La Guerre d’Espagne - Fragments des mémoires du colonel Vigo-Roussillon/02

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La Guerre d’Espagne - Fragments des mémoires du colonel Vigo-Roussillon
Revue des Deux Mondes3e période, tome 106 (p. 565-587).
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LA
GUERRE D'ESPAGNE

FRAGMENS DES MEMOIRES MILITAIRES DU COLONEL VIGO-ROUSSILLON.

DEUXIÈME PARTIE[1].


Prise d’assaut de Zamora.

Un jour, le général commandant la division me donna l’ordre de partir, avec mon bataillon et deux pièces de canon, pour aller soumettre la ville de Zamora. Cette ville avait fermé ses portes au général M.., qui s’était présenté avec une brigade de cavalerie, et il attendait de l’infanterie pour la forcer.

En arrivant devant la place, je fis faire halte à mon bataillon et fus seul la reconnaître. Pendant ce temps, mes deux pièces de canon, qui avaient été obligées de faire un détour, arrivèrent.

Je vis, au premier coup d’œil, qu’on m’emparant d’un couvent qui était à l’extérieur, mais dont les toits dominaient la ville de très près, je pourrais établir sur ces toits des tirailleurs qui balaieraient le rempart et le rendraient intenable, de façon à favoriser les approches de la porte que j’avais choisie pour point d’attaque.

Je fis partir, pour flanquer ma droite, mes voltigeurs et la 4e compagnie. J’ordonnai à l’officier qui les commandait de s’établir dans un autre couvent voisin de la porte de Cubillos, et de fusiller de là tout ce qui paraîtrait.

J’envoyai à ma gauche la 2e compagnie pour occuper les maisons et les jardins qui bordaient le Duero. Je restai au centre avec trois compagnies. Comme l’on ne pouvait entrer dans le couvent du centre par la porte, parce qu’elle faisait face à la ville, je fis pratiquer par l’artillerie une brèche sur la face opposée du mur d’enceinte du couvent. Dès que cette brèche fut ouverte, je fis monter sur les toits deux compagnies qui ouvrirent aussitôt leur feu contre les défenseurs du rempart et les contraignirent promptement à l’évacuer. Sous cette protection, mes deux pièces furent mises en batterie et tirèrent sur les canons des remparts, mais elles eurent peu d’effet.

Je fis alors amener mes pièces à bras devant la porte que je voulais enfoncer. Bientôt nous vîmes sortir de la terre par les trous que les boulets faisaient dans cette porte. Elle était murée et remblayée : on ne pouvait l’enfoncer. Ayant remarqué que le pied des remparts était accessible, je voulus tenter une escalade.

Je fis réunir au couvent du centre toutes les échelles qu’on put trouver ; on en fabriqua d’autres avec des palissades, on amena des charrettes, des meubles, tout ce qui pouvait servir à s’élever pour atteindre le rempart, et pendant qu’on préparait les échelles, je fus visiter ma droite, où le feu était très vif. Je voulais examiner si l’escalade ne serait pas plus facile de ce côté. J’étais encore occupé à étudier le rempart sur ce point quand je vis, de loin, une des compagnies que j’avais laissées en réserve quitter son poste et courir vers la ville. Je soupçonnai aussitôt que quelque étourdi avait marché sans mon ordre. Je retournai promptement au centre et je vis mes grenadiers, perchés sur une mauvaise échelle, s’efforcer d’atteindre la muraille : quelques-uns y étaient déjà parvenus. Je fus saisi d’indignation contre les officiers que je crus les auteurs de cette désobéissance, surtout contre le capitaine des grenadiers, officier brave, mais très enclin au pillage. J’étais certain que c’était à ce mobile honteux qu’il fallait attribuer ce trop grand empressement et ce mauvais exemple. Cet officier était sur le mur quand j’arrivai au pied. Je lui criai de rallier ses grenadiers et d’attendre que je fusse monté. Il fit néanmoins un pas vers la ville. Je tenais à la main un fusil à deux coups. Je le couchai en joue et lui criai : « Je vous tue, si vous faites un pas de plus. » Il s’arrêta. Voulant profiter de l’avantage déjà obtenu, je me précipitai sur l’échelle et par là sur le mur. J’arrêtai la tête de mes gens. J’ordonnai au reste du bataillon de me rejoindre par tous les moyens possibles. Aussitôt qu’il fut réuni, j’envoyai deux compagnies occuper le pont sur le Duero. Je me rendis, avec le reste de mon monde, sur la grande place, nettoyant au fur et à mesure les rues transversales à coups de fusil. J’envoyai en même temps ouvrir les portes à la cavalerie et à un bataillon du 45e qui arrivait avec le général D… La cavalerie entra de suite, traversa la ville et le pont du Duero et se mit à la poursuite des fuyards.

Les défenseurs de Zamora étant, pour la plupart, vêtus en paysans et sans uniformes, s’étaient bornés à jeter leurs fusils dans le fleuve en passant le pont ; mais en prenant la fuite, ils avaient fait preuve d’une mauvaise conscience. Ils furent atteints dans la plaine par la cavalerie et généralement sabrés.

J’eus la satisfaction de voir, après l’avertissement que j’avais donné à l’un de leurs chefs, mes soldats rester à leur poste, tandis que ceux amenés par le général D… commirent des excès de toute sorte jusque sous nos yeux[2]. L’affaire avait été heureuse. Il n’y avait eu, dans mon bataillon, que deux hommes tués et quatre blessés. Nous avions pris à l’ennemi douze pièces de canon et trois mille fusils. Il nous fut impossible de connaître exactement le nombre des hommes que nous avions eu à combattre, parce qu’un certain nombre des défenseurs, dès qu’ils nous virent parvenus sur les remparts, jetèrent leurs armes, se cachèrent et se mêlèrent avec les habitans. Cependant, nous en avions tué, dans les rues, beaucoup qui se défendaient et qui cherchaient à fuir. La cavalerie acheva le reste.

Outre les trois mille fusils que nous avions ramassés, beaucoup d’armes avaient été jetées dans le Duero.

Je logeai mon bataillon dans deux couvens, l’un de religieuses, l’autre de moines, et, quoiqu’ils fussent abandonnés, les soldats y trouvèrent des vivres en abondance et de quoi faire bonne chère.

Le 12 février, nous étions partis à trois heures du matin, afin d’arriver à Benavente de bonne heure, quand, au village de San-Benian, nous rencontrâmes le reste de la division qui se rendait à Zamora.

Je fus rendre compte de ma mission à mon général de division. En me revoyant, la première chose qu’il me demanda, et en secret, ce fut ce qu’étaient devenues les caisses publiques ?

Je lui répondis que les généraux qui étaient là avaient dû s’en occuper. Il en fut mécontent et me dit aussitôt : « Puisque vous aviez enlevé la ville d’assaut, il fallait vous emparer de la caisse et m’en rendre compte. Entendez-vous ? »

Je ne répondis rien. Je rentrai au régiment.

Le colonel me fit compliment sur le succès de mon expédition ; il ne put me dissimuler quelques regrets de ne pas l’avoir conduite lui-même. Il me demanda si j’avais fait de bonnes affaires.

Je lui répondis que je ne m’étais occupé que de ma troupe et des mouvemens des ennemis, ce qui l’étonna beaucoup.

Les guérillas et les habitans eux-mêmes massacraient les hommes isolés et les blessés ; mais comme ils craignaient les représailles, ils employaient tous les moyens possibles pour faire disparaître les traces de leurs crimes.

Le 12 août 1809, le 8e de ligne passa le Tage à Tolède. Nous fûmes prendre position sur des hauteurs voisines, qu’occupe le couvent de la Cisla. Un camp français était dans le voisinage.

