La Montagne d’hiver/01

Texte établi par Fides, Éditions Fides Voir et modifier les données sur Wikidata (p. 7-29).


— I —


Dès que le problème de son avenir s’imposait, Madeleine éprouvait le désir de fuir. Elle ne voulait pas l’affronter. Cramponnée au présent, elle refusait d’admettre que l’heure approchait où elle ne devrait plus se dérober, où il lui faudrait agir.

Continuellement, l’anxiété l’étouffait. Rien n’atténuait son angoisse. D’une besogne à l’autre, elle allait et venait dans la maison, accablée par l’irréparable, son imagination reconstituant sans cesse les événements, jusqu’à la minute funeste ; et alors, haletante, suppliante, le cœur tordu, elle s’acharnait à croire que son malheur était un cauchemar.

Ce n’était pas un cauchemar et il lui fallait l’accepter. Mais n’ayant plus la force de diriger ses pensées, l’instant d’après, elle se retrouvait tournant en rond, recommençant à vivre la cruelle suite des faits, pour buter de nouveau avec un désespoir ravivé, sur l’implacable fatalité.

Les soucis matériels s’entassaient aussi à côté de sa douleur. Quelques années plus tôt, la petite fortune que la mort accidentelle de Jean lui laissait, aurait été bien suffisante pour vivre convenablement. Aujourd’hui, comment s’en tirerait-elle ? On lui disait :

— Heureusement que vous n’avez pas d’enfants.

Tous devaient cependant, en secret, la plaindre de sa solitude.

Le plus terrible, ce n’était pas de se sentir seule, ce n’était pas l’incertitude du lendemain, c’était d’avoir les mains vides. Elle s’imaginait que jamais personne n’aurait plus besoin d’elle ; désormais, sa place ne serait nulle part. Dans cet état d’esprit, la jeune femme n’avait pris qu’une décision : elle quitterait son appartement imprégné de trop de souffrances, de trop de déceptions, à cause de Jean. Elle l’avait tant aimé, mais ne l’avait-elle pas épousé sans le connaître ? Ces lettres écrites et reçues dans une exaltation trompeuse, pouvaient-elles exprimer la froide réalité ?


Jeune médecin, Jean Beaulieu faisait un stage dans un hôpital de Boston, quand au cours d’un séjour à Montréal, il avait rencontré Madeleine. Tout de suite, il s’en était épris. Il souffrit trop d’être loin d’elle, il ne fut pas tout à fait lui-même, dans la correspondance enflammée qu’il lui adressa. Il remplissait ses lettres d’une tendresse si émue, de confidences si intimes ! Madeleine s’engagea à fond dans le rêve. Elle n’avait pas vingt ans. Jean glissait des vérités dans ces pages brûlantes. Elle ne prêtait pas attention aux menaces qu’elles comportaient. S’il avouait : « Vous ne me connaissez pas. Je vous aime mais j’ai peur de vous décevoir, je suis un sauvage, j’ai mauvais caractère. Je boude. Je suis des heures sans pouvoir parler… », elle riait, elle s’amusait de ces révélations. Cela ne pouvait rien changer. Il l’aimait comme personne ne l’avait aimée. L’amour, c’était ce qui importait. « L’amour rend léger ce qui est pesant ».

L’amour n’avait pas rendu léger ce qui était pesant !

Mais Madeleine ne désirait ni ressasser le passé, ni envisager l’avenir. Il ne fallait pas poursuivre Jean de sa rancune au delà de la tombe. Mieux valait essayer de comprendre enfin, à travers ce silence que sa foi savait perméable.

Jean avait été le plus à plaindre. Il vivait chargé du fardeau de sa tristesse, de sa méfiance, de son pessimisme. Dès le début de leur vie commune, elle avait dû modérer l’expression de sa bonne humeur, quand le jour ensoleillé l’inclinait à la joie. Être heureuse si Jean souffrait, c’était impossible. Elle partagea ses rancœurs, même lorsqu’elle ne parvenait pas à les concevoir. Et un jour, l’insistance de Jean à être malheureux l’irrita. Elle se reprochait aujourd’hui d’avoir manqué d’amour, de patience, de s’être révoltée, aigrie, et réfugiée derrière un rempart d’orgueil et de dépit.

En elle-même, elle l’avait bientôt blâmé de n’être jamais content. Et, lorsqu’il l’eût plusieurs fois prise à partie, lorsqu’il l’eût injustement accusée de ses maux, elle se cabra. Elle aurait dû plutôt manifester le chagrin qu’il lui causait. Peut-être en aurait-il été touché et aurait-il reconnu ses torts ?

Se résigner à n’être pas vraiment heureuse en ménage, avait été pour Madeleine la plus rude des épreuves. Entre eux, il y avait une communauté de goûts qui aurait dû sauver leur sentiment. Si souvent, ils ressentaient ensemble des instants d’émotion profonde. À mesure, cependant, que s’accumulèrent les mauvais silences, ces instants devinrent plus rares, et à la fin, ils ne se renouvelèrent plus.

S’ils avaient eu des enfants, Madeleine en était convaincue, leur vie aurait été plus facile. Ses rancunes distraites par l’amour maternel se seraient plus aisément dissipées.

