La Montagne d’hiver/02

Texte établi par Fides, Éditions Fides Voir et modifier les données sur Wikidata (p. 31-51).


— II —


Dans le coin le plus reculé du wagon, exténuée au point de croire qu’elle ne pourrait plus se relever, Madeleine se laissa tomber sur une banquette. Après un long mois de chagrin immobile et de réclusion, elle venait de vivre deux semaines épuisantes en démarches, en range­ments, en travaux manuels trop durs pour ses habitudes.

À la réunion d’anciennes élèves, le jour où Madeleine avait acheté le costume de ski, Hélène n’avait point perdu son temps. Expansive, elle raconta spontanément à ses compagnes, le drame de sa jeune sœur, son état de dépression, le problème qu’elle posait à sa famille. Elle mentionna le projet d’un séjour dans les Laurentides, parla de l’appartement, et, grâce à la crise du logement qui sévissait, en quelques minutes, elle trouva à le louer extrêmement cher, si Madeleine pouvait le quitter dans un délai de quinze jours.

Poussée par ces circonstances, la jeune femme n’avait eu ni le loisir de réfléchir, ni celui de refuser pareille aubaine. Elle vida hâtivement des tiroirs, disposa de tout ce qu’il ne fallait pas inutilement conserver, remplit des valises, des caisses, choisit des livres, brûla des papiers. Elle nota en plus ce qu’elle faisait transporter chez sa sœur Hélène, et ce qu’elle laissait aux locataires. Elle surveilla le nettoyage de la maison, avec l’aide d’une femme de ménage qu’elle devait suivre de très près.

Louise Janson l’accueillait à un prix si raisonnable, qu’avec le loyer de son appartement, et le revenu ainsi augmenté de son duplex, elle serait à l’abri des soucis financiers. Son séjour aux Escarpements lui permettrait même de faire des économies.

C’était réconfortant. Malgré tout, pendant que le train l’emportait, elle s’abandonnait à l’angoisse, au doute. Si elle n’aimait pas l’atmosphère de la maison de Louise ? Où pourrait-elle se réfugier, puisqu’elle était désormais liée par le bail de son appartement ?

Au début, elle serait seule invitée, mais lorsque surviendraient les skieurs, pourrait-elle au besoin s’évader ou coûte que coûte, serait-elle forcée de supporter leur compagnie ?

Dans son coin de banquette, elle essayait de se convaincre qu’il lui fallait d’abord du repos et du grand air. Elle en aurait. L’examen médical qu’elle avait dû subir aurait pu l’affoler : menace d’anémie, nerfs tendus à l’excès. Cela, elle n’avait besoin de personne pour le lui dire, elle le sentait, par les accès de fébrilité et les insomnies dont elle était victime.

Si elle ne se soignait pas immédiatement, lui avait déclaré le médecin, c’était le déséquilibre à brève échéance.

Avait-il simplement voulu l’effrayer ? Y avait-il là, la secrète intervention d’Hélène ? Non. Car, abandonnée de nouveau à elle-même, ce matin, elle éprouvait tous les inquiétants symptômes : la même peur folle, l’anxiété constante, et l’horrible dégoût pour tout.

Par la portière, d’une morne tristesse, dénudés, gris, les champs d’arrière automne défilaient. Elle eut brusquement la nostalgie de son foyer à elle, — qu’elle avait cru à la fin détester, — la nostalgie du lien qui ne l’attachait plus, la nostalgie du connu, de la certitude, de Jean et des peines qu’il lui causait, de Jean dont elle avait le perpétuel souci, pour lequel elle préparait des repas, raccommodait du linge, de Jean qui avait besoin d’elle quand même il la rabrouait. Cette impression, de ne plus appartenir à personne, de ne plus être nécessaire, la déchira. Elle se mit à pleurer.

Secouée par le train cahotant, accablée par son intense lassitude, sa faiblesse, la figure tournée vers la fenêtre, elle n’essuyait même pas ses joues. À travers ses larmes, elle ne voyait plus rien, ne se souciait plus de rien. Aucune fierté ne la soutenait plus.

Jusqu’à la ville de Saint-Jérôme, la nature continua à se montrer revêche, pauvre, décolorée. Un peu après, sous un ciel d’un bleu pur et sans nuage, la neige apparut. Attirée par la lumière qui pénétrait soudain dans le wagon, Madeleine ouvrit les yeux. Des montagnes couvertes d’un blanc étincelant bornaient l’horizon. À travers la buée qui brouillait encore sa vue, elle aperçut leur magnificence, leurs formes diverses, les dessins nets des petits sapins qui les escaladaient, la clarté extraordinaire du pays, et surprise, elle fut assaillie d’une onde de joie. Comment avait-elle pu s’effrayer de s’en aller vivre dans un paysage aussi merveilleux ? et d’être libre d’y rester indéfiniment ? Tant d’êtres souhaitaient en vain pareil bonheur.