Il était nuit close quand nous arrivâmes sur ce plateau, et nous n’avions pas dîné. Nos ordonnances nous firent promptement une soupe à l’oignon. Je trouvai à cette soupe un goût détestable, ainsi qu’à tout ce que l’on avait préparé pour ce dîner, et même à l’eau rougie que nous buvions. Je ne pus avaler que deux ou trois cuillerées de cette soupe. Je pensai que la cause de ce dégoût subit était en moi, et, comme tout le monde ne paraissait pas l’éprouver au même degré, je me crus malade.

Le lendemain, de bonne heure, on vint me dire que l’on avait retiré une tête du puits du couvent, et que plusieurs corps humains étaient encore dans ce puits, qui avait fourni de l’eau pour tout le camp, par la raison qu’il n’y en avait pas d’autre. Ces corps étaient ceux de soldats français, on n’en pouvait douter. Depuis quand étaient-ils là ? Personne ne voulait le dire. Je compris pourquoi j’avais trouvé si mauvais goût à la soupe que l’on nous avait servie la veille et à l’eau que nous avions bue. À cette nouvelle, plusieurs de mes jeunes officiers furent pris de vomissemens. Pour moi, je n’en fus pas incommodé ; mais ce goût détestable me resta et m’ôta l’appétit pour quelque temps. Je fus même assez longtemps avant de pouvoir manger de la soupe dans laquelle avait cuit de la viande.

Le lendemain, nous traversâmes, à Mora, le champ de bataille d’Almonacid, où, l’avant-veille, le 4e corps avait battu 30,000 Espagnols commandés par le général Vénégas.

Mon ancien régiment, le 32e, s’était distingué à ce combat ; mais il avait laissé sur le terrain de braves soldats blessés, qui n’avaient été ni relevés, ni pansés, parce que les chirurgiens français et le personnel des ambulances, laissés à Almonacid pour soigner les blessés des deux armées, avaient été égorgés par les guérillas. Je fis rechercher avec soin et relever mes anciens camarades.

On ne pouvait douter qu’un certain nombre de blessés eussent été achevés.

Ces excès et ces cruautés devaient amener, de temps à autre, de terribles représailles. Un jour je reçus du général de brigade l’ordre de partir la nuit, avec mon bataillon, le plus secrètement possible, afin de surprendre la population d’un village qui s’était jointe à quelques guérillas et avait égorgé huit de nos soldats. Je pris la précaution de demander un ordre écrit. Celui qui me fut remis portait :

« De faire main basse sur tous les hommes, de n’épargner que les femmes et les enfans. » Je partis pour exécuter cet ordre désagréable.

Craignant la vengeance des Français, tous les habitans, qui sentaient leur cas pendable, avaient pris la fuite et s’étaient réfugiés dans un bois. Je pris mes mesures pour que ce bois fût, pendant la nuit, complètement cerné et pour que tous les hommes qu’on y trouverait fussent tués à coups de baïonnette. Cette scène d’horreur eut lieu un peu avant le jour ; mais les cris des hommes que l’on tuait, ceux des femmes et des enfans qui les voyaient arracher de leurs bras, ces cris perçans répercutés, au milieu du calme de la nuit, par les échos de la forêt, jetaient dans l’âme une horreur que je ne puis décrire[3]. J’avais défendu, sous peine de mort, qu’aucun soldat touchât aux femmes, à l’argent ou aux bijoux, et ma défense fut rigoureusement observée.

Cette vilaine expédition terminée, nous rentrâmes dans nos cantonnemens.

Quelque temps après, le roi Joseph, apprenant le massacre de toute la population mâle d’un village, gronda le général qui avait fait périr ses fidèles sujets. Le général de division dit au général de brigade qu’il avait outrepassé ses ordres en agissant si sévèrement contre les habitans de ce village. Le général L… voulut en rejeter la faute sur moi, en disant qu’il m’avait ordonné de me saisir des coupables et non de les tuer. J’avais été appelé chez le général de division avec le général L… On allait m’accuser d’avoir outrepassé mes instructions quand je tirai mon ordre de ma poche et en fis la lecture. Le général L… prétendit alors que faire main basse voulait dire arrêter les paysans, mais non pas les tuer. Je répondis que, quand il s’agit de meubles, faire main basse peut vouloir dire les prendre, mais, qu’à la guerre, faire main basse sur les gens veut dire les tuer, et que, d’ailleurs, la phrase suivante : « N’épargnez que les femmes et les enfans, » complétait et expliquait le sens de la première.

Le général de division fut de cet avis, et tout fut terminé. Tout le monde reconnut que je n’avais fait qu’exécuter un ordre rigoureux, et l’on me plaignit de l’avoir reçu.

Si le général L… avait eu, de bonne loi, l’intention de faire seulement arrêter les coupables, il faudrait attribuer à son ignorance de la valeur des mots la mort d’hommes innocens ; car, parmi les victimes, se trouvaient certainement les coupables de l’assassinat de nos soldats, mais très probablement aussi des innocens[4]. Le 7 avril, la division se mit en marche. Nous avions reçu l’ordre d’aller rejoindre, en Estramadure, les deux autres divisions du 1er corps, qui, avec la division allemande Levai, avaient remporté sur l’armée espagnole la célèbre victoire de Medellin.

Nous arrivâmes le 19 à Mérida, où se trouvaient le quartier-général du maréchal Victor et ses deux autres divisions. A notre arrivée, les officiers de la 2e division furent, en corps, faire une visite au maréchal duc de Bellune. Il nous parla de la bataille de Medellin avec beaucoup de modestie, et à juste titre, car il avait fait tout ce qu’il fallait pour la perdre. Voici son récit : « Je savais que le général Cuesta était, depuis trois jours, en position à Medellin, avec 50,000 hommes. Puis on m’écrivit qu’il s’était retiré. Je me mis en marche, le croyant parti. J’envoyai le général Sémélé, mon chef d’état-major, avec de la cavalerie, à Mérida, pour y établir nos logemens.

« Je fus bien étonné, après avoir passé la Guadiana sur le pont de Medellin, d’apercevoir les Espagnols en bataille et en très bon ordre. La division allemande et la 3e division étaient déjà engagées. Je donnai l’ordre de repasser le pont. Heureusement l’on ne m’obéit pas, et c’est ce qui nous a donné la victoire. »

Nos camarades confirmèrent ce récit et y ajoutèrent ce qui suit : « Comme l’on commençait le mouvement de retraite, un caisson d’artillerie se brisa sur le pont et l’encombra. Alors le général Lasalle, commandant la cavalerie, les colonels Lacoste du 27e léger, Mouton-Duverney du 63e, Gombette du 94e, Pêcheux du 95e, prirent sur eux de marcher à l’ennemi. Ce mouvement jeta la terreur dans les rangs des Espagnols et amena la victoire la plus complète. Les ennemis se débandèrent, suivis par toute notre cavalerie, qui en sabra un très grand nombre. Quatorze mille hommes furent, en une heure, jetés sur le carreau. On fit peu de prisonniers parce que, au commencement de l’action, et comme les Français commençaient leur mouvement de retraite, les Espagnols massacrèrent des prisonniers à la vue de l’armée, en criant : « Aujourd’hui, point de prisonniers. » Déjà, en arrivant sur le champ de bataille, nos soldats avaient vu des cadavres, criblés de coups, accrochés aux oliviers, c’étaient des hussards du 4e régiment, tombés aux mains des Espagnols quelques jours auparavant ; 62 chasseurs à cheval avaient subi le même sort. Nos soldats, exaspérés, ne firent, à leur tour, point de quartier. Une grande partie des bataillons de Cuesta se composaient de volontaires de nouvelles levées ; ces hommes étaient terrifiés. On vit des bataillons entiers ne point faire feu, demandant, à genoux, la vie à nos soldats qui les égorgeaient, sans pitié, à coups de baïonnette. Tous les fuyards, qui cherchaient à gagner la montagne, lurent atteints et massacrés par notre cavalerie. »

Le soir, les Espagnols n’avaient plus un bataillon entier. La bataille de Medellin avait été le coup de grâce de l’armée qui, sous les ordres du vieux général Cuesta, avait été réunie pour couvrir l’Andalousie[5].

