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Traduction par Jeanne de Polignac.
Libraire Hachette (p. 19-30).

II


Exposé de l’affaire.


Calme, presque compassée, miss Morstan fit son entrée. C’était une jeune personne blonde, de taille moyenne, très soignée d’extérieur, irréprochablement gantée et mise avec un goût parfait. Il y avait malgré cela dans son costume une certaine simplicité qui indiquait une fortune modeste. Sa robe beige foncé, sans aucune garniture, et son chapeau se composait d’une petite toque de même étoffe, relevée seulement d’un côté par une légère plume blanche. Rien de régulier dans les traits, rien de remarquable dans le teint, mais l’ensemble était aimable et séduisant et de grands yeux bleus animaient cette physionomie et la rendaient éminemment sympathique.

Dans les trois parties du monde que j’avais parcourues, dans les nombreux pays que j’avais traversés, jamais il ne m’était arrivé de rencontrer une figure reflétant plus clairement la délicatesse et la sensibilité. Je m’aperçus, au moment où elle prit le siège que Sherlock Holmes lui tendait, que ses lèvres s’agitaient, que sa main tremblait, qu’en un mot tout dénotait en elle une violente émotion intérieure.

« Je viens vous trouver, monsieur Sherlock Holmes, lui dit-elle, parce que Mrs Cecil Forrester, chez laquelle je suis placée, m’a raconté avec quelle habileté vous aviez su démêler la vérité dans un ennui domestique qu’elle a eu jadis. Votre talent non moins que votre bonté ont fait sur elle la plus vive impression.

— Ah, oui, Mrs Cecil Forrester, reprit-il, je crois me rappeler lui avoir rendu un léger service. Mais, si j’ai bonne mémoire, il s’agissait d’une affaire bien peu compliquée.

— Tel n’était pas son avis, répondit miss Morstan. En tout cas vous ne pourrez guère appliquer la même épithète au cas qui m’amène. Il est difficile — je crois même qu’il est impossible — d’imaginer une situation plus étrange et plus complètement inexplicable que celle dans laquelle je me trouve. »

Holmes se frotta les mains, et une flamme s’alluma dans ses yeux. Il se pencha en avant, la curiosité la plus vive se peignant sur ses traits dont le fin profil lui donnait tant de ressemblance avec un oiseau de proie.

« Exposez votre affaire », dit-il, avec le ton sec d’un homme de loi.

Je craignais d’être importun.

« Vous voudrez bien m’excuser », fis-je, en me levant.

Mais, à ma grande surprise, la jeune fille elle-même mit la main sur mon bras pour me retenir.

« Si votre ami, dit-elle à Holmes, avait la bonté de rester, je lui en serais très reconnaissante. »

Je me rassis donc.

« Voici en quelques mots le résumé des faits. Mon père, officier dans un régiment indien, me renvoya en Angleterre lorsque j’étais toute jeune encore. J’avais perdu ma mère et je me trouvais sans parents. Je fus placée dans une bonne pension à Édimbourg et j’y restai jusqu’à ma dix-septième année. En 1878, mon père, qui se trouvait être le plus ancien des capitaines de son régiment, obtint un congé d’un an et revint en Angleterre. Il me télégraphia de Londres qu’il était arrivé à bon port et me pria de venir le rejoindre sur l’heure à l’hôtel Langham. Autant que je m’en souviens, son message était très tendre et très affectueux. En arrivant à Londres, je me fis conduire en voiture à l’hôtel et là j’appris que le capitaine Morstan y était bien descendu en effet, mais qu’il était sorti la veille au soir et qu’il n’était pas rentré depuis. J’attendis toute la journée sans recevoir aucune nouvelle de mon père. Le soir, sur l’avis du maître de l’hôtel, j’avisai la police et, le lendemain, je fis insérer des annonces dans tous les journaux. Les recherches n’aboutirent à aucun résultat, et depuis ce jour jusqu’à maintenant, jamais personne n’a plus entendu parler de mon infortuné père. Il rentrait le cœur joyeux, espérant trouver la paix, le repos ; au lieu de cela…. »

Elle porta la main à sa gorge et un sanglot lui coupa la parole.

« La date ? » demanda Sherlock Holmes en ouvrant son carnet.

« C’est le 3 décembre 1878 – il y a près de dix ans – qu’on le vit pour la dernière fois.

— Et ses bagages ?

