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La Marquise de Sablé et les salons littéraires au XVIIe siècle/04



La
Marquise de Sablé


IV. [1]


L’affaire la plus considérable où Mme de Sablé ait mis la main, après la composition des Maximes, est la défense de Port-Royal. Par cet endroit encore elle appartient à l’histoire, et elle joue toujours le même rôle : elle provoque, elle inspire, elle soutient; mais elle fait plus par les autres que par elle-même. Son plus grand mérite littéraire n’est pas d’avoir écrit quelques maximes d’une parfaite politesse, mais qui ne s’élèvent guère au-dessus du médiocre : c’est d’avoir tourné de ce côté l’ambition et le talent de La Rochefoucauld. De même Elle a surtout servi Port-Royal en lui donnant Mme de Longueville.

On a peine à comprendre comment Mme de Longueville, consacrée en quelque sorte aux Carmélites par ses traditions domestiques : par sa belle-mère Catherine de Gonzague-Clèves, par ses deux tantes Catherine et Marguerite d’Orléans, toutes les trois bienfaitrices de l’ordre; par sa mère, la princesse de Condé, qui faisait de longues retraites au couvent de la rue Saint-Jacques, et voulut y être enterrée; par toutes les habitudes de son enfance et de sa jeunesse, par les plus tendres et les plus nobles amitiés; comment elle, qui appartenait naturellement à la famille de sainte Thérèse, qui avait tant désiré être carmélite, qui regrette sans cesse de ne l’être pas, qui avait un appartement dans la pieuse maison et y passait sa vie, qui voulut y reposer auprès de sa mère et de ses deux filles; comment elle enfin, la femme du monde la moins propre et la moins portée à des discussions d’école, s’est éprise tout à coup d’un système de théologie, et, encore mal remise des orages de la fronde, est allée en chercher d’autres et entreprendre une guerre nouvelle, presque aussi difficile que la première. C’est que dans Mme de Longueville, à côté de l’angélique douceur que le témoignage unanime de tous les contemporains lui attribue, il y avait une fierté qui lui rendait odieuse toute tyrannie et l’inclinait du côté des opprimés; c’est que Port-Royal avait auprès d’elle l’attrait d’une cause persécutée. C’est que l’instinct et le goût du grand, qui jamais n’abandonnèrent la sœur de Condé, trouvaient là les plus dignes objets : une doctrine qui, fondant la sublimité de ses maximes sur le néant de la nature humaine, permettait d’unir, en toute sécurité de conscience, l’orgueil de l’élu sauvé par la grâce à la plus profonde humilité de la personne, surtout des esprits et des cœurs tels qu’elle n’en avait pas encore rencontrés, d’une candeur et d’une force incomparables, le doux et altier Saint-Cyran, préférant les cachots de Vincennes à la pourpre que lui montrait Richelieu; des hommes comme Arnauld, Pascal, Sacy, Domat et tant d’autres, accoutumés à ne se jamais considérer eux-mêmes et à ne penser qu’à la vérité; des femmes comme la mère Angélique, sa sœur la mère Agnès, leur nièce la mère Angélique de Saint-Jean, leur disciple Jacqueline Pascal, âmes héroïques qui aimaient la souffrance comme d’autres recherchent le plaisir. Génie, vertu, magnanimité, infortune, l’épreuve était trop forte pour le cœur de Mme de Longueville : elle y succomba, et fit deux parts de son âme et de sa vie, l’une aux Carmélites, l’autre à Port-Royal, demeurant, en se divisant ainsi, dans la vérité de sa nature, humble et fière, douce et intrépide. Ajoutez cette particularité touchante de son caractère : ses affections avaient sur elle un grand empire; ainsi que La Rochefoucauld le lui reproche avec une cruelle ingratitude, elle se transformait aisément dans les sentimens de ceux qu’elle aimait, et on a vu avec quelle tendresse elle aimait Mme de Sablé.

Il est intéressant de suivre pas à pas les progrès du jansénisme de Mme de Longueville; ils sont parfaitement marqués dans la correspondance conservée par Valant.

Nous avons dit[2] qu’en 1660, après La réconciliation de son frère Condé avec la cour, elle avait fait un voyage à Paris et était allée aux Carmélites, dans le voisinage de Port-Royal, sans rendre visite à Mme de Sablé, et que celle-ci l’accusa en badinant d’avoir eu peur de se compromettre en venant voir une janséniste, preuve assurée que Mme de Longueville ne l’était pas encore. Elle répond le 31 décembre 1660 à Mme de Sablé : « Tout le jansénisme du monde ne m’eust pas empeschée de vous aller voir, si j’eusse été plus long-temps ou plus libre à Paris. » Dans les premiers mois de l’année 1661, elle va déjà un peu plus loin : « Le vacarme qui se fait chez vous ne m’empeschera pas d’y aller; quand je n’aurois pas eu ce dessein, je le prendrois là-dessus. Je vous verrai donc mercredi, et nous parlerons de cette affaire et de mille autres choses. » En parlant de « cette affaire, » elle y prend goût, et quelque temps après elle exprime le désir de faire connaissance avec la mère Angélique, dont Mme de Sablé l’avait entretenue. Elle n’est pas encore passée du côté de Port-Royal, mais elle gémit de ses malheurs et voudrait les soulager. « Vraiment non, je n’ai point perdu la pensée d’aller demain disner chez vous, car outre l’envie que j’ai toujours de vous voir, j’ai encore celle de voir ces pauvres filles, c’est-à-dire la mère Angélique, avec laquelle cette disgrâce m’a déterminée de faire connoissance. » Cette entrevue avec la mère Angélique, vieille et mourante, mais qui avait conservé toute sa foi et toute son intrépidité [3], acheva de séduire Mme de Longueville. Il ne faut pas oublier qu’avec Mme de Sablé Port-Royal avait encore une autre amie auprès d’elle, une personne qui, l’ayant suivie dans toutes les vicissitudes de sa vie et l’ayant même précédée dans la piété et dans le repentir, avait aussi quelque puissance sur son cœur.

Mlle de Vertus descendait par son père, le comte de Vertus, de la maison de Bretagne, entrée par la reine Anne, femme de Louis XII, dans la noblesse et dans la monarchie française. Sa mère, fille d’un serviteur peu scrupuleux de Henri IV, Lavarenne-Fouquet, fit très grand bruit dans son temps par sa beauté, sa galanterie et ses folies <ref> Voyez Tallemant, t. III, p. 404 et suivantes. </<ref>. Mlle de Vertus avait plusieurs frères et bien des sœurs, dont l’aînée est la fameuse duchesse de Montbazon. Elle n’en avait pas l’éclatante beauté; mais, selon Tallemant, elle était la plus belle des autres sœurs. Sa mère ne lui donna rien, et ne s’étant pas faite religieuse, comme quelques-unes de ses cadettes, elle fut réduite à chercher un asile d’abord chez la comtesse de Soissons, puis chez Mme de Rohan, enfin chez Mme « de Longueville. Tallemant dit qu’elle avait du mérite, qu’elle savait le latin, qu’elle écrivait fort raisonnablement, et lui qui recueille avec tant de complaisance tous les bruits propres à grossir sa chronique scandaleuse, il ne prête à Mlle de Vertus aucune aventure, malgré la liberté qui lui avait été laissée et les exemples dont elle était environnée dans sa famille et dans un monde où la galanterie était à la mode. Nous ne savons pas à quelle époque précise elle entra chez Mme de Longueville. Nous les trouvons réunies à la fin de la fronde, dans l’automne de 1653, quand la princesse, en quittant Bordeaux, s’était rendue à Montreuil-Bellay, en Anjou, pour y attendre les ordres de son mari et de la cour [4]. Mademoiselle, qui commence en ce temps-là seulement à parler de Mlle de Vertus, nous la montre [5] « ayant beaucoup d’attachement pour Mme de Longueville et la servant en tout ce qu’elle pouvoit pour son raccommodement avec son mari. » Elle était avec elle à Moulins dans le couvent des filles de Sainte-Marie, où, frappée sans relâche de coups inattendus et terribles, et successivement abandonnée par toutes ses espérances. Mme de Longueville prit le parti de se donner à Dieu le 2 août 1654. Parmi les personnes dont les exemples et les conseils la portèrent le plus à cette grande résolution, si on doit mettre au premier rang sa tante, Mme de Montmorency, la veuve de l’illustre décapité de Toulouse, supérieure des filles de Sainte-Marie de Moulins, il est impossible de ne pas compter aussi Mlle de Vertus, car elle était elle-même convertie depuis quelque temps, et une autorité irrécusable, le Nécrologe de Port-Royal [6], affirme qu’elle contribua à la conversion de son amie. En 1654, Mme de Longueville avait trente-cinq ans, et Mme de Vertus en avait trente-sept [7]. Il faut avouer qu’à cet âge dire adieu au monde avec tant de moyens d’y plaire encore n’était pas un médiocre sacrifice : des deux côtés il fut entier et irrévocable.

On ignore comment Mlle de Vertus devint janséniste, mais il est certain qu’elle l’était avant de connaître Mme de Sablé. Mme de Longueville formait un lien naturel entre deux personnes qui lui étaient chères et qui pensaient de même : sous ses auspices, elles se rapprochèrent pour ne plus se séparer. Valant nous a conservé leur correspondance [8]. On peut y voir les commencemens et la suite de leur liaison, leur commun dévouement à la cause de Port-Royal, et leurs efforts concertés pour y attirer et y engager de plus en plus l’illustre amie. Vers la fin de l’année 1661, elles la déterminèrent à franchir un grand pas.

Mme de Longueville s’était d’abord remise entre les mains d’ecclésiastiques d’une sévérité peu éclairée, qui, tournant contre elle son repentir et son humilité, lui avaient imposé les pratiques les plus étroites d’une dévotion vulgaire. Plus ces pratiques lui répugnaient, plus elle s’y soumettait par esprit de pénitence; mais la nature en elle se révoltait, et, n’osant pas se soustraire à l’autorité de ses directeurs, elle tombait dans des troubles et des dégoûts intérieurs voisins du désespoir. Mme de Sablé et Mlle de Vertus, qui savaient l’état de son âme et ses misères secrètes, lui conseillèrent de voir l’abbé Singlin, directeur de Port-Royal, dont les lumières égalaient l’austérité; mais dans la persécution qui était tombée sur Port-Royal, Singlin avait été forcé de se cacher ainsi que ses amis, et il lui était bien difficile de quitter sa retraite pour paraître dans l’hôtel d’une princesse. Il lui fallut se déguiser, prendre le manteau court et la perruque, et se présenter chez Mme de Longueville comme un médecin qui l’irait voir pour sa santé, ce qui, en un sens, était très véritable, ainsi que le remarque le bon Fontaine dans ses naïfs et touchans mémoires. « Il alla ainsi, dit-il, où la charité le poussoit. Dès qu’il fut revenu de sa première visite, il avoua à ses amis les plus confidens, dont il imploroit le secours et les prières pour cette princesse, qu’elle avoit le cœur et l’habit d’une pénitente. Il demeura d’accord qu’après que Dieu avoit commencé si bien, elle méritoit d’être assistée, et qu’elle le pouvoit être aisément, parce qu’elle témoignoit une grande docilité et une grande résolution. A chaque fois qu’il en revenoit, il avoit toujours l’esprit plein de ce qu’il avoit vu, ne se lassant pas d’offrir à Dieu et de lui faire offrir par tous ses amis une personne qui méritoit si fort qu’on la recommandât à sa miséricorde. »

On ne saurait s’imaginer que de peines se donnèrent Mme de Sablé et Mlle de Vertus dans toute cette affaire, que de démarches, que de négociations pour décider Singlin, que de pieux artifices pour le dérober à la curiosité des gens de la maison, quelle anxiété sur le succès de la première entrevue, quelle joie lorsqu’elle eut si bien réussi ! « On vous supplie, écrit Mlle de Vertus à Mme de Sablé, de faire en sorte que votre ami (l’abbé Singlin) vienne demain ici. Il faut qu’il vienne en chaise et qu’il renvoie ses porteurs; je lui donnerai les miens pour le reconduire où il lui plaira. On le mettra dans une chambre où personne ne le verra. Une fille l’attendra sur la porte de la salle. Ou ne lui demandera pas qui il est. Ainsi, ma bonne madame, il ne doit craindre aucun embarras. Je demande seulement de savoir l’heure précise, afin de me défaire des étrangers qui peuvent estre avec moi. S’il vient en chaise, qu’elle entre dans la cour tout droit. J’ai grande envie que cela soit fait, car cette pauvre femme n’a pas de repos. Si je la puis voir en de si bonnes mains, j’aurai une grande joie, je vous l’avoue. Il me semble que je serai comme ces personnes qui voyent leurs amies pourvues et qui n’ont plus qu’à se tenir en repos.» — « Vostre amie est tellement satisfaite de la conversation, qui dura trois heures, qu’elle n’étoit plus elle-même quand je la retrouvai. Je passai quelques petits momens avec lui (Singlin); mais comme il avoit besoin de parler longtemps avec vostre amie, je ne voulus pas user sa voix, et je me mortifiai en le quittant, car il me disoit des choses admirables. » — «Vous saurez plus particulièrement de Mme de Longueville comme elle est satisfaite de la conversation de M. de Montigny (c’était le nom qu’avait pris Singlin); elle me dit qu’elle avoit trouvé la dernière facilité avec lui et une solidité admirable, enfin tout ce qui est nécessaire à un véritable directeur. »