La bataille de Medellin avait été livrée par environ 12,000 Français contre plus de 40,000 Espagnols, sur lesquels on en tua environ 14,000. Elle fut, dans ces proportions, une des plus sanglantes du siècle et contribua beaucoup, malheureusement, à développer le caractère de férocité qui caractérisait la guerre d’invasion en Espagne et en Portugal.

Le 18 novembre, étant très malade de la fièvre, je partis pour Madrid. Ce qui diminua mes regrets, c’est que le 1er corps ne devait pas assister à la bataille d’Ocaña, qui fut livrée le 19. Le maréchal Soult avait remplacé le maréchal Jourdan en qualité de major-général ; il n’aimait pas le maréchal Victor, qui le lui rendait bien. Le major-général avait fait remplacer, dans la Manche, le 1" corps par le 5e, beaucoup moins nombreux que lui. Il est probable que, sans ce changement, la bataille d’Ocaña eût été pour nous une victoire moins meurtrière.

Vers le milieu de décembre, le bruit courait à Madrid que l’on allait exécuter enfin l’expédition d’Andalousie, dont on parlait depuis si longtemps. Je désirais beaucoup en faire partie. Je quittai Madrid le 18 décembre et rejoignis mon régiment le 22, à Day-miel.


Campagne d’Andalousie.

La paix avec l’Autriche avait été signée, le 14 octobre 1809, sous forme d’un traité auquel on avait donné le nom de traité de Vienne. C’était depuis 1792 le quatrième traité de ce nom. L’empereur, tout plein de l’idée d’en finir sur-le-champ en Espagne en y envoyant de très grandes forces, sans rien distraire cependant de celles qui étaient encore en Autriche, commença par faire marcher vers les Pyrénées tous les corps, tous les renforts qui se dirigeaient vers le Danube. Dans sa pensée, le chiffre des renforts destinés aux armées d’Espagne était de 150,000 hommes, et, comme élément de victoire plus important encore, il songeait à aller reprendre lui-même la direction des opérations dans toute la Péninsule. Les victoires d’Almonacid, de Medellin, d’Ocaña, la prise de Girone, et surtout l’avis de l’arrivée prochaine de ces renforts avaient relevé le courage du roi Joseph et de son état-major. Le roi demandait avec instances de faire immédiatement une expédition en Andalousie. Le maréchal Soult, qui, depuis Oporto, n’était plus du tout pressé de rencontrer, les Anglais, appuyait la proposition du roi. L’empereur hésitait.

Son avis était qu’il eût été préférable de chasser, avant tout, les Anglais du Portugal, de leur enlever Lisbonne, de les contraindre à se rembarquer et de leur fermer ensuite tous les ports.

A cela, on objectait qu’il fallait préalablement s’emparer de Cadix, car si, en perdant leur base d’opération de Lisbonne, les Anglais en trouvaient une autre à Cadix, l’on aurait remplacé une difficulté par une autre. Le roi Joseph assurait, d’après les renseignemens qu’il avait recueillis, que l’Andalousie serait conquise et Cadix pris avant un mois ; qu’il était préférable de n’entrer en opérations dans les montagnes de la vallée du Tage qu’après l’hiver.

L’empereur finit par se rendre à ces raisons et autorisa l’expédition à laquelle devaient prendre part les 1er, 4e et 5e corps et, comme réserve, la division Dessoles. Le 2e corps (ancien corps du maréchal Soult) devait occuper la haute vallée du Tage, vers Alcantara, pour observer les Anglais, qui, après le combat de l’Arzobispo, s’étaient retirés vers Lisbonne et Coïmbre. Le roi Joseph allait disposer, après l’arrivée des renforts, d’environ 60,000 hommes pour franchir la Sierra-Morena et entrer en Andalousie.

Le général Areizagua commandait devant nous les débris de l’armée espagnole réduite à 25,000 ou 30,000 hommes.

Le 4e corps (Sebastiani) s’avançait par la route de Valence, sur Sanroute et Villa-Manrique. Le 5e corps (Mortier) suivait la route de Séville. Le 1er corps prenait la route d’Almaden, afin de tourner le défilé de Despeña-Perros que le maréchal Mortier abordait de front. Nous devions ensuite descendre sur le Guadalquivir entre Baylen et Cordoue.

Nous nous mîmes en marche le 13 janvier 1810. Nous fûmes bivouaquer au village de Caracuelo. Nous y séjournâmes. Les mauvais chemins que nous allions rencontrer, en traversant la Sierra-Morena, ne nous permettant pas de conserver avec nous notre artillerie et nos bagages, ils passèrent par Santa-Cruz et devaient suivre, par la grande route, le quartier-général du roi Joseph.

Le 18, nous logeâmes à Almaden del Azogue, où se trouvent les fameuses mines de mercure, depuis longtemps exploitées par l’Espagne, pour fournir à ses colonies d’Amérique le mercure nécessaire au traitement de l’or et de l’argent. J’eus la curiosité de visiter ces mines, qui sont très profondes et renfermaient toute une population d’ouvriers et de condamnés.

Le 22, nous passâmes le Guadalquivir à Bujalance et nous dirigeâmes vers Séville.

Depuis l’occupation de Madrid par les Français, Séville était devenu le siège du gouvernement national, de la junte centrale. De là, on dirigeait les armées espagnoles, on adressait des instructions aux juntes provinciales. Il y avait donc un sérieux intérêt politique à occuper Séville et à disperser la junte centrale.

Un conseil de guerre présidé par le roi et comprenant les maréchaux, ministres et généraux, fut tenu à Carmona.

On y agita la question de savoir si, au lieu de perdre du temps devant Séville, qui se préparait à résister, il ne serait pas préférable de laisser le 1er corps faire seul le blocus de Séville et d’aller avec le reste de l’armée, aussi vite que possible, fermer l’accès de Cadix à tous les chefs de l’insurrection, à la junte centrale, aux troupes espagnoles dispersées qui s’y réfugiaient de toutes parts, et qui allaient y retrouver les Anglais. En effet, les Espagnols, témoignant à leurs alliés une certaine méfiance, n’avaient pas voulu leur livrer leur principal établissement maritime, l’arsenal de la Corogne. Ils avaient consigné leur flotte dans la rade extérieure et limité à 4,000 hommes les forces qu’ils pourraient débarquer à Cadix. Le roi Joseph insistait pour que l’on commençât par le blocus de Cadix, et il avait, pour cela, de bonnes raisons. Il entretenait des intelligences dans Séville ; on lui faisait espérer qu’après que les premiers accès de la fureur populaire seraient calmés, il pourrait voir s’ouvrir devant lui, sans combat, les portes de la capitale de l’Andalousie. Le roi exposait que la possession de Cadix avait un bien plus grand intérêt que celle de Séville. Car on était toujours sûr de renverser les murs de Séville avec du canon, mais on ne l’était pas de franchir les lagunes qui séparent Cadix de la terre ferme, quand on aurait perfectionné leurs défenses, et il n’y avait qu’un coup de main, une surprise, une apparition subite de nos troupes qui pussent nous livrer, tout d’abord, cette place importante.

