La Loi de Lynch/25

Amyot (p. 273-284).

XXV.

Un Jeu de hasard.

— Avant de vous exposer mon projet, reprit le Cèdre-Rouge, je dois d’abord vous expliquer où nous en sommes, et quelle est réellement notre position, afin que lorsque je vous aurai expliqué le moyen que je veux employer, vous puissiez vous décider avec connaissance de cause.

Les assistants firent un geste d’assentiment, mais aucun ne répondit.

Le squatter continua.

— Nous sommes cernés de trois côtés : d’abord par les Comanches, ensuite par les partisans du Blood’s Son, et, en dernier lieu, par le chasseur français et ses amis. Affaiblis comme nous le sommes par les privations horribles que nous avons souffertes depuis notre entrée dans les montagnes, toute lutte nous est impossible ; il nous faut donc renoncer à l’espoir de nous ouvrir un passage par la force.

— Comment faire, alors ? demanda le moine ; il est évident qu’il faut à tout prix nous échapper : chaque seconde qui s’écoule nous enlève une chance de nous évader.

— J’en suis convaincu comme vous et mieux que vous-même. Ma longue absence d’aujourd’hui avait un double but : d’abord celui de nous procurer des vivres, et vous voyez que je l’ai atteint.

— C’est vrai.

— Ensuite, continua le squatter, celui de reconnaître positivement les points occupés par nos ennemis.

— Eh bien ? demandèrent-ils avec anxiété.

— J’ai réussi ; je me suis avancé sans être découvert jusqu’auprès de leurs camps ; ils font bonne garde ; ce serait folie d’essayer de passer inaperçus au milieu d’eux ; ils forment autour de nous un vaste cercle dont nous sommes le centre ; ce cercle, va toujours en se rétrécissant, si bien que dans deux ou trois jours, peut-être avant, nous nous trouverons si pressés qu’il ne nous sera plus possible de nous cacher, et nous tomberons infailliblement entre leurs mains.

— Demonios ! s’écria Fray Ambrosio, cette perspective n’est rien moins que gaie ; nous n’avons aucune grâce à espérer de ces misérables, qui se feront, au contraire, un plaisir de nous torturer de toutes les façons. Hum ! rien que la pensée de tomber entre leurs mains me donne la chair de poule ; je sais ce dont les Indiens sont capables en fait de tortures, je les ai assez souvent vus à l’œuvre pour être édifié à cet égard.

— Fort bien ; je n’insisterai donc pas sur ce point.

— Ce serait complètement inutile. Vous ferez mieux de nous faire part du projet que vous avez conçu et qui, dites-vous, peut nous sauver.

— Pardon ! je ne vous ai donné aucune certitude ; je vous ai seulement dit qu’il offrait quelques chances de réussite.

— Nous ne sommes pas dans une situation à chicaner sur les mots ; voyons votre projet.

— Le voici.

Les trois hommes prêtèrent l’oreille avec la plus grande attention.

— Il est évident, continua le Cèdre-Rouge, que si nous restons ensemble et si nous cherchons à fuir tous du même côté, nous serons infailliblement perdus, en supposant, ce qui est certain, que nos traces soient découvertes par ceux qui nous poursuivent.

— Bien, bien, grommela le moine ; allez toujours : je ne comprends pas encore bien où vous voulez en venir.

— J’ai donc réfléchi mûrement à cet inconvénient, et voici la combinaison que j’ai trouvée.

— Voyons la combinaison.

— Elle est bien simple : nous établirons une double piste.

— Hum ! une double piste ! c’est-à-dire une fausse et une vraie. Ce projet me semble vicieux.

— Parce que ? fit le Cèdre-Rouge avec son sourire.

— Parce qu’il y aura un point où la fausse piste se confondra dans la vraie et…

— Vous vous trompez, compadre, interrompit vivement le Cèdre-Rouge ; les deux pistes seront vraies, autrement l’idée serait absurde.

— Je n’y suis plus du tout, alors ; expliquez-vous.

— Je ne demande pas mieux, si vous me laissez parler en deux mots. Un de nous se dévouera pour les autres ; pendant que nous fuirons d’un côté, il s’échappera du sien en cherchant, tout en cachant ses traces, à attirer l’ennemi sur ses pas. De cette façon, il nous ouvrira un passage par lequel nous passerons sans être découverts. Comprenez-vous maintenant ?

