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Théâtre completErnest Flammariontome 4 (p. 5-176).
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LA MARCHE NUPTIALE
PIÈCE EN QUATRE ACTES
Représentée pour la première fois sur la scène du théâtre du Vaudeville, le 27 octobre 1905, reprise à la Comédie-Française, le 24 novembre 1913.


PERSONNAGES



VAUDEVILLE
1905
COMÉDIE-FRANÇAISE
1913
MM. MM.
Roger Lechâtelier 
Gaston Dubosc. Georges Grand.
Claude Morillot 
Janvier. Georges Berr.
Eugène 
Baron fils. Charles Granval.
Vicomte de Saussy 
Roger Morteaux. Georges Le Roy.
Clozières 
Joffre. Reynal.
Général Duplessis-Latour 
C. Bert. Gerbault.
François 
Vertin. Chaize.
D’Andely 
Baud. Sarcey.
Le chef d’orchestre 
Draquin.
Charles 
Lalbarède. Marcel Dufresne.
Un porteur de piano 
Ferrès. Garay.
Mmes Mmes
Grâce de Plessans 
Berthe Bady. Piéraz.
Suzanne Lechâtelier 
Gabrielle Dorziat. Lara.
Madame de Plessans 
Cécile Cazon. Jeanne Even.
Mademoiselle Aimée 
Bertile Leblanc. Berthe Bovy.
Madame Clozières 
Paule Andral. Jeanne Faber.
Mademoiselle d’Andely 
Harlay. Laurence Duluc.
Maguet 
Yvonne de Bray. Marken.
Hortense de Plessans 
Jeanne-Marie-Laurent. Léo Malraison.
Madame de Verneuil 
Netza.
Madame Grillat 
Henriette Andral. Andrée de Chauveron.
Mariette de Plessans 
Macnyll. Yvonne Ducos.
Julienne 
Haussmann. Berzanne.
Miette 
Massari. George.
Nelly Lechatelier 
La petite Henry. La petite Renée Pré.

LA MARCHE NUPTIALE




ACTE PREMIER

Une petite fille seule est dans le salon. Celui-ci est à demi éclairé, préparé pour une réception. On voit, très allumée, la salle à manger, par les portes ouvertes ; les domestiques y circulent, préparant la table et parlant haut. Au lever du rideau, on entend une voix appeler dans la maison : « Nelly ».



Scène PREMIÈRE


NELLY seule, puis SUZANNE LECHÂTELIER


NELLY, (criant.)

Maman, je suis là…

(Suzanne Lechâtelier entre vivement. Elle n’a pas fini de s’habiller. La jupe est mise, le collier de perles passé, mais elle n’a qu’un léger déshabillé jeté sur les épaules.)

SUZANNE.

Nelly !… Tiens, vite… les cartons pour la table… Veux-tu les faire, s’il te plaît ?


NELLY.

Oui, maman.


SUZANNE.

Voici la liste. Tu ne te tromperas pas ; tout ceci à ma droite, tout ceci à ma gauche, bien dans l’ordre… Quand tu auras écrit les cartons, tu les poseras toi-même…


NELLY.

Bien, maman.


SUZANNE.

Ne te trompe pas. Je ne mets plus Mme Vaudoin à côté de M. d’Auteville comme d’habitude. Mme Vaudoin m’a envoyé un télégramme pour me dire qu’ils étaient brouillés tous les deux, depuis hier soir. Je les ai mis très loin l’un de l’autre.


NELLY.

Pour qu’ils ne puissent pas se donner des coups de pied sous la table ?


SUZANNE.

J’espère bien que mes invités n’ont pas d’aussi mauvaises habitudes.


NELLY.

Mais la petite Madeleine m’en donne bien chaque fois qu’elle vient dîner ici.


SUZANNE.

Ce n’est pas la même chose. Mme Vaudoin et M. d’Auteville sont trop bien élevés pour faire comme la vilaine petite Madeleine. Tâchez d’être sages à votre table, les enfants…


NELLY.

Et si elle m’en donne encore, ce soir, maman, la petite Madeleine, des coups de pied, faut-il les lui rendre ?


SUZANNE.

Du tout. Tu mettras gentiment tes pieds sous ta chaise ; tu te rappelleras que c’est toi qui reçois et que la maîtresse de maison doit subir tous les inconvénients de ses invités, sans jamais protester… Ça te formera… Écris.

(La petite s’installe à un secrétaire ouvert. Au moment où sa mère s’en va, un domestique entre.)

FRANÇOIS.

Madame, c’est la corbeille de la table.


SUZANNE, (regardant la corbeille.)

Oui, ça ira…


FRANÇOIS.

Il y a aussi des lilas pour le salon, mais on les a mis cinq minutes dans la glacière, comme la fleuriste l’a recommandé.


SUZANNE.

Bien.

(Les domestiques sortent.}

NELLY, (écrivant.)

Tu vas prendre mal, maman. Tu es toute nue.


SUZANNE.

J’ai fini… Oh ! ce collier est insupportable !… Il faudra que je le fasse arranger. Émilie m’a encore pris des petits cheveux dans le fermoir. Elle est d’un sans-soin, cette fille !… Veux-tu m’aider ? (Nelly se hausse jusqu’au collier. Sa mère se baisse.) Prends garde. Tu me fais mal.


NELLY.

C’est que je ne suis pas assez grande.


SUZANNE.

Laisse maintenant… Ça va…

(Un autre domestique entre par la porte principale avec un plateau à la main.)

SUZANNE, (apercevant le plateau.)

Qu’est-ce que c’est ?… Non, non, je n’y suis pour personne : à cette heure-ci, jamais, Charles.


CHARLES.

Madame, la personne a beaucoup insisté pour que je passe au moins la carte à madame… Elle m’a dit qu’elle n’en avait que pour une seconde.


SUZANNE, (prenant la carte.)

Grâce de Plessans !… Grâce !… Oh ! par exemple, c’est fort !… Oui, oui, faites entrer ici… Dites-lui que je finis de m’habiller… l’affaire de deux minutes… Quelle heure est-il ?


CHARLES.

Sept heures, madame.


SUZANNE.

Oui, j’ai le temps. Le dîner à huit heures et demie précises, n’est-ce pas ?… Faites entrer. Viens, Nelly, tu écriras les cartons dans le cabinet de papa, ou dans ta chambre.


NELLY, (emportant les papiers.)

Maman, je désire qu’on ne nous serve pas de champagne à notre table… (En sortant, derrière les jupes de sa mère.) C’est parce que la petite Madeleine l’aime beaucoup… alors ça la privera, de ne pas en avoir… et puis, maman…

(Les voix se perdent. Le domestique a fermé les portes de communication avec la salle à manger, allumé le lustre, puis est sorti. Il rentre un instant après, faisant passer devant lui deux personnes.)

CHARLES.

Voulez-vous vous donner la peine d’entrer. Madame va venir tout de suite.

(Il ressort.)


Scène II


GRÀCE DE PLESSANS, CLAUDE MORILLOT

(Les deux personnes restent un instant droites et gênées. L’une est une jeune femme de vingt-sept ans d’apparence, coiffure de jeune fille, costume tailleur, toque de fourrure, simple. L’autre, l’homme, paraît le même âge ; l’air doux, timide ; la redingote va mal ; il tient sans adresse un chapeau haut de forme un peu démodé. Ils ne s’asseyent pas.)

CLAUDE MORILLOT, (à mi-voix.)

Tu vois, nous les dérangeons. Ils ont un dîner. Si nous nous en allions…


GRÂCE.

Comme tu es timide ! Qu’est-ce que ça fait ?


CLAUDE, (hochant la tête.)

Ça fait… ça fait… C’est pour toi ce que j’en dis…


GRÂCE.

Oh ! si c’est pour moi, ne crains rien. Après tout, ce qui peut arriver de pire ne sera jamais bien terrible. Et puis je la connais, je t’assure, elle a très bon cœur. Tu verras… Elle est tout de suite très sympathique… Il faudrait qu’elle eût bien changé.


CLAUDE.

Je n’en doute pas. Seulement c’est moi qui ne lui serai peut-être pas sympathique du tout ; voilà ce qu’il y a à craindre. Alors, un affront…


GRÂCE.

Mon pauvre Claude ! Tu n’as donc pas beaucoup de courage ?


CLAUDE.

Oh ! si, va ! C’est pour toi, Grâce…


GRÂCE.

Et puis, qu’est-ce que tu veux ?… Il faut bien… Si ça ne réussit pas, nous irons demain voir Mme Vieulle.


CLAUDE.

Comme tu voudras ! Tu sais bien que je te suivrais les yeux fermés… Ils sont bien logés, ici… Ce sont des gens très, très riches, alors, hein ?


GRÂCE.

Je ne sais pas. Je ne l’ai pas revue depuis qu’elle est mariée… Sœur Marie-Paul m’avait écrit à Aix qu’elle avait fait un mariage important… La glucose, ça rapporte, de nos jours !…


CLAUDE, (hochant la tête.)

Plus que la musique, bien sûr ! (Silence.) C’est bête, mais j’ai le cœur qui bat ; tu n’as pas idée !…


GRÂCE.

Tu es tout pâlot… Baisse le bas de ton pantalon.


CLAUDE, (vivement.)

Oh ! c’est vrai, j’avais oublié… Je te demande pardon… J’aurais dû me faire donner un coup par un cireur avant de monter…


GRÂCE.

Oh ! les cireurs, à Paris !…


CLAUDE.

J’aurais dû aussi mettre mon pantalon à carreaux… Il est plus neuf. Mais je ne croyais pas que ce serait si allumé. (Il s’inspecte, gêné, puis lève les yeux sur elle avec un sourire forcé.) Je ne suis pas trop mal ?… Je ne te fais pas trop honte, dis ?


GRÂCE, (avec un mouvement de reproche.)

Oh !… Attends, ta cravate… Je veux être fière de toi, au contraire, fière de mon Claude ! Qu’est-ce que c’est que ces idées, hein ?

(Elle lui arrange vivement, d’un tour de main, sa cravate, un peu le pli des cheveux et fronce les sourcils. Avec une pichenette.)

CLAUDE.

Ah ! la voilà…

(Ils se séparent brusquement et restent droits, postés.)

GRÂCE.

Non… C’est un domestique…


(Un temps. Ils s’asseyent. Ils ne disent plus rien, attendant, l’oreille dressée aux bruits de l’appartement. Tout d’un coup, sous le long silence, leurs regards se rencontrent. Il lui sourit comme pour se donner du courage à lui-même, avec un petit soupir d’angoisse.)

CLAUDE.

Petite mimite, va…


GRÂCE, (de loin, lui répond par le même sourire court et comme machinal, l’œil ailleurs, l’oreille préoccupée.)

C’est rien, c’est rien…

(Ils restent ainsi, sans geste, patients, les sourcils seulement un peu contractés. La porte s’ouvre avec fracas.)


Scène III


Les Mêmes, SUZANNE LECHÂTELIER


SUZANNE, (en coup de vent, s’exclamant de la porte.)

Hé, bonjour… ma petite Grâce !… Comment, toi à Paris !… Que je t’embrasse !


GRÂCE, (simplement.)

Bonjour, Suzanne…

(Suzanne Lechâtelier arrête net ses effusions, interdite en apercevant le monsieur qui accompagne Grâce de Plessans. Elle salue, étonnée.)

SUZANNE.

Monsieur… (À Grâce.) Je te demande pardon, je ne suis peut-être pas au courant… Dix ans que nous ne nous sommes vues, cinq ou six que nous ne nous sommes écrit !… Bien des événements heureux ont pu depuis se produire sans que tu m’aies avertie… (Rassurée à cette idée, elle s’exclame de suite.) Tu n’as pas trop changé, tu sais, Grâce… Et moi ?


GRÂCE.

Toi non plus. Tu es plus belle… plus… intimidante… Tu as toujours les mêmes yeux. (Vivement.) Je vais t’expliquer… Je me suis permis de ne pas venir seule… J’ai préféré être franche avec toi… Je viens te demander un service… Comme je t’ai toujours connue si bonne, si intelligente, au couvent… je me suis dit : mieux vaut ne pas y aller par quatre chemins…


SUZANNE, (plus froide.)

Assieds-toi… Asseyez-vous, monsieur.


CLAUDE, (qui est resté dissimulé derrière Grâce en roulant le bord de son chapeau, avec un sourire contraint.)

Mais madame ne peut peut-être pas nous écouter.


GRÂCE, (s’asseyant.)

Tu as du monde à dîner ? Je ne reste qu’un instant… Je te remercie de m’avoir reçue…


SUZANNE, (avec un ton réservé.)

Oh ! j’ai le temps… Nous avons été liées d’une si bonne, si profonde amitié de jeunes filles… La vie, l’éloignement, nous ont séparées… Je l’ai souvent regretté. Tu vois, j’étais si peu au courant de ta vie que je te croyais encore à Aix… Sœur Marie-Paul, avec laquelle je suis restée en correspondance, me l’avait écrit du moins…


GRÂCE.

J’y étais encore il y a huit jours…


SUZANNE.

Ah ! bah ! (Coup d’œil rapide sur l’inconnu.) Enfin, bref, si tu veux m’expliquer, ma chère amie…


GRÂCE.

Oh ! c’est très simple… Monsieur et moi nous nous aimions… à Aix. Mes parents n’ont pas voulu entendre parler de ce mariage… Monsieur Claude Morillot…

(Elle le présente.)

CLAUDE, (se levant et saluant.)

Madame…


GRÂCE.

M. Claude Morillot était mon professeur de piano… Nous faisions beaucoup de musique… tu vois, c’est banal… Monsieur est premier prix du Conservatoire de Nancy.


CLAUDE, (protestant.)

Oh !… il n’y a pas grand mérite…


GRÂCE.

Tu connais mon père ? Tu te souviens de lui ?…


SUZANNE.

Un peu, du moins…


GRÂCE.

Et maman ?… Quand j’ai annoncé ma résolution de me marier selon mon cœur avec l’homme que j’avais choisi, ç’a été un drame. Tu penses ! Notre souche, la vieille aristocratie de la famille…


SUZANNE.

Mais vous êtes un des plus grands noms, je crois, du Roussillon.


GRÂCE.

Je ne le sais que trop !… On a agité tous mes ancêtres à cette occasion… Il paraît qu’ils auraient frémi dans leur tombe.


SUZANNE.

Mais ce sont des sentiments très respectables, à mon avis.


GRÂCE.

Je parle sans rancune, Suzanne, et sans exaltation… Telle tu m’as connue au couvent, telle je suis encore… Très réfléchie et très calme, tu te souviens ? Bonnes notes et bons devoirs. J’ai averti papa et maman de ma décision. Papa est premier président, tu sais ?


SUZANNE.

Je savais, oui, qu’il avait une situation dans la magistrature, mais j’ignorais au juste laquelle…


GRÂCE.

Oui, la magistrature assise, et notre grand nom, les deux cloches !… J’aurais déshonoré toute la famille… toute la province, où nous comptons des parents à l’infini… La situation, le siège de papa… Alors, tu comprends ! Ç’a été des scènes terribles… Ma mère eût été peut-être moins intraitable. Elle est bien du Midi. Plus criarde que résolue… Mais, papa, c’est le Midi froid, le Midi glacial ; rien de plus terrible. On a chassé monsieur.


CLAUDE, (qui ponctue ce récit de ses hochements de tête.)

C’est exact, c’est exact.


GRÂCE.

Il était professeur au lycée…


CLAUDE, (vivement.)

Ça ennuie peut-être madame, toutes nos histoires.


GRÂCE.

Bref, la situation devenait intolérable. Mon choix était fait… Mon père m’a maudite devant mes deux sœurs réunies en conseil de famille… J’ai rejoint M. Morillot et nous sommes venus à Paris… Voilà huit jours que nous l’habitons.


SUZANNE, (se levant.)

Mais enfin, c’est fou !… Cest fou !… C’est un coup de tête dont les conséquences vont devenir pour toi effrayantes… ma petite Grâce !


GRÂCE.

Les conséquences sont toutes pesées… Ce n’est pas un coup de tête… Oh ! je ne suis pas une romanesque, va… ni un cerveau brûlé… Nous avons parfaitement senti que nous nous aimions pour la vie, moi et M. Mo…, tu permets que je dise Claude devant toi ? Ce sera plus simple, moins bêta.


SUZANNE.

Mais quelle démence !… Je me demande si je rêve… Toi, Grâce de Plessans, abandonner une situation mondaine… un avenir aussi brillant que celui qui t’attendait peut-être… anéantir ainsi ton existence !… Je vous demande pardon de dire cela devant vous, monsieur ; mais enfin, puisque mon amie a trouvé bon de vous amener, il faut que vous l’entendiez comme je le pense…


CLAUDE.

Faites donc, faites donc… madame ; c’est trop naturel… J’ai bien dit, croyez-le, à Mademoiselle de Plessans, qu’il était préférable de ne pas l’accompagner… Je connais les convenances.


SUZANNE.

Il ne s’agit pas de convenances, monsieur. Si je m’occupais des convenances, croyez bien que je ne vous recevrais même pas et que j’aurais déjà trouvé moyen de mettre un terme à cet entretien ; mais il s’agit d’une amie qui m’était chère à plus d’un titre, à laquelle je porte le plus vif intérêt. Mon devoir est donc de dire toute ma pensée… Je n’ai pas à juger les pressions qui ont pu agir sur son jeune cerveau… mais elle se crée là une situation si lamentable que je devrais mille fois l’en avertir, s’il y avait seulement une chance de la dissuader à temps… Je ne crois pas que ce soit le cas…


CLAUDE.

Oh ! madame, vous ne le lui direz pas plus que je ne l’ai fait moi-même… La gêne, peut-être la misère… tout cela je l’ai fait valoir à ses yeux.


GRÂCE, (se levant vivement.)

M. Morillot est à couvert, Suzanne. Il n’est pour rien dans cette fuite… C’est moi qui l’ai contraint à partir, au contraire. Il ne voulait pas, pour moi, s’y résoudre… Je revendique toute la responsabilité…


SUZANNE.

Mais enfin, de quoi allez-vous vivre ? Avez-vous un peu d’argent ?


GRÂCE.

J’avais quelques économies de jeune fille, monsieur, ses économies de répétiteur, le profit de ses leçons particulières au lycée. Il avait aussi organisé dernièrement, à l’évêché, un concert spirituel qui lui a rapporté un peu… Oh ! l’ensemble ne fait guère !… Il compte donner des leçons de piano ; il est très virtuose… mais il se consacrera pour l’instant à l’enseignement…


SUZANNE.

On vit difficilement à Paris avec des cachets de cent sous… Eh ! oui, je dis crûment la chose !… Pourquoi se leurrer ?


GRÂCE, (timidement.)

Aussi ai-je pensé, justement, que peut-être toi, avec tes relations, tu pourrrais lui trouver un emploi différent dans la journée… Il donnerait des leçons de piano de cinq à huit heures… Le reste du temps il travaillerait… Ton mari, je crois, a des usines importantes ?… Peut-être un poste vacant peut se trouver…


CLAUDE, (protestant.)

Oh ! si modeste qu’il soit… j’accepterais le plus petit emploi.


GRÂCE.

Il est très intelligent… Il se mettrait très vite au courant. Tu excuses ma première pensée et mon premier souvenir qui ont été pour toi… Quant à moi, je travaillerai aussi… Ça ne m’effraye pas, bien au contraire… Madame Vieulle, je ne sais pas si tu la connais, une grande amie de Césarine Videcoque ?…


SUZANNE.

Ah ! oui, la Césarine avec sa natte dans le dos.


GRÂCE.

Où on lui accrochait toujours des sauterelles ou des cigales, tu te souviens ?… Eh bien, Madame Vieulle, qui est une de ses grandes amies, m’a promis de me faire entrer dans la maison Rimmel.


SUZANNE, (ironique.)

Pour une jeune fille du monde, je comprends que tu accueilles avec joie ce : « Avec ça, madame ? »


GRÂCE.

Oh ! non pas… Je serais dans les écritures… Seulement mon rêve, mon idéal… (Souriant.) tu vois, j’emploie les grands mots… mon idéal serait de diriger dans une maison de thé… C’est propre et agréable. J’aimerais ça… Mais je sais bien que c’est un idéal… peut-être pas irréalisable pourtant ?


SUZANNE.

Dieu ! que c’est irritant de t’entendre parler de la sorte ! Grâce, tu n’as pas ton bon sens, ma petite !…


GRÂCE, (détournant les yeux très doucement.)

Mais si, Suzette, mais si…

(Suzanne Lechâtelier, énervée, fait à son amie quelques gestes d’impatience qui témoignent de l’envie qu’elle aurait de lui parler sans gêneur. À la fin elle n’y tient plus.)

SUZANNE.

J’ai besoin de dire un mot en particulier à mon amie. Vous permettez, monsieur ?


CLAUDE, (avec empressement.)

Mais je vais me retirer, madame.

(Il se lève très vite pour s’en aller.)

SUZANNE.

Inutile… un mot seulement… Tenez, si vous voulez regarder cet album de photographies, sur la table, vous y trouverez la photographie de Grâce à seize ans. (Elle lui passe, au fond de la pièce, d’un geste rapide, comme on a pour un inférieur ou un indifférent, le livre qui traîne sur une table près de la salle à manger. Entraînant Grâce à l’écart.) Voyons, dis-moi à moi, mon petit, que c’est un coup de tête sans conséquence et que tu vas rentrer sagement à Aix d’ici quelques jours et abandonner cette marotte. Voyons…


GRÂCE.

Mais non, je ne te dirai pas cela. Ce ne serait pas la vérité.


SUZANNE.

Tes parents te pardonneront.


GRÂCE.

Ils ont préféré le scandale au mariage… Je ne rentrerai à Aix qu’avec celui que je veux pour époux… Et, comme c’est impossible !… J’ai, crois-le, tout tenté auprès de mon père… Leur fille est morte, ont-ils dit en propres termes, mot pour mot. Tu n’imagines pas les idées de la province sur ce chapitre !


SUZANNE.

Je sais bien qu’il y a des milieux de vieille noblesse très puritaine… Mais avoue aussi qu’il est des mésalliances qui seraient pénibles aux plus modestes !…


GRÂCE.

Je n’en doute pas…


SUZANNE.

Seulement, le coup porté, tes parents, un jour, se résigneront et…


GRÂCE.

Je ne m’occupe que du présent. Ils feront après ce qu’il leur plaira…


SUZANNE.

Mais ils ne vont pas te laisser ici dans le dénuement, j’espère ! Malgré tout, ils t’enverront bien quelques subsides…


GRÂCE.

Il n’en a pas été question. Je ne sais si même ils ne comptent point sur les conséquences des embarras d’argent et d’existence pour me faire abandonner mon Claude… D’ailleurs, nous faisons partie de la noblesse ruinée. L’hôtel et les propriétés de papa sont hypothéqués… Il est perclus de procès… On comptait sur le mariage des trois filles pour se refaire… Il y a aussi et surtout une raison majeure, Suzanne : c’est que je n’accepterais rien d’eux. J’ai trop d’orgueil ! Tu me connais mal !… Je n’accepterai rien que de moi-même. Je t’en avertis au cas où tu penserais à me venir en aide directement… Sans cela, crois bien que je ne serais pas ici.


SUZANNE.

Grâce, Grâce, tu m’effrayes !… Est-ce bien la petite bonne femme que j’ai connue autrefois avec ses bandeaux et son nom un peu romantique… Mademoiselle de Plessans !…


GRÂCE, (souriant.)

Eh oui ! La petite madone !…


SUZANNE.

C’est vrai ! la petite madone ! comme on t’appelait !… avec déjà tes yeux un peu étranges, et ton air si réservé, si doux…


GRÂCE, (s’animant.)

Et parce que je ressemblais à la madone en Palestine, le tableau qui était accroché au réfectoire…


SUZANNE.

Comme c’est loin !… Comme nous avons changé, mon Dieu ! Moi je suis heureuse, j’ai un bon mari, deux enfants…


GRÂCE.

Tu as bien tourné, toi…


SUZANNE.

Ce n’est pas cela que je voulais dire ; mais, moi, j’étais née coin du feu… Tandis que toi, tu étais presque une mystique… N’as-tu pas failli prendre le voile ?


GRÂCE.

Oui, une idée… Je ne pensais pas à l’amour… je n’y croyais pas… On m’a même coupé les cheveux… Je devais partir pour la maison que les sœurs avaient à Buenos-Ayres…


SUZANNE.

Est-ce possible ?… Et maintenant te voilà !… tout est changé !… Comme une pensionnaire échappée… Le premier coup de tête…


GRÂCE, (avec véhémence.)

Oh ! non, non… Si tu savais !…


SUZANNE.

Avec ton professeur de piano ! Avec un homme qui te force à renoncer à toute espérance de vie un peu digne ! (Elle lorgne de côté Morillot qui s’efforce de ne pas attirer l’attention sur lui, et paraît effondré au loin sur l’album.) Un homme qui n’est même pas beau…


GRÂCE, (à qui une petite rougeur monte au visage, mais qui sourit doucement tout de même, les yeux baissés, avec gêne.)

Tu me blesses, Suzanne !… Songe que je le trouve, sinon très beau, du moins charmant… C’est celui pour qui je renonce à tout et avec qui je vais vivre toute la vie…


SUZANNE, (avec une brutalité voulue.)

C’est bien cela qui m’effraye.


GRÂCE, (fronçant le front.)

