La Montagne d’hiver/07

Texte établi par Fides, Éditions Fides Voir et modifier les données sur Wikidata (p. 125-141).


— VII —


Au village, la neige allait disparaître tout à fait. L’eau coulait au bord des trottoirs ; les enfants, la figure brûlée par le soleil, rejetaient leurs capuchons et couraient tête nue. Les érables étaient entaillés, les vacances de Pâques bientôt commenceraient. Louise Janson, sur la bande de terre découverte près de la maison, guettait avec inquiétude les pousses trop précoces de ses tulipes. Chaque soir, redoutant le froid cruel de certaines nuits de mars, elle leur mettait des bonnets de papier.

Cependant, sur La Solitaire, de nombreux skieurs prolongeaient le grand jeu. Madeleine en était tous les matins. Mais la joie du ski n’abolissait plus pour elle l’avenir. Elle ressentait la même impression qu’autrefois, lorsque les vacances finissaient : les derniers jours étaient moins heureux, parce qu’ils étaient les derniers jours. L’inexorable fuite d’un temps qui avait été merveilleux, l’attristait malgré elle. Dans les yeux noirs de la jeune femme, Louise surprenait parfois une farouche lueur. Le fruit d’un si bel hiver serait-il perdu ? Le serait-il surtout pour Maryse, que rien, apparemment, ne changerait jamais ?

Maryse, curieux et inexplicable mélange d’intelligence supérieure et de légèreté. Maryse, d’une lucidité pénétrante et qui affichait des dehors frivoles. Elle se savait irrémédiablement menacée, et elle ne semblait toujours songer qu’à tuer le temps, à le remplir à pleins bords d’agitation, de mondanités. Elle ne supportait pas une heure de solit­ude. Elle recherchait sans cesse quelqu’un pour rire, même à ses dépens. S’imaginait-elle, si elle n’y arrêtait pas sa pensée, échapper à son destin ? Elle donnait l’impres­sion d’une jeunesse qu’en réalité elle ne possédait plus. Jouait-elle la comédie pour sa mère et pour ses amis ? Sur sa table de chevet, son chapelet, une Imitation, des livres de spiritualité, contredisaient son comportement, ses idées mondaines, ses plaisirs vides, ses apparentes illusions.

Quelques années auparavant, elle avait rencontré un homme dont elle appréciait beaucoup la culture et les qualités d’esprit. Par snobisme, elle avait refusé cet excellent parti. Il n’était pas de ce qu’elle appelait « son monde ». Il demeurait malgré tout son ami, son chevalier servant. Un jour de fatigue et de mauvaise humeur, elle lui signifia qu’il valait mieux en finir. Elle le lui signifia de façon choquante, franche au point de dire des choses qu’il aurait mieux valu taire. Elle l’avait amené ce jour-là dans sa propre voiture, il l’avait attendue plus d’une heure, pen­dant qu’elle était chez son médecin. Lui non plus, sans doute, n’était pas de très bonne humeur. Elle le déposa près de sa maison, sans le ramener souper chez elle, comme elle le faisait le plus souvent. Cette fois, il la prit au mot. Il cessa totalement de la voir, de lui écrire.

Ce que le médecin avait dit à Maryse, cet après-midi-là, avait-il influencé sa subite façon d’agir ? En rentrant, elle avait dû s’aliter pour quelques jours. Elle raconta tout cela à Louise, cachant l’extrême fond de sa pensée sous un continuel badinage.

— Il faut dire que ma mère, plus snob que moi, ne l’avait jamais accueilli bien tendrement. Elle fut fort contente d’être délivrée des petits soupers faits aux frais de son garde-manger !

Elle riait, mais elle ressentait maladivement la perte de cette affection. Elle se persuadait maintenant qu’elle aimait Charles plus que tout au monde, et qu’elle aurait été heureuse de l’épouser.

— Avoir enfin une vie normale, un foyer à moi, un mari à moi ! Ma seule possession, présentement, c’est mon auto. Avoir une vraie maison comme la vôtre, Louise, et à la campagne, même. Il me semble que ce serait le bonheur.