— Caspita ! si je comprends, je le crois bien ! l’idée est magnifique, s’écria le moine avec enthousiasme.

— Il ne s’agit plus que de la mettre à exécution.

— Oui, et sans retard.

— Fort bien. Quel est celui qui s’offre pour sauver ses compagnons ?

Nul ne répondit.

— Eh bien, reprit le Cèdre-Rouge, vous gardez le silence ? Voyons, Fray Ambrosio, vous qui êtes dans les ordres, un bon mouvement !

— Merci, compadre ! je n’ai jamais eu de vocation pour le martyre. Oh ! je ne suis nullement ambitieux, moi.

— Il faut cependant sortir de là.

— Caramba ! je ne demande pas mieux ; seulement je ne me soucie pas que ce soit aux dépens de ma peau ou de ma chevelure.

Le Cèdre-Ronge réfléchit un instant. Les aventuriers le regardèrent avec anxiété, attendant en silence qu’il eût trouvé la solution de ce problème si difficile à résoudre.

Le squatter releva la tête.

— Hum ! dit-il, toute discussion serait inutile : vous n’êtes pas hommes à vous laisser prendre par les sentiments.

Ils firent un geste affirmatif.

— Voici ce que nous ferons : nous tirerons au sort à qui se dévouera ; celui que le hasard désignera obéira sans murmurer. Ce moyen vous convient-il ?

— Comme il faut en finir, dit Nathan, le plus tôt sera le mieux ; autant ce moyen qu’un autre, je ne m’y oppose pas.

— Ni moi non plus, fit Sutter.

— Bah ! s’écria le moine, j’ai toujours eu du bonheur aux jeux de hasard.

— Ainsi, c’est bien convenu, vous jurez que celui sur lequel le choix tombera obéira sans hésitation et accomplira sa tâche avec conscience ?

— Nous le jurons ! dirent-ils d’une commune voix ; allez, Cèdre-Rouge, et terminons-en.

— Oui ; mais, observa le Cèdre-Rouge, de quelle façon consulterons-nous le sort ?

— Que cela ne vous embarrasse pas, compadre, dit en riant Fray Ambrosio ; je suis homme de précaution, moi.

Tout en parlant ainsi, le moine avait fouillé dans ses bottes vaqueras et en avait tiré un jeu de cartes crasseux.

— Voilà l’affaire, continua-t-il d’un air triomphant. Cette belle enfant, fit-il en se tournant vers Ellen, battra les cartes, l’un de nous coupera, puis elle nous distribuera à chacun les cartes, une par une, et celui qui aura le dos de espadas devra faire la double piste : cela vous convient-il ainsi ?

— Parfaitement, répondirent-ils.

Ellen prit les cartes des mains du moine et les battit pendant quelques instants.

Un zarapè avait été étendu sur la terre auprès du feu, afin que l’on pût distinguer la couleur des cartes à la lueur des flammes.

— Coupez, dit-elle en posant le jeu sur le zarapè.

Fray Ambrosio avança la main.

Le Cèdre-Rouge lui retint le bras en souriant.

— Un instant, dit-il, ces cartes sont à vous, compadre, et je connais votre talent de joueur ; laissez-moi couper.

— Comme il vous plaira ! répondit le moine avec une grimace de désappointement.

Le squatter coupa, Ellen commença à donner une carte à chacun.

Il y avait réellement quelque chose d’étrange dans l’aspect de cette scène.

Par une nuit sombre, au fond de cette gorge désolée, au bruit du vent qui mugissait sourdement, ces quatre hommes penchés en avant, regardant avec anxiété cette jeune fille pâle et sérieuse qui, aux reflets changeants et capricieux des flammes du brasier, semblait accomplir une œuvre cabalistique sans nom, l’expression sinistre des traits de ces hommes qui jouaient en ce moment leur vie sur une carte ; certes, l’étranger auquel il aurait été donné d’assister invisible à ce spectacle extraordinaire aurait cru être en proie à une hallucination.

Les sourcils froncés, le front pâle et la poitrine haletante, ils suivaient d’un regard fébrile chaque carte qui tombait, essuyant par intervalles la sueur froide qui perlait à leurs tempes.