Fontaine nous apprend comment Singlin régla à la fois et tempéra la piété de Mme de Longueville. Il nous raconte leurs entretiens sur les points les plus délicats de la vie chrétienne, et nous avons fait connaître ailleurs les belles réflexions que mit par écrit la sincère pénitente, par l’ordre même de son directeur, à la suite d’une confession générale qu’elle fit en novembre 1661 [9]. C’est Singlin qui, en 1663, à la mort de son mari, lui représenta que son principal devoir était de se consacrer à l’éducation de ses enfans, et l’empêcha de quitter le monde, comme elle le désirait et l’avait promis à ceux qui la gouvernaient précédemment. Sous cette main ferme et habile, les deux amies firent des progrès rapides; mais bientôt elle leur manqua : Singlin mourut le 17 avril 1664. Sacy lui succéda jusqu’à ce que lui-même fut arrêté, le 14 mai 1666, en se rendant à l’hôtel de Longueville, et mis à la Bastille, pour n’en sortir qu’en 1669, à la paix de l’église.

La signature du fameux formulaire fut, comme on le sait, l’écueil où Port-Royal pensa périr. Sans nous engager dans l’histoire compliquée de cette affaire, qui dura dix années [10], il suffira de rappeler que le formulaire se pouvait diviser en deux parties : l’une dogmatique, où était résumée la doctrine déclarée contraire à la foi, et qu’on voulait proscrire; l’autre, purement historique, où cette doctrine était attribuée à Jansénius. En signant tout le formulaire, on s’engageait sur un point de théologie qui était de la compétence de l’église, et où elle avait droit d’exiger la soumission de tout fidèle, et en même temps sur un point d’histoire dont elle n’était pas plus juge que de tout autre fait non révélé, où nul fidèle n’était tenu d’avoir un avis, et ne pouvait en avoir un, pour ou contre, qu’après avoir lu l’Augustinus. Il est évident qu’exiger la signature sur le second point était une nouveauté et une tyrannie; il n’est pas moins évident que perdre Port-Royal, rompre l’obéissance, pour une chose qui n’intéressait pas la foi, où la déférence et, comme on disait alors, une soumission de respect et purement humaine était seule demandée, était une résolution médiocrement prudente.

Nous peindrons d’un seul trait toute la différence de Port-Royal et des Carmélites, en disant que les Carmélites, prieure, sous-prieure et religieuses, signèrent à l’unanimité tout le formulaire sans hésiter et sans distinguer, tandis qu’à Port-Royal il y eut bien des délibérations, que Pascal et Domat furent d’avs de ne rien signer, de périr plutôt que d’accepter le formulaire dans aucune de ses parties, que Nicole et Arnauld jugèrent qu’on pouvait en sûreté de conscience le signer tout entier, particulièrement en distinguant le droit et le fait, que les religieuses ne signèrent qu’avec cette distinction, et qu’encore Jacqueline Pascal mourut de douleur d’avoir donné une signature entourée de tant de réserves : en sorte que, dans l’opposition de ces deux conduites, on ne sait ce qu’on doit le plus admirer, ou de l’humilité sans limites des unes ou de la courageuse sincérité des autres.

Sur cette question délicate. Mme de Longueville a passé successivement par les opinions les plus diverses, à commencer par la plus raisonnable, à finir par la plus hardie.

On pense bien que la sage marquise de Sablé fut toujours d’avis de la signature pure et simple, et Mme de Longueville partagea cet avis au début de son jansénisme. Quand elle apprit que Port-Royal était divisé, et que plus d’une religieuse répugnait à signer, elle en fut épouvantée, prévoyant le parti qu’on tirerait d’une pareille conduite. Elle écrit à Mme de Sablé le 23 mai 1661 : « Cet incident que vous me mandez me fait grand’peur, car il paroistra bien étrange que des filles qui ne peuvent pas par elles-mesmes sçavoir de quoi il est question ne se soumettent pas. » Quelques jours après, elle écrit dans le même sens; elle invite à tout signer pour en finir, ou du moins à signer avec l’explication convenue : « 25 mai. Si ces messieurs croyaient pouvoir signer en conscience, je suis toujours dans le sentiment que cela seroit bien mieux, puisque cela termineroit tout; mais je persiste aussi à penser que si on veut bien recevoir leur restriction dans la signature, ils doivent s’y présenter. » Elle applaudit d’abord, ainsi que Mme de Sablé, au mandement des grands-vicaires de l’archevêque de Paris, qui était fort modéré, et expliquait le formulaire dans les termes les plus acceptables. Elle espéra qu’on ne ferait plus aucune difficulté de signer, et que la persécution allait cesser; mais en voyant que la persécution, loin de s’arrêter, devient plus violente, sa prudence et sa modération font place à une douleur déjà mêlée d’indignation : « 30 août (1662). Je ne puis m’empescher de vous décharger mon cœur de la douleur où il est des tristes adventures de nos saintes amies. Hélas! nous en sommes outrées d’affliction. Voilà enfin le sacrifice consommé. Je ne sais si Dieu ne sera point apaisé après une telle offrande. Je vous sens là-dessus très tendrement, je vous assure. Mlle de Vertus, Mlle de Mouchy, M. Le Nain, le père Du Breuil, toute nostre petite société est accablée d’affliction et pénétrée d’indignation d’un tel traitement. Au nom de Dieu, faites-nous-en savoir le détail, et surtout où est cette pauvre mère Agnès (elle avait été transportée au couvent de la Visitation), qui sont celles qu’on a ostées; que je sache aussi où est cette pauvre sœur Anne-Eugénie (une des filles de M. d’Andilly et sœur de la mère Angélique de Saint-Jean); mandez-nous un peu tout ce qui se peut savoir là-dessus, ce que vous ferez, enfin toutes choses. » — «Vous faites fort bien de ne point entrer dans ce couvent, car d’entrer pour leur estre inutile, votre cœur pour elles s’y oppose, et de le faire pour manquer de parole, cela n’est pas possible à une telle exactitude de fidélité que la vostre. Ainsi je comprends bien que vous en avez dû user comme vous faites. Hélas! vous estes trop bonne d’avoir esté saisie de ce que je ne passerai pas l’hiver à Paris. Je vous puis dire avec vérité que la privation de vous voir est la seule chose qui m’en déplaise, si vous en exceptez cette pauvre sœur Marthe (Mlle du Vigean), que j’aime à voir par son amitié pour moi et par sa raison sur toutes les choses où je m’intéresse; mais hors vous deux, et vous dans un ordre unique, je ne me soucie nullement de n’estre pas à Paris. »

Peu à peu, à l’exemple de Mme de Sablé, elle devint une sorte de théologienne. Nous ne voulons pas traîner les lecteurs du XIXe siècle dans les détours et les aridités d’une controverse qui passionna le XVIIe et à laquelle prirent part tous les plus grands esprits du temps, les femmes aussi bien que les hommes, Mme de Sévigné et Mme de Grignan comme Mme de Sablé et Mme de Longueville. De la longue correspondance qui est sous nos yeux, nous détachons seulement quelques lettres où paraît le zèle toujours croissant de la noble néophyte.

On avait ôté de Port-Royal l’abbé Singlin, et on avait mis à sa place M. Bail [11], curé de Montmartre, sous-pénitencier du diocèse de Paris, qui s’était empressé de composer un catéchisme à l’usage des religieuses. Mme de Longueville se moque fort dédaigneusement de l’ouvrage et de l’auteur : « Après avoir lu le catéchisme de M. Bail, je n’ai pas compris pourquoi vous me l’avez envoyé, si ce n’est pour me donner une idée générale de cet homme, et me faire déplorer le malheur qu’ont ces pauvres filles d’avoir cela au lieu de M. Singlin. »

Lorsque Chamillard, docteur et professeur de Sorbonne, publia contre Port-Royal un écrit qui fit alors assez de bruit, Mme de Sablé se hâta de l’adresser à Mme de Longueville. Celle-ci, du haut de sa théologie de fraîche date, n’épargne pas la raillerie au docteur : « J’ai lu l’escrit de M. Chamillard, mais je ne vous le renvoie pas encore, car Mlle de Vertus ne l’a pas lu; mais vraiment je ne puis retarder plus longtemps à vous dire que, s’il veut faire un livre comme celui-là tous les ans, il faut que nos amis se cotisent pour lui donner pension. Comment, voilà donc tout ce qu’il sait dire, et ce bon homme croit avoir répondu, quoiqu’il n’ait pas dit un mot de la question! Il semble à l’ouïr qu’il a esté reclus avec celui du Mont-Valérien depuis que cette affaire a esté embarquée. Il n’en sait pas un mot. On peut dire qu’il y a dix ans quelque partie de son livre eût esté assez propre à frapper l’esprit; mais on a tant répondu par avance à tous les lieux communs dont il se sert, que je ne sçais pas si on en prendra encore la peine. Aussi il est reçu dans le monde comme il mérite, car il est trouvé pitoyable, et si nos amis n’ont point d’autre adversaire, ils demeureront sans peine et sans gloire maîtres du champ de bataille. « 

Le 7 juin 1664 parut le mandement d’Hardouin de Péréfixe, archevêque de Paris, que deux ans auparavant Mme de Longueville aurait trouvé sans doute conciliant et modéré; mais elle avait fait bien du chemin, et elle traite ce mandement de galimatias. En même temps, son expérience des affaires humaines ne l’abandonne point; elle voit parfaitement que tout tient aux jésuites, qu’ils sont les maîtres de la position, qu’ils possèdent le cœur du roi par le père Annat, son confesseur, et que tout le monde ploiera devant eux. Elle part de là pour s’animer dans la résistance, comme elle faisait autrefois contre Mazarin victorieux. Elle va jusqu’à rejeta sa première opinion sur la convenance de la signature : déplorable effet de la persécution sur les âmes généreuses ! «25 juin 1664. Je n’attends rien de ce pourparler d’accommodement, car la même raison qui a obligé M. l’archevesque de faire ce galimatias mandement l’empeschera de le démesler par une explication publique. Le père Annat ne veut pas la paix; M. l’archevesque ne la fera pas. » — « Je suis tout à fait convaincue; je la suis, si j’ose le dire, par le bon sens, et je la suis particulièrement, parce que d’abord j’ai pensé tout comme vous. Il est vrai que je suis changée par les escrits et qu’à présent je crois qu’il ne faut point que les docteurs signent, et que je penche aussi à croire qu’il ne faut pas non plus que les filles le fassent, estant instruites comme elles le sont. Enfin j’avoue que je suis très changée sur tout cela. »

Mme de Sablé, qui avait attiré Mme de Longueville au jansénisme, n’y avait point marché du même pas : elle avait encore confiance dans la bonne conduite, dans d’habiles ménagemens; elle n’était pas éloignée d’entrer en accommodement avec Chamillard, et elle attendait beaucoup d’un nouveau mandement que préparait l’archevêque de Paris. Mme de Longueville, malgré sa déférence et sa tendresse pour Mme de Sablé, est tentée de l’accuser de faiblesse; elle conseille ouvertement la résistance, et elle se joint de toute son âme à Pavillon, évêque d’Alet, qui venait d’écrire au roi, le 25 août 1664, contre la signature du formulaire, une lettre si forte qu’elle avait été déférée au parlement. Cette déclaration de l’intrépide évêque est à ses yeux le signe de la volonté même de Dieu, et en écrivant à Mme de Sablé avec sa simplicité et sa négligence accoutumées, elle monte sans nul effort au ton de l’enthousiasme, et trouve des accens nobles et fiers qui rappellent ceux de Jacqueline Pascal dans la même circonstance [12].