Elle occupait ses loisirs à faire des plans pour retrouver cet ami, le reconquérir, se promettant de dire oui, cette fois, à ses propositions. Elle ne parlait guère d’autre chose lorsqu’elle était seule avec Louise. Même si celle-ci ne l’encourageait pas, et l’invitait plutôt à un examen réaliste de la situation, lui représentant l’inutilité de ce chagrin à retardement. Celui qu’elle avait dédaigné et qui était assez intelligent pour le ressentir, ne lui reviendrait plus. Ce qu’elle devait faire aujourd’hui, c’était d’abord récupérer ses forces, sa santé, autant que la chose était encore possible. Malade comme elle l’était, comment pouvait-elle envisager le mariage et ses obligations ? Le médecin lui ordonnait de demeurer au lit jusqu’à midi. Pourrait-elle tenir une maison ?

— J’aurai une servante, rétorquait-elle.

— Une servante ? Tu oublies que de nos jours, c’est un oiseau rare. Et qui se paie le prix fort. D’après tes confidences sur les ressources de celui que tu crois aimer, ce serait partir du mauvais pied.

Maryse argumentait, mais tellement en marge de la réalité, que Louise parfois s’impatientait :

— Pourquoi, belle comme tu l’étais, — et tu l’es encore suffisamment ! — pourquoi n’as-tu pas cherché à te marier quand tu étais jeune et en santé ? Ce n’est plus le temps, je te le dis. Guéris-toi. Et d’ici-là, prie le ciel de t’aider et de t’inspirer.

— Je sais. Je sais. Vous faites de votre mieux, pour m’apprendre à vivre raisonnablement, à m’élever au-dessus de ma puérile amertume, mais je suis réfractaire à votre science. Vous ne vous en apercevez pas, je ris tout le temps quand nous parlons, mais intérieurement, je pleure, je pleure, je pleure comme une fontaine. Et je retournerai chez nous dans deux semaines, et je continuerai à désirer le retour de Charles. Ma pauvre mère, devant mon visage de Mater dolorosa, et mon manque d’appétit, ne saura plus que faire pour moi. Elle boudera, tout en trouvant le tour de m’offrir à prix d’or, des filets mignons, des asperges, des fraises hors saison. Son espoir de voir enfin un peu plus de chair sur mes os sera vain…

— Comme est vain le mien…

— Pas tant que cela. Ici, j’ai faim. J’ai repris cinq livres. Ce n’est pas si mal. Mon docteur sera moins désespéré. La dernière fois que je l’ai vu, il levait les bras au ciel en disant : « Je parle dans le vide. » Et le bon Père Jésuite que je vais voir parfois, me regardait avec tristesse, et lui aussi se plaignait : « Mes paroles glissent sur vous comme l’eau sur le dos d’un canard… »

— Ah ! tu te donnes la peine d’aller consulter un Père ? Ton cas n’est donc pas absolument sans espoir…

— Je vais même voir régulièrement une religieuse qui s’appelle Sœur Candide-de-Jésus. Celle-là, ce n’est pas pour des raisons théologiques. C’est parce qu’elle est ravissante. Et puis, elle m’aime, me trouve fine, et cela me flatte. Je l’amuse. L’autre jour, quand je suis allée lui dire au revoir, avant de venir ici, je l’ai tellement amusée, qu’elle s’en tenait les côtes et me suppliait de cesser. Et pendant qu’elle riait, tout à coup, je me suis mise à pleurer. Ah ! si vous saviez comme je m’ennuie ! La compagnie d’un ange gardien ne me suffit pas, il me faut quelque chose en chair et en os ! Et quand je serai retournée à la solitude de ma chambre, le souvenir de Charles va recommencer à m’obséder de nouveau et je passerai des jours à composer pour lui des brouillons de lettres… Des brouillons de lettres qui ne trouveront jamais la forme finale, mais il me plaît de converser par écrit avec mon ancien amoureux…