— Ils étaient restés à l’hôtel, mais ils ne contenaient rien qui ait pu fournir quelque indice : des vêtements, des livres et surtout beaucoup de bibelots et d’objets curieux provenant de l’archipel Andaman, car il avait fait partie de la garnison chargée de surveiller les condamnés relégués dans ces îles.

— Avait-il des amis dans Londres ?

— Un seul à ma connaissance, le major Sholto, du même régiment que lui, du 34e fusiliers de Bombay. Le major avait pris sa retraite quelque temps auparavant et demeurait à Upper Norwood. On a été naturellement aux renseignements auprès de lui, mais il ne savait même pas que son ancien camarade eût débarqué en Angleterre.

— Singulière affaire, remarqua Holmes.

— Cependant je ne vous ai pas encore dit ce qu’il y a de plus singulier dans tout cela. Il y a environ six ans – ou plutôt, pour donner la date précise, le 4 mai 1882 – je lus dans le Times. une annonce demandant l’adresse de miss Mary Morstan et ajoutant qu’il y allait de son intérêt personnel. Mais le demandeur n’indiquait ni son nom, ni son domicile. Je venais d’entrer comme institutrice dans la famille de Mrs Cecil Forrester et, d’après son conseil, j’insérai mon adresse à la colonne des annonces. Le même jour, je reçus par la poste une petite boîte en carton contenant une très grosse perle d’un orient magnifique. Pas un mot d’écrit n’accompagnait cet envoi. Depuis lors, chaque année à la même date, j’ai reçu une boîte semblable contenant une perle aussi belle, sans aucun indice qui pût faire connaître l’expéditeur. Un expert a déclaré que ces perles étaient d’une espèce fort rare et d’une très grande valeur. Du reste, vous pouvez en juger par vous-même. »

Et, tout en parlant, elle ouvrit une petite boîte et nous montra les six plus belles perles que j’aie vues de ma vie.

« Votre récit est des plus intéressants, dit Sherlock Holmes. Vous est-il arrivé autre chose ?

— Oui, et pas plus tard qu’aujourd’hui ; c’est même ce qui m’amène chez vous. Ce matin j’ai reçu la lettre que voici et dont vous tiendrez sans doute à prendre connaissance.

— Merci, dit Holmes. Donnez-moi aussi l’enveloppe, je vous prie. – Timbrée de Londres S. W. et datée du 7 juillet. – Hum ! empreinte d’un pouce d’homme sur le coin, probablement du lecteur. – Qualité du papier ; supérieure. – Enveloppe à 0 fr. 60 le paquet. C’est un homme évidemment soucieux d’avoir du bon papier à lettre. Pas de marque de fournisseur. « Trouvez-vous ce soir, à sept heures, devant le Lyceum Théâtre près de la troisième colonne en partant de la gauche. Si vous craignez quelque chose, faites-vous accompagner de deux amis. Vous êtes une victime, mais on vous fera rendre justice. N’amenez pas de gens de police. Tout serait perdu. Votre ami inconnu. » Eh bien ! oui, franchement, il y a là un joli mystère à débrouiller. Que comptez-vous faire, miss Morstan ?

— C’est justement ce que je viens vous demander.

— Alors, mon avis est d’aller au rendez-vous avec moi et avec… mon Dieu, pourquoi pas ? avec le Dr Watson ; c’est précisément l’homme qu’il nous faut, puisque votre correspondant vous dit d’amener deux amis, et lui et moi nous avons travaillé en collaboration plus d’une fois…

— Mais sera-t-il assez bon pour venir ? demanda-t-elle d’une voix suppliante.

— Je serai heureux et fier, répondis-je avec l’accent le plus convaincu, de pouvoir vous être utile.

— Que vous êtes bons tous les deux ! reprit-elle. J’ai mené une vie très retirée et n’ai pas d’amis auxquels je puisse m’adresser. Il suffira, je pense, que je vienne vous prendre ici à six heures.

— Oui, mais pas plus tard, dit Holmes. – Encore une question. Cette écriture est-elle la même que celle employée pour les adresses mises sur les boîtes de perles ?

— J’ai toutes ces adresses sur moi, répondit-elle en tirant de sa poche six bandes de papier.

— Vous êtes assurément le modèle des clients, car vous avez le sentiment très juste de ce qui peut être important. Voyons ce qui en est. »

Il étala les papiers sur la table et je remarquai qu’il les examinait en faisant aller rapidement ses yeux de l’un à l’autre.