« 16 septembre 1664.

« La nouvelle de la lettre de M. d’Alet me donne toute la joie imaginable, car enfin c’est le plus achevé saint de nostre siècle, et voilà les vraies consolations, quand de telles gens justifient les malheureux. Que le monde les condamne tant qu’il voudra, il n’y a pas lieu de s’en affliger, ni de s’en estonner : c’est son métier de condamner les élus; mais de voir les saints se déclarer, voilà ce miracle de M. Thomas (Claude Thomas)[13], mis en ce temps à la Bastille et mort en exil en Bretagne), c’est-à-dire ce secours du ciel qu’il attendoit dans cette conjoncture. Non pas que j’espère que cela opère la paix, mais cela montre la violence d’un costé et la justice de l’autre à ceux qui avoient encore quelques ténèbres là-dessus. Pour moi, il y a longtemps que je savois les sentimens de M. d’Alet; mais les sachant en secret, je ne les osois dire. Puisqu’il s’est déclaré, à mon retour je vous donnerai la joie de vous montrer ses lettres. Il a attendu à parler quand il a esté le plus nécessaire de rompre le silence; il a suivi le mouvement de l’esprit de Dieu, et c’est ce que j’honore en lui, car il ne l’a pas prévenu, et n’a cru sur tout ceci ni amis ni ennemis, mais la vérité mesme, qui s’est inspirée à lui quand il en a esté temps. Louons Dieu de ce secours qu’il donne à son église persécutée, et commençons un peu d’espérer à l’exemple de M. Thomas, ce que je dis contre moi-mesme qui me laisse trop aller aux découragemens humains, quand je vois les mauvais succès. Ou me dit qu’on veut faire un nouveau mandement, et je crois que c’est cela dont M. Chamillard vous a parlé comme d’un accommodement. Il me vient en l’esprit que ce peut estre un piège pour désunir ces saintes filles, et pour en gagner quelques-unes à la signature. J’ai voulu vous dire ma pensée là-dessus afin de vous y faire faire quelque réflexion, si vous trouvez qu’elle le mérite, et de vous empescher d’entrer avec M. Chamillard dans quelque chose qui, par l’événement, pourroit estre une pierre de scandale dans cette sainte maison. Dieu l’a conduite jusqu’ici par la voie de la fermeté; ne nous ingérons jamais de l’affoiblir, car il est certain qu’elles ne sont engagées par nulle puissance légitime de croire un fait. Ainsi il est plus sûr de ne s’engager point à passer du blanc au noir dans le temps de la persécution, qui est un temps où l’affoiblissement plutost que la raison les pourroit faire agir. Il est aisé en ces conjonctures de se faire une conscience qui nous tire de l’oppression pour nous mettre eu un état commode. Je n’aurois rien dit si elles avoient signé par estre convaincues des raisons qu’on leur alléguoit avant que d’avoir souffert, je n’en aurois peut-estre rien pensé non plus; mais à cette heure, je vous advoue que cela me paroistroit une foiblesse, et que je ne pourrois m’empescher de croire que la lassitude de souffrir y auroit plus de part qu’une lumière nouvelle. Je vous assure au moins que j’aurois un grand scrupule d’y avoir part; ainsi je vous conjure de n’y en point prendre. Il me semble que cette affaire-ci est au nombre de celles que Dieu conduit par des voies qui ne sont pas les voies des hommes, et qui montrent que ses pensées ne sont pas nos pensées. Ne les y meslons point, et n’appelons pas la prudence humaine au secours de ces saintes filles. Je vous advoue que depuis que j’ai vu M. d’Alet pour elles, je me suis affermie; car c’est un saint si exempt des motifs qui font agir les hommes, qu’il me paroist que son approbation est le caractère de la justice de cette cause. Après la paix de l’église, je n’ai rien tant souhaité que la déclaration publique de M. d’Alet, que je voyois depuis un an qui s’avançoit de jour en jour. Je ne doute pas que vous ne fassiez tous vos efforts pour faire parvenir cette nouvelle jusqu’à la mère Agnès et jusqu’à ma sœur Angélique (la mère Angélique de Saint-Jean). C’est, à mon sens, la plus solide consolation qu’on leur puisse offrir en l’estat où elles sont, car rien ne montre tant le parti de Dieu que de voir les saints d’un costé et le monde de l’autre. Pour moi, cela me convaincroit, si je ne l’estois pas il y a longtemps. »

Mais Mme de Longueville n’était pas femme à se contenter d’écrire des lettres et de gémir en secret sur le sort de ses amis persécutés. Elle se déclara hautement pour eux, et comme on les cherchait pour les mettre en prison, elle recueillit dans son hôtel les plus menacés. On sait qu’Arnauld et Nicole y demeurèrent cinq ans. Nos manuscrits nous apprennent que l’abbé de Lalanne, autre ardent janséniste et grand ami de Mme de Sablé, y trouva aussi un refuge. Quelle que fût l’audace des ennemis de Port-Royal, elle n’allait pas jusqu’à forcer la demeure d’une princesse du sang; ils se vengeaient du moins par toutes les calomnies qu’ils répandaient sur elle. Ils rappelaient le passé et s’en servaient pour calomnier sa conduite présente et lui donner les couleurs d’une nouvelle rébellion. On l’appelait dans un certain monde le déshonneur du sang royal. « C’étoit sans doute en secret, dit Villefore [14], que l’on tenoit de pareils discours, car si ceux qui ne l’aimoient pas estoient obligés de paroître devant elle, sa présence les intimidoit. Il n’y avoit dans sa personne ni faste ni hauteur affectée, mais de l’éclat de son origine il sortoit toujours un air de fierté qui, si l’on ose s’exprimer de la sorte, transpiroit naturellement au travers de sa modestie et forçoit ses ennemis à n’oser lever les yeux devant elle. » Ayant appris que le père Annat n’avait pas craint de la dénoncer à Louis XIV, elle adressa au roi la lettre suivante, jusqu’ici entièrement ignorée, où, avec une liberté respectueuse, elle avoue ses opinions et ses amitiés. Cette lettre nous apprend aussi que Mme de Longueville, croyant tous ses devoirs humains accomplis avec l’éducation de ses enfans, avait résolu de sortir du monde et choisi le Val-de-Grâce pour le lieu de sa retraite.


«AU ROY, MON SOUVERAIN SEIGNEUR.

« Sire,

« J’ai su par Mgr l’archevesque de Paris la bonté qu’a eue vostre majesté de lui parler, comme je l’en avois très humblement suppliée, du dessein que j’ai d’entrer au Val-de-Grâce quand mes affaires me le permettront, et j’ai tant de sujet d’être contente de la manière obligeante dont Mgr de Paris en a usé vers moi en cette occasion, que, ne pouvant attribuer son changement à mon égard qu’à la bonté que vostre majesté lui a fait paroistre pour moi. Je me sens obligée de lui en témoigner ma reconnoissance. Elle doit estre, sire, d’autant plus grande, que j’ai su par d’autres voies que le père Annat a fait ce qu’il a pu pour donner d’autres dispositions à vostre majesté. Je croirois manquer à ce que je lui dois et à ce que je me dois à moi-mesme, si, en prenant la liberté de lui dire qu’elle m’a rendu justice (ce que je dis, sire, sans vouloir affoiblir les grâces que je reçois d’elle), je ne faisois ce qui est en mon pouvoir pour aller au-devant des mauvais offices qu’on me peut rendre en mille autres occasions, puisque, n’y ayant eu nul fondement véritable à ce dernier, par lequel on a essayé de lui rendre ma conduite désagréable, je ne puis jamais estre en sûreté sur mon innocence. S’il suffisoit d’en avoir une très entière à l’égard de vostre majesté, mon repos ne seroit troublé par aucune crainte, car je ne pourrois pas raisonnablement appréhender que le père Annat confondît assez ses intérests avec ceux de vostre majesté pour oser me faire un crime envers elle de ce que je suis amie de quelques personnes que ce père n’aime pas. C’est à cet endroit, sire, que j’ose supplier vostre majesté de se remettre en mémoire plusieurs choses que je me suis donné l’honneur de lui dire, lorsque j’eus celui de lui parler du dessein de ma retraite. Si elle s’en souvient, je ne puis craindre qu’elle ait jamais ma fidélité suspecte, et je penserois mesme pouvoir m’assurer que, si elle prenoit le soin de donner des directeurs à ses sujets, elle n’en pourroit pas choisir de plus propres à les maintenir dans leur devoir vers elle que ceux que ce père trouve si dignes de la colère de vostre majesté, parce qu’ils ont attiré la sienne par la nécessité où il les a jetés de se justifier des accusations qu’il a faites contre eux. La bonté qu’a eue vostre majesté de ne se laisser point persuader par lui me devroit faire espérer qu’il ne fera plus aucune tentative contre moi; mais comme le passé me peut faire craindre pour l’avenir, je supplie très humblement vostre majesté d’agréer que je lui demande de vouloir bien continuer à séparer ce qui ne peut estre joint, c’est-à-dire les choses qui pourront blesser l’attachement que j’ai et que j’aurai toujours pour son service d’avec ce qui déplaist à des gens à qui il est impossible de plaire sans suivre aveuglément leurs maximes, que je confesse à vostre majesté que je n’ai pas cru devoir prendre pour les règles de ma conduite. Je pense, sire, que vostre majesté sait bien que ce sentiment ne m’est pas particulier, et qu’il m’est commun avec la plus grande partie des gens de bien de son royaume.

« Voilà ce que je n’ai pu me dispenser de dire à vostre majesté par la douleur que me causent les entreprises que l’on fait pour diminuer sa bonté Pour moi. S’il ne faut, pour en mériter la continuation, qu’un respect très profond pour sa personne et un attachement très sincère et très inviolable pour son service, j’ose croire qu’elle m’en honorera; c’est la chose du monde que je souhaite le plus.

« Je suis, sire, de vostre majesté, la très humble, très obéissante et très fidelle servante et sujette,

A. G. de BOURBON.

« De Paris, le 6 juin 1668. »


Dans cette même année 1668 et déjà même en 1667, Mme de Longueville, excitée par Mlle de Vertus et secondée par Mme de Sablé, entreprit la grande affaire de la paix de l’église. Elle persuada à plusieurs évêques de ses amis, particulièrement à M. de Gondrin, archevêque de Sens, de se porter médiateurs entre les deux partis, et de les désarmer en leur imposant de mutuels sacrifices. Les nombreuses lettres qu’elle écrit alors à Mme de Sablé et toute la correspondance de Mlle de Vertus témoignent de ses efforts persévérans et de tous les obstacles qu’elle eut à vaincre. A peine avait-elle obtenu, à force d’adresse, quelque concession du côté de la cour et de Rome, qu’il lui fallait bien plus d’adresse encore pour la faire accepter du côté de Port-Royal. Arnauld, d’abord si modéré, et qui avait paru faible à Pascal et à sa sœur, aigri par l’injustice, était revenu sur ses pas, et il n’avait plus qu’une crainte, celle de sacrifier la moindre parcelle de la vérité à l’espérance d’un arrangement équivoque. Il troublait trop souvent les négociations commencées par des lettres inopportunes et par des propos qu’on ne manquait pas d’envenimer. L’ancienne ambassadrice de Munster eut grand besoin de sa douceur et de sa patience. Sans cesse elle écrit à Mme de Sablé : « Au nom de Dieu, poussez bien M. Arnauld à se taire. » — «Il est besoin, pour que l’affaire se termine, d’un silence profond de tous tant que nous sommes. Faites seulement de vostre costé que M. Arnauld ne dise mot du monde. » Mme de Sablé n’épargna pas non plus son crédit et ses démarches. Elle intervint surtout auprès du cardinal Rospigliosi, neveu du saint-père, qu’elle avait connu à Paris, et elle lui écrivit à Rome en faveur de ses bonnes et saintes voisines, dont tout le crime, dit-elle, est « une tendresse de conscience qui leur fait craindre de blesser la vérité en affirmant que des propositions sont dans un livre qu’elles ne sauroient entendre parce qu’il est dans une autre langue que la leur. » Enfin, grâce à ce concert de généreuses intentions, Mme de Longueville put donner à Mme de Sablé cette bonne nouvelle : « 14 octobre 1668. Je vous apprends que MM. de Sens et de Châlons menèrent hier M. Arnauld chez M. le nonce, qui le traita à merveille. MM. de Lalanne et Nicole y estoient aussi. Voilà proprement le sceau de la paix. La chose est publique. » La paix fut en effet assurée, en 1669, par une bulle du pape Clément IX et par un édit du roi. Elle dura tant que vécut Mme de Longueville. Port-Royal l’observa scrupuleusement, et poussa la fidélité à sa parole jusqu’à retrancher des Pensées de Pascal tout ce qui se rapportait aux anciens débats et aux jésuites. La conduite déployée par Mme de Longueville dans toute cette affaire ajouta un caractère nouveau de haute considération à la renommée que la fronde lui avait faite. Louis XIV, qui avait éprouvé tour à tour sa sincérité courageuse et son habile modération, la loua publiquement. Les jésuites se turent, ou ne répandirent que de lourdes calomnies. Port-Royal la bénit, et son fidèle et ingénieux historien Fontaine, en terminant le récit de la longue négociation qui prépara la paix de 1669, ne peut s’empêcher de lever les mains au ciel et de s’écrier dans l’effusion de sa reconnaissance : « Rendez, ô mon Dieu, au centuple à votre servante tout ce qu’elle a fait alors pour votre gloire, pour l’intérêt de votre église et pour vos très humbles serviteurs. Elle s’étoit préparée de loin à ce grand ouvrage, en retirant dans son hôtel ceux qui soutenoient votre vérité. Elle cachoit sous ses ailes ceux que l’on cherchoit de toutes parts : son nom étoit comme un bouclier qui paroit tous les traits qu’on s’efforçoit de lancer sur eux….. Vous avez sans doute écrit la récompense de cette princesse dans le ciel où je la regarde présentement, et vous réservez à votre grand jour à la combler de la gloire qu’elle a si justement méritée pour ses bonnes œuvres….. Elle a souffert paisiblement les opprobres des superbes : elle a su ce qu’on disoit d’elle par mespris, et qu’on ne rougissoit pas de l’appeler la honte et l’ignominie de la famille royale. Vous ferez voir. Seigneur, qu’elle en a été l’ornement, et saint Louis sans doute n’a pas rougi d’elle dans le. ciel. »