On savait que les troupes qui avaient été destinées à s’opposer à notre marche à travers la Sierra-Morena s’étaient dirigées sur Jaën, afin de couvrir Grenade, mais que d’autres, qui, d’Almaden, s’étaient retirées sur Cordoue, ne s’y étaient pas arrêtées et avaient été jusqu’à Cadix, où elles espéraient trouver des vivres et un asile assuré, sous le canon des flottes anglaises. On savait encore que la junte allait s’y transporter. Le roi et beaucoup de généraux étaient donc d’avis de courir d’abord à Cadix. Le maréchal Soult, major-général, s’y opposa de toutes ses forces. Il savait les Anglais dans la place, et, depuis les mauvais tours que les Anglais lui avaient joués à la Corogne et à Oporto, il n’aimait pas à les rencontrer. Il annonçait que l’on allait se heurter à un siège formidable comme celui de Saragosse. Il dit au roi Joseph : Répondez-moi de Séville et je vous réponds de Cadix. Par malheur on le crut et on céda à son opinion. Cette erreur nous coûta cher, et les Anglais conservèrent toujours une forte tête de pont à Cadix, comme à Torrès-Vedras, à l’embouchure du Tage. C’est la possession de ces deux places, devenues, avec le concours de leurs flottes, d’excellentes bases d’opérations, qui leur a permis de nous chasser de l’Espagne, après quatre années d’une guerre acharnée, et de nous reconduire jusqu’au-delà des Pyrénées, jusqu’à Bordeaux et Toulouse. Les divergences qui s’étaient manifestées dans les avis de nos chefs nous avaient retenus les 23, 24, 25 et 26 janvier à Montilla, pendant que l’on discutait à Carmona.

En présence de l’opposition du maréchal Soult, on laissa le 4e corps se diriger vers Grenade pour conquérir ce royaume et occuper Malaga. La division Dessoles resta en réserve sur la Sierra-Morena pour assurer nos communications. Le 1er corps et celui du maréchal Mortier (le 5e) devaient attaquer Séville.

Le 31 janvier 1810, le 1er corps déboucha de San-Juan de los Panaderos dans la belle plaine de Séville, pour investir la ville, que les habitans avaient fortifiée en y construisant des retranchemens armés d’artillerie. Toutes les cloches sonnaient, la populace, accumulée sur les remparts et les toits des maisons, poussait des cris furieux et nous adressait toutes les injures que l’on peut imaginer. Nous bivouaquâmes aux environs. Les Espagnols faisaient un grand feu d’artillerie sur nos avant-postes. Ils avaient l’air de vouloir se défendre à outrance, mais pendant ce temps, les membres de la junte centrale, les gens riches ou compromis partaient pour Cadix, Gibraltar ou le Portugal.

Je reçus dans la nuit l’ordre de prendre position avec les voltigeurs du régiment, au pont de la Guadaïre, affluent du Guadalquivir. Je devais intercepter ainsi la route de Cadix, mais il était trop tard, tout le monde était parti.

Vers quatre heures du matin, je sortis, seul, pour étudier les abords de ma position et marchai vers la ville. Je lus frappé du profond silence qui régnait partout, même dans les ouvrages élevés par les défenseurs de la place. J’y envoyai une patrouille, elle me rapporta que les ouvrages ennemis étaient abandonnés ; j’en fis immédiatement mon rapport.


Entrée à Séville.

Le 1er février, de grand matin, les portes de Séville étaient ouvertes et des députations étaient venues trouver le roi. Dans la journée, le roi Joseph, à la tête de l’armée, fit une entrée solennelle. Nous trouvâmes dans Séville des magasins de toutes espèces, considérables, une fonderie de canons en bon état, et une belle artillerie de siège précieuse pour le siège de Cadix.

Le 2, nous quittâmes Séville pour marcher sur Cadix.

Le 4, nous étions à Xérès, jolie petite ville célèbre par ses vins. Nous passâmes la nuit du 5 au couvent de la Chartreuse. Dans la journée, j’avais été chargé de faire, avec mon bataillon, une reconnaissance du pont de Souasso, qui, jeté sur le canal du Santi-Petri, relie l’île de Léon et Cadix avec la terre ferme. Arrivés à une portée de canon du pont, j’arrêtai le bataillon près de la ferme de Guera, et je fus, avec mon adjudant-major, examiner le passage. En approchant suffisamment, nous vîmes qu’une arche avait été coupée, que la rupture de voie pouvait avoir de 25 à 30 pieds de long, qu’il était facile de la réparer, puisque les batteries élevées de l’autre côté du pont, dans l’île de Léon, n’étaient pas encore armées. J’en rendis compte sur-le-champ au maréchal Victor. On n’en tint aucun compte. Mon ordonnance me rapporta simplement l’ordre de rentrer au régiment.

Le 6 février, la division se rendit à Puerto-Real[6]. Nous trouvâmes la ville de Puerto-Real abandonnée, tous ses habitans avaient pris la fuite et s’étaient réfugiés à Cadix ou à San-Fernando, dans l’île de Léon. Il était nuit ; nous nous logeâmes comme nous pûmes et nous gardâmes soigneusement.

Au moment où l’avant-garde de la division arrivait à Puerto-Real, le général espagnol, duc d’Albuquerque, que nous avions combattu dans la Sierra-Morena, achevait d’embarquer ses troupes pour les faire passer dans l’île de Léon.

Il est hors de doute que si, au lieu de séjourner en Andalousie pour attendre le roi Joseph, pendant les débats de Carmona, et orner son entrée à Séville, le 1er corps avait marché résolument sur Cadix, il serait arrivé à la côte avant la plus grande partie des troupes espagnoles.

Il eût été possible alors de s’emparer, par surprise, de l’île de Léon, peut-être même de Cadix, qui n’avait encore que peu ou point de garnison ; mais nous avions manqué le moment.

Avant l’arrivée des membres de la junte centrale, venant de Séville, il s’était établi à Cadix une junte locale insurrectionnelle, qui avait renversé les autorités royales et pris la direction de la défense. C’est elle qui avait fait commencer des travaux de fortification dans l’île de Léon, appelé des troupes espagnoles qui atteignirent le chiffre de 18,000 hommes, et qui avait autorisé, ensuite, le débarquement de 4,000 Anglais.

On avait fait espérer au roi Joseph que ses partisans parviendraient à lui faire ouvrir les portes de Cadix, comme celles de Séville, mais le marquis de Guera, envoyé en parlementaire, de Puerto-Real à Cadix, avait été arrêté par les insurgés. La sommation de capituler, adressée par le maréchal Victor à la junte, n’avait produit aucun effet.

La réponse avait été hautaine et même outrageante. Les Anglais débarquèrent ; la côte se couvrit de redoutes et de batteries, armées de grosse artillerie, et il fallut renoncer à entrer à Cadix autrement que par la force.


Siège de Cadix (prise du Trocadero).

Le Trocadero était un gros village traversé par un large canal venant de Puerto-Real[7]. Le 7 février, vers dix heures du matin, je quittai Puerto-Real, avec mon bataillon et deux pièces de canon, pour aller occuper le village du Trocadero, dont mes voltigeurs avaient reconnu les abords, la nuit précédente. Le village était abandonné. Pour y arriver, nous étions obligés de passer sous les canons d’un vaisseau de 74 et d’une nombreuse flottille qui firent sur nous le feu le plus vif. Nous prîmes de grandes distances et passâmes à la course, presque un à un. Je fus assez heureux pour ne pas perdre un seul homme en traversant, en plein jour, un défilé où, par la suite, on ne se hasardait que la nuit. Je m’établis derrière les maisons du Trocadero, qui nous garantissaient du feu de l’artillerie ennemie.

Dans la nuit suivante, je fis passer 60 hommes dans l’île Saint-Louis. J’avais tenté de la faire occuper pendant le jour, mais un boulet de canon avait coulé, dès le début, la seule chaloupe qui lût à ma disposition, au moment où, pleine de soldats, elle quittait le rivage. Heureusement personne n’avait péri. Je fis travailler à un épaulement, au centre du Trocadero. J’y plaçai ma pièce de 8 et gardai l’autre (de 4) mobile, pour le cas où les ennemis tenteraient un débarquement.