— « Quoique l’écriture des adresses soit déguisée et que celle de la lettre ne le soit pas, prononça-t-il au bout d’un moment, il est bien certain cependant que les deux émanent de la même main. Voyez comme tous les c minuscules sont pointus du haut, comme les s finales sont invariablement suivies du même paraphe. C’est assurément le même individu qui a tracé toutes ces lettres. Je serais désolé de vous donner un faux espoir, miss Morstan, mais y a-t-il une ressemblance quelconque entre cette écriture et celle de votre père ?

— Absolument aucune.

— Je le pensais bien. Nous vous attendrons donc à six heures. Voulez-vous me permettre de garder ces papiers, car il n’est que trois heures et demie, et je vais avoir le temps de travailler un peu cette affaire. Au revoir donc.

— Au revoir », répéta notre visiteuse, et après avoir promené son regard sympathique et aimable sur chacun de nous, elle reprit la boîte aux perles et se retira.

De la fenêtre, je la regardai s’éloigner d’un pas rapide et cadencé jusqu’à ce que sa petite toque à plume blanche se fût perdue au milieu de la foule.

« Quelle femme séduisante ! » m’écriai-je en m’adressant à mon compagnon.

Il avait rallumé sa pipe et fumait étendu, les paupières closes.

« Vraiment ? dit-il, d’un air indifférent, je ne l’ai pas remarqué.

— Vous n’êtes qu’un automate, une machine à raisonnement, m’écriai-je. Positivement, il y a des moments où vous n’êtes plus un homme. »

Mon indignation le fit sourire.

« Il est d’une importance capitale, dit-il, de ne pas laisser influencer son jugement par des impressions personnelles. Je considère un client comme une simple unité, un facteur dans un problème. Toute question de sentiment fausse le jugement. Tenez, la femme la plus séduisante que j’aie jamais vue a été pendue pour avoir empoisonné trois jeunes enfants après les avoir assurés sur la vie à son profit, tandis que l’homme le plus repoussant que je connaisse est un philanthrope qui a dépensé plus de cinq ou six millions pour soulager la misère dans Londres.

— Dans ce cas-ci, cependant….

— Dans aucun cas je ne fais d’exceptions. Lorsqu’on en admet, on fausse les règles. – Avez-vous jamais fait de la graphologie ? Que pensez-vous de cette écriture ?

— Elle est lisible et régulière, répondis-je ; elle doit appartenir à un homme dans les affaires, et à un homme assez énergique.

Holmes secoua la tête.

« Examinez les lettres allongées, dit-il, elles dépassent à peine les autres. Ce d pourrait être un a et cet l un e, Les gens énergiques, quelque illisibles qu’ils soient, allongent toujours davantage ces lettres-là. D’ailleurs les k dénotent un caractère hésitant et les lettres majuscules la suffisance. – Maintenant je vais sortir, car j’ai une petite enquête à faire, mais je serai de retour dans une heure. Je vous recommande, en attendant, ce livre, un des plus remarquables qui aient jamais été écrits. C’est le Martyre de l’homme, de Winwood Reade. »

Je m’assis près de la fenêtre, le livre à la main, mais mon esprit était bien loin des théories hardies énoncées par l’auteur. Je pensais à la jeune personne qui venait de nous quitter. Je me rappelais son sourire, sa voix si chaude et d’un timbre si sympathique et je cherchais quel pouvait être l’étrange mystère qui enveloppait son existence. Puisqu’elle avait dix-sept ans à l’époque de la disparition de son père, cela lui en donnait vingt-sept maintenant, âge charmant où la témérité de la jeunesse est déjà assagie par les leçons de l’expérience. Je me laissais bercer ainsi par une douce rêverie, lorsque, sentant tout à coup la pente dangereuse sur laquelle s’acheminaient mes pensées, je me levai brusquement et me précipitai à mon bureau pour me plonger dans un ouvrage de pathologie récemment paru. Qu’étais-je en effet ? Un pauvre chirurgien militaire, traînant une jambe malade ! Comment donc pouvais-je me permettre de semblables rêves ? Non, selon l’expression de Holmes, cette jeune femme ne devait être pour moi qu’une unité, un simple facteur dans le problème. Si mon avenir était sombre, mieux valait assurément l’envisager bravement en face que de chercher à l’éclairer par les feux follets de mon imagination.