La Mort d’Ivan Ilitch/01

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 27p. 3-17).


LA MORT D’IVAN ILITCH
(1884-1886)



I


Au Palais de Justice, pendant la suspension de l’audience consacrée à l’affaire Melvinsky, les juges et le procureur s’étaient réunis dans le cabinet d’Ivan Egorovitch Schebek, et la conversation vint à tomber sur la fameuse affaire Krassovsky. Fedor Vassilievitch s’animait en soutenant l’incompétence ; Ivan Egorovitch soutenait l’opinion contraire. Piotr Ivanovitch qui, depuis le commencement, n’avait pas pris part à la discussion, parcourait un journal qu’on venait d’apporter.

— Messieurs ! dit-il, Ivan Ilitch est mort.

— Pas possible !

— Voilà, lisez, dit-il à Fedor Vassilievitch en lui tendant le numéro du journal tout fraîchement sorti de l’imprimerie.

Il lut l’avis suivant encadré de noir :


« Prascovie Fédorovna Golovine a la douleur d’annoncer à ses parents et amis la mort de son époux bien-aimé Ivan Ilitch Golovine, conseiller à la Cour d’appel, décédé le 4 février 1882. La levée du corps aura lieu vendredi, à une heure de l’après-midi. »


Ivan Ilitch était le collègue des messieurs présents ; et tous l’aimaient. Il était malade depuis plusieurs semaines déjà, et l’on disait sa maladie incurable ; toutefois sa place lui était restée, mais on savait qu’à sa mort, Alexiev le remplacerait et que la place de ce dernier serait donnée à Vinnikov ou à Schtabel. Aussi, en apprenant la mort d’Ivan Ilitch, tous ceux qui étaient réunis là se demandèrent d’abord quelle influence aurait cette mort sur les permutations ou les nominations d’eux-mêmes et de leurs amis.

« Je suis à peu près certain d’avoir la place de Schtabel ou celle de Vinnikov », pensait Fedor Vassilievitch, « il y a longtemps qu’on me l'a promise, et cette promotion augmentera mon traitement de 800 roubles, sans compter les indemnités de bureau. »

« C’est le moment de faire nommer chez nous mon beau-frère de Kalouga », pensait Piotr Ivanovitch. « Ma femme en sera contente et ne pourra plus dire que je ne fais jamais rien pour les siens. »

— J’étais sûr qu’il ne s’en relèverait pas, — dit à haute voix Piotr Ivanovitch. — C’est bien dommage.

— Mais quelle était sa maladie, au juste ?

— Les médecins n’ont jamais su la définir, c’est-à-dire qu’ils ont bien émis leur opinion, mais chacun d’eux avait la sienne. Quand je l’ai vu pour la dernière fois, je croyais qu’il pourrait s’en tirer.

— Et moi qui ne suis pas allé le voir depuis les fêtes. J’en avais toujours l’intention.

— Avait-il de la fortune ?

— Je crois que sa femme avait quelque chose, mais très peu.

— Oui, il va falloir y aller. Ils demeurent si loin !

— C’est-à-dire loin de chez vous… De chez vous tout est loin.

— Il ne peut pas me pardonner de demeurer de l’autre côté de la rivière, dit Piotr Ivanovitch en regardant Schebek avec un sourire. Et il se mit à parler de l’éloignement de toutes choses dans les grandes villes. Ils retournèrent à l’audience.

Outre les réflexions que suggérait à chacun cette mort et les changements possibles de service qui allaient en résulter, le fait même de la mort d’un excellent camarade éveillait en eux, comme il arrive toujours, un sentiment de joie. Chacun pensait : Il est mort, et moi pas ! Quant aux intimes, ceux qu’on appelle des amis, ils pensaient involontairement qu’ils auraient à s’acquitter d’un ennuyeux devoir de convenance : aller d’abord au service funéraire, ensuite faire une visite de condoléance à la veuve.

Fedor Vassilievitch et Piotr Ivanovitch étaient les amis les plus intimes d’Ivan Ilitch.

Piotr Ivanovitch avait été son camarade à l’école de droit et se considérait comme son obligé.

