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CHAPITRE XXIV.


La bonne opinion qu’avait Emma de M. Frank Churchill, fut un peu ébranlée le jour suivant, en apprenant qu’il était parti pour Londres exprès pour se faire couper les cheveux. Il paraît qu’après déjeuner un caprice lui passa par la tête, il envoya chercher une chaise de poste, se mit dedans, comptant revenir pour dîner, et n’ayant, suivant toute apparence, d’autre intention que celle qu’il avait manifestée, c’est-à-dire de se faire couper les cheveux. Il n’y avait pas grand mal à faire trente-deux milles pour un pareil objet ; mais il y avait un air de fatuité et d’impertinence qu’elle n’approuvait pas. Ce caprice ne cadrait pas avec le plan judicieux d’économie dans ses dépenses, et de la générosité qu’elle croyait avoir observée en lui la veille. La vanité, l’extravagance, le désir du changement, une inquiétude naturelle qui ne pouvait souffrir le repos, et demandait de l’action, soit en bien ou en mal. Son manque d’attention envers son père et madame Weston : indifférent sur ce qu’on penserait de lui, tout cela faisait sans doute partie de son caractère. Son père se contentait de l’appeler fat, et croyait que c’était une bonne histoire à raconter de lui ; mais il était aisé de voir que madame Weston n’en était pas contente, parce qu’elle passait légèrement sur ce voyage, observant seulement que « tous les jeunes gens avaient des caprices. »

Excepté cette petite tache, Emma croyait que ses parens devaient être satisfaits de sa conduite. Madame Weston reconnaissait avec plaisir qu’il était fort attentif, et lui tenait fidèle compagnie. Elle lui trouvait de très-heureuses dispositions. Il était d’un caractère ouvert, gracieux et enjoué. Elle remarquait qu’il n’y avait pas d’erreur dans ses idées, qu’au contraire il en avait de très-saines ; il parlait de son oncle avec respect, il avait du plaisir à s’entretenir de lui. Il disait que s’il était livré à lui-même, ce serait le meilleur homme du monde ; et quoique personne ne fût attaché à sa tante, il était plein de reconnaissance pour ses bontés, et parlait toujours d’elle avec le plus grand respect. Tout cela promettait beaucoup, et sans ce caprice de se faire couper les cheveux, il n’y avait rien dans ses actions qui le rendît indigne de l’honneur distingué qu’elle lui faisait de lui donner une place dans ses souvenirs, de croire qu’il était amoureux d’elle, ou du moins qu’il ne tarderait pas à l’être, n’étant retenu que par sa propre indifférence (car son intention de ne pas se marier subsistait toujours) ; elle ne le croyait pas indigne, enfin, de l’honneur que tous leurs amis lui faisaient de l’avoir désigné comme devant être uni avec elle.

M. Weston de son côté avait ajouté un grand poids dans la balance. Il avait fait entendre à Emma que Frank était enchanté d’elle ; qu’il la trouvait d’une beauté ravissante et d’une amabilité exquise. D’après cela elle trouva qu’on ne devait pas le juger avec rigueur, car après tout, comme disait madame Weston, « tous les jeunes gens ont leurs petits caprices. »

Il existait dans le comté de Surry, une des nouvelles connaissances de Frank Churchill, qui n’était pas si bien disposée en sa faveur que les autres. En général, dans les paroisses de Donwell et d’Highbury, on le jugeait avec beaucoup de candeur ; on passait quelques irrégularités à un si beau jeune homme, qui souriait si souvent, et dont le salut était si gracieux ; mais parmi eux il y avait un esprit récalcitrant qu’il ne pouvait adoucir, ni par ses souris ni par ses salutations : M. Knightley. On lui avait raconté l’histoire du voyage de Londres. Il ne dit rien pour le moment ; mais Emma un instant après lui entendit dire, sur un papier-nouvelle qu’il tenait à la main : « Ah ! c’est exactement le fat, le freluquet que je croyais. » Elle avait envie de lui en marquer son ressentiment ; mais un moment de réflexion la convainquit que ce qu’il avait dit n’était que pour exhaler sa bile, sans intention d’offenser personne. Elle n’y fit pas attention.