Pendant la nuit du 8 au 9 un vaisseau et des chaloupes canonnières, portant des pièces de 24 et des mortiers de 12 pouces, tirèrent constamment sur les maisons qui nous abritaient. La nuit était obscure, il pleuvait. Les équipages des embarcations tiraient aussi des coups de fusil. Je détendis d’y répondre, car ces agaceries n’avaient d’autre but que de savoir où nous étions, pour diriger leur feu dans l’obscurité. La canonnade ayant duré toute la nuit, j’avais été sur pied sans cesse, craignant qu’elle ne lût le prélude d’un débarquement.

La matinée ne réalisa pas cette prévision, cependant la flotte continua de diriger contre nous une multitude de coups de canon qui criblaient les maisons et les murs du Trocadero. Avant notre arrivée, les Espagnols avaient ruiné en partie les forts de Matagorda et de Saint-Louis, qui battaient le goulet de Cadix. Ils avaient fait sauter les fronts qui regardaient la mer, desquels nous aurions pu gêner beaucoup leurs navires. J’avais reçu l’ordre d’établir un poste dans les ruines du fort Saint-Louis (appelé aussi fort du Trocadero). Le 9, vers quatre heures après midi, le général Levai, commandant notre division[8], et le colonel du 8e, M. Autié, vinrent me voir. Le général, voyant le poste établi au fort, entouré par un grand nombre de chaloupes, qui, de loin, nous semblaient disposées pour un débarquement, m’ordonna de faire soutenir ce poste (il était de 60 hommes) par le reste de la compagnie à laquelle il appartenait. Le capitaine et ce qui lui restait d’hommes étaient retranchés dans une maison du Trocadero. Je fis observer au général que le vaisseau et les canonnières pouvaient faire beaucoup de mal à ce détachement qui allait être obligé de marcher à découvert, en plein jour, sur une langue de terre où il se trouverait entre deux feux. Le général persista.

En conséquence, je donnai l’ordre au capitaine de cette compagnie de se rendre, autant que possible à la course, avec tout son monde, au fort Saint-Louis.

Dès que ce détachement sortit de la maison qui l’abritait, il fut salué par un feu roulant de coups de canon. La marée était haute et mettait l’artillerie des navires au niveau de la côte, ce qui favorisait son tir. Je vis partir ces hommes avec anxiété ; ils purent arriver cependant, avec la faible perte de deux hommes tués et six blessés, mais tous gravement,.atteints par des boulets, des éclats de bombe ou de grosse mitraille. La canonnade dura jusqu’après le coucher du soleil, et je passai encore cette nuit debout, inquiet de mon détachement qu’il m’eût été difficile de soutenir.

Le 10, un bataillon du 5’ie vint me relever au Trocadero. Je rentrai à Puerto-Real, où l’on me logea. Le même jour, une division de chaloupes canonnières et bombardes vint tirer sur la ville. Plusieurs habitans furent tués ou blessés.

Le 14 février, je montai la tranchée au Trocadero. J’y passai deux jours très tranquille. Je m’amusai à perfectionner la défense de ce poste, en faisant percer des galeries dans les maisons, à la manière des Turcs. Je fis encore construire un épaulement, pour y placer du canon, et une traverse avec des tonneaux remplis de terre.

Le 22, j’étais encore de garde au Trocadero. Au moment où je quittais Puerto-Real pour m’y rendre, le général, commandant la brigade, vint m’apporter l’ordre de faire reconnaître le fort de Matagorda. Ce fort se trouvait à l’extrémité de la presqu’île comprise entre le canal de Puerto-Real et l’embouchure du San-Pedro, à la pointe la plus voisine de Cadix. J’y envoyai aussitôt un capitaine en qui j’avais confiance, escorté de 50 hommes. Au retour, cet officier me rapporta que ce fort était occupé par des Anglais, qu’ils travaillaient à perfectionner ses défenses du côté de la terre, et qu’il avait vu des canons dans les embrasures. En effet, au jour, je fus m’en assurer par moi-même.

Lors de notre arrivée, le fort de Matagorda était occupé par des Espagnols. Ils l’avaient évacué presque aussitôt, en faisant sauter, comme je l’ai dit pour le fort Saint-Louis, les fronts qui battaient le goulet de la rade intérieure de Cadix, et en conservant intacte la gorge, c’est-à-dire ceux qui regardaient le Trocadero. Puisqu’il n’y avait plus personne, nous aurions pu nous y établir alors, sans la moindre perte, ou tout au moins faire sauter, à notre tour, ce qui nous faisait face. Nous avions négligé ces précautions élémentaires ; les Anglais avaient pris possession du fort de Matagorda, et, comme il se trouvait entre notre position du Trocadero et la future redoute Napoléon, de laquelle on espérait pouvoir bombarder Cadix, nous dûmes en entreprendre le siège.

Le 23, nous fûmes vivement canonnés par le vaisseau, le fort Matagorda et toute la flottille. Nous répondîmes à tout ce tapage avec deux mortiers de 12 pouces et deux obusiers qui produisirent peu d’effet. Le lendemain, nous reçûmes deux pièces de 24, qui furent mises en batterie devant le fort de Matagorda. Elles ouvrirent leur feu, mais elles ne tardèrent pas à être réduites au silence, la batterie étant complètement bouleversée.

Le 25 février, je retournai à Puerto-Real ; le roi Joseph y vint. Je commandai chez lui la garde d’honneur. Le roi me fit présent, à titre de souvenir, d’une belle bague en diamans.

Le 26, la brigade quitta Puerto-Real, pour être campée à son tour.

Nous fûmes campés près du moulin de Guera (la droite au San-Pedro), en face de Cadix et à moitié chemin du Trocadero.

Le 28, je montai la tranchée. L’ennemi lança du fort Puntalès des boulets rouges, des bombes incendiaires et des fusées à la congrève sur le Trocadero et sur notre camp. Il en voulait surtout à une flottille que nous avions organisée et qui stationnait dans le canal de Puerto-Real. Son intention était de l’incendier. Il ne réussit à mettre le feu nulle part. Le lendemain, pour se dédommager de cet insuccès, l’ennemi fit sur le Trocadero un feu si violent que toutes les maisons furent criblées ; mais nous avions construit de si bons abris que je ne perdis personne.

Le 3 mars, une tempête très violente du sud-ouest s’abattit sur la rade extérieure de Cadix. Cinq vaisseaux de ligne, dont un (la Conception) de 120 canons, 2 frégates et environ 80 bâtimens marchands, presque tous chargés, furent jetés à la côte, presqu’en face de notre camp, vers l’embouchure du San-Pedro. Il y avait, parmi eux, un transport portant 400 hommes du 4e régiment d’infanterie anglaise. Ces soldats et la plus grande partie des équipages furent faits prisonniers de guerre. Quant aux navires, après en avoir enlevé les marchandises les plus précieuses, nous y mîmes le feu et tout fut détruit.