Le train avançait dans une luminosité de plus en plus grande. Son mouvement ralenti par les courbes sans fin, permettait d’admirer mieux. La locomotive semblait s’amuser à tourner, à revenir sur ses traces, suivant les méandres de la Rivière du Nord qui coulait, luisante et sombre à côté de la voie. Ses berges étaient décorées de mélèzes, de cèdres, et parfois, d’un massif de saules à la chevelure d’un jaune étrange.

Madeleine s’était redressée, curieuse, et sans remarquer son changement d’attitude. Déjà, de la beauté des montagnes, émanait une subtile douceur de vivre. De leurs longues échines, les Escarpements barraient de plus en plus haut le ciel incroyablement pur. Leur surface éblouissante se marquait, tantôt des triangles verts des résineux, tantôt d’une claire-voie de troncs d’arbres, dont les ramures se dessinaient en noirs filigranes sur un fond de neige, ou sur l’indicible bleu de l’horizon.

Le contrôleur repassait pour reprendre le billet glissé dans la rainure du store. Madeleine était au terme du voyage. Le train ralentissait encore. Elle prit son sac, se leva, sans s’étonner d’en avoir la force, elle qui s’était auparavant sentie si lasse.

Sur le quai, la pureté de l’air la saisit. Cinq ou six taxis attendaient. Elle était seule à descendre. Sa sensibilité maladive reparut. Elle fut un instant torturée d’avoir à choisir une voiture plutôt qu’une autre. Pendant que le chauffeur, qui s’était avancé le plus vivement, allait réclamer ses valises, elle demeura debout, humant l’odeur de l’hiver. Que tout ici différait de la grande ville pourtant si proche.

Le taxi s’engagea dans un chemin étroit qui serpentait, traversait le boulevard laurentien, puis montait jusqu’en haut d’une côte énorme. La rue principale s’amorçait là. Mais la voiture la quitta bientôt, tourna à droite, grimpa de nouveau, pour s’arrêter devant une maison de style canadien qui dominait Les Escarpements.

La porte s’ouvrit, Louise Janson parut sur le perron.

— Tu ne m’avais pas dit si tu venais en autocar ou en train. Pardonne-moi de ne pas être allée à ta rencontre…

— C’était voulu. Pour ne pas vous déranger. Ah ! que votre pays est beau !

Dès qu’elle eut franchi le seuil, elle ajouta :

— Que cette maison est agréable. Il me semble que je me sentirai bien, ici…

— Je l’espère. Et tu vas bientôt comprendre ce que personne, à peu près, n’a compris. Comment j’ai pu abandonner Montréal, mon milieu, mes amis. Ce village a un charme unique, tu verras.

— La maison aussi…

Le salon recevait la lumière par trois côtés, et la plus grande des fenêtres encadrait des champs bien blancs, qui dévalaient vers l’agglomération des habitations groupées autour de l’église et du couvent. Le bourg était bâti sur une butte, au milieu de la vallée que cernaient entièrement les montagnes. Le ciel se rabattait comme un globe sur ces beaux sommets ininterrompus.

— Le cercle est parfait. On dirait qu’il n’y a pas de route pour sortir !

— Et cette vue, ce n’est pas le moment de son apothéose. L’apothéose, c’est l’après-midi, quand le soleil est déjà caché par les hauteurs, et que les champs noyés d’ombre entourent un village que des rayons roses, — se faufilant entre deux sommets, — illuminent comme un réflecteur. Tu verras…

Louise indique les côtes de ski les plus connues, celles de l’est. Les remonte-pentes, les pistes, y tracent parmi les surfaces boisées, d’étranges dessins blancs.


Le salon était grand, avec des fauteuils couverts de cretonne légèrement fanée. Le tissu multicolore égayait le blond des murs en pin noueux, et le ton neutre du tapis. Il y avait beaucoup de lampes de différentes teintes, ni démodées, ni strictement au goût du jour. Devant le sofa, sur une table à café, dans une poterie vert jade, un cyclamen étalait les bonnets roses de ses fleurs. Madeleine n’en avait jamais vu de plus beau. Elle retourna à la grande fenêtre. Elle voulait tout embrasser à la fois. Ce décor l’enchantait.

— Vous êtes en hiver. Et si vous aviez vu le Montréal humide et sale que j’ai quitté ce matin ! J’avais peur de retrouver ici ce même automne triste et sans couleur.

— Ah ! l’automne n’est jamais laid, ici.

La villa pouvait paraître isolée sur ses hauteurs, mais les voisins étaient proches, et il n’y avait pas beaucoup plus qu’un arpent à descendre pour atteindre la rue principale.