Pas moi ! Chacun son paradis, qu’est-ce que tu veux ! Il ne faut pas chercher à comprendre… Nous nous entendons si bien… nous avons tellement les mêmes idées sur tout, les mêmes goûts… Oh ! la misère ne m’effraye pas ! J’ai toujours haï le monde. À Aix, on m’appelait la demoiselle en gris, parce que je m’habillais toujours en gris… J’aime tout ce qui ne se voit pas… Une vie grave, obscure, mais toute de dévouement, avec celui que je préfère, il ne me faudra pas pour cela beaucoup de courage !… Depuis huit jours que nous sommes à Paris, dans cet hôtel bon marché, près de la Samaritaine, je suis ravie, tu n’as pas idée !… Me rendre utile, au contraire, travailler à deux, c’est une existence nouvelle qui me transporte ! C’était mon rêve de faire vraiment quelque chose dans la vie… de me consacrer à un idéal… J’ai accompli une grande action par égoïsme d’abord… et par amour ensuite.


SUZANNE, (haussant les épaules.)

Une grande action ! Ah ! mon enfant !


GRÂCE.

Cesse de me traiter avec cette méprisante supériorité, Suzanne ; j’ai vingt-sept ans… Si tu connaissais mon horreur des esprits faux ou romanesques ! Tu te rappelles mon antipathie pour la petite Virginie qui avait des passions si prononcées, ce qu’on appelle des idées originales, et qui s’habillait en costume des Huguenots, avec un toquet bleu ?


SUZANNE, (étonnée.)

Comme tous tes souvenirs de couvent sont restés précis !…


GRÂCE.

C’est vrai… Le couvent et Claude… il me semble qu’il n’y a rien eu entre… quelques bals, quelques soirées mornes…


SUZANNE.

Le couvent… nos conversations sur la vie !…


GRÂCE.

Tu es devenue une Parisienne !


SUZANNE.

La chapelle !… mon pupitre où j’élevais une couleuvre. La cour…


GRÂCE.

Avec le grand platane… Et les moineaux qui piaillaient le soir, à l’heure du dortoir, en été…


SUZANNE, (reste un instant rêveuse.)

C’est vrai que tu jouais déjà bien du piano… (Claude Morillot se lève sans bruit, emporte son chapeau et tâche de gagner la porte. Suzanne l’aperçoit.) Mais non, monsieur, ne vous en allez pas… Voyons, voyons, mes pauvres enfants, qu’est-ce que vous allez devenir ?… Où habitez-vous ?…


GRÂCE.

Nous sommes descendus dans un tout petit hôtel, près de la Samaritaine…


CLAUDE.

Dans une rue qui donne rue de Rivoli.


SUZANNE, (les faisant rasseoir près de la cheminée.)

Enfin, puisque vous voilà résolus à vivre ainsi et que vous renoncez à fléchir la famille de Plessans, il faudra que vous régularisiez une situation fausse… qui ne peut que vous nuire… empêcher les gens de s’intéresser à vous.


GRÂCE.

Telle est bien notre intention.


CLAUDE.

Oh ! certainement, madame, cela rentre dans nos idées… Nous ne sommes pas des frondeurs.


GRÂCE.

Mais jusque-là ce ne sont pas les relations que nous avons à Paris qui s’offusqueront de notre situation irrégulière ! Quand nous serons installés quelque part, nous nous marierons.


SUZANNE.

Je tâcherai certainement de procurer quelques leçons à monsieur…


GRÂCE.

Mais surtout si tu pouvais entrevoir, quand l’occasion s’en présentera, un emploi dans des bureaux, qui le laisserait libre à cinq heures… Je sais bien que c’est difficile.


SUZANNE.

Mais non. De but en blanc, je suis un peu prise au dépourvu. Laissez-moi le temps de chercher… Tu me trouves juste à l’instant d’un dîner.


GRÂCE.

Au fait, je te demande pardon… nous te dérangeons. Claude, retirons-nous, il est très tard.


SUZANNE.

Pas du tout. Je suis habillée… Je dis cela simplement pour m’excuser de ne pas vous donner une réponse immédiate.


GRÂCE.

Je suis venue vers sept heures, pensant être plus sûre de te rencontrer. Nous sommes tombés sur une réception, je vois…


SUZANNE.

Oh ! un dîner d’intimes… Vous ne me dérangez nullement… on dîne si tard à Paris… Attendez…

(Elle sonne.)


Scène IV


Les Mêmes, UN DOMESTIQUE, puis NELLY


SUZANNE, (au domestique qui entre.)

François, monsieur s’habille ?


FRANÇOIS.

Oui, madame ; monsieur est rentré il y a une demi-heure.


SUZANNE.

Voulez-vous lui dire, s’il est prêt, que je le prie de descendre une seconde ?


FRANÇOIS.

Oui, madame.


GRÂCE.

Oh ! je t’en prie, ne dérange pas ton mari pour nous…


CLAUDE.

Je suis confus… madame… vos bontés…


SUZANNE.

Rien n’est plus naturel.

(Nelly entre par la porte de la salle à manger.)

NELLY, (remettant les cartes à sa mère.)

Maman, voilà.


SUZANNE.

Bien, ma chérie.


NELLY.

Tu vois, c’est bien écrit.


GRÂCE.

C’est ta fille ? Oh ! comme elle est grande et jolie !… Tu permets que je l’embrasse ? Vous voulez bien, mademoiselle, que je vous embrasse ?… Comment s’appelle-t-elle.


NELLY.

Nelly, madame.


CLAUDE.

Mademoiselle est charmante…


GRÂCE.

Je ne croyais pas que tu eusses une fille aussi grande.


SUZANNE.

Elle fera bientôt sa première communion. Eh ! oui, il y a douze ans que je suis mariée, juste en sortant de l’Assomption… C’est déjà loin.


CLAUDE, (aimablement.)

Quand on est jeune, madame, les mois paraissent des années…


SUZANNE, (sans attacher d’importance à cette phrase absurde.)

Je viens de lui faire écrire les noms des invités… Fais voir…

(Pendant qu’elle inspecte les cartons.)

GRÂCE, (à Claude, à voix basse.)

Ta cravate a tourné à gauche… Arrange-la.


CLAUDE.

Ah ! merci.


SUZANNE, (à Nelly.)

Va les poser sur la table… et je te prie de ne plus remettre les pieds ici, avant le dîner…


NELLY.

Oui, maman.

(Elle passe dans la salle à manger. Un domestique entre, portant des fleurs.)

SUZANNE.

Les lilas dans le grand vase blanc… Les roses sur le piano. (Quand le domestique a terminé.) Allumez le plafond, s’il vous plaît.

(Le domestique donne l’électricité. Suzanne jette le dernier coup d’œil de la maîtresse de maison sur l’ensemble.)

GRÂCE, (pendant ce temps, bas, à Claude.)

Ça va bien… ça va bien…


CLAUDE.

Tu crois ?


GRÂCE.

Elle t’a trouvé très distingué.


SUZANNE, (haut.)

Il ne fait pas trop froid, ici ?


GRÂCE.

Il fait très bon, très tiède, au contraire.


CLAUDE, (s’enhardissant.)

Nous avons eu un hiver si rigoureux. Il n’a pas cessé de pleuvoir tout aujourd’hui.

(Roger Lechâtelier entre, en habit.)


Scène V


Les Mêmes, ROGER LECHÂTELIER


SUZANNE.

Mon ami, je te présente Mademoiselle Grâce de Plessans, dont je t’ai si souvent parlé. Je ne sais si tu te souviens…


ROGER.

Vaguement du moins… N’est-ce pas l’amie avec laquelle vous échangiez des correspondances, autrefois ?… Mademoiselle… (Il salue imperceptiblement.) Et monsieur… son frère ?…


SUZANNE, (rapidement.)

Non. Je vais te dire très simplement la vérité. Un coup de tête dont nous n’avons pas à nous occuper, d’ailleurs… Mademoiselle et monsieur s’aimaient… La famille de Plessans n’a pas voulu entendre parler du mariage… Et, comme Grâce est majeure, ils sont partis, sans ressources, pour Paris… Je t’expliquerai.


ROGER, (indifférent, rapide.)

Ah ! ah !… Mais c’est vous que cela regarde, ma chère amie. Je ne vois pas ce que je puis… dans l’occurrence…


SUZANNE, (insistant.)

Grâce a pensé, avec raison, qu’en souvenir de notre amitié passée, nous nous élèverions au-dessus des préjugés ordinaires…


ROGER, (glacial.)

Cela va de soi… Mais encore une fois…


GRÂCE, (prenant la parole.)

Mon amie Suzanne s’est charitablement, mais incomplètement expliquée, monsieur. Nous ne venons pas demander l’aumône : nos ressources en effet, sont minces, mais suffisantes, je l’espère… du moins, à l’aide de quelque travail.


SUZANNE.

Monsieur donne des leçons de piano… Il chercherait, en dehors de ses leçons, un emploi dans la journée. (Faisant signe à Morillot de parler.) N’est-ce pas cela, monsieur ?


CLAUDE.

Cela même, madame, cela même… Je me rends compte, croyez-le bien, de l’importunité de ma démarche… J’ai bien dit à Mademoiselle de Plessans combien je redoutais cette visite… C’est déjà bien aimable à vous de nous avoir reçus. Je comprends que vous ne puissiez rien…


GRÂCE, (l’interrompant vivement.)

Ce n’est pas ce qu’a dit monsieur… Excusez-le, il est très timide… mais extrêmement capable : il se mettrait très vite au courant d’un travail dont il n’aurait même pas l’habitude… N’est-ce pas, Claude ?… Voyons, parle.


CLAUDE.

Oh ! très vite ! Évidemment, très vite !…


ROGER.

Mon Dieu, monsieur, je verrai, j’aviserai… Mais vous savez, dans les affaires, comme dans les administrations, il est très difficile de trouver des places disponibles…


CLAUDE.

Sûrement… je sais bien !…


ROGER, (continuant sans l’entendre.)

On a un roulement d’employés. Je ne peux pas vous proposer de basses besognes et rémunérées… ridiculement…


GRÂCE.

Mais il n’y a pas de basses besognes, monsieur ; nous ne mettrions aucun orgueil à accepter un emploi misérable… s’il n’était pas toutefois déshonorant… La vie est la vie… N’est-ce pas, Claude, tu serais reconnaissant de la moindre des choses… avec — qui sait ? — un espoir d’avancement…


CLAUDE, (faisant des gestes éplorés de dénégation.)

Oh ! même sans espoir !

(Tout le monde sourit.)

GRÂCE.

Vous voyez, monsieur… Il est encore plus modeste que je ne le suis pour lui.


ROGER, (de meilleure humeur.)

En effet, mademoiselle, ses ambitions me paraissent limitées !… Cela facilitera peut-être la chose… Néanmoins, je ne peux vous offrir, dans une fabrique de glucose, un emploi de ficeleur, n’est-ce pas ?


GRÂCE, (avec fermeté.)

Évidemment, non.


SUZANNE, (faisant des yeux ronds à son mari.)

Mais, mon ami, peut-être pourrais-tu… un jour…


ROGER.

Mon Dieu, peut-être… dans la comptabilité… à cent, cent cinquante francs par mois… dans une époque assez éloignée… Avez-vous une belle écriture ?


GRÂCE, (tout de suite.)

Très jolie, très nette.


ROGER.

Il faut une écriture commerciale… Vous êtes pianiste de profession, n’est-ce pas ? Les chiffres et la musique, ça ne va guère ensemble…


GRÂCE, (même jeu.)

Mais, au contraire, monsieur, il y a toute une partie abstraite et presque mathématique, pour un compositeur… Il calcule très facilement…


CLAUDE.

Sans être Inaudi, je crois qu’en effet…


ROGER.

Eh bien, monsieur, voulez-vous passer à mon bureau d’ici quelques jours… Nous causerons de cela…


CLAUDE.

À n’importe quelle heure ?


ROGER.

Non, non. Je reçois le mardi et le vendredi, de deux à quatre heures, rue Saint-Lazare… Vous direz au garçon de bureau qui vous recevra que je vous ai donné rendez-vous… Pour l’instant, c’est tout ce que je peux.


CLAUDE.

Je ne sais vous dire à quel point nous vous sommes reconnaissants…


GRÂCE.

Monsieur Morillot aura pour vous une grande gratitude ; je sais que je dois à Suzanne l’accueil que vous voulez bien nous faire. Je n’en attendais pas moins de son bon cœur. Allons-nous-en, Claude. Je vous demande bien pardon de vous avoir dérangés à cette heure.


ROGER.

Nous attendons du monde, en effet, vous voyez.


SUZANNE, (à Grâce.)

Veux-tu me laisser ton adresse, je t’écrirai.


GRÂCE, (écrivant vite au crayon sur une carte.)

Voici : hôtel de la Samaritaine, rue du Bœuf, numéro sept. (Serrant la main à Suzanne.) Et merci de tout cœur.


SUZANNE.

De rien, de rien…


ROGER, (à Grâce.)

Au revoir, mademoiselle…


CLAUDE.

Monsieur…


ROGER, (sec.)

Monsieur…


GRÂCE, (en faisant passer Claude devant elle.)

Passe…

(Ils sortent.)


Scène VI


ROGER, SUZANNE


ROGER, (s’esclaffant.)

Fff !… Qu’est-ce que c’est que ça ?… Eh bien, tu en as de jolies relations ! Je te félicite !


SUZANNE.

Ne m’en parle pas. Je n’en suis pas revenue… Je suis plus stupéfaite que toi… Cette petite Grâce que j’ai connue si sage, si pondérée !… Et des gens très bien, tu sais… Crois-tu qu’il y a des toqués dans la vie !…


ROGER.

Oh ! ce professeur de piano !… Oh ! la façon de tenir son chapeau !… C’est quelque demoiselle Bovary à la manque… Voilà ce que nous envoient les départements !


SUZANNE.

Il doit y avoir autre chose… Je suis ahurie, j’avoue…


ROGER.

C’est une vicieuse.


SUZANNE.

Je ne crois pas… Elle ne me fait pas l’effet d’une compliquée, cette petite.


ROGER.

Mais le vice a une réputation de complication tout à fait usurpée… Au contraire, le vice, c’est l’amour simplifié.


SUZANNE.

Voilà qui demande des explications. Ce n’est pas clair.


ROGER.

Je te les donnerai, mais pas maintenant. C’est comme l’algèbre, ça paraît compliqué et ce n’est qu’une méthode de simplification, pourtant… D’ailleurs, elle a des yeux cernés, ta jeune amie, qui ne trompent pas…


SUZANNE.

C’est peut-être le chagrin.


ROGER.

Ou les sonates de Clementi… Je connais ce type-là. J’avais une petite cousine comme ça, pleine de complaisance, et qui lui ressemblait.


SUZANNE.

C’est du beau !


ROGER, (riant.)

Oh ! qui n’a pas eu sa cousine complaisante ?… Dis donc, est-ce qu’elles étaient toutes comme cela à l’Assomption ?


SUZANNE.

Ça dépendait des classes… À y réfléchir, toutes les élèves de la sœur Marie-Paul ont mal tourné. Mais celle-ci a failli se faire religieuse.


ROGER.

Le bon Dieu l’a échappé belle !


SUZANNE.

Il y a un mystère là-dessous, je te dis… quelque chose…


ROGER.

Il y a l’intervention de la musique, voilà !… le prestige éternel, la sonate pathétique, les valses de Chopin… Tout ça, c’est la faute du piano… Quel titre pour un roman, « La faute du piano » !


SUZANNE.

Ne plaisante pas. Je trouve cela lugubre, au fond… Elle va traîner la misère.


ROGER.

Et lui le cachet.


SUZANNE.

Il faudra vraiment tâcher de lui trouver de l’ouvrage, n’est-ce pas, Roger ?


ROGER.

Tu ne vas pas le recommander à nos amis, ce type-là !… Vois-tu qu’il compromette la petite Varandon, par exemple… Un détournement en mineur !


SUZANNE, (qui réfléchit.)

As-tu remarqué comme elle le couvait des yeux, inquiète de lui, maternelle, le dominant de toute sa protection, si simple pourtant avec cela, si peu agitée.


ROGER.

Et ce tutoiement, hein ?… sans aucune gêne devant nous…


SUZANNE.

Penser que toute cette délicatesse va être mise au service d’un être pareil !… J’ai entendu quelque chose de très touchant, Roger, pendant que je parlais à voix basse à Nelly.


ROGER.

Ah !… Quoi donc ?


SUZANNE.

Elle n’a pas pensé que je pourrais l’entendre… Elle lui a dit tout bas : « Arrange ta cravate qui a tourné ». Ce n’est rien, et cependant, tu ne trouves pas cela charmant ?


ROGER, (riant.)

Ah ! non, par exemple ! Je ne m’attendrirai pas là-dessus… Ne compte pas sur moi… Réservons notre pitié pour nous-mêmes, a dit… Machin… nous ne savons pas comment nous finirons…


SUZANNE.

Roger, Roger, ne ris pas… Je t’assure, il y a autre chose chez cette petite bonne femme… un joli sacrifice qu’elle porte dans ses grands yeux, avec de la gravité presque joyeuse… C’est étrange, Roger, réfléchis… où ils sont, ce qu’ils vont devenir ; et pourtant, ils n’ont pas l’air tristes. En voilà une qui a tout abdiqué, tout espoir d’être heureuse, et, regarde, elle mendie presque pour son homme, qui est son aîné de beaucoup, sans aucune honte, elle qui pouvait hier faire la charité. Quelle simplicité il y a dans sa manière de quémander, comme si elle n’avait fait que ça toute sa vie ! J’étais gênée de mon luxe, de mes fleurs, de mon appartement, pendant qu’elle parlait, et j’avais bien tort d’être gênée. Elle n’a pas vu tout cela… Elle venait demander quelque chose pour lui… humble comme ces chiens qui n’attendent, pour partir, que le morceau de pain qu’ils convoitent… Tu n’as pas remarqué ? quand elle a vu que ça marchait, ses yeux se sont mis à pétiller de bonheur. Ah ! quel héroïsme, peut-être, Roger, quel étrange héroïsme, tout de même, si fou qu’il soit, et quelles figures de bourgeois l’on se sent, quand il traverse tout à coup, cet héroïsme, votre salon, vos meubles… vos lumières… une seconde… Je suis troublée…


ROGER, (qui ne rit plus.)

Oui… Ce sont ceux qui ne rigolent pas avec

l’amour…
(Ils sont immobiles près de la cheminée. Lui se chauffe le dos, distraitement, debout. Elle, est assise et joue avec ses bagues progressivement dans la rêverie.)

SUZANNE.

Où sont-ils en ce moment ? Que vont-ils devenir, ces deux pauvres êtres, dans le grand Paris ?… Ils doivent être maintenant à se serrer les bras sous leur parapluie ouvert… Elle va attendre peut-être douze tramways avec patience et bonheur. Et encore elle a ses robes de jeune fille de bonne façon ; mais songe, quand le stock sera épuisé, quand les robes s’élimeront, quand tout ce petit vernis qui la protège va craquer… L’effroyable chose !…


ROGER.

Bah ! ce sera une recrue de plus pour Cythère, et tout finira le mieux du monde pour le bonheur des hommes.


SUZANNE.

Qui peut savoir ? En tout cas, comme c’est autre chose que nous !… Plus j’y réfléchis, plus je suis impressionnée… cette petite Grâce ! (Tout à coup.) Tiens, au fond, tu ne m’aimes pas !


ROGER, (éclatant cette fois de rire.)

Ah çà, c’est bien !… cette conclusion inattendue !… Tiens, embrasse-moi pour la bonne parole.

(Il l’embrasse.)

SUZANNE, (se dégageant.)

Je vivrais cent ans, Roger, que je n’oublierais pas le spectacle de ces deux pauvres dos s’en allant ainsi, vers la vie, vers la vie misérable. acceptée… Je verrai toujours là, dans l’entrebâillement de cette porte ouverte, leur silhouette disp…

(À ce moment, la porte qu’elle désigne s’ouvre, et une dame, très vive et très froufroutante, entre. C’est la petite Mme Clozières.)


Scène VII


Les Mêmes, MADAME CLOZIÈRES puis MONSIEUR CLOZIÈRES



MADAME CLOZIÈRES.

Bonjour, chérie… J’arrive bonne première… Je ne suis pas trop en avance ? Quel temps ! On ne mettrait pas un chien dehors. Vite, que je me chauffe un peu le bout des pieds… C’est à mourir… La vie devient un supplice, cet hiver !… Bonjour, vous, grand coureur !


ROGER.

Grand coureur ?


MADAME CLOZIÈRES.

Oui, oui, beau diable !… Je vous ai aperçu hier, suivant une femme, dans l’allée des cavaliers… Enfin, je serai discrète…


ROGER.

Je m’en aperçois… (Il va à M. Clozières, qui entre.) Eh bien, mon cher, ça va ?


CLOZIÈRES.

Comme un homme enthousiasmé… J’arrive du parc des Princes… L’aéroplane de Melchior, admirable !… Il est descendu avec un style !… Votons-lui un banquet au cercle !…


MADAME CLOZIÈRES, (à Suzanne.)

Regardez, chérie, j’étrenne ce soir le collier que mon mari vient de m’offrir pour ma fête.


SUZANNE.

Il est superbe.


MADAME CLOZIÈRES.

J’aime mieux vous dire le prix tout de suite ; ça me fera plaisir. Quarante mille, chez Cortier… Écoutez, voulez-vous une idée ?… Vous devriez faire enlever les barrettes du vôtre… vous arrangeriez les perles sur deux rangs, vous en achèteriez en plus cinq ou six de cette dimension…


SUZANNE, (se levant pour recevoir une dame qui entre avec sa fille.)

Ah ! voilà cette bonne baronne.


CLOZIÈRES, (à la baronne.)

Nous nous suivions dans l’ascenseur.


SUZANNE, (appelant.)

Nelly ! Nelly ! viens voir ta petite amie.

(Le salon s’anime.)

MADAME CLOZIÈRES, (s’approchant de Roger Lechâtelier.)

Je donnais à votre femme une bonne idée, mon cher… Elle arrangerait ses perles en sautoir… Elle a de quoi faire monter deux rangs, puis… Vous me suivez ?


ROGER.

Très bien.


MADAME CLOZIÈRES.

Puis, il suffirait d’ajouter quatre ou cinq perles comme celle-ci, voyez-vous, et…

(La conversation continue.)

RIDEAU

ACTE DEUXIEME

Une chambre d’hôtel pauvre. Elle communique avec une autre chambre par le fond, qui sert de chambre à coucher, tandis que celle-ci est veuve de lit, transformée en cabinet de toilette, salle à manger, etc., comme en témoigne le désordre varié, quoique propre, de différents meubles : cartons sur l’armoire à glace, étagère au mur qui sert à soutenir cent objets divers. Les costumes pendus au mur, etc… Fenêtre à droite donnant sur la rue du Bœuf… À gauche, porte donnant sur le palier. La porte de la seconde chambre est entr’ouverte en ce moment. Quelques petits bouts d’étoffes claires, jetés par-ci par-là, indiquent un effort d’enjolivement. Un nécessaire en or sur une table. Un peu de soleil d’avril à la fenêtre.



Scène PREMIÈRE


CLAUDE, GRÂCE


GRÂCE.

Où est la lampe à esprit-de-vin ?


CLAUDE, (en manches de chemise.)

Là.


GRÂCE.

Une allumette, s’il te plaît… merci… (Elle met des œufs à la coque dans la bouilloire pendant que Claude finit de s’habiller.) Tu les veux cuits ?


CLAUDE.

Laiteux.


GRÂCE.

Alors je les mets dans l’eau froide… Je les retire au premier bouillon. C’est une méthode de Virginie…


CLAUDE.

Cette bonne Virginie ! Ah ! elle doit bien me maudire à présent et regretter les croquettes de volaille qu’elle me préparait chez tes parents, le jeudi, avec tant de soin !…


GRÂCE.

J’ai été te chercher du jambon et de la galantine… Ça te va ?


CLAUDE.

Tiens, je te crois !…


GRÂCE.

Regarde à la porte si l’on a mis la boîte au lait.

(Il ouvre la porte.)

CLAUDE.

Voilà. Il y a un paquet.


GRÂCE.

Je sais ; c’est une surprise…


CLAUDE, (ouvrant le papier.)

Un chou à la crème ! Ma petite mimite !


GRÂCE.

Ne me remercie pas, c’est un cadeau du boulanger d’en bas ; je n’ai pas pu refuser…


CLAUDE.

Ce sera pour toi.


GRÂCE.

Tu sais bien que j’ai horreur des sucreries…


CLAUDE.

J’espère que tu ne te pvives de rien, au moins ?… C’est que nous avons les moyens… plus que nous ne le croyons, même… J’ai fait les comptes. Avec cette augmentation du patron, en défalquant les vingt francs du piano et les emplettes des Galeries, il restera encore une trentaine de francs d’argent de poche par mois… C’est très joli… Pourquoi ris-tu ?


GRÂCE.

Je ris de tes inquiétudes, pauvre coco. Pourquoi te mettre martel en tête ? Nous n’aurions que dix francs par mois pour acheter des choux à la crème et un pot de muguet que ça me serait encore égal ! Je suis ravie… radieuse… et cela suffit, monsieur. Et mon muguet de premier mai, tu ne m’en as rien dit ?


CLAUDE, (respirant un petit pot de muguet, sur la table.)