Après avoir annoncé à sa femme, pendant le dîner, la nouvelle de la mort d’Ivan Ilitch et lui avoir communiqué ses considérations sur les probabilités de la nomination de son beau-frère dans leur district, Piotr Ivanovitch, sans se reposer, endossa son habit et se rendit au domicile d’Ivan Ilitch.

Une voiture de maître et deux voitures de place stationnaient près du perron. Dans le vestibule, près du porte-manteau, on avait adossé au mur le couvercle en brocart du cercueil, garni de glands et de franges d’argent passés au blanc d’Espagne. Deux dames en noir se débarrassaient de leurs pelisses. L’une d’elles était la sœur d’Ivan Ilitch, qu’il connaissait ; l’autre lui était inconnue. Un collègue de Piotr Ivanovitch, Schwartz, descendait. Ayant aperçu, du haut de l’escalier, le nouveau visiteur, il s’arrêta et cligna de l’œil, comme s’il voulait dire ; « Ivan Ilitch n’a pas été malin ; ce n’est pas comme nous autres ! »

La figure de Schwartz, avec ses favoris à l’anglaise, et sa maigre personne, en habit, conservaient toujours une grâce solennelle ; et cette gravité, qui contrastait avec son caractère jovial, avait en l’occurrence quelque chose de particulièrement amusant. Ainsi pensa Piotr Ivanovitch.

Il laissa passer les dames devant lui et gravit lentement l’escalier derrière elles. Schwartz ne descendit pas et l’attendit en haut. Piotr Ivanovitch comprit pourquoi. Il voulait évidemment s’entendre avec lui pour la partie de cartes du soir. Les dames entrèrent chez la veuve. Schwartz, les lèvres sévèrement pincées, mais le regard enjoué, indiqua d’un mouvement de sourcils, à droite, la chambre du défunt.

Piotr Ivanovitch entra, ne sachant trop, comme il arrive toujours en pareil cas, ce qu’il devait faire. Cependant il était sûr d’une chose, c’est qu’en pareil cas un signe de croix ne fait jamais mal. Mais devait-il saluer ou non, il n’en était pas certain. Il choisit donc un moyen intermédiaire : il entra dans la chambre mortuaire, fit le signe de la croix, et s’inclina légèrement comme s’il saluait. Autant que le lui permirent les mouvements de sa tête et de ses mains, il examina en même temps la pièce. Deux jeunes gens, dont un collégien, probablement les neveux du mort, sortaient de la chambre en faisant le signe de la croix. Une vieille femme se tenait debout, immobile. Une dame, les sourcils étrangement soulevés, lui disait quelque chose à voix basse. Le chantre, vêtu d’une redingote, l’air résolu et diligent, lisait à haute voix, d’un ton qui ne souffrait pas d’objection. Le sommelier Guerassim répandait quelque chose sur le parquet, en marchant à pas légers devant Piotr Ivanovitch. En le regardant faire, Piotr Ivanovitch sentit aussitôt une faible odeur de cadavre en décomposition. Lors de la dernière visite qu’il avait faite à Ivan Ilitch, il avait remarqué dans son cabinet ce sommelier qui remplissait près de lui l’office de garde-malade ; et Ivan Ilitch l’affectionnait particulièrement.

Piotr Ivanovitch continuait à se signer et à s’incliner vaguement ; son salut pouvait s’adresser aussi bien au mort qu’au sacristain, ou aux icones qui se trouvaient sur une table dans un coin de la chambre. Quand ce geste lui parut avoir assez duré, il s’arrêta et se mit à examiner le défunt.