— Je tenais à être à proximité de l’église, pour finir mes jours.

— Finir vos jours ?

— Mais oui. J’ai bien l’intention de ne plus déménager, de mourir ici…

Une servante, toute menue, souriante, en uniforme vert pâle, entrait avec un plateau :

— Tiens, Marie a pensé qu’un bon café te réchaufferait et t’aiderait à attendre le repas, qui sera bon, je te le promets. Marie est excellent cordon bleu. Et c’est mon miracle vivant…

— Vous êtes aussi le mien, mademoiselle…

— C’est entendu. Ah ! je descends au village, Marie, au bureau de poste et à l’épicerie. Avez-vous besoin de quelque chose ?

— J’ai une petite liste…


Heureuse de se dégourdir un peu, quelques minutes plus tard, Madeleine accompagnait Louise. Elles marchèrent au centre de la route déserte. L’asphalte fumait sous les rayons du soleil.

— La journée est splendide pour t’accueillir, Madeleine.

Elles dominèrent bientôt les palissades de la patinoire, derrière l’église.

— Le vicaire est à l’œuvre, dit Louise. Il n’y a pas assez de neige pour le ski, mais la glace est excellente.

Un grand jeune homme en béret et en blouson, balayait le rond tout en patinant avec entrain. Madeleine vit sa soutane qui claquait au vent. Des gamins travaillaient plus ou moins efficacement avec le prêtre. Ils se chamaillaient plutôt. Une petite voix criait au secours :

— Monsieur le vicaire, monsieur le vicaire…

Les enfants étaient vêtus de parkas et dans la bordure de fourrure des capuchons, ils ressemblaient à de jeunes esquimaux avec leurs figures bronzées.

— Le vicaire est d’une grande patience avec eux. Il en est touchant. Au fait, as-tu tes patins ?

— Mais non. Je n’ai pensé qu’à mes skis.

— Dommage. Avec les caprices de nos hivers, les patins servent aussi. Ces petits diables le savent. Regarde-les évoluer. Il est vrai qu’ils ont tous l’ambition de ressembler à Maurice Richard. Le Principal de l’école me disait que cela pose un problème. Les tendances intellectuelles sont moins fortes que les goûts sportifs.

— On est si heureux dehors, par un temps pareil…

— Eh bien, je t’y mettrai de bonne heure tous les jours ! comme on fait avec les enfants. Je ne te permettrai de rentrer que pour les repas. Il faut que tu reprennes tes forces. Et un certain bonheur, malgré tout.

Madeleine aurait voulu sourire à Louise, l’approuver, mais ses yeux se mouillaient, sa gorge se serrait. Elle garda un moment de silence, puis détourna la conversation.

— Pourquoi appelez-vous votre bonne, votre miracle ?

— Parce qu’une bonne, de nos jours, c’est en soi un miracle. Surtout une bonne qui est excellente et désintéressée. Il y a plus. Elle m’est arrivée d’une façon prodigieuse. C’est une histoire un peu longue. Je te la raconterai plus tard…

Elles entrèrent au bureau de poste, envahi par les élèves qui venaient de sortir de l’école. Tous saluaient Louise.

— Depuis combien de temps habitez-vous Les Escarpements ? Je l’ai oublié.

— Depuis trois ans. Et j’aime toujours la campagne autant qu’aux premiers jours. Ici, j’ai retrouvé le temps. Le temps de penser, le temps de prier, le temps de m’appartenir, de lire, de me reposer, de dormir si j’en ai besoin ! Et puis, le silence. Le rare silence. En ville, j’avais l’impression de m’éparpiller et le soir, je ne retrouvais même pas mes morceaux ! Le vent avait tout emporté. Que de gestes inutiles, que de paroles perdues, que d’usure sans nécessité. Ceux qui sont obligés de rester dans l’engrenage, il faut bien qu’ils y restent. J’étais libre. Je pouvais en sortir. Dieu soit loué, j’en suis sortie.

Dans une épicerie aussi moderne, aussi achalandée que les épiceries de la ville, Louise choisissait des légumes bien frais. Madeleine remarqua comme le personnel était courtois.

— Ils ne sont pas pressés. C’est peut-être leur secret. D’ailleurs, je crois que les gens, en général, sont ici d’un naturel aimable. Je ne me souviens pas d’avoir eu à me fâcher à cause d’eux…

— Pour la bonne raison que vous êtes sans doute aussi sans impatience.