Quoique M. et madame Weston, pour cette fois, fussent porteurs de mauvaises nouvelles, leur visite à Hartfield fut d’un autre côté très-opportune. Tandis qu’ils étaient à Hartfield, une circonstance fit qu’Emma eut besoin de leur avis, et ce qu’il y eut de plus heureux, c’est qu’ils lui donnèrent exactement celui qu’elle désirait.

Voici de quoi il s’agissait : il n’y avait que quelques années que les Cole étaient établis à Highbury ; cette famille, honnête, libérale et sans prétentions, était très-bien vue dans le pays, en général ; mais d’un autre côté, elle venait de bas lieu, avait été dans le commerce, et entrait à peine dans la classe de ceux qu’on nomme des gens comme il faut. À leur arrivée dans le pays, ils vécurent suivant leur revenu, modestement, voyant peu de compagnie, et faisant peu de dépense ; mais depuis un an ou deux, ils avaient reçu une grande augmentation de fortune, leur maison à Londres avait fait d’immenses profits ; enfin, comme on dit, la fortune leur avait souri. Leurs vues s’agrandirent avec leurs richesses ; il leur fallut une plus grande maison, et désirèrent voir plus de monde. En conséquence, ils augmentèrent leur maison, le nombre de leurs domestiques et leur dépense de toute espèce ; et dans le temps dont nous parlons, c’était, pour le ton, la seconde famille d’Highbury, c’est-à-dire la première après celle d’Hartfield. Tout le monde s’attendait à leur voir donner de grands dîners, parce qu’ils aimaient beaucoup la société, et qu’ils avaient fait construire une nouvelle salle à manger : effectivement ils en avaient déjà donné, mais, en général, aux jeunes gens non mariés. Emma pouvait à peine se persuader qu’ils osassent inviter les grandes familles, telles que celles de Donwell, d’Hartfield et de Randalls. Elle ne serait pas tentée d’y aller, supposé qu’on lui envoyât une invitation ; et elle regrettait que les habitudes bien connues de son père l’empêchassent de donner à son refus la tournure mortifiante dont elle aurait voulu se servir. Les Cole, à la vérité, vivaient d’une manière respectable, mais ils avaient besoin qu’on leur apprît que ce n’était pas à eux à dicter aux grandes familles des conditions, ni sur quel pied ils prétendaient recevoir leurs visites. Elle craignait cependant d’être la seule à leur donner une leçon à ce sujet ; elle ne comptait pas beaucoup sur M. Knightley, et pas du tout sur M. Weston. Elle avait résolu de réprimer une pareille présomption, si long-temps à l’avance, que lorsque l’insulte arriva, elle avait tout à fait change de façon de penser. Donwell et Randalls avaient reçu leurs invitations ; mais il n’en était venu aucune pour Emma, ni pour son père ; et quoique madame Weston dit que cela n’était pas surprenant, parce que la famille Cole n’avait pas osé prendre cette liberté-là avec elle, sachant qu’elle ne dînait jamais dehors. Cette observation ne la satisfit pas. Elle sentit combien il lui aurait été agréable de leur avoir envoyé un refus ; mais ensuite, pensant aux personnes qui composeraient cette assemblée, toutes de sa société la plus intime, elle fut ébranlée au point de croire que si l’invitation lui eût été envoyée, elle aurait peut-être été tentée d’accepter. Henriette et les dames Bates devaient y passer la soirée ; elles en avaient parlé la veille à la promenade à Highbury, et Frank Churchill avait vivement regretté son absence. Ne terminerait-on pas la soirée par danser ? avait-il demandé. La seule idée de la possibilité qu’il y eût un bal, causait une nouvelle irritation à ses esprits, déjà passablement agités, et la pensée de rester enveloppée dans sa grandeur solitaire, supposant même que l’omission pût passer pour un compliment, n’était pas des plus consolantes.

