La Légende d’un peuple/L’Amérique

La Légende d’un peupleLibrairie BeaucheminPoésies choisies, 1 (p. 15-23).

I


Quand, dans ses haltes indécises,
Le genre humain, tout effaré,
Ébranlait les vastes assises
Du monde mal équilibré ;


Étouffant les vieilles doctrines,
Quand le ferment des jours nouveaux
Montait dans toutes les poitrines,
Et germait dans tous les cerveaux ;

Quand l’homme, clignant la paupière
Devant chaque rayon qui luit,
De son crâne frappait la pierre
Qui toujours retombait sur lui ;

Quand le siècle, dans son délire.
Passant la main sur son front nu,
Désespéré, tâchait de lire
Le problème de l’Inconnu ;

Quand, sentant sa décrépitude.
Enfin, l’univers aux abois
De l’éternelle servitude
Songeait à secouer le poids ;


Sous ta baguette qui féconde,
Colomb, puissant magicien,
Tu fis surgir le nouveau monde
Pour rajeunir le monde ancien.

Oui, l’humanité vers l’abîme
Marchait dans l’ombre en chancelant,
Lorsque, de ton geste sublime,
Tu l’arrêtas dans son élan.

Tu lui montrais, comme Moïse,
Au bout de ton doigt souverain,
La moderne terre promise :
Un univers vierge et serein !

Hémisphère aux rives sauvages,
Étalant, comme l’Hélicon,
Libre des antiques servages,
Sous l’œil des cieux son flanc fécond.


Oui, toute une moitié du globe
Dénouant, spectacle inouï,
Les plis flamboyants de sa robe
Aux yeux du vieux monde ébloui !

Quel moment ! quelle phase immense !
Ce pas, marqué par Jéhova,
C’est tout un passé qui s’en va,
Tout un avenir qui commence !




II


Amérique ! — salut à toi, beau sol natal !
Toi, la reine et l’orgueil du ciel occidental !
Toi qui, comme Vénus, montas du sein de l’onde,
Et du poids de ta conque équilibras le monde !

Quand, le front couronné de tes arbres géants,
Vierge, tu secouais au bord des océans,
Ton voile aux plis baignés de lueurs diaphanes ;
Quand drapés dans leurs flots de flottantes lianes,
Tes grands bois ténébreux, tout pleins d’oiseaux chanteurs
Imprégnèrent les vents de leurs âcres senteurs ;
Quand ton mouvant réseau d’aurores boréales
Révéla les splendeurs de tes nuits idéales ;
Quand tes fleuves sans fin, tes monts aux fiers sommets,
Si sauvages jadis et si beaux désormais,
Déployèrent au loin leurs grandeurs infinies,


Niagaras grondants ! blondes Californies !
Amérique ! au contact de ta jeune beauté,
On sentit reverdir la vieille humanité !
Car ce ne fut pas tant vers des rives nouvelles
Que l’austère Colomb guida ses caravelles,
Que vers un port tranquille où tout le genre humain
Avec fraternité pût se donner la main ;
Un port où chacun pût, sans remords et sans crainte,
Vivre libre, au soleil de la liberté sainte !

C’est ce port idéal que Colomb a trouvé.
Mais qui croira jamais que Colomb ait rêvé
Les bienfaits inouïs dont il dotait notre ère ?
Ah non ! même en luttant contre le sort contraire,
Raillé par l’ignorance, en butte au préjugé.
Rebuté mille fois, jamais découragé,
Ce Génois immortel ou ce Corse sublime
Entrevoyait à peine une lueur infime
— Quand à San Salvador il pliait les genoux —
Du radieux soleil qu’il allumait pour nous.


Le héros, qui rêvait d’enrichir un royaume,
De l’immense avenir ne vit que le fantôme.
Sans doute il savait bien qu’un éternel fleuron
Dans les âges futurs brillerait à son front ;
Que l’univers entier saluerait son génie ;
Mais Colomb, en cherchant la moderne Ausonie,
Ne fut — le fier chrétien en fit souvent l’aveu —
Qu’un instrument passif entre les mains de Dieu.
Et, quand il ne croyait que suivre son étoile,
La grande main dans l’ombre orientait sa voile !


III


Oh ! qu’ils sont loin ces jours où le globe étonné
Écoutait, recueilli, d’un monde nouveau-né
L’hymne d’amour puissant et calme.
Et voyait, au-dessus de l’abîme béant,
L’Amérique à l’Europe, à travers l’Océan,
Des temps nouveaux tendre la palme !


Que de grands buts atteints, d’horizons élargis,
De chemins parcourus, depuis que tu surgis,
Terre radieuse et féconde,
Au bout des vastes mers comme un soleil levant,
Et que ton aile immense, ouverte dans le vent,
Doubla l’envergure du monde !

Qu’il est beau de te voir, en ta virilité,
Aux antiques abus offrir la liberté
Pour contrepoids et pour remède,
Et, vers tous les progrès les bras toujours ouverts,
Tout entière au travail, remuer l’univers
Avec ce levier d’Archimède !

Amérique, en avant ! prodigue le laurier
Au courage, au génie, à tout mâle ouvrier
De l’œuvre civilisatrice.
Point de gloire pour toi née au bruit du canon !
Ce qu’il te faut un jour, c’est le noble surnom
De grande régénératrice !


Tous les peuples alors t’appelleront : Ma sœur !
Et tu les sauveras ! car déjà le penseur
Voit en toi l’ardente fournaise
Où bouillonne le flot qui doit tout assainir,
L’auguste et saint creuset où du saint avenir
S’élabore l’âpre genèse !