Dans leur solitude, sans témoin pour empêcher les mots regrettables d’être prononcés, ils avaient empiré leur mal. De plus en plus gênés pour s’expliquer, exprimer leurs véritables sentiments, ils s’étaient éloignés, se dérobant l’un à l’autre le meilleur de leur âme. Le caractère nerveux et irritable de Jean constamment surmené, rendit vite leur malaise incurable. Toute sa patience, il la dépensait pour ses malades.

Maintenant, tout était à jamais fini. Non, pourtant. Pas à jamais. Graduellement, Madeleine retrouvait une foi plus active. Elle aspirait momentanément à l’éternité, à l’amour réel, et elle doutait de tous les bonheurs terrestres. Elle n’en voulait plus au ciel comme autrefois, des absurdités apparentes de la vie. Était-ce pour l’amener enfin à comprendre, que Dieu l’avait ainsi frappée ?


Le timbre de la porte la fit sursauter. Quelle heure était-il donc ? Sa sœur Hélène venait ce matin pour l’accompagner dans les magasins. Hélène, en voilà une qui ne se demandait jamais si elle était heureuse en ménage. Elle prenait tout pour acquis. Elle ne fendait pas les cheveux en quatre. Par nature, elle aimait tout ce qui lui appartenait. Elle vantait son mari, ses enfants, sa maison, ses domestiques et même ses voitures. Car Hélène, mariée richement, vivait dans le luxe. Tant que ses enfants avaient été petits, elle avait été très dévouée, très maternelle, mais elle pouvait aujourd’hui suivre librement tous les courants à la mode. Dans une grande ville, ils se multiplient. Hélène était partout.

Son mari l’accompagnait sans offrir de résistance. Parfois, il exprimait bien le désir de demeurer un soir sans sortir, mais Hélène réussissait toujours à l’entraîner. D’ailleurs, travaillant comme quatre pour gagner tout cet argent qu’ils pouvaient ensuite dépenser sans compter, le monde lui apportait une détente salutaire. Chaque fois, Hélène pouvait affirmer victorieusement :

— Je te l’avais bien dit que cette réunion te ferait du bien. Avoue que tu as rencontré des gens épatants !

Il avouait. Pour Hélène, la distraction était le remède à tous les maux. Elle avait besoin du contact de ses semblables ; elle avait besoin de bruit, de potins, de mode, — et de musique, mais entendue dans une salle remplie d’un monde élégant et connu ! — Son bonheur consistait à être parmi ce monde trop agité, mais divers et intéressant.

L’âme de Madeleine était moins facile à combler. Hélène le sentait, malgré sa légèreté d’esprit, et elle en éprouvait une sorte de malaise, en face de sa jeune sœur.

Ce n’était pas pour son plaisir qu’elle la conduirait ce matin dans les magasins. Elle avait décidé qu’il était temps de secouer la torpeur qui clouait Madeleine à son appartement depuis la mort de son mari. Dieu seul savait ce que la pauvre enfant pouvait méditer seule à journée longue dans cette atmosphère encore pleine du drame. Si, au moins, Madeleine s’était remise à la couture qu’elle réussissait à merveille ; mais non, lorsqu’elle était forcée de sortir, elle portait la robe noire qu’Hélène lui avait cédée au premier moment, — en lui disant : « Je te la donne, » — et elle mettait le chapeau que la modiste avait apporté d’urgence. Dans la maison, Madeleine s’accoutrait d’un chandail et d’un pantalon de velours côtelé, qui avaient connu de meilleurs jours. Hélène s’en offusquait :

— Tu as l’air d’une existentialiste !

Depuis tout un mois, Madeleine n’avait donc pas eu le courage de chercher mieux. Avait-elle l’illusion qu’elle pourrait se contenter de pareils oripeaux pour son deuil ? Hélène allait y voir.

— Heureusement que je suis là, soupirait-elle.

Ouvrant la porte, elle vit sa sœur dans son attirail accoutumé : le vieux pantalon, le chandail. Elle s’exclama avec humeur :

— Tu n’es pas prête ? À quoi penses-tu ? Je t’avais dit que je venais tôt…

— Tu te trompes. Je suis prête. Je n’ai plus qu’à mettre ta robe.

En effet, Madeleine avait les cheveux bien brossés, les lèvres rougies, les joues légèrement poudrées. Avec son profil net, régulier, sa pâleur ambrée, sa bouche fine et triste, de quelle toilette avait-elle vraiment besoin ? Elle serait belle même en haillons, songeait Hélène avec envie, en la regardant se hâter vers sa chambre.

— A-t-on idée de se cloîtrer, avec une taille pareille ? Il faut que je la sorte de son marasme.

La jeune femme reparut, enveloppée de son manteau de castor, coiffée du chapeau d’occasion, et le cou nu, sans écharpe. Elle s’en excusa :

— Je n’en ai pas de noire, ni de blanche. Mon manteau boutonne assez haut. Ça ne se verra pas.

— Ça te donne une apparence de misère dont tu pourrais te passer ! Inscris tout de suite « écharpe », sur ton agenda. Ce sera probablement inutile. Ton petit air pauvre m’empêchera de l’oublier.