Une autre partie de la correspondance va nous montrer Mme de Longueville sous un autre aspect, non plus sur un théâtre, faisant face à des ennemis déclarés, et poursuivant ouvertement un noble but, mais au sein de sa famille, sous le poids de l’éducation de ses enfans, consumant son courage et une délicatesse magnanime dans des luttes obscures dont Mme de Sablé était la seule confidente, et que nous révèlent les lettres tombées entre nos mains.

Mme de Longueville eut quatre enfans, deux filles qui s’éteignirent fort jeunes, et deux garçons. L’ainé, Charles d’Orléans, comte de Dunois, était né le 12 janvier 1646. Il devait succéder aux titres et aux charges de son père; mais la nature en avait autrement décidé : il était mal fait de corps et d’esprit, et ne fut à sa mère qu’un long chagrin. Le second était un enfant de la fronde, et quand elle l’eut, Mme de Longueville était déjà intimement liée avec La Rochefoucauld. Ceux qui alors menaient le peuple de Paris se défiaient un peu des intentions de la sœur en voyant dans les rangs opposés son frère aîné, le prince de Condé. Il fallait leur donner des gages : elle n’hésita pas et vint, dans une grossesse avancée, avec la jeune et belle duchesse de Bouillon, s’établir à l’Hôtel de Ville [15]. C’est là que, dans la nuit du 28 au 29 janvier 1649, elle mit au monde ce fils, qui eut pour parrain le prévôt des marchands, pour marraine la duchesse de Bouillon, qui fut baptisé par Retz en l’église Saint-Jean de Grève et reçut le nom de Charles de Paris, comte de Saint-Paul. Le jeune prince fit bientôt voir qu’il était digne d’être né sous ces orageux et brillans auspices. Il était beau [16], plein d’esprit et de courage. Destiné d’abord à l’église comme presque tous les cadets de grande maison, et comme l’avait été son oncle le prince de Conti, il se montra de bonne heure passionné pour les plaisirs et pour la guerre, et il fallut bien le laisser suivre sa vocation. Il devint le favori de Condé, l’espoir de sa famille, la joie, la crainte et la douleur suprême de sa mère.

Après sa conversion, Mme de Longueville, retirée en Normandie avec son mari, lui abandonna l’entier gouvernement d’elle-même et de ses enfans. M. de Longueville leur composa une maison convenable à leur rang, et mita sa tête un gentilhomme normand, nommé M. de Fontenai, honnête homme, mais homme du monde, ami de Mme de Sablé et fort occupé de ses propres intérêts. Un jésuite très distingué et très aimable, le père Bouhours [17], était le précepteur du comte de Dunois, et l’abbé d’Ailly, avec lequel nous avons déjà fait connaissance, était celui du comte de Saint-Paul. Bientôt M. de Longueville désespéra de faire de son fils aîné un militaire; il songea pour lui à l’église, et, malgré tout ce que sa femme lui put dire, il le fit entrer au noviciat des jésuites. A la mort de son père, le comte de Dunois, qui avait dix-huit ans, ne voulut plus de la carrière que jusque-là il avait fort bien acceptée, et refusa de faire ses vœux. Tout le monde voulait que Mme de Longueville passât outre à cette résistance, qu’elle maintînt son fils aux jésuites, et transportât son titre avec tous ses avantages sur la tête du comte de Saint-Paul. C’était particulièrement l’avis de Condé, chef de la famille, et il pressait vivement sa sœur. La pauvre femme était dans la plus cruelle incertitude. Elle voyait bien que le comte de Saint-Paul pouvait seul sauver sa maison et le nom de Longueville, et elle était sensible à cette considération, l’instinct de son cœur la portait aussi de ce côté; mais elle avait une tendre compassion pour cet enfant si maltraité, et ses misères mêmes l’attachaient à lui davantage : elle espérait qu’il se fortifierait avec l’âge, et elle ne voulait pas le sacrifier à son frère. Et puis elle se faisait scrupule de lui imposer une profession sainte par des motifs humains; avec ses préjugés de janséniste, elle répugnait à faire de son fils un jésuite. Enfin, et c’est un motif qu’elle ose à peine exprimer, mais qui devait être bien puissant sur cette âme fière et délicate, la naissance de Charles de Paris, le comte de Saint-Paul, en 1649, dans la première vivacité de sa liaison avec La Rochefoucauld, avait donné matière à des bruits fâcheux qui se pouvaient ranimer en cette occasion. Elle savait que son ennemie, la fille que M. de Longueville avait eue de son premier mariage, la duchesse de Nemours, était capable de l’accuser auprès de son fils aîné et de la noircir dans cet esprit faible et crédule. Sa conscience était pleine d’angoisses entre des périls différens. Après bien des combats, elle se décide à laisser le comte de Danois sortir des jésuites pour venir demeurer avec elle, sans le forcer de choisir encore entre l’église et l’armée. Ses lettres de ce temps nous la peignent d’abord incertaine, puis résolue, toujours redoutant l’intervention de Mme de Nemours tantôt auprès de son fils aîné, tantôt auprès de l’autre, et à cette occasion on découvre la plaie ancienne et secrète. Tandis qu’elle est si profondément tourmentée dans son intérieur, elle a encore à déplorer la mort d’une personne qui l’aimait et qu’elle aimait, une fille naturelle de M. de Longueville, dont elle avait pris le plus grand soin et qui était devenue abbesse du monastère de Maubuisson, sans parler des chagrins d’un autre genre, mais fort sérieux aussi, que lui donnait l’implacable persécution dirigée contre ses amis de Port-Royal.

Pendant toute l’année 1664, il n’y a pas un seul point en elle, une seule de ses affections, où elle ne ressente les plus douloureuses atteintes. Elle écrit sans cesse à Mme de Sablé pour lui demander de prier et de faire prier pour elle; elle réclame ses conseils, lui confie tous ses sentimens, et ainsi met sous nos yeux le plus intime de sa situation et de son cœur. Elle se plaint de M. de Fontenai, le gouverneur de ses enfans, qui, pour se relever lui-même, voulait faire un grand personnage du comte de Saint-Paul. Elle n’a pas la moindre confiance dans l’abbé d’Ailly, ecclésiastique mondain, qui flattait les deux jeunes gens pour se faire bien venir d’eux, et aspirait à devenir précepteur de l’aîné dans l’espérance de le gouverner à sa guise; mais ce qui la tourmente et la désole par-dessus tout est l’état de son fils, qu’elle reconnaît de plus en plus sans remède.


« Mon fils arriva ici hier (écrit-elle à Mme de Sablé le 20 juillet 1664). Que vous puis-je dire de ce pauvre garçon et de la situation de son esprit ? Rien n’y est fixé que la résolution de sortir de religion; mais hors cela, ce sont des desseins à perte de vue, qui me font moi-mesme devenir comme lui; car il a une si prodigieuse incapacité de prendre aucune mesure réglée, qu’on n’en peut pas prendre soi-mesme, puisqu’on ne peut le destiner à rien, voyant clair comme le jour qu’il n’exécutera aucun des plans qu’on peut faire. Cependant je l’ai pris par la douceur, car en cela la conscience et la politique vont le mesme chemin, et quand on seroit assez malheureux pour ne pas vouloir suivre les règles de la conscience, qui est de le laisser libre sur sa vocation, il faudroit le faire mesme par habileté. Mme de Nemours lui ayant mis l’esprit en un estat où il est bon de ne le pas laisser. Je lui ai donc dit qu’il sortiroit de religion, mais que pour la suite de sa vie il falloit que j’en conférasse avec messieurs mes frères, que je leur escrirois, et qu’il falloit attendre leur response. Il ne veut point d’académie [18], et dit que l’y mettre c’est le faire demeurer en religion, puisqu’il n’est entré en religion que pour éviter l’académie... Je suis assurée que monsieur mon frère m’accusera, parce que je ne menacerai pas mon fils de l’académie, de la guerre et de la cour; mais je ne puis estre d’avis, fait comme il est, qu’on l’expose à ces choses, ou pour mieux dire qu’on s’y expose soi-mesme par les affronts qu’il nous y ferait. Il n’y auroit ni conscience, ni honneur, ni profit, car il s’échapperoit et se jetteroit entre les mains de Mme de Nemours. Ainsi il vaut mieux que je le garde quelque temps auprès de moi. Il dit qu’il veut bien y estre, qu’il veut estre ecclésiastique, qu’il veut estudier. Il le faut prendre au mot pour l’estude, et voir ce qui se pourra faire de lui selon Dieu et selon les sentimens humains qu’on lui doit; car tout misérable qu’il est, il est mon fils, j’ai des devoirs vers lui, il faut les remplir. »


Quelques jours après, elle mande à Mme de Sablé qu’elle a écrit à son frère Condé, et elle lui envoie une copie de sa lettre. «J’y parle, dit-elle, comme une personne un peu émue. Il est vrai que je la suis, car on a toujours tourné tout ce que j’ai pensé sur la conduite de mes enfans en rêveries de dévote. J’étois décidée à le supporter; mais quand cela va à conduire tout chez moi par des vues différentes des miennes et de la justice, je ne crois pas le devoir souffrir. On a menacé mon fils de M. le Prince; c’est bien violenter les gens, car de lui dire que s’il ne soutient pas l’honneur de sa maison, M. le Prince sera son ennemi, n’est-ce pas lui dire : Ne sortez pas de religion, car le pauvre enfant n’est point un héros ? Il ne faut pas espérer de le rendre tel, mais le mener doucement, lui faire faire des choses qui ne lui soient pas disproportionnées et qui soient raisonnables en elles-mêmes, et en laisser après l’événement à Dieu. » Enfin, quand on veut dépouiller le comte de Dunois de la principauté de Neufchâtel pour la donner au comte de Saint-Paul, elle s’élève énergiquement contre une pareille prétention, et pousse un cri généreux où le secret de sa vie est bien près de lui échapper : « On me demande pour le comte de Saint-Paul des choses injustes et impraticables, comme de faire en sorte que mon fils lui donne Neufchâtel [19]. Voyez si je pourrois en honneur et en conscience lui proposer une telle chose, et mesme en politique, après tout ce qu’on lui a dit de moi. Mais il faut que tout périsse pourvu que le comte de Saint-Paul règne. C’est présentement leur idole; par la grâce de Dieu, ce n’est pas la mienne. »