— Et que je ne suis pas pressée non plus. À propos, je ne t’ai pas dit que jusqu’aux vacances de Noël, nous serons seules. Ensuite, ce sera quand même assez calme, puisque je ne reçois jamais plus que quatre ou cinq invités à la fois. Je tiens à ma paix. Je n’ai pas besoin de faire fortune. Ici, on économise même sans le vouloir et j’ai toujours assez d’argent. À Montréal, je l’éparpillais sans m’en rendre compte avec mon temps. Tout de même, j’aime bien Montréal à mes heures ! Parfois, je lâche tout et je monte dans l’autocar avec l’intention de passer en ville une bonne semaine, dans la foule, dans les magasins. La ville exerce sur moi une espèce de fascination. La rue Sainte-Catherine par exemple, à la veillée, avec toutes ses lumières, elle m’émerveille et m’intrigue. Et la Place entre le Windsor et la cathédrale ; le gratte-ciel, au fond, les lignes de tous les édifices revêtent dans la nuit une beauté particulière. Montréal, c’est Montréal, malgré toutes les critiques. Je ne dirai pas que les tendances actuelles, à la fois américaines et parisiennes, ne m’affolent pas un peu ! Mais je reste convaincue que le bien l’emporte sur le mal… Ouf ! que je parle. Tu ne me connaissais pas ainsi ? Ne t’effraie pas. C’est passager. Quand il m’arrive quelqu’un, je suis loquace pendant quelques heures. C’est une réaction à mes silences prolongés. Ma langue n’a pas toujours suffisamment d’exercice. Ah ! Il faut entrer ici.

Au-dessus de la porte peinte en rouge, Madeleine lut l’enseigne : BOULANGERIE. Les maisons blanches étaient brillantes de propreté et, à côté d’un hangar, deux pins très hauts, agitaient dans le vent et le soleil, d’immenses rameaux.

Le seuil franchi, une bonne odeur les accueillit :

— Eh ! bien, demanda Louise, qu’est-ce que vous avez de chaud ce matin ?

— Hélas, Mademoiselle, en ce moment, rien que le four !

En bonnet et en tablier, une longue palette de bois au bout du bras, le boulanger s’affairait justement à le remplir des pains parfaitement levés et pâles qui s’alignaient sur les tables.

Madeleine s’exclama :

— Mais vous avez de la galette au beurre ? De la galette au beurre, avec de l’anis ! Ah ! Louise, je n’en ai ni vu, ni mangé depuis des siècles.

— Oui, de la bonne galette au beurre, pas de beurre dedans, comme le chantait dans la rue le boulanger de mon enfance. Moi, je ne le crie pas sur les toits, je me contente de l’avouer dans l’intimité. Mais elle est excellente, je peux vous la recommander, c’est moi qui l’ai pétrie !

Louise acheta la plus belle.

— Cette odeur, dit Madeleine, vous n’imaginez pas jusqu’où elle m’emporte. Au temps de grand-papa, quand j’avais dix ans ! Autant dire avant le déluge.

— Oui. Tout a tellement changé. L’autre jour, une amie d’Ottawa est venue avec moi à la boulangerie. En voyant les galettes, au lieu d’être ravie comme toi, elle s’est écriée : « Ah ! vous avez du pain juif. » Tu peux t’imaginer si je l’ai taquinée sur son ignorance. Une bonne Canadienne française qui ne connaissait pas la galette au beurre. Mais elle habitait l’Ontario depuis son enfance. Tiens, regarde la grande maison qui bloque la route. Elle appartient à un noble.

— Un noble ?

— Oui. Un duc authentique.

La maison était percée de beaucoup de fenêtres symétriques comme celles d’un couvent, et de deux portes si rapprochées et si semblables, qu’il était difficile de distinguer l’entrée principale de la porte du service.

— Le duc et la duchesse habitent Les Escarpements depuis plus de trente années. Derrière ces murs de monastère, se cache un très bel intérieur, très européen, paraît-il. Des meubles, des argenteries… Le Magazine Mayfair a reproduit quelques-uns des salons, à l’occasion d’un grand mariage, un jour. Je te montrerai cette revue. Le duc et la duchesse reçoivent aussi des « paying-guest. » Ceux-ci doivent montrer patte blanche, avant d’être admis, tu penses bien ! Comme chez nous, ajouta-t-elle, avec un sourire moqueur. Tu verras le duc sur les champs de neige. Il est merveilleux, comme skieur. Il semble voler, tant il est léger et rapide. Il ne doit plus être très jeune, pourtant, mais il est resté si svelte, si agile. Il donne aussi parfois des leçons. Une de ses anciennes élèves prétend que pour lui enseigner à faire un brusque virage, il lui disait : « Show your seat to the village ! » En français, je ne sais pas de quels termes il se serait servi. Il le parle admirablement. L’hiver dernier, ils ont eu la visite de la fille de Tolstoï. Je l’ai vue… sans le savoir. Celle qui a écrit ses mémoires. Les as-tu lus ? Ils sont passionnants. Je te les prêterai.

