La Monongahéla/II

C. Darveau (p. 27-35).

II

Les funérailles.


Le troisième jour après la mort de l’illustre évêque dont nous venons d’esquisser la vie et les œuvres, une foule triste et recueillie, dès l’angelus du matin, encombrait les abords de la cathédrale de Québec pour rendre un dernier hommage à ses restes mortels. De minute en minute des personnes accourues en voiture des paroisses les plus éloignées venaient grossir cette foule.

Enfin, peu après sept heures se forma le cortège funèbre. Venait d’abord une compagnie de soldats de marine, fournie par le vaisseau du roi, la Renommée, mouillée depuis quelques jours dans le : port, sous le commandement de deux jeunes officiers, Daniel Juchereau de St-Denis et Nicolas Decarette, Sieur de Neuville, armes renversées et tambours voilés de noir. Puis les troupes du château faisant garde d’honneur chaque côté de la précieuse dépouille que portaient six ecclésiastiques, précédée elle-même de cent quatre-vingt-dix membres du clergé ; puis le gouverneur, M. le marquis de Vaudreuil, et sa suite, dans laquelle se faisait remarquer par sa forte carrure et son brillant uniforme, Jean-Baptiste LeMoyne de Bienville, commandant de la Renommée, continuant la tradition glorieuse de son frère d’Iberville, quoiqu’il ne fut alors âgé que de 28 ans[1]. Enfin le peuple, pressé en masse compacte, fermait le cortège. « Jamais, dit la chronique, Québec n’avait vu circuler dans ses murs un convoi funèbre aussi pompeux. »

Le corps de Mgr de Laval fut d’abord transporté à l’église des RR. PP. Récollets, de là à la modeste chapelle des Ursulines, ensuite à l’église des RR. PP. Jésuites, puis enfin à la chapelle des religieuses de l’Hôtel-Dieu, au son des cloches, des musiques militaires et au bruit du canon du fort tiré de cinq minutes en cinq minutes.

De l’Hôtel-Dieu, le convoi funèbre retourna à la cathédrale où fut chanté un service solennel par M. Charles Glandelet, vicaire-général et doyen du chapitre de l’église cathédrale de Québec.

Avant l’absoute, M. Séré de la Colombière, chanoine, et aussi vicaire-général, prononça sur la dépouille du saint évêque un éloquent éloge funèbre qui nous a été conservé et qui est peu connu.

Au milieu du plus grand silence et des larmes de ses auditeurs, l’orateur sacré appliqua ces paroles de la Genèse à la vie, aux vertus et aux œuvres de l’illustre défunt : « Sortez de votre pays, de votre parenté et de la maison de votre père, et venez dans la terre que je vous montrerai. »

Il était tard après-midi, quand les restes mortels de Mgr de Laval furent descendus dans une fosse préparée au pied du maître-autel de la cathédrale.

Fortement impressionnée par les paroles de M. de la Colombière, pénétrée de la grande perte que venait d’éprouver la colonie, la foule se retira morne et silencieuse dans ses quartiers.

Tandis que M. de Vaudreuil se dirige avec les troupes vers le château, suivi de M. de Bienville, nous accompagnerons à bord de la Renommée les deux jeunes marins que nous avons signalés au lecteur il y a un instant, Daniel de St-Denis et Nicolas de Neuville.

Rien de plus opposé, tant sous le côté physique que sous le rapport du caractère, que ces deux jeunes gens, à peine sortis de l’adolescence.

Nicolas, court, mais bien pris dans sa taille, qui n’était pas sans élégance, avait le teint brun, les cheveux d’ébène, les yeux noirs et vifs. Le front était large, le nez droit, la bouche s’inclinait comme un arc tendu, le menton se bombait sous la lèvre inférieure, avec la ligne superbe des bustes romains.

Daniel était d’une taille assez élevée, élégante et souple qui, sous une attitude d’indolence affaissée, décelait le ressort et l’élasticité vigoureuse des races félines, et qui lui donnait à un degré extrême ce qu’on appelle l’air distingué. Ses cheveux, fins et soyeux, d’un ton châtain veiné de teintes blondes, se faisaient rares sur les tempes. Son front était beau, mélancolique et remarquablement pur. Deux rides verticales, creusées entre les sourcils, indiquaient cependant l’effort habituel de la pensée et la maîtrise coutumière de la volonté. La sévérité presque alarmante de ce trait se trouvait tempérée avec un grand charme par l’expression très-douce, très-bienveillante et un peu triste de ses yeux, qui étaient voilés de longs cils féminins.

Le premier ne rêvait que plaies et bosses, sus à l’ennemi, gais compagnons à l’abordage, campagnes glorieuses pour goûter ensuite un repos bien gagné.

Le second, quoique fortement attaché à la carrière qu’il avait choisie, portait ses aspirations vers des régions plus paisibles et plus douces : l’étude et les joies pures du foyer domestique entre une femme aimée et des enfants chéris.

Tous deux appartenaient à d’excellentes familles et étaient intimement liés depuis l’enfance. Aussi lors de leur passage au Séminaire de Québec, avaient-ils reçu les surnoms bien mérités à tous les titres de Castor et Pollux. Embarqués à seize ans sur le même vaisseau, au moment où nous les retrouvons dans le carré des officiers de la Renommée, il y a cinq ans qu’ils sont au service du roi de France.