Le 4, j’étais encore de service au Trocadero. Un grand trois-mâts marchand, américain, disait-on, mais affrété par les Anglais, et un brick anglais, étaient échoués en avant de mes postes, entre le fort Matagorda et le vaisseau embossé. Dans la nuit, un matelot déserta et vint à nous. Il me dit qu’à la marée haute les Anglais devaient envoyer des embarcations pour relever ces bâtimens. Après avoir pris des renseignemens sur la destination, le chargement, la force des équipages de ces navires, et après avoir accepté la proposition du déserteur, qui offrait de nous servir de guide, je résolus de les brûler, comme les autres. Je savais bien que la cargaison du trois-mâts était riche et valait plus de 1,500,000 francs, qu’il avait à bord des piastres d’argent, en caisses, pour une somme considérable. Cela ne me tenta pas. Je ne voulais, à aucun prix, exposer la vie de mes soldats, qui, par suite du voisinage du vaisseau et du fort, aurait été fort menacée, s’ils avaient fait le moindre bruit en cherchant à décharger le navire. Je préférais tout brûler. Je prescrivis au capitaine Saint-Criq, qui commandait mes voltigeurs, de faire emporter par chacun de ces hommes des planches pour les placer bout à bout, et former sur la vase, dans laquelle les navires étaient échoués, une piste qui permît de les atteindre sans enfoncer. Je remis au capitaine une bouteille d’esprit-de-vin. Je lui ordonnai de partir à la nuit close, de faire marcher ses hommes dans le plus grand silence, de monter à bord du trois-mâts, qui était au vent du brick, de faire l’équipage prisonnier et de l’envoyer à terre, de répandre ensuite l’esprit-de-vin sur les lits de la chambre de poupe, occupée par les officiers, d’y mettre le feu, et de revenir en silence. Tout cela lut exécuté comme je l’avais indiqué. Les deux bâtimens étaient très voisins ; en un instant tous deux lurent en flammes. J’envoyai l’équipage du trois-mâts au quartier-général, celui du brick anglais s’était échappé avec une embarcation. La violence du feu et les étincelles, que le vent portait jusque sur le vaisseau embossé, le contraignirent de filer ses amarres et de s’éloigner. Le brick anglais était chargé de morues sèches, sa fumée était d’une odeur horrible. Le vent la portait exactement sur le fort de Matagorda. La garnison anglaise en fut très incommodée ; cette fumée dura pendant toute la journée du 5 mars, elle était si épaisse que la garnison n’y voyait pas à quelques pas. Ce jour-là, le fort de Matagorda ne tira pas un coup de canon.

Quand on apprit au quartier-général, par le capitaine du trois-mâts américain, la valeur des cargaisons que j’avais fait détruire, on blâma ma rigidité. Les amateurs de piastres, et ils étaient nombreux, pensèrent que si je n’en voulais pas pour moi, j’aurais dû leur en faire part. Mon colonel surtout exprimait les plus vifs regrets. Je répondais, à tous ces propos, que j’étais habitué à ne jamais rien prendre pour moi, et que j’avais dû empêcher les soldats de se livrer à un pillage, qui non-seulement aurait pu faire manquer l’expédition, mais qui, par suite de la proximité des batteries anglaises, aurait été pour eux un grand danger.

Le 12 avril, les Anglais jetèrent beaucoup de bombes dans notre camp, au moyen de deux grosses bombardes qu’ils étaient venus mouiller en face. Une vingtaine de chaloupes-canonnières, soutenant un grand nombre d’embarcations chargées d’hommes, se portèrent vers l’embouchure de la rivière le San-Pedro, à laquelle s’appuyait la droite de notre camp. Elles simulèrent des préparatifs de débarquement pour nous tâter. Il y avait, en cet endroit, une batterie de deux canons de 24 qui tira très juste et éloigna ces embarcations.

Nous avions pris les armes pour nous opposer au débarquement dont on nous menaçait, cela fut heureux, car, pendant que notre camp était évacué, plusieurs baraques sur lesquelles tombèrent des bombes sautèrent en l’air. Les Anglais tirèrent sur notre camp toute la journée. Il était labouré, de toutes parts, par des boulets de gros calibre, et bouleversé par les trous des bombes. Personne, cependant, par miracle, ne fut atteint dans mon bataillon. Il m’arriva ce jour-là deux incidens assez extraordinaires. Quand nous rentrâmes, j’étais sur pied depuis le matin, j’étais fatigué. Vers le soir, je m’étais jeté sur un pliant qui me servait de lit, dans ma baraque ; une bombe, que je n’entendis pas, car je dormais profondément, tomba près du pignon auquel était appuyé le chevet de mon lit. L’ébranlement qu’elle imprima au sol en faisant son trou me réveilla, mais je ne savais ce que c’était ; quand, une seconde après, cette bombe, en éclatant, enlève tout le derrière de la baraque, et me jette, avec mon lit, sans me faire aucun mal, à l’autre extrémité, à la porte d’entrée. Mon adjudant-major, M. Duval et moi, nous nous mîmes tout de suite à l’ouvrage pour réparer notre baraque avant la nuit. M. Duval, voulant scier une planche, l’avait placée sur une chaise ; pour la maintenir, il me pria de monter sur le tout. A peine y étais-je, qu’un boulet de 36 passe entre les jambes de M. Duval, enlève deux pieds à la chaise, et me fait tomber, sans autre accident pour l’un ou l’autre. Nous continuâmes, mais l’adjudant-major me dit : « Mon commandant, si vous voulez reconstruire votre baraque aujourd’hui, vous ferez bien d’en demander la permission aux Anglais. » Cependant nous eûmes un abri pour la nuit.

Le 14, j’étais de service au Trocadero. Les ennemis redoublaient leur feu sur les ouvrages que nous construisions. Nous ripostions de notre mieux. Un coup de canon, parti d’une batterie de trois pièces de 24, que nous avions établie à l’entrée du canal de Puerto-Real, porta sur ! a soute aux poudres d’une chaloupe canonnière espagnole. Ce navire sauta et ses débris coulèrent. Irrités de cet échec, les ennemis firent sur nous le feu le plus vif. J’eus trois hommes tués et six autres estropiés. De Puerto-Santa-Maria à Puerto-Real, et de là au fort Santi-Petri, l’on avait construit une foule de redoutes et de batteries. Elles devaient être armées de 250 pièces en bronze de gros calibre, venant de Séville ou fondues par nous à Séville. On y fondait aussi de grands mortiers à plaques, dits à la Villentrois, qui devaient lancer de grosses bombes de la redoute Napoléon (près du fort Matagorda) dans la ville de Cadix, et jusqu’à 2,400 toises (4,800 mètres). Tous ces travaux commençaient à inquiéter l’ennemi.

Le 17 mars 1810, les flottes anglaise et espagnole tentèrent de détruire, à coups de canon, les batteries que nous construisions. Elles lancèrent contre celles-ci plus de 2,000 boulets de gros calibre et 500 bombes.

Je perdis trois hommes tués par une de ces bombes. Ces malheureux dormaient couchés autour de leur feu. La bombe éclata au milieu d’eux. Ils furent pulvérisés. On ne put retrouver aucuns vestiges de leurs corps, pas même de leurs fusils. Une bretelle, seulement, qui avait appartenu à l’une de ces armes, lut recueillie sur un toit.

Le 21 mars, nos batteries démasquèrent leurs feux sur la gorge du fort Matagorda, et, en même temps, elles tirèrent à boulets rouges contre le vaisseau embossé, qui servait de batterie flottante à l’ennemi.

Ce vaisseau, mouillé à petite portée, eût dû être brûlé ; mais le général d’Aboville, commandant supérieur de l’artillerie, devait venir de Puerto-Real, pour assister à ce tir à boulets rouges. Le général se fit attendre et arriva en retard. La marée descendait et le vaisseau put filer ses câbles et se laisser aller à la dérive. Il eut plusieurs fois le feu à bord, mais l’équipage parvint toujours à l’éteindre et le vaisseau fut rejoindre la flotte en grande rade.

Le fort Matagorda faisait, pendant ce temps, un feu très vif et très juste contre une batterie de huit pièces de 24, que nous avions construite derrière une maison, et dont les ennemis ne connurent l’existence que quand on eut fait tomber le masque et quand elle ouvrit son feu. Cette batterie fut bouleversée.

Le feu ayant cessé le soir, on travailla toute la nuit à la réparer.