Il était étendu sur le drap de la bière, pesamment, comme tous les morts, les membres rigides. La tête à jamais appuyée sur l’oreiller montrait, comme chez tous les cadavres, un front jaune, cireux, avec des plaques dégarnies sur les tempes creusées, et un nez proéminent qui cachait presque la lèvre supérieure. Il était très changé. Il avait encore maigri depuis que Piotr Ivanovitch l’avait vu ; mais, comme il arrive avec tous les morts, son visage était plus beau et surtout plus majestueux que de son vivant. Son visage portait l’expression du devoir accompli et bien accompli. En outre, on y lisait une sorte de reproche ou d’avertissement à l’adresse des vivants. Cet avertissement sembla déplacé à Piotr Ivanovitch, du moins sans raison d’être vis-à-vis de lui. Mais, soudain, il se sentit gêné. Alors, faisant vivement un nouveau signe de croix, il s’empressa, contre toute convenance, de gagner la porte. Schwartz l’attendait dans la pièce voisine, les pieds largement écartés, jouant avec son chapeau haut de forme qu’il tenait derrière son dos. Un seul regard sur la personne élégante, soignée, réjouie de Schwartz le rafraîchit aussitôt. Piotr Ivanovitch comprit que Schwartz était au-dessus de tout cela et ne se laissait pas impressionner par ce triste spectacle. Toute sa personne paraissait dire : le service religieux sur la tombe d’Ivan Ilitch n’est pas un motif valable pour remettre l’audience, c’est-à-dire, il ne peut nous empêcher, ce soir même, de faire claquer, en le décachetant, le jeu de cartes, pendant que le valet posera quatre bougies entières sur la table ; en somme, il n’y a aucune raison de penser que cet incident puisse nous empêcher de passer agréablement cette soirée. C’est d’ailleurs ce qu’il communiqua à voix basse à Piotr Ivanovitch, lorsqu’il passa devant lui, en lui proposant de se réunir, ce soir même, chez Fedor Vassilievitch. Mais il n’était pas sans doute dans la destinée de Piotr Ivanovitch de jouer aux cartes ce soir-là. Prascovie Fédorovna, une femme petite et grosse, qui, malgré tous ses efforts, allait en s’élargissant depuis les épaules jusqu’à sa base, toute vêtue de noir, la tête couverte d’une dentelle, les sourcils étrangement relevés, comme ceux de la dame qui se tenait debout en face du cercueil, sortit de ses appartements avec d’autres dames et, les ayant accompagnées dans la chambre mortuaire, elle dit : « L’office des morts va commencer ; entrez ».

Schvvartz salua d’un air vague et s’arrêta, ne paraissant ni accepter ni refuser cette invitation. Prascovie Fédorovna, ayant reconnu Piotr Ivanovitch, soupira, s’approcha tout près de lui, et lui dit en lui prenant la main : « Je sais que vous étiez un sincère ami d’Ivan Ilitch… » Elle le regarda, attendant de lui quelque chose qui confirmât ses paroles. Piotr Ivanovitch savait, comme il avait su tout à l’heure qu’il fallait se signer, qu’il devait maintenant serrer la main et dire : « Croyez que… » C’est ce qu’il fit, et il sentit que le résultat désiré était obtenu : il était ému, et elle était émue.

— Voulez-vous venir avant que cela ne commence ? dit la veuve. J’ai à vous parler. Donnez-moi votre bras.

Piotr Ivanovitch lui offrit son bras et ils se dirigèrent vers les pièces du fond, devant Schwartz, qui jeta un regard de pitié sur son ami, en clignant de l’œil.

« Adieu le whist, voulait dire son regard enjoué, mais il ne faudra pas nous en vouloir si nous prenons un autre partenaire. Peut-être pourrons-nous organiser une partie à cinq, lorsque vous aurez terminé. »

Piotr Ivanovitch soupira plus profondément et plus tristement encore, et Prascovie Fédorovna lui pressa le bras avec reconnaissance. Ils entrèrent dans son salon tendu de cretonne rose, faiblement éclairé par une lampe, et s’assirent près de la table, elle sur le divan et Piotr Ivanovitch sur un pouf bas, dont les ressorts détraqués cédèrent désagréablement sous lui. Prascovie Fédorovna songea à l’inviter à prendre un autre siège, mais jugeant cette attention déplacée dans la circonstance, elle s’abstint. En s’asseyant sur ce pouf, Piotr Ivanovitch se rappela qu’Ivan Ilitch, quand il avait meublé ce salon, lui avait justement demandé son avis sur cette cretonne rose à feuillage vert. Le salon était rempli de meubles et de bibelots et, en passant devant la table pour gagner le divan, la veuve accrocha la dentelle de sa mantille noire aux sculptures de ce meuble, Piotr Ivanovitch se leva pour l’aider à se dégager ; les ressorts du pouf ainsi allégés se mirent à osciller sous lui et le repoussèrent. La veuve voulut dégager elle-même ses dentelles, et Piotr Ivanovitch se rassit en écrasant sous son poids le pouf tressautant. Mais comme elle n’arrivait pas à se décrocher, Piotr Ivanovitch se leva de nouveau, et pour la seconde fois, les ressorts du pouf s’ébranlèrent en grinçant. Tout étant rentré dans l’ordre, elle sortit un mouchoir propre, en batiste, et se mit à pleurer. Piotr Ivanovitch, calmé par les épisodes du pouf et de la dentelle, était assis, l’air maussade. Ce silence embarrassant fut interrompu par Sokolov, le majordome, qui venait annoncer que le terrain du cimetière choisi par Prascovie Fédorovna, coûterait deux cents roubles. Elle cessa de pleurer, regarda Piotr Ivanovitch d’un air de victime, et lui dit en français que tout cela était bien pénible. Sans mot dire, d’un signe de tête, Piotr Ivanovitch lui exprima sa profonde conviction qu’il n’en pouvait être autrement.