— Ah ! reprenait-elle, je ne sais pas si Marcel Proust a parfois pensé aussi intensément à son Albertine disparue, que moi à mon Charles ! J’en suis saturée. Mais il n’est plus jamais auprès de moi et je me retrouve toujours côte à côte avec ma misère. Chez nous, je recommencerai à m’ennuyer et j’accepterai des invitations et des invitations, même celles qui m’embêteront. J’irai à des dîners splendides, précédés d’apéritifs, accompagnés de vins, et dans le tralala des argenteries, du verre coupé, des toiles brodées. Et tout cet étalage, souvent, uniquement pour quatre vieilles filles dont je serai ! Non, c’est, trop navrant. Ah ! je rirai quand même, je prodiguerai ma verve, mon ironie, je mettrai le fion à mes petites histoires, comme pour amuser Sœur Candide, mais la tristesse pèsera sur mes épaules et m’écrasera. Ah ! vivent les hommes, Louise, vivent les hommes, même s’ils sont vieux comme le colonel.

Maryse, en effet, allait maintenant chercher une compagnie masculine chez le voisin, au risque d’être accusée d’intentions matrimoniales, par la ménagère du vieillard.

À son arrivée aux Escarpements, séduite par le calme, la beauté des montagnes, la lumière, l’air, Maryse n’avait eu besoin de rien de plus. Chaque matin, elle descendait de sa chambre en répétant : « Que je suis heureuse ! Que je suis bien chez vous, Louise. Que j’y dors bien. » Elle parut satisfaite des jours solitaires et vides d’événements. La plupart du temps, seule Louise lui tenait compagnie, les autres pensionnaires faisant du ski.

Le coin du feu, les bains de soleil en face du paysage d’hiver, tout agissait comme sédatif. Un peu de lecture, beaucoup de conversations achevaient l’enchantement. Maryse se remettait vraiment ; elle récupérerait définitivement les forces perdues, pensait-elle. Elle n’avait plus la larme à l’œil, ni la main tremblante comme à son arrivée. Son misérable état s’améliorait. Obligée depuis tant d’années à se lever tôt tous les jours pour son travail, elle avait quand même persisté à courir le monde chaque soir. Elle ne manquait aucune pièce de théâtre, aucun concert à la mode. Elle rentrait aux petites heures, surexcitée, et s’endormait difficilement. À la maison, en plus, elle n’avait jamais d’appétit, elle vivait pratiquement sans manger, ce qui était un inépuisable sujet de discussion avec sa mère affolée. Le monde lui était un puissant stimulant ; ailleurs que chez elle, entourée d’amis, de rires, de gaieté, elle retrouvait la faim, ne sentait plus ses malaises, sa lassitude ; elle s’amusait et se laissait dangereusement entraîner d’une réception à une autre.

Elle dépassa toute mesure, jusqu’à cette crise qui contraignit le docteur à un diagnostic cruel.

Pendant qu’elle demeurait dehors avec Louise, confortablement enveloppée d’une couverture de laine, le bien-être lui faisait retrouver sa drôlerie accoutumée. Elle commentait de nouveau ses sentiments, avec le pittoresque comique qu’elle pouvait donner à n’importe quel récit. Elle se promenait du présent au plus lointain passé, et elle cherchait les causes de ses manquements et de ses sottises. Elle demandait des conseils. Elle affirmait qu’elle était décidée à les suivre, à vivre désormais suivant les données de la raison… Mais oui, puisque tout son temps lui appartiendrait, et qu’un régime plus sévère l’obligerait à moins sortir, il lui faudrait occuper ce temps avec un travail intellectuel.

— Si je m’amende, ma mère sera heureuse.

Elle adorait sa mère, ne trouvait personne d’aussi extraordinaire, et, cependant, elle la fatiguait, la tourmentait sans répit. Si bien, que pour des étrangers, elles pouvaient toutes les deux parfois sembler vivre dans la mésentente. Pourtant, aucune affection n’était plus profonde, et elles possédaient le même humour, la même façon de s’amuser de tout ce qui était cocasse ou bizarre.

— Je grogne contre ma mère, disait Maryse, mais je ne la changerais pas pour tout l’or du monde. Si elle meurt avant moi, je ne sais ce que je deviendrai.