Voulant tenter un dernier effort en faveur de cet enfant contre lequel tout le monde semblait conspirer, Mme de Longueville avait écrit de nouveau à son frère, et elle avait eu le soin d’adresser à Mme de Sablé une copie de cette seconde lettre comme de la première, en lui disant, ainsi qu’elle a coutume de le faire dans toutes les occasions un peu intéressantes : « Au nom de Dieu, brûlez mes lettres. » Suivant son usage, Mme de Sablé n’en avait rien fait, et nous avons retrouvé dans les portefeuilles de Valant les deux lettres de Mme de Longueville à Condé avec cette note du docteur : « Lettre de Mme de Longueville à M. le Prince sur le sujet de son fils qui vouloit sortir des jésuites; — deuxième lettre de Mlle de Longueville du 29 juillet 1664. C’est sur le sujet de M. son fils. Copié. Collationné. » Ce sont de véritables mémoires dont le style est tout simple, naïf, familier, sans l’ombre d’affectation ni de déclamation. Une émotion vraie, à peine marquée; point de traits saillans, pas un mot à effet, une perpétuelle négligence, mais en même temps une force intérieure qui paraît sans jamais se montrer, avec ce haut ton que nous avons déjà signalé. Nous le répétons : ce ne sont point les petits chefs-d’œuvre nets, sémillans, étincelans de Mme de Sévigné, ni la simplicité élégante et sobrement parée de Mme de La Fayette et de Mme de Maintenon; c’est l’effusion naturelle d’une grande âme, mal semé par une plume inexpérimentée. Mme de Longueville paraît ici dans toute la délicatesse et la fierté de son caractère. Nous ne voudrions pas faire de comparaisons ambitieuses, mais nous dirons que, si on est à genoux devant la Pauline de Corneille, placée entre Polyeucte et Sévère, et faisant taire le penchant de son cœur pour n’écouter que le devoir, on ne peut refuser son admiration à cette mère infortunée et magnanime, aux prises avec toute sa famille, pour ne pas faire ce qu’au fond du cœur elle désire, et pour soutenir un malheureux dont elle n’attend rien contre l’avantage évident d’un fils qu’elle adore. A tous les argumens très fondés de son frère, elle répond simplement que ce qu’on lui demande étant injuste en soi, par cela seul elle ne croit pas pouvoir le faire. Elle nous donne aussi plus d’un renseignement précieux. Elle s’était refusée longtemps à laisser mettre le comte de Dunois aux jésuites. Les jésuites eux-mêmes, et cela leur fait honneur, avaient résisté, ne voyant pas de vraie vocation. On avait entouré et séduit cet enfant à moitié imbécile. Tout cela s’était passé du temps et sous l’autorité de M. de Longueville, et c’est Mme de Longueville qui avait défendu son fils contre son mari, comme aujourd’hui elle le défend contre son frère et les suggestions intéressées de domestiques ambitieux. Elle est encore plus réservée avec Condé qu’avec Mme de Sablé dans les allusions qu’elle fait aux bruits semés par Mme de Nemours, mais on sent en elle un trouble auquel elle n’échappe qu’en se réfugiant dans l’inflexible résolution de ne pas sacrifier le fils de M. de Longueville à celui que tout le monde favorise et qu’elle seule refuse de favoriser avec une obstination généreuse dont le secret, nulle part avoué, est partout sensible. Voici ces deux lettres, un peu abrégées et encore bien longues.


PREMIÈRE LETTRE A MONSIEUR LE PRINCE.

« De Châteaudun, le 23e juillet 1664,

« J’ai fort entretenu mon fils; je l’ai trouvé le plus arresté du monde à ne point faire ses vœux, et comme j’ai une ancienne connoissance de ses sentimens sur ce sujet, parce que je l’ai vu entrer en religion, et que dès ce temps-là je fus convaincue qu’il n’y entroit par aucun mouvement de piété, mais seulement pour éviter l’académie dont on le menaçoit, je n’ai point esté surprise de ce changement, m’y estant quasi toujours attendue dans le fond de l’âme. Je trouvois, laissant la dévotion à part, que la seule prudence devoit obliger feu monsieur mon mari à ménager l’honneur et la réputation de son fils, et à l’esprouver devant que de le laisser entrer; mais comme on avoit une envie, qui tenait de la passion, d’enfermer cet enfant, il n’est pas estrange que la mesme envie aveuglast ceux qui l’avoient, en leur persuadant que je resvois, et que, dès qu’on fait profession de piété, on est fol à lier; aussi tout ce que je dis fut traité de ridicule, on ne m’écouta pas, on enferma mon fils, et voilà ce qui en est arrivé. Mais tout cela est inutile : ce qui est passé est passé; il faut se soumettre à la volonté de Dieu, et recevoir les déplaisirs que les fautes d’autrui nous font souffrir, comme si c’estoient les nostres qui nous les eussent attirés. Je vous décharge mon cœur là-dessus, car j’avoue que je l’ai fort oppressé; mais enfin il faut venir au fond de cette affaire. Mon fils ne veut point estre religieux, je ne l’y forcerai donc pas. Il veut sortir des jésuites, mais il ne devient pas un autre homme par ce dessein; ainsi il ne peut pas se résoudre d’aller à l’académie, et j’avoue que quand il le voudroit, j’aimerois mieux mourir que de l’exposer au monde fait comme il est, et en même temps l’exposer à madame sa sœur, qui lui est dangereuse. Ainsi je ne trouve rien de mieux que de faire voyager mon fils un an ou deux, car quand il voudroit bien aller dans le monde, je ne le dois pas vouloir; de le tenir aussi dans une maison des champs à le faire étudier, comme il le propose, pour estre ecclésiastique après, je vois ce dessein ridicule, car il n’étudiera point, et un beau matin il s’enfuira [20], si je ne me tiens toujours auprès de lui pour le contraindre et le faire enrager tout vif. De plus, je ne vois pas que je puisse estre absente un an de Paris, et quitter toutes mes affaires et tous mes autres devoirs, entre lesquels la conduite du comte de Saint-Paul tient le premier rang. Je ne le confinerai pas dans ce désert en tiers avec mon fils aîné et moi, et je ne le laisserai pas aussi tout seul sur sa foi à Paris, avec certaines inclinations qu’il a; car vous voyez ce que cet enfant si sage a fait et à quoi il s’est porté [21], parce qu’il n’estoit pas sous mes yeux, et parce que peu de gens se soucient de faire leur devoir auprès de lui. Auquel de mes enfans courrai-je donc ? De plus, comme mon fils aîné n’est fixé qu’à n’estre point jésuite, et que visiblement il ne propose d’estre ecclésiastique que pour nous faire avaler à tous plus doucement sa sortie, il est certain qu’on ne le peut pas prendre au mot là-dessus, car premièrement il ne désire pas prendre la soutane d’abord, mais seulement après qu’il aura étudié, et vous voyez bien qu’il y auroit autant de violence à la lui donner malgré lui qu’à lui faire faire ses vœux, et secondement, c’est que cette violence auroit le mesme succès que son entrée en religion; il jetteroit une seconde fois le froc aux orties, et on lui en donneroit sujet par cette conduite. C’est assez d’une escapade en sa vie; il ne faut pas qu’il en fasse deux. Ainsi je conclus au voyage, si vous l’approuvez. On le lui feroit faire avec un petit train réglé de personnes choisies, inconnu, afin de ne le pas exposer aux cours estrangères. Bien des gens en ont usé de mesme pour la raison du rang et de la dépense; ainsi il n’y auroit rien à cela d’extraordinaire. Durant cette année, il ne pourroit prendre nulle confiance en aucune cabale, soit de sa sœur, soit de mille gens du logis qui ont chacun leurs desseins. Il feroit une chose honneste; on ne lui détermineroit point de condition avec précipitation, et il n’auroit pas sujet de dire que ses parens l’ont sacrifié une seconde fois. Puisqu’il est au monde, il faut le considérer selon sa portée véritable. Enfin il est l’aîné, il le sera malgré nous, et il ne faut pas lui montrer qu’on le veut abîmer pour son frère. Je parle en politique, car cette mesme politique se rapporte parfaitement à la conscience; elles veulent toutes deux la mesme chose et exigent la mesme conduite en cette occasion.

« Je vous supplie de donner part de tout ceci à mon frère le prince de Conti, à qui je mande que je vous rends compte de toutes mes vues. Vous avez une bonté si grande pour moi et pour ma famille, que je m’attends à vos conseils, comme vous les donneriez à vos propres enfans; mais souvenez-vous, en me les donnant, de ne pas tant regarder d’un costé que vous ne jetiez aussi quelques regards de l’autre. Si on doit plus d’amitié à l’un, on doit justice à l’autre, on se la doit à soi-mesme, selon Dieu, et mesme on la doit à sa réputation dans la conduite de sa famille. Ainsi songez que mon fils aîné est mon fils, de quelque manière qu’il soit fait, et qu’ainsi j’ai mes devoirs vers lui, qu’il faut que je remplisse et en conscience et en honneur; et de plus songez que quand je ne le ferois pas, je n’irois pas mesme à mes fins, car, estant l’aîné et ayant dix-huit ans et demi, il feroit tout malgré moi et me causeroit mille chagrins par sa haine et par des liaisons qu’il prendroit tost ou tard, sans que je l’en pusse empescher, s’il ne trouvoit pas en moi un cœur de mère, c’est-à-dire la compassion, le support de ses défauts et à tout le moins la justice.

« Vous me pouvez respondre à tout cela que quand mesme j’en userai ainsi avec lui, vous lui croyez l’esprit assez mal fait pour recommencer les mesmes choses. Cela peut estre; mais, outre que cela peut aussi n’estre pas, et qu’il n’est pas le premier qui s’est changé, soit par la grâce de Dieu, soit par l’âge, c’est que j’ai une maxime de faire mon devoir vers les gens indispensablement sans espérance de la rétribution, d’abord par l’amour de mon devoir, et ensuite parce que, quand j’ai fait ce que je suis convaincue qu’il faut faire selon la prudence, je suis beaucoup plus aisée à consoler des mauvais succès.

« Toutes ces raisons me mettent dans la situation d’esprit que je viens de vous dire. Je désire qu’elle ait votre approbation, car après mon salut et mon devoir vers ma famille, je ne souhaite rien tant au monde que cette mesme approbation et vostre amitié. »


DEUXIEME LETTRE.

« De Châteaudun, le 29 juillet 1664.

« J’ai reçu votre lettre. Je vous dirai, en commençant celle-ci, que toutes les bontés que vous me témoignez me consolent autant que je le puis estre dans une conjoncture aussi affligeante. Je vous proteste aussi que je ne combats vos sentimens que par force, et que si, pour les suivre, il ne falloit rien faire que de me gêner moi seule aux choses les plus contraires à mon humeur, je ne balancerois pas; mais, comme je vois clair comme le soleil que, voulant aller au bien de la maison, vous irez à un but tout contraire, je ne puis m’empescher de vous contredire et de vous dire encore mes raisons, après quoi je ne vous dirai plus rien, et je ferai aveuglément ce que vous jugerez que je devrai faire, s’il ne choque que mon sens et point ma conscience.

« Ce que vous me proposez est en soi le plus raisonnable du monde : on ne sauroit y ajouter ni y diminuer une parole, estant pris généralement; mais dès qu’on en veut faire l’application sur le sujet que nous avons en main, tout est perdu, car enfin mon fils est fait comme il est fait : tous nos dépits, tous nos désespoirs le laissent tel qu’il est. Il faut donc demeurer d’accord que nos desseins lui doivent estre proportionnés. Il ne suffit pas qu’ils soient raisonnables, justes, et selon toutes les règles et de la conscience et de la prudence humaine; il faut qu’il les puisse suivre, autrement c’est parler en l’air. Or il est certain qu’il est aussi peu propre à former un dessein présentement que s’il n’avoit que six ans. Ainsi ne croyez pas que je puisse m’arrester à tout ce qu’il me diroit pour l’église : cela seroit de la dernière horreur de le prendre au mot, car il n’a non plus de dévotion ni d’instruction qu’un enfant qui vient de naistre; et s’il en prenoit la profession, il la quitteroit six mois après, et il auroit cette rage-là de plus contre nous, que nous l’aurions encore forcé à cette profession, car si on ne l’a forcé à la première, il ne s’en est guère fallu. Vous n’avez pas vu ce qui se passa à Trie, qu’un soir il se dédit quasi, que cependant on poussa la chose, que les jésuites, convaincus de son peu de vocation et de son peu d’avancement d’esprit pour en choisir une avec sens, demandoient du temps, qu’on ne voulut pas leur en donner, et qu’on fit la chose avec une précipitation honteuse, qui est et sera la source des malheurs de cet enfant, de la maison et des miens. Pour l’épée, rien n’est plus aisé que de lui proposer tout ce que vous désirez; mais il n’a pas l’esprit assez fort ni assez de cœur, car il faut parler franchement, pour se rendre capable de cette profession-là.