— Fumez, je vous en prie, lui dit-elle d’un air magnanime et abattu ; puis elle se mit à débattre avec Sokolov la question du prix du terrain.

Tout en allumant sa cigarette. Piotr Ivanovitch l’entendit demander le prix des différents terrains et choisir celui qu’elle désirait acheter. Après avoir réglé cette question, elle donna des ordres pour les chantres, et Sokolov se retira.

— Je m’occupe de tout moi-même, dit-elle à Piotr Ivanovitch, en repoussant les albums qui étaient sur la table ; puis, remarquant que la cendre de sa cigarette allait se détacher, elle avança vivement le cendrier du coté de Piotr Ivanovitch et poursuivit : — Je trouve que ce serait de l’hypocrisie de ma part de dire que le chagrin m’empêche de songer aux affaires pratiques. Au contraire, si quelque chose peut sinon me consoler, du moins me distraire, c’est de m’occuper de tout ce qui le concerne.

Elle prit de nouveau son mouchoir, s’apprêtant à pleurer encore ; mais soudain, comme si par un effort elle revenait maîtresse d’elle-même elle reprit avec calme :

— J’ai quelque chose à vous dire.

Piotr Ivanovitch s’inclina sans donner trop de liberté aux ressorts du pouf, qui déjà commençaient à s’agiter sous lui.

— Il a beaucoup souffert les derniers jours…

— Ah ! Il a souffert beaucoup ? fit-il.

— Terriblement ! Il passa non seulement ses dernières minutes, mais ses dernières heures, à crier. Pendant trois jours de suite, il a crié sans s’arrêter. C’était intenable. Je ne puis comprendre comment j’y ai résisté. On l’entendait à travers trois chambres. Oh ! Ce que j’ai souffert !

— Et avait-il toute sa connaissance ? demanda Piotr Ivanovitch.

— Oui, fit-elle à voix basse, jusqu’à la fin. Il nous a dit adieu un quart d’heure avant sa mort. Il nous pria même d’emmener Volodia.

L’idée des souffrances d’un homme qu’il avait si intimement connu, d’abord enfant, puis collégien, puis son partenaire aux cartes, impressionna soudain Piotr Ivanovitch, malgré la conscience désagréable de son hypocrisie et de celle de cette femme. Il revit ce front, ce nez qui retombait sur la lèvre, et il eut peur pour lui-même.

« Trois jours et trois nuits de souffrances atroces, et la mort ! Mais cela peut m’arriver tout de suite, à chaque instant, à moi aussi ! » pensa-t-il. Et, pour un moment, il eut peur. Mais aussitôt, sans trop savoir comment, l’idée lui revint que tout ceci était arrive à Ivan Ilitch et non pas à lui, et qu’à lui-même cela ne devait et ne pouvait arriver ; qu’il avait tort de se laisser aller à des idées noires, au lieu de suivre l’exemple de Schwartz. Ces réflexions rassurèrent Piotr Ivanovitch. Il s’enquit avec intérêt des détails touchant la mort d’Ivan Ilitch, comme si la mort était un accident spécial à Ivan Ilitch, mais qui ne l’atteignait nullement lui-même.