Elle disait encore :

— Maman se fatigue de me voir fatiguée, et moi, j’ai mal de la voir avoir mal. Quand elle souffre de son rhumatisme et que je la vois faire semblant de ne rien sentir, je jure devant témoin de ne plus jamais la contrarier… Mais hélas, le ciel ne me donne pas souvent la force de me maintenir dans ce bel état d’esprit. C’est surtout quand elle m’a préparé un bon repas et que je laisse tout dans mon assiette, que nos guerres éclatent. Ma mère est désespérée de voir que les quelques rondeurs qui me distinguaient de mes frères les hommes, soient en train de se résorber !

Et Maryse ponctuait sa phrase d’un grand éclat de rire.


Les longues courbes des montagnes s’appuyaient sur un ciel si bleu, les sommets encore blancs étaient si beaux que Maryse changeait de sujet et s’exclamait.

— Que vivre ici constamment me plairait ! Vous n’en croyez rien, mais c’est vrai. Avec ma voiture, bien entendu, pour aller en ville souvent. Et avec une mère consentante à recevoir à mon gré mes amis, ou mieux, avec l’épaule de Charles retrouvé !

Sa franchise était désarmante ; elle avouait tous les jours sa déception de n’être pas mariée. Ceux qui la rencontraient pour la première fois, s’étonnaient en effet de son célibat. Elle avait tout pour elle. C’était une fort belle femme et son esprit, sa culture, son instruction, dépassaient de beaucoup la moyenne. Soigneusement maquillée, bien coiffée, elle demeurait jeune d’aspect, malgré la quarantaine entamée. Si elle s’arrangeait méticuleusement devant son miroir, elle n’étudiait ensuite aucun de ses gestes, et elle était d’une simplicité et d’un naturel agréables. En société, elle prenait souvent l’avant-scène, mais sans recherche. Elle la prenait, parce qu’elle avait quelque chose à dire, et la verve qu’il fallait pour captiver l’attention.

Quand elle revenait de ses visites chez le Colonel, elle rapportait un plein panier d’anecdotes, et à table, elle faisait rire tout le monde. Il faut dire qu’elle flirtait un peu avec cet homme de soixante et quinze ans.

— Ça lui fait plaisir. Ça le rajeunit. Il reprend les manières galantes de son époque, il me les prodigue. Son esprit est encore vif. Mes badinages le stimulent jusqu’à ce que…

— Jusqu’à ce que… ? demandait Louise, les sourcils froncés…

— Jusqu’à ce que je le fasse bondir et se fâcher noir ! Mais je le flatte ensuite dans le bon sens, et il revient vite à sa bonne humeur, et nous recommençons à nous raconter mutuellement nos vies. Décidément, je l’aime bien, et c’est dommage qu’il ne soit pas plus jeune. Il a l’esprit très fin.

— Et il est riche, ce qui le rend encore plus fin, insinuait Louise, malicieuse. Et il est allié à celui-ci et à celui-là, il a fait ses études en Angleterre, ce qui donne du prix à sa personnalité, hein, Maryse ?

— Ne vous moquez pas de mon snobisme. Je suis sincère. Je l’aime. Pas autant que mon beau Charles, mais je l’aime !

Toute la maisonnée était maintenant au courant de ses amours interrompues. Elle en badinait comme du reste. Mais c’était du Colonel qu’elle s’occupait présentement :

— Quelle existence il a vécue. Je n’en reviens pas. Il a eu de la veine.

— Pour cela, oui. Mais le moment viendra vite où tu en auras assez de la lui entendre chanter ! Il recommence volontiers les mêmes histoires. La deuxième fois, tu y découvriras de nouveaux détails passionnants. La troisième fois, tu pourras lui aider à raconter certains faits. S’il bute sur un nom, tu le lui souffleras et il ne s’en apercevra même pas… La quatrième, tu penseras à autre chose, la cinquième, tu murmureras : Ah ! la barbe !

— Vous exagérez, vous êtes une mauvaise chrétienne, sans charité…

— C’est vrai. Je devrais dire que j’exagère, que j’essaie de t’imiter et de mettre le fion, mais hélas, pour moi, il y a eu des sixièmes, des septièmes…

— Préparez-vous donc à la patience. Il y aura une huitième fois. Il m’a promis qu’il nous amènerait toutes les trois dîner au Mont Gabriel, un soir de la semaine prochaine.

