La Joie de vivre/7

G. Charpentier (p. 244-286).

VII

La complication des cérémonies et certaines affaires à régler retinrent Lazare et Pauline deux jours à Caen. Quand ils revinrent, après une dernière visite au cimetière, le temps avait changé, une bourrasque soufflait sur les côtes. Ils partirent d’Arromanches par une pluie battante, le vent soufflait si fort, que la capote du cabriolet menaçait d’être emportée. Pauline se rappelait son premier voyage, lorsque madame Chanteau l’avait amenée de Paris : c’était par une tempête pareille, la pauvre tante lui défendait de se pencher hors de la voiture, et lui rattachait à toute minute un foulard autour du cou. Dans son coin, Lazare songeait aussi, revoyait sa mère sur cette route, impatiente de l’embrasser, à chacun de ses retours : une fois, en décembre, elle avait fait deux lieues à pied, il l’avait trouvée assise sur cette borne. La pluie tombait sans relâche, la jeune fille et son cousin n’échangèrent pas une parole d’Arromanches à Bonneville.

Cependant, comme on arrivait, la pluie cessa ; mais le vent redoublait de violence, il fallut que le cocher descendît, pour prendre le cheval par la bride. Enfin, la voiture s’arrêtait devant la porte, lorsque le pêcheur Houtelard passa en courant.

— Ah ! monsieur Lazare, cria-t-il, c’est fichu, cette fois !… Elle vous casse vos machines.

On ne pouvait voir la mer, de cet angle de la route. Le jeune homme, qui avait levé la tête, venait d’apercevoir Véronique debout sur la terrasse, les yeux vers la plage. De l’autre côté, abrité contre le mur de son jardin, dans la crainte que le vent ne fendît sa soutane, l’abbé Horteur regardait aussi. Il se pencha pour crier à son tour :

— Ce sont vos épis qu’elle nettoie !

Alors, Lazare descendit la côte, et Pauline le suivit, malgré le temps affreux. Quand ils débouchèrent au bas de la falaise, ils restèrent saisis du spectacle qui les attendait. La marée, une des grandes marées de septembre, montait avec un fracas épouvantable ; elle n’était pourtant pas annoncée comme devant être dangereuse ; mais la bourrasque qui soufflait du nord depuis la veille, la gonflait si démesurément, que des montagnes d’eau s’élevaient de l’horizon, et roulaient, et s’écroulaient sur les roches. Au loin, la mer était noire, sous l’ombre des nuages, galopant dans le ciel livide.

— Remonte, dit le jeune homme à sa cousine. Moi, je vais donner un coup d’œil, et je reviens tout de suite.

Elle ne répondit pas, elle continua de le suivre jusqu’à la plage. Là, les épis et une grande estacade, qu’on avait construite dernièrement, soutenaient un effroyable assaut. Les vagues, de plus en plus grosses, tapaient comme des béliers, l’une après l’autre ; et l’armée en était innombrable, toujours des masses nouvelles se ruaient. De grands dos verdâtres, aux crinières d’écume, moutonnaient à l’infini, se rapprochaient sous une poussée géante ; puis, dans la rage du choc, ces monstres volaient eux-mêmes en poussière d’eau, tombaient en une bouillie blanche, que le flot paraissait boire et remporter. Sous chacun de ces écroulements, les charpentes des épis craquaient. Un déjà avait eu ses jambes de force cassées, et la longue poutre centrale, retenue par un bout, branlait désespérément, ainsi qu’un tronc mort dont la mitraille aurait coupé les membres. Deux autres résistaient mieux ; mais on les sentait trembler dans leurs scellements, se fatiguer et comme s’amincir, au milieu de l’étreinte mouvante qui semblait vouloir les user pour les rompre.

— Je disais bien, répétait Prouane, très ivre, adossé à la coque trouée d’une vieille barque, fallait voir ça quand le vent soufflerait d’en haut… Elle s’en moque un peu, de ses allumettes, à ce jeune homme !

Des ricanements accueillaient ces paroles. Tout Bonneville était là, les hommes, les femmes, les enfants, très amusés par les claques énormes que recevaient les épis. La mer pouvait écraser leurs masures, ils l’aimaient d’une admiration peureuse, ils en auraient pris pour eux l’affront, si le premier monsieur venu l’avait domptée, avec quatre poutres et deux douzaines de chevilles. Et cela les excitait, les gonflait comme d’un triomphe personnel, de la voir enfin se réveiller et se démuseler, en un coup de gueule.

— Attention ! criait Houtelard, regardez-moi quel atout… Hein ? elle lui a enlevé deux pattes !

Ils s’appelaient. Cuche comptait les vagues.

— Il en faut trois, vous allez voir… Une, ça le décolle ! deux, c’est balayé ! Ah ! la gueuse, deux lui ont suffi !… Quelle gueuse, tout de même !

Et ce mot était une caresse. Des jurons attendris s’élevaient. La marmaille dansait, quand un paquet d’eau plus effrayant s’abattait et brisait du coup les reins d’un épi. Encore un ! encore un ! tous y resteraient, craqueraient, comme des puces de mer sous le sabot d’un enfant. Mais la marée montait toujours, et la grande estacade restait debout. C’était le spectacle attendu, la bataille décisive. Enfin, les premières vagues s’engouffrèrent dans les charpentes. On allait rire.

— Dommage qu’il ne soit pas là, le jeune homme ! dit la voix goguenarde de ce gueux de Tourmal. Il pourrait s’accoter contre, pour les renforcer.

Un sifflement le fit taire, des pêcheurs venaient d’apercevoir Lazare et Pauline. Ceux-ci, très pâles, avaient entendu, et ils continuaient à regarder le désastre en silence. Ce n’était rien, ces poutres brisées ; mais la marée devait monter encore pendant deux heures, le village souffrirait certainement, si l’estacade ne résistait pas. Lazare avait pris sa cousine contre lui, en la tenant à la taille, pour la protéger des rafales, dont les souffles passaient comme des coups de faux. Une ombre lugubre tombait du ciel noir, les vagues hurlaient, tous deux demeuraient immobiles, en grand deuil, dans la poussière d’eau volante, dans la clameur qui s’enflait, toujours plus haute. Autour d’eux, maintenant, les pêcheurs attendaient, la bouche tordue par un dernier ricanement, travaillés sourdement d’une inquiétude croissante.

— Ça ne va pas être long, murmura Houtelard.

L’estacade pourtant résistait. À chaque lame qui la couvrait d’écume, les charpentes noires, enduites de goudron, reparaissaient sous l’eau blanche. Mais, dès qu’une pièce de bois fut rompue, les pièces voisines commencèrent à s’en aller, morceau à morceau. Depuis cinquante ans, les anciens n’avaient pas vu une mer aussi forte. Bientôt, il fallut s’éloigner, les poutres arrachées battaient les autres, achevaient de démolir l’estacade, dont les épaves étaient violemment jetées à terre. Il n’en restait qu’une toute droite pareille à une de ces balises qu’on plante sur les écueils. Bonneville cessait de rire, des femmes emportaient des enfants en larmes. La gueuse les reprenait, c’était une stupeur résignée, la ruine attendue et subie, dans ce voisinage si étroit de la grande mer qui les nourrissait et les tuait. Il y eut une débandade, un galop de gros souliers : tous se réfugiaient derrière les murs de galets, dont la ligne seule protégeait encore les maisons. Des pieux cédaient déjà, les planches étaient enfoncées, les vagues énormes passaient par-dessus les murs trop bas. Rien ne résista plus, un paquet d’eau alla briser les vitres, chez Houtelard, et inonder sa cuisine. Alors, ce fut une déroute, il ne restait que la mer victorieuse, balayant la plage.

— Ne rentre pas ! criait-on à Houtelard. Le toit va crever.

Lentement, Lazare et Pauline avaient reculé devant le flot. Aucun secours n’était possible, ils remontaient chez eux, lorsque la jeune fille, à mi-côte, jeta un dernier coup d’œil sur le village menacé.

— Pauvres gens ! murmura-t-elle.

Mais Lazare ne leur pardonnait pas leurs rires imbéciles. Blessé au cœur par cette débâcle qui était pour lui une défaite, il eut un geste de colère, il desserra enfin les dents.

— Qu’elle couche dans leur lit, puisqu’ils l’aiment ! Ce n’est fichtre pas moi qui l’en empêcherai !

Véronique descendait à leur rencontre avec un parapluie, car les averses recommençaient. L’abbé Horteur, toujours abrité derrière son mur, leur cria des phrases qu’ils ne purent entendre. Ce temps abominables, les épis détruits, la misère de ce village qu’ils laissaient en danger, attristaient encore leur retour. Quand ils rentrèrent dans la maison, elle leur sembla nue et glacée ; seul, le vent en traversait les pièces mornes, d’un hurlement continu. Chanteau, assoupi devant le feu de coke, se mit à pleurer, dès qu’ils parurent. Ni l’un ni l’autre ne monta changer de vêtements, pour éviter les souvenirs affreux de l’escalier. La table était prête, la lampe allumée, on dîna tout de suite. Ce fut une soirée sinistre, les secousses profondes de la mer, dont les murs tremblaient, coupaient les paroles rares. Lorsqu’elle servit le thé, Véronique annonça que la maison des Houtelard et cinq autres étaient déjà par terre ; cette fois, la moitié du village y resterait. Chanteau, désespéré de n’avoir pu encore retrouver son équilibre dans ses souffrances, lui ferma la bouche, en disant qu’il avait bien assez de son malheur et qu’il ne voulait pas entendre parler de celui des autres. Après l’avoir mis au lit, tous se couchèrent, brisés de fatigue. Jusqu’au jour, Lazare garda de la lumière ; et, à plus de dix reprises, Pauline, inquiète, ouvrit doucement sa porte pour écouter ; mais il ne montait, du premier étage, vide maintenant, qu’un silence de mort.