Cependant les cartes tombaient toujours, le dos de espadas n’était pas encore arrivé de tout le jeu ; Ellen n’avait plus dans la main qu’une dizaine de cartes.

— Ouf ! fit le moine, c’est bien long !

— Bah ! répondit en ricanant le Cèdre-Rouge, peut-être allez-vous le trouver trop court.

— C’est moi, dit Nathan d’une voix étranglée.

En effet, le dos de espadas venait de tomber devant lui.

Tous respirèrent à pleins poumons.

— Eh ! fit le moine en lui frappant sur l’épaule, je vous félicite, Nathan, mon ami ; vous êtes chargé d’une belle mission.

— Voulez-vous l’accomplir à ma place ? répondit l’autre en ricanant.

— Je ne veux pas vous ravir l’honneur de nous sauver, dit Fray Ambrosio avec aplomb.

Nathan lui lança un regard de pitié, haussa les épaules et lui tourna le dos.

Fray Ambrosio ramassa le jeu de cartes et le replaça dans ses bottes vaqueras avec une satisfaction évidente.

— Hum ! murmura-t-il, elles peuvent encore servir ; on ne sait pas dans quelle circonstance le hasard nous placera.

Après cette réflexion philosophique, le moine, tout ragaillardi par la certitude de ne pas être obligé de se sacrifier pour ses amis, se rassit tranquillement auprès du feu.

Cependant le Cèdre-Rouge, qui ne perdait pas de vue l’exécution de son projet, avait étendu quelques grillades de daim sur les charbons afin que ses compagnons pussent prendre les forces nécessaires pour les fatigues qu’ils allaient avoir à supporter.

Comme cela arrive ordinairement en pareil cas, le repas fut silencieux ; chacun, absorbé dans ses pensées, mangeait rapidement sans songer à entamer ou soutenir une conversation oiseuse.

Il était environ cinq heures du matin ; le ciel commençait à prendre les reflets d’opale qui annoncent le crépuscule.

Le Cèdre-Rouge se leva, tous l’imitèrent.

— Allons, garçon, dit-il à Nathan, es-tu prêt ? Voici l’heure.

— Je partirai quand vous voudrez, père, répondit résolument le jeune homme. Je n’attends plus que vos dernières instructions, afin de savoir quelle direction je dois suivre et en quel lieu je vous retrouverai si, ce qui n’est pas probable, j’ai le bonheur d’échapper sain et sauf.

— Mes instructions ne seront pas longues, garçon. Tu dois te diriger vers le nord-ouest, c’est la route la plus courte pour sortir de ces montagnes maudites. Si tu peux déboucher sur la route d’Indépendance, tu es sauvé ; de là il te sera facile d’atteindre en peu de temps la caverne de nos anciens compagnons, dans laquelle tu te cacheras en nous attendant. Je te recommande surtout de dissimuler tes traces le mieux possible ; nous avons affaire aux hommes les plus rusés de la prairie ; une piste facile leur donnerait des soupçons et notre but serait complètement manqué. Tu me comprends bien, n’est-ce pas ?

— Parfaitement.

— Du reste, je m’en rapporte à toi ; tu connais trop bien la vie du désert pour te laisser jouer facilement ; tu as un bon rifle, de la poudre, des balles ; bonne chance, garçon ! Seulement n’oublie pas que tu dois entraîner nos ennemis après toi.

— Soyez tranquille, répondit Nathan d’un ton bourru, on n’est pas un imbécile.

— C’est juste ; prends un quartier de daim, et adieu !

— Adieu, et que le diable vous emporte ! mais prenez garde à ma sœur : je me soucie fort peu de vos vieilles carcasses pourvu que la fillette ne coure aucun danger.

— Bon, bon, fit le squatter ; nous ferons ce qu’il faudra pour sauvegarder ta sœur ; ne t’occupe pas d’elle, garçon ; allons, décampe !

Nathan embrassa Ellen, qui lui serra affectueusement la main en essuyant quelques larmes.

— Ne pleurez pas, Ellen, lui dit-il brusquement ; la vie d’un homme n’est rien, après tout ; ne vous chagrinez donc pas pour moi, il n’en sera jamais que ce qu’il plaira au diable.