— Ne te réjouis pas trop vite. Il oublie ses promesses.

— Je m’arrangerai pour lui rafraîchir la mémoire…

— Ne t’y risque pas, il serait insulté. Il faut attendre le moment où il est disposé à tenir parole.

— C’est vrai qu’il se fâche ! Il s’est fâché cet après-midi. Deux fois, il a mal pris mes plaisanteries.

— Des énormités ?

— Peut-être.

— Ne te montre pas telle que tu es parfois…

— Comment ?

— Avec ton caractère léger, ta religion faussée…

Maryse rit de nouveau. Elle paraissait avoir fréquenté en vain le bon Père dont elle avait parlé à Louise. Il lui arrivait de dépasser la mesure en badinant sur des sujets religieux, soit en niant la présence de son Ange Gardien, soit en se moquant des Indulgences. Elle aimait à se donner figure d’hérétique. Et le Colonel, qui n’avait pas été sans péché, était quand même d’une sévérité janséniste sur ce chapitre. Cela surprenait Maryse qui, au fond, considérait comme une marque de supériorité d’être au-dessus de ce qu’elle appelait des naïvetés.

— Saint Augustin, saint Thomas, saint Jean Chrysostome, etc., tous des naïfs, disait Louise avec ironie… Et combien d’autres !… Mais pas Maryse, par exemple, Maryse ne s’en laisse pas conter…

Parfois, par ailleurs, Maryse exprimait des idées si païennes que Louise à son tour se fâchait. Certains soirs, malgré les rires qui ponctuaient les discussions, l’air devenait orageux. Maryse exprimait des opinions d’une irrévérence si terrible, que Louise s’indignait. Maryse s’obstinait, paraissait ne rien comprendre.

Louise déclarait :

— C’est une infirmité mentale. Tu n’es peut-être pas responsable. Si l’on te parle de sanctification, de mérites, d’offrande, de Communion des saints, tu es,… pardonne-moi le mot vulgaire… tu es absolument bouchée. C’est vraiment une infirmité, je te le répète.

Maryse évidemment ravie de l’insulte, ou contente d’avoir fait marcher son hôtesse, riait de plus en plus.

— Tu es bachelière. Tu as fait des études philosophiques. Il ne t’en est pas resté pour cinq sous de logique. Tu me désespères. Mais au moins, souviens-toi de l’Évangile des talents. Ceux que tu as reçus, qu’en fais-tu ?

— Ah ! Louise, ne me rappelez pas l’Évangile ! Ayez pitié de mon cœur malade. Je suis ici pour me reposer, me rebâtir. Je ne veux pas de leçons de morale.

— Mais justement, c’est ce qu’il te faudrait pour guérir. Au physique et autrement, la résignation à l’existence telle qu’elle est…

— La résignation ! C’est pire ! la résignation ! une plaie d’Égypte…

— Ça dépend de ce que tu entends par résignation. Dis acceptation, si tu aimes mieux…

Toute discussion paraissant inutile, Louise s’empressait de détourner la conversation. Et elle n’attaquait jamais la première ces sujets brûlants.

Elle ne considérait pas le bonheur terrestre comme le but de la vie. Maryse pourchassait ce bonheur, malgré sa santé ruinée, ses illusions détruites. Même si l’apparence de la jeunesse demeurait son partage, il n’y avait de miracle pour personne sur ce chapitre. Maryse, comme Louise, redescendait le versant qui ramène à la terre.

Cet ennui, qui rendait un son si tragique, quand subitement Maryse cessait de rire pour l’exprimer, n’était pas uniquement l’écho de son nostalgique regret d’amour humain, mais la peur de la vérité. Maryse vivait sous la menace d’une crise cardiaque. Acculée à ce mur, elle ne pouvait pas le dépasser et tournait en rond, à toute vitesse pour n’avoir plus le temps de penser à son destin.

Elle disait à Louise, parfois :

— Cela me sera égal de mourir. Je m’ennuie trop.

Attendrie, celle-ci entreprenait alors de la remonter, de l’orienter vers plus d’espoir.