L’Angélus sonna. Le tintement des cloches s’éparpilla au-dessus du village. Quelle impression de paix émanait de cette tranquille atmosphère. Madeleine, de nouveau, fut envahie par une onde de joie, mais cette fois, elle constatait son bien-être. La réalité douloureuse était-elle restée à Montréal ? Ce changement absolu de décor accomplirait-il des prodiges ?

Louise lui montra le sommet du Mont Gabriel :

— Nous nous y rendrons. En ski, ou en voiture, ou même à pied. De là-haut, la vue s’étend très loin.


Au début de l’après-midi, allongée sur le lit de la chambre où Louise l’avait installée, Madeleine, surexcitée, ne parvenait pas à dormir, même si elle s’était levée très tôt, ce matin-là. Cependant, au lieu de songer à son propre sort, elle songeait à son hôtesse. Quel était son secret ? Son visage n’exprimait que la sérénité. C’était pourtant une vieille fille qui n’avait jamais été ni belle, ni vraiment heureuse. Elle vivait dans la solitude, elle était obligée de gagner et d’administrer toute seule sa vie.

Par les amis qui les avaient rapprochées, Madeleine avait appris que l’adolescence de Louise Janson s’était écoulée dans le dévouement et les épreuves. Sa mère avait été alitée une dizaine d’années. Au moment où Louise aurait pu profiter de sa jeunesse, elle avait dû la sacrifier pour s’occuper et de la maison, et de l’éducation d’un frère et d’une sœur encore enfants. À ces soucis s’étaient ajoutées les peines que lui causaient les souffrances de sa mère ; et des inquiétudes, parce que trop d’argent passait en soins médicaux, en salaires d’infirmières, en séjours à l’hôpital.

Louise était alors devenue la compagne attitrée de son père, ce qui n’était pas pour la rajeunir. Avec lui, elle porta le fardeau des obligations et des tracas. Elle lui ressemblait beaucoup, disait-on. Ils avaient la même finesse, le même esprit d’observation, le même humour et le même courage, qu’ils dissimulaient sous leurs airs moqueurs. Ils tinrent le coup sans jamais un murmure de lassitude. La mère morte, le fils aîné, marié depuis longtemps, perdit tragiquement sa femme. Deux orphelins échouèrent à la maison paternelle. Plus tard, quand Louise se fut attachée à eux, le frère se remaria et les reprit.

C’était déjà à une époque où pareil dévouement passait pour de la folie. Madeleine avait souvent entendu répéter que Louise avait exagéré ; elle avait manqué son avenir par sa faute, elle récoltait maintenant ce qu’elle avait semé. Les frères et sœurs dispersés, le père décédé, elle demeurait seule, presque sans fortune. Elle avait entamé la cinquantaine. Madeleine était convaincue qu’à cet âge, il n’y avait plus rien à espérer. Le beau temps était achevé. Louise n’avait pas eu de beau temps. Pourquoi était-elle quand même la personne la plus joyeuse qu’elle eût rencontrée dans toute son existence ? Joyeuse, calme, active et entreprenante. Pouvait-on être heureux uniquement parce que l’on habitait une maison charmante et un village pittoresque ?


Les jours passèrent, sans épuiser pour la jeune femme leur charme de nouveauté. Elle continuait à chercher le secret de celle qu’elle appelait « la femme heureuse ». En elle-même, d’abord, puis tout haut, lorsqu’elle se fût assez familiarisée avec son hôtesse pour la taquiner. Le mystérieux attrait du village inconnu qui influait sur l’humeur de Madeleine, ne suffisait pas à rendre tenace la joie de Louise, trop habituée à son atmosphère.

Pour Madeleine, c’était différent. Elle vivait avidement ces jours de soleil et d’air pur. Elle ne songeait pas à son avenir. La saine fatigue des longues promenades dans la campagne, lui communiquait une surprenante quiétude. Elle rentrait physiquement lasse, mais ravie. Elle ressentait la soif, la faim, la fatigue, mais par-dessus tout, un bien-être sans pareil. Elle se pelotonnait dans un fauteuil. L’attentive Marie venait ranimer le feu, et lui apportait une tasse de thé. Madeleine savourait lentement le breuvage en regardant pétiller les bûches d’érable.

En décembre, l’ombre envahissait tôt le salon. Par la grande fenêtre, elle voyait diminuer les couleurs du couchant. Elle comprenait que des petites choses sans importance pouvaient produire le bonheur : que le bonheur, parfois, du moins, pouvait naître de cet état d’âme particulier, de l’absence actuelle de chagrin, et du fait d’être fatiguée et de se reposer.

Elle allumait une lampe et reprenait un livre demeuré ouvert sur le bras de son fauteuil. Mais le plus souvent, elle abandonnait bientôt la lecture pour revivre les promenades déjà emmagasinées dans son souvenir. Elle en avait fait d’extravagantes avec Louise. Elles s’étaient même rendues d’un village à l’autre.