Ce fut l’arrivée de cette invitation qui rendait la présence des Weston, à Hartfield si propice ; car quoique la première observation qu’elle fit en la lisant fut de dire : « Il n’y a pas à balancer, il faut la renvoyer, » elle les pria si promptement de lui conseiller ce qu’elle devait faire, qu’ils n’eurent que peu ou point de peine à la déterminer à accepter.

Elle avoua de bonne grâce qu’elle se sentait assez d’inclination d’être de la partie. Les Cole s’étaient exprimés d’une manière si polie ; ils témoignaient tant de considération, tant d’égards pour son père. Leur intention était de solliciter l’honneur de leur compagnie, long-temps auparavant ; mais ils attendaient un double paravent de Londres, qui, ils s’en flattaient, mettrait M. Woodhouse parfaitement à l’abri de toute espèce de courant d’air, ce qui, ils l’espéraient du moins, pourrait peut-être l’engager à leur accorder la faveur qu’ils sollicitaient de l’avoir à dîner chez eux. Elle se laissa enfin persuader d’accepter ; et ils eurent bientôt pris ensemble toutes les mesures nécessaires pour que M. Woodhouse fût à son aise. On pouvait compter sur madame Goddard, sinon sur madame Bates, pour lui tenir compagnie. Mais il fallait persuader à M. Woodhouse de donner, comme de lui-même, son consentement à ce que sa fille dînât dehors un jour qui n’était pas éloigné, et qu’elle passât toute sa soirée loin de lui. Quant à ce qu’il y vint lui-même, Emma désirait qu’il envisageât la chose comme impossible. On dînerait trop tard, et la compagnie serait trop nombreuse ; deux circonstances qui ne lui convenaient nullement. Il se résigna bientôt et de bonne grâce.

« Je n’aime pas à dîner dehors, dit-il, et je ne l’ai jamais aimé, ni Emma non plus. Je suis fâché que monsieur et madame Cole nous aient envoyé cette invitation. Ils auraient mieux fait de venir un des beaux jours de l’été prochain prendre du thé avec nous ; ils auraient pu venir en se promenant, et comme nous n’aimons pas à veiller tard, ils auraient pu rentrer chez eux assez à temps pour ne pas s’exposer à la malignité du serein. Je ne voudrais, pour rien au monde, exposer qui que ce soit au serein du soir. Cependant, comme ils ont manifesté une extrême envie d’avoir la chère Emma à dîner chez eux, que vous y serez tous les deux, ainsi que M. Knightley, pour avoir soin d’elle, je ne veux pas m’opposer à leurs désirs, pourvu qu’il fasse beau temps, qu’il ne soit ni humide, ni froid, et qu’il n’y ait pas de vent. »

Alors se tournant vers madame Weston, il lui fit un tendre reproche, disant : « Ah ! mademoiselle Taylor, si vous ne vous étiez pas mariée, vous seriez restée avec moi à la maison. »

« Eh bien ! monsieur, s’écria M. Weston, puisque je vous l’ai enlevée, je vais tâcher de la remplacer près de vous, si je puis, je vais d’un saut trouver madame Goddard, si vous le désirez. »

Mais l’idée de faire quelque chose avec précipitation, augmentant l’agitation d’esprit de M. Woodhouse, au lieu de la diminuer, ces dames, qui étaient au fait de son humeur, parvinrent aisément à le calmer. On pria M. Weston de demeurer en repos, et l’on délibéra froidement sur cette affaire importante.

M. Woodhouse, s’étant un peu remis, se trouva peu après assez bien pour continuer ainsi : « Je serais bien aise de voir madame Goddard ; j’ai beaucoup de considération pour elle. Il faut, ma chère Emma, lui écrire un petit billet et l’inviter à dîner pour le jour où vous irez chez monsieur et madame Cole. Jacques portera le billet. Mais avant tout, il faut répondre à madame Cole.