« On le tiendra, dites-vous, dans une maison près de Paris, et on lui ostera tout commerce avec sa sœur. Cela est-il possible ? Puis-je lui refuser la porte ? Puis-je empescher d’homme vivant ne voye mon fils par qui Mme de Nemours lui escrive et lui fasse parler ? Il faut donc que je le tienne en prison. Vous ne me le proposez pas. Vous voyez donc bien que c’est dire le oui et le non, et qu’il ne peut estre à l’abri de sa sœur sans un éclat effroyable qu’en l’esloignant par quelque voyage, pour six mois, si vous trouvez qu’un an soit trop long. J’ai des gens qui seront bons pour le maintenir dans un voyage parce qu’il ne verra qu’eux, qui ne sont pas suffisans à le maintenir quand il sera en proie à sa sœur, et il y sera quand il sera à deux lieues et même à dix de Paris.

« Pour la proposition de donner son bien au comte de Saint-Paul, permettez-moi de vous dire qu’elle sera bonne quand il aura vingt-cinq ans, car auparavant elle ne tiendroit pas, et il est certain qu’il feroit toutes les protestations du monde, comme il en méditoit, s’il eût fait ses vœux. On lui a tant dit que nous voulons tous élever son frère à ses dépens, que ce seroit lui en donner une preuve que de le dépouiller en un instant devant qu’il ait l’âge, devant qu’on ait vu clairement s’il ne changera pas, c’est-à-dire s’il ne peut devenir un homme ordinaire. Enfin, pour cela, je n’y consentirai de ma vie. Le comte de Saint-Paul est né cadet; tout ne périra pas quand il demeurera dans cette condition. Devant que son frère fût jésuite, il vivait, et nous vivions tous, sans prétendre à cette aînesse précipitée. Si son frère la lui veut donner lorsqu’il sera en âge de le faire librement, voilà qui est fort bien. On peut conduire l’esprit de mon fils à cela si on vit bien et doucement avec lui; mais si on lui montre clairement qu’on ne songe qu’à son frère et point à lui, mettons-nous en sa place, on ne lui persuadera rien. Au nom de Dieu, allons un peu bride en main ! Donnons-lui le temps ou de changer ou de nous faire voir qu’il ne peut changer. S’il change, tant mieux pour nous; s’il ne change point, on sera en estat de lui proposer tout ce qu’on jugera pour le mieux en ce temps-là. Vous dites qu’on ne le pourra plus, et je réponds à cela que, quand mesme on lui feroit faire tous ces pas-là présentement, il les détruiroit alors, car je vous assure qu’il ne les fera que par force.... Voilà mes propositions; voyez si elles sont déraisonnables. Je serois fort faschée que vous les trouvassiez telles, car, en vérité, j’ai pour vous tous les sentimens que je dois, c’est-à-dire toute sorte de déférence et de tendresse; mais trouvez bon que je vous dise que je connois fort bien mon fils, et mieux que personne. »


Combien n’est-il pas à regretter que Mme de Longueville, en envoyant à Mme de Sablé ces deux lettres, ne lui ait pas aussi envoyé les réponses de Condé, bien entendu en lui recommandant de les brûler aussi! Grâce à Mme de Sablé et à Valant, on posséderait et on pourrait comparer les lettres de la sœur et du frère. Nous aurions là une sorte de dialogue à la façon de Corneille, où les deux interlocuteurs seraient dignes l’un de l’autre, car Condé avait infiniment d’esprit, et il écrivait comme il parlait, avec la dernière simplicité, mais en prince.

Ces tristes débats se terminèrent par des concessions réciproques : le comte de Dunois ne fut pas contraint de rester en religion, mais on ne lui permit pas de paraître dans le monde. Sa mère le prit avec elle, et lui fit continuer ses études sans que la carrière ecclésiastique lui fût imposée. Elle ne souffrit pas qu’on lui fît violence, mais elle ne l’émancipa pas non plus, et se confia au temps et à ses soins. « Mon fils étudie assez bien, écrit-elle à Mme de Sablé; son précepteur en est content. Il dit que cette masse informe se développera. » — « Mon fils aîné a quelque esprit, mais dans quoi est-il enchâssé ? Cela ne se peut comprendre, il le faut voir; et ce qu’il y a de pis, quels sentimens a-t-il ? » Lorsqu’elle était à Paris, elle avait grand soin d’introduire ses enfans chez Mme de Sablé, et de les remettre entre les mains de cette aimable et sage personne. Elle lui recommande particulièrement son fils aîné; elle la supplie de l’entretenir le plus souvent qu’elle pourra, de l’assister de ses conseils, et par cet art de l’insinuation qu’elle possédait si bien, de faire entrer quelque lumière dans cette intelligence disgraciée. Tous les efforts furent inutiles. Cette masse informe ne se développa point, et le peu d’esprit qui pouvait y être ne se trahit que par des caprices extravagans. Un jour, le comte de Dunois s’échappa de la maison de sa mère, s’enfuit à Rome, et y reçut en 1669 l’ordre de prêtrise sous le nom d’abbé d’Orléans, ce qui permit au comte de Saint-Paul de succéder régulièrement à son frère, et de prendre son rang et son titre.

Telle fut la destinée du fils aîné de Mme de Longueville. Celle de son second fils fut plus brillante, sans être plus heureuse, et la pauvre mère, que nous venons de voir tant souffrir par l’un, ne souffrit guère moins par l’autre.

Comme elle le dit elle-même à Mme de Sablé, le comte de Saint-Paul, gâté par tout le monde, excepté par sa mère, avait montré d’assez bonne heure des prétentions, de l’amour-propre et de l’ambition, qu’il déguisait sous des dehors assez chevaleresques. Pendant qu’il faisait ce qu’on appelait alors son académie, il voyait déjà la société, il aimait les plaisirs, voulait être présenté à la cour, mener enfin une vie un peu indépendante. Il négligeait beaucoup sa mère, et ne prenait pas souvent la peine d’aller lui faire visite lorsqu’elle était absente de Paris. Mme de Longueville souffrait de cet oubli; elle ne s’en plaignait point au comte de Saint-Paul, mais elle s’en ouvrait à Mme de Sablé. Elle s’inquiétait des compagnies que fréquentait ce fils sur lequel sa tendresse ne l’aveuglait pas; elle savait qu’il avait rencontré chez Mme de Sablé Mme de La Fayette et La Rochefoucauld. Mme de La Fayette, rendant compte à Mme de Sablé d’une visite que venait de lui faire le comte de Saint-Paul, se montre à la fois frappée de son esprit et pleine de craintes qu’il ne soupçonne son intimité avec La Rochefoucauld. Combien Mme de Longueville ne devait-elle pas redouter davantage que l’éclat de ses anciennes relations avec ce même La Rochefoucauld n’allât jusqu’à son fils, et que les femmes à la mode qui attiraient ce jeune homme ne lui apprissent ce qu’elle eût voulu lui dérober à jamais ! Elle est à la fois résignée à toutes les conséquences de l’ancienne faute, et affligée d’en trouver la punition dans la froideur que son fils lui témoigne. Elle en est réduite à demander de ses nouvelles à Mme de Sablé; elle la prie de le sonder habilement sur ce qu’il peut savoir d’elle. Le comte de Saint-Paul la surprend-il d’une visite inattendue, elle n’en conçoit pas une très grande joie, car elle devine aisément que c’est à Mme de Sablé et à son intention officieuse qu’elle doit cette visite. Témoin de ses souffrances maternelles, Mlle de Vertus, écrivant à Mme de Sablé, ne se lasse pas d’admirer son courage ; mais dans les lettres de Mme de Longueville, on sent combien ce courage lui coûte, et son vœu le plus intime, qu’elle exprime plus d’une fois, est de quitter un monde qui la comprend si peu et d’aller finir ses jours dans la solitude.

Dès que le comte de Saint-Paul eut achevé son académie, il alla à l’armée et s’y distingua par sa bravoure et son intelligence [22]. Sa première campagne fut celle de Flandre en 1667. L’année suivante, il fît partie de l’expédition de Franche-Comté. A la paix, ne voulant pas rester oisif, il accompagna La Feuillade en Candie, et montra partout un courage aventureux. Il revint à Paris avec une réputation brillante que relevait sa bonne mine [23]. On conçoit quels furent ses succès auprès des femmes. Les plaisirs allaient au-devant de lui; il s’y livra sans mesure, et Mme de Longueville dit à ce propos à Mme de Sablé que son fils gâte l’hiver tout ce qu’il a fait l’été.

Ce qui égara le comte de Saint-Paul, ce furent les flatteurs et particulièrement ces beaux-esprits, ces lettrés médiocres qui suivent les grands pour caresser leurs défauts et en tirer quelque avantage. Comment veut-on qu’un jeune homme riche et beau résiste aux tentations, quand il reçoit souvent des vers tels que ceux-ci ?


A MONSEIGNEUR LE COMTE DE SAINT-PAUL.
STANCES.

Prince, j’avois prédit qu’un jour
Vous seriez en tous lieux plus craint que le tonnerre;
Mais, avant d’essayer les travaux de la guerre.
Ne goûterez-vous point les douceurs de l’amour ?

Je sais quelle est la récompense
Dont le dieu des combats peut flatter les guerriers ;
Mais, quel que soit le prix qu’il donne à leur vaillance.
Les myrtes de l’amour valent bien les lauriers.

Vous reçûtes de la nature
Mille perfections dont le monde est charmé;
Prince, ne souffrez pas que la race future.
Trouve en vous le défaut de n’avoir point aimé.

Ne craignez pas pour votre gloire.
Quand vous suivrez les lois de quelque objet charmant.
Il est beau quelquefois de perdre la victoire
Et de faire céder le héros à l’amant.

Si jamais votre cœur soupire
Et quitte pour un temps les desseins généreux,
Amour ne vit jamais dans son aimable empire
De plus digne sujet ni d’amant plus heureux.

Ces petits vers, qui malheureusement font penser à ceux que Théramène adresse à son élève Hippolyte dans la Phèdre de Racine, sont-ils aussi du précepteur du comte, l’abbé d’Ailly, ou d’Esprit, ou de quelque autre lettré de la maison ? Nous l’ignorons; mais nous voulons croire qu’ils ne viennent ni de Mlle de Scudéry, ni de Pellisson, ni même de Mme de La Suze, quoique nous les trouvions dans un recueil qui porte leur nom [24]. Le comte de Saint-Paul, jeté de bonne heure dans les voies de cette galanterie vulgaire, fit bien des fautes qui désolèrent sa mère. Il se lia avec une personne de la cour d’une réputation au-dessous du médiocre, et il en eut un fils naturel qu’il reconnut [25] avant son départ pour sa dernière campagne, et qui prit le nom de chevalier de Longueville. Le chevalier servit honorablement et fut tué au siège de Philisbourg, en 1688.

Dès que la carrière du comte de Saint-Paul eut été assurée par le désistement volontaire de son aîné, devenu l’abbé d’Orléans, Mme de Longueville, malgré la résistance de toute sa famille, s’empressa de porter au roi la démission des bénéfices considérables qui avaient été conférés à son fils cadet, lorsque d’abord on l’avait destiné à l’église. Le roi, qui savait tout ce qu’elle avait déjà consumé en restitutions et en aumônes, la pressa de lui proposer quelqu’un pour mettre à la place de son fils. Elle s’en défendit et sacrifia ainsi sans réserve 50,000 écus de rentes, puis elle songea à marier ce fils que tant de tentations environnaient et en qui reposaient toutes les espérances de sa maison : elle jeta les yeux sur Mademoiselle. Celle-ci, occupée de sa passion secrète pour Lauzun, ferma l’oreille à cette proposition. C’est alors que Mme de Longueville s’embarqua, comme dit Mademoiselle, dans l’affaire de Pologne [26].