Tôt, l’après-midi, pour profiter du soleil, elles étaient parties sur la route qui longe le Mont Gabriel. Le froid était sec et piquant, la chaussée nue, sans glace. Chaudement vêtues, elles marchaient avec tant d’agrément et de facilité, que d’étape en étape, Madeleine manifestait le désir d’aller toujours plus loin.

Le paysage suffisamment enneigé s’étalait, d’une clarté joyeuse sous le ciel bleu. Mi-blanches, mi-assombries par les ramilles des arbres qui les couvraient d’une résille, les montagnes étaient parsemées de beaux chalets juchés très haut. Le silence n’était troublé que par l’aboiement subit d’un chien, ou par les coups de marteau d’un chantier invisible. La route était déserte. Elle ondulait, tournait, ligne noire entre les fossés blancs tachés d’arbustes. Parfois, se dressait tout près un éperon de montagne, petit Gibraltar gris, un peu sauvage et menaçant. Puis, la route s’inclinait et voisinait avec les sinuosités de l’étroite rivière Simon. Quelques fermes, quelques villas cossues la bordaient. Elle finissait par se diviser et elle longeait à gauche, le pied du Mont Gabriel. Au sommet, un observatoire dominait la pente la plus roide. Des tiges de ronces piquaient encore la trop mince couche de neige. Quand donc ces côtes seraient-elles bien ouatées pour le ski ?

— Après la Sainte-Catherine, probablement, disait Louise. Mais cette pente, ne me demande point de la descendre avec toi ! Le scotch slip, ce n’est pas de mon âge.

À la prochaine croisée de chemins, Madeleine insista de nouveau :

— Si l’on continuait ? J’aimerais parcourir un bout du boulevard laurentien à pied.

— Il nous faudra tout de même revenir… À moins que…

— À moins que ?

— Eh bien, si tu te sens tellement en forme, nous pourrions continuer jusqu’à Mont Rolland. Et rentrer chez nous par le train de cinq heures. Ça coûte dix cents ! Par hasard, j’ai un peu d’argent dans un petit porte-monnaie que je traîne toujours dans ma poche. Ce sera une aventure.

Ce fut une petite aventure. Si bien que la dernière montée parut assez rude. Madeleine décida, au beau milieu, d’essayer de l’auto-stop. Mais l’auto-stop, lorsque les voitures ont peur de perdre leur élan, ce n’est guère fameux. Elles durent bon gré, mal gré, continuer à marcher. Rebrousser chemin, il n’en était plus question. Le retour aurait été plus long, que ce qui leur restait à faire pour atteindre la station.

Elles riaient, heureuses même de leur fatigue et du froid qui commençait à les faire souffrir. Elles se penchèrent enfin au-dessus de la Rivière du Nord, où près de la fabrique de papier, l’eau noire et bouillonnante contournait d’énormes roches glacées. Le soleil avait tout à fait disparu. Les lueurs qui coloraient encore le ciel ne se miraient pas dans le courant des rapides encaissés entre les collines. Le bruit des chutes saisissait, dans le silence glacial.

Elles se hâtèrent et atteignirent un restaurant sans élégance mais bien chauffé. Elles purent enfin s’asseoir et s’avouer que, malgré leurs bottes bien fourrées, elles avaient les pieds gelés. La bonne chaleur les pénétra. De l’effort qu’elles venaient de fournir, naquit un contentement de plus en plus grand. C’était difficile à analyser.

— Pourquoi se sent-on de si bonne humeur après une prouesse ? Car nous venons d’en accomplir une, n’est-ce pas ? Je suis contente comme si j’avais gagné un championnat, dit Madeleine.

— Moi aussi.

— Vous, c’est normal. Mais moi…

— Toi ? C’est normal quand même ! Je voudrais bien que le médecin qui désespérait de toi il y a quinze jours, puisse te voir en ce moment.

Après le trajet de dix minutes dans le train, elles descendaient sur le quai où, peu de temps auparavant, Madeleine s’était sentie si désorientée.

C’était Louise qui, cette fois, choisissait le taxi. Et tous les chauffeurs avaient maintenant pour Madeleine des visages connus.

Ces longues promenades à deux n’étaient pas des fêtes de tous les jours. Louise abandonnait souvent la jeune femme à elle-même. La période des vacances approchait. Les paying guest seraient bientôt là. Madeleine devinait aussi que Louise se dérobait par délicatesse, pour ne pas trop lui imposer sa présence. Elle ne parlait pas non plus autant que les premiers jours, lorsqu’elles étaient ensemble. Mais il lui arrivait fréquemment de s’exclamer :

— Pourvu que la neige tombe enfin sérieusement !

