait un prétexte à s’en aller courtoisement.

Cette fois-ci, il se résigna.

Il prit une cigarette, l’alluma, la déposa sur le bois du piano et joua.

On se taisait autour de lui, chacun cherchant la pose confortable de la langueur et de la rêverie.

Henri, qui n’aimait pas la musique, prenait un livre, lisait, ne se sentait pas troublé par les sons, dont la chambre s’emplissait comme d’un encens et d’une religion subtile.

Jérôme, en ce moment, jouait et chantait, le visage un peu levé, cherchant à se souvenir des paroles qu’il ne se rappelait pas bien. Les mains hésitantes, traînant sur le clavier, il chantait une admirable mélodie de Fauré.

La figure pâle, sous les cheveux d’un blond sombre à petites secousses d’or, s’émouvait d’une fine exaltation.

Il chantait, et la musique, mêlée aux mots, s’épanouissait, sensuelle et rose, comme une fleur née du sang.

Il chantait, et c’était comme une déchirure légère de l’âme, d’où coulerait la sève limpide et sucrée.

» Les roses d’Ispahan…

le soupir gonflait, s’exhalait, recommençait,

» dans leurs gaines de mousse…

encore une fois toute l’angoisse délicieuse aspirée et rejetée,

» les jasmins de Mossoul, les fleurs de l’oranger…

la note penchante et tenue troublait comme un doigt appuyé sur le sanglot voluptueux…

Quel parfum ! quelle ivresse ! quel flacon d’odeur d’Orient cassé là ; quelles fleurs de magnolia écrasées, dont l’arôme à l’agonie fuyait et pleurait… Tout l’air de la chambre tremblait.

— Ah ! se disait Sabine, la musique, la musique ! l’homme et la femme si misérables, l’amour si impossible, tout si triste et si bas autour d’eux, et la musique qui leur fait en rêve ces corps de lumière, ces bouches de larmes et de suavité, ces regards plus déchiffrés et plus adhérents que les mains autour des cous renversés… Mon Dieu ! pensait-elle, comme cela fait mal et pourquoi toujours cette vague attente du baiser ?… Peut-être l’amour n’est-il que la grande pitié qu’éprouvent l’un pour l’autre ceux à qui la musique, et la poésie, et toute la beauté donnent une telle détresse… Jérôme se leva et ferma le piano. Il était tard, il pensait à s’en aller. Il prit encore une cigarette. Il toussait. Il la mit à la bouche et l’alluma. Sabine lui retint le bras :

— C’est cela qui vous fait tousser, lui dit-elle, vous fumez tout le temps, ne fumez pas.

Elle riait de la surprise de Jérôme, et de sa familiarité, à elle, à laquelle elle ne s’attendait pas.

Elle ajouta, un peu gênée :

— Mais oui, c’est parce que vous chantez, et que c’est mauvais pour votre voix.

— Ah ! s’écria Pierre en riant, ces musiciens, on s’occupe d’eux, quelle chance ils ont ! En tout cas, Jérôme, laissez votre cigarette ou reprenez-la, mais allons-nous-en. J’ai l’intention de dîner sur le boulevard, cela vous va-t-il ?

— Oui, très bien, dit Jérôme ; Henri, pourquoi ne venez-vous pas avec nous ; une petite fête tous ensemble ?

— Mais, ces dames ! fit Pierre, avec un geste qu’il rendait comique et qui simulait le tact et la pitié.

— Mais ces dames naturellement aussi, répondit Jérôme un peu sèchement, n’admettant point d’être repris, même plaisamment, pour un manque de correction.

— Voyons, voulez-vous ? interrogea Henri, en regardant sa femme et sa sœur, et tout disposé, lui, à faire ce qui leur plairait.

— Veux-tu, dit Marie en se tournant vers Sabine.

Et Sabine embarrassée ne savait pas quoi répondre. Elle consultait en elle deux désirs et ne pouvait jamais se décider.

— Décide-toi, insista Henri, tu vois, ils nous attendent, et il faudra encore le temps de t’habiller.

— Alors, je reste, répondit-elle, aidée par l’impatience d’Henri, je suis fatiguée, je dîne ici avec Marie, mais toi, va, dit-elle à Henri affectueusement.

— Bon ! s’écria Henri, c’est tout ?… Alors, au revoir.

— Au revoir, répondirent les deux jeunes femmes, au revoir, Pierre, au revoir Jérôme.

— Maintenant dînons, fit Sabine, en prenant le bras de Marie et en l’entraînant dans l’escalier jusqu’à la salle à manger.

Elles se hâtèrent d’écourter ce repas, n’étant gourmandes qu’en dehors d’un plus fort plaisir, qui était de causer librement, ardemment, l’une près de l’autre.

Elles s’installèrent dans le petit salon qui suivait la salle à manger ; la tenture d’un ton de roses fanées, les fauteuils Louis XV, qui nouaient au haut de leurs courbes molles les deux fleurs de bois, la pendule de laque vert avec les gros chiffres de son cadran, mettaient là les douceurs secrètes du XVIIIe siècle.

— Tirons les rideaux, soupira madame de Fontenay, que la pensée de la nuit noire et froide contre la vitre attristait, – et remonte la bûche, Marie, la cheminée va fumer.

Marie agitait des pincettes dans le feu, et la belle bûche rouge et grise éclatait en étincelles.

— À présent, nous sommes bien, fit Sabine.

Et, tandis que Marie s’asseyait, les pieds contre le feu, elle s’étendit sur le long canapé.

— Dieu sait ce qu’ils font en ce moment, les hommes, s’exclama-t-elle. Ils aiment le restaurant, ça les amuse ces plaisirs-là, comme c’est drôle ! On mange plus tranquillement chez soi, et on n’y frôle pas toute la vie des autres. J’aime mieux, – continua-t-elle en s’enfonçant dans ses coussins avec un geste de se protéger et de ne penser qu’à soi, – j’aime mieux ne pas savoir qu’il y a des autres.