La gloire de Condé le désignait, en 1669, aux Polonais pour remplir et relever le trône des Jagellons, et peut-être y serait-il monté si Louis XIV, pour ménager les puissances du Nord dans ses desseins sur les Pays-Bas et la Hollande, n’eût arrêté l’affaire en disant à Condé : « Mon cousin, je vous prie de ne plus penser à la couronne de Pologne; il y va de l’intérêt de mon état. » Condé se soumit loyalement à cet arrêt, expiant ainsi ses fautes de la fronde, et le choix de la diète polonaise alla tomber sur le plus indigne. Ce fantôme de roi ayant bientôt disparu, les Polonais s’adressèrent de nouveau à Condé. Il leur offrit son neveu le duc de Longueville, qu’ils acceptèrent avec joie. Louis XIV consentit ou parut consentir cette fois à l’élévation des Condé. Mme de Longueville le dit de la manière la plus positive dans une lettre à Mme de Sablé : « Je suis bien aise de ne pas retarder davantage à vous apprendre que le roi m’a reçue comme je le pouvois désirer et a donné son agrément à ma proposition comme on le devoit attendre de sa justice. » On sait à quoi tous ces projets aboutirent. Le jeune duc fut tué dans la campagne de Hollande, au passage du Rhin, dans une attaque mal entendue [27], le 12 juin 1672, à peine âgé de vingt-quatre ans, sous les yeux de Condé, blessé lui-même assez grièvement. Il y eut là une des scènes les plus tragiques et les plus touchantes. Condé ne voulut pas se séparer de ce neveu qu’il aimait comme son propre fils, le duc d’Enghien, ainsi qu’un peu plus tard il aima son autre neveu, ce jeune prince de Conti, un de ses meilleurs élèves avec Luxembourg, un des premiers capitaines de la fin du XVIIe siècle, et qui lui aussi fut appelé et toucha presque au trône de Pologne. On ne trouva qu’une misérable grange sur le bord du fleuve pour y transporter Condé, souffrant cruellement de sa blessure et le cœur navré de chagrin. Il fit mettre à côté de lui le corps du jeune duc couvert d’un manteau; il n’en pouvait détacher ses regards. Il méprisait ses propres maux et ne pensait qu’à sa sœur. C’est dans cette grange, sur son lit de douleur et devant ce corps, qu’il reçut l’envoyé de la confédération polonaise, qui avait traversé l’Allemagne pour venir saluer le duc de Longueville en qualité de roi, et le conduire à Dantzig, où l’attendaient les grands de la nation. Il était venu chercher un roi, il trouva un cadavre.

La destinée du jeune Longueville excita des regrets universels. On oublia ses défauts pour ne songer qu’à ses brillantes qualités, et sa fin malheureuse couvrit les torts de sa vie. Nous ne nous arrêterons point au pompeux éloge qu’en fait Mme de Sévigné, car, ainsi que nous l’avons dit, avec la vue la plus perçante sur les plus petits défauts des gens qui lui étaient étrangers ou indifférens, elle était aveugle pour toutes les personnes de sa société, et elle admirait aisément les très grands seigneurs qui prenaient la peine d’être aimables avec elle. Que ne devait-elle penser et dire du neveu de M. le Prince, du fils de Mme de Longueville, si cher à M. le duc de La Rochefoucauld ? Et il faut bien aussi que le jeune duc ait eu quelques grandes qualités, car il fut pleuré de ses camarades, à ce point que l’un d’eux, le chevalier de Montchevreuil, Philippe de Mornay, chevalier de Malte, ne voulut pas qu’on le pansât d’une blessure qu’il avait reçue auprès de son ami, et qu’il en mourut [28]. Toutes les dames qui s’intéressaient au beau jeune homme témoignèrent une grande douleur. Le désespoir de Mme de Longueville ne se peut exprimer, et Mme de Sévigné a pu seule essayer d’en donner une idée avec son cœur de femme et de mère. Pourquoi ne pas reproduire ce récit inimitable [29] ? « Mlle de Vertus étoit retournée depuis deux jours à Port-Royal, où elle est presque toujours : on est allé la quérir avec M. Arnauld pour dire cette terrible nouvelle. Mlle de Vertus n’avoit qu’à se montrer : ce retour précipité marquoit bien quelque chose de funeste. En effet, dès qu’elle parut : — Ah ! mademoiselle, comment se porte monsieur mon frère ? Sa pensée n’osa aller plus loin. — Madame, il se porte bien de sa blessure. — Il y a eu combat ? Et mon fils ? — On ne lui répondit rien. — Ah ! mademoiselle, mon fils, mon cher enfant, répondez-moi : est-il mort ? — Madame, je n’ai point de paroles pour vous répondre. — Ah ! mon cher fils ! Est-il mort sur-le-champ ? N’a-t-il pas eu un seul moment ? Ah! mon Dieu! quel sacrifice! Et là-dessus elle tombe sur son lit, et tout ce que la plus vive douleur peut faire, et par des convulsions, et par des évanouissemens, et par un silence mortel, et par des cris estouffés, et par des larmes amères, et par des élans vers le ciel, et par des plaintes tendres et pitoyables, elle a tout éprouvé. » Mme de Sévigné ajoute avec une délicatesse exquise : « Il y a un homme dans le monde qui n’est guères moins touché. J’ai en tête que, s’ils s’étoient rencontrés tous deux dans ces premiers momens, et qu’il n’y eût eu personne avec eux, tous les autres sentimens auraient fait place à des cris et à des larmes que l’on aurait redoublés de bon cœur. »

Mme de Longueville tomba malade; mais peu à peu il lui fallut bien, puisqu’elle n’avait pu mourir, revoir quelques personnes. En recevant Mme de Sévigné, toujours affectueuse et courageuse, elle lui parla de son fils, le marquis de Sévigné, qui était aussi à l’armée; elle lui parla même de Mme de La Fayette. Cédons encore une fois la parole à l’incomparable narratrice : « J’ai vu enfin Mme de Longueville. Le hasard me plaça près de son lit; elle m’en fit approcher encore davantage et me parla la première, car pour moi je ne sais point de paroles dans une telle occasion. Elle me dit qu’elle ne doutoit pas qu’elle ne m’eût fait pitié, que rien ne manquoit à son malheur; elle me parla de Mme de La Fayette, de M. d’Hacqueville, comme de ceux qui la plaindroient le plus; elle me parla de mon fils et de l’amitié que son fils avoit pour lui [30]. » Viennent ensuite ce peu de lignes, qui sont de trop peut-être, et où perce en se cachant l’inévitable coin d’amour-propre de tout bel-esprit, si délicat et si raffiné qu’il puisse être : « Je ne vous dis point mes réponses; elles furent comme elles dévoient être, et, de bonne foi, j’estois si touchée que je ne pouvois pas mal dire. »

Ce fut une consolation bien sensible à Mme de Longueville d’apprendre avec une suffisante certitude que son fils, avant de partir pour l’armée, s’était préparé à la mort et avait réglé toutes ses affaires de conscience. Cette heureuse persuasion lui donna la force de répondre au compliment de condoléance que lui adressa l’abbé de Saint-Cyran la lettre suivante [31], où respire une résignation élevée et l’entier détachement de toutes les choses de la terre.

« De Port-Royal, ce 24 juillet (1672).


A M. L’ABBE DE SAINT-CYRAN.

« Je connois trop vostre charité pour douter de vos sentimens dans la triste occasion qui vous a obligé de m’escrire, et je suis persuadée que vous avez demandé à Dieu qu’il me soumit profondément à sa sainte volonté, quelque dure qu’elle ait semblé à ma nature. Cependant je vois bien qu’elle est remplie de miséricorde, et que je ne méritois point que Dieu rompît mes liens, puisqu’ils m’estoient plus chers que je ne le croyois moi-mesme, ce que j’éprouve par la douleur que me cause la perte de celui que Dieu vient de m’oster. Il paroît, par les dispositions qu’il lui a données devant son départ pour l’armée, qu’il l’a regardé dans sa miséricorde aussi bien que moi, joint qu’il a retranché sa vie non-seulement à son commandement, mais encore au moment où il alloit estre élevé d’une manière si extraordinaire, qu’il estoit bien à craindre que l’amour du monde ne s’emparât de son cœur et ne le remplît entièrement. Je suppose que vous savez qu’il allait estre roi de Pologne. Si Dieu, en lui ostant la vie et l’espérance d’une couronne, lui a fait miséricorde, il lui a bien plus donné qu’il ne lui a osté. Ainsi il n’y a qu’à adorer sa conduite et sur mon fils et sur moi; elle est juste comme tout ce qui part des dispositions de sa providence. Je vous supplie de lui demander pour moi une adhérence entière à toutes ses volontés et un détachement intérieur du monde qui réponde à celui qu’il opère extérieurement par le renversement de ma famille. Vostre charité ne me refusera pas cette grâce, et d’autant plus qu’on ne peut révérer vostre vertu et vostre mérite plus véritablement que je fais.

« A. DE BOURBON. »

« Je vous demande vos prières pour le repos de l’âme de mon fils et pour les besoins de monsieur mon frère, aussi bien que ceux de mes neveux, les princes de Conty. »


Le désastre qui emporta sa dernière espérance humaine permit à Mme de Longueville d’accomplir enfin son vœu le plus cher et de renoncer entièrement au monde. Elle quitta la rue Saint-Thomas du Louvre, alla demeurer aux Carmélites et se fit bâtir un corps de logis à Port-Royal-des-Champs, passant tour à tour sa vie dans ces deux solitudes, parmi des religieuses également, mais diversement saintes, qui répondaient à tous les côtés de son âme : les unes, qui avaient formé sa jeunesse, gardaient les tombes de sa mère et de ses deux filles, et possédèrent jusqu’en 1665 sa plus ancienne amie, Mlle du Vigean; les autres, qui avaient élevé sa piété en quelque sorte jusqu’à son caractère, en lui faisant voir tout ce qu’il y a dans le christianisme de grandeur héroïque, qui lui avaient donné des directeurs tels que Singlin et Sacy, et au milieu desquels elle trouvait encore Mlle de Vertus et Mme de Sablé, ses confidentes et ses compagnes chéries dans le siècle et dans la pénitence. Elle se consume ainsi lentement dans des austérités toujours croissantes et s’y éteint en 1679.

La correspondance que nous venons de parcourir ne va pas jusque là; elle finit à peu près où commence une autre et suprême correspondance que Mme de Longueville entretint avec M. Marcel, curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, son dernier directeur. Celle-ci contient pour ainsi dire les derniers soupirs de cette âme fatiguée : elle ne se rapporte qu’à Dieu, tandis que la première, avec Mme de Sablé, garde encore, ainsi qu’où l’a vu, un caractère et un intérêt humain. Commençant vers 1660, au retour de Condé en France, et se prolongeant quelques années après la mort du jeune duc de Longueville, elle fournit plus d’un document nouveau sur les affaires de Port-Royal, où les deux amies jouent un si noble rôle ; elle met à découvert pour la première fois l’intérieur de Mme de Longueville et les luttes douloureuses qu’elle eut à soutenir au sujet de ses enfans; elle nous fait vivre dans son commerce intime, et nous montre sous ses aspects les plus différens cette délicate, affectueuse et forte nature. Nous osons même soutenir qu’au point de vue purement littéraire, cette correspondance a aussi son importance. Mme de Longueville y parait bien ce qu’elle est, une femme d’un grand esprit et d’un grand cœur. qui, sans avoir reçu l’éducation classique de Mme de Sévigné, de Mme de La Fayette, de Mme de Malnoue, de Mme de Fontevrault, s’est formée à l’école de la plus parfaite compagnie, et parle la meilleure langue, celle qu’elle entendait parler autour d’elle aux plus beaux génies de son temps dans la guerre, dans la politique, dans l’église. Son style n’a pas, il est vrai, le poli et le fini qui manque aussi à celui de Corneille, et n’appartient qu’aux écrivains de l’époque de Louis XIV; mais il a une flexibilité admirable, de la grâce à la fois et de l’énergie, par dessus tout le plus grand air et une souveraine distinction. On peut dire enfin qu’elle représente à merveille, dans ses qualités et dans ses défauts, la littérature aristocratique et naïve, haute et négligée, spirituelle et inculte, de la première moitié du XVIIe siècle.