Hélène se tut. Elle s’était promis de se surveiller, de ne pas brusquer Madeleine. Lorsqu’elles furent installées dans la petite voiture, elle risqua, après quelques propos vagues :

— Léon est d’avis que nous ne devrions pas te laisser seule. Tous croiront que nous ne nous aimons pas. Ils ne savent pas que tu as refusé l’hospitalité que nous t’offrions de bon cœur. Accepte, au moins, que Mireille vienne chez toi tous les soirs ? Tu habites à deux pas de son couvent. Tu lui rendrais service. Sans compter qu’elle passe actuellement des examens ; pour étudier, elle serait beaucoup plus tranquille chez toi…

— Remercie Léon de sa sollicitude. Mais je préfère rester seule. Il faut que je m’y habitue. Je ne puis pas emprunter à l’année les enfants des autres.

Madeleine se mordit les lèvres. La fin de sa phrase trahissait son aigreur.

— Tu t’habitueras plus tard.

Madeleine ne répondit pas, car elle savait au fond, qu’il était malsain de contempler sans cesse en elle, l’image obsédante de Jean défiguré. Si, au moins, elle avait pu conserver dans son souvenir, un visage paré du mystérieux sourire des morts, ce sourire heureux qui empêchait de douter de la paix et du bonheur éternels.

C’était la bouche de Jean qui avait été déformée. La blessure à la tête, qui l’avait tué instantanément, n’était pas visible. Mais cette coupure à la lèvre le rendait si terriblement triste. La jeune femme ne pouvait plus évoquer la figure de son mari autrement qu’avec ce pli cruel.

Hélène revenait à la charge. Sa jeune sœur ne consentait pas à l’approuver :

— Pensons à me vêtir d’abord convenablement. Une chose à la fois. Nous changerons ma vie ensuite.


L’animation, la beauté des étalages, — qui annonçaient prématurément l’approche des Fêtes, — un grand déploiement de luxe, d’images, arrachèrent les deux femmes à leurs pensées inquiètes. Madeleine intéressée malgré elle, cessa momentanément de repousser l’avenir. Des mannequins reproduisaient les traits des heureux du monde : de ceux qui quitteraient notre climat glacial pour la douceur des mers du sud. Madeleine ne pouvait pas s’empêcher d’admirer leur élégance. Le sud, pourtant, ne l’attirait aucunement. Cette société cosmopolite des hôtels de grande classe, des paquebots de croisière, séduisait plutôt l’imagination de sa sœur Hélène dont les yeux brillaient de convoitise.

— Un jour je déciderai Léon à prendre des vacances d’hiver, maintenant que les enfants peuvent se tirer d’affaires sans nous. Tu viendrais bien demeurer avec eux quelques semaines ?

Madeleine acquiesça. Ses désirs à elle étaient bien différents. Elle souhaitait se perdre dans une vaste solitude enneigée. Habiter par exemple, un chalet juché sur une pente proche du ciel. Le soir, elle s’enfermerait devant un bon feu de bois, avec un livre assez beau pour lui faire oublier la réalité. Le sud évoquait des idées de danses, de coquetels, de fêtes, en compagnie bruyante et parée. Et puis, les pays chauds n’avaient pas, lui semblait-il, la pureté et le silence des pays froids. Elle rêva subitement avec nostalgie à la netteté absolue de la neige. La nature avait sur elle une grande emprise. Très jeune, avant d’avoir vraiment souffert, elle se souvenait d’avoir souvent déclaré à ses amies ;

— Moi, un beau paysage me consolerait de tout.

Elle exagérait. Elle ne connaissait alors rien de la condition humaine. Cependant, lorsqu’elle avait cru que Jean rejetait sa tendresse, elle avait reporté ses joies sur la beauté du monde. Aujourd’hui, blessée, meurtrie, sans goût pour édifier le moindre projet, elle sentait d’instinct qu’elle serait sauvée du désespoir quand elle aurait la force de recourir à la campagne pacifiante. Mais où aller ? D’ailleurs, avait-elle soif de changement ? Elle n’avait soif de rien. Elle n’éprouvait qu’une peur généralisée. Peur des gens, peur des paroles, des figures, des actes, des impressions. Peur d’avancer, comme au sommet d’une falaise escarpée et dangereuse surplombant le vide qui vous serre le cœur. Ce vide représentait toutes ces années qui lui restaient à vivre. Qu’en ferait-elle ? Elle les regardait s’allonger creuses et lourdes à la fois, douloureuses et dénuées de tout intérêt. Rien ne la tentait plus. Rien. De la vie, elle ne découvrait plus que l’insatisfaction permanente, la chaîne des déceptions. Tout vous échappait constamment. Vous n’étiez maître de rien. Les beaux jours étaient rares et fugaces. Jamais on ne jouissait totalement des petits et grands bonheurs humains, parce qu’une hâte perpétuelle vous poussait, cette hâte que présentement Madeleine ne ressentait même plus. C’était encore plus terrible. Comme si elle était devenue vieille, au bout de la course, diminuée, ne pouvant plus goûter les choses qu’elle avait aimées, et cependant condamnée à vivre indéfiniment.