Dès le lendemain, commencèrent pour le jeune homme les heures lentes et poignantes qui suivent les grands deuils. Il s’éveillait comme d’un évanouissement, après une chute, dont ses membres auraient gardé la courbature ; et il avait à présent toute sa tête, le souvenir très net, dégagé du cauchemar qu’il venait de traverser, avec la vision trouble de la fièvre. Chaque détail renaissait, il revivait ses douleurs. Le fait de la mort qu’il n’avait pas encore touché, était là, chez lui, dans la pauvre mère emportée brutalement, en quelques jours. Cette horreur de n’être plus devenait tangible : on était quatre, et un trou se creusait, on restait trois à grelotter de misère, à se serrer éperdument, pour retrouver un peu de la chaleur perdue. C’était donc cela, mourir ? c’était ce plus jamais, ces bras tremblants refermés sur une ombre, qui ne laissait d’elle qu’un regret épouvanté.

Sa pauvre mère, il la perdait de nouveau, à chaque heure, toutes les fois que la morte se dressait en lui. D’abord, il n’avait pas tant souffert, ni quand sa cousine était descendue se jeter dans ses bras, ni pendant la longue cruauté de l’enterrement. Il ne sentait l’affreuse perte que depuis son retour dans la maison vide ; et son chagrin s’exaspérait du remords de n’avoir pas pleuré davantage, sous le coup de l’agonie, lorsque quelque chose de la disparue était encore là. La crainte de n’avoir pas aimé sa mère le torturait, l’étranglait parfois d’une crise de sanglots. Il l’évoquait sans cesse, il était hanté par son image. S’il montait l’escalier, il s’attendait à la voir sortir de sa chambre, du petit pas rapide dont elle traversait le corridor. Souvent, il se retournait, croyant l’entendre, si rempli d’elle, qu’il finissait par avoir l’hallucination d’un bout de robe coulant derrière une porte. Elle n’était pas fâchée, elle ne le regardait même pas ; ce n’était qu’une apparition familière, une ombre de la vie d’autrefois. La nuit, il n’osait éteindre sa lampe, des bruits furtifs s’approchaient du lit, une haleine l’effleurait au front, dans l’obscurité. Et la plaie, au lieu de se fermer, allait en s’élargissant toujours, c’était au moindre souvenir une secousse nerveuse, une apparition réelle et rapide, qui s’évanouissait aussitôt, en lui laissant l’angoisse du jamais plus.

Tout, dans la maison, lui rappelait sa mère. La chambre était restée intacte, on n’avait pas changé un meuble de place, un dé à coudre traînait au bord d’une petite table, à côté d’un ouvrage de broderie. Sur la cheminée, l’aiguille de la pendule arrêtée marquait sept heures trente-sept minutes, l’heure dernière. Il évitait d’entrer là. Puis, quand il montait vivement l’escalier, une résolution soudaine l’y poussait parfois. Et, le cœur battant à grands coups, il lui semblait que les vieux meubles amis, le secrétaire, le guéridon, le lit surtout, avaient pris une majesté qui les faisait autres. Par les volets toujours clos, glissait une lueur pâle, dont le vague augmentait son trouble, tandis qu’il allait baiser l’oreiller, où s’était glacée la tête de la morte. Un matin, comme il entrait, il demeura saisi : les volets, grands ouverts, laissaient pénétrer à flots le plein jour ; une nappe gaie de soleil était couchée en travers du lit, jusque sur l’oreiller ; et les meubles se trouvaient garnis de fleurs, dans tous les pots qu’on avait pu réunir. Alors, il se rappela, c’était un anniversaire, la naissance de celle qui n’était plus, date fêtée tous les ans, et dont sa cousine avait gardé la mémoire. Il n’y avait là que les pauvres fleurs de l’automne, les asters, les marguerites, les dernières roses touchées déjà par la gelée ; mais elles sentaient bon la vie, elles encadraient de leurs couleurs joyeuses le cadran mort, où le temps semblait s’être arrêté. Cette pieuse attention de femme le bouleversa. Il pleura longtemps.

Et la salle à manger, la cuisine, la terrasse même, étaient ainsi pleines de sa mère. Il la retrouvait dans de menus objets qu’il ramassait, dans des habitudes qui lui manquaient tout d’un coup. Cela tournait à l’obsession, et il n’en parlait point, il mettait une sorte de pudeur inquiète à cacher ce tourment de toutes les heures, ce continuel entretien avec la mort. Comme il allait jusqu’à éviter de prononcer le nom de celle dont il était hanté, on aurait pu croire que l’oubli venait déjà, que jamais il ne songeait à elle, lorsqu’il ne passait pas un instant sans avoir au cœur l’élancement douloureux d’un souvenir. Seul, le regard de sa cousine le pénétrait. Alors, il risquait des mensonges, jurait avoir éteint sa lampe à minuit, se disait absorbé par un travail imaginaire, prêt à s’emporter, si on le questionnait davantage. Sa chambre était son refuge, il remontait s’y abandonner, plus tranquille dans ce coin où il avait grandi, n’ayant pas la peur d’y livrer aux autres le secret de son mal.

Dès les premiers jours, il avait bien essayé de sortir, de reprendre ses longues promenades. Du moins, il aurait échappé au silence maussade de la bonne et au spectacle pénible de son père, abattu dans un fauteuil, ne sachant à quelle distraction occuper ses dix doigts. Mais une répugnance invincible de la marche lui était venue. Il s’ennuyait dehors, d’un ennui qui allait jusqu’au malaise. Cette mer, avec son éternel balancement, son flot obstiné dont la houle battait la côte deux fois par jour, l’irritait comme une force stupide, étrangère à sa douleur, usant là les mêmes pierres depuis des siècles, sans avoir jamais pleuré sur une mort humaine. C’était trop grand, trop froid, et il se hâtait de rentrer, de s’enfermer, pour se sentir moins petit, moins écrasé entre l’infini de l’eau et l’infini du ciel. Un seul endroit l’attirait, le cimetière qui entourait l’église : sa mère n’y était point, il y songeait à elle avec une grande douceur, il s’y calmait singulièrement, malgré sa terreur du néant. Les tombes dormaient dans l’herbe, des ifs avaient poussé à l’abri de la nef, on n’entendait que le sifflement des courlis, bercés au vent du large. Et il s’oubliait là des heures, sans pouvoir même lire sur les dalles les noms des vieux morts, effacés par les pluies battantes de l’ouest.

Encore si Lazare avait eu la foi en l’autre monde, s’il avait pu croire qu’on retrouvait un jour les siens, derrière le mur noir. Mais cette consolation lui manquait, il était trop convaincu de la fin individuelle de l’être, mourant et se perdant dans l’éternité de la vie. Il y avait là une révolte déguisée de son moi, qui ne voulait pas finir. Quelle joie de recommencer ailleurs, parmi les étoiles, une nouvelle existence avec les parents et les amis ! comme cela aurait rendu l’agonie douce, d’aller rejoindre les affections perdues, et quels baisers à la rencontre, et quelle sérénité de revivre ensemble immortels ! Il agonisait devant ce mensonge charitable des religions, dont la pitié cache aux faibles la vérité terrible. Non, tout finissait à la mort, rien ne renaissait de nos affections, l’adieu était dit à jamais. Oh ! jamais ! jamais ! c’était ce mot redoutable qui emportait son esprit dans le vertige du vide.

Un matin, comme Lazare s’était arrêté à l’ombre des ifs, il aperçut l’abbé Horteur au fond de son potager, qu’un mur bas séparait seulement du cimetière. En vieille blouse grise, chaussé de sabots, le prêtre bêchait lui-même un carré de choux ; et le visage tanné par l’air âpre de la mer, la nuque brûlée de soleil, il ressemblait à un vieux paysan, courbé sur la terre dure. Payé à peine, sans casuel dans cette petite paroisse perdue, il serait mort de faim, s’il n’avait fait pousser quelques légumes. Son peu d’argent allait à des aumônes, il vivait seul, servi par une gamine, obligé souvent de mettre sa soupe au feu. Pour comble de malheur, la terre ne valait rien sur ce roc, le vent lui brûlait ses salades, ce n’était vraiment pas une chance d’avoir à se battre contre les cailloux, et d’obtenir des oignons si maigres. Cependant, il se cachait encore, quand il passait sa blouse, de crainte qu’on n’en plaisantât la religion. Aussi Lazare allait-il se retirer lorsqu’il le vit sortir de sa poche une pipe, la bourrer à coups de pouce et l’allumer, avec de gros bruits de lèvres. Mais comme il jouissait béatement des premières bouffées, l’abbé à son tour aperçut le jeune homme. Il eut un geste effaré pour cacher sa pipe, puis il se mit à rire, et il cria :

— Vous prenez l’air… Entrez donc, vous verrez mon jardin.