— Jérôme et Pierre sont gentils, dit Marie qui regardait le feu et s’intéressait aux mouvements de la bûche qu’elle avait installée.

Sabine répondit négligemment par petits coups :

— Oui… Jérôme n’est pas sympathique… il a une voix délicieuse…

Et paraissant se souvenir brusquement :

— Tu as vu, reprit-elle en riant, comme je lui ai demandé de ne pas fumer, c’était fou de ma part, mais, après, il m’a semblé moins déplaisant. C’est curieux, les êtres nous deviennent tout de suite un peu chers dès que nous avons voulu quelque chose pour eux, touché à ce qui est leur vie.

— Et Pierre, interrompit Marie, tu l’aimes ?

— Oh ! oui, j’ai beaucoup d’amitié pour lui, il est tout à fait intelligent, et un homme si étonnant avec son irritation, son manque de mémoire, ses passions qui se passent on ne sait où et avec qui, et, par moments, l’oubli de tout cela, l’air jardinier.

— Il est un bon ami, constata Marie nettement.

— Surtout pour Henri et pour toi qui le connaissez depuis si longtemps.

— Pourtant, répliqua Marie, vous vous entendez sur presque tout. Vous vous mettez tous les deux contre Henri quand vous parlez de politique.

— Oui, je m’entends sur beaucoup de choses avec lui, c’est vrai, répondit madame de Fontenay. Mais pas sur la vie, pas sur la tristesse, pas sur la faiblesse, pas sur l’agacement et la mauvaise humeur… Il est toujours content, j’aime qu’on se plaigne.

— Et quand on se plaint, méchante, interrompit la jeune fille, quand on se plaint, comme l’autre jour la vieille madame Martin qui a perdu son fils et qui venait pleurer près de toi, tu deviens pâle, tu pleures aussi, tu fais tout pendant deux jours, et le troisième jour tu me dis : « Marie, va donc la voir, je ne peux plus, c’est affreux les gens malheureux, ça me tue… » Dis que tu n’as pas dit ça ?

— J’ai dû le dire, répondit Sabine gravement, tristement. Quand on n’a pas la force, vois-tu, on désapprend tout, même la bonté, et c’est cela qui est si terrible…

— Mais tu vas beaucoup mieux, reprit Marie attendrie et désolée, en prenant la main de Sabine et l’appuyant contre sa joue.

— Oui, chérie, je vais mieux, peut-être, et toi, toi ma petite, – s’écria Sabine, qui embrassait Marie, car la tendresse qu’on lui témoignait lui arrachait toujours une plus forte tendresse, – toi, tu es contente, n’est-ce pas, qu’est-ce que tu veux ? as-tu tout ce que tu veux ? Et elle ajouta plus bas :

— L’amour ?

— Toujours rien, répondit Marie gaiement, personne que j’aime, et ceux qui m’aiment me font pitié, voilà tout… Les soirées vont reprendre bientôt, je n’ai plus même envie d’y aller, cela fatigue ma mère et ne m’amuse pas. Je les connais tous, les jeunes gens, et je suis même injuste pour eux, car en réfléchissant, il n’est pas possible qu’ils soient aussi bêtes que je le crois. Ils ont tout de même une maison, une table, un livre, un souci, l’obligation de signer leur nom au bas de quelque chose, d’une lettre, d’une facture, enfin ils ont une vie, et c’est ce qu’on ne peut pas imaginer quand on les voit.

— Tu penses, dit Sabine, qu’ils n’ont qu’un habit et des gants pour tout domicile et que c’est leur bibliothèque aussi ?

— C’est cela, avoua Marie en riant, c’est tout à fait cela. Alors, tu comprends, j’attends quelque chose de très étonnant qui n’arrivera pas ; quelqu’un comme Philippe Forbier dont Pierre et Henri parlent toujours.

— Oui, fit Sabine, comment est-il, leur Philippe Forbier ?

— C’est vrai, tu ne l’as jamais vu, s’étonna Marie ; il ne sort presque pas et on ne va pas le déranger. Henri ne le voit pas tous les ans.

— Mais il est quoi ? reprit Sabine, chimiste, philosophe, mathématicien ?

— Tout cela, dit Marie. Il fait des livres et des cours, et un peu de sculpture aussi, je crois. Il est plus âgé qu’Henri ; ils se sont rencontrés, autrefois, au Comité d’une Société scientifique. Philippe Forbier était déjà marié et avait des enfants. D’ailleurs, – prononça-t-elle d’une voix plus rapide, en revenant à leur première conversation, – si je ne me marie pas, c’est très bien aussi ; je ne suis pas du tout malheureuse ; faut-il vraiment se marier ? Faut-il aimer un homme et qu’il vous aime ?

— Mais c’est tout le désir, tout l’espoir, à ton âge, répondit Sabine en s’animant, et, quand il n’y a plus cela, quand vient la vieillesse, on s’en va de la vie lorsqu’on a du courage, parce que c’est fini…

Toutes deux se taisaient ; et puis elles causèrent encore de choses différentes.

Mais Sabine, alanguie, pensait en dedans de soi.

Elle pensait à son existence dolente et facile, à ses puériles angoisses, au plaisir que lui donnaient le confort et le repos, à ses contentements de vanité, à sa tendresse sans violence pour Henri, et fatiguée maintenant, frissonnant près du feu qui s’éteignait, déjà roulée par le sommeil :

— Tu sais, Marie, dit-elle, à propos de ce que nous discutions tout à l’heure, je crois que c’est toi qui as raison, l’amour n’est pas une chose si importante dans la vie…