Elle enviait Jean, au fond. Il en avait fini, lui. Comment le hasard avait-il voulu qu’elle ne fût pas avec lui, ce jour-là ? Elle avait eu l’intention de l’accompagner. Il se rendait à Senneville pour soigner un malade. L’après-midi d’octobre était merveilleux. La promenade la tentait. Les arbres, sur cette route de Sainte-Geneviève, étaient si beaux avant la chute des feuilles. Des frondaisons rouges, cuivrées, jaunes, dans l’entrelacs desquelles paraissait le ciel très bleu. En attendant son mari, elle irait contempler l’eau d’automne, immobile et d’une luisance extraordinaire. Elle reviendrait de sa promenade les bras remplis de feuilles écarlates.

Le midi, Jean avait mangé comme d’habitude, presque sans parler. Souffrait-il de ses silences, comme elle en souffrait ? Il avait levé les yeux sans sourire, venant de loin, lorsqu’elle lui avait dit :

— Il fait si beau, j’ai envie d’aller avec toi à Senneville…

Quand il la regardait ainsi avec un visage sombre qui semblait dur, elle sentait sourdre en elle une violente révolte. Elle aurait voulu tout quitter et disparaître à jamais. L’expression de Jean contrastait trop avec le sourire égal et doux qu’il avait pour tout le monde. Madeleine avait l’impression qu’il s’était pris à la détester et qu’il ne pourrait plus à un moment donné, endurer même sa présence silencieuse. Pourtant, si c’était elle qui était souffrante, il devenait attentif et si bon qu’elle n’y comprenait rien. Et elle en concluait que son expression parfois si dure ne signifiait pas cette haine qu’elle redoutait et imaginait.

Madeleine répéta :

— J’ai envie d’aller avec toi. Il fait si beau.

Il leva vers elle des yeux bienveillants, cette fois, et il répondit :

— Je serais bien content. Tu conduirais. Je suis d’avance fatigué. Ma journée est trop remplie. Mais apporte un livre. Je peux être retenu assez longtemps chez ce malade.

Il lui raconta ce nouveau cas : un vieillard riche et têtu ; ses domestiques l’avaient abandonné, et il fallait le décider à faire un séjour à l’hôpital. Ce serait laborieux.

En l’écoutant, Madeleine constatait la lassitude qu’exprimait sa figure sans teint. Était-il malade ? Elle voulait le supplier de se ménager un peu. Elle n’osait pas. Tant de fois il s’était impatienté de sa sollicitude.

— À quelle heure faut-il que je sois prête ?

— Un peu après quatre heures.

C’est alors qu’elle s’était souvenue que le plombier devait venir. La réparation avait été retardée depuis trop longtemps, pour le décommander.

— Espérons qu’il viendra plus tôt, dit-elle.

À quoi tenait une destinée ? L’ouvrier était arrivé quelques minutes après le départ de son mari.

Deux heures plus tard, Jean était mort. Le soir de cette belle journée avait fait se lever un brouillard épais. Jean avait dû conduire trop vite sur cette route sinueuse et étroite qui suivait le bord de la rivière. Il n’était pas attentif, probablement, parce que trop fatigué. Pourquoi n’avait-elle pas été là ? L’accident n’aurait pas eu lieu. Et si, le midi, il avait au moins parlé plus que d’habitude ; elle n’avait que la mince consolation de l’avoir embrassé au moment du départ. Parfois, il n’avait pas l’air d’attendre ce baiser accoutumé. Il s’en allait absorbé en lui-même, comme si elle n’existait pas. Il s’en allait sans se détourner, sans dire au revoir. Sa propre mère avait toujours embrassé son père lorsqu’il quittait la maison même pour une demi-heure. Chaque fois que Jean évitait cette marque d’affection, elle se sentait brûlée par le chagrin.

La voix irritée d’Hélène l’arracha brusquement à sa rêverie.

— J’ai eu un mal fou à te retrouver. Je te pensais à côté de moi, je te parlais, et tout à coup, je regarde et tu n’es plus là ! Je t’ai cherchée au rayon des robes, à celui des écharpes et je te retrouve absolument par hasard, au rayon des sports !

— Au rayon des sports, répéta Madeleine étonnée.

Elle avait sursauté. Elle regarda autour d’elle. C’était vrai. Elle était au rayon des sports. Elle s’effraya d’avoir pu se retirer assez profondément en elle-même pour sortir totalement du présent, et ne plus rien voir de ce qui l’entourait, ne plus savoir où elle était et ce qu’elle cherchait, oublier Hélène et marcher en somnambule, traînant son cauchemar à travers des étalages qu’elle n’apercevait plus.

— Je te demande pardon, Hélène. Je ne savais vraiment plus où j’étais. Je suis distraite.

— Distraite ? Je n’appelle pas cela de la distraction, moi…

— De la folie, je suppose ?

— Non, non. Ne te fâche pas. Mais je t’assure qu’il faut que tu réagisses. Léon a raison de s’alarmer. Que tu le veuilles ou non, je t’amène à la maison et je ne te lâche plus, tant que tu n’auras pas pris une décision. Il faut que tu fasses quelque chose. N’importe quel changement, mais un changement.

Confuse, Madeleine ne résista plus.


Hélène devina que les lèvres de sa jeune sœur tremblaient et que ses yeux étaient humides. Les siens aussi se remplirent de larmes. Elle aurait aimé embrasser Madeleine pour la consoler, comme lorsque celle-ci était enfant et venait lui confier ses gros chagrins. Mais l’heure et le lieu lui interdisaient les manifestations de tendresse. Elle recourut à son remède favori et s’exclama pour la détourner de sa peine :

— Quel beau costume de ski !