Quand Lazare fut près de lui, il ajouta joyeusement :

— Hein ? vous me trouvez en débauche… Je n’ai que ça, mon ami, et ce n’est pas Dieu qui s’en offense.

Dès lors, fumant bruyamment, il ne quitta plus sa pipe que pour lâcher de courtes phrases. Ainsi, le curé de Verchemont le préoccupait : un homme heureux qui avait un jardin magnifique, du vrai terreau où tout poussait ; et voyez comme les choses s’arrangeaient mal, ce curé ne donnait seulement pas un coup de râteau. Ensuite, il se plaignit de ses pommes de terre, car elles coulaient depuis deux ans, bien que le sol dût leur convenir.

— Que je ne vous dérange pas, lui dit Lazare. Continuez votre travail.

L’abbé reprit tout de suite sa bêche.

— Ma foi, je veux bien… Ces galopins vont arriver pour le catéchisme, et je tiens à finir ce carré auparavant.

Lazare s’était assis sur un banc de granit, quelque ancienne pierre tombale, adossée contre le petit mur du cimetière. Il regardait l’abbé Horteur se battre avec les cailloux, il l’écoutait causer de sa voix aiguë de vieil enfant ; et une envie lui venait d’être ainsi pauvre et simple, la tête vide, la chair tranquille. Pour que l’évêché eût laissé le bonhomme vieillir dans cette cure misérable, il fallait vraiment qu’on le jugeât d’une grande innocence d’esprit. Du reste, il était de ceux qui ne se plaignent pas, et dont l’ambition est satisfaite lorsqu’ils ont du pain à manger et de l’eau à boire.

— Ce n’est pas gai, de vivre parmi ces croix, pensa tout haut le jeune homme.

Le prêtre, surpris, s’était arrêté de bêcher.

— Comment, pas gai ?

— Oui, on a toujours la mort devant les yeux, on doit en rêver la nuit.

Il ôta sa pipe, cracha longuement.

— Ma foi, je n’y songe jamais… Nous sommes tous dans la main de Dieu.

Et il reprit la bêche, il l’enfonça d’un coup de talon. Sa croyance le gardait de la peur, il n’allait pas au-delà du catéchisme : on mourait et on montait au ciel, rien n’était moins compliqué ni plus rassurant. Il souriait d’un air entêté, l’idée fixe du salut avait suffi pour remplir son crâne étroit.

À partir de ce jour, Lazare entra presque chaque matin dans le potager du curé. Il s’asseyait sur la vieille pierre, il s’oubliait à le voir cultiver ses légumes, calmé un instant par cette innocence aveugle qui vivait de la mort, sans en avoir le frisson. Pourquoi donc ne redeviendrait-il pas enfant, comme ce vieillard ? Et il y avait, au fond de lui, l’espoir secret de réveiller la foi disparue, dans ces conversations avec un simple d’esprit, dont la tranquille ignorance le ravissait. Lui-même apportait une pipe, tous deux fumaient, en causant des loches qui mangeaient des salades ou du fumier qui coûtait trop cher ; car le prêtre parlait rarement de Dieu, l’ayant réservé pour son salut personnel, dans sa tolérance et son expérience de vieux confesseur. Les autres faisaient leurs affaires, lui faisait la sienne. Après trente années d’avertissements inutiles, il s’en tenait à l’exercice strict de son ministère, avec la charité bien ordonnée du paysan qui commence par lui-même. Ce garçon était très aimable, d’entrer ainsi chaque jour ; et, ne voulant pas le tracasser ni lutter contre les idées de Paris, il préférait l’entretenir de son jardin, interminablement ; tandis que le jeune homme, la tête bourdonnante de paroles inutiles, se croyait parfois près de rentrer dans l’heureux âge d’ignorance, où l’on n’a plus peur.

Mais les matinées se suivaient, Lazare se retrouvait le soir dans sa chambre avec le souvenir de sa mère, sans avoir le courage d’éteindre sa lampe. La foi était morte. Un jour, comme il fumait avec l’abbé Horteur, assis tous les deux sur le banc, ce dernier fit disparaître sa pipe, en entendant un bruit de pas derrière les poiriers. C’était Pauline qui venait chercher son cousin.

— Le docteur est à la maison, expliqua-t-elle, et je l’ai invité à déjeuner… Rentre tout de suite, n’est-ce pas ?

Elle souriait, car elle avait aperçu la pipe, sous la blouse de l’abbé. Celui-ci la reprit aussitôt, avec le bon rire qu’il avait, chaque fois qu’on le voyait fumer.

— C’est trop bête, dit-il, on croirait que je commets un crime… Tenez ! je veux en rallumer une devant vous.

— Vous ne savez pas ? monsieur le curé, reprit gaiement Pauline, venez déjeuner chez nous avec le docteur, et celle-là, vous la fumerez au dessert.

Du coup, le prêtre, enchanté, cria :

— Eh bien ! j’accepte… Partez devant, je vais passer ma soutane. Et j’emporte ma pipe, parole d’honneur !

Ce fut le premier déjeuner où, de nouveau, des rires sonnèrent dans la salle à manger. L’abbé Horteur fuma au dessert, ce qui égaya les convives ; mais il mettait à ce régal une telle bonhomie, que cela parut naturel tout de suite. Chanteau avait mangé beaucoup, et il se détendait, soulagé par ce souffle de vie qui rentrait dans la maison. Le docteur Cazenove racontait des histoires de sauvages, tandis que Pauline rayonnait, heureuse de ce bruit dont la distraction allait peut-être tirer Lazare de ses humeurs sombres.

Dès lors, la jeune fille voulut reprendre les dîners du samedi, interrompus par la mort de sa tante. Le curé et le médecin revinrent régulièrement, l’existence de jadis recommença. On plaisantait, le veuf tapait sur ses jambes, en disant que sans cette maudite goutte, il danserait, tellement son caractère était gai encore. Seul, le fils restait détraqué, avec une verve mauvaise quand il causait, tout d’un coup frissonnant au milieu de ses éclats de paroles.

Un samedi soir, on était au rôti, lorsque l’abbé Horteur fut appelé près d’un agonisant. Il ne vida pas son verre, il s’en alla sans écouter le docteur qui avait vu le malade avant de venir dîner, et qui lui criait qu’il trouverait son homme mort. Ce soir-là, le prêtre s’était montré d’un si pauvre esprit, que Chanteau lui-même déclara derrière son dos :

— Il y a des jours où il n’est pas fort.

— Je voudrais être à sa place, dit brutalement Lazare. Il est plus heureux que nous.

Le docteur se mit à rire.

— Peut-être. Mais Mathieu et la Minouche sont aussi plus heureux que nous… Ah ! je reconnais là nos jeunes gens d’aujourd’hui, qui ont mordu aux sciences, et qui en sont malades, parce qu’ils n’ont pu y satisfaire les vieilles idées d’absolu, sucées avec le lait de leurs nourrices. Vous voudriez trouver dans les sciences, d’un coup et en bloc, toutes les vérités, lorsque nous les déchiffrons à peine, lorsqu’elles ne seront sans doute jamais qu’une éternelle enquête. Alors, vous les niez, vous vous rejetez dans la foi qui ne veut plus de vous, et vous tombez au pessimisme… Oui, c’est la maladie de la fin du siècle, vous êtes des Werther retournés.

Il s’animait, c’était sa thèse favorite. Dans leurs discussions, Lazare, de son côté, exagérait sa négation de toute certitude, sa croyance au mal final et universel.

— Comment vivre, demanda-t-il, lorsque à chaque heure les choses craquent sous les pieds ?

Le vieillard eut un élan de passion juvénile.

— Mais vivez, est-ce que vivre ne suffit pas ? La joie est dans l’action.

Et, brusquement, il s’adressa à Pauline, qui écoutait en souriant.

— Voyons, vous, dites-lui donc comment vous faites pour être toujours contente.

— Oh ! moi, répondit-elle d’un ton de plaisanterie, je tâche de m’oublier, de peur de devenir triste, et je pense aux autres, ce qui m’occupe et me fait prendre le mal en patience.

Cette réponse parut irriter Lazare, qui soutint, par un besoin de contradiction méchante, que les femmes devaient avoir de la religion. Il affectait de ne pas comprendre pourquoi elle avait cessé de pratiquer depuis longtemps. Et elle donna ses raisons, de son air paisible.

— C’est bien simple, la confession m’a blessée, je pense que beaucoup de femmes sont comme moi… Puis, il m’est impossible de croire des choses qui me semblent déraisonnables. Dès lors, à quoi bon mentir, en feignant de les accepter ?… D’ailleurs, l’inconnu ne m’inquiète pas, il ne peut être que logique, le mieux est d’attendre le plus sagement possible.

— Taisez-vous, voici l’abbé, interrompit Chanteau, que cette conversation ennuyait.

L’homme était mort, l’abbé acheva tranquillement de dîner, et l’on but un petit verre de chartreuse.