Superbe !


GRÂCE.

Tiens, passe-moi une cuiller, là… près de la pendule…


CLAUDE.

Ah ça ! tu as vraiment transformé nos deux petites chambres… C’est de la féerie ! Toute la tristesse en a disparu, et Dieu sait ! Moi, je n’en souffrirais pas… j’ai toujours habité des hôtels de commis-voyageurs. Mais toi, de ta chambrette bleue d’Aix, si jolie, à ceci…


GRÂCE.

C’est bien plus vivant, ici…


CLAUDE.

Tout de même il y a encore cette vieille tache, au plafond.


GRÂCE.

C’est vrai. Il faudra que je badigeonne ça au ripolin.


CLAUDE.

Encore… dans cette chambre…


GRÂCE, (rectifiant.)

Dans notre salon, tu veux dire…


CLAUDE.

Oui, dans notre salon… la vie est possible. Mais là… (Il désigne l’autre pièce.) cette cour avec un arbre, de vieilles caisses, et toutes sortes de flacons cassés ! (Timidement.) Tu ne crois pas qu’avec dix francs de plus par mois nous ne trouverions pas mieux ?


GRÂCE.

Et pourquoi donc ? Cinquante francs et les bougies en plus, je trouve cela bien suffisant… Et puis je suis habituée, maintenant… C’est central et près des quais.


CLAUDE.

C’est loin de la rue Saint-Lazare… et de l’usine de Levallois, quand il faut y aller…


GRÂCE.

Bah ! avec ton métro… Écoute, comme Schumann est gai, ce matin…

(Elle montre une cage pendue au mur, où il y a un serin.)

CLAUDE.

Il te connaît ! D’aussi loin qu’il t’entend arriver, il chante, cet animal.


GRÂCE.

Tu exagères.


CLAUDE.

Je trouve ça bien naturel. (Il va à la cage et assujettit la salade aux barreaux.) Bonsoir, Schumann !


GRÂCE.

Tes œufs vont être prêts.


CLAUDE.

Tu ne veux vraiment pas un jour déjeuner avec moi ?… Je serais si content !


GRÂCE.

Non… Je mange plus à l’aise quand tu es parti. Puis j’ai toujours peur que tu arrives en retard. Est-ce qu’il a un sale caractère, monsieur Lechâtelier ?


CLAUDE.

Je le vois si peu, lui. (On entend les sons aigus d’une clarinette à travers le plafond.) Ah ! bon !


GRÂCE.

Onze heures et demie ! Ce n’est pas possible ! Il est en avance.


CLAUDE.

Jamais ! Je me suis renseigné. C’est un vieil employé de commerce. À onze heures et quart, il rentre. À onze et demie précises, il attrape sa clarinette, ça dure jusqu’à midi moins le quart, et puis il va déjeuner… Tout l’hôtel se règle là-dessus.


GRÂCE.

Ce serait plus commode de régler les pendules.


CLAUDE.

Tu sais bien que les pendules d’hôtel ne marchent jamais.


GRÂCE.

Que fais-tu ?


CLAUDE.

Je la mets à l’heure tout de même. C’est plus gai de voir éternellement onze heures et demie que les six heures qu’elle marquait. Six heures, c’est ou trop tôt ou trop tard… (Il modifie les aiguilles, puis recule et contemple la pendule en souriant.) Paul et Virginie en bronze…


GRÂCE.

Se tenant par la main…


CLAUDE.

C’est une attention délicate de la patronne.


GRÂCE.

Tu es servi.

(Claude va à la toilette.)

CLAUDE.

Attends… une seconde… Où as-tu acheté ce savon ?

(Il pose ses manchettes en celluloïd et se lave les mains.)

GRÂCE.

Au Louvre… une boîte… « Le savon des familles… » Un franc vingt la boîte.


CLAUDE.

Il sent très bon.


GRÂCE, (de la table.)

Je te casse ton œuf.


CLAUDE.

Merci, mimite…


GRÂCE.

Lait ou bière ?


CLAUDE.

Bière. (Il s’installe à la table et commence à manger.) Ah ! qui nous aurait dit tout de même, quand nous montions, le cœur battant, l’escalier des Lechâtelier, que deux jours après j’allais avoir un emploi de comptable, un emploi rémunéré, bureaucratique, antiartiste !…


GRÂCE.

Et qu’un mois après… juste, j’ai compté… tu aurais encore sans raison cette gratification de deux cents francs qui ne rime à rien !… Ils sont vraiment étonnants, ces gens !… C’en est même un peu gênant… Car il n’y avait aucune raison sérieuse à cette surprise.


CLAUDE.

Aucune… Dis donc, si tu vois Mme Lechâtelier, ne lui en parle pas ; ce sera plus discret…


GRÂCE.

Mais tu sais bien que je ne la vois pas. J’ai été lui rendre une fois visite ; j’ai si peur, dans ma position, de la gêner, de rencontrer quelqu’un !… Peut-être n’aime-t-elle pas bien se rappeler tant de souvenirs communs.


CLAUDE.

Oui, sûrement… En tout cas, tu la désobligerais en lui parlant des services qu’elle nous rend sans en avoir l’air.


GRÂCE.

De vrais services, car, en somme, cela ne va pas trop mal… Il n’y a que les leçons de piano !… Mme Vieulle m’avait pourtant bien promis qu’elle te ferait avoir des élèves…

(Pendant qu’il mange bruyamment et avec appétit, le couteau en l’air, elle s’installe à côté de lui, et, un crayon à la main, parcourt un carnet.)

CLAUDE, (avec hésitation.)

À propos, la fille de la papetière s’en va peut-être dans le Midi… je ne t’ai pas dit ?… pour raison de santé… Oh ! peut-être !… Mais tu sais que mon ami René m’a promis de me faire faire la connaissance de Chevillard, dimanche au plus tard ?… Ah ! ah !… on verra un petit peu ! Pour l’instant, ma chérie, c’est la misère… mais attends… attends… dans six mois, je jure, nom de d’la, que j’aurai mon concert à la salle Erard… Dans six mois je serai connu et…


GRÂCE, (comptant à mi-voix.)

Dix et deux douze et je retiens un.


CLAUDE.

… Enfoncé, Risler ! Enfoncé, Diémer !

(Il tape de grands coups de couteau sur la table.)

GRÂCE.

Quatre et cinq, neuf.


CLAUDE.

Et ce sera justice !… On verra, le petit Morillot l On le verra !…

(Il rit large, il imite sur sa chaise le mouvement d’un cavalier sur son cheval pour signifier qu’il arrive au poteau.)

GRÂCE, (comptant toujours.)

Oui… oui… vingt-huit… trente-deux…


CLAUDE, (s’arrêtant.)

Qu’est-ce que tu fais là ?


GRÂCE.

Les comptes… Ne t’inquiète pas… continue…


CLAUDE.

Non, j’ai fini ! (Il n’est plus gai… Il soupire. Il a l’air préoccupé tout à coup. Un long silence… On l’entend manger.) Il n’arrivera pas encore ce matin.


GRÂCE.

Il n’en a pas l’air.

(Silence.)

CLAUDE.

Midi, non. Il n’arrivera pas… Ce n’était pas la peine de sortir les partitions.


GRÂCE.

Tiens ! Tu me fais penser qu’il y en a encore une partie dans la valise aux souvenirs.

(Elle se lève.)

CLAUDE.

Ah ! la valise aux souvenirs ! Je n’ai jamais osé y jeter un coup d’œil, tu sais, par discrétion…


GRÂCE, (arrangeant ladite valise.)

Oh ! ne te gêne pas… C’est tout ce que j’ai pu emporter de mon enfance… les petits bibelots auxquels je tenais. Je ne les ai pas encore classés, parce que je n’avais pas leur place… Je rangerai ça un jour… Je te les montrerai même ce soir, si tu veux, à ton retour… À côté de choses bêtes, comme des accessoires de cotillon, mon paroissien, les images de première communion de toutes mes amies, etc… il y a des choses auxquelles tu es un peu mêlé…


CLAUDE.

C’est vrai ?


GRÂCE.

Tiens !… cette enveloppe… tu te souviens ?


CLAUDE.

Ah, oui !


GRÂCE.

Voici la Bible illustrée dont je coloriais les images quand j’étais petite… les figures en rose, les robes en bleu ou rouge. Voilà la page préférée que j’ai souvent regardée, depuis… Le Paradis !… Le Père éternel très calme, avec sa barbe… Adam et Ève… Le paradis terrestre, Claude ! l’homme et la femme… les arbres, les herbes, le chien, la paix !… Je l’ai regardée encore le soir où j’ai pris la décision de partir avec mon Claude. Je te montrerai tout… L’album de photographies de la famille. Je l’ai chipé sur la table du salon. Plus tard, comme j’aimerai feuilleter ce passé disparu !… (Elle entr’ouvre l’album.) Moi, à sept ans.


CLAUDE.

Fais voir ?… Tu étais déjà bien jolie !…


GRÂCE.

Ma sœur Mariette, sur les genoux de maman… Maman, à vingt ans… Papa, en costume de premier président… Moi, en robe de communion… Regarde…


CLAUDE.

Oui. Et celui-là ?


GRÂCE.

Je ne sais pas… Un oncle, je crois.


CLAUDE.

Celle-là ?


GRÂCE.

Tante Mathilde, en crinoline… Jean de Mazan… Oh ! ça, c’est tante Evelina, celle, dans la famille, qui a mal tourné… Elle s’est enfuie avec un jeune homme, comme moi… On n’en parlait jamais… Je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Elle est plus jolie que les autres, d’ailleurs.


CLAUDE.

Naturellement !… Elle te ressemble un peu !


GRÂCE, (refermant l’album.)

Finis de manger… Ce soir, nous regarderons près du feu.


CLAUDE.

Alors, pauvre chou, tu ranges, tu ranges toute la journée ?… Tu ne fais rien d’autre, ces longues heures, quand tu ne sors pas ?…


GRÂCE.

Je t’attends… je me mets près de la fenêtre… je rêve… Tu sais, la gouttière qui fait tant de bruit quand il pleut ?… Je l’écoute… Je pense au prélude de Chopin que tu m’as appris et que tu m’expliquais.


CLAUDE.

Ah ! oui… le prélude de la goutte d’eau.


GRÂCE.

Oui, ce prélude qu’il écrivit, dit-on, un jour de pluie, en attendant George Sand, et où il a imité le bruit de la goutte d’eau qui tombe… si, si, si


CLAUDE.

… Bémol. (On frappe à la porte.) Entrez !


GRÂCE.

Tiens ! c’est vrai ! j’oubliais…



Scène II


Les Mêmes, EUGÈNE


EUGÈNE, (entrant avec un plat fumant dans le creux de la main.)

Bonjour, monsieur Morillot.


GRÂCE.

Il y avait au restaurant en bas un plat que tu aimes… J’ai prié Eugène de t’en faire porter une portion.


EUGÈNE.

Des haricots rouges !


CLAUDE.

Je n’ai plus faim ; mais, pour des haricots rouges, je ferai exception.


EUGÈNE.

Ça sent rudement bon ; l’escalier en est parfumé. La patronne en a reniflé dans son bureau… Sûr, elle va m’envoyer chercher une seconde assiettée… Et votre petite dame n’en mange pas ?…


GRÂCE.

Je n’ai pas faim.


EUGÈNE.

Faut se forcer à Paris ! Tout de même, vous avez meilleure mine que lorsque vous êtes venue ! On voit que vous vous la coulez douce… tez que je dise ça, monsieur Morillot !… Quand vous êtes arrivée, je me suis dit : « Voilà une petite dame qui a trop travaillé dans son patelin… » Maintenant que vous vous reposez…


GRÂCE, (souriant.)

N’est-ce pas, Eugène, que j’ai meilleure mine ?


EUGÈNE.

Et puis, dame ! la vie de Paris, il n’y a que ça !… Quand on est habitué au bien-être de Paris on ne peut plus se faire ailleurs. Il y a deux ans, je suis allé passer quinze jours à Cannes, dans le Midi… Oh ! la ! la ! ce que je me suis barbé !… Dire qu’il y a des gens qui vont là pour leur plaisir… J’y serais mort !… Tandis que j’ai retrouvé tout de suite ici mon petit confortable… mon petit quant-à-soi !… Vrai, j’ai respiré. Sans compter que vous avez les deux plus jolies chambres communiquantes de l’hôtel, avec cette double vue sur la rue et sur la cour !… Et puis ce va-et-vient… Tenez, l’employé de commerce du vingt-sept, M. Eusèbe Landrin… eh bien, le dimanche, avez-vous remarqué ce qu’il fait ? Ah ! la ! la !… il ne va pas perdre son temps au bois de Boulogne ou à Vincennes… Il s’installe dans l’escalier, là, sur les marches, et il regarde les gens monter et descendre. Il trouve ça plus intéressant, il dit, que d’aller se fouler le ciboulot sur une impériale de tramway…


CLAUDE, (mangeant.)

Ce n’est pourtant pas passionnant, il me semble… Toujours les mêmes locataires.


EUGÈNE, (sur un ton confidentiel.)

Parce que vous n’êtes pas là, dans la journée… Mais, entre nous, le trente-trois… la chambre d’amour, comme on dit… la patronne la loue à l’heure… et alors… il y a parfois des types…


CLAUDE.

Eugène, voyons… je vous remercie…


EUGÈNE.

Ah ! non, on ne s’embête pas ici !… Enfin, je cause, et il faut tout de même que j’aille au trente-trois ; justement, tenez : il est occupé. (Il rit.) Bonsoir, monsieur Morillot… Monsieur et Madame n’ont plus besoin de rien ?…


CLAUDE, (sèchement.)

De rien, merci…



Scène III


CLAUDE, GRACE


CLAUDE.

Ce garçon est odieux !… Cette promiscuité, pour toi, m’ennuie…


GRÂCE.

Pourquoi ? Eugène est un garçon charmant… si j’ose m’exprimer ainsi. Dis-moi, je pense à une chose… Le trente-trois, c’est la chambre qu’on nous a donnée en arrivant ici… ?


CLAUDE.

C’est vrai, au fait !…


GRÂCE.

C’est pour cela qu’on nous a fait déguerpir le lendemain en nous disant qu’elle était retenue par un ministre plénipotentiaire !…


CLAUDE, (mangeant.)

Quel sale hôtel ! Dès qu’on pourra en changer… et ce sera bientôt…

(On fait du bruit à la porte.)

GRÂCE.

Qu’est-ce que c’est ?

(Claude se lève et va ouvrir.)

CLAUDE, (pâle.)

Grâce… lui !… C’est lui !…


GRÂCE.

C’est vrai ? Ah ! mon Dieu ! ça m’a fait un coup au cœur !…

(Ils restent fixes, comme béants, devant la porte que Claude tient ouverte.)

UNE VOIX DU DEHORS.

Monsieur Morillot ?


CLAUDE, (aimablement.)

Entrez ! Entrez donc ! C’est ici !



Scène IV


Les Mêmes, DEUX PORTEURS

Les porteurs entrent en poussant un piano.

UN PORTEUR, (à reculons.)

Où faut-il le poser ?


CLAUDE.

Ici, contre le mur… la place est préparée… (Bas, à Grâce.) Enfin, ça y est ! (Aux porteurs qui ont poussé le piano à sa place et sont en train de le caler.) Vous avez la facture ?


UN PORTEUR.

Oui, monsieur.


CLAUDE, (à Grâce.)

Hein ! Crois-tu que cette gratification nous est tombée du ciel ?… Sans elle, nous ne pouvions peut-être pas nous le payer avant des mois…


GRÂCE.

C’est la seule chose qui me manquait, mais elle me manquait !…


LE PORTEUR, (présentant la facture.)

Tenez !


CLAUDE.

Vous avez soif, mes amis ?… Grâce, verse-leur ma canette.


LES PORTEURS.

Oh ! monsieur, faites excuse…


CLAUDE.

Si, si… j’y tiens ! (Bas, à Grâce.) Et puis, ça nous dispensera de donner un gros pourboire.

(Grâce leur verse à boire.)

UN PORTEUR.

Vingt francs le mois… prix d’artiste… C’est des pianos qu’on loue jusqu’à des trente francs aux gens chics, vous savez !


CLAUDE, (comptant.)

Dix… quinze et vingt… Voilà pour vous…


LES PORTEURS.

Merci bien… Bonsoir, la compagnie !… Ils sortent. Quand ils sont sortis, Claude saisit le bras de Grâce dans un accès de joie. Il hurle un air d’opéra.


CLAUDE.

« Nonnes qui reposez sous cette froide pierre !…»

(Puis il l’empoigne à bras-le-corps et se met à danser en blague.)

GRÂCE, (se débattant.)

Quel enfant ! Voyons, Claude, tu es stupide !

(Claude s’interrompt. Il arrête Grâce, qui allait se diriger vers le piano. Il s’aligne dans le fond de la pièce avec elle, en désignant le piano, à droite.)

CLAUDE.

Ensemble. (Il donne le signal.) Une… deux… trois…

(Ils courent ensemble au piano. Ils l’ouvrent et, debout font une gamme.)

GRÂCE.

Il est très bon.


CLAUDE.

Parbleu ! un Erard ! (Cherchant de quoi s’asseoir.) Vite, les chaises, des partitions.


GRÂCE.

Tu n’as pas le temps, il faut que tu t’en ailles…


CLAUDE.

Ça ne fait rien ! Quatre ou cinq minutes… Ils empilent les partitions sur les chaises de paille.


GRÂCE.

Tu es assez haut ?


CLAUDE.

Vite, vite… Quoi ?


GRÂCE.

Ce que tu voudras…


CLAUDE.

La Marche nuptiale, de Mendelssohn.


GRÂCE.

Tope !…

(Ils attaquent la Marche nuptiale à quatre mains.)

CLAUDE.

Tu n’as pas les doigts trop rouillés…


GRÂCE.

Je m’attendais à pis…


CLAUDE.

Fais attention, voyons !… un, deux, un, deux. (S’exclamant tout haut en jouant.) Ah ! que c’est bon ! que c’est bon ! que c’est bon !


GRÂCE.

J’en avais faim !


CLAUDE.

Nom de nom ! que ça fait plaisir !


GRÂCE.

Pourvu qu’on ne nous chasse pas d’ici à cause du bruit !… Il y a des imbéciles que le piano ennuie…


CLAUDE.

La Marche nuptiale, Grâce ! Tout ce que ça m’évoque ! Celle que nous devions demander au curé de Saint-Jean, à Aix, le jour de notre mariage !… Un, deux… Imagine… Nous entrons dans l’église… nous avançons… vers l’autel… on s’écarte… On dirait que le tapis rouge nous conduit loin, loin, vers le ciel… Tu nous vois ?…


GRÂCE.

Moi, je nous vois encore dans le salon jaune… étudiant.


CLAUDE.

Oui, là il fallait qu’on entendît toujours le piano, à cause de ta mère… Grâce, te souviens-tu ? la première fois où, en jouant, tu as laissé tomber ta tête sur mon épaule… Tes cheveux me chatouillaient la joue… je n’ai pas osé bouger… Tu continuais à jouer… par cœur…


GRÂCE.

Et tu m’as pressé doucement, chastement, le genou…


CLAUDE, (laissant tomber sa tête à lui sur l’épaule de Grâce, pendant que, de la main gauche, il continue de pianoter.)

Comme ça elle était, ta tête, sur l’épaule… Et puis, chérie, nous ne nous sommes pas dit un mot d’amour… Mais te rappelles-tu ce que j’ai osé le lendemain ?…


GRÂCE, (ralentissant le mouvement.)

Quoi ? déjà…


CLAUDE.

Tout d’un coup… tu jouais un morceau à arpèges… j’ai baisé tes doigts qui couraient… qui couraient sur le piano… et mes lèvres couraient après eux comme ceci, tiens… (Il refait comme autrefois.) Et tes mains fuyaient comme des oiseaux… je ne pouvais pas les saisir.

(Il ne joue plus, lui. Il bécotte les mains errantes de Grâce, à leur poursuite.)

GRÂCE.

Et tu m’empêchais de jouer, comme maintenant… ta bouche pesait sur mes mains… Ils s’interrompent cette fois tout de bon, mais ils restent assis côte à côte devant le piano.


CLAUDE.

Tes jolies mains, dont j’étais si amoureux ! Ah ! quand j’ai senti qu’elles ne me repoussaient pas, tes mains, la commotion que j’ai eue au cœur !… Grâce, par moments, je crois que je rêve… C’est trop beau pour moi ! Je ne suis pas digne d’un bonheur qui va m’échapper, ce n’est pas possible autrement, un bonheur que je ne comprends même pas encore !… Ah ! ma petite madone, ma petite madone, pourquoi m’as-tu aimé ?…


GRÂCE, (le regardant bien dans les yeux.)

Parce que tu es bon, mon Claude, parce que tu es simple et délicat… parce que j’ai vu ton âme et que je n’en veux pas d’autre. La bonté, c’est la beauté suprême.


CLAUDE, (à voix basse.)

Grâce ! Grâce ! je serai comme un chien pour toi… Je te rendrai heureuse ; tu verras, je trouverai moyen… Pourvu que tu n’ailles pas souffrir, mon Dieu !… Je n’ose y penser de tout le jour… Que tu aies voulu, toi, cette chose, t’enfuir avec ce pauvre, toi, « mademoiselle », cette chair si fine, si rose, si délicate… ce petit être que je ne rêvais qu’en tremblant, et dont je me serais estimé trop heureux de ne posséder que le parfum ou le mouchoir… à moi, à moi… dans ma chambre !… Je suis comme ces voleurs qui ont emporté quelque chose d’une maison, ils ne savent pas quoi, quelque chose de précieux sûrement, mais qu’ils n’osent encore regarder, de peur que ce soit trop beau… ou rien du tout, peut-être…


GRÂCE.

Mon Claude !… Tes bons yeux !… ta voix si franche !…


CLAUDE, (collé contre elle.)

Il ne faut pas que ta petite royauté souffre…


GRÂCE.

Non, elle ne souffrira pas.


CLAUDE.

Et il faut que tu m’aimes toujours, toujours…


GRÂCE.

Toujours, Claude…


CLAUDE.

Et puis, il faut te distraire aussi… J’obtiendrai des places de théâtre de mon camarade René ; nous irons à l’Opéra-Comique dimanche soir, je te le promets…


GRÂCE.

Oui, oui !… Que tu es drolichon ! Et pendant ce temps, tu te mets en retard. Tu vas te faire gronder… Grand gamin ! Allez, vite, vite, vite, à la porte !… Ton paletot.

(Elle lui donne son chapeau, sa canne, son pardessus.)

CLAUDE, (enfilant son pardessus.)

Tu es contente d’avoir le piano, hein ?


GRÂCE.

Radieuse.


CLAUDE.

Tu vas pouvoir en jouer, toi, veinarde !


GRÂCE.

À cinq heures, nous en profiterons à deux… Allons, monsieur… votre canne, votre chapeau.


CLAUDE.

Au revoir, mignonne, ange, ciel bleu, coco… Tiens, je suis content, ravigoté !… Nom de d’là, la vie est belle ! Je ne vais faire qu’une trotte en sifflotant jusqu’à la rue Saint-Lazare… Bécot ?…


GRÂCE.

Prends le métro, c’est plus prudent.


CLAUDE.

Tu as raison… À tout à l’heure…


GRÂCE.

À tout à l’heure, Claude.

(Au moment où il va sortir, elle le tire brusquement par le bras et le regarde, un grand moment, silencieuse, dans les yeux. Puis elle l’embrasse doucement au milieu du front, avec un air grave et presque religieux. Il sort, elle l’accompagne sur le pas de la porte. On entend Claude parler à quelqu’un en descendant l’escalier.)

LA VOIX DE CLAUDE.

Vous sortez, mademoiselle Aimée ? Beau temps, belle trotte…

(La voix s’éloigne.)

GRÂCE, (de dos, parlant sur le palier à quelqu’un.)

Alors, c’est l’heure de la seconde tournée ?… Bonne chance, et pas trop de fatigue.


UNE VOIX.

Oh ! l’habitude !


GRÂCE.

Tenez, entrez donc une seconde, mademoiselle Aimée, que je vous donne un brin de muguet… C’est le 1er mai. Cela équivaut à un souhait de bonheur…



Scène V


GRÂCE, MADEMOISELLE AIMÉE


MADEMOISELLE AIMÉE.

Vous êtes bien aimable… C’est gentil, chez vous.


GRÂCE, (lui accrochant un brin de muguet au corsage.)

Voilà, voisine… Je vous souhaite d’être heureuse… Vous le méritez… Vous êtes une petite figure très touchante… et je me sens un peu d’amitié pour vous… Vous permettez ?


MADEMOISELLE AIMÉE.

Mais je vous en remercie, madame, et je bénis mon palier de m’avoir procuré une voisine comme vous…


GRÂCE.

Combien d’étages montez-vous, en moyenne, par jour, à ce métier…


MADEMOISELLE AIMÉE.

Une soixantaine environ… Les pauvres gens habitent si près du ciel. Évidemment, c’est quelquefois pénible… Mais je ne me plains pas.


GRÂCE.

Quel étrange travail !… Aller porter ainsi des secours à toutes les femmes pauvres qui allaitent leurs enfants… Il n’y a pas de tricheries possibles dans le contrôle ?…


MADEMOISELLE AIMÉE.