Noir, admirablement coupé, avec un capuchon serré qui ressemblait à un bonnet de nonne, il habillait un mannequin aux traits aussi fins que ceux de Madeleine, mais qui exprimaient la joie. Comme fond de tableau, un paysage de neige et de sapins, et sur une colline, une maison rose dont la cheminée fumait. Le ciel trop bleu faisait irréel. Madeleine savait pourtant, que dans les Laurentides, les beaux jours d’hiver offraient cette couleur incroyablement pure.

Son regard s’alluma :

— Si je l’achetais ce costume, dit-elle.

Hélène eut une expression désespérée. Madeleine devenait folle, il n’y avait plus à en douter. Mais celle-ci continua :

— Il m’apporte une solution au terrible problème que je représente pour vous tous. Je vais aller me réfugier chez Louise Janson, aux Escarpements. Elle accepte des hôtes payants. J’irai et je resterai là, tant qu’elle pourra me garder. Léon et toi, vous dormirez plus tranquilles. Tout le monde oubliera le drame de ma vie brisée. Si quelqu’un peut m’aider à reprendre mon équilibre, c’est Louise.

Hélène feignit ne pas remarquer ce qu’il y avait encore d’amertume dans le ton :

— Ton idée est épatante. Louise est si gaie. Je me demande même comment elle réussit à l’être. Elle qui n’a eu que des malheurs dans sa vie !

— Pourquoi n’ai-je pas songé à elle plus tôt, murmura Madeleine.

Depuis la mort de Jean, elle n’avait pas une seule fois exprimé sa pensée avec autant de vigueur. Hélène respira plus à l’aise ; enfin, un projet et un projet sensé. La solitude relative des Laurentides ne serait pas triste. Si Madeleine désirait ce costume, c’était qu’elle consentait à sortir de sa torpeur et désirait aussi s’adonner à son sport favori. Léon serait enchanté d’une décision aussi saine.

Le costume fut essayé et acheté en cinq minutes.

— Maintenant, allons aux robes, déclara Hélène avec une énergie renouvelée.

— En ai-je besoin ? pour aller vivre aux Escarpements ?

— Madeleine ! s’écria Hélène en riant cette fois, je t’enlève immédiatement celle que je t’ai donnée, et devant tout le monde, si tu ne consens pas à t’en choisir au moins une autre. Et n’oublions pas l’écharpe. Si tu te voyais, avec ton grand cou nu…

Devant cette véhémence, Madeleine échappa un petit éclat de rire. Elle n’avait aucun amour-propre, et elle méprisait de tout son cœur les opinions d’un certain monde. Hélène fut ravie de ce rire ; sa sœur devenue raisonnable, s’achetait une robe, une écharpe, un chandail et même un chemisier.

Sans en avoir conscience, Madeleine était également contente. Le secours était venu à point. Qu’elle eût besoin d’être stimulée pour agir, présentement, c’était évident. Elle l’admit :

— Je te remercie, Hélène, dit-elle, comme elles se dirigeaient vers le parc de stationnement, leurs emplettes achevées.

Hélène aurait volontiers rétorqué, à sa manière habituelle : « Je te l’avais bien dit qu’il fallait te secouer. Si tu m’avais donc écoutée plus vite. » Mais elle se sentait si heureuse qu’elle reprit plutôt sur un ton enjoué :

— Remercie-moi surtout de la voiture. Je parie n’importe quoi, que si je t’avais simplement donné rendez-vous dans un magasin, tu n’aurais pas eu le courage de venir me rejoindre. Est-ce que je me trompe ? As-tu pris l’autobus une seule fois depuis…

Elle ne finit pas la phrase commencée. Mieux valait répéter le moins souvent possible : depuis que Jean est mort. Puisque Madeleine projetait enfin de fuir l’atmosphère funèbre de son appartement, la guérison viendrait.

Hélène avait deviné juste. Sa sœur n’était pas montée dans un autobus une seule fois, depuis un mois. Non parce que les forces physiques lui manquaient. Une peur maladive lui faisait redouter la rencontre des indifférents. L’idée d’avoir à partager une banquette avec quelqu’un qui lui parlerait, — tout le monde se connaissait dans son quartier, — la faisait frémir des pieds à la tête. L’intérêt que les meilleurs de ses amis lui portaient, la martyrisait. Elle n’aurait pas pu expliquer pourquoi. Elle souhaitait devenir invisible. C’était ce qui donnait à ses yeux si noirs cette expression farouche.

Pourquoi donc n’avait-elle pas songé plus tôt à se réfugier chez Louise Janson ? Elle y trouverait la paix, elle en était sure. Louise serait non seulement discrète, mais elle la protégerait des intrus. Elle ne chercherait pas à la conduire, et son humeur égale contribuerait à la guérir. Ah ! enfin, être de nouveau capable de choisir entre deux décisions à prendre, et ne plus ressentir cet affreux dégoût pour tout. Pendant tant d’années, Madeleine avait accueilli chaque matin comme le messager d’une joie toujours attendue. Depuis son malheur, elle s’éveillait angoissée, ne désirant qu’une chose ; continuer à dormir, pour ne plus penser.