Maintenant, Pauline avait pris la direction de la maison, avec la maturité riante d’une bonne ménagère. Les achats, les moindres détails, lui passaient sous les yeux, et le trousseau des clefs battait à sa ceinture. Cela s’était fait naturellement, sans que Véronique parût s’en fâcher. La bonne, cependant, restait revêche et comme hébétée, depuis la mort de madame Chanteau. Il semblait se produire en elle un nouveau travail, un retour d’affection vers la morte, tandis qu’elle redevenait d’une maussaderie méfiante devant Pauline. Celle-ci avait beau lui parler doucement, elle s’offensait d’un mot, on l’entendait se plaindre toute seule dans sa cuisine. Et, lorsqu’elle pensait ainsi à voix haute, après de longs silences obstinés, toujours reparaissait en elle la stupeur de la catastrophe. Est-ce qu’elle savait que Madame allait mourir ? Bien sûr, elle n’aurait jamais dit ce qu’elle avait dit. La justice avant tout, on ne devait pas tuer les gens, même quand les gens avaient des défauts. Du reste, elle s’en lavait les mains, tant pis pour la personne qui était la vraie cause du malheur ! Mais cette assurance ne la calmait pas, elle continuait à grogner, en se débattant contre sa faute imaginaire.

— Qu’as-tu donc à te tracasser la cervelle ainsi ? lui demanda Pauline un jour. Nous avons fait notre possible, on ne peut rien contre la mort.

Véronique hochait la tête.

— Laissez, on ne meurt pas comme ça… Madame était ce qu’elle était, mais elle m’avait prise toute petite, et je me couperais la langue, si je pensais être pour quelque chose dans son affaire… N’en causons point, ça tournerait mal.

Le mot de mariage n’avait plus été prononcé entre Pauline et Lazare. Chanteau, près duquel la jeune fille venait coudre, afin de le désennuyer, s’était risqué une fois à faire une allusion, désireux d’en finir, maintenant que l’obstacle avait disparu. C’était surtout chez lui un besoin de la garder, une terreur de retomber aux mains de la bonne, s’il la perdait jamais. Pauline avait donné à entendre qu’on ne pouvait rien décider avant la fin du grand deuil. Les convenances ne lui dictaient pas seules cette parole sage, elle comptait demander au temps la réponse à une question, qu’elle n’osait s’adresser elle-même. Une mort si brusque, ce coup terrible dont elle et son cousin restaient ébranlés, avait fait comme une trêve dans leurs tendresses saignantes. Ils s’en éveillaient peu à peu pour souffrir encore, en retrouvant, sous la perte irréparable, leur drame à eux : Louise surprise et chassée, leurs amours détruites, leur existence changée peut-être. Que résoudre maintenant ? S’aimaient-ils toujours, le mariage demeurait-il possible et raisonnable ? Cela flottait dans l’étourdissement où la catastrophe les laissait, sans que ni l’un ni l’autre parût impatient de brusquer une solution.

Cependant, chez Pauline, le souvenir de l’injure s’était adouci. Elle avait pardonné depuis longtemps, prête à mettre ses deux mains dans celles de Lazare, le jour où il se repentirait. Et ce n’était pas chez elle le triomphe jaloux de le voir s’humilier, elle songeait à lui seulement, au point de vouloir lui rendre sa parole, s’il ne l’aimait plus. Toute son angoisse était dans ce doute : pensait-il encore à Louise ? l’avait-il oubliée au contraire, pour revenir aux vieilles affections d’enfance ? Quand elle rêvait ainsi de renoncer à Lazare, plutôt que de le rendre malheureux, son être succombait de douleur, elle comptait bien avoir ce courage, mais elle espérait en mourir ensuite.

Dès la mort de sa tante, une idée généreuse lui était venue, elle avait projeté de se réconcilier avec Louise. Chanteau pouvait lui écrire, elle-même ajouterait un mot d’oubli sur la lettre. On était si seul, si triste, que la présence de cette grande enfant serait une distraction pour tout le monde. Puis, après une si rude secousse, le passé de la veille semblait très ancien ; et elle avait aussi le remords de s’être montrée violente. Mais, chaque fois qu’elle voulait en parler à son oncle, une répugnance l’en empêchait. N’était-ce point risquer l’avenir, tenter Lazare et le perdre ? Peut-être aurait-elle trouvé pourtant la bravoure et la fierté de le soumettre à cette épreuve, s’il n’y avait pas eu, en elle, une révolte de l’idée de justice. La trahison seule était impardonnable. Et, d’ailleurs, ne devait-elle pas suffire à refaire la joie de la maison ? Pourquoi appeler une étrangère, lorsqu’elle se sentait débordante de tendresse et de dévouement ? À son insu, il restait de l’orgueil dans son abnégation, elle avait la charité jalouse. Son cœur s’embrasait à l’espoir d’être l’unique bonheur des siens.

Ce fut, dès lors, le grand travail de Pauline. Elle s’appliqua, elle s’ingénia, pour rendre autour d’elle la maison heureuse. Jamais encore elle n’avait montré une telle vaillance dans la belle humeur et la bonté. C’était, chaque matin, un réveil souriant, un souci de cacher ses propres misères, afin de ne pas en augmenter celles des autres. Elle défiait les catastrophes par sa douceur à vivre, elle avait une égalité de caractère qui désarmait les mauvais vouloirs. Maintenant, elle se portait bien, forte et saine comme un jeune arbre, et la joie qu’elle répandait autour d’elle, était le rayonnement même de sa santé. Le recommencement de chaque journée l’enchantait, elle mettait son plaisir à refaire le jour ce qu’elle avait fait la veille, n’attendant rien de plus, espérant le lendemain sans fièvre. Véronique avait beau grogner devant son fourneau, devenue fantasque, travaillée de caprices inexplicables, une vie nouvelle chassait le deuil de la maison, les rires d’autrefois réveillaient les chambres, montaient allègrement l’escalier sonore. Mais l’oncle surtout paraissait ravi, car la tristesse lui avait toujours été lourde, il chantait volontiers la gaudriole, depuis qu’il ne quittait plus son fauteuil. Pour lui, l’existence devenait abominable, et il s’y cramponnait avec l’étreinte éperdue d’un infirme qui veut durer, même dans la douleur. Chaque jour vécu était une victoire, sa nièce lui semblait chauffer la maison d’un coup de bon soleil, aux rayons duquel il ne pouvait mourir.

Pauline avait un chagrin pourtant : Lazare échappait à ses consolations. Elle s’inquiétait de le voir retomber dans ses humeurs sombres. Au fond du regret de sa mère, il y avait chez lui une recrudescence de l’épouvante de la mort. Depuis que le temps effaçait le premier chagrin, cette épouvante revenait, grossie de la crainte du mal héréditaire. Lui aussi mourrait par le cœur, il promenait la certitude d’une fin tragique et prochaine. Et, à toute minute, il s’écoutait vivre, dans une telle excitation nerveuse, qu’il entendait marcher les rouages de la machine : c’étaient les contractions pénibles de l’estomac, les sécrétions rouges des reins, les sourdes chaleurs du foie ; mais, au-dessus du bruit des autres organes, il était surtout assourdi par son cœur, qui sonnait des volées de cloches dans chacun de ses membres, jusqu’au bout de ses doigts. S’il posait le coude sur une table, son cœur battait dans son coude ; s’il appuyait sa nuque à un dossier de fauteuil, son cœur battait dans sa nuque ; s’il s’asseyait, s’il se couchait, son cœur battait dans ses cuisses, dans ses flancs, dans son ventre ; et toujours, et toujours, ce bourdon ronflait, lui mesurait la vie avec le grincement d’une horloge qui se déroule. Alors, sous l’obsession de l’étude qu’il faisait sans cesse de son corps, il croyait à chaque instant que tout allait craquer, que les organes s’usaient et volaient en pièces, que le cœur, devenu monstrueux, cassait lui-même la machine, à grands coups de marteau. Ce n’était plus vivre que de s’entendre vivre ainsi, tremblant devant la fragilité du mécanisme, attendant le grain de sable qui devait le détruire.

Aussi les angoisses de Lazare avaient-elles grandi. Depuis des années, à son coucher, l’idée de la mort lui passait sur la face et lui glaçait la chair. Maintenant, il n’osait s’endormir, travaillé de la crainte de ne plus s’éveiller. Il haïssait le sommeil, il avait horreur de sentir son être défaillir, lorsqu’il tombait de la veille au vertige du néant. Puis, ses réveils brusques le secouaient davantage, le tiraient du noir, comme si un poing géant l’avait saisi aux cheveux et rejeté à la vie, avec la terreur bégayante de l’inconnu dont il sortait. Mon Dieu ! mon Dieu ! il fallait mourir ! et jamais encore ses mains ne s’étaient jointes dans un élan si désespéré. Chaque soir, son tourment devenait tel, qu’il préférait ne pas se mettre au lit. Il avait remarqué que, le jour, s’il s’allongeait sur un divan, il s’endormait sans secousse, dans une paix d’enfance. C’étaient alors des repos réparateurs, des sommeils de plomb, qui achevaient malheureusement de gâter ses nuits. Peu à peu, il en arrivait à des insomnies réglées, préférant ses longues siestes de l’après-midi, ne s’assoupissant plus que le matin, lorsque l’aube chassait la peur des ténèbres.

Pourtant, des rémittences se produisaient. Lazare restait parfois des deux ou trois soirs, sans être visité par la mort. Un jour, Pauline trouva chez lui un almanach criblé de traits au crayon rouge. Surprise, elle le questionna.

— Tiens ! que marques-tu donc ainsi ?… En voilà des dates pointées !