Le 22 mars, nos batteries recommencèrent leur feu sur le fort Matagorda. Elles tirèrent en salves et parvinrent à le ruiner. Sa garnison avait fait une très belle défense. Vers onze heures du matin, des embarcations de la flotte vinrent chercher ce qui restait des défenseurs. J’envoyai aussitôt ma compagnie de voltigeurs reconnaître les restes du fort. Elle en prit possession et s’établit au milieu des ruines. Un major d’artillerie anglais, plusieurs officiers et beaucoup de soldats de cette arme avaient été tués dans le fort de Matagorda. Nous y trouvâmes 17 bouches à feu en bronze, des bombes et des munitions d’artillerie. L’ouvrage était devenu intenable. Avec ses débris, on travailla à construire une batterie qui dominait la baie de Cadix. Cet emplacement était le point le plus rapproché de la ville. Sur la plage, et un peu au nord du fort Matagorda, on construisit la grande redoute Napoléon, ouvrage superbe, qui balayait une partie de la rade, et d’où on pouvait envoyer des bombes dans Cadix.

Le 23 avril, nous quittâmes le camp du Trocadero. Nous étions relevés par la 1re brigade de notre division. Nous fûmes occuper les positions qui lui avaient été assignées antérieurement, le long de la côte, depuis l’embouchure du San-Pedro jusqu’à celle du Guadalquivir. Mon bataillon fut campé entre les rivières du Guadaleté et du San-Pedro, près de Santa-Maria.

Le 15 mai, mon bataillon, relevé au camp, entra à Santa-Maria.

C’est une jolie petite ville qui ne ressemble en rien aux autres villes de l’Espagne ; il est vrai qu’il y réside beaucoup d’étrangers. Les habitans sont polis ; ils forment des sociétés aimables. De belles promenades, situées dans la ville même, sont très agréables ; on y jouit d’une très belle vue sur la rade extérieure de Cadix. La campagne des environs est riante et fertile. Santa-Maria était, avant le siège, la promenade favorite des habitans de Cadix.

J’assistai à une course de taureaux. Huit de ces animaux et beaucoup de chevaux y périrent ; des hommes coururent les plus grands risques d’y perdre la vie. Cette fête déplut aux Français, mais elle fit les délices des Espagnols.

Le 7 juin, nous quittâmes Santa-Maria pour aller occuper San-Lucar de Barrameda, à l’embouchure du Guadalquivir. Nous fûmes cantonnés dans cette petite ville, qui est, pour ainsi dire, le port de Séville. C’est là que mouillent les navires en provenance ou à destination de cette ville. La population de San-Lucar est, en grande partie, composée de pêcheurs.

Pendant mon séjour à San-Lucar, un navire espagnol, chargé d’huile d’olives, descendit le Guadalquivir, venant de Séville et mouilla devant San-Lucar. Comme je soupçonnais qu’il avait l’intention de porter son huile à Cadix, je le fis arrêter et le plaçai sous la garde de corsaires français, mouillés devant le fort, près de l’embouchure de la rivière. Le capitaine, contrarié, vint chez moi et m’offrit de l’argent pour le laisser passer. Je le mis à la porte et je fis mon rapport à l’état-major-général. On envoya un officier-général, qui reçut ce capitaine, causa avec lui et l’autorisa à partir. Une heure après, on expédia un corsaire, pour le surveiller, parce que, disait le général, il lui avait affirmé et bien promis qu’il n’irait pas à Cadix. Avant que le corsaire eut pu le rejoindre, ce navire était sous la protection de la flotte ennemie, et nous le vîmes tous mouiller devant Cadix.

Le 21 juin, je rentrai à Santa-Maria. Nous en repartîmes le 20 juillet pour retourner au camp du Trocadero. Nous travaillâmes à la construction de batteries nouvelles. On se canonnait journellement de part et d’autre sans grand résultat. Tout ce tapage n’aboutissait à rien. Nos batteries étaient trop éloignées de Cadix pour l’atteindre efficacement. On avait essayé de nouveaux mortiers à la Villentrois, de 8 pouces, qui lançaient, disait-on, des bombes à 3,200 toises ; mais on ne put réussir à les faire éclater.

Le 5 novembre, je fus camper avec mon bataillon entre les deux ponts du Santa-Maria. Une flottille française, organisée dans le Guadalquivir et venant de San-Lucar, tenta de venir à Santa-Maria. Elle soutint un combat en plein jour contre celle des ennemis. Protégée par le fort Sainte-Catherine et les batteries de terre, elle passa sous le feu des vaisseaux sans trop de pertes et vint mouiller dans le Guadaleté.

Je restai quinze jours à Santa-Maria et retournai ensuite, avec mon bataillon, au camp du Trocadero.

Pendant ce temps, notre flottille avait pu se rendre, en longeant la côte, du Guadaleté dans le San-Pedro. On aurait voulu l’amener dans le Santi-Petri, pour en favoriser le passage, mais il aurait fallu lui faire doubler la presqu’île, qui porte le fort Matagorda pour atteindre le grand canal de Puerto-Real. Ce trajet, de plus d’une lieue sur la grande rade, en présence de l’immense flotte anglo-espagnole, paraissant trop dangereux, la flottille lut enlevée du San-Pedro et mise à terre, bateau par bateau. On les plaçait sur des glissoires et des semelles, portant sur des rouleaux, puis à force de bras, on les faisait traverser la presqu’île jusqu’au moulin de Guera, où ils étaient remis à flot. De là, ces bateaux furent conduits, par le grand canal, au Trocadero, où ils furent mouillés et embossés. Ils servirent, en attendant mieux, à la défense de ce poste.


Défense du Trocadero.

Mon bataillon était de garde au Trocadero le 25 décembre. Je fus réveillé au point du jour par une canonnade extraordinaire. Craignant qu’elle ne fût le prélude d’une attaque, je me levai aussitôt.

Au moment où je venais de quitter le pliant sur lequel je couchais, un boulet de 36, après avoir percé la maison, le coupa en deux, juste à la place que mon corps occupait. Si j’avais différé de me lever de quelques secondes seulement, j’avais vécu !

Le feu ayant cessé, je remarquai beaucoup de mouvemens entre la côte ennemie et la flotte. Toute la flottille anglo-espagnole était en ligne, en face du Trocadero et semblait préparer l’attaque. Je craignais qu’à ce moment l’ennemi ne cherchât à nous tourner, en profitant d’un large canal perpendiculaire à celui de Puerto-Real, que je croyais praticable, même pour de grosses embarcations, quand la marée était haute.

Je voulus aller reconnaître cette passe. Je montai dans un petit canot avec quatre officiers qui tenaient les avirons, je gouvernais. Nous prîmes ce canal, traversâmes l’île Saint-Louis et débouchâmes dans la grande rade intérieure de Cadix. Mous côtoyions l’île pour aller reconnaître les passes jusqu’au moulin de Guera ; mais nous y arrivions à peine, quand nous vîmes toute la flottille ennemie s’avancer ensemble, sur une seule ligne, vers nos postes. C’était l’attaque ! Nous reprîmes au plus vite le chemin du Trocadero. Pour atteindre l’entrée du canal qui nous avait amenés, nous dûmes défiler sous le feu, à petite portée, des canonnières. Nous ramions ferme et allions très vite. Nous essuyâmes une grêle de boulets qui ne nous fit d’autre mal que de nous couvrir d’eau. Notre canot, très petit, offrait peu de prise aux coups de canon. Nous arrivâmes au Trocadero sans accidens, quoique plus de cent coups de canon eussent été dirigés contre notre petit bateau. Un seul aurait suffi pour le couler. Peu d’instans après, la flotte et la flottille firent sur nous un feu diabolique, à la faveur duquel des bateaux anglais s’approchèrent et essayèrent d’incendier notre camp et surtout notre flottille en lançant contre eux une grande quantité de fusées à la congrève. Elles n’allumèrent rien et ne firent d’autre mal que de blesser deux hommes. Nos batteries et nos canonnières répondirent au feu des Anglais et les maintinrent à distance. La canonnade dura jusqu’à la nuit. J’avais eu 2 hommes tués et 4 estropiés au Trocadero.