Aucune… Avec l’habitude !… Et puis, c’est tellement agréable de se rendre utile à ces misères… Il y a des femmes parfois si courageuses, si tristes… si vous saviez !


GRÂCE.

Quelle chose curieuse !… Avec votre beauté, votre charme et un nom bien porté, — puisque votre père s’est honorablement ruiné, dites-vous, — préférer cette morne existence solitaire à…

(Elle s’arrête.)

MADEMOISELLE AIMÉE.

À la faute ?… Non, je ne veux pas… On m’a même demandée en mariage… oui, un député socialiste, qui dirige un peu notre coopérative maternelle, très bon… les mêmes idées que moi sur le socialisme, la vie, les pauvres… Eh bien, tous les mois, il me pose la question : « Voulez-vous ? » Je réponds : « Non. » Je crois que je suis sincère… Que voulez-vous ? Je veux rester vieille fille et sage…


GRÂCE.

Pourquoi ?… Quelle est la raison de ce vœu ?…


MADEMOISELLE AIMÉE.

Je ne sais pas…


GRÂCE.

Mais encore…


MADEMOISELLE AIMÉE.

Je vous jure que je ne sais pas.


GRÂCE.

C’est étrange… Vous ne pouvez pas définir la raison secrète qui vous retient.


MADEMOISELLE AIMÉE.

Non… Le don de soi… c’est grave… très grave !… Je veux rester sage… Une idée comme ça… que voulez-vous ?… une préférence… Je crois que je mourrai, voyez-vous, sans m’être jamais décidée… Et je continuerai à monter toujours mes soixante étages… à dîner dans les maisons bourgeoises…


GRÂCE, (songeuse.)

Tout cela pour ne pas fauter !…


MADMEOISELLE AIMÉE, (souriant.)

Vous l’avez dit… Allons, au revoir, madame Morillot… Il faut que je ne me mette pas en retard… Je vais aujourd’hui du côté de Clignancourt…


GRÂCE.

Bonne journée !…


MADEMOISELLE AIMÉE.

Et merci pour le muguet aussi ! Ça sent si bon, le muguet…

(Grâce la regarde partir sur l’escalier.)


Scène VI


GRÂCE, seule.

Elle réfléchit un instant,
en se caressant machinalement les lèvres.

GRÂCE.

Le don de soi… (Elle songe encore une seconde, puis violemment.) Allons !… un peu d’ordre ici…

(Elle met un peu d’ordre sur la table, tout en mangeant un croissant qu’elle trempe, de temps en temps, dans un bol de café au lait qu’elle s’est versé. On entend le garçon dans la pièce à côté qui entre et passe la tête par la porte.)

LE GARÇON.

Je peux faire la chambre, madame ?


GRÂCE.

Oui, faites.

(Le garçon referme la porte. Grâce se remet à manger. On frappe à la porte d’entrée.)

GRÂCE.

Entrez…



Scène VII


GRÂCE, ROGER LECHÂTELIER


LECHÂTELIER.

Pardon, mademoiselle… Morillot est-il sorti ?


GRÂCE, (toute bouleversée à la vue de Lechâtelier.)

Il vient de sortir à la minute, oui, monieur, comme à l’habitude. Vous auriez pu le rencontrer… Il se rend toujours à son bureau à cette heure-ci… Est-ce qu’il y a quelque chose de grave… pour que vous vous rendiez ici ?


LECHÂTELIER.

Pas le moins du monde… Je passais rue de Rivoli… J’avais un ordre à une Société de crédit à faire porter… Je me suis rappelé que Morillot habitait ici… Alors, j’ai demandé en bas, au bureau. On m’a indiqué votre chambre. Je vous demande pardon de vous avoir dérangée, mademoiselle…


GRÂCE.

Oh ! dérangée, monsieur, nullement… Je suis confuse seulement de vous recevoir au milieu d’un désordre inséparable de ces installations de hasard…

(Elle a pudiquement boutonné son corsage défait.)

LECHÂTELIER.

Je sais ce que c’est !… Ne vous inquiétez pas… D’ailleurs, une femme comme vous n’a pas besoin de décor…


GRÂCE.

Monsieur…


LECHÂTELIER, (qui a refermé la porte et s’est avancé dans la pièce.)

Si, si… Vous êtes charmante… Pourquoi n’êtes-vous jamais revenue voir ma femme ?… Elle vous porte intérêt…


GRÂCE.

Je vous demande pardon. Je suis venue une fois…


LECHÂTELIER.

Ah ! on ne me l’a pas dit.


GRÂCE.

Et, le reste du temps, j’ai craint de l’importuner.


LECHÂTELIER.

Venez donc vers les sept heures, quand je suis là. Je serai enchanté de vous voir. (Il la regarde, en souriant, bien dans les yeux. Elle les baisse.) Je suis très content de Morillot, vous savez… Brave garçon, travailleur… un peu inexact, seulement…


GRÂCE.

Oh ! moi qui croyais au contraire à sa ponctualité… Il part très régulièrement d’ici pourtant…


LECHÂTELIER.

Vraiment ? C’est possible. Je fais peut-être erreur… Je suis désolé, vous savez, de n’avoir pu lui procurer un emploi supérieur au sien. Ce sont de bien maigres émoluments pour entretenir votre petit ménage.


GRÂCE.

Mais je les estime déjà très suffisants, croyez-le bien !


LECHÂTELIER.

Dame ! la vie à Paris, vous savez !… Les positions de début pour les jeunes hommes… c’est précaire… Et il n’y a pas moyen d’accroître ses revenus… Ne comptez pas sur l’avenir… Non, non, ne comptez pas sur l’avenir… C’est parfois à la femme, au contraire, à savoir être industrieuse. La vie de Paris est ainsi faite… Elle est féministe, la vie de Paris ! Elle offre à la femme mille ressources d’ingéniosité… Tout y est fait pour elle et pour lui faciliter les échelons à gravir… Surtout lorsqu’il s’agit d’une femme dans votre genre, ma chère enfant, — vous permettez que je vous appelle ainsi ? — de condition supérieure et qui doit fatalement souffrir de ce manque d’aisance… de confortable… peu digne d’elle…

(Il regarde la chambre.)

GRÂCE, (rougissante.)

Je n’en souffre que dans certaines circonstances, monsieur. Celle-ci est du nombre. Et il faut que je me rappelle que vous êtes le directeur de Claude, le patron, comme il dit, pour ne pas vous avoir demandé comme une grâce de me rendre à ma solitude…


LECHÂTELIER, (avec rondeur et câlinerie.)

Du tout, mon enfant !… Pas de façons avec moi… Je ne vois même pas votre intérieur… Je ne jette pas le plus petit coup d’œil… Si je vous donne un conseil, c’est que vous m’intéressez, je vous assure… Suzanne m’a raconté votre histoire ; elle n’est pas banale.


GRÂCE.

J’y compte bien !


LECHÂTELIER, (qui la fixe en souriant.)

En passant rue de Rivoli, je ne dis point que je n’aie eu l’idée d’appeler Morillot. Mais je me suis surpris aussi à penser : « Tiens, si j’allais voir la petite amie de ma femme ? » Je n’étais pas exempt d’une certaine curiosité… comment dirais-je ?… sentimentale… Vous comprenez ?… Vous ne m’en voulez pas ?…


GRÂCE.

Pourquoi vous en vouloir ?… grand Dieu !…


LECHÂTELIER, (lui tapotant les mains.)

À la bonne heure ! Il ne faut pas qu’une petite nature comme la vôtre ait à sentir une déchéance. (Se reprenant sur un mouvement de Grâce.)… déchéance toute matérielle, veux-je dire… vous ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles ?… Or, cette déchéance, vous pourriez y remédier sans peine, à l’aide d’une amitié clairvoyante… tendre…


GRÂCE.

D’un protecteur ?


LECHÂTELIER, (encouragé.)

C’est cela même…


GRÂCE.

Vous, par exemple ?…


LECHÂTELIER, (souriant.)

C’est un exemple.


GRÂCE.

Qui subviendrait peut-être à mes besoins sans rien changer à ma vie avec Monsieur Morillot ?… C’est cela que vous voulez dire ? Je ne me trompe pas ?…


LECHÂTELIER, (embarrassé devant la précision de Grâce.)

J’aurais mis plus de formes à développer cette idée (Souriant encore.), mais le fond me paraît exact. Vous ne vous froissez pas au moins de mes paroles ?


GRÂCE.

Je ne me sens nullement froissée…


LECHÂTELIER.

À la bonne heure !… Je serais désolé


GRÂCE, (en souriant à son tour.)

Non… Je suis seulement vexée…


LECHÂTELIER.

Vexée ?…


GRÂCE.

Oui… vexée… je l’avoue… J’imaginais que la beauté de mon acte, en tout cas sa parfaite honnêteté, ne faisait pas question… Je pensais que ça se voyait sur la figure !… Votre interprétation vient me navrer… Et vous me proposez cela si franchement encore, sans l’ombre de préliminaires, à la bonne franquette… il faut bien croire que la méprise est toute naturelle !… Voyons, voyons, monsieur, tout de même, il y a un peu de votre faute aussi !… Comment avez-vous pu supposer sérieusement qu’une jeune fille de mon monde quittait sa famille, sa fortune, ses espérances, en échange de la misère et des épreuves de la vie, pour aller se vendre à Paris et récupérer de cette manière l’argent qu’elle abandonnait d’autre part… Drôle de calcul !… C’est tellement absurde, ment enfantin comme raisonnement pour un homme intelligent, car évidemment cela ne fait pas l’ombre d’un doute, vous devez être intelligent…


LECHÂTELIER.

Je commence à croire que non…


GRÂCE.

Si, si… seulement, vous avez l’esprit très préoccupé de vos affaires… c’est bien naturel… un homme du monde !… Mais, moi aussi, j’en suis, du monde… rappelez-vous, monsieur… et du meilleur ! Nous sommes ici entre nous…

(Silence.)

LECHÂTELIER.

Vous vous moquez de moi, mademoiselle… Vous avez mille fois raison. Que voulez-vous ! la muflerie est la ressource des gens qui ont l’habitude de ne compter que sur eux-mêmes. La gaffe en est la conséquence. Je me suis conduit comme un imbécile… Je vous demande pardon.


GRÂCE.

Mais vous n’avez pas à vous excuser, cher monsieur ; vous vous êtes mépris, voilà tout. Vous vous adressiez à une autre personne. Je ne saurais m’en formaliser. Vous ne me connaissiez pas. Tenez, je suis sûre que, déjà, maintenant que vous m’avez adressé la parole, vous n’oseriez plus employer les mêmes termes. (Lechâtelier baisse les yeux.) Alors, vous voyez bien que je n’ai pas à vous en vouloir… Non, je ne me souviens que d’une chose, c’est que je suis en présence du bienfaiteur de celui que j’aime, du mari d’une amie très chère… Je vous reçois, voici mes salons, mes appartements,… (Avec une affectation de politesse ironique.) Asseyez-vous donc, cher monsieur… Je regrette, croyez-le bien, de n’avoir pas une tasse de thé à vous offrir.


LECHÂTELIER, (s’asseyant.)

Eh bien… je me suis mis dans de jolis draps, moi !… Ce que c’est que les hommes d’affaires !… Vite gâté par les succès faciles… Ah ! les femmes de nos employés sont bien coupables !… Et, le pire, c’est que vous allez me prendre pour un balourd, alors qu’au fond je suis justement un garçon très fin, vous savez… très fin, je vous assure… avec des qualités charmantes…


GRÂCE, (souriant.)

Mais je n’en doute pas…


LECHÂTELIER.

Si, vous en doutez… Et comme vous avez raison !…


GRÂCE.

Mais, monsieur, la méprise était, je vous le répète, très admissible… Cette petite, avez-vous pensé, est partie avec son professeur… un être bien simple, sans séduction… oui, monsieur, sans séduction… C’est quelque bécasse à la merci d’un homme plus séduisant qui se présentera… charmant… dans mon genre…


LECHÂTELIER.

Oh !


GRÂCE.

C’est vous qui le dites.


LECHÂTELIER.

Pan ! attrape… C’est bien fait…


GRÂCE.

Eh bien, non, je suis clairvoyante, monsieur… L’homme que j’aime est peut-être ordinaire d’apparence, mais vous venez d’apprendre qu’on peut quelquefois se méprendre sur les apparences… Il n’y a pas que les séductions extérieures… Je l’aime, enfin, et je l’ai suivi pour des raisons profondes, qui ne regardent que moi… pour ce quelque chose de supérieur et de distingué qu’il y a quelquefois dans la médiocrité. Oh ! si ceux de qui je dépends me l’avaient laissé épouser de bon gré, j’aurais vécu comme une petite provinciale, ignorée, heureuse, sur la colline de Laurabuc, là-bas, dans une petite propriété que je sais… La vie veut que je devienne un être de tête et de décision ? Du jour au lendemain, voilà qui est fait !… Je rêvais d’être une religieuse à vingt ans ; je serai une femme… Oh ! vous autres Parisiens, je me doute qu’un pareil langage doit fort vous étonner !


LECHÂTELIER.

J’ai trop fréquenté la province pour ne pas avoir appris qu’elle est orgueilleuse.


GRÂCE, (avec hauteur.)

Et supérieure, aussi, quelquefois, monsieur…


LECHÂTELIER.

Je le disais sans ironie.


GRÂCE.

Sachez qu’il y a en province, parfois, des âmes destinées à un seul amour. Elles font mûrement le choix de l’homme à qui elles apporteront le don d’elles-mêmes… mais, ce choix fait, il est pour la vie… Rien ne peut l’ébranler… ni gêne, ni pauvreté, ni honte… et c’est pourquoi je vous reçois sans rougir, monsieur, au milieu de cette vaisselle, des bottines défaites et des cartons ouverts…

(Elle décrit en disant cela, un geste circulaire, élégant et distingué.)

LECHÂTELIER.

Il est des gestes si pudiques qu’ils effacent toute impudeur autour d’eux…


GRÂCE.

Une éducation religieuse comme la mienne sert justement à se familiariser d’avance avec toutes les atteintes ou toutes les laideurs de la vie, et avec cette idée que chacun porte la peine de son idéal… et chacun à sa manière !…


LECHÂTELIER.

Oui, c’est d’une naïveté très touchante ce que vous dites si joliment… Mais l’avenir !… Y avez-vous pensé ?…


GRÂCE.

Ah ! monsieur, l’avenir, s’il vous éblouit en le regardant, il n’y a qu’à faire comme pour le soleil… il n’y a qu’à étendre la main… Cela procure une petite ombre… pas bien grande, mais on y peut vivre. Voyons, avouez… avouez que j’ai raison…


LECHÂTELIER.

Évidemment !… C’est très louable, tout cela… mais bien peu boulevardier ! Vous arrrivez à une époque où ces valeurs-là sont fichtrement en baisse sur le marché !… Ma vieille expérience, que je vous ai si sottement montrée tout à l’heure, s’en effare un peu… Les jeunes filles que je reçois, ou dont j’entends parler, jouent au bridge avec leur confesseur. Alors, n’est-ce pas… de vous à elles il y a de la marge !… En tout cas, il ressort de votre attitude une chose indéniable : que vous êtes une personne très au-dessus de la moyenne. De plus, vous m’avez donné, et avec une certaine maestria, une sacrée leçon de savoir-vivre, vous, la provinciale, au vieux Parisien que je suis… C’est une magistrale roulée…

(Lechâtelier se lève.)

GRÂCE.

Allez donc, monsieur, et ne péchez plus… Soyez sûr que je ne raconterai pas à votre charmante femme la bizarre démarche que vous venez de faire… Cette visite restera entre nous deux… je vous le promets…


LECHÂTELIER, (avec un geste vague.)

Oh ! vous savez…


GRÂCE.

Oui, vous devez l’avoir rendue souvent malheureuse, cette pauvre Suzanne !…


LECHÂTELIER, (après avoir réfléchi une seconde.)

C’est aussi une femme très supérieure et très bonne que celle-là. Elle m’a, je crois, plus témoigné sa bonté que son chagrin.


GRÂCE.

Pour une fois, cher monsieur, elle n’aura pas eu ce mal. Me le pardonnerez-vous ?…


LECHÂTELIER.

Mademoiselle, les meilleurs généraux ont essuyé pas mal de défaites… Il faut les supporter vaillamment quand elles se présentent… C’est une affaire d’entraînement. Je me souviens que, tout petit garçon, à l’âge des premiers désirs, je faisais déjà des propositions aux statues de femmes du jardin des Tuileries… pour m’habituer aux refus. Chaque âge a ses déplaisirs.


GRÂCE, (lui tendant son chapeau qu’il avait posé sur la table.)

Eh bien, allez faire un tour aux Tuileries maintenant… c’est sur votre chemin.


LECHÂTELIER.

J’y vais de ce pas… Je me retire, mademoiselle, sur une impression bien étrange, mais très jolie. Vous auriez pu me mettre à la porte, tout bonnement, pour mon insolence, et je l’aurais mérité. Vous ne l’avez pas fait.


GRÂCE, (vivement.)

Je me suis rappelé d’abord ce que nous vous devions, monsieur… cette dernière gratification, qui est encore une obligeance de votre part.


LECHÂTELIER.

Quelle gratification ?


GRÂCE.

Mais les deux cents francs remis hier à Claude.


LECHÂTELIER.

Vous faites erreur.


GRÂCE.

Par votre caissier.


LECHÂTELIER.

Ah !… j’ai remis, moi ?… C’est possible… mais j’ignorais, vous voyez… Ne me remerciez donc pas, et n’augmentez pas un mérite bien incertain… (Changeant de ton.) Hé ! mais, cette gaffe aura eu du moins pour moi quelque chose d’heureux, mademoiselle, elle m’aura procuré l’occasion de connaître une âme d’élite, que je n’aurais peut-être jamais soupçonnée sans cela… Vous m’avez reçu comme reçoit une reine, vous avez mis une grâce, une coquetterie involontaire, mais souveraine, à me faire apprécier l’étendue de mes torts. C’est charmant… Je suis entré ici avec du mauvais septicisme et de la gouaillerie stupide à la bouche ; j’en ressors, mademoiselle, avec le plus grand respect et l’estime la plus haute de vous… Je vous prie d’y compter dorénavant pour toujours.


GRÂCE, (simplement.)

Je vous remercie, monsieur.


LECHÂTELIER.

Et je vous demande même la faveur de me laisser vous baiser la main avec toute la déférence que je vous dois.


GRÂCE.

Mais avec plaisir, monsieur, la voici.


LECHÂTELIER, (gravement et respectueusement, met les lèvres sur la main qu’on lui tend.)

Merci… (À la porte, en saluant.) Encore une fois, toutes mes excuses, mademoiselle.

(Il ouvre la porte et sort. Il a dû, en sortant, heurter quelqu’un sur le palier, car Grâce, de l’intérieur, fait aussitôt signe d’entrer.)


Scène VIII


GRÂCE, MADAME GRILLAT


GRÂCE, (la voix courroucée, à Madame Grillat, la patronne de l’hôtel.)

Je ne veux pas de ça… madame Grillat… Je ne veux pas de ça : vous écoutiez à la porte.


MADAME GRILLAT.

Oh ! peut-on dire, madame Morillot ?


GRÂCE.

Taisez-vous, maintenant, qu’on n’entende pas, au moins, vos protestations dans la maison.


MADAME GRILLAT, (refermant la porte.)

Rendez donc service à vos locataires ! Ça m’apprendra !


GRÂCE.

Je veux être respectée, vous entendez, comme j’en ai le droit… sinon je m’en irai de chez vous… Apprenez que je ne reçois aucune visite louche ou qui puisse donner à redire.


MADAME GRILLAT.

Mais, ma bonne madame Morillot, où allez-vous prendre ces idées ?… Peut-on calomnier les gens de la sorte ! Je prêtais l’oreille, en effet, mais c’était pour vous… dans une bonne intention… Il y a en bas des personnes qui vous demandent… et comme ce sont des dames très bien… je ne savais pas s’il fallait venir vous déranger… Ah ! quoi ? mettez-vous à ma place.


GRÂCE.

Vous pouvez toujours venir ici sans me déranger et frapper impunément.


MADAME GRILLAT.

Que voulez-vous, dans notre métier, on ne sait jamais ! C’était bien pour vous ce que j’en faisais. Ce monsieur était encore là… et les dames disaient qu’elles étaient pressées. Je n’aurais pas osé de moi-même, bien franchement ; seulement, elles ont insisté… insisté… elles m’ont même donné cent sous, là, ça y est, vous comprenez ? pour que je monte…


GRÂCE.

Elles ne manquent pas d’aplomb, ces dames-là !… Elles ont dit leur nom ? Combien sont-elles donc ?


MADAME GRILLAT.

Trois. Tenez, la vieille a écrit son nom sur un bout de papier.


GRÂCE, (lisant.)

Où sont-elles ?


MADAME GRILLAT.

Dans mon bureau, je crois… ou au bas de l’escalier. Attendez, je vais voir. (Montrant l’escalier.) Tenez, les voilà qui montent. Elles ont dû voir descendre le monsieur… Faut-il les empêcher de monter ?

(Elle repousse un peu la porte.)

GRÂCE.

Laissez-les, maintenant… laissez-nous… merci.

(Madame Grillat s’efface pour laisser le passage.)

MADAME GRILLAT.

De rien ! Mais voilà ce que c’est de s’aventurer dans des paroles qui ne sont pas à dire ! (Du dehors.) Voilà le 37, mesdames.

(Une dame assez âgée, importante, essoufflée, apparaît ; à sa droite et à sa gauche, deux filles : une grande de dix-huit à vingt ans, l’air nigaud ; l’autre, plus petite, les cheveux blonds nattés dans le dos. La dame s’est arrêtée sur le seuil ; les deux filles l’imitent. Un moment de silence où toutes se regardent. Grâce reste immobile dans la pièce et ne bouge pas. La grande fille ferme prudemment la porte derrière elles.)


Scène IX


GRÂCE, MADAME DE PLESSANS, HORTENSE et MARIETTE DE PLESSANS


MADAME DE PLESSANS.

Malheureuse ! Malheureuse !… Regardez-la, votre sœur !… (Elle s’arrête. Elle regarde la chambre de Grâce, son œil se porte tour à tour sur la table, les habits pendus au mur, les cartons pêle-mêle.) Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !… j’étouffe… Tu seras cause de ma fin !


GRÂCE.

Voyons… voyons, maman… ne te mets pas dans cet état, ça n’a pas de sens. Tiens, assieds-toi là. Qu’est-ce qui vous a pris de quitter Aix ? Comment êtes-vous à Paris ? (Bas à Hortense, vivement.) Voyons, Hortense, toi qui es la plus grande, tu aurais dû t’opposer à ce voyage qui ne rime à rien… Tu es une sotte d’avoir consenti à l’accompagner…


HORTENSE.

Si tu crois que c’est commode, avec maman !…


GRÂCE.

Pourquoi as-tu amené les enfants avec toi ?… Leur place n’est pas ici… Dieu ! quelle équipée !


HORTENSE, (bas, à Grâce.)

Elle n’a pas consulté papa, qui doit être furieux… Elle nous a traînées hier, comme des paquets jusqu’à la gare. Je pense qu’elle a cru que notre présence te ferait plus d’impression.


GRÂCE.

Et pour cette petite Mariette, avec sa santé délicate, c’est tout à fait l’éducation qu’il lui faut. (À Hortense.) Comment vous êtes-vous procuré mon adresse, puisque personne ne la savait et que je ne vous ai jamais écrit ?


HORTENSE.

Ce matin, nous sommes allées voir Madame Vieulle, tout de suite ; elle nous a indiqué ton hôtel sans trop se faire tirer l’oreille…


MADAME DE PLESSANS, (effondrée, sur une voix plaintive, à travers des hoquets de larmes.)

Grâce… écoute, ma pauvre fille… écoute, l’émotion me désarme… J’étais venue pour te maudire… j’avais préparé tout ce que je dirais et puis, là… sur le seuil… de voir ma fille ainsi… dans cette misérable chambre… dans ce taudis… avec les robes que t’a faites Mademoiselle Legrand, accrochées au mur… (Les sanglots redoublent.), ton nécessaire sur cette sale vieille table… (Nouveaux sanglots.) Ah ! mon Dieu !… mon cœur n’a fait qu’un tour !… Qu’est-ce que tu veux ? C’est ma fille tout de même qu’on m’a volée !…


GRÂCE, (haussant les épaules.)

Maman… maman… voyons…


MADAME DE PLESSANS.

Écoute, je vais te dire très franchement toute la vérité… pourquoi je suis venue… Ton père est intraitable, c’est vrai, mais je suis sûre que, si tu viens te traîner à ses pieds, il pardonnera. Tu reprendras place au foyer de famille… Tout sera oublié… On ne fera pas d’allusion au passé… tu vois que je ne peux pas mieux dire !… Le souvenir le plus pénible — un bien grand écroulement, va ! — Tout s’efface dans le cœur d’une mère… Monseigneur de Cabriac t’absoudra, j’en suis sûre… Pour ce qui est du scandale, rien n’est perdu encore… Nous avons dit que tu étais à Lourdes, que ta vocation religieuse t’appelait irrésistiblement vers les lieux de retraite. Ce sont de pieux mensonges. Il n’y a peut-être que cette teigne de Madame Labatude qui s’est aperçue de quelque chose… n’importe, nous ferons taire les mauvaises langues… Une famille comme la nôtre n’est pas déshonorée par la faute d’un de ses membres, comme le dit ton pauvre père ; nous pourrons encore marcher le front haut dans les rues d’Aix. Tu repars avec nous ce soir… Je t’emmène.