Il balbutiait :

— Moi, je ne marque rien… Je ne sais pas…

Gaiement elle reprit :

— Je croyais que les filles seules confiaient aux calendriers les choses qu’on ne dit à personne… Si c’est à nous que tu penses tous ces jours-là, tu es joliment aimable… Ah ! tu as des secrets !

Mais, comme il se troublait de plus en plus, elle eut la charité de se taire. Sur le front blêmi du jeune homme, elle voyait passer une ombre qu’elle connaissait, le mal caché dont elle ne pouvait le guérir.

Depuis quelque temps, il l’étonnait également par une nouvelle manie. Dans la certitude de sa fin prochaine, il ne sortait pas d’une pièce, ne fermait pas un livre, ne se servait pas d’un objet, sans croire que c’était son dernier acte, qu’il ne reverrait ni l’objet, ni le livre, ni la pièce ; et il avait alors contracté l’habitude d’un continuel adieu aux choses, un besoin maladif de reprendre les choses, de les voir encore. Cela se mêlait à des idées de symétrie : trois pas à gauche et trois pas à droite ; les meubles, aux deux côtés d’une cheminée ou d’une porte touchés chacun un nombre égal de fois ; sans compter qu’il y avait, au fond, l’idée superstitieuse qu’un certain nombre d’attouchements, cinq et sept par exemple, distribués d’une façon particulière, empêchaient l’adieu d’être définitif. Malgré sa vive intelligence, sa négation du surnaturel, il pratiquait avec une docilité de brute cette religion imbécile, qu’il dissimulait comme une maladie honteuse. C’était la revanche du détraquement nerveux, chez le pessimiste et le positiviste, qui déclarait croire uniquement au fait, à l’expérience. Il en devenait agaçant :

— Qu’as-tu donc à piétiner ? criait Pauline. Voilà trois fois que tu retournes à cette armoire pour en toucher la clef… Va, elle ne s’envolera pas.

Le soir, il n’en finissait plus de quitter la salle à manger, rangeait les chaises dans un ordre voulu, faisait battre la porte un nombre réglé de fois, rentrait encore poser les mains, la droite après la gauche, sur le chef-d’œuvre du grand-père. Elle l’attendait au pied de l’escalier, elle finissait par rire.

— Quel maniaque tu feras à quatre-vingts ans !… Je te demande un peu s’il est raisonnable de tourmenter ainsi les choses ?

À la longue, elle cessa de plaisanter, inquiète de son malaise. Un matin, elle le surprit comme il baisait sept fois le bois du lit où sa mère était morte ; et elle fut alarmée, elle devinait les tortures dont il empoisonnait son existence. Lorsqu’il pâlissait en trouvant dans un journal une date future du vingtième siècle, elle le regardait de son air de compassion, qui lui faisait détourner la tête. Il se sentait compris, il courait se cacher dans sa chambre, avec une pudeur confuse de femme dont on surprend la nudité. Que de fois il s’était traité de lâche ! que de fois il avait juré de lutter contre son mal ! Il se raisonnait, il arrivait à regarder la mort en face ; puis, pour la braver, au lieu de veiller dans un fauteuil, il s’allongeait tout de suite sur son lit. La mort pouvait venir, il l’attendait comme une délivrance. Mais, aussitôt, les battements de son cœur emportaient ses serments, et le souffle froid glaçait sa chair, et il tendait les mains en poussant son cri : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » C’étaient des rechutes affreuses, qui l’emplissaient de honte et de désespoir. Alors, la pitié tendre de sa cousine achevait de l’accabler. Les journées devenaient si lourdes, qu’il les commençait sans jamais espérer les finir. À cet émiettement de son être, il avait d’abord perdu sa gaieté, et sa force elle-même à présent l’abandonnait.

Pauline, cependant, voulait vaincre, dans l’orgueil de son abnégation. Elle connaissait le mal, elle tâchait de donner à Lazare de son courage, en lui faisant aimer la vie. Mais il y avait là un échec continuel à sa bonté. D’abord, elle avait imaginé de l’attaquer en face, elle recommençait ses anciennes plaisanteries sur « cette vilaine bête de pessimisme ». Quoi donc ? c’était elle, maintenant, qui disait la messe au grand saint Schopenhauer ; tandis que lui, comme tous ces farceurs de pessimistes, consentait bien à faire sauter le monde avec un pétard, mais refusait absolument de se trouver dans la danse ! Ces railleries le secouaient d’un rire contraint et il paraissait en souffrir tellement, qu’elle ne recommença plus. Ensuite, elle essaya des consolations dont on berce les bobos des enfants, elle s’efforça de lui faire un milieu aimable, d’une paix riante. Toujours, il la voyait heureuse, fraîche, sentant bon l’existence. La maison était pleine de soleil. Il n’aurait eu qu’à se laisser vivre, et il ne le pouvait, ce bonheur exaspérait davantage son effroi de l’au-delà. Enfin, elle rusait, elle rêvait de le lancer dans quelque grosse besogne, qui l’aurait étourdi. Malade d’oisiveté, n’ayant de goût à rien, il trouvait trop rude même de lire, et passait les jours à se dévorer.

Un instant, Pauline espéra. Ils étaient allés faire une courte promenade sur la plage, lorsque Lazare, devant les ruines des épis et de l’estacade, dont il restait quelques poutres, se mit à lui expliquer un nouveau système de défense, d’une résistance certaine, assurait-il. Le mal provenait de la faiblesse des jambes de force ; il fallait en doubler l’épaisseur et donner à la poutre centrale une inclinaison plus prononcée. Comme il avait sa voix vibrante, ses yeux allumés d’autrefois, elle le pressa de se remettre à l’œuvre. Le village souffrait, chaque grande marée en emportait un morceau ; certainement, s’il allait voir le préfet, il obtiendrait la subvention ; d’ailleurs, elle offrait de nouveau les avances, il y avait là une charité qu’elle se disait glorieuse de faire. Son désir était surtout de le rejeter dans l’action, quitte à y laisser le reste de son argent. Mais, déjà, il haussait les épaules. À quoi bon ? Et il avait pâli, car l’idée lui était venue que, s’il commençait ce travail, il mourrait avant de l’avoir terminé. Aussi, pour cacher son trouble, invoqua-t-il sa rancune contre les pêcheurs de Bonneville.

— Des gaillards qui se sont fichus de moi, quand cette diablesse de mer a fait son ravage !… Non, non, qu’elle les achève ! ils ne riront plus de mes allumettes, comme ils disent.

Doucement, Pauline cherchait à le calmer. Ces gens étaient si malheureux ! Depuis la marée qui avait emporté la maison des Houtelard, la plus solide de toutes, et trois autres, des masures de pauvres, la misère augmentait encore. Houtelard, autrefois le riche du pays, s’était bien installé dans une vieille grange, vingt mètres en arrière ; mais les autres pêcheurs, ne sachant où s’abriter, campaient maintenant sous des sortes de huttes, construites avec des carcasses de vieux bateaux. C’était un dénuement pitoyable, une promiscuité de sauvages, où femmes et enfants grouillaient dans la vermine et le vice. Les aumônes de la contrée s’en allaient en eau-de-vie. Ces misérables vendaient les dons en nature, les vêtements, les ustensiles de cuisine, les meubles, afin d’acheter des litres du terrible calvados, qui les assommait, comme morts, en travers des portes. Seule, Pauline plaidait toujours pour eux ; le curé les abandonnait, Chanteau parlait de donner sa démission, ne voulant plus être le maire d’une bande de pourceaux. Et Lazare, quand sa cousine tâchait de l’apitoyer sur ce petit peuple de soûlards, battu par les gros temps, répétait l’éternel argument de son père.

— Qui les force à rester ? Ils n’ont qu’à bâtir ailleurs… On n’est vraiment pas si bête, de se coller ainsi sous les vagues !

Tout le monde faisait la même réflexion. On se fâchait, on les traitait de sacrés entêtés. Alors, ils prenaient des airs de brutes méfiantes. Puisqu’ils étaient nés là, pourquoi donc en seraient-ils partis ? Ça durait depuis des cent ans et des cent ans, ils n’avaient rien à faire autre part. Ainsi que le disait Prouane, lorsqu’il était très ivre : « Fallait bien toujours être mangé par quelque chose. »

Pauline souriait, approuvait de la tête, car le bonheur, selon elle, ne dépendait ni des gens ni des choses, mais de la façon raisonnable dont on s’accommodait aux choses et aux gens. Elle redoublait de bons soins, elle distribuait des secours plus larges. Enfin, elle avait eu la joie d’associer Lazare à ses charités, espérant le distraire, l’amener par la pitié à un oubli de lui-même. Chaque samedi, il restait avec elle, tous deux recevaient, de quatre heures à six heures, les petits amis du village, la queue des enfants en loques que les parents envoyaient mendier chez la demoiselle. C’était une débâcle de galopins mal mouchés et de gamines pouilleuses.

Un samedi, il pleuvait, Pauline ne put faire sa distribution sur la terrasse, ainsi qu’elle en avait l’habitude. Lazare dut aller chercher un banc, qu’il installa dans la cuisine.

— Comment ! monsieur, s’écria Véronique, est-ce que Mademoiselle songe à introduire toute cette pouillerie ici ?… C’est une riche idée, si vous voulez trouver des bêtes dans votre soupe.