Hélène avait raison. Il fallait sortir de cet état. Consentir à aller chez sa sœur était une première victoire de sa volonté.

Après une période désagréable et difficile, où comme les autres Hélène avait dû se passer de domestiques, elle venait de prendre à son service un couple hollandais, qu’elle trouvait parfait. En rentrant, les deux jeunes femmes n’eurent qu’à attendre l’heure du repas.

La petite Mireille arriva la première.

— Ma tante ! s’exclama-t-elle, avec un plaisir si évident que Madeleine en fut touchée aux larmes. Elle embrassa l’adolescente, l’attira près d’elle pour cacher son trouble, rapprochant la joue satinée de l’enfant de la sienne. Un rapide moment d’émotion lui coupa le souffle. Elle put ensuite sourire au joli visage tendu vers elle, un point d’interrogation dans les yeux.

Mireille avait treize ans. Déjà, elle s’habillait en jeune fille. Elle portait ce matin-là une chemisette blanche à col rond, et une jupe noire plissée. Ses jambes très droites étaient gainées de nylon beige. L’enfant était féminine jusqu’au bout des ongles. Gracieuse, un peu timide, mais sans gaucherie.

Madeleine sans le dire, reprochait souvent à son aînée d’être mondaine. Mais, il lui fallait bien reconnaître qu’Hélène avait donné à ses enfants des manières remarquables. Mireille avait une façon de tendre la main, de saluer, qui était élégante. Elle témoignait d’une légère hésitation, naturelle à son âge, et cependant le geste était précis, d’une étonnante correction. L’enfant devenait d’ailleurs si belle, qu’il fallait admirer ses traits délicats, sa peau fine, la ligne droite de son nez, l’arc régulier de ses sourcils au-dessus de ses beaux yeux limpides.

Le père et les fils survinrent ensemble. Le même accueil chaleureux réconforta Madeleine. L’embarras momentané, que ce premier retour aurait pu provoquer, se perdit dans le tumulte verbal, que deux garçons remplis d’idées et animés d’un penchant certain pour la contradiction, pouvaient produire autour d’une table.

Léon Vincent discutait d’égal à égal avec ses fils. Ils parlèrent de tout. Politique commerciale de l’Angleterre, politique de la province et politique internationale. Ils discutèrent l’attitude des États-Unis, l’exportation du fromage, du bacon, des pommes et du blé ! Tout y passa. Même la guerre froide, qui semblait préparer un prochain conflit…

Les garçons parlaient avec violence, puis brusquement se calmaient. Le père disait :

— Il est vraiment impossible en vérité de savoir qui a raison, dans un pareil monde. Monde à l’envers. Que les États-Unis aient l’intention de prévoir et d’empêcher l’agression communiste, c’est entendu. Mais quand on repense à l’intervention en Corée, si l’on essaie d’imaginer des étrangers venant dans notre pays pour régler nos différends, la fureur nous envahit. Il y a partout du gâchis. Et des merveilles qui semblent bien dangereuses… J’avoue que les spoutniks, les satellites artificiels et les futurs voyages dans la lune, tout cela me confond. Et la menace de plus en plus effroyable des forces nucléaires. Et l’admiration béate de certains des nôtres pour les Russes. Ouf ! Une chose en tous cas est évidente. Les hommes d’aujourd’hui avec toutes leurs parlottes, leur admirable science, leurs engins de guerre de plus en plus perfectionnés, ne font que s’embourber davantage. J’ai peur du monde préparé par tout cela. J’admire les progrès, mais j’ai vraiment peur. Moins pour moi que pour vous, mes pauvres enfants…

— Mais peut-être, rétorqua celui qui s’appelait André, sommes-nous, sans que tu le soupçonnes, papa, comme mon saint patron dont j’ai copié ce matin l’espèce de magnificat. Attendez que je vous le lise…

En riant, il furetait dans sa poche. Après un canif, une gomme à effacer, des clefs sans nombre, il sortit un petit bout de papier chiffonné et se mit à lire avec emphase : « Arrivé à l’endroit où l’on avait dressé la croix, il s’écria : Ô Croix bénie, si longtemps désirée et dressée aujourd’hui pour combler tous mes vœux, je viens à toi dans la paix et la joie, accueille-moi, toi aussi, dans l’allégresse, moi dont le Maître fut pendu à tes bras ! » Qu’est-ce que vous en pensez ? Je vais chez le dentiste après la classe. J’ai copié ça pour qu’un si bel exemple me donne du courage…

Il grimaça ; Madeleine fut intriguée. Pour qu’un enfant de quinze ans fasse pareil aveu à la table de famille, il fallait en lui-même une grâce et une humilité singulières.

Sans transition, les garçons abordèrent le sujet des sports. Madeleine mangeait tout ce qu’on lui offrait, songeant à cette guerre jamais éteinte qui représentait une telle menace et pour Hélène et pour le monde. Tant de misères irréparables subsistaient, conséquences de celle de 39, jamais vraiment achevée. Qu’était, en comparaison, son petit malheur personnel ? Avait-elle le droit de se plaindre et de pleurer sur elle-même.