Mme de Sablé a son rang aussi dans cette littérature. Inférieure à son amie par le caractère et par l’âme, elle a plus de goût, elle écrit mieux, ou du moins avec plus de soin, sans aller jamais jusqu’à la recherche. Son don particulier était une raison ingénieuse et aimable; son rôle a été d’exciter et de faire valoir l’esprit des autres; son honneur, d’inspirer et de voir sortir de son modeste salon des productions illustres qui protègent sa mémoire. Sur la fin de sa vie, à l’exemple de Mlle de Vertus et de Mme de Longueville, elle se pénétra de jour en jour davantage de l’esprit de Port-Royal, et elle devint plus pénitente, plus résignée, plus tranquille. Elle, qui avait tant redouté la mort, la vit venir avec bien moins de trouble qu’on n’aurait pu croire, et finit doucement et humblement. Cette fille du maréchal de Souvré, cette femme d’un Montmorency-Laval, cette ancienne amie de Henri de Montmorency, cette élève de l’hôtel de Rambouillet, cette précieuse, cette raffinée, qui avait porté si loin le goût de toutes les délicatesses, mourut en véritable chrétienne. Elle ne voulut pas partager les tombeaux de sa famille, ni même reposer à Port-Royal, à côté de ses saintes ou nobles compagnes : elle ordonna qu’on l’enterrât dans le cimetière de sa paroisse comme une personne du peuple, sans pompe et sans cérémonie [32].

Pour nous, sans prétendre l’élever trop haut, nous nous sommes complu à recueillir tout ce qui pouvait rester d’une personne qui a tenu une assez grande place dans son temps, qui a pris part à plus d’une affaire importante, politique, religieuse, littéraire, et dont le nom reste attaché à la société charmante qu’elle rassembla et garda longtemps autour d’elle, et que nous avons essayé de faire revivre un moment dans ces légères peintures.


VICTOR COUSIN.

  1. Voyez les livraisons du 1er janvier, 1er février et 1er mars 1854.
  2. Troisième article, livraison du 1er mars dernier.
  3. Voyez Jacqueline Pascal, IVe série de nos ouvrages, t. II, p. 329 : « En généra), les femmes de Port-Royal se montrèrent plus décidées et plus courageuses que les hommes. La sœur d’Arnauld, la mère Angélique, accablée d’ans et d’infirmité, soutint le courage de la communauté éplorée. « Quoi! Dit-elle, je crois que l’on pleure ici ? Allez, mes enfans, qu’est-ce que cela ? N’avez-vous point de foi ? Et de quoi vous étonnez-vous ? Quoi ! les hommes se remuent; eh bien! ce sont des mouches qui volent et qui font un peu de bruit. Vous espérez en Dieu, et vous craignez quelque chose ! Croyez-moi, ne craignons que lui, et tout ira bien.» Des prières publiques et particulières furent instituées. On fit une neuvaine de processions de pénitens; la mère Angélique y porta la croix avec un maintien qui la faisait voir si anéantie en la présence de Dieu, que les religieuses ne purent retenir leurs larmes. Elle se trouva mal en rentrant dans le chœur, et ce fut là le commencement de la maladie dont elle mourut. »
  4. Voyez une lettre de Mme de Longueville du 25 octobre 1653, trouvée par nous dans les papiers de Lenet à la Bibliothèque nationale, et publiée dans la Revue, livraison du 1er ’août 1851.
  5. Mémoires, tome III, p. 24 de l’édition d’Amsterdam, 1785.
  6. Nécrologie de Port-Royal, p. 438 : « Elle prit trop de part aux intrigues et aux plaisirs qu’elle désapprouvoit... Dieu la fit enfin se ressouvenir de ses premiers sentimens : il lui montra le sentier droit qui mène à la vie, et la princesse Anne de Bourbon l’y ayant suivie, etc.; » ce qui veut bien dire que la conversion de Mlle de Vertus précéda et prépara celle de Mme de Longueville.
  7. Elle devait être née en 1617, car le Nécrologie de Port-Royal la fait mourir le 21 novembre 1692, à l’âge dit-il de soixante-quinze ans.
  8. Cette correspondance se compose de cinquante-six lettres, t. VII des portefeuilles de Valant, p. 35-150.
  9. Quatrième série de nos ouvrages, Littérature, t. III, p. 201.
  10. Pour tout ce qui regarde l’histoire de Port-Royal, nous renvoyons le lecteur à l’excellent écrit de Racine, que Boileau regardait « comme le plus parfait morceau d’histoire que nous eussions en notre langue. » C’est en effet un petit chef-d’œuvre de clarté, d’exactitude, de sobre élégance. La bonne édition est celle de 1767, in-12.
  11. Sur M. Bail, voyez Racine, Histoire de Port-Royal, p. 228 et 252.
  12. On nous a grondé, et dans cette Revue même (article de M. Planche, du 15 novembre 1853), de notre admiration pour Jacqueline Pascal. Pour toute réponse, nous prions notre consciencieux et bienveillant critique, et les amateurs de la littérature sérieuse, de vouloir bien lire, dans le tome II de la quatrième série de nos ouvrages, pages 327-330, la lettre que Jacqueline Pascal adressa à la sœur Angélique de Saint-Jean sur la signature du formulaire. Ou nous nous abusons fort, ou quiconque a le sentiment de la grandeur simple et de l’énergie du style exempte de toute rhétorique reconnaîtra dans cet écrit de la sœur de Pascal un écho des Provinciales.
  13. Sur M. Thomas, voyez le Nécrologe de Port-Royal, p. 356.
  14. Vie de madame de Longueville, IIe partie, p. 165.
  15. Mémoires de Retz, édit. d’Amsterdam, 1731, t. Ier, p. 211.
  16. On en a plusieurs portraits gravés : le meilleur est celui de Nanteuil d’après Ferdinand, qui le représente en 1660, à l’âge de onze ans.
  17. Voilà sans doute pourquoi Bouhours a écrit une relation de la mort de Henri II, duc de Longueville, Paris 1668, in-4°, reproduite dans ses Opuscules.
  18. Sorte d’école préparant à l’état militaire.
  19. La principauté de Neufchâtel et Walengia appartenait à l’aîné de la maison de Longueville.
  20. Mme de Longueville avait deviné bien juste, et cette lettre semble écrite après l’évènement, tant elle est prévoyante.
  21. Le comte de Saint- Paul avait alors quinze ans.
  22. Le seul historien du comte de Saint-Paul que nous connaissions et puissions citer est Gilbert de Choiseul, frère du maréchal de Praslin, d’abord évêque de Comminges, puis de Tournai, dans l’oraison funèbre qu’il a faite du jeune duc et qu’il prononça en l’église des Célestins le 9 août 1672. Cette oraison funèbre a été imprimée dans le temps à Paris, in-4°. Les exemplaires en sont fort rares.
  23. Mademoiselle nous en a laissé un portrait peu flatté : « M. de Longueville avoit le visage assez beau, une belle tête, de beaux cheveux, une vilaine taille et l’air peu noble. Les gens qui le connoissoient particulièrement disent qu’il avoit beaucoup d’esprit. Il parloit peu, il avoit l’air de mépriser, ce qui ne le faisoit pas aimer. Mme de Thianges étoit fort de ses amies, la marquise d’Huxelles et beaucoup d’autres : elles vouloient aller en Pologne avec lui. Quand il mourut, elles en portèrent le deuil et témoignèrent une grande douleur. » Rien n’autorise à penser que Mme de Thianges et Mme d’Huxelles, déjà sur le retour, fussent autre chose au comte de Saint-Paul que des amies à peu près sur le pied de Mme de Sablé, qui s’étaient peut-être chargées d’en faire un honnête homme et étaient flattées de ses soins, mais sans aucune prétention. Mme d’Huxelles en particulier, quoique veuve et encore très agréable, était une femme de trop d’esprit et de goût pour braver le ridicule d’une liaison avec un tout jeune homme. Voici une lettre que lui écrit le comte de Saint-Paul, et qui témoigne de relations à la fois familières et respectueuses. Nous la donnons, parce qu’elle fait pour notre opinion, qu’elle est inédite et autographe, et qu’elle est la seule lettre que nous ayons renconrée de ce fils de Mme de Longueville, objet de tant d’espérances si tôt moissonnées. Bibliothèque nationale, Supplément français, n° 376, lettres à Mme d’Huxelles, lettre 30e :
    « Ce 20 septembre, de Chambor.
    « Vous croyez bien que je ne suis pas moins aise que le roy vous ait donné tout ce que vous lui avez demandé que j’estois alarmé du péril que vous avez couru de ne rien avoir. Tout le monde est si persuadé de l’intérest que je prends à ce qui vous touche, que M. de Rouville me charge de vous faire son compliment, croyant, à ce qu’il dit, que Vous le recevrez plus favorablement de moi que de lui. Je m’en acquitte donc : vous lui témoignerez, s’il vous plaist. Je n’ai point de nouvelles du prince; je lui ai pourtant escrit depuis qu’il est parti ; faites ce que vous pourrez pour le résoudre à m’en donner ; si vous ne pouvez gagner cela sur lui, faites m’en sçavoir. On dit que nous partirons d’ici le 11 du mois prochain. Souvenez-vous toujours, madame la marquise, du meilleur de vos amis ; je dirois bien du plus humhle de vos serviteurs, mais vous me permettez ces familiarité, au moins en paroles. Le comte de Saint-Pol, »
  24. Recueil de pièces galantes en prose et en vers de madame la comtesse de La Suze, d’une autre dame et de M. Pellisson ; Paris 1678, p. 327 de la réimpression hollandaise.
  25. Mademoiselle s’exprime ainsi à ce sujet : « M. de Longueville déclara un bâtard qu’il avoit au parlement, afin de le rendre capable de posséder les biens qu’il lui vouloit donner; on ne nomma point la mère. Comme il faut pour cela des lettres patentes du roi, elles furent accordées sans peine. La mère du chevalier de Longueville étoit une femme de qualité dont le mari étoit vivant. Il disoit à tout le monde en ce temps-là : Ne savez-vous pas qui est la mère du chevalier de Longueville ? Personne ne lui répondoit, quoique tout le monde le sût. » Nous n’avons aujourd’hui aucune raison de nous taire, comme Mademoiselle : c’était la duchesse maréchale de La Ferté, la très digne sœur de la comtesse d’Olonne. Cette manière, jusqu’alors inconnue, de reconnaître un fils sans désigner la mère fut une complaisance extraordinaire du parlement que Louis XIV autorisa, et dont il se servit plus tard pour faire légitimer aussi les enfans de Mme de Montespan.
  26. Voyez les Mémoires de Mademoiselle, t. V, p. 182, et t. VI, p. 42 et 281 : « Madame de Longueville me fit dire qu’elle me demandoit encore une fois si je voulois faire l’honneur à son fils de l’épouser, qu’il n’y avoit royaume ni sœur d’empereur à quoi elle ne me préférât, que l’affaire de M. de Lauzun n’avoit rien changé à son dessein, que l’affaire rompue, j’avois assez de raison pour faire croire que je n’y songerois plus, qu’ainsi elle souhaitoit l’affaire plus que jamais. Je lui répondis que je ne me voulois pas marier, et que cette marque d’estime qu’elle me donnoit m’étoit si sensible, que j’en étois touchée de la plus vive reconnoissance que l’on pouvoit sentir. Elle s’embarqua à l’affaire de Pologne, et un gentilhomme de Normandie, nommé Calières, qui étoit entré dans cette négociation, m’a dit depuis que l’affaire était faite quand il mourut. »
  27. Pellisson, Lettres historiques, t. Ier, p. 142 : « (Après le passage du fleuve) on découvrit quelques restes d’infanterie ennemie qui, n’ayant pu se retirer assez vite, s’enfermoient entre des baies et des barrières. Tous nos volontaires y courent, M. le Duc et M. de Longueville avec cette émulation qu’on sait qui étoit entre eux. M. le Prince, ne pouvant d’abord les retenir, court après pour tâcher d’en venir à bout. M. de Marsillac et quelques autres crient à ce reste d’ennemis qu’on leur feroit bon quartier. Une partie avoient déjà mis les armes bas, quand M. de Longueville et ceux qui le suivirent de plus pris, croyant avoir trouvé un chemin pour forcer la barrière, commencèrent à crier : Tue, tue, sans quartier. Ce peu d’ennemis, au désespoir, se ravisent, ils font une décharge, où M. de Longueville fut tué tout roide. On lui a trouvé cinq coups de mousquet. »
  28. Villefore, deuxième partie, p. 158.
  29. Lettre à Mme de Grignan, du 20 juin 1672, édit. Momnerqué, t. III, p. 6.
  30. Lettre du 27 juin, t. III, p. 17.
  31. Elle n’est pas dans le manuscrit de la Bibliothèque nationale. Nous en devons la communication à l’un des supérieurs de MM. les frères de Saint-Antoine, qui, avec les sœurs de Sainte-Marthe, représentent aujourd’hui Port-Royal et le continuent dignement dans le service des enfans et des pauvres.
  32. Voyez la petite notice qui précède les Maximes de madame la marquise de Sablé; Paris 1678.