GRÂCE.

Je ne demande pas mieux, crois-le bien, si c’est avec Monsieur Morillot, s’il doit être reçu par vous comme mon fiancé et si nous nous marions à Aix, avec votre consentement.


MADAME DE PLESSANS.

Jamais, jamais !…


GRÂCE.

Alors, tu vois qu’il est tout à fait inutile d’insister, maman…


MADAME DE PLESSANS.

Jamais !… Ton père est irréductible ! Il ne voudra jamais. C’est un entêté terrible… Tout ton portrait… Les filles tiennent toujours de leur père !… Recevoir ce sacripant chez lui comme son fils… ah ! bien !…


GRÂCE.

Mais alors que viens-tu faire ici ? Comment as-tu pu supposer, après les scènes interminables qui ont précédé mon départ, que je mentirais un jour à ma résolution ?… Quelle inutile tentative !… Je ne suis pas folle, pourtant !… Si je suis partie d’Aix, ç’a été beaucoup pour vous épargner, à vous, à papa et à toi, la honte de la mésalliance sous laquelle, paraît-il, vous succomberiez… D’ailleurs, sans votre consentement, comment aurions-nous vécu là-bas ! Comment aurions-nous trouvé du travail ?…


MADAME DE PLESSANS, (levant les bras au ciel.)

Du travail !


GRÂCE.

Chez les gens qui auraient été nos égaux, la veille, et parmi nos anciennes relations ?… Je suis partie, chassée… Laissons les choses en l’état, et ne revenons pas sur cette vieille histoire, après tout ce qui en a été dit, grand Dieu !…


MADAME DE PLESSANS.

Tu sais bien que je ne parviendrai pas à fléchir ton père. Tout ce qu’il fera, c’est d’atténuer peut-être la rigueur de ton bannissement en envoyant à sa fille l’argent nécessaire pour qu’elle ne meure pas de faim, avec ce traîne-misère…


GRÂCE, (avec hauteur.)

Assez… Pas un mot de plus sur ce sujet. J’attends la conséquence de mon acte, avec fierté et comme un honneur. Jamais, tu entends, maman, jamais je n’accepterai un sou de vous. Tiens-le-toi pour dit. J’aimerais mieux mourir de faim. Mon bonheur, je le gagne déjà, comme je l’entends. Le coup d’audace que tu as tenté en amenant les deux petites avec toi, — car les mères ont parfois des audaces singulières ! — tout ce déplacement, ne pouvaient aboutir… Restons-en là. Gardons le souvenir du passé, chacun de notre côté, que veux-tu ?… Et puis, voilà tout, ma pauvre maman !…


MADAME DE PLESSANS.

Le bandit, il me l’a ensorcelée, le bandit !


GRÂCE, (avec lassitude.)

Soyons sérieux, maman…


MADAME DE PLESSANS.

Oh ! je ne sais plus ce que je dis, en effet !… Je ne sais plus où je suis…


GRÂCE, (tristement.)

Mais si, maman. Tu souffres, au fond, je le sens bien… Tu es de ces gens qui ne savent pas exprimer leur douleur… C’est le cas de tous les parents… Ils souffrent de ne pas nous comprendre… seulement ils ne savent pas le dire…

(À ce moment, on entend un sanglot étouffé. C’est la petite Mariette qui, dans son coin, près du piano, laisse éclater une émotion solitaire.)

GRÂCE, (courant à elle.)

Mariette, ma petite Mariette !… Viens là… viens, que je te parle à l’oreille.

(Elle l’entraîne à l’écart.)

MADAME DE PLESSANS, (vivement.)

Tu l’aimais tant, ta Mariette !


GRÂCE.

Je l’aime toujours !… Ma petite fille chérie, on te procure là une bien grande émotion pour ton âge, n’aie pas peur, ce ne sera rien…


MARIETTE, (balbutiant, bas à l’oreille de sa sœur, à travers ses larmes.)

Je te reverrai plus. Grâce !… Je te reverrai plus !


GRÂCE.

Si, mon amour ! Il y a une grande place pour toi dans mon cœur, si tu savais !… Ce m’a été si dur de t’arracher de moi… Là, là…


MARIETTE, (suppliante, en sanglotant toujours.)

T’en vas pas… Me laisse pas toute seule… Je te reverrai plus !…


GRÂCE.

Ne dis pas, ne dis pas ces choses, ma tendresse !… Oh ! si, nous nous retrouverons bien un jour… seulement, tu seras plus grande… Tu deviendras, loin de moi, une grande belle jeune fille, qui portera aussi son poids de joie et de misères et ce jour-là, tu viendras me retrouver… Que serai-je alors, petite Mariette ?… Ah ! petite Mariette, ils savaient bien ce qu’ils faisaient en m’apportant ton paquet de chair rose !… (Se dégageant brusquement avec colère.) C’est odieux !… C’est odieux ! Vous donnez à cette enfant une émotion absurde… Je ne veux pas de ça.


HORTENSE, (qui, sur un ordre de sa mère, s’est collée discrètement à la fenêtre, tout à coup s’écrie :)

Maman !… Monsieur Morillot sur le trottoir en face !


MADAME DE PLESSANS.

Ah ! Seigneur !…


GRÂCE, (courant à la fenêtre.)

Claude ?… Ce n’est pas possible !… Mais si… lui… Que se passe-t-il pour qu’il revienne à cette heure-ci ?… Il doit savoir que vous êtes là !…


MADAME DE PLESSANS.

Les stores du fiacre étaient baissés !… Il ne peut pas nous avoir vues quand il est sorti.


GRÂCE, (effrayée.)

Pour l’amour du ciel, allez-vous-en vite !… Qu’il ne vous trouve pas ici, surtout !… Qu’arriverait-il ?… Tu vois dans quelle situation tu t’es mise, maman !… C’est un fait exprès… ! Il doit vous savoir là…


MADAME DE PLESSANS, (avec peur.)

Mariette, dépêche-toi… Nous allons le croiser dans l’escalier !…


GRÂCE.

Non… tenez… passez par l’autre chambre. Il y a une porte qui donne directement sur le palier. Entrez… Aussitôt que vous entendrez une voix nouvelle, ici, vous sortirez sans bruit, précipitamment. À quel hôtel êtes-vous descendues ?


MADAME DE PLESSANS.

À l’hôtel Saint-Roch, rue Jacob.


GRÂCE.

Je vous y rejoindrai dans une demi-heure… Nous finirons cette conversation. Mais ne restez pas une seconde de plus ici…


MADAME DE PLESSANS.

Tu ne viendras pas, je le sens… Je te perds pour toujours !…


GRÂCE.

Si… le temps de mettre mon chapeau, un manteau… j’arrive… Vous avez compris ?… La porte… quand vous entendrez parler…

(Elle les pousse en les bousculant dans la chambre du fond. Hortense entre la dernière. Dans l’embrasure de la porte, elle tend quelque chose à Grâce en passant.)

HORTENSE.

Tiens.


GRÂCE.

Qu’est-ce que tu me donnes là ?…


HORTENSE.

C’est maman qui m’a dit de te remettre ça.


GRÂCE, (regardant.)

Un portefeuille !… Avec de l’argent !… Veux-tu bien !… Veux-tu bien reprendre ça tout de suite… petite sotte !


HORTENSE.

Oh ! moi, tu sais, ça m’est égal ! Je l’avais bien dit à maman que ça ne ferait que me faire attraper.


GRÂCE.

Vite donc… J’entends monter… (Avant de refermer la porte, elle se ravise et appelle à voix basse…) Mariette… que je te donne encore quelque chose…


MARIETTE.

Quoi ?


GRÂCE, (se reculant dans l’angle et lui tendant les bras.)

Un baiser.

(Mariette s’y précipite. Elles s’étreignent gauchement, hâtivement, avec une tendre angoisse. Puis Grâce, à la hâte, referme la porte. — Un temps.)


Scène X


GRÂCE, CLAUDE

Claude entrant à droite, brusque et rapide.

GRÂCE.

Toi !… Déjà !… Tu n’es pas allé à ton bureau… Pourquoi reviens-tu ?… Que se passe-t-il ? Tu es tout pâle… Tu n’es pas malade ? Quel visage défait ! Tu n’es pas allé à ton bureau ?


CLAUDE.

Si, je viens de le quitter à l’instant.


GRÂCE.

Mais qu’as-tu, pour l’amour de Dieu ? Tu n’as vu, rencontré personne ?…


CLAUDE.

Personne… pourquoi ?


GRÂCE.

Pour rien… Tu as vu Monsieur Lechâtelier, peut-être ?


CLAUDE, (vivement.)

Le patron, pourquoi ?… non… Pourquoi le patron !… Il s’agit de bien autre chose !… Grâce, Grâce !… Attends-toi à tout… Chut !…


GRÂCE.

Que veux-tu dire ?


CLAUDE.

Écoute… (Il s’interrompt et tend l’oreille.) Tu n’as pas entendu ?… Un bruit de porte à côté… Chut !… Il ne faut pas qu’on entende… personne.

(Il parle bas.)

GRÂCE.

C’est peut-être le garçon qui finit la chambre… Attends. (Elle va à la porte de la chambre, l’entrouvre d’abord très prudemment, puis l’ouvre complètement toute grande. La chambre est vide.) Regarde… Il n’y a personne… C’était un bruit…


CLAUDE.

Grâce, donne ta main…


GRÂCE.

Qu’y a-t-il donc ?


CLAUDE.

J’ai commis une mauvaise action… pour toi, Grâce, c’était pour toi !… Je ne croyais pas que ce fût grave…


GRÂCE.

Mais t’expliqueras-tu, à la fin ?… Tu me glaces !…


CLAUDE.

C’était le piano, Grâce… Tu en avais tant envie ! Je le devinais tellement ! Je ne voulais pas que tu souffres de privations, ça me rendait malheureux affreusement, cette idée… Mon ami René m’avait promis de me prêter cent francs le mois prochain… Je n’ai pas pu attendre… sottement… Ça me faisait tant de plaisir de t’offrir cette petite joie… si petite… Et puis, je n’avais pas osé te dire que la fille de la papetière était partie dans le Midi et que ces soixante francs allaient nous faire défaut… Je voulais aussi que nous changions de chambre, nous agrandir… Alors, j’ai inventé la gratification…


GRÂCE, (avec effroi.)

Claude !


CLAUDE.

Je n’ai pas volé, ne le crois pas ! J’ai pris… emprunté en avance sur ma caisse… comptant, bien entendu, rendre aussitôt que René m’apporterait l’argent… Il devait le faire le quinze de ce mois. Je n’ai pas cru mal agir… Il ne m’est pas venu à l’idée que le caissier principal demanderait les comptes avant le quinze.


GRÂCE, (dans un cri de stupéfaction.)

Toi !… Tu as fait ça !


CLAUDE.

Je ne sais pas si le caissier a eu un doute ou quoi… Il m’a demandé les registres tout à l’heure… J’ai pu établir ma balance, mais je ne croyais pas qu’il vérifierait les fonds en caisse… Alors, il m’a regardé froidement et m’a dit : « C’est bien, nous aviserons ». Je suis parti comme un fou… Je cours depuis tout à l’heure… Grâce, que va-t-il arriver ?


GRÂCE, (atterrée.)

Tu as fait ça, Claude ?…

(Elle pousse comme un gémissement d’effroi.)

CLAUDE, (le visags dans les mains.)

Ah ! c’était pour toi… Grâce… Pardonne-moi… Le piano ! Je sentais tellement ce désir irrésistible au bout de tes doigts… Qu’est-ce que je n’aurais pas fait pour que tu ne sois pas malheureuse… On volerait pour une femme… Je n’ai jamais eu de maîtresse !… Oh ! je suis un misérable… On va me chasser… honteusement… Ce sera peut-être tout… ils ne me poursuivront pas… mais c’est notre vie brisée…


GRÂCE.

Crois-tu que Monsieur Lechâtelier puisse être mis au courant tout de suite ?


CLAUDE.

À l’heure qu’il est, il doit déjà savoir…


GRÂCE.

Alors, c’est irrémédiable, oui !… L’argent, j’aurais pu, au prix de quelle honte ! le demander à une femme qui vient de m’offrir justement son secours…


CLAUDE.

Qui ?


GRÂCE.

N’importe… ce n’est pas l’argent qui me préoccupe, c’est le fait !… Si Monsieur Lechâtelier sait, qu’importe une somme qu’il ne réclamera pas !… mais l’effondrement moral !…


CLAUDE.

Comment ai-je été assez fou ?… Je te déshonore… Tes amis ! Tu m’avais fait placer là… Ah ! Tu ne me pardonneras jamais… Ne me regarde pas comme ça… fixement… tu m’épouvantes…


GRÂCE, (le regardant en effet comme une chose.)

Mais non, pauvre Claude !… Je réfléchis, voilà tout… J’ai tellement témoigné de toi, de ma confiance absolue en toi ! de ta délicatesse !… Si tu savais l’ironie de ça !…


CLAUDE.

Oh ! ne m’accable pas !… Moi, ce n’est rien, mais toi !… Je n’ai pas cru mal faire… Est-ce bête ! Est-ce bête ! Oh ! pour un peu, je me tuerais, de peur d’affronter ce qui s’appellera demain !… demain !…


GRÂCE.

Calme-toi, Claude ! (Lentement, cherchant ses idées, mais avec une voix atone, nouvelle.) Je ne t’en veux pas… Je me rends compte que c’était pour ta madone… Que veux-tu ?… C’est un malheur, un accident… Ton âme d’enfant a joué avec la vie. (Avec amertume.) Le sentiment des responsabilités n’est pas départi à tous…


CLAUDE.

Grâce ! Que va-t-il t’arriver ? Devant ton amie, comment supporteras-tu cette honte ?… Et s’il voulait se venger… Si l’on allait m’arrêter ?

(Il se lève.)

GRÂCE, (posant les lèvres sur ses cheveux, avec un calme soudain effrayant.)

Mais non, mon enfant… Ne t’apeure pas… J’arrangerai les choses… C’est une petite croix… J’avais péché par orgueil… C’est la punition, voilà tout !… Attendons et n’aie pas peur… Il n’arrivera rien, parce que la vie m’a l’air de dispenser trop mesquinement même ses épreuves, pour qu’il arrive quelque chose qui soit digne d’une noble douleur !… Calme-toi, pour l’instant, mets-toi là, dans le fauteuil… Qu’as-tu fait de ton paletot ?…


CLAUDE, (vague, prostré.)

Je l’ai laissé là-bas, au bureau… Je suis parti si vite…


GRÂCE.

Ne prends pas mal… Mets ce châle sur tes épaules… Les premières journées de printemps sont froides…


CLAUDE, (se frappant le front avec son poing.)

Ah ! misère de misère ! Bon Dieu de bon sang !… Comment ai-je fait, cela ?… Écoute… (Il se lève.) Tu n’entends pas, on monte… On envoie quelqu’un me chercher…


GRÂCE.

Mais non. Tu es puéril…


CLAUDE.

Tu n’entends rien ?


GRÂCE.

Non… qu’un orgue là bas au bout de la rue… Une seconde… Attends…


CLAUDE, (sursautant.)

Que fais-tu ?


GRÂCE.

Rien. Une commission à donner. (Elle sonne, va à la table, réfléchit longuement, avec un air à la fois stupéfait et désorienté ; puis, après un geste solitaire de résolution, elle prend une feuille de papier et écrit.) « Adieu, maman, pour toujours… Je reste… » (Le garçon d’hôtel entre. Grâce lui fait signe de ne pas faire de bruit pour ne pas déranger Claude, abattu dans son fauteuil. Elle lui parle à voix basse.) Tenez, vous allez prendre une voiture à l’heure et porter ceci à cette adresse… Allez…

(Le garçon sort. Elle se rapproche silencieusement, simplement, de Claude. Il pleure.)

CLAUDE.

Grâce, tout notre bonheur détruit ! Ah ! notre petite chambre… Le premier muguet de mai… l’oiseau… tout ça !…


GRÂCE.

Laisse crever ton cœur… Ça fait du bien.

(Elle lui caresse le front, debout derrière lui. Il regarde fixement par terre. De temps en temps, il parle à mots entrecoupés. Dans le silence :)

CLAUDE.

Ma pauvre mère, là-bas… en Alsace… si elle savait cela… où en est son fils !… Je me souviens de ce qu’elle disait, la paysanne : « Pars… tu ne réussiras pas… La musique, mon garçon !… Tu reviendras au pays… Tu auras toujours de quoi manger, ici… » Il faudra confesser qu’elle avait raison… « Mère, vous aviez raison !… »


GRÂCE.

Pleure, mon enfant… pleure sur toi… Va, va !


CLAUDE.

Où est-elle en ce moment, ma mère ?… près du feu… les mains tendues…


GRÂCE.

Pleure sur toi, mon Claude… pleure…

(On entend l’accompagnement banal de l’orgue de Barbarie, au coin de la rue, qui s’est rapproché. Un rayon de soleil tombe sur le muguet. Et le canari se met à chanter à tue-tête, plus fort que l’orgue, dans sa cage.)

RIDEAU

ACTE TROISIÈME

Aux environs de Compiègne. Le hall d’un château dix-huitième siècle, formant au fond, à droite, rotonde avec vastes baies entre colonnes de marbre rose et cuivre, et donnant sur une grande terrasse qui surplombe au loin les cimes et les allées de la forêt de Compiègne. — Dans le fond, où était la porte de la galerie du château, on a construit, pour une fête, un théâtre avec son rideau peint dans le style de la pièce et ses plantes hâtivement transportées de la serre. La baie de gauche donne sur les salons et a ses portes vitrées grandes ouvertes. — Au lever du rideau, il est neuf heures du soir environ. On fait les préparatifs de la fête pour le lendemain. Les lustres sont allumés. Dehors, sur la terrasse, entre les orangers en caisse, des guirlandes de lanternes battent au vent.



Scène PREMIÈRE


MADEMOISELLE D’ANGELY, GRÂCE DE PLESSANS, MADAME CLOZIÈRES, SUZANNE LECHÂTELIER, GÉNÉRAL DU-PLESSIS-LATOUR, LOUIS DE SAUSSY, NELLY.


SUZANNE, (à Mademoiselle d’Andely, Grâce de Plessans, Madame Clozières, qui sont sur une grande échelle double.)

Mademoiselle d’Andely, tenez, encore cette poignée de drapeaux sur la porte, voulez-vous ?…


MADEMOISELLE D’ANDELY.

Mais cela va finir par avoir l’air d’un arc de triomphe.


SUZANNE.

Je le reconnais… Seulement, depuis que Compiègne est classée résidence d’été, la ville de Jeanne d’Arc devient si cosmopolite qu’il faut faire comme si l’on donnait une fête à Saint-Moritz-Kulm, et ne froisser aucun orgueil national… Tous les pays de nos invités seront figurés…


LE GÉNÉRAL.

Bigre… mais si vous tendez tous ces petits pavillons sur des ficelles, ça va avoir l’air d’un gala militaire sur un cuirassé, votre soirée…


SUZANNE.

Eh bien, les officiers prendront cela pour une attention délicate, général… Compiègne n’est-elle pas aussi la première garnison de France ?


LE GÉNÉRAL.

Mon Dieu, oui !… Et j’ai beau avoir pris ma retraite, je sens que je ne pourrais plus vivre ailleurs… Armée, haute société, grandes chasses, nous sommes ici chez nous…


SUZANNE.

Vous devez même nous considérer un peu comme des intrus, nous qui venons louer vos propriétés et vos bois…


LE GÉNÉRAL.

Oh ! vous n’y êtes que les mois d’été… (Se reprenant.) Pardon, ce n’est pas ce que je voulais dire… J’exprimais seulement qu’à part le bonheur passager d’être reçu chez vous, l’été, de…


SUZANNE, (riant.)

Ne bafouillez pas… J’ai très bien saisi. Nelly, mon enfant, il est temps d’aller te coucher… dix heures… si tu veux assister à la fête de demain… Il ne faut pas que tu veilles deux soirs de suite… Allons, va…


NELLY.

Oui, maman.


LES DAMES, (du haut de l’échelle, à la petite.)

Bonsoir, l’amour…

(On lui envoie des baisers.)

LE GÉNÉRAL.

Quel trio de jolies femmes ! Regardez-moi ça, mon cher, sur l’échelle… Est-ce assez gracieux ?… Cette petite Mademoiselle d’Andely est à croquer.


SAUSSY.

C’est la jeune fille dans le train… Mais elle ne se laisse pas croquer facilement.


LE GÉNÉRAL, (à Suzanne.)

Et cette dame qui a été ma voisine de table, en a-t-elle du type ! (Il désigne Grâce.) Et puis, elle paraît très intelligente… Elle m’a dit à table de petites choses très justes, très fines, sur des sujets sérieux… N’est-elle que de passage chez vous ?


SUZANNE.

Madame Chalandrey veut repartir, à mon grand regret, dans quelques jours… Elle a passé ici trois courtes semaines, mais j’espère la décider à prolonger son séjour.


LE GÉNÉRAL.

Et le seigneur du lieu ?


MADAME CLOZIÈRES.

Il fait faire le tour du propriétaire à mon mari, qui vient d’arriver par le train de neuf heures.


LE GÉNÉRAL.

Ah ! les voilà.



Scène II


Les Mêmes, ROGER LECHÂTELIER, MONSIEUR CLOZIÈRES


SUZANNE.

Monsieur Clozières… pourquoi vous êtes-vous mis en smoking ? Il fallait rester comme vous étiez…


LECHÂTELIER.

J’ai voulu l’en empêcher… Il s’y est refusé… Il paraît que ce n’est pas pour nous, mais pour sa femme… (À Clozières.) Que je te présente, veux-tu ?… Mon ami Clozières… mademoiselle d’Andely, madame Chalandrey.


GRÂCE, (saluant.)

Monsieur…


LECHÂTELIER.

Général Duplessis-Latour… Monsieur de Saussy.

(Il achève les présentations.)

LE GÉNÉRAL, (bas, à Saussy.)

Qu’est-ce que c’est au juste que cette Madame Chalandrey ? Vous la serrez de près… donnez-moi des tuyaux…


SAUSSY.

La femme d’un collègue de Lechâtelier… Le mari est dans les sucres, je crois.


LE GÉNÉRAL.

Qu’il y reste ! (À Clozières.) Vous n’étiez jamais venu, il paraît, monsieur.


CLOZIÈRES.

Mais non… Ma femme, elle, était déjà venue l’année dernière, à pareille époque… Madame Lechâtelier veut bien l’héberger quelques semaines… Mais moi, je n’ai jamais pu trouver une minute.


LECHÂTELIER.

N’est-ce pas que c’est bien ici ?


CLOZIÈRES, (à Roger Lechâtelier.)

C’est épatant !… À deux heures de Paris…


LECHÂTELIER.

Et à quatre kilomètres à peine de la gare de Compiègne.


CLOZIÈRES, (à Suzanne.)

Voyons… qu’avez-vous à votre programme, en somme, pour demain ?


SUZANNE, (montrant l’affiche en l’air avec ses flots de rubans.)

Lisez ! Mademoiselle d’Andely, ici présente, jouera de la harpe. Une pantomime inédite, auteur anonyme, jouée par Madame Chalandrey, Monsieur de Saussy et mon mari lui-même… Concerto de Chopin exécuté par Madame Chalandrey… Divers clous… Un dont nous allons avoir la primeur tout à l’heure : une nouvelle danse, dansée par la petite Maguet et les deux demoiselles de Verneuil. Leur mère doit nous les conduire ce soir.


MADEMOISELLE D’ANDELY.

Elles devraient même être là. Mon frère avait dit qu’il passerait les prendre en voiture chez elles vers neuf heures.


CHARLES, (entrant.)

Le chef d’orchestre vient d’arriver, madame.


SUZANNE.

Ah ! Eh bien, pour le programme, mademoiselle d’Andely et vous, madame Clozières, voudriez-vous vous en occuper… Bien entendu, pas de cotillon…


LE GÉNÉRAL.

Et moi ?… Et moi ?… Je vais avec les jeunes gens.


LECHÂTELIER.

C’est cela… Allez, mon bon. Vous remplacerez la gouvernante.


GRÂCE, (en s’approchant de Suzanne.)

Dis-moi, puis-je t’être utile ? Veux-tu que je serve les boissons…


SUZANNE.

Non, non, chérie, accompagne ces dames… Tu as bonne mine, ce soir…


GRÂCE.

C’est la chaleur…


LECHÂTELIER, (ramassant une boucle de corsage à terre.)

Je crois que vous avez perdu quelque chose, madame.


GRÂCE.

Merci, monsieur.

(Elle suit ces dames, à gauche, dans le salon.)


Scène III


SUZANNE, LECHÂTELIER, CLOZIÈRES


CLOZIÈRES.

Curieuse, cette personne qui a une façon de marcher comme sur un parquet trop glissant.


LECHÂTELIER.

Mon cher, si tu ne vendais pas la mèche, je te révélerais une chose à toi seul, qui t’amuserait.


CLOZIÈRES.

Je ne vendrai rien du tout.


LECHÂTELIER.