La jeune fille entrait avec son sac de monnaie blanche et sa boîte de remèdes. Elle répondit en riant :

— Bah ! tu donneras un coup de balai… Et puis, l’eau tombe si fort, que la pluie les aura débarbouillés, ces pauvres petits.

En effet, les premiers qui entrèrent avaient le visage rose, lavé par l’averse. Mais ils étaient si trempés, que des mares coulaient de leurs guenilles sur les dalles ; et la mauvaise humeur de la bonne augmenta, surtout lorsque Mademoiselle lui commanda d’allumer un fagot, pour les sécher un peu. On porta le banc devant la cheminée. Bientôt, il y eut là, alignée, serrée frileusement, une marmaille effrontée et sournoise, dévorant des yeux ce qui traînait, des litres entamés, un reste de viande, une botte de carottes jetée sur un billot.

— S’il est permis ! continuait à grogner Véronique, des enfants qui grandissent et qui devraient tous gagner leur vie !… Allez, ils se feront traiter en marmots jusqu’à vingt-cinq ans, si vous le voulez bien !

Il fallut que Mademoiselle la priât de se taire.

— Est-ce fini ?… Ça ne leur donne pas à manger, de grandir.

Pauline s’était assise devant la table, ayant sous la main l’argent et les dons en nature, et elle s’apprêtait à commencer l’appel, lorsque Lazare, resté debout, se récria, en apercevant le fils Houtelard, dans le tas.

— Je t’avais défendu de revenir, grand vaurien !… Tes parents ne sont pas honteux, de t’envoyer mendier ici, eux qui ont encore de quoi manger, quand il y en a tant d’autres qui crèvent de faim !

Le fils Houtelard, un maigre garçon de quinze ans poussé trop vite, à la mine triste et peureuse, s’était mis à pleurer.

— Ils me battent, quand je ne viens pas… La femme a pris la corde et papa m’a poussé dehors.

Et il retroussait sa manche, pour montrer sa meurtrissure violette d’un coup de corde à nœuds. La femme était l’ancienne servante épousée par son père, et qui le tuait de coups. Depuis leur ruine, la dureté et l’ordure de leur avarice avaient augmenté. Maintenant, ils vivaient dans un cloaque, en se vengeant sur le petit.

— Mets-lui au coude une compresse d’arnica, dit doucement Pauline à Lazare.

Puis, elle tendit à l’enfant une pièce de cent sous.

— Tiens ! tu leur donneras ceci pour qu’ils ne te battent pas. Et s’ils te battent, si tu as samedi prochain des coups sur le corps, avertis-les que tu n’auras plus un liard.

Le long du banc, les autres galopins, égayés par la flambée qui leur chauffait le dos, ricanaient en s’enfonçant les coudes dans les côtes. Leurs vêtements fumaient, de grosses gouttes tombaient de leurs pieds nus. Un d’eux, un tout petit, avait volé une carotte, qu’il croquait furtivement.

— Cuche, lève-toi, reprit Pauline. As-tu dit à ta mère que je compte obtenir bientôt son admission aux Incurables de Bayeux ?

La femme Cuche, cette misérable abandonnée qui se prostituait à tous les hommes, dans les trous de la côte, pour trois sous ou pour un reste de lard, s’était cassé une jambe en juillet ; et elle en demeurait contrefaite, boitant affreusement, sans que sa laideur repoussante, aggravée par cette infirmité, lui fît rien perdre de sa clientèle ordinaire.

— Oui, je lui ai dit, répondit le garçon d’une voix enrouée. Elle ne veut pas.

Lui, devenu robuste, allait avoir dix-sept ans. Debout et les mains ballantes, il se dandinait d’un air gauche.

— Comment ! elle ne veut pas ! s’écria Lazare. Et toi non plus, tu ne veux pas, car je t’avais dit de venir cette semaine donner un coup de main pour le potager, et je t’attends encore.

Il se dandinait toujours.

— Je n’ai pas eu le temps.

Alors, voyant que son cousin allait s’emporter, Pauline intervint.

— Rassieds-toi, nous causerons tout à l’heure. Tâche de réfléchir, ou je me fâcherai aussi.

C’était le tour de la petite Gonin. Elle avait treize ans, et elle gardait son joli visage rose, sous la tignasse de ses cheveux blonds. Sans être interrogée, lâchant les détails crus au milieu d’un flot de paroles bavardes, elle raconta que la paralysie de son père lui montait dans les bras et dans la langue, car il ne poussait plus que des grognements, comme une bête. Le cousin Cuche, l’ancien matelot qui avait lâché sa femme, pour s’installer à leur table et dans leur lit, s’était jeté sur le vieux, le matin même, avec l’idée de l’achever.

— Maman aussi tape dessus. La nuit, elle se lève en chemise avec le cousin, elle vide des pots d’eau froide sur papa, parce qu’il geint si fort, que ça les dérange… Si vous voyiez dans quel état ils l’ont mis ! Il est tout nu, mademoiselle, il lui faudrait du linge, car il s’écorche…

— C’est bien, tais-toi ! dit Lazare en l’interrompant, tandis que Pauline, apitoyée, envoyait Véronique chercher une paire de draps.

Il la trouvait beaucoup trop délurée pour son âge. Selon lui, bien qu’elle empoignât parfois des gifles égarées, elle s’était mise également à bousculer son père ; sans compter que tout ce qu’on lui donnait, l’argent, la viande, le linge, au lieu d’aller à l’infirme, servait aux noces de la femme et du cousin. Il la questionna brusquement :

— Que faisais-tu donc, avant-hier, dans le bateau de Houtelard, avec un homme qui s’est sauvé ?

Elle eut un sourire sournois.

— Ce n’était pas un homme, c’était lui, répondit-elle en désignant du menton le fils Cuche. Il m’avait poussée par-derrière…

De nouveau, il l’interrompit.

— Oui, oui, j’ai bien vu, tu avais tes guenilles par-dessus la tête. Ah ! tu commences de bonne heure, à treize ans !

Pauline lui posa la main sur le bras, car tous les autres enfants, même les plus jeunes, ouvraient des yeux rieurs, où flambaient les vices précoces. Comment arrêter cette pourriture, dans le tas où les mâles, les femelles et leurs portées se gâtaient ? Quand Pauline eut remis à la petite la paire de draps et un litre de vin, elle lui parla bas un instant, en tâchant de lui faire peur sur les suites de ces vilaines choses, qui la rendraient malade et l’enlaidiraient avant qu’elle fût une vraie femme. C’était la seule façon de la contenir.

Lazare, pour hâter cette distribution qui le répugnait et l’irritait à la longue, avait appelé la fille Prouane.

— Ton père et ta mère se sont encore grisés, hier soir… On m’a dit que tu étais plus soûle qu’eux.

— Oh ! non, monsieur, j’avais mal à la tête.

Il plaça devant elle une assiette où étaient rangées des boulettes de viande crue.

— Mange ça.

De nouveau, elle était dévorée de scrofules, des désordres nerveux avaient reparu, à l’heure critique de la puberté. L’ivrognerie redoublait son mal, car elle s’était mise à boire avec ses parents. Après avoir avalé trois boulettes, elle rechigna, en faisant une grimace de dégoût.

— J’en ai assez, je ne peux plus.

Pauline avait pris une bouteille.

— C’est bien, dit-elle. Si tu ne manges pas ta viande, tu n’auras pas ton petit verre de quinquina.

Alors, les yeux luisants, fixés sur le verre plein, l’enfant surmonta sa répugnance ; puis, elle le vida, elle le jeta dans son gosier, avec le coup de poignet déjà savant de l’ivrogne. Mais elle ne s’en allait point, elle finit par supplier Mademoiselle de lui laisser emporter la bouteille, disant que ça la dérangeait trop, de venir chaque jour ; et elle promettait de coucher avec, de la cacher si bien dans ses jupes, que son père et sa mère ne pourraient la lui boire. Mademoiselle refusa nettement.

— Pour que tu la vides d’un coup, avant d’avoir descendu la côte, dit Lazare. C’est de toi qu’on se méfie maintenant, petit sac à vin !

Le banc se dégarnissait, les enfants le quittaient un à un, pour prendre de l’argent, du pain, de la viande. Quelques-uns, après avoir reçu leur part, voulaient s’attarder devant le bon feu ; mais Véronique, qui venait de s’apercevoir qu’on lui avait mangé la moitié de sa botte de carottes, les renvoyait, les rejetait impitoyablement sous la pluie : avait-on jamais vu ! des carottes encore pleines de terre ! Bientôt, il ne resta que le fils Cuche, morne et alourdi dans l’attente du sermon de Mademoiselle. Elle l’appela, lui parla longuement à demi-voix, finit par lui remettre quand même le pain et les cent sous de tous les samedis ; et il s’en alla, avec son dandinement de bête mauvaise et têtue, ayant promis de travailler, mais bien décidé à n’en rien faire.

Enfin, la bonne poussait un soupir de soulagement, lorsque tout d’un coup elle cria :

— Ils ne sont donc pas tous partis ? En voici encore une dans ce coin !

C’était la petite Tourmal, l’avorton des grandes routes, qui, malgré ses dix ans, restait d’une taille de naine. Son effronterie seule grandissait, plus geignarde, plus acharnée, dressée à l’aumône dès le maillot, pareille aux enfants phénomènes qu’on désosse pour les culbutes des cirques. Elle se trouvait accroupie, entre le buffet et la cheminée, comme si, craignant d’être surprise en train de mal faire, elle s’était laissée glisser dans ce recoin. Cela ne parut pas naturel.