Madeleine souriait :

— Ah ! la femme heureuse qui exprime un souhait.

Ce souhait était actuellement celui de tout le monde. Les Escarpements attendaient la neige ; et avec une impatience unanime chez tous ses habitants. La neige, c’était la vie même du village. Il y en avait assez pour blanchir le paysage, mais pas assez pour le ski. Les pensions demeuraient vides. L’électricien, pour la froide saison, cessait d’être électricien, et ses remonte-pentes en ordre, il attendait. Le menuisier avait remisé ses rabots, préparé son modeste casse-croûte. Il attendait. Beaucoup d’hommes avaient un métier d’été et un métier d’hiver, et les épiciers, les bouchers, comptaient eux aussi sur la clientèle saisonnière. Sans neige, tout restait en suspens. Si elle tardait trop, le curé devrait organiser des prières publiques, certains feraient dire des messes à cette intention, comme on en fait dire pour obtenir de bonnes récoltes. La récolte du nord laurentien avait besoin de la neige. Louise disait malicieusement : Le curé pourrait profiter de l’occasion pour stimuler le zèle de ses paroissiens. Ils remplissent l’église aux Fêtes, aux premiers vendredis du mois, mais il n’y a que quelques vieux, dont je suis ! — et les Sœurs, — pour y venir pendant la semaine.

Entrer à l’église un jour de semaine, Madeleine constatait qu’elle non plus n’en avait pas l’habitude. Avec Louise, on ne passait jamais devant, sans y pénétrer au moins pour cinq minutes. Entendre la messe pendant la semaine, était également pour Madeleine une chose exceptionnelle. Sa famille ne s’y rendait que pour un anniversaire à célébrer, ou des grâces extraordinaires à obtenir.


Une journée sombre se leva, humide et couverte de nuages poussés par le vent d’est. Et le soir, la neige se mit à tomber avec abondance. À dix heures, avant de monter à leurs chambres, Louise et Madeleine, ayant éteint les lampes, se collèrent la figure sur la grande vitre pour mieux voir la tempête. Les flocons tourbillonnaient denses et drus, frappant la fenêtre. La nuit n’était plus qu’une blanche rafale.

— Cette fois, ça y est. Nous ferons du ski demain, si je ne me trompe pas, et tu pourras enfin étrenner ton costume. En attendant, montons dormir, pour que cette joie nous arrive plus vite !

Louise s’approcha du feu, pour repousser une bûche qui n’était qu’à demi consumée, et pour mieux assujettir la grille. Les braises jetèrent un nouvel éclat. Le salon était si beau avec ce feu mourant, que Madeleine eut l’impression qu’en le quittant tout de suite, quelque chose lui échapperait. Les flammes ravivées se reflétaient sur la surface sombre des vitres brillantes ; elles semblaient se mêler au nuage des flocons du dehors, et elles augmentaient le bonheur de la pièce. Aller dormir ne la tentait plus. Ou bien, elle aurait voulu dormir devant l’âtre, sur le divan.

Louise se moqua :

— Pour dormir, on ferme les yeux. Tu ne verras plus rien. Donc, mieux vaut monter dans ton lit bien douillet.

— Mais on est si bien, si bien en ce moment, dans votre beau salon. Restons-y au moins encore un peu ? dans cette obscurité qui n’est pas obscure, que les fenêtres blanchissent même ? Restons assises par terre, là, à ne rien dire, tant que les flammes voudront bien danser pour nous !

— C’est vrai que ce feu est de plus en plus merveilleux…

— Restons un peu, Louise, un tout petit peu. Grâce à vous, grâce à ce salon, je me sens heureuse pour la première fois depuis tant de semaines. Je me sens bien. J’ai encore mon malheur sur les épaules. J’ai encore mon impression de mains vides. Je ne sais plus ce que je deviendrai quand vous ne voudrez plus de moi. Je ne veux pas aller habiter chez Hélène, je n’ai pas assez de santé pour travailler, je suis donc toujours désespérée de la vie qui s’allongera difficile, c’est entendu. Mais malgré tout, ce moment me comble, Louise. Ce feu qui meurt en beauté, cette nuit qui nous entoure, ce vent qui souffle sans nous atteindre, chaque couleur du salon que les lueurs de l’âtre sortent de l’ombre, chaque livre dont le dos subitement s’éclaire, et les quelques fleurs de votre cyclamen qui persistent, toutes ces choses me ravissent. Et même si rien de ma situation ne s’est amélioré, j’ai momentanément le cœur gonflé d’une joie inexplicable, qui ressemble à de l’espoir. Ah ! Louise, prolongeons cette heure vide de rancœur, de peine, de regrets, vide de passé, vide d’avenir. C’est si peu souvent que le présent me suffit !