Pas même à ta femme ?… Et puis, après tout… ta femme peut savoir maintenant ! Depuis quinze jours qu’elle est là, elle ne s’est doutée de rien, pas plus que les autres… et le gala de demain une fois passé, ça nous est égal que la chose s’ébruite… Je t’ai parlé, te souviens-tu, d’une demoiselle de province, partie avec son professeur de piano, lequel se rendit coupable chez moi d’une indélicatesse carabinée ?


CLOZIÈRES.

Oui, je m’en souviens fort bien.


LECHÂTELIER.

Eh bien… c’est elle…


CLOZIÈRES.

Ah ! Madame Chalan… je ne sais plus quoi…


LECHÂTELIER.

Du tout… Chalandrey, c’est le pseudonyme que nous lui avons colloqué pour son séjour ici… son nom à elle étant trop connu du Gotha… et celui du professeur marquant trop mal… Puis, de cette façon, ça ne laissera pas de trace dans nos relations usuelles.


CLOZIÈRES.

Mais comment se trouve-t-elle ici ?… Je ne comprends pas… Quand tu as appris le grattage du mari, qu’as-tu donc fait ?


LECHÂTELIER.

Je l’ai fait venir dans mon bureau… je lui ai flanqué un savon… et je l’ai augmenté, parbleu !


CLOZIÈRES.

Pourquoi, parbleu ?… Ce n’était pas une conséquence absolument indispensable…


LECHÂTELIER, (se reprenant.)

Je veux dire… les pauvres gens !… qu’il serait vraiment fâcheux de disposer de quelque pouvoir dans la vie, si ce n’était pour l’employer un peu de cette manière ! Il faut remplacer quelquefois les bonnes fées…


CLOZIÈRES.

Mais ça ne m’explique guère par quel coup de baguette la dame se trouve ici, ce soir, dans vos salons, sous un faux nom…


SUZANNE.

Oh ! c’est bien simple… Au mois de mai elle a été souffrante, la pauvre enfant… Les quartiers pauvres de Paris ont des fadeurs d’été lamentables. Nous avons eu l’idée de l’inviter à passer un petit mois ici, incognito… Après s’être fait énormément prier, elle s’est rendue devant la raison de santé.


CLOZIÈRES.

Ah ! bien.


SUZANNE.

Mademoiselle de Plessans…


CLOZIÈRES.

Mademoiselle de Plessans ?…


SUZANNE.

C’est son nom… et moi, nous sommes de vieilles et excellentes amies… J’ai été heureuse de la retrouver avec un peu l’apparence de son rang et quelque égalité… momentanée… Mais nous avons été presque obligées de nous fâcher, elle et moi ; elle refusait énergiquement de venir… Concevez-vous cela ?


LECHÂTELIER, (vivement.)

Oui, c’est une charitable idée qu’a eue Suzanne.


SUZANNE.

C’est toi qui l’as eue le premier, mon ami.


LECHÂTELIER.

Nous l’avons eue ensemble.


CLOZIÈRES.

Et le pianiste ?


SUZANNE.

Dame !… On ne pouvait guère l’inviter.


CLOZIÈRES.

Si… dans l’orchestre !


LECHÂTELIER, (riant.)

Tiens, c’est une idée… il n’est pas intéressant, d’ailleurs, ce garçon… Enfin, depuis que je l’ai augmenté, c’est bien le moins qu’il travaille. Il a beaucoup à faire maintenant…


CLOZIÈRES.

Et où a-t-elle péché cette délicieuse robe rose ?


SUZANNE.

Pauvre enfant ! C’est une robe à moi que je lui ai fait arranger par la femme de chambre. Elle vit sur son fonds de toilette de jeune fille ; c’est minable. Et il faut tant de précautions pour lui faire accepter quoi que ce soit !… Il est plus aisé de lui faire accepter une robe que de l’argent…


CLOZIÈRES.

C’est drôle, la vie… Qui dirait, à voir cette femme ainsi ce soir, chez vous, qu’elle cache un pareil mystère…


LECHÂTELIER.

Ah ! mon cher… le mystère de chacun !… Dans des salons de province, tu n’as pas rencontré de ces jeunes personnes à l’air indifférent et réservé, sur lesquelles rien n’appelle l’attention ?… On les interroge distraitement. « Et vous, mademoiselle ? » Elles vous répondent, de l’air le plus naturel, des choses de ce genre, par exemple : « Moi, monsieur, j’entre au couvent de Sion la semaine prochaine, ou aux Carmélites », sans que rien ne décèle chez elles une résolution aussi extraordinaire…


SUZANNE.

Ce sont des femmes qui conservent dans le pli des robes du grand faiseur tout le premier parfum du mois de Marie…


LECHÂTELIER.

Voilà, tiens !… Mademoiselle Grâce de Plessans est une chrétienne.


CLOZIÈRES.

Ah ! laissez-moi me tordre, franchement… Si l’on reconnaît une chrétienne à ce qu’elle a fichu le camp avec son professeur de piano, ce n’était vraiment pas la peine d’avoir voté la Séparation !…


LECHÂTELIER, (s’animant.)

Pense ce que tu voudras, mais c’est une mystique dévoyée ; et, de plus, une femme dont les sens, quoi qu’elle ait fait, n’ont jamais tressailli…


CLOZIÈRES.

Mais le professeur ?


LECHÂTELIER.

… j’en répondrais… C’est justement parce que j’ai ri comme toi que je puis mieux parler, maintenant que j’ai approché — oh ! de très loin, crois-le bien — cette jeune femme, durant les trois semaines qu’elle villégiature ici… Une chrétienne, je maintiens le mot… moins la foi peut-être (Clozières rit.), et encore je n’en sais rien. (Avec animation.) Mais regarde, réfléchis ; ce sont les anciens principes, abnégation, sacrifice, orgueil, le cilice, l’ardeur de l’humilité, mis seulement au profit de sentiments plus modernes, quoique aussi graves… Ce sont les mêmes idées, au fond, mais qui évoluent avec l’époque.


CLOZIÈRES, (sévèrement.)

Et dégénèrent…


LECHÂTELIER.

Si tu veux… seulement on retrouve les mêmes ferments… Autrefois cette femme eût employé sa fierté d’aristocrate aux cultes chastes qui ont fait l’apanage des noblesses passées… Elle aurait été abbesse, — que sais-je ? — ou la sainte Thérèse de sa sous-préfecture… Le rêve naïf de se vouer à Dieu ne leur suffit plus, à ces fleurs issues des sociétés hermétiques d’autrefois, mais qu’a frôlées le vent des préoccupations d’aujourd’hui. Elles ont les mêmes soifs, mais cherchent d’autres moyens de les étancher. Et il faut croire que les idées de la province ont rudement changé, puisque, regarde, de ce qui était autrefois un crime, la mésalliance, elle se fait maintenant une beauté consciente et volontaire.


CLOZIÈRES.

C’est très bien imaginé, parce que tu es le plus raffiné des raffineurs, mon vieux Lechâtelier… Mais savoir alors si vous ne lui rendez pas le plus mauvais service, à cette petite, qui a pris son professeur de piano comme on prend le voile, ou comme on gagne le ciel, en lui redonnant tout à coup, centuplée, une atmosphère de luxe, d’élégance, de vrai chic auquel elle avait renoncé… Dangereux, le jeu que vous lui faites jouer !…


SUZANNE, (songeuse.)

De fait, j’y ai songé… n’est-ce pas, Roger ? Les assiduités du petit de Saussy auprès d’elle m’ennuient même un peu…


LECHÂTELIER, (vivement.)

Mais non… mais non… Il ne sait pas ce qu’il dit, l’animal… En voilà des idées saugrenues ! Tout cela va excellemment… excellemment…



Scène IV


Les Mêmes, MADEMOISELLE D’ANDELY


MADEMOISELLE D’ANDELY, (rentrant du salon et amenant le chef d’orchestre.)

Madame ?… Quand ces demoiselles Verneuil seront arrivées, nous serons bien une dizaine… Pourrait-on utiliser le chef d’orchestre à nous faire danser… Suis-je indiscrète ?


SUZANNE.

Du tout… Dites-lui de prévenir ses artistes.


FRANÇOIS, (de la terrasse.)

On va donner l’éclairage de la terrasse ; si monsieur et madame veulent venir voir ?

(Suzanne, Lechâtelier et Clozières se lèvent et se dirigent vers la terrasse, dont les orangers en caisse s’illuminent.)


Scène V


MADEMOISELLE D’ANDELY, GRÂCE, DE SAUSSY, puis LECHÂTELIER

De Saussy ressortant du salon.

MADEMOISELLE D’ANDELY.

Tenez ici, on a préparé de quoi se rafraîchir.


SAUSSY.

Un petit verre d’orangeade, ça vous retrempe une femme…


GRÂCE.

Je préférerais un simple verre d’eau, s’il y en avait.


SAUSSY.

Mais il n’y en a pas… À la guerre comme à la guerre !

(Un vieux domestique, dans le fond, appelle un autre domestique et lui donne un ordre à voix basse.)

SAUSSY, (à Grâce.)

Vous buvez comme les oiseaux, en penchant la tête en arrière… Ça fait drôle.


GRÂCE, (à Mademoiselle d’Andely.)

Voulez-vous me passer une seconde votre éventail, mademoiselle ?… J’ai laissé le mien sur la terrasse.


MADEMOISELLE D’ANDELY.

Tenez.


FRANÇOIS, (le vieux domestique, appelant à nouveau à voix basse un des autres domestiques qui circulent sur la terrasse.)

Charles, l’éventail blanc de Madame Chalandrey… sur la terrasse… très vite.


SAUSSY, (à Grâce.)

Êtes-vous contente de votre séjour ?


GRÂCE.

Charmée.


SAUSSY.

Avez-vous tout visité au moins ?…


GRÂCE.

À peu près tout.


SAUSSY.

Êtes-vous allée voir Vieux-Moulins ?


GRÂCE.

Non, ce sera un regret pour moi… J’aurais tant voulu le voir… On dit que c’est charmant… Mais je compte partir si prochainement.


MADEMOISELLE D’ANDELY.

Monsieur Chalandrey patientera bien encore un peu.


CHARLES, (présentant à Grâce l’éventail qu’il est allé chercher.)

Madame avait laissé son éventail sur la terrasse.


GRÂCE.

Bien.

(Pendant que Grâce et Mademoiselle d’Andely échangent leurs éventails, Lechâtelier revient de la terrasse.)

GRÂCE, (à l’autre domestique qui lui apporte un plateau.)

Qu’est-ce que c’est ?


FRANÇOIS.

Madame, désire-t-elle un verre d’eau ?


GRÂCE, (étonnée.)

Tiens !… merci…


MADEMOISELLE D’ANDELY.
C’est comme dans les contes de fée !
(Le vieux domestique s’approche de Lechâtelier qui arrive de la terrasse et lui parle à l’oreille.)

LECHÂTELIER, (bas.)

Elle a dit Vieux-Moulins ?… Vous êtes sûr ?…


LE VIEUX DOMESTIQUE.

Oui, monsieur.


LECHÂTELIER, (s’approchant du groupe.)

Qu’est-ce que vous faites là ?


MADEMOISELLE D’ANDELY (se retourne.)

Vous êtes bon !… On se repose… On est esquinté… Nous trimons depuis le dîner… Vous ne vous reposez jamais, vous ?…


LECHÂTELIER.

Jamais… Ainsi, je vais me coucher tard, n’est-ce pas ? eh bien, demain, à neuf heures, nouvelle partie de mail… Nous allons déjeuner, ma femme, moi, Monsieur Clozières, sa femme et Madame Chalandrey, à Vieux-Moulins. C’est ainsi que je l’ai décidé !


MADEMOISELLE D’ANDELY, (naïvement.)

Tiens, comme ça se trouve !


LECHÂTELIER.

Pourquoi ?


SAUSSY.

On en parlait à l’instant.


LECHÂTELIER, (faussement naïf.)

Vraiment.


LE GÉNÉRAL, (de la terrasse, appelant à tue-tête.)

De Saussy, Lechâtelier, venez donc nous aider… les lampions brûlent !

(On voit brûler des lanternes sur la terrasse, on les piétine. Mademoiselle d’Andely et Grâce s’y rendent.)


Scène VI


LECHATELIER, GRÂCE


LECHÂTELIER, (qui a vivement pris une sortie de bal sur une chaise.)

Mettez ceci… vous allez prendre froid… il fait humide, ce soir, malgré la chaleur.


GRÂCE, (esquissant un mouvement d’impatience.)

Ah !


LECHÂTELIER.

Quoi ?


GRÂCE, (endossant la sortie.)

Rien… (Cherchant.) J’avais posé dessus un bouquet de camélias de la serre… J’ai dû le perdre en route.


LECHÂTELIER, (lui montrant le bouquet épinglé au vêtement.)

Il est là, accroché.


GRÂCE, (regardant machinalement le bouquet.)

Une fleur au milieu que je n’avais pas mise ?


LECHÂTELIER.

Jetez-la… Elle est laide…


GRÂCE.

Une pensée… (Silence.) Écoutez… Jusqu’à quand cela va-t-il durer ? Ce n’est plus une maison, c’est une féerie. Je n’éprouve pas un désir qu’il ne soit immédiatement réalisé… Je ne peux pas avoir soif ni chaud… Je n’ose même plus émettre un souhait en moi-même, sûre qu’une présence invisible va le deviner à l’instant… C’est insupportable.


LECHÂTELIER, (jouant l’étonnement.)

Je ne comprends pas ce que vous voulez dire… Quoi ?…


GRÂCE.

Oui, beau masque !… Tout se réalise par enchantement, tout est ouaté sous mes pas… Je suis surveillée, épiée, même par vos domestiques…


LECHÂTELIER.

Vous dites ?… C’est surprenant. Vous devez faire erreur…


GRÂCE.

Oui, jusqu’à votre fidèle et dévoué François… votre domestique du temps que vous étiez garçon, je sais… que vous avez secrètement chargé de ma personne, avec ordre de devancer mes moindres inquiétudes… Je suis comme une reine des colonies en voyage officiel.


LECHÂTELIER.

Ma parole, je ne comprends pas un mot à ce que vous dites…


GRÂCE.

Sur ma table, tous les soirs, en me couchant, je trouve une rose rouge éternellement renouvelée. Elle est posée là comme par miracle.


LECHÂTELIER.

Les domestiques sont si désordonnés…


GRÂCE.

Tout, enfin, tout… Je sens votre présence, votre sollicitude m’entourer, me presser, m’obséder… C’est lâche. Quand j’ai accepté votre invitation, j’ai cru pouvoir le faire sans crainte. Je suis venue en toute sécurité. Je comptais pour la vie sur les paroles que vous aviez prononcées dans cette étrange visite, ignorée de tous, que vous m’avez faite à l’hôtel… D’ailleurs, vous savez que je ne suis venue qu’à contre-cœur, lorsque mon refus à cette invitation devenait inexplicable et blessant pour Suzanne… Et puis… et puis, vous savez bien aussi que la générosité que vous avez mise à pardonner la faute de Claude nous fait vos obligés pour toujours et…


LECHÂTELIER, (l’interrompant.)

Taisez-vous… Vous allez dire quelque chose d’affreux et même d’infâme, que je ne mérite pas… Pouvez-vous me reprocher quoi que ce soit, vraiment ? Vous ai-je offensée jamais d’un mot, d’un geste ?


GRÂCE.

C’est bien cela qui est le plus terrible !… Non, je ne peux pas vous reprocher le moindre manque de tact, la plus petite incartade… Vous êtes parfait… je vous dis que c’est insoutenable ! Pas un tort depuis trois semaines que nous vivons côte à côte, mais votre silence mille fois pire, votre bonté muette, vos yeux baissés, un frôlement, votre absence elle-même, qui vient au moment opportun, toujours… et qui laisse des traces… Oh ! si j’avais deviné le réseau qui allait m’être tendu, jour par jour, heure par heure, je vous jure que je ne serais pas venue, coûte que coûte, quand bien même Suzanne eût dû comprendre la raison de mon refus… Je vous en prie, cessez, cessez… si vous ne voulez pas que je parte demain… Pour Suzanne, je fais bonne contenance, mais c’est insoutenable, je vous assure… Voilà… Et, maintenant que vous êtes bien convaincu que rien ne m’échappe de vos manœuvres, soyez satisfait… et faites-vous pardonner votre lassante perfection.


LECHÂTELIER.

Comme c’est méchant ce que vous dites ! Vous savez bien que je n’ai en moi aucun des dessous que vous me prêtez… Mais vous ne pouvez pas m’empêcher, moi, pourtant, de vous aimer silencieusement, respectueusement… Qu’ai-je fait ?… Laissez-moi cette joie peu compromettante et plus douce que vous ne sauriez l’imaginer… Ah ! tenez, pourquoi avez-vous dérangé en moi cette espèce de parfum dormant… qui était si agréable ?… Vous n’auriez dû rien dire, rien me reprocher…


GRÂCE.

C’est vrai… J’aurais dû partir en silence…


LECHÂTELIER.

Partir ?


GRÂCE.

Oui…

(Silence.)

LECHÂTELIER.

Ah ! (Nouveau silence.) Eh bien… allez aider les autres, sur la terrasse…


GRÂCE, (avec un mouvement gêné de la main en avant.)

Sans rancune entre nous, pourtant.


LECHÂTELIER.

Sans rancune, oh ! non… J’ai un peu de chagrin, voilà tout, de ce que vous m’avez dit… un peu de chagrin… Pardon pour lui.

(Exclamations au dehors.)

MADAME CLOZIÈRES.

Voilà les petites. Elles arrivent.



Scène VII


Les Mêmes, puis les trois DEMOISELLES DE VERNEUIL, MESDEMOISELLES D’ANDELY, SUZANNE LECHÂTELIER, DE SAUSSY, M. D’ANDELY, CLOZIÈRES.


MADAME CLOZIÈRES, (s’approchant de Lechâtelier, isolé, à voix couverte, pendant que les demoiselles de Verneuil exécutent leur danse, sur la terrasse, encerclées par les invités.)

Voulez-vous mon avis, mon cher ?


LECHÂTELIER.

Donnez toujours, je verrai après.


MADAME CLOZIÈRES.

Vous êtes sérieusement pincé, cette fois… Un demi-pouce de lame dans la chair.


LECHÂTELIER.

Vous rêvez, ma bonne amie.


MADAME CLOZIÈRES.

Jamais le jour. Parole, je ne vous ai pas encore vu ainsi… Pour la première fois de votre vie, peut-être, vous faites figure de collégien affolé.


LECHÂTELIER.

Et à quoi voyez-vous cela ?


MADAME CLOZIÈRES.

À tout… Il y a des souvenirs qui ne trompent pas.


LECHÂTELIER.

Vous venez de dire pourtant que, pour la première fois, je faisais figure d’amoureux… C’est avouer que vos souvenirs ne vous fournissent pas de point de comparaison…


MADAME CLOZIÈRES.

Ingrat… et cruel ami !


LECHÂTELIER.

Quel souvenir venez-vous d’évoquer, aussi, ma chère, et qui diable vous y pousse ?… Personne n’a jamais su ni ma femme, ni aucun être au monde, cette anecdote de quelques jours qui a travesti nos relations… Pourquoi y faites-vous allusion ?… Qu’est-ce qui vous prend, ce soir ?


MADAME CLOZIÈRES.

Prenez garde… J’ai des renseignements directs sur cette petite Chalandrey.


LECHÂTELIER.

Ah ! bah !


MADAME CLOZIÈRES.

Oui… Elle trompe son mari… à bouche que veux-tu.


LECHÂTELIER.

Ce pauvre Chalandrey !


SUZANNE, (aux danseuses.)

Très gentilles. Demain en costume vous danserez sur la scène.


LECHÂTELIER.

De qui tenez-vous ces renseignements ?


MADAME CLOZIÈRES.

D’une amie commune… C’est mon affection, Roger, qui m’a fait parler.


LECHÂTELIER.

Parbleu !… (Le doigt sur la bouche.) Et soyez discrète, hein ?


MADAME CLOZIÈRES.

Comme une amie.

(Les petites ont fini leur danse. On les acclame. Les femmes les embrassent. On entend : « Exquis, excitant », etc…)

SUZANNE.

Mais c’est très convenable.


MADEMOISELLE D’ANDELY, (à Maguet.)

Que je t’embrasse. Tu es à croquer, ma chérie…


SUZANNE.

Vous passerez au salon, messieurs ?… où vous allez faire danser ces demoiselles une petite heure, pour profiter de l’orchestre.


MADEMOISELLE D’ANDELY.

Bostonnons, c’est ça.


JULIE DE VERNEUIL.

Est-ce qu’on nous expulsera toujours de la salle, demain pour la pièce que nous ne devons pas entendre ?


MAGUET DE VERNEUIL.

Au fait, monsieur Lechâtelier, et ce concours que vous devez nous organiser comme compensation ?


LECHÂTELIER.

Ah ! oui !… Eh bien, c’est simple comme bonjour. Vous serez enfermées dans la salle à manger… vous préparerez le concours, puis, sitôt le rideau baissé, j’accours vous délivrer et, si je ne devine pas, je paye un rallye-paper, rallye-bridge, gymkana, etc. Ah ! dites que je ne suis pas chic !


MAGUET.

Alors, quoi c’est ? Ce petit jeu de société nouveau. Expliquez ?


LECHÂTELIER.

Tenez, vous prenez des feuilles de papier autant que vous serez de jeunes filles… Vous plaquez chacune votre main sur les feuilles à tour de rôle, en dessinant le contour des doigts… Je dois deviner à qui appartient chaque main dessinée.


MAGUET.

Ce n’est pas malin…


LECHÂTELIER.

Pas malin ? Quelqu’un a-t-il un crayon ?


SAUSSY.

Voici mon porte-mine.


LECHÂTELIER.

Mesdames… je vous en prie… Tenez, Maguet… donnez votre pattote. (Il prend du papier sur la table.) Vous verrez que le dessin qui va en résulter ne lui ressemblera pas du tout.

(Maguet plaque sa main sur le papier. Lechâtelier la dessine. Maguet rit convulsivement.)


JULIENNE, (à Miette d’Andely.)

Qu’est-ce qu’elle a ? Ah ! zut !… c’est ennuyeux cette affaire-là…


MIETTE.

Où est le chef d’orchestre, que je lui dise un mot bien senti ?

(Elle pirouette sur ses talons.)

MAGUET.

Vous me chatouillez… Aïe !… c’est odieux… ça me démange…


LECHÂTELIER.

Vous n’êtes pas sérieuse.


MAGUET, (riant.)

Je vais avoir une crise de nerfs.

(Mademoiselle d’Andely, Grâce et Madame Clozières regardent.)

LECHÂTELIER.

Vous me faites tout manquer.


MADAME CLOZIÈRES, (intentionnellement, prenant la main de Grâce.)

Tenez, Lechâtelier… voici une main qui sera plus sérieuse…


LECHÂTELIER, (sans sourciller.)

Bon… Voyons… j’ai l’air d’une manucure, moi… Nous sommes mal placés, ma main tremble un peu…


MADAME CLOZIÈRES.

Ça se voit…

(Il dessine en s’appliquant et sans regarder Grâce. Tout à coup, tout le monde se retourne d’un même mouvement vers le salon, où l’on entend une musique de danse. On se précipite.)

LES JEUNES FILLES.

Qu’est-ce que c’est ?


SAUSSY.

C’est Julienne qui danse. Elle est éblouissante, cette gosse…


LECHÂTELIER, (retenant la main de Grâce, qui a voulu se lever, et continuant de dessiner.)

Ne bougez pas… Laissez… laissez votre main… Pour la première fois, Je peux la regarder… Elles sont inouïes, vos mains, posées ainsi… elles sont, comme dans certains tableaux religieux et un peu pervers, au bord du cadre… En les dessinant, il me vient jusqu’à la joue leur tiédeur, leur atmosphère… Je les frôle en passant, j’en ai le cœur serré… Ne bougez pas… c’est délicieux… Laissez-moi les fixer, leur parler, les aimer avec leur peau caressante comme du papier de soie…


GRÂCE, (pâle.)

Finissez, je vous en prie.


LECHÂTELIER, (continuant de dessiner sans lever les yeux.)

Ah ! tant pis !… Oui, je divague, mais c’est plus fort que moi. Je leur parle comme à des intermédiaires… Vous ne savez pas l’effort que je fais pour ne pas laisser crouler ma tête sur elles…


GRÂCE.

Vous êtes fou !…

(Elle se lève, fait quelques pas, chancelante.)

MADEMOISELLE D’ANDELY, (se retournant, avec Madame Clozières.)

Qu’avez-vous ?… Madame Chalandrey se trouve mal ?

(Elles s’approchent.)

GRÂCE.

Un petit étourdissement… N’appelez pas l’attention. J’y suis sujette… Ça va se passer…


MADEMOISELLE D’ANDELY.

Voulez-vous mon flacon de sels ?


GRÂCE.

Merci, oui.


MADAME CLOZIÈRES, (ironique à Lechâtelier.)

Cette pauvre petite femme… Elle n’a pas grande santé.


LECHÂTELIER.

En effet.


GRÂCE.

Ce n’était rien, je vous remercie… La chaleur d’été m’incommode parfois… Et puis, j’ai été souffrante, ce printemps.


MADEMOISELLE D’ANDELY.

Reposez-vous là.


DE SAUSSY, (débouchant du salon.)

Madame est souffrante ?


GRÂCE.

À peine.



Scène VIII


Les Mêmes, DE SAUSSY, LECHÂTELIER

Le premier qui entre est de Saussy. Il accompagne les petites Verneuil.