— Que fais-tu là ? demanda Pauline.

— Je me chauffe.

Véronique jetait un coup d’œil inquiet autour de sa cuisine. Déjà, les autres samedis, même lorsque les enfants s’asseyaient sur la terrasse, de menus objets avaient disparu. Mais tout semblait en ordre, et la gamine, qui s’était mise vivement debout, commençait à les étourdir de sa voix aiguë.

— Papa est à l’hôpital, grand-père s’est blessé en travaillant, maman n’a pas de robe pour sortir… Ayez pitié de nous, ma bonne demoiselle…

— Veux-tu bien ne pas nous casser la tête, menteuse ! cria Lazare exaspéré. Ton père est en prison pour contrebande, et le jour où ton grand-père s’est tourné le poignet, c’était en ravageant les parcs d’huîtres, à Roqueboise ; sans compter que, si ta mère n’a pas de robe, elle doit aller en chemise à la maraude, car on est encore venu l’accuser d’avoir étranglé cinq poules, chez l’aubergiste de Verchemont… Est-ce que tu te fiches de nous, de nous mentir sur des choses que nous savons mieux que toi ? Va conter tes histoires aux passants des routes.

L’enfant ne parut même pas avoir entendu. Elle recommença, avec son aplomb impudent.

— Ayez pitié, ma bonne demoiselle, les hommes sont malades et la mère n’ose plus sortir… Le bon Dieu vous le rendra…

— Tiens ! sauve-toi et ne mens plus, lui dit Pauline, en lui remettant une pièce de monnaie, pour en finir.

Elle ne se fit pas répéter la phrase. D’un bond, elle sortit de la cuisine, et elle traversa la cour, de toute la vitesse de ses courtes jambes. Mais, au même instant, la bonne poussait un cri.

— Ah ! mon Dieu, la timbale qui était sur le buffet !… C’est la timbale de mademoiselle qu’elle emporte !

Aussitôt, elle s’était lancée dehors, à la poursuite de la voleuse. Deux minutes plus tard, elle la ramenait par le bras, d’un air terrible de gendarme. On eut toutes les peines du monde à la fouiller, car elle se débattait, mordait, égratignait, en poussant des hurlements, comme si on l’avait massacrée. La timbale n’était pas dans ses poches, on la trouva dans le haillon qui lui servait de chemise, contre sa peau même. Et, s’arrêtant de pleurer, elle soutint alors effrontément qu’elle ne savait pas, que ça devait être tombé sur elle, pendant qu’elle était assise par terre.

— Monsieur le curé disait bien qu’elle vous volerait, répétait Véronique. C’est moi qui enverrais chercher la police !

Lazare aussi parlait de prison, irrité de l’air provocant de la petite, qui se redressait comme une jeune couleuvre dont on a écrasé la queue. C’était à la gifler.

— Rends ce qu’on t’a donné, criait-il. Où est la pièce ?

Déjà, elle portait cette pièce à ses lèvres, pour l’avaler, lorsque Pauline la délivra, en disant :

— Garde-la tout de même, et avertis chez toi que c’est la dernière. J’irai désormais voir ce dont vous aurez besoin… Va-t’en !

On entendit les pieds nus de la gamine sauter dans les flaques, puis un silence tomba. Véronique bousculait le banc, se baissait avec une éponge, pour essuyer les mares qui avaient coulé des guenilles. Vraiment ! sa cuisine était propre, empoisonnée de cette misère, à tel point qu’elle ouvrit toutes les portes et la fenêtre. Mademoiselle, sérieuse, sans prononcer une parole, ramassait son sac et ses remèdes ; tandis que monsieur, l’air révolté, bâillant de dégoût et d’ennui, était allé se laver les mains à la fontaine.

C’était le chagrin de Pauline : elle voyait que Lazare ne s’intéressait guère à ses petits amis du village. S’il voulait bien encore l’aider le samedi, il y avait là une simple complaisance pour elle, car son cœur n’était pas de la besogne. Lorsque rien ne la rebutait, ni la pauvreté, ni le vice, lui se fâchait et s’attristait de ces laides choses. Elle restait calme et gaie, dans son amour des autres, pendant qu’il ne pouvait sortir de lui, sans trouver au-dehors des causes nouvelles d’humeurs noires. Peu à peu, il en venait ainsi à souffrir réellement de la marmaille malpropre où fermentaient déjà tous les péchés des hommes. Cette semence de misérables achevait de lui gâter la vie, il les quittait courbaturé, désespéré, avec la haine et le mépris du troupeau humain. Les deux heures de bonnes œuvres finissaient par le rendre mauvais, niant l’aumône, raillant la charité. Et il criait qu’il serait sage d’écraser à coups de talon ce nid d’insectes nuisibles, au lieu de l’aider à grandir. Pauline l’écoutait, surprise de sa violence, très peinée de voir qu’ils ne sentaient pas de la même façon.

Ce samedi-là, quand ils furent seuls, le jeune homme laissa échapper toute sa souffrance dans une phrase.

— Il me semble que je sors d’un égout.

Puis, il ajouta :

— Comment peux-tu aimer ces monstres ?

— C’est que je les aime pour eux et non pour moi, répondit la jeune fille. Tu ramasserais bien un chien galeux sur une route.

Il eut un geste de protestation.

— Un chien n’est pas un homme.

— Soulager pour soulager, n’est-ce donc rien ? reprit-elle. Il est fâcheux qu’ils ne se corrigent pas, car leur misère diminuerait peut-être. Mais, quand ils ont mangé et qu’ils ont chaud, eh bien ! cela me suffit, je suis contente : c’est toujours de la douleur de moins… Pourquoi veux-tu qu’ils nous récompensent de ce que nous faisons pour eux ?

Et elle conclut tristement :

— Mon pauvre ami, je vois que ça ne t’amuse guère, il vaut mieux que tu ne m’aides plus… Je n’ai pas envie de te brouiller le cœur et de te rendre plus méchant que tu n’es.

Lazare lui échappait, elle en fut navrée, convaincue de son impuissance à le tirer de sa crise d’épouvante et d’ennui. Lorsqu’elle le voyait si nerveux, elle ne pouvait croire aux seuls ravages du mal inavoué, elle imaginait d’autres motifs de tristesse, l’idée de Louise se réveillait en elle. Décidément, il pensait toujours à cette fille, il traînait la souffrance de ne plus la voir. Alors, elle restait glacée, et elle tâchait de retrouver l’orgueil de son abnégation, en jurant encore de faire assez de joie autour d’elle, pour suffire au bonheur de tous les siens.

Un soir, Lazare eut une parole cruelle.

— Comme on est seul ici ! dit-il en bâillant.

Elle le regarda. Était-ce donc une allusion ? Mais elle n’eut pas le courage de l’interroger d’une façon nette. Sa bonté se débattait, sa vie redevenait une torture.

Une dernière secousse attendait Lazare, son vieux Mathieu n’allait pas bien. La pauvre bête, qui avait eu quatorze ans en mars, était de plus en plus prise par les pattes de derrière. Quand des crises l’engourdissaient, il pouvait à peine marcher, il demeurait dans la cour, étendu au soleil, guettant le monde sortir, de ses yeux mélancoliques. C’étaient surtout ces yeux de vieux chien qui remuaient Lazare, des yeux devenus troubles, obscurcis d’un nuage bleuâtre, vagues comme des yeux d’aveugle. Pourtant, il voyait encore, il se traînait pour venir appuyer sa grosse tête sur le genou de son maître, puis le regardait fixement, avec l’air triste de tout comprendre. Et il n’était plus beau : sa robe blanche et frisée avait jauni ; son nez, autrefois si noir, blanchissait ; une saleté et une sorte de honte le rendaient lamentable, car on n’osait le laver à cause de son grand âge. Tous ses jeux avaient cessé, il ne se roulait plus sur le dos, ne tournait plus après sa queue, n’était même plus allumé d’accès de tendresse pour les petits de la Minouche, quand la bonne les portait à la mer. Maintenant, il passait les journées dans une somnolence de vieil homme, et il éprouvait tant de peine à se remettre debout, il tirait tellement sur ses pattes molles, que souvent quelqu’un de la maison, pris de pitié, l’aidait, le soutenait une minute, afin qu’il pût marcher ensuite.

Des pertes de sang l’épuisaient davantage chaque jour. On avait fait venir un vétérinaire, qui s’était mis à rire en le voyant. Comment ! on le dérangeait pour ce chien ? Le mieux était de l’abattre. Il faut bien tâcher de prolonger un homme, mais à quoi bon laisser souffrir une bête condamnée ! On avait jeté le vétérinaire à la porte, en lui donnant les six francs de sa consultation.

Un samedi, Mathieu perdait tant de sang, qu’il avait fallu l’enfermer dans la remise. Il semait, derrière lui, une pluie de larges gouttes rouges. Comme le docteur Cazenove était venu de bonne heure, il offrit à Lazare de voir le chien, qu’on traitait en personne de la famille. Ils le trouvèrent couché, la tête haute, très affaibli, mais l’œil vivant encore. Le docteur l’examina longuement, de l’air réfléchi qu’il prenait au chevet d’un malade. Il dit enfin :

— Des hématuries si abondantes doivent provenir d’une dégénérescence cancéreuse des reins… Il est perdu. Mais il peut aller quelques jours, à moins qu’il ne soit emporté dans une hémorragie brusque.