— Eh bien, ma petite, ce sera comme la promenade de l’autre jour. Prolongeons vraiment. Attends-moi un instant.

Louise se dirigea vers la cuisine. Madeleine savait pourquoi, mais elle ne se leva pas pour l’accompagner. Elle demeurait immobile, suivant des yeux les flammes qui couraient, multicolores, féériques. Immobile et souriante d’abord, puis pensive, et bientôt avec un visage qui s’assombrissait. Ce n’était plus la peur de l’avenir qui attaquait sa sérénité reconquise. C’était un assaut du passé. Soudain, elle songeait que si elle était venue chez Louise avec Jean, tel qu’il était, la paix et la beauté de l’heure n’auraient point été pour elle aussi légères. En présence de Jean, elle serait restée aux aguets, redoutant ses réactions, ses susceptibilités, ses imaginations. Elle aurait surveillé ses propres gestes, ses propres paroles, elle aurait évité d’être exubérante. Elle se serait constamment demandé s’il était à l’aise et heureux, si tout lui plaisait. Pourquoi, foncièrement bon et si intelligent, avait-il fait de leur lien, une chaîne qui blessait ? Pourquoi, sa présence, à la fin, lui serrait-elle le cœur, au lieu de lui donner le contentement, l’apaisement, la confiance qu’elle avait rêvé d’éprouver indéfiniment auprès de lui ? Une heure semblable, avec Jean, eut été certes meilleure que d’autres heures. Il n’aurait pas évité la détente contagieuse, salutaire pour son esprit tourmenté, mais sa détente à elle aurait été moins complète. Parce que Jean était mort et que tout était irréparable dorénavant, ce rappel devenait cuisant, inacceptable. Dans ces cours de préparation au mariage dont on parlait tellement de nos jours, enseignait-on qu’il faut apporter la joie à ceux qu’on aime ? Qu’il ne faut pas surtout l’éteindre ou la gêner constamment ?

Louise poussa la porte battante, son plateau à la main. Elle fut saisie par l’expression de Madeleine.

— Qu’y a-t-il ?

— Rien. Elle se reprit, elle ajouta : Rien de nouveau, du moins. Je me suis mise à penser à Jean.

— Pense à Jean aussi longtemps que tu le voudras. C’est normal. Tu l’aimais et il est mort. Mais ne t’attriste pas, je t’en prie. Il est plus heureux que nous. Il a terminé son pèlerinage. Il ne vieillira pas, tandis que nous,… nous,… moi surtout, c’est déjà commencé ! Allons, ne pense à rien de plus qu’à ce présent, que tu trouvais si merveilleux il y a un instant. La belle nuit. Le beau feu. La neige surtout… Et attaquons les sandwiches que j’ai faits parce que tu les aimes et que tu as besoin de reprendre du poids ! Avec Jean ou sans Jean, tu as eu probablement assez d’expérience toi-même pour comprendre que le bonheur n’est jamais un état permanent ici-bas. N’oublie pas que demain nous irons en ski et que pour toi comme pour moi, c’est un des grands plaisirs de ce monde. Nous le retrouverons pour de longs mois, je te le promets, je m’y connais en tempête.

La braise grésillait. Les bûches en flammes criblaient subitement le foyer d’étoiles.

En silence, Louise et Madeleine commencèrent à manger.

— En vieillissant, dit Louise, comme pour achever de répondre aux pensées de sa jeune amie, — en vieillissant, tu apprendras, toi aussi, que le bonheur de nos vies ne dépend que partiellement des autres, et des circonstances plus ou moins bonnes. Il faut qu’il soit en nous, qu’il vienne de nous. Il peut ensuite surgir des choses et des êtres. Les choses à vrai dire, déçoivent moins que les humains. L’intérêt qu’on leur porte peut souvent consoler. Mais le vrai bonheur, le seul solide, il faut qu’il soit avant tout en nous-même,… je veux dire en Dieu, puisqu’il est là. Autrement, toute joie est fragile, incertaine…

Louise Janson livrait-elle là le secret de la femme heureuse ? Elle indiquait en tous cas, une source de grâces.

Madeleine se souvint que Louise se levait tôt pour assister à la messe. Elle était égoïste de vouloir prolonger la veillée.

— Ma demi-heure est écoulée. Merci de me l’avoir accordée et merci des sandwiches.

Elle souriait maintenant, mais avec des lèvres tremblantes. À la porte de sa chambre, elle répéta :

— Merci encore. Oh ! Merci de tout.

Et impulsive, elle embrassa Louise.

Seule dans le noir, comme d’une écluse, ses larmes jaillirent. Mais elles étaient d’une mystérieuse qualité et elles la laissèrent calme et consolée.

Dans la chambre voisine, Louise, qui avait deviné bien des choses, priait pour Madeleine.