Après avoir prononcé ces paroles d’un ton qu’il cherchait vainement à rendre insouciant, le jeune sauvage jeta son rifle sur l’épaule, prit un quartier de daim qu’il suspendit à sa ceinture et s’éloigna à grands pas, sans se retourner une seule fois.

Cinq minutes plus tard, il disparut au milieu des halliers.

— Pauvre frère ! murmura Ellen, il marche à une mort certaine.

— By God ! fit le Cèdre-Rouge en haussant les épaules, nous y marchons tous à la mort, chaque pas nous en rapproche à notre insu ; à quoi bon nous attendrir sur le sort qui le menace ? savons nous celui qui nous attend, nous autres ? Pensons à nous, mes enfants ; nous ne sommes nullement sur des roses, je vous en préviens, et il faudra toute notre adresse et notre sagacité pour sortir d’ici, car je n’ose pas compter sur un miracle.

— C’est beaucoup plus prudent, répondit Fray Ambrosio d’un air narquois ; d’ailleurs il est écrit quelque part, je ne sais où : aide-toi, le ciel t’aidera.

— Oui, fit en ricanant le squatter, et jamais occasion n’a été plus belle, n’est-ce pas, pour mettre ce précepte en pratique ?

— Je le crois, et j’attends, en conséquence, que vous nous expliquiez ce que nous devons faire.

Sans répondre au moine, le Cèdre-Rouge se tourna vers sa fille.

— Ellen, mon enfant, lui demanda-t-il d’une voix affectueuse, te sens-tu la force de nous suivre ?

— Ne vous inquiétez pas de moi, mon père, répondit-elle ; partout où vous passerez, je passerai ; vous savez que je suis accoutumée depuis mon enfance à parcourir le désert.

— C’est vrai, reprit le Cèdre-Rouge avec doute ; mais cette fois sera probablement la première que tu auras employée une façon de voyager comme celle que nous sommes aujourd’hui forcés d’adopter.

— Que voulez-vous dire ? on ne voyage qu’à pied, à cheval ou en canot. C’est ainsi que vingt fois déjà nous nous sommes transportés d’un lieu à un autre.

— Tu as raison ; mais maintenant nous sommes contraints par les circonstances de modifier notre manière de marcher. Nous n’avons pas de chevaux, pas de rivière, et nos ennemis sont maîtres du sol.

— Alors, s’écria le moine en ricanant, nous ferons comme les oiseaux, nous volerons dans l’air.

Le Cèdre-Rouge le regarda sérieusement.

— Vous avez peut-être bien deviné, dit-il.

— Hein ? fit le moine ; vous moquez-vous de nous, Cèdre-Rouge ? Croyez-vous que le moment soit bien choisi pour plaisanter ?

— Je ne suis guère enclin à la plaisanterie de ma nature, répondit froidement le squatter ; à présent moins que jamais. Nous ne volerons pas comme les oiseaux puisque nous sommes dépourvus d’ailes, mais, malgré cela, c’est dans l’air que nous nous tracerons une route ; voici comment. Regardez autour de vous : à droite et à gauche, sur les flancs de la montagne, s’étendent d’immenses forêts vierges ; nos ennemis sont cachés là. Ils viennent doucement, courbés vers la terre, relevant avec soin les moindres indices de notre passage qu’ils peuvent découvrir.

— Eh bien ? fit le moine.

— Pendant qu’ils cherchent notre piste sur le sol, nous leur glisserons entre les mains comme des serpents, en passant d’arbre en arbre, de branche en branche, à trente mètres au-dessus de leur tête, sans qu’ils songent à lever les yeux en l’air, ce qui, du reste, s’ils le faisaient, serait complètement inutile : le feuillage des arbres est trop touffu, les lianes trop épaisses pour qu’ils puissent nous découvrir. Et puis, en résumé, cette chance de salut, quoique bien faible, est la seule qui nous reste. Voyez si vous vous sentez le courage de l’essayer.

Il y eut un instant de silence. Enfin le moine saisit la main du squatter, et la lui secouant avec force :

— Canario ! compadre, lui dit-il avec une sorte de respect, vous êtes un grand homme ! Pardonnez-moi d’avoir douté de vous.

— Ainsi vous acceptez ?

— Caspita ! si j’accepte ! Avec acharnement, et je vous jure que jamais écureuil n’aura sauté comme je le ferai.