MADEMOISELLE D’ANDELY.

Tiens, la Valse d’amour de Moskowsky.


JULIENNE, (qui a ramassé sur la table le papier où Lechâtelier a dessiné la main de Grâce.)

De Saussy, regardez ça… je parie que vous ne devinez pas quelle est cette main ?…


SAUSSY, (après avoir regardé.)

Si je devine, je demande la permission de l’embrasser.


JULIENNE.

Et si c’est la mienne, je vous donne même la permission de la demander à papa.


SAUSSY.

Il n’y a pas de doute pourtant, ce n’est pas la vôtre… C’est la plus jolie main de femme qu’il y ait ici… celle-ci…

(Il prend la main de Grâce et l’applique fort goulûment à ses lèvres.)

GRÂCE, (se débattant.)

Monsieur !… Voyons, monsieur… Que faites-vous ?


LECHÂTELIER, (entrant du salon ouvert et voyant le geste prolongé.)

Qu’est-ce ? Mon petit Saussy, il me semble que vous passez un peu la mesure.


SAUSSY.

Nous nous amusions au jeu de société que vous avez proposé tout à l’heure…


LECHÂTELIER, (sèchement.)

Ce n’est pas une raison, mon cher, pour manquer de respect à une femme chez moi.


SAUSSY.

Quelle mouche vous pique, Lechâtelier ?… Je ne prendrai pas cette semonce au sérieux, je vous en avertis.


GRÂCE, (vivement.)

Monsieur de Saussy plaisantait en effet… C’était de sa part une gaminerie sans importance… Vous vous êtes mépris…


SAUSSY, (ironique.)

Vous l’entendez ? Et vous me permettrez, mon cher, d’aller me remettre de mon étonnement en faisant faire un tour de valse à ces demoiselles ; ce sera plus sérieux. Venez-vous, Maguet ?


MAGUET.

Avec plaisir. (Saussy lui offre son bras et tourne les talons. Maguet, bas à Julienne, en l’entraînant.) Il y a du grabuge.


MADAME CLOZIÈRES, (fermant la porte du salon ostensiblement.)

Il y a un courant d’air.

(Elle sort.)

GRÂCE, (bas, à Lechâtelier, avec véhémence.)

Mais vous êtes fou !… vous perdez la tête !… vous me compromettez à plaisir !…


LECHÂTELIER.

C’est vrai… oui… je ne sais pas ce que j’ai eu… un éblouissement, moi aussi…



Scène IX


GRÂCE, LECHÂTELIER


GRÂCE, (au comble de l’émotion contenue.)

Vous ne voyez donc pas ce que vous faites !…


LECHÂTELIER.

Pardon… Je vous demande pardon !… J’ai cru que cet homme se permettait de vous faire pâlir… Je l’aurais calotté !… Et puis, de lui voir oser le geste que je me suis retenu d’oser tout à l’heure… cela m’a paru plus grave que pour tout autre… Et il vous embrassait, je l’ai vu, dans les paumes…


GRÂCE.

Je crois que vous perdez l’esprit, ma parole !


LECHÂTELIER.

Peut-être… Je ne me reconnais plus moi-même.


GRÂCE.

Songez aux potins que ces gens peuvent faire courir jusqu’aux oreilles de votre femme… Voyez cette porte qu’on vient de refermer exprès sur nous.


LECHÂTELIER.

Eh bien, ce n’est pas la première fois que nous nous trouvons seuls ?… Nous sommes censés repasser nos rôles… Écoutez…


GRÂCE, (l’interrompant.)

Non… C’est à vous de m’écouter, cette fois… Un mot, mais net : « Assez ». Il est possible que cette mainmise sur ma personne pour m’entraîner malgré moi ne soit pas calculée. Elle en a toutes les apparences pourtant.


LECHÂTELIER.

Je vous jure qu’elle ne l’est pas.


GRÂCE.

Bien. Alors, je sais ce qui me reste à faire. Vous avez suivi vos instincts d’homme en voulant vous insinuer de force dans ma pensée… Vous n’avez pas réfléchi que, cette fois, vous commettiez une action affreuse…


LECHÂTELIER.

Oh !


GRÂCE, (avec une véhémence subite.)

Mais, malheureux, vous ne comprenez donc pas que si ce que vous désirez arrivait, si vous réussissiez un jour à vous faire aimer de moi, vous ne comprenez donc pas que je serais une femme perdue !…


LECHÂTELIER.

Qu’entendez-vous par ce mot ?…


GRÂCE.

Mais perdue, littéralement perdue !… Vous ne comprenez donc pas que le jour où Claude ne serait plus tout pour moi, le jour où cet homme s’effacerait de cet esprit, ma vie serait du coup anéantie tout entière !… Même pour une femme plus vulgaire que moi, réfléchissez à ce qui lui resterait à faire. Quoi ?… Revenir dans sa famille ? Quelle vie ! Se laisser crouler, oui, c’est tout !… Devenir la femme qui se donne ou se vend, maîtresse ou fille galante… Et ce n’est là qu’un bilan que je dresse pour l’être vulgaire qui pourrait s’en satisfaire… Mais moi !… Ah ! il y a plus !… La détresse morale d’un être comme moi, qu’en faites-vous ?… l’horrible détresse d’avoir joué toute sa vie sur une erreur d’un jour, d’un jour !… de s’être crue héroïque, belle, d’avoir porté — c’est le mot — une rayonnante illusion, quelque chose comme une couronne de beauté, pour se réveiller, pressant avec tendresse dans ses bras, comme les enfants, un moignon informe dont un pauvre ne voudrait pas !…


LECHÂTELIER.

Ne vous exaltez pas avec des mots… Restez dans la vérité bête et simple…


GRÂCE.

La vérité, mais j’y suis !… la voilà… je la touche !… Quelle horreur que celle où vous vouliez me faire trébucher et quelle sale vilenie alors que la vie, si des êtres comme moi en étaient capables !…


LECHÂTELIER.

Pourquoi donc vilenie ?


GRÂCE.

Pourquoi ?… Et l’autre, qu’est-ce que vous en faites aussi ?… Le pauvre autre qui s’en va !… Celui qui a été le confident, l’ami — entendez-vous la sonorité de cette parole ? — l’ami de tous les instants redevenant l’étranger… un peu irritant, qu’on observe à froid, redevenant l’inconnu du premier jour… gauche, ridicule, avec ses défauts et ses tares !… Oh ! voir celui qu’on a chéri de toutes les forces d’une tendresse quasi maternelle, le voir avec les yeux des autres, vous entendez, l’horrible chose, les yeux des autres… les vôtres, ceux de Suzanne !… Et voici qu’apparaît ce qu’on n’apercevait pas, petit à petit : les manchettes douteuses, le pli un peu commun de la lèvre, l’œil terne, l’agacement du détail remarqué, de la lézarde qu’on n’avait pas vue… Et n’y pouvoir rien, même avec le raidissement de la volonté, mettrait-on les mains devant les yeux, devant le souvenir, même en s’abattant, pour sangloter, le visage contre les draps de son lit, pendant des soirs, et des soirs !… Si c’est cela l’amour, la vilaine chose !… Je voulais bien l’éprouver, dans toute sa force ; mais, s’il y a au bout ce reniement et cette saleté de l’âme… ah ! le beau coup de cravache et quel plaisir alors à châtier la bête !


LECHÂTELIER.

Vous me faites de la peine… Je ne veux pas vous sentir dans cet état !


GRÂCE.

Non, mais que cela m’advienne à moi, à moi, Grâce de Plessans, après ce que je pensais et disais de moi-même, tout d’un coup, au premier tournant, pour le premier venu, ce serait comique, tout de même !… Et intéressant à savoir, d’ailleurs. Vous faites bien de tenter la partie, tenez… car si je n’ai été que la dupe de moi-même, la sotte provinciale aux idées prétentieuses, infatuée de soi et qui perd la tête devant le premier compliment et le premier homme qu’elle rencontre, le désastre de cette fille-là n’a pas grande importance : vous avez raison !… Il n’y aura qu’à régler les comptes, ma petite !…


LECHÂTELIER.

Oui, petite… très petite… Je vous écoute vous agiter avec stupéfaction… Étiez-vous enfant à ce point ? — Enfant orgueilleuse aussi, qui vous troublez de vous-même et qui découvrez que tout amour porte en lui un berceau et un cercueil… Mais c’est notre histoire à tous celle que vous me contez là !… Tenez, il y a ici, dans cette maison, une femme que j’ai aimée, qui a cru m’aimer profondément… Personne ne le sait que nous. Et encore !… Eh bien, elle est là ce soir dans l’appartement… je sens sa présence comme celle d’un papillon de nuit autour des lampes, entré par les fenêtres, mais c’est tout. Nous sommes là calmes, indifférents, après avoir tant frémi de nous-mêmes… Et pourtant j’ai peut-être été pour elle le paradis dont vous me parliez l’autre jour… Elle a failli être le mien… C’est à peine si nous nous en souvenons… C’est cruel et beau… Il ne faut jamais regarder ses actions passées. Ah ! cette Bible de jeune fille, avec ses images, dont vous me parliez l’autre jour… Le paradis terrestre, l’homme et la femme, disiez-vous, la maison bâtie à jamais… l’ombre du même être portée sur toute notre vie… Ah ! vous verrez, on s’étonne toujours avec le même étonnement de s’être dit : « Cette fois, c’est cela ». Parce que l’on a changé de paradis, on se retourne en disant : « Quoi, ce n’était que cela ! » Et depuis que le monde est monde, pauvre petite fille que vous êtes, il en est ainsi et l’homme ne fait que pleurer ses paradis perdus.


GRÂCE.

L’homme peut en prendre son parti, soit… mais la femme !… Pour en parler si légèrement, il faut que vous ignoriez ce qu’est cette puissance orgueilleuse, la seule que nous ayons en notre pouvoir… je cherche le mot… le don… le don nuptial de soi… c’est cela… Après avoir été enfermée solitaire, avoir rêvé d’employer sa vie jusqu’à vouloir la vouer à Dieu, après avoir cherché sa raison d’être, comprendre un jour, tout à coup, que le plus pur présent de la femme, le seul que la nature lui ait permis, c’est elle-même… Ah ! quand on a compris cela en frémissant, à vingt ans, voyez-vous, on ne se voit plus avec les mêmes regards… On a l’orgueil chaste de soi… On cherche, de toute l’âme, celui à qui l’on va faire ce don précieux. Pour dire ce que vous dites là, il ne faut pas avoir attendu, dans l’ombre des couvents et des chambres, cette espèce de matinée merveilleuse où l’on s’élancera dans un nouvel espace… Puis la joie et l’orgueil de s’en aller vers son royaume avec celui qu’on a choisi pour amant, vers la vie, laide ou merveilleuse, qu’importe ! Ça ne se décrit pas. C’est beau comme un chant sans paroles… Avoir voulu cela de toutes ses forces, avoir touché cette cime et puis, tout à coup, s’apercevoir qu’on a gâché pour jamais ce pauvre don de soi… ce seul pouvoir qu’on ait eu… s’apercevoir qu’on a été le jouet le plus banal de la nature… ah ! comme cette douleur vous va jusqu’aux os !… On se relève, brisée, d’une catastrophe… Et c’est à se retourner désespérément vers le couvent et vers Dieu, s’il nous entend, pour lui demander un amour qui soit un peu moins servile et qui ait des ailes plus tendues !…


LECHÂTELIER.

Orgueilleuse ! comme elle est encore chrétienne, en effet, cette chasteté palpitante !… Mais, en admettant que la moitié des femmes souffrent, au fond d’elles-mêmes, d’un premier gâchage irréparable, qu’importe ce faux départ, s’il devait vous conduire vers l’homme auquel vous étiez destinée !…


GRÂCE.

Des femmes de ma lignée n’appartiennent qu’à un seul homme, monsieur !… C’est l’unique châtiment dont elles disposent contre elles-mêmes.


LECHÂTELIER.

Allons donc ! Croyez-vous que si nous n’étions pas faits l’un pour l’autre, les choses se seraient passées ainsi ? Tenez, le jour, vous entendez, le jour où je me suis présenté stupidement, dans votre petite chambre de grisette, si quelque chose de plus fort que nous n’avait pas palpité, dès notre premier regard, à notre insu, vous m’auriez tout simplement jeté à la porte, sans un mot !… Non, il y a eu entre nous comme un crépitement de coquetterie obscure…


GRÂCE.

Ce n’est pas vrai !…


LECHÂTELIER.

Si, mille fois si ! et vous le sentez bien… Déjà quelque chose d’invincible nous poussait l’un vers l’autre dès le premier regard… Et ici vous avez cru venir par devoir, vous êtes venue par sympathie, sans vous en douter… Si, si, voilà ce que je sais, et surtout que je vous aime comme aime un enfant… avec une espèce de fièvre de vous qui fait que, même la nuit, je mâche dans l’air votre frais parfum de verveine…


GRÂCE.

Que je souffre, mon Dieu ! que je souffre !… Qu’est-ce donc que j’éprouve de nouveau qui est si doux… et si triste ! si triste ! Ah ! que c’est mal ce que vous faites là, que c’est mal !…


LECHÂTELIER, (bas penché sur elle.)

Je voudrais vous aimer…


GRÂCE, (les yeux clos, avec un rais de regard blanc et fixe à travers les cils.)

Je voudrais mourir…

(Suzanne ouvre la porte du salon.)

SUZANNE.

Roger, veux-tu demander qu’on monte le champagne glacé ici, tout de suite ?


LECHÂTELIER.

Parfaitement.

(Il sort. Suzanne referme la porte du salon.)


Scène X


GRÂCE, SUZANNE


SUZANNE.

Mon petit, ce n’est pas parce que je te trouve seule avec mon mari que je vais te dire cela… tu es seule avec lui tant qu’il te plaît, bien entendu !… mais je viens d’entendre, de la bouche d’une femme que je n’aime pas (Elle se tourne vers le salon.) deux ou trois petites perfidies fort déplaisantes… Je n’y attache, Dieu sait, aucune importance, mais enfin, c’est déjà trop qu’elles puissent se produire. Et puis, il faut bien l’avouer, il y a quelque chose dans l’air ici qui n’est pas naturel… Encore une fois, c’est de ma part pur excès de franchise et amour des situations claires… tu n’as qu’à me rassurer d’un mot… J’ai bien fait de t’en parler simplement et sans détour, n’est-ce pas ? comme cela me vient avec ma netteté habituelle…


GRÂCE.

Tu as bien fait, Suzanne… si tu avais le moindre soupçon… fût-il le plus injustifié du monde…


SUZANNE.

Je n’en ai pas… Ce serait trop vil, en effet, et trop inouï à supposer, et, de ta part, une trahison, si minime qu’elle soit, n’est pas une seconde admissible !… Un flirt, même pas… J’ai trop été la confidente de tes pensées depuis des mois pour ne pas avoir appris à te connaître… volonté droite, un peu baroque, mais franche comme l’or. Je m’étais dit tout de suite : « Voilà une femme de laquelle je n’aurai jamais rien à redouter. J’en peux faire mon amie. » Il est impossible dès lors de se conduire mieux que je ne l’ai fait avec toi… Je t’ai accueillie, non pas comme une femme tarée et déclassée — cela se serait pu — mais comme une égale, absolument, et comme une amie intime. J’ai tâché de ne voir que la noblesse de tes actes, là où d’autres se seraient méprises… Les sottises de ton maladroit ami n’ont servi même qu’à nous rapprocher… Bref, j’ai trop de confiance méritée et trop de raison de confiance pour pouvoir une seconde te soupçonner…

(Un silence.)

GRÂCE.

C’est tout ?


SUZANNE.

Oui.


GRÂCE, (souriant.)

Je crois, ma chère Suzanne, qu’il est inutile de me rappeler tous les motifs de reconnaissance que mon cœur, à lui tout seul, sait me rappeler chaque jour. Quant à tes allusions à une trahison possible, je ne sais pas ce qui te prend… Tu es démente, ma petite Suzanne !


SUZANNE, (tristement.)

Non, ce sont les autres qui sont méchants… Vois-tu, j’ai beaucoup souffert, — je ne sais si tu t’en doutes, — silencieusement, de Roger. Il s’exalte facilement… Les femmes le croient. Il est sincère… Roger est ce qu’on appelle un emballé… Il pense toujours ne faire que s’amuser, il se laisse prendre à lui-même, comme un grand enfant ! (Appuyant exprès.) Cela commence par une gaminerie et cela s’achève en passion, avec de grands mots ! J’ai fermé les yeux… J’ai eu des douleurs très vives qu’on n’a pas vues… J’ai supporté même des trahisons assez proches… Mais quand tout à coup, là, l’idée m’est venue, soufflée à l’oreille par cette vilaine femme, que toi aussi… ah ! non, par exemple !… J’y avais bien vaguement songé ces jours-ci, je l’avoue, je ne sais plus à propos de quoi… mais, là, vrai, la rage m’est montée au cœur… un souffle de fureur impuissante que je ne connaissais pas !… Toutes, toutes, mais pas toi… ah ! pas toi !… Tu ris ?


GRÂCE.

Follement, je l’avoue…


SUZANNE.

Cependant… Grâce… si mon mari t’aimait… t’aimait vraiment… c’est une supposition… réponds… Que ferais-tu ?


GRÂCE, (après avoir réfléchi, simplement.)

Je m’arrangerais, Suzanne. C’est tout ?


SUZANNE.

Non. (Silence. Puis d’une voix gênée et attentivement.) Et si toi… tu l’aimais, Grâce… réponds.


GRÂCE.

Si je l’aimais ?


SUZANNE.

Oui.

(Nouveau silence. Puis Grâce rejette la tête en arrière orgueilleusement.)

GRÂCE.

Regarde-moi. (Elle s’approche d’elle, puis net, dans les yeux, elle dit en se soulevant sur la pointe des pieds.) Je me punirais.

(Suzanne la regarde profondément avec angoisse, puis elle se reprend.)

SUZANNE.

Bien… C’est un peu tragique ce que nous faisons en ce moment… mais j’aime mieux ce marché-là entre nous… (Un soupir.) mon sommeil sera plus léger. (Un domestique entre de la terrasse, portant un plateau. Changeant de ton.) Tu ne veux pas boire, ma chérie ?


GRÂCE.

Si… un peu de champagne.

(Suzanne fait approcher le plateau et verse.)

SUZANNE, (l’observant encore pour guetter sa réponse.)

Alors, il n’y a pas de raison pour que tu ne nous restes pas encore quelques jours ?


GRÂCE, (de l’air le plus naturel.)

Mais non, aucune… À ta guise…


SUZANNE, (ouvrant la porte du salon toute grande.)

Vous avez à boire ici, mes enfants… Il n’y a que du champagne et du café glacé… Arrangez-vous…

(Elle rentre au salon.)


Scène XI


GRÂCE, MAGUET, JULIENNE, MONSIEUR D’ANDELY, puis LECHÂTELIER.


MAGUET, (entrant et s’arrêtant de bostonner.)

Oui, un verre, mon petit d’Andely… versez-moi une coupe… Je fonds littéralement.


JULIENNE.

Une minute d’arrêt, buffet.


D’ANDELY, (versant.)

Vous, Julienne…


MAGUET.

Vite, voyons… Je n’ai que le temps de repartir… Je me grise de chaleur. C’est délicieux, la nuit d’août… On a des frissons qui vous démangent… N’est-ce pas, madame Chalandrey ? Allons, ne restez pas toujours figée… dégelez-vous un peu, pour une fois, sapristi !…


GRÂCE, (brusque.)

Oui, vous avez raison, tenez, petite Maguet. Donnez-moi une coupe… Je veux bien, comme vous, sentir la nuit d’août… Il fait si beau !… Elle boit, les yeux clos.


MAGUET ET JULIENNE, (riant.)

À la bonne heure !

(La musique joue à côté des valses.)

MAGUET, (prenant le bras d’Andely.)

Eh ! hop ! d’Andely !… On repart… Tenez, madame, voulez-vous me garder mon bouquet… il me gêne…


(Elle lui jette en plein visage son bouquet blanc de corsage. Lechâtelier, qui guettait de loin, sur la terrasse, voyant Grâce toute seule, s’approche vivement d’elle. Elle se retourne. Ils se regardent sans rien dire un grand moment, à côté du massif de plantes vertes qui les abrite des lumières du salon. On ne sait ce qu’ils lisent tous deux dans leurs yeux, mais tout à coup Lechâtelier saisit Grâce à deux bras et sa bouche cherche sa bouche.)

LECHÂTELIER.

Grâce ! Grâce ! (Il l’étreint absolument, elle, la tête rejetée en arrière, pâle comme une morte, sans résistance.) Oh ! nous n’en pouvions plus… Tout à l’heure, dans le parc… près du jet d’eau… Ma chérie, ma chérie !…


GRÂCE.

Oui… oui… tout à l’heure, dans le parc, près du jet d’eau, oui… Mais, allez-vous-en, maintenant, allez-vous-en, je vous en conjure !…


LECHÂTELIER.

Votre bouche encore.

(Il la ressaisit, donnée.)

GRÂCE.

Oui… j’arrive… j’arrive…

(Lechâtelier se reglisse habilement dans le salon, les mains dans les poches.)


Scène XII


GRÂCE, seule, puis DEUX DOMESTIQUES


GRÂCE, (courant à l’une des portes de la terrasse.)

François ! À quelle heure l’express de nuit que monsieur prend le dimanche passe-t-il à Compiègne ?


FRANÇOIS.

Minuit trente-cinq.


GRÂCE.

Bien. (À un autre domestique qui revient du salon, un plateau en main.) Ah ! tenez, voulez-vous me prendre dans le vestibule mon manteau et mon petit sac à main…

(Il sort. Dans le salon, on entend des cris sous la musique.)

GRÂCE, (au premier domestique qui est resté en scène.)

Combien y a-t-il exactement d’ici à la gare de Compiègne ?


FRANÇOIS.

Quatre kilomètres juste.


GRÂCE.

Par la grand’route ?


FRANÇOIS.

C’est le plus court.

(L’orchestre attaque un galop. On entend la bousculade des chaises.)

GRÂCE, (au domestique qui lui apporte son manteau et le sac.)

Merci, c’est tout… je n’ai plus besoin de vous.

(Elle les congédie. Les domestiques se retirent. Grâce jette le manteau sur ses épaules, s’entoure hâtivement la tête d’une écharpe. Elle sort en courant par la terrasse, pendant que la danse débouche, à toute vitesse, dans un entraînant mouvement de rires et de cris.)

RIDEAU

ACTE QUATRIÈME

La chambre d’hôtel du deuxième acte. Grâce est assise, prostrée, dans un fauteuil près de la cheminée. Elle est encore dans la robe qu’elle portait au troisième acte, avec le manteau du départ cachant à peine des souliers de bal roses. Au lever du rideau, la pendule sonne onze heures du matin.



Scène PREMIÈRE


GRÂCE, puis MADEMOISELLE AIMÉE


GRÂCE, (comme sortant de son rêve, en regardant la pendule.)

Tiens, elle marche !… Onze heures… (Elle se lève, machinale.) Allons, Cendrillon !

(Elle entre d’un pas lent et frileux dans la chambre à côté, dont elle laisse la porte ouverte.)

MADEMOISELLE AIMÉE, (passant la tête par la porte du palier.)

Quelqu’un ?


GRÂCE, (de la chambre du fond.)

Qu’est-ce que c’est ?


MADEMOISELLE AIMÉE.

Ah ! c’est vous, madame Morillot ?… Vous êtes de retour ?… Je voyais en passant la porte entr’ouverte et comme je sais que ce n’est pas l’heure à laquelle rentre Monsieur Morillot, j’étais inquiète…


GRÂCE, (toujours de l’intérieur.)

Bonjour, petite amie. Comment allez-vous depuis ce temps ?


MADEMOISELLE AIMÉE.

Pas mal… toujours de même, je vous remercie.


GRÂCE.

Une seconde… je passe une robe…


MADEMOISELLE AIMÉE.

Finissez, finissez… d’ailleurs, je me sauve…


GRÂCE.

Non, attendez que je vous serre la main.


MADEMOISELLE AIMÉE.

Quand êtes-vous donc revenue ?…


GRÂCE.

Il n’y a qu’une heure que je suis ici… Figurez-vous que j’ai pris subitement le train de nuit à Compiègne, en robe ouverte et souliers de satin sous mon manteau ; je me suis trouvée à Paris à trois heures du matin. Je n’ai pas voulu, à cette heure indue, éveiller mon mari qui se serait livré à mille suppositions… D’autant mieux que j’avais un achat important à faire dans Paris, dès l’aurore, en fiacre… Alors, j’ai pris une chambre dans un hôtel de la gare du Nord… et j’ai attendu qu’il fût dix heures pour rentrer rue du Bœuf. Claude en revenant de son bureau aura une surprise à me trouver en train de préparer son déjeuner…


MADEMOISELLE AIMÉE.

Et pourquoi, mon Dieu, avoir pris le train au milieu de la nuit ?…


GRÂCE.

Oh ! des histoires !… Ça n’a aucune espèce d’importance… Je ne me suis même pas couchée sur le lit, à l’hôtel, j’ai passé le reste de la nuit dans un fauteuil, figurez-vous ! (Elle entre.) Bonjour…

(Elles se serrent la main.)

MADEMOISELLE AIMÉE.