À l’heure du café, elle se sentait plus courageuse. Elle ne courrait pas comme saint André au-devant de la Croix, mais elle cesserait de traîner la sienne ; elle la porterait.


Hélène se rendait un peu plus tard à une réunion d’anciennes élèves, au Sacré-Cœur. Elle lui offrit de la reconduire chez elle. Madeleine refusa :

— Je vais marcher. Il fait beau et j’ai tant mangé ! Je te remercie beaucoup. Que j’aime tes enfants.

— Alors, viens les voir plus souvent. Et promets-moi d’écrire à Louise immédiatement. Ne remets pas à plus tard.

— Je te le promets. Aller chez Louise me plaît. Au revoir. Merci encore de ce que tu as fait pour moi aujourd’hui, en tout et partout !

Aller chez Louise ! Enfin, la jeune femme projetait un regard vers un avenir qui ne l’effrayait plus.

Maintes fois, avec Jean, elle avait parlé de passer des vacances d’hiver dans les Laurentides. Jamais son mari n’avait réussi à quitter sa clientèle. Toujours quelque grand malade réclamait des soins urgents. Madeleine se résignait. D’ailleurs, elle admirait Jean d’être plus humain que tant de ses confrères. Mais un séjour d’hiver avec lui dans le Nord, avait continué de hanter ses rêves.

Lorsqu’elle y allait le dimanche avec des amis, elle revenait émerveillée. Même si, au départ, un peu d’amertume se mêlait à ses sentiments. Elle serait malheureuse toute la journée, se disait-elle. Ses amies étaient accompagnées de leurs maris ; le sien n’aurait-il pas pu enfin se dégager, lui aussi ?

L’atmosphère du train du nord, détendait vite la jeune femme. Elle se laissait pénétrer par la gaieté ambiante. Tout le monde était joyeux. Curieusement, les rares voyageurs en tenue de ville, ne semblaient pas à leur aise, parmi tant de costumes de sport, et tant de skis qui pointaient entre les banquettes. Des jeunes filles chantaient. Le groupe, dont faisait partie Madeleine, contribuait à l’allégresse générale. Les hommes plaisantaient, contents comme des gosses d’être en chemin de fer, au lieu d’avoir la responsabilité de leur propre voiture. L’avantage, c’était de descendre à une station et d’être libre de reprendre le train à une autre gare. Du village de Sainte-Marguerite jusqu’à la petite ville de Sainte-Adèle, ni la distance, ni les difficultés n’étaient trop grandes pour les skieurs d’occasion qu’ils étaient. Le trajet parcouru maintes fois leur était familier.

Dans une minuscule chapelle élevée sur une butte, tout près de la gare de Sainte-Marguerite, un prêtre attendait l’arrivée du train pour célébrer sa messe. Grâce aux adoucissements apportés par l’Église au jeûne eucharistique, ceux qui le désiraient pouvaient communier à onze heures. Cette façon de commencer une excursion disposait bien l’esprit. Madeleine oubliait la rancœur qui l’avait obsédée et elle plaignait son mari de n’être pas du voyage.

Sur le perron de la chapelle, après la messe, éblouis par la lumineuse magnificence du paysage, ils demeuraient un moment à le contempler. Puis, chaussant leurs skis, ils s’élançaient dans la descente vers l’Auberge des Pins. Deux lignes parallèles bien tracées suivaient la route des voitures où passaient des carrioles remplies de gens apparemment heureux. Les grelots tintaient aux attelages des chevaux. Les traîneaux peints de couleur vive, les cochers avec leurs capes de grosse fourrure, la note rouge, bleue, jaune, des anoraks, les capuchons que portaient les touristes, tout contribuait au pittoresque du spectacle.

Au bas de la pente, les skieurs tournaient à droite et traversaient une première clairière bien protégée du vent et inondée de soleil. Sur les montagnes qui la cernaient, des rochers glacés brillaient et des arbres rayaient de lignes noires l’éblouissant fond de tableau. Ils s’arrêtaient pour s’extasier. Quelqu’un les rappelait à l’ordre :

— Ne vous pâmez pas si vite. Tout le long les épinettes, les cèdres, les pruches et les mélèzes vont vous servir de cortège.

L’air était pur. Le ciel bleu net avait l’éclat de la porcelaine. Paraissant inaccessibles, isolées les unes des autres, des maisons de rêve s’accrochaient aux flancs des collines.

Tous, au fond d’eux-mêmes, désiraient avec intensité posséder un semblable refuge, véritable image du paradis que chacun souhaitait habiter. Pour les citadins agités qu’ils étaient, pareille retraite représentait la paix permanente, suprême. Ils ne songeaient pas que chacun pouvait y apporter ses propres tourments, et que le bonheur était d’abord en soi. Quelques-uns exprimaient tout haut leur souhait et vantaient les bienfaits de la solitude et de l’hiver dans la montagne.

À même le versant coupé à pic, comme une rampe montait la piste. Par degrés, la vue s’élargissait. Ils allaient lentement, pour s’habituer au rythme de l’ascension, ce qui leur permettait de se remplir les yeux du spectacle. Personne ne pouvait demeurer indifférent. Quand ils se détournaient, dans la tête des arbres, arrondi comme l’œil d’une lunette d’approche, parfois un espace encadrait un fond de vallée où la cheminée d’un beau chalet fumait. Les sommets bleutés se chevauchaient, doucement allongés, comme d’énormes bêtes au repos.