L’état désespéré de Mathieu attrista le repas. On rappela combien madame Chanteau l’avait aimé, et les chiens qu’il étranglait, et ses tours de jeunesse, des côtelettes volées sur le gril, des œufs gobés tout chauds. Pourtant, au dessert, lorsque l’abbé Horteur sortit sa pipe, la gaieté reparut, on l’écouta donner des nouvelles de ses poires, qui, cette année-là, promettaient d’être superbes. Chanteau, malgré les picotements sourds d’une prochaine attaque, finit par chantonner une chanson gaillarde de ses vingt ans. La soirée fut charmante. Lazare lui-même s’égayait.

Tout d’un coup, vers neuf heures, comme on venait de servir le thé, Pauline s’écria :

— Mais le voilà, ce pauvre Mathieu !

En effet, Mathieu, chancelant sur ses pattes, sanglant et amaigri, se glissait dans la salle à manger. Aussitôt, on entendit Véronique qui le poursuivait avec un torchon. Elle entra, en disant :

— J’ai eu besoin dans la remise, il s’est échappé. Jusqu’à la fin, il faudra qu’il soit où vous êtes ; pas moyen de faire une enjambée, sans l’avoir dans ses jupes… Allons, viens, tu ne peux rester là.

Le chien baissait sa vieille tête branlante, d’un air doux et, humble.

— Oh ! laisse-le, supplia Pauline.

Mais la bonne se fâchait.

— Pour ça, non, par exemple !… J’en ai assez, d’essuyer le sang derrière lui. Voilà deux jours que ma cuisine en est pleine. C’est dégoûtant… La salle va être propre, s’il se trimballe partout… Allons, houp ! veux-tu te dépêcher !

— Laisse-le, répéta Lazare. Va-t’en.

Alors, pendant que Véronique refermait furieusement la porte, Mathieu, comme s’il avait compris, vint appuyer sa tête sur le genou de son maître. Tous voulurent lui faire fête, on cassa du sucre, on tâcha de l’exciter. Autrefois, le petit jeu de chaque soir était de poser un morceau de sucre, loin de lui, de l’autre côté de la table ; vite, il faisait le tour, mais on avait déjà retiré le morceau, pour le placer à l’autre bout ; et sans cesse il faisait le tour, et sans cesse le sucre sautait, jusqu’à ce que, étourdi, stupéfié de ce continuel escamotage, il se mît à jeter des abois féroces. Ce fut ce jeu que Lazare essaya de recommencer, dans la pensée fraternelle de donner encore une récréation à l’agonie de la triste bête. Le chien battit un instant de la queue, tourna une fois, puis buta contre la chaise de Pauline. Il ne voyait pas le sucre, son corps décharné s’en allait de côté, le sang pleuvait en gouttes rouges autour de la table. Chanteau ne fredonnait plus, une pitié serrait le cœur de tout le monde, au spectacle du pauvre Mathieu mourant, qui tâtonnait en se rappelant les parties du Mathieu glouton de jadis.

— Ne le fatiguez pas, dit doucement le docteur. Vous le tuez.

Le curé, en train de fumer en silence, fit cette remarque pour s’expliquer sans doute son émotion :

— Ces grands chiens, on dirait des hommes.

À dix heures, lorsque le prêtre et le médecin furent partis, Lazare, avant de monter à sa chambre, alla lui-même renfermer Mathieu dans la remise. Il l’allongea sur de la paille fraîche, s’assura qu’il avait sa terrine d’eau, l’embrassa, puis voulut le laisser seul. Mais le chien, d’un effort pénible, s’était déjà mis debout et le suivait. Il fallut le recoucher trois fois. Enfin, il se soumit, il resta la tête droite, regardant son maître s’éloigner, d’un regard si triste, que celui-ci, désespéré, retourna l’embrasser encore.

En haut, Lazare tâcha de lire jusqu’à minuit. Puis, il finit par se coucher. Mais il ne put dormir, l’idée de Mathieu ne le quittait pas. Il le revoyait toujours sur la paille, avec le regard vacillant, tourné vers la porte. Demain, son chien serait mort. Et, malgré lui, à chaque minute, il se soulevait, il écoutait, croyant l’avoir entendu aboyer dans la cour. Son oreille aux aguets saisissait toutes sortes de bruits imaginaires. Vers deux heures, ce furent des gémissements, qui le firent sauter du lit. Où donc pleurait-on ? Il sortit sur le palier, la maison était noire et silencieuse, pas un souffle ne venait de la chambre de Pauline. Alors, il ne put résister davantage au besoin qu’il avait de redescendre. L’espérance de revoir son chien l’emplit brusquement de hâte. Il se donna à peine le temps de passer un pantalon, et descendit d’un pas rapide, avec sa bougie.

Dans la remise, Mathieu n’était point resté sur la paille. Il avait préféré se traîner à quelque distance sur la terre battue. Lorsqu’il vit entrer son maître, il ne trouva même plus la force de lever la tête. Celui-ci, après avoir posé le bougeoir au milieu de vieilles planches, s’était accroupi, étonné de la couleur noire de la terre ; et, le cœur crevé, il tomba à genoux, quand il se fut aperçu que le chien agonisait dans du sang, toute une mare de sang. C’était sa vie qui s’en allait, il battit faiblement de la queue, pendant que ses yeux profonds avaient une lueur.

— Ah ! mon pauvre vieux chien ! murmura Lazare, mon pauvre vieux chien !

Il parlait tout haut, il lui disait :

— Attends, je vais te changer de place… Non ! ça te fait du mal… Mais tu es si mouillé ! Et je n’ai pas même une éponge !… Si tu voulais boire ?

Mathieu le regardait toujours fixement. Peu à peu, un râle agitait ses côtes. Sans bruit, comme sortie d’une source cachée, la mare de sang s’élargissait. Des échelles et des tonneaux défoncés jetaient de grandes ombres, la bougie éclairait fort mal. Il y eut un froissement de paille : c’était la chatte, la Minouche, couchée sur le lit préparé pour Mathieu, et que la lumière dérangeait.

— Veux-tu boire, mon pauvre vieux chien ? répétait Lazare.

Il avait trouvé un torchon, il le trempait dans la terrine d’eau et le pressait sur la gueule de la bête mourante. Cela paraissait la soulager, son nez excorié par la fièvre se refroidissait un peu. Une demi-heure se passa, il ne cessait de rafraîchir le torchon, s’emplissant les yeux du lamentable spectacle, la poitrine serrée d’une tristesse immense. Comme au lit d’un malade, des espérances folles le prenaient : peut-être allait-il rappeler la vie, avec ce simple lavage.

— Quoi donc ? quoi donc ? dit-il tout d’un coup. Tu veux te mettre sur tes pattes ?

Secoué d’un frisson, Mathieu faisait des efforts pour se soulever. Il raidissait ses membres, tandis que des hoquets, des houles venues de ses flancs, lui enflaient le cou. Mais c’était la fin, il s’abattit en travers des genoux de son maître, qu’il ne quittait pas des yeux, tâchant de le voir encore, sous ses paupières lourdes. Bouleversé par ce regard intelligent de moribond, Lazare le gardait sur lui ; et ce grand corps, long et lourd comme celui d’un homme, avait une agonie humaine, entre ses bras éperdus. Cela dura quelques minutes. Puis, il vit de vraies larmes, de grosses larmes rouler des yeux troubles, pendant que la langue sortait de la gueule convulsée, pour une dernière caresse.

— Mon pauvre vieux toutou ! cria-t-il, en éclatant lui-même en sanglots.

Mathieu était mort. Un peu d’écume sanglante coulait des mâchoires. Quand il fut allongé par terre, il sembla dormir.

Alors, Lazare sentit que tout finissait une fois encore. Son chien mourait maintenant, et c’était une douleur disproportionnée, une désespérance où sa vie entière sombrait. Cette mort réveillait les autres morts, le déchirement n’avait pas été plus cruel, lorsqu’il avait traversé la cour, derrière le cercueil de sa mère. Quelque chose d’elle s’en allait de nouveau, il achevait de la perdre. Les mois de douleur cachée renaissaient, ses nuits troublées de cauchemars, ses promenades au petit cimetière, son épouvante devant l’éternité du jamais plus.

Il y eut un bruit, Lazare se tourna et vit la Minouche qui faisait tranquillement sa toilette sur la paille. Mais la porte avait craqué, Pauline entrait, poussée par la même préoccupation que son cousin. Quand il l’aperçut, ses pleurs redoublèrent, il cria, lui qui cachait le regret de sa mère avec une sorte de sauvagerie pudique :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! elle l’aimait tant !… Tu te souviens ? elle l’avait eu si petit, et c’était elle qui lui donnait à manger, et il la suivait partout dans la maison !

Puis, il ajouta :

— Il n’y a plus personne, nous sommes trop seuls !

Des larmes montaient aux yeux de Pauline. Elle s’était penchée pour voir le pauvre Mathieu, sous la lueur vague de la bougie. Sans chercher à consoler Lazare, elle eut un geste découragé, car elle se sentait inutile et impuissante.