— Tout n’est pas perdu, Maryse. L’avenir dépendra de toi. Arrête-toi. Écoute enfin ton médecin. Des cardiaques prudents vivent jusqu’à une vieillesse avancée. Organise ton existence pour moins t’agiter. Et si tu utilises enfin tes dons intellectuels, tu pourras même espérer la gloire ! Quand je t’écoute, comme tout à l’heure, nous reconstituer les petites scènes de comédie que tu joues avec le Colonel, je suis encore plus convaincue du gaspillage que tu fais de tes talents. Tu as besoin de beaucoup d’argent pour être heureuse ? Une mine d’or est à ta portée. J’en suis certaine. Tu es condamnée à moins sortir, à ne plus marcher ? Tu dois te reposer physiquement ? Dors douze heures par nuit, si tu veux, mais consacre chaque jour deux ou trois heures à l’écriture. Retrouve dans ton étonnante mémoire, ces petits tableaux de mœurs que tu sais si bien rendre vivants, inventes-en pour les compléter. À la Télévision, ton humour aurait un succès certain. Il y a une technique à connaître, une étude à faire, tu es assez brillante pour l’entreprendre.

— Je déteste la télévision, l’écran. Je suis venue chez vous parce que vous n’en aviez pas. Les maisons de mes amies sont devenues embêtantes, depuis qu’il y faut passer les soirées à regarder et à écouter des niaiseries accompagnées de mauvais langage. Je suis contre !

— Tu es injuste. Il y a du bon et du très bon. Et, en tous cas, tu pourrais justement enrichir le répertoire, avec des textes qui représenteraient la classe que tu fréquentes. Ce serait une bonne action. Et qui te sauverait. À ton retour chez vous, va passer des soirées devant l’appareil que ta mère vient d’acheter…

— Pour se consoler de mon absence…

— Et elle sera contente de ta compagnie, de tes réflexions, elle t’aidera d’ailleurs de son intelligence. Écoute, observe les meilleurs sketches. Remarque les procédés qui les rendent intéressants. Les continuels changements de scène, les dialogues vifs et courts, l’élément surprise ou inquiétude ; et encore, les longs moments où l’auteur n’a même pas de dialogue à composer, mais uniquement des tableaux, des rues, des tramways, et dans une suite d’images, l’expression d’un acteur ou d’une actrice qui marche, pédale, ou qui, comme toi, au volant de ta voiture, est animée d’une émotion particulière… Ce doit être passionnant tout cela. Je te jure que tu réussirais. Si j’avais ici une machine enregistreuse, je la mettrais en marche, quand tu nous racontes une de tes expériences, et tu verrais à quel point les innombrables dialogues que tu rapportes de tes aventures, sont du véritable théâtre. Le mot de la fin n’y manque jamais. Je ne veux pas te porter aux nues, rien ne se gagne sans peine. Il faudrait que tu travailles. Mais si tu le faisais, je suis convaincue que tu serais une acquisition pour notre vidéo. Et ton sac à main se remplirait d’argent. Tu en oublierais les charmes de Charles. Et tu pourrais même te servir de quelques unes des scènes que tu m’as déjà racontées, dont vous étiez les acteurs…

— Vous croyez vraiment que mon esprit n’est pas devenu trop faible, trop errant ?

— Tu le disciplineras. Tu es encore capable de beaucoup d’enthousiasme. Au lieu de t’en servir en pensant à un coquetel, ou à une robe, tu l’utiliseras pour monter tes pièces…

* * *

Madeleine assistait parfois à de pareils entretiens. Elle les écoutait, silencieuse, se mêlant très peu à la conversation. Lorsque, seule, elle s’en allait ensuite en ski, elle réfléchissait à ces contrastes qui distinguaient si profondément ses compagnes d’infortune. Maryse était en apparence privilégiée, et plus gaie que Louise Janson, mais une fois écaillée la surface brillante du rire dont elle s’enveloppait, n’était-ce pas au fond d’elle-même, la désolation et la misère ? Tandis que Louise, sereine et sans éclat, savait exactement où elle allait et quelle richesse elle appréciait. Elle n’attendait ni mission extraordinaire, ni bonheur exceptionnel, elle acceptait au jour le jour les occasions d’être utile et aussi, les peines et les joies.