Daniel, nonchalamment couché sur un divan feuillette un livre ouvert sur ses genoux, tandis que Nicolas se promène avec impatience. Tout à coup celui-ci interrompt sa promenade et s’adressant à son compagnon :

— Ainsi, la consigne est de ne pas bouger jusqu’au retour du commandant ? dit-il.

— Oui, mon ami. Défense expresse de quitter le bord, répondit Daniel.

— Pas d’espoir de piquer une pointe à terre de la journée, si le commandant ne croit pas devoir…

— Pas le moindre espoir.

— Tonnerre ! que va penser Irène ? moi qui lui avait promis…

— Promesse indiscrète, mon ami, quand on a comme toi l’honneur de servir Sa Majesté le roi de France et de Navarre.

— Raille, mon ami, raille si tu veux ; mais il n’en reste pas moins vrai que l’on va me prendre pour un homme sans foi et sans parole, un sans-cœur, un volage…

— Oh ! sous ce rapport ta réputation est faite.

Nicolas de Neuville lança un regard de travers à son ami ; mais le voyant sérieux et impassible, il ne crut pas devoir se fâcher.

Le silence régna pendant quelques minutes entre les deux jeunes gens.

— Sais-tu si nous prendrons bientôt la mer ? fit Nicolas.

— Le commandant ne m’a pas mis dans ses secrets, répliqua Daniel. M’est avis cependant que nous quitterons le port dans peu de jours. Précisément ce tantôt, quand M. de Bienville m’a donné l’ordre de rallier le vaisseau, il se rendait au fort pour en conférer avec le gouverneur.

Nicolas de Neuville lança au plafond un soupir à faire tourner les ailes d’un moulin à vent, ce qui fit sourire son ami. Le sourire fut surpris au passage.

— Tonnerre ! s’écria le jeune homme, rirais-tu de moi, par hasard ? S’il en est ainsi, je t’avertis que nous allons en découdre.

— Non, mon cher Nicolas, reprit Daniel, je ne ris pas de toi, je ne ris pas même de ce grand amour que tu prétends éprouver pour mademoiselle de Linctôt. Mais je trouve que pour un marin qui aime tant son métier, la perspective d’une nouvelle campagne n’a pas précisément l’air de te sourire.

— Ainsi tu ne crois pas à la sincérité de mes sentiments pour cette jeune fille ? Ainsi je suis un homme faux, je dissimule, je cherche à tromper…

— Non, mon ami, non, je te crois tout le contraire. Quand, tu me déclares cette grande flamme pour mademoiselle de Linctôt, je te crois sincère ; ce que tu me dis, tu le penses…

— Mais alors ?…

— Laisse-moi te faire comprendre toute ma pensée : ce que tu dis, tu le crois vrai…

— Eh bien ! alors…

— Mais ce que tu crois vrai n’existe pas.

— Ainsi je n’aime pas Irène ?

— Tu crois l’aimer, ce qui est bien différent.

— Et pourquoi ne l’aimerais-je pas ?

— Oh ! sans doute elle en est digne à tous égards. Sa beauté, son esprit et ses qualités du cœur en font une des perles de notre société canadienne. Mais un pari, mon cher.

— Voyons le pari ?

— Eh bien ! cette jeune personne l’aurais-tu remarqué autant si tu ne l’avais pas connue dans les circonstances romanesques que tu sais bien…

— Oui, mon ami…

— Circonstances qui t’ont fait grand honneur, je l’avoue.

— Trêve, mon cher Daniel, épargne un peu mon excessive modestie.

Il se fit en ce moment un grand remue-ménage sur le pont, et peu d’instants après, la porte en s’ouvrant donna passage au commandant de Bienville.

Le digne émule de son frère d’Iberville, quoique à peine âgé de 28 ans, était déjà un vieux marin d’une énergie et d’une bravoure à toute épreuve. Ayant parcouru la plupart des mers du globe dans ses voyages, son intelligence s’était ornée de connaissances variées et d’une assez grande expérience des choses humaines. Ses talents maritimes lui avaient depuis longtemps acquis l’estime de ses chefs. Ils aimaient à le consulter ; car ses conseils étaient ordinairement marqués au coin d’une prudence consommée.

Arrivé depuis peu d’un voyage en France, il rapportait un surcroît d’amour pour ce beau royaume que, dans sa pensée, nul autre pays du monde n’égalait en urbanité, en gloire, en bravoure et en générosité.

De Bienville salua en souriant les deux jeunes officiers qui s’étaient levés à son approche, puis il passa dans son carré pour revenir un instant après.

Il tenait à la main plusieurs papiers.

— Mes amis, dit-il aux deux jeunes gens, vous allez prendre mon canot et vous rendre chez le gouverneur auquel vous remettrez ces papiers. Je vous donne la permission d’y passer la soirée et je vous recommande en outre de bien vous amuser, car demain nous appareillons.

Les deux jeunes gens s’inclinèrent et prirent congé de leur chef avec la joie et la célérité d’écoliers en vacance.

  1. Jean-Baptiste LeMoyne de Bienville, né à Montréal le 23 février 1680, mort à Paris le 7 mars 1767, (sans postérité). Il est le fondateur de la Nouvelle-Orléans. — Dict. généalogique de l’abbé Tanguay.