Je vous trouve les yeux un peu tirés, en effet, mais vous avez attrapé bonne mine tout de même pendant ces vacances… Et rien de nouveau ?…


GRÂCE.

Non… Si, si… Il y a une grande chose sur la terre. Si, petite voisine… À vous, à vous seule, je puis l’annoncer.


MADEMOISELLE AIMÉE.

Dites vite.


GRÂCE.

Cette nouvelle-là, depuis le peu de jours que je l’ai apprise moi-même, je ne l’ai confiée à personne, pas même à mon amie intime, chez laquelle je vivais, pourtant… Je l’ai gardée silencieusement pour moi… Je ne l’aurais pas confiée à un arbre de la forêt. (Lentement.) Un jour, un jour je serai mère.


MADEMOISELLE AIMÉE.

Oh ! ma chérie, laissez-moi vous embrasser… Vous permettez ? Je suis si heureuse, si attendrie de ce que vous m’annoncez là… Quel bonheur pour vous ! Un enfant de celui qu’on aime, comme ce doit être doux !


GRÂCE.

Un enfant de celui qu’on aime !


MADEMOISELLE AIMÉE.

C’est la seule chose que je regretterai en demeurant vieille fille… Vous verrez comme votre vie va être transformée maintenant !


GRÂCE.

Peut-être…


MADEMOISELLE AIMÉE.

C’est le but atteint.


GRÂCE.

Oui… voilà le total.


MADEMOISELLE AIMÉE.

Si vous saviez comme cela va être gentil ! Tous les jours j’en vois tant de pauvres femmes qui, sans cela, n’auraient pas souffert l’existence, allez !… J’ouvre la porte… Un sein nu sous la lumière… et deux bouches rient dans la plus affreuse mansarde.


GRÂCE.

Et, parmi toutes ces femmes que vous visitez de taudis en taudis, pas une, pas une, ne maudit sa maternité, le fruit de ce qui a été son amour ?


MADEMOISELLE AIMÉE.

Pas quand elles ont aimé, non… Certaines, pourtant, pleurent… Alors, c’est qu’un mauvais souvenir est attaché à cette naissance-là… Il y en a qui ont des yeux méchants en vous regardant… des filles-mères généralement… Pourtant l’enfant les console toujours à la longue… avec ses petits bras.


GRÂCE, (les poings au menton.)

Pas une, pas une n’oppose le refus, le refus à la nature d’être encore une fois son esclave, sa servante toujours, et de perpétuer l’image d’une vie stupide et ridicule… Pour certaines, pourtant, l’enfant, c’est le désastre final… c’est la vie ineffaçable… Que faire ?… Que devenir ?


MADEMOISELLE AIMÉE.

Il doit y en avoir de ces malheureuses, à coup sûr ; mais je ne les connais pas… J’arrive toujours après la naissance !


GRÂCE.

C’est que vous ne les voyez pas, ce n’est pas possible, ces filles qui portent à jamais le fruit d’un amour détruit… Non, non, vous passez comme un petit ange au pied léger, ignorante du grand mystère de l’amour, au milieu de tous ces désastres… Vous ne voyez pas le fond des cœurs, c’est sûr. Vous n’entendez pas la malédiction du soir !


MADEMOISELLE AIMÉE.

C’est possible… Mais j’entends quelquefois, en ouvrant la porte, la prière du soir… C’est très doux…


GRÂCE.

La prière du soir !… Vous êtes croyante ?


MADEMOISELLE AIMÉE.

Non. Est-ce que je vous offusque ?


GRÂCE.

Autrefois, j’aurais été offusquée… Aujourd’hui, mes idées sur toute chose sont tellement troublées… Je ne sais même plus s’il y a une vie future !… En tout cas, je ne crois plus à l’enfer… Et tout est là !… Ce serait trop bête, trop révoltant… Je vois Dieu comme une grande lumière… une vaste solitude apaisante, qui vous comprend… Ah ! la vie est mal faite !


MADEMOISELLE AIMÉE.

Comme vous paraissez découragée !… Vous qui devriez être si heureuse, au contraire !…


GRÂCE.

Si heureuse ! Au fait, mignonne, que devient votre député socialiste, Monsieur Perrier ?…


MADEMOISELLE AIMÉE.

Comment, vous n’avez pas vu ?… Il va y avoir un changement de ministère et j’ai lu dans un journal du soir qu’il était sûr de faire partie de la combinaison ministérielle.


GRÂCE.

Eh bien, voilà qui est admirable pour vous.


MADEMOISELLE AIMÉE.

Non… Figurez-vous qu’il y a quinze jours, je lui ai dit : « Eh bien, décidément, non… Restons bons amis. Je ne crois pas vous aimer assez »… Il a paru avoir du chagrin… Il m’a dit qu’il épouserait alors une autre jeune fille qu’il connaissait… et nous nous sommes séparés dans la rue… Croyez-vous ? (Riant.) J’aurais pu être ministresse !… Mais que voulez-vous !… Il était écrit que je finirais dans la peau d’une vieille employée. C’est si chanceux le bonheur !… J’ai tout de même peut-être fait une grande bêtise… Qu’en pensez-vous ?


GRÂCE.

Ah ! Aimée, petite Aimée !… c’est vous la vraie héroïne !… Nous autres, nous ne sommes que des moitiés d’héroïnes, des ratées !… Je me souviens de votre mot sublime quand je vous ai demandé pourquoi vous ne vous donniez pas à un homme… Vous avez répondu : « Je ne sais pas… » Je ne sais pas ! Voilà le plus beau mot, tenez !… Voilà le secret des plus belles actions, voilà la clef qui ouvre tous les paradis !… Dès qu’on sait pourquoi, c’est fini !… Et alors vous voilà seule, et sans regret de votre décision… sans regret aucun ?…


MADEMOISELLE AIMÉE, (riant.)

Ma foi non, tant pis !… Il faut en prendre gaiement son parti… La tâche au jour le jour n’est pas si ennuyeuse… Tenez, il fait beau… je vais aller à pied jusqu’à Montmartre, aujourd’hui… Je verrai les quais, les fleurs, les oiseaux…

(Grâce s’approche de la fenêtre, l’ouvre toute grande. Le soleil éclaire les toits.)

GRÂCE.

Oh ! Paris !… Paris auquel je songeais si souvent là-bas, comme tu dois en engloutir de ces héros sans gloire, au fond de tes rues où les maisons se pressent si douloureusement les unes contre les autres !… Grand Paris, seule ville où l’on meurt comme l’on doit mourir, anonyme, perdu, comme l’on était entré en toi, Paris, plus profond que les bois !


MADEMOISELLE AIMÉE, (la voyant retenir ses larmes.)

Vous avez donc bien du chagrin, dites !…


GRÂCE.

Ce n’est rien… Je ne veux pas que l’on s’occupe de moi… Courez vite à votre besogne… Ne vous mettez pas en retard et ne pensez plus à votre amie… Embrassez-moi encore une fois, tenez, et partez vite…


MADEMOISELLE AIMÉE.

À ce soir, alors !… Vous permettez bien que j’ouvre la porte en repassant à sept heures ?


GRÂCE.

Ouvrez la porte… C’est cela… J’y serai.


MADEMOISELLE AIMÉE.

Et bien heureuse, vous savez, de la grande nouvelle ! Au revoir…


GRÂCE, (la regardant partir.)

Adieu, oiseau !…



Scène II


GRÂCE, seule.

Elle reste un instant songeuse, puis va à une commode.

GRÂCE.

D’abord ceci dans le châle. (Elle roule une boîte noire dans un châle.) Et puis ceci… Qu’il trouve la table mise comme à l’habitude. (Elle arrange la table et défait des papiers et des ficelles.) Le jambon… le pain… Les assiettes maintenant. (Elle se dépêche en entendant un bruit.) Le voici !…

(La porte s’ouvre avec violence. Roger Lechâtelier apparaît, hors d’haleine.)


Scène III


GRÂCE, ROGER LECHÂTELIER


GRÂCE.

Vous ! vous !


ROGER, (s’arrêtant sur le seuil.)

Oui, moi… Enfin !…


GRÂCE.

De quel droit êtes-vous ici ?… De quel droit ?…


ROGER.

Je ne vivais plus… Une angoisse affreuse m’a saisi hier soir… J’avais peur, oui, je l’avoue… je redoutais tout de votre affolement !… Depuis minuit, quand on s’est aperçu à la maison de votre fuite, ma femme et moi nous ne nous sommes pas dit un mot… J’ai attendu le premier train du matin… J’ai interrogé les employés de la gare… Oh ! ces heures !… ces heures que je viens de vivre !…


GRÂCE, (sur un ton de colère épouvantée.)

Et Suzanne, Suzanne ? malheureux !… Ma disparition précipitée était une réponse à tout ce que nous avions dit dans la soirée, elle et moi… Et maintenant vous gâchez tout !… Vous allez faire le malheur de cette pauvre femme, vous abîmez tout derrière mes pas. Il était dit que mes meilleures pensées seraient détruites par vous toujours… Suzanne !…


ROGER.

Ah ! qu’importe ! Elle comprendra… N’exagérez pas votre responsabilité. Certes, elle vous aime, mais ce qu’elle chérissait surtout en vous, c’était l’idée de l’amour que vous représentiez pour elle dans toute sa force !… Et puis, moi, je n’en pouvais plus, j’étais assailli par les craintes les plus folles !… J’avais la terreur de ne plus vous revoir.


GRÂCE.

Et puis, après ?… Ma vie me regarde… Allez-vous-en… allez-vous-en d’ici !…


ROGER.

Votre vie me regarde moi aussi, maintenant.


GRÂCE.

Non… J’en dispose comme il me plaît… Vous n’êtes qu’un coupable.


ROGER.

Oui, c’est vrai, un coupable… Je ne le sens que trop maintenant !… mais un coupable qui vous sauvera… Vous avez tenté cette chose insensée et irréalisable encore à notre époque, l’union de deux races opposées… Utopie !… Tôt ou tard les abîmes devaient apparaître entre cet homme et vous… l’antagonisme des classes… c’était fatal… Tout votre passé, vos sens vous prédestinaient à quelqu’un de votre monde. La nature devait reprendre le dessus. Eh bien, puisque j’ai été celui-là qui s’est trouvé sur votre chemin, ce n’aura pas été en vain… Je vous sauverai, je vous le promets. Votre vie n’est pas irrémédiablement gâchée… Toute la force de ma tendresse, Grâce, va s’employer à vous sauver…Vous allez voir !…


GRÂCE.

Non… Vous n’en avez pas le pouvoir… Laissez ma destinée s’accomplir… Désormais vous en êtes exclu… Allez-vous-en !… Ne faites plus de peine à personne. Adieu !…


ROGER.

Mille fois non, je ne m’en irai pas.


GRÂCE.

Je l’exige. Quoi qu’il advienne, je vous défends, vous entendez, de laisser échapper un mot devant Claude…


ROGER.

Mais…

(La porte s’ouvre, très doucement cette fois ; Claude Morillot pénètre, un portefeuille sous le bras.)


Scène IV


GRÂCE, LECHÂTELIER, CLAUDE


GRÂCE, (allant à lui.)

Bonjour, mon ami… J’ai été très souffrante, à Compiègne. J’ai voulu repartir subitement… J’étais si mal que Monsieur Lechâtelier a bien voulu m’accompagner jusqu’ici. Madame Lechâtelier ne pouvant s’absenter de Compiègne… Tu vois, monsieur a eu l’amabilité de t’attendre…


ROGER.

Oui, votre femme a été un peu incommodée, mon cher… Je vous la ramène…


CLAUDE.

Je vous remercie, monsieur Lechâtelier…


ROGER.

Elle a d’ailleurs de bonnes couleurs, n’est-ce pas ? Nous l’avons trouvée très changée, à son avantage.


GRÂCE.

Tu vois, mon ami… en effet. Comment me trouves-tu ?


CLAUDE.

Très bien… Tu as très bonne mine… le grand air t’a fortifiée.


GRÂCE.

Je précède de quelques heures mes bagages qui sont restés à la gare. Et maintenant que Monsieur Lechâtelier m’a remise entre tes mains, il va retourner à ses occupations… Ne le retenons pas plus longtemps…


ROGER.

Mais je ne suis pas si pressé… diantre !… Je suis enchanté de causer une minute avec Morillot… Vous avez expédié l’affaire Tempier ?


CLAUDE.

Oui, monsieur… J’ai là justement, dans mon portefeuille, le bordereau… Voulez-vous le voir ?… Je comptais l’envoyer, sous pli, ce soir même.

(Claude pose son portefeuille sur la table et cherche le papier.)

ROGER, (bas, à Grâce.)

Mais c’est abominable !… Je ne peux pas vous quitter ainsi !


GRÂCE.

Chut ! Silence !… (Elle le regarde fixement.) Plus haut, Roger… regardez plus haut que nous.


CLAUDE, (s’approchant.)

Voici.


ROGER, (inspectant vaguement la feuille.)

Oui… Bon… Vous entrerez ce soir à cinq heures dans mon bureau. J’ai à vous parler de différentes choses… J’enverrai prendre des nouvelles de votre femme ce soir… (Vivement.) Tenez, mettez l’adresse là-dessus… je jetterai la lettre en passant. (Claude s’éloigne jusqu’à la table et écrit. Roger bas à Grâce.) Vous quitter ainsi, quelle angoisse !


GRÂCE.

Il le faut.


ROGER.

Au moins, jurez-moi que vous serez calme d’ici demain. Je reviendrai à onze heures demain matin…


GRÂCE, (parlant très haut.)

Monsieur et Madame Lechâtelier ont été si bons pour moi, mon ami… Ils s’inquiètent bien à tort de ma santé, d’ailleurs… J’ai promis à monsieur d’être vaillante. Je le serai… Je ne suis plus ni triste, ni faible… Jamais je ne me suis senti plus de courage qu’en ce moment. (Elle regarde Lechâtelier.) Je souhaite à tout le monde d’en avoir autant que moi devant la faiblesse de nos pauvres corps !… Tenez, avant de nous quitter, voulez-vous avoir l’obligeance de prendre ce petit bijou qui appartient à votre femme… J’ai oublié de le lui rendre. (Bas.) Regardez avec quoi je l’enveloppe. (Elle prend sur la cheminée la Bible illustrée du deuxième acte, qu’elle avait sortie tout à l’heure de sa valise. Elle en déchire une page.) La page du Paradis ! (Haut.) C’est une petite chose très précieuse… (Puis, bas, à distance de Claude, en lui remettant la chose ainsi enveloppée, elle ajoute.) Vous emportez un souvenir plus précieux. Mon être tout entier !… Maintenant je suis sûre que je vous aime.

(Il y a dans son regard une flamme intense et affreuse. On sent qu’elle se donne toute, dans ce regard.)

ROGER.

Grâce !…

(Puis le regard s’éteint subitement : les paupières se rabaissent selon leur habitude monastique et impénétrable.)

GRÂCE, (en souriant.)

Dis adieu à Monsieur Lechâtelier, Claude.


ROGER, (balbutiant.)

Écoutez… J’ai bien cinq minutes encore…


CLAUDE, (venant se planter devant lui et d’une voix rude et changée.)

Voici la lettre… Au revoir, patron…


ROGER.

Mais…


CLAUDE, (rudement.)

Cette fois, c’est ma femme qui vous en prie… Elle a besoin de repos, vous voyez bien…

(Il ouvre la porte et attend, planté devant.)

ROGER, (atone, hésitant ; on le voit en proie à une émotion intérieure indicible.)

C’est juste… c’est cela… il faut… À tout à l’heure, Morillot… Je reviendrai prendre des nouvelles de votre femme… Au revoir…

(Au moment où il franchit le seuil, Grâce le regarde encore une fois, fixement.)

GRÂCE.

Adieu, monsieur…

(Morillot a refermé la porte. Un silence.)


Scène V


GRÂCE, CLAUDE


CLAUDE, (s’approchant de Grâce, dont il voit le visage épouvantable.)

Tu souffres ?


GRÂCE.

Un peu.


CLAUDE, (simplement.)

Moi aussi.


GRÂCE.

Pourquoi ?… Qu’as-tu, toi ?…


CLAUDE.

Ah ! Il faudrait être aveugle… Ton émotion… la sienne, tout…


GRÂCE.

Claude, tu te trompes… Je te jure. C’est absurde… Pourquoi ?


CLAUDE, (secouant la tête.)

Si, si, va, je ne me trompe pas… Parbleu… cela devait arriver !… (Il s’approche d’elle avec un tremblement.) Oh ! Grâce, mon Dieu… il ne faut pas m’abandonner… Ma petite madone, ma petite madone !


GRÂCE.

Mais ne te forge donc pas des idées, qui te feront souffrir bêtement !… Monsieur Lechâtelier m’a peut-être fait galamment la cour… mais cela n’a pas dépassé la mesure ordinaire de ces sortes de fadaises… Je n’ai même pas eu à le repousser.


CLAUDE, (avec des larmes qui coulent sur son visage.)

Ah ! je ne me plains pas, va… Je ne me plaindrai jamais, quoi qu’il arrive… C’est si naturel… Tu as tellement raison… Le rêve était trop superbe aussi !… Je ne suis pas distingué… je ne suis pas beau… J’ai commis une indélicatesse, qu’un homme de ton rang n’aurait pas commise…


GRÂCE.

Pauvre enfant ! Ta voix naïve me perce le cœur.


CLAUDE.

Je me disais tous les matins : « Mon Dieu, faites que je ne me réveille pas de ce beau rêve… Mon Dieu, que j’aie à vous remercier toujours de ce que vous m’avez donné ! » Ce n’était pas possible, bien sûr, que ça dure.


GRÂCE, (d’une voix lasse, horripilée, hors de la vie.)

Mais tais-toi donc… Tu ne sais pas combien tu déraisonnes… Monsieur Lechâtelier t’expliquera lui-même.


CLAUDE.

Oh ! pourquoi ?… Je ne lui dirai rien à cet homme. Je lui dois tout… Maintenant, qu’est-ce que tu veux que je lui dise ?… Et puis, quoi ? En somme, il a été bon… Tout le monde a été bon pour moi. De quoi est-ce que je me plaindrais ?… Et quand tu me quitterais, je ne pourrais encore que te remercier de m’avoir honoré… et d’avoir partagé ma vie, ma sale vie, commune, bête, si bête !… Mais aussi pourquoi as-tu cru que tu pourrais… Je te le disais bien, moi !…


GRÂCE, (avec désespoir.)

Ah ! tiens, au lieu de déraisonner comme cela, voyons, Claude, installe-toi là… et mange ton déjeuner… Tu vois que je l’ai préparé moi-même comme d’habitude… ton jambon… ta galantine… Eh bien, moi qui voulais te faire une surprise !… C’est réussi…

(Il se laisse faire, s’installe.)

CLAUDE.

Merci… merci… C’est vrai…


GRÂCE.

Allons, souris.


CLAUDE, (la regardant doucement, avec amour, en essayant de sourire.)

Mimite !… mimite !… (Puis cela s’achève en sanglots.) Il ne faut pas me quitter… jamais… vois-tu…


GRÂCE.

Encore !… Jusqu’à quand faudra-t-il te le dire ?…


CLAUDE, (l’interrompant avec douceur.)

Non… Laisse-moi parler… Tais-toi… Il faut que tu saches… J’étais un pauvre homme… J’aurais toute ma vie accepté ma médiocrité… Tu m’as ouvert un ciel extraordinaire… un ciel si beau que je n’aurais jamais osé l’espérer… Il ne fallait pas me l’offrir… Qu’est-ce qu’on veut que je devienne après avoir connu cette félicité ?… Pourquoi m’as-tu pris ?… Car tu m’as pris… car c’est toi qui l’as voulu… Moi, je te le disais bien tous les jours que je te lasserais… Oh ! je ne m’illusionne pas, si tes parents avaient accepté le mariage, ça, c’était autre chose, nous aurions vécu comme des provinciaux, à Aix, avec un peu d’argent… des relations qui seraient venues à nous… Tu t’y serais faite. Tu n’aurais jamais su que tu étais malheureuse… Mais, quand tu as voulu accomplir ce grand coup de tête, j’ai eu le pressentiment en moi, dès le premier jour, que ce serait au-dessus de tes forces, mimite. Et puis, Paris, Paris, c’est autre chose… Nous n’aurions pas dû… on y respire autrement… cette maudite misère… Chut ! chut ! ne dis rien… rien… laisse-moi te dire, moi… Il ne faut pas, il ne faut pas me quitter… Songe à ton Claude, sans toi dans la vie !… Ah ! pourquoi t’ai-je crue aussi ?… J’aurais dû m’enfuir… Rappelle-toi tout ce que tu disais : « Tu as la lumière de la bonté… Tu as le cœur qui vous regarde comme les yeux des chiens fidèles. » Tu vois que je me souviens… Est-ce que je sais, moi, tout ce que tu ne disais pas !… Tu étais contente, tu envoyais des défis à l’avenir. Et puis, tu te prenais à murmurer un proverbe catalan, tu te rappelles : « Mère, donne-moi le bonheur et jette-moi à la vague ! »


GRÂCE, (les yeux perdus au loin.)

Mère, mère, donne-moi le bonheur !…


CLAUDE.

Eh bien, on ne te l’a pas donné, mais tu disais que tu l’avais pris avec toi, le bonheur… Nous nous sommes jetés avec lui dans la mer, et nous nous noyons, voilà… Le pauvre Claude ira au fond, ma petite madone… Ça ne surnage pas, le bonheur.


GRÂCE.

Ne crains rien, va ! et aie confiance dans ma parole jurée, Claude. (Lentement, lourdement.) Je te serai fidèle jusqu’à mon dernier souffle.


CLAUDE, (avec un soupir de soulagement.)

Merci… tu es bonne… Évidemment, ça n’est pas gai… cette chambre… cette vie… mais ça s’améliorera, tu verras… Je réussirai un jour. Et puis, après tout, on a ses moments de bon, tout de même. C’est monotone, mais enfin… le petit coin du feu… le dîner à deux… serrés…


GRÂCE, (répétant.)

Le dîner à deux…


CLAUDE.

La promenade du dimanche. Les partitions déchiffrées…


GRÂCE.

Oui, la promenade du dimanche… toujours… toujours.


CLAUDE.

L’oiseau… les livres…


GRÂCE.

L’oiseau, les livres… toujours.


CLAUDE.

Et qui sait ? un jour, Grâce… un jour peut-être, un enfant…


GRÂCE, (avec un sursaut.)

Un enfant… Ah ! mon Dieu. !…


CLAUDE.

Qui sait ! ce grand espoir-là n’est pas encore abandonné… Évidemment, ce serait la gêne, plus grande… mais songe, un petit être tout rose, entre nous deux, qui te tendrait les bras… qui te dirait : « Maman… » Ah ! comme la vie serait métamorphosée, alors !


GRÂCE, (d’une voix brève et sèche.)

C’est un rêve, Claude… La destinée n’aura pas voulu cette chose.


CLAUDE.

Enfin, espérons, espérons toujours… Il y aura des rayons de soleil sur les jours gris, tu verras.


GRÂCE, (l’embrassant sur le front.)

Mon pauvre enfant ! tu ne peux pas savoir comme je souhaite, de toutes les forces de mon cœur, que tu sois heureux et que la vie te soit petite, mais douce… Mon pauvre !… (Un silence où l’on entend encore un sanglot de Claude.) Là, maintenant, mange tranquillement, je vais passer à côté, une minute, me reposer…


CLAUDE.

Oui, mimite… (Timidement, repoussant l’assiette.) Je n’ai pas bien faim… J’ai le cœur encore gros… si tu me permets, je mangerai plus tard.


GRÂCE.

Eh bien, alors, pendant que je serai à côté, veux-tu me jouer un peu de piano ? Ça me fera plaisir.


CLAUDE, (se levant avec joie.)

Oh ! je crois bien, ma chérie. J’ai potassé à fond la messe de Bach ; je la tiens… Veux-tu l’écouter ?…


GRÂCE.

Non… non… Rien qui fasse penser à la vie future, à l’au-delà… Non, quelque chose de bien de la terre… Est-ce que tu connais la Valse d’amour de Moskowski… Je l’ai entendu jouer hier soir à Compiègne… C’était exquis.


CLAUDE, (se mettant au piano.)

Celle-ci… ?


GRÂCE.

Ah ! oui… oui… c’est cela… joue !… c’est beau. (Elle s’approche encore une fois et l’embrasse. Puis elle va au tiroir de la commode où elle prend silencieusement une chose enveloppée d’un châle.) N’interromps pas… Joue encore… C’est beau comme tout. (Elle s’exalte, radieuse de désespoir. Elle fredonne, les yeux démesurés, s’aidant du geste, l’air entraînant.) C’est beau comme le soleil, comme le courage et comme l’amour… tout grand… avec ses ailes…

(En passant dans la pièce à côté, elle chante toujours, désespérément, comme dans un vertige, les yeux immenses. Puis elle referme la porte soigneusement derrière elle. Un grand temps se passe durant que Claude joue toujours, ravi, appliqué, souriant. On entend une détonation. Claude se lève, surpris d’abord. Il va à la fenêtre, regarde, puis à la porte.)

CLAUDE.

Grâce !… Grâce !…

(Puis il l’ouvre complètement. On voit Grâce étendue à terre la tête contre le bois de lit, une chaise à côté d’elle, renversée. Claude se précipite en hurlant sur son corps.)

RIDEAU