Après avoir raconté avec force détails les souffrances physiques vraiment affreuses supportées par Ivan Ilitch (les détails de ces souffrances, Piotr Ivanovitch ne les connut qu’autant quelles avaient affecté les nerfs de Prascovie Fédorovna), elle jugea le moment venu de parler affaires.

— Ah ! Piotr Ivanovitch, comme c’est douloureux, terriblement douloureux !

De nouveau elle fondit en larmes.

Il soupira et attendit qu’elle se mouchât.

Quand elle se fut mouchée, il lui dit :

— Croyez-bien…

Elle prit la parole et lui communiqua ce qui était visiblement son principal souci. Il s’agissait d’obtenir de l’argent du Trésor, à l’occasion de la mort de son mari. Elle affectait de demander conseil à Piotr Ivanovitch au sujet de la pension, mais il s’aperçut qu’elle avait déjà étudié la question à fond, qu’elle connaissait des détails que lui-même ignorait sur la meilleure façon d’obtenir de l’argent du Trésor à l’occasion de cette mort, mais qu’elle désirait savoir s’il ne serait pas possible d’obtenir encore davantage.

Piotr Ivanovitch essaya de trouver un biais, mais après un moment de réflexion, il déclara, en blâmant par convenance la parcimonie du gouvernement, qu’il croyait impossible d’obtenir davantage. Alors elle soupira et songea évidemment au moyen de se débarrasser de son interlocuteur. Il le comprit, éteignit sa cigarette, se leva, lui serra la main et se dirigea vers l’antichambre.

Dans la salle à manger, où était accrochée une pendule qu’Ivan Ilitch avait été ravi de dénicher chez un brocanteur, Piotr Ivanovitch rencontra le prêtre et d’autres personnes de connaissance venues pour l’office ; il vit aussi la fille d’Ivan Ilitch, une jolie personne qu’il connaissait. Elle était tout en noir. Sa taille fine paraissait plus fine encore. Elle avait un air morne, résolu, courroucé même. Elle salua Piotr Ivanovitch comme si elle avait eu à se plaindre de lui. Derrière elle, l’air non moins fâché, se tenait son fiancé, à ce que Piotr Ivanovitch avait entendu dire, un juge d’instruction, riche, qu’il connaissait. Il le salua avec tristesse, et allait passer dans la chambre mortuaire, quand apparut un petit collégien, le fils d’Ivan Ilitch, qui rappelait extraordinairement son père. C’était le même petit Ivan Ilitch que Piotr Ivanovitch avait connu à l’École de droit. Ses yeux étaient larmoyants, comme ceux des enfants vicieux de treize ou quatorze ans. Le garçon se renfrogna d’un air sévère et honteux, en apercevant Piotr Ivanovitch. Celui-ci salua et passa dans la chambre du défunt. L’office commençait. Des cierges, des soupirs, de l’encens, des larmes, des sanglots. Piotr Ivanovitch se tenait debout, l’air maussade, et regardant ses pieds. Il ne jeta pas un seul coup d’œil sur le défunt et lutta jusqu’au dernier moment pour ne pas céder à l’impression déprimante. Il sortit l’un des premiers. Il n’y avait personne dans le vestibule. Guérassim, l’aide sommelier, sortit précipitamment de la chambre mortuaire, remua de ses bras vigoureux toutes les pelisses pour trouver celle de Piotr Ivanovitch, et la lui tendit.

— Eh bien ! l’ami Guérassim, dit Piotr Ivanovitch pour dire quelque chose, quel malheur !

— C’est la volonté de Dieu ! Nous y passerons tous, répondit Guérassim en montrant ses dents blanches et serrées de paysan ; et, de l’air d’un homme surchargé de besogne, il ouvrit vivement la porte, appela le cocher, aida Piotr Ivanovitch à monter, et d’un bond retourna au perron, comme talonné par la pensée de ce qu’il avait encore à faire.

Piotr Ivanovitch aspira avec un plaisir particulier l’air frais, après l’odeur d’encens, de cadavre, et de phénol.

— Où monsieur ordonne-t-il d’aller ? demanda le cocher.

— Il n’est pas encore tard. J’irai chez Fedor Vassilievitch.

Il s’y rendit, et trouva en effet les joueurs à la fin du premier rob, de sorte qu’il put sans inconvénient prendre part au jeu comme cinquième.