Plus tard, le sentier s’enfonçait entre les montagnes et traversait une espèce de défilé. Ils se croyaient perdus dans une forêt sans issue. Mais des flèches fixées au croisement des pistes, indiquaient les directions. Vers une heure, ils atteignaient une hauteur dénudée, où tout de suite la chaleur du soleil étonnait. Le jour était sans vent. C’était un endroit merveilleux pour casser la croûte.

Chacun n’avait apporté que les sandwiches et les fruits que pouvaient contenir ses poches. Pour se désaltérer, une orange et de la neige. Après un repas aussi frugal, ils reprenaient la route encore allègres et dispos. Parfois, ils avaient mangé à l’hôtel avant d’entreprendre l’excursion. Le service lent leur avait fait perdre le plus beau du jour, les forçant ensuite à se hâter pour atteindre le train du retour.

Après la halte, de nouveau, c’était l’ascension : toujours la forêt et quelques beaux tournants faiblement inclinés. Finalement, la piste grimpait pour aborder un autre plateau, qui dominait toute la vallée. Ils apercevaient maintenant la Rivière du Nord, des granges et des maisons éparpillées, et au loin, à droite, la butte derrière laquelle se cachait la petite ville de Sainte-Adèle-en-haut. Ils attaquaient une pente qui plongeait et aboutissait à une barrière ouverte, très étroite. Vaincre cette difficulté, rendait Madeleine très fière. Elle se sentait agile, elle n’éprouvait aucune fatigue et elle aurait voulu marcher encore des milles et des milles.

Le soleil baissait, colorant déjà le paysage. La course était achevée. Ils approchaient du grand ruban noir et serpentant du boulevard laurentien. Ils rejoignaient le bord accidenté de l’étroite rivière au Mulet et dix minutes plus tard, ils pénétraient dans une auberge, pour boire un café et manger un peu, avant de reprendre le train à Mont-Rolland.

Au retour, Madeleine était intarissable pour décrire les montagnes et pour raconter à Jean les incidents cocasses qui marquaient toujours la journée : chutes spectaculaires, rencontres fortuites. Jean de nouveau disait :

— La prochaine fois, il faut absolument que je me libère. Aujourd’hui, ce que je redoutais était vain. L’interne aurait pu se passer de mon aide.

Il ne s’était jamais libéré.

Madeleine ramenée au présent, s’étonna que ce projet d’aller vivre dans les Laurentides l’eût entraînée à revoir si nettement ces dimanches du passé.

Elle continua son chemin pensant au tragique des relations humaines, mais sans amertume cette fois. Malgré lui, son pauvre Jean était toute sa vie resté cloîtré dans son silence. Quelles circonstances avaient fait de lui cet être incapable de s’extérioriser ? Incapable de confiance ? Entre tous les hommes, sauf à de très rares moments, un rempart insurmontable subsistait plus ou moins haut ; celui qui isolait Jean Beaulieu était-il donc de fer, sans failles ? sans brèches ?

Deux êtres pouvaient vivre physiquement proches, et graduellement s’éloigner l’un de l’autre, dans l’isolement du cœur. Avouées, les accusations muettes qu’ils remuaient, leur auraient permis de se comprendre et de se pardonner.

La vie était constamment difficile, mais avec un Jean moins silencieux, moins secret, Madeleine aurait été plus heureuse. Tout de même, elle se reprochait aujourd’hui, de s’être cabrée devant ses airs sombres, de s’être apitoyée sur elle-même, au lieu de le plaindre, lui que son tempérament rendait naturellement triste.

Elle aurait dû tenter par tous les moyens de le sortir de lui-même, de l’aider. Il était si honnête, si intelligent. Elle pouvait l’interroger sur n’importe quel sujet, il pouvait toujours répondre. Et avait-elle suffisamment remercié Dieu, pour ce catholicisme solide qui était le sien ? Autrement, combien cette mort subite l’aurait tourmentée.

Tout à coup, Madeleine revit une image pieuse qu’une religieuse lui avait donnée à la fin d’une retraite, et qu’elle avait toujours conservée dans son missel. Sur le dos de l’image elle avait refusé d’accepter totalement les mots d’une prière. Ils demandaient au Seigneur de faire que nous cherchions à comprendre, plutôt qu’à être compris, à aimer, plutôt qu’à être aimé, et tout cela finissait en disant que ce n’était qu’avec la mort, que l’on ressuscitait à la véritable vie.

Elle le relirait ce texte. Elle l’avait en partie oublié. Aujourd’hui, elle se sentait mieux préparée à l’accepter. Jean, lui, était délivré, Dieu merci. En ce moment, où l’avenir lui semblait lourd, elle rendait grâce pour lui, même si son départ faisait d’elle cette femme désemparée et misérable.

Absorbée, Madeleine marchait maintenant sans frayeur et sans accablement. Hélène venait d’ouvrir pour elle une porte. L’effet du bon café absorbé au départ, l’air sec, vif, la stimulaient. Au coin de la rue Laurier, le feu de circulation était rouge. Elle se sentit impatiente, elle avait hâte d’arriver et d’écrire à Louise, pour régler au plus tôt ce premier problème.