Nous avions habituellement à l’entrée du canal du Trocadero, pendant la nuit, en avant de nos batteries, de petits postes et des sentinelles sur des bateaux. C’était une précaution nécessaire contre les débarquemens et les surprises. De leur côté, les Anglais essayaient souvent de surprendre ces postes et de les enlever avec leurs embarcations. Ils y étaient parvenus quelquefois pendant les nuits bien sombres de l’hiver. J’avais remarqué que, depuis quelque temps, ils renouvelaient ces tentatives presque toutes les nuits. Afin de leur en ôter l’envie, je fis mouiller, à la nuit tombante, sous le feu de la belle batterie de Saint-Louis, un mauvais canot, dans lequel mes soldats avaient figuré, avec des mannequins et de vieux uniformes, des hommes assis ou couchés. Avant l’obscurité, quatre pièces de 24, chargées chacune de deux paquets de grosse mitraille (grappes de raisins), avaient été soigneusement pointées sur ce canot. Une corde, supportée par des flotteurs en liège, formait autour du canot, à 2 toises environ, une ceinture correspondant, par un long fil de fer, à une sonnette placée dans la batterie.

Dans la nuit, des embarcations, qui avaient remarqué ce poste, s’en approchèrent sans bruit et fondirent dessus avec rapidité. Le signal retentit, et au moment où les canots ennemis étaient groupés autour du piège, les quatre coups de canon, portant à la fois, mirent en pièces les bateaux anglais, leur tuant ou blessant beaucoup d’hommes. Cette leçon leur ôta pour longtemps l’envie de surprendre nos gardes. Cette malice avait fait le bonheur de nos soldats, dont un grand nombre n’avait pas dormi pour jouir du spectacle.


  1. Voyez la Revue du 1er juillet.
  2. On ne peut nier que les Français, et plus encore leurs alliés, Allemands, Hollandais, etc, aient commis des excès en Espagne. Le vin, si abondant dans ce pays, a un grand attrait pour les peuples du Nord ; les Anglais sont tombés dans le même piège, la correspondance de Wellington en fait foi. Nos excès s’expliquent, jusqu’à un certain point, par l’attitude des habitans à l’égard des vainqueurs. En abandonnant les fermes, les maisons, les villages ; en détruisant les vivres, en coupant les communications, en attaquant les convois, les Espagnols avaient rendu, dès le début, la maraude nécessaire ; et la maraude conduit généralement au pillage et à l’indiscipline. La maraude ne recherche que les vivres et les fourrages ; mais les hommes qui la pratiquent peuvent être tentés, quand ils trouvent des maisons abandonnées encore pourvues de leurs meubles. On en emporte au camp voisin, et le pillage commence. S’il fait froid, on brûle les portes, les fenêtres, les meubles, et on détruit pour brûler. Le pillage commence par en bas ; il remonte dans les divers degrés de la hiérarchie et atteint quelquefois les plus élevés, ceux où l’on dispose de plus larges moyens de transport. Depuis bien longtemps, et dans toutes les armées, on a considéré une maison abandonnée par ses habitans comme une épave, comme un navire que son équipage a laissé au gré des flots et qui appartient à ceux qui peuvent le ramener au port. Napoléon a fait de grands efforts pour combattre le pillage ; il disait à ses généraux : « Ne pillez pas, je vous donnerai plus que vous ne pourriez prendre. » Et, en leur distribuant ses conquêtes, il leur a beaucoup donné. Cependant, il a signalé à Sainte-Hélène, parmi ses maréchaux, ceux qu’il appelait des déprédateurs. C’est là un des maux qu’engendre la guerre ! Mais, tout en reconnaissant que le vice a existé, il faut se méfier des calomnies et se défendre des exagérations. Au milieu des colères et de l’indignation qu’avait soulevées la capitulation de Baylen, on avait osé dire que le général Dupont et ses lieutenans avaient capitulé pour sauver les richesses que contenaient leurs fourgons. Heureusement pour eux, cette capitulation ayant été violée par les Espagnols, ces fourgons furent arrêtés, ouverts, pillés, et il fut manifeste, pour les Français comme pour les Espagnols, que les fourgons de ces généraux ne contenaient rien de suspect. S’il y a eu des pillages en Espagne, on peut cependant affirmer que la grande majorité des Français en est revenue les mains absolument nettes. (P. V. R.)
  3. Que l’on rapproche cet épisode de ceux qui précèdent, du puits du couvent de la Cisla, du massacre des ambulances et des blessés sur le champ de bataille d’Almonacid, et l’on aura un sommaire de la guerre d’Espagne.
  4. Nous avons beaucoup pratiqué en Algérie, depuis la conquête, le principe de la responsabilité collective. Chaque tribu est responsable des crimes commis sur son territoire et doit faire la police chez elle. Si ce principe n’est pas absolument équitable, il est indispensable, en présence de populations fanatiques, et il n’y a pas d’autre moyen d’obtenir la sécurité des voies de communications. (P. V. R.)
  5. Après avoir eu la conscience de reconnaître devant les officiers que la bataille de Medellin avait été livrée en dehors de lui et malgré lui, le maréchal Victor et son état-major ne se montrèrent pas aussi sincères dans les rapports qu’ils adressèrent au roi d’Espagne et à l’empereur. Ils imaginèrent, après l’événement, un plan, un dispositif de bataille, des manœuvres, qui avaient décidé la victoire. Ces rapports ont trompé tous les historiens. (P. V. R.)
  6. La baie de Cadix s’ouvre dans l’Atlantique, au dehors du détroit de Gibraltar, entre le cap Trafalgar et l’embouchure du Guadalquivir. Elle semble avoir été produite par un affaissement de la côte qui aurait respecté, en partie, une falaise en ligne droite. Cadix est bâti sur une sorte de plate-forme rocheuse qui forme l’extrémité nord-ouest de cette falaise. Celle-ci se prolonge en une étroite langue de terre, qui, en s’élargissant brusquement, forme l’ile de Léon. Cadix est ainsi dans une île. La terre ferme qui l’avoisine est marécageuse, sillonnée de lagunes et couverte de marais salans. Elle n’est séparée de l’île de Léon que par un canal sinueux d’eau salée appelé le Santi-Petri. Un fort de ce nom défend l’entrée sud de ce canal. Au nord, il débouche dans la rade intérieure près l’arsenal maritime de la Corogne. À l’entrée nord de ce canal se trouvent la baie de Puerto-Réal et cette petite ville.
    Dans son ensemble, la baie de Cadix a la forme d’un 8 penché dont le diamètre serait orienté nord-ouest-sud-est. La boucle sud-est forme la rade intérieure, la boucle nord-ouest la rade extérieure. L’étranglement constitue une sorte de chenal, large d’environ 1,000 mètres, défendu du côté de la terre par deux forts, dont il sera souvent question ici : le Trocadero, voisin d’un village de ce nom, et le fort de Matagorda. Le fort de Puntalès, dans l’île de Léon, croisait ses feux avec ceux du Trocadero à 600 ou 700 mètres. Un canal, partant, de Puerto-Real, débouche entre le Trocadero et Matagorda. Une petite rivière, le San-Pedro, se jette dans la rade extérieure, à l’ouest de Puerto-Real. Cette rade reçoit encore, au nord, le Guadaleté, dont elle est l’estuaire. A l’embouchure de cette rivière se trouvent la ville et le port de Santa-Maria.
  7. Ce canal, et un autre qui lui est perpendiculaire, séparent de la terre ferme une portion assez improprement nommée lie Saint-Louis.
  8. Le général Leval, qui commandait à Talavera une division allemande, avait remplacé, dans le commandement de la 2e division du 1er corps, le général Lapisse tué à cette bataille.