« Vous lui présenterez mes excuses, ma chère, le plus poliment possible ; vous lui direz que je suis tout à fait invalide ; que je ne sors pas ; et qu’ainsi je suis forcé de refuser son obligeante invitation. Vous commencerez, bien entendu, par lui faire mes complimens. Mais vous faites tout si bien, que je n’ai pas besoin de vous dire ce qu’il faut faire. Il ne faut pas oublier de dire à Jacques que vous aurez besoin de la voiture mardi prochain. Avec lui vous ne pouvez courir aucun risque ; je serai tranquille. Nous n’avons pas été chez eux depuis qu’on a fait la nouvelle avenue ; malgré cela je ne doute pas que Jacques ne vous y conduise en sûreté. Quand vous serez arrivée, il faudra lui dire à quelle heure il devra vous aller chercher. Dites-lui de venir de bonne heure : vous n’aimez pas à rester long-temps dehors. Je suis certain que vous serez fatiguée après avoir pris du thé. »

« Mais, papa, vous ne désirez pas que je revienne avant d’être fatiguée ? »

« Oh ! non, ma bonne amie ; mais vous le serez de bonne heure. Il y aura beaucoup de monde parlant à la fois ; vous n’aimerez pas tout ce bruit-là. »

« Mais, mon cher monsieur, dit madame Weston, si Emma s’en retourne de bonne heure, ce sera dissoudre l’assemblée. »

« Si cela arrive, il n’y aura pas grand mal, dit M. Woodhouse. Le plus tôt qu’une partie finit, c’est toujours le mieux. »

« Mais vous ne faites pas attention à ce que les Cole en penseront ; ils seront sans doute offensés de voir Emma se retirer immédiatement après le thé. Ce sont de bien bonnes gens, et n’ont pas de prétentions ; et cependant ils ne pourront s’empêcher de sentir que quelqu’un qui est si empressé de les quitter, ne leur fait pas un compliment ; et si ce quelqu’un était mademoiselle Woodhouse, on y prendrait plus garde qu’à qui que ce fût dans l’assemblée. Votre intention n’est pas sans doute de mortifier les Cole ; j’en suis très-certain. Ce sont les meilleures gens du monde, et qui vous respectent infiniment : d’ailleurs vos voisins depuis dix ans. »

À ce discours de M. Weston, M. Woodhouse répondit : « Non certainement, mon cher monsieur, pour rien au monde, je ne voudrais leur faire de la peine. Je vous suis extrêmement obligé de m’avoir fait songer à cela. Je connais tout ce que ces honnêtes gens valent ; mon intention n’a jamais été de les désobliger. Perry me dit que M. Cole ne boit jamais de bierre : on ne le croirait pas à le voir, car il paraît bilieux, très-bilieux. Non, je vous le répète, je n’ai jamais eu envie de les mortifier. Ma chère Emma, ceci demande considération. Je suis persuadé que plutôt que de courir le risque d’offenser madame Cole, tous resteriez plus long-temps que cela ne vous ferait plaisir. Vous ne ferez pas attention à un peu de fatigue. Vous savez d’ailleurs que vous ne courez aucun danger au milieu de vos amis. »

« Certainement, papa, je ne crains rien pour moi-même, et je resterais volontiers aussi long-temps que madame Weston, si ce n’était à cause de vous. Ma seule crainte est que vous ne m’attendiez. Je sais qu’avec madame Goddard vous ne vous ennuierez pas. Elle aime le piquet, comme vous savez ; mais quand elle s’en sera retournée chez elle, j’ai peur qu’au lieu d’aller vous coucher, vous ne restiez de bout pour m’attendre. Cette idée, mon cher papa, me tourmente, et m’ôterait tout le plaisir que j’aurais à dîner dehors. Promettez-moi que vous vous coucherez. »

Il y consentit aux conditions suivantes : savoir, que si elle avait froid en arrivant à la maison, elle aurait soin de se bien réchauffer ; que si elle avait faim, elle mangerait un morceau ; que sa femme de chambre veillerait pour l’attendre ; enfin, que Perle et le sommelier veilleraient, comme à l’ordinaire, à la sûreté de la maison.


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