« Ainsi, pensait Madeleine, elle m’a reçue chez elle, elle s’est embarrassée de mon chagrin, elle m’a traitée en sœur, elle m’a guérie avec l’air de n’avoir rien fait pour y arriver. Son apostolat ne comprend guère de sermon. Elle nous conduit devant les choses qui sont belles et nous sont données gratuitement. Sa méthode est une méthode de paix, de sourire, d’indulgence, d’oubli de soi, et inconsciemment, d’exemple. La voir solide, fiable, dévouée et d’humeur égale, la voir détachée et en même temps heureuse comme pas une devant les objets qu’elle aime, c’est une leçon efficace. Louise est si attentive aux choses et aux gens. Quand je suis arrivée, elle se penchait sur son cyclamen pour en faire durer la floraison. Maintenant, je la vois soucieuse de protéger celle de ses tulipes. Elle écoute tous les bruits de la nature, et elle a les yeux grands ouverts pour ne rien manquer des spectacles que les heures et les couleurs du ciel peuvent offrir. Maryse, elle, se plaint en riant, mais se plaint sans cesse parce qu’elle s’ennuie, et pourtant, elle possède encore sa mère, à un âge où il est normal de l’avoir perdue ; elle est donc moins seule, elle n’a pas de responsabilités, elle ne s’occupe ni de finance, ni de maison, elle est libre de ne penser qu’à elle, du matin au soir. Au fait, le mal est peut-être là. Ou s’il provient de ce que, pour elle, Dieu existe quelque part, mais très loin, et qu’Il lui est actuellement inutile ? Ce qui lui tient à cœur, c’est le siècle, le luxe, la mode, la course aux plaisirs du monde. Qu’ils soient fugaces et impossibles à saisir, que son effort n’aboutisse qu’à un vain remplissage du tonneau des Danaïdes, elle n’a jamais l’air de le constater. Louise, au contraire, aime tout, mais d’une autre façon. Comme une religieuse, elle a appris que l’apaisement parfait, permanent, de notre soif de joie, ne viendra que le jour « où l’exil s’achèvera dans la gloire. »

— Par quel éclat de rire Maryse accueillerait cette réflexion, si je la faisais à haute voix devant elle ! « Laissez-moi tranquille avec votre exil et votre gloire », dirait-elle. Et Madeleine souriait malgré elle, tellement ce rire de Maryse était contagieux.

Où suis-je entre ces deux femmes ? se demande-t-elle encore, faisant glisser doucement ses skis, dans le paysage blanc. Où suis-je ? Je n’aime pas le monde, mais j’étais à l’automne plus près de Maryse que de Louise. Maintenant, je penche plus vers mon hôtesse. Je crois que l’on est plus heureux en dehors du moi égoïste. J’ai été parmi les tièdes. Quand j’ai souffert, au lieu de compatir à la souffrance de Jean, c’est dans l’irritation que je me complaisais. J’aurais pu adoucir notre existence commune, me sanctifier. Me sanctifier ! Encore un mot qui ferait pouffer de rire notre Maryse.

— Trois femmes sans hommes, dans une galère ! se dit finalement Madeleine.

Songeant subitement que la saison de ski touche à sa fin, elle cesse de rêver et se met avec ardeur à monter et à descendre La Solitaire. Elle maîtrise tous les virages. C’est une joie, à en oublier tout le reste, même les corneilles qui voyagent en croassant d’une montagne à l’autre.

Le soir, le dialogue de Louise et de Maryse reprit autour des grands problèmes. Madeleine écoutait, sans vouloir apporter le témoignage de son expérience. Maryse était évidemment convaincue que son manque de stabilité et de bonheur découlait uniquement de son célibat. Mais Madeleine avait fait un mariage d’amour et, avant d’être vraiment malheureuse, ne ressentait-elle pas quand même cette faim inassouvie d’une félicité que la vie ne donnait pas ? Et elle savait que cette faim impossible à combler aurait subsisté, sans le caractère difficile de Jean.

Louise Janson la qualifiait de faim de Dieu, faim des choses éternelles pour lesquelles nous avons été créés.