La Grande flibuste (Aimard)/IX

Amyot (p. 129-148).
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IX

Un Rendez-vous au désert.

À environ trois portées de fusil de l’hacienda, dans un fourré de lentisques, de nopals et de mesquites mélangés de quelques cèdres-acajous, de cotonniers sauvages et d’arbres du Pérou, une heure avant le coucher du soleil, un cavalier mit pied à terre, entrava son cheval, magnifique mustang à l’œil étincelant et à la fière encolure ; puis, après avoir jeté autour de lui un regard investigateur, satisfait probablement du silence profond et de la tranquillité qui régnaient à cet endroit, il fit ses dispositions pour camper.

Cet homme avait passé la moitié de la vie ; c’était un guerrier indien de haute taille, revêtu du costume comanche dans toute sa pureté. Bien qu’il parût avoir soixante ans, il semblait doué d’une grande vigueur et aucun signe de décrépitude ne se laissait voir sur ses membres musculeux et sur son visage aux traits intelligents ; la plume d’aigle plantée au milieu de sa touffe de guerre le faisait reconnaître pour un chef.

Cet homme était la Tête-d’Aigle, le chef comanche avec lequel le lecteur a fait connaissance dans un précédent ouvrage[1].

Après avoir placé son rifle auprès, de toi, il ramassa du bois sec et alluma du feu ; ensuite il jeta quelques mètres de tasajo sur les charbons avec plusieurs tortillas de maïs, et tous ces préparatifs d’un souper confortable terminés, il remplit son calumet, s’accroupit auprès du feu et se mit à fumer avec ce calme placide qui, dans aucune circonstance, n’abandonne les Indiens.

Deux heures s’écoulèrent ainsi paisiblement, sans que rien vint troubler le repos dont jouissait le chef.

La nuit avait succédé au jour, l’obscurité avait envahi le désert, et avec elle le silence de la solitude commençait à régner dans les mystérieuses profondeurs de la Prairie.

L’Indien demeurait toujours immobile, se contentant parfois de tourner la tête vers son cheval, qui broyait gaiement les pois grimpants et les jeunes pousses des arbres.

Cependant la Tête-d’Aigle releva, soudain la tête, pencha le corps en avant, et, sans se déranger autrement, il étendit la main vers son rifle, tandis que le mustang finissait de manger, couchait les oreilles et henissait avec force.

Pourtant la forêt semblait toujours aussi calme ; il fallait toute la finesse d’ouïe de l’Indien pour avoir saisi dans le silence un froissement suspect.

Au bout d’un instant, les sourcils froncés du chef se détendirent ; il reprit sa pose nonchalante, et portant l’index de chaque main à sa bouche, il imita avec une perfection rare, pendant deux ou trois minutes les modulations harmonieuses du centzontle, le rossignol mexicain ; le cheval avait de son côté repris son repas interrompu.

À peine quelques minutes s’étaient-elles écoulées, que le cri de l’épervier d’eau s’éleva à deux reprises dans la direction de la rivière.

Bientôt un bruit de chevaux se fit entendre, mêlé à des craquements de branches et des froissements de feuillage, et deux cavaliers parurent.

Le chef ne se retourna pas pour savoir qui ils étaient : il les avait reconnus probablement et savait qu’eux seuls, ou du moins un des deux, devait le venir joindre.

Ces deux cavaliers étaient don Luis et Belhumeur.

Ils entravèrent leurs chevaux auprès de celui du chef, s’étendirent devant le feu, et, sur l’invitation muette de l’Indien, ils attaquèrent vigoureusement le souper préparé en leur faveur.

La veille, les deux hommes étaient partis du Rancho et avaient voyagé sans perdre un instant pour rejoindre le chef.

Le comte de Lhorailles leur avait offert, dans la pulqueria, de voyager avec eux ; mais Belhumeur avait décliné cette offre. Ignorant pour quelle cause le chef indien lui avait donné rendez-vous, il ne se souciait pas de mêler un étranger dans les affaires de son ami.

Pourtant les trois hommes s’étaient séparés dans d’excellents termes, et le comte avait fortement engagé don Luis et le Canadien à lui faire visite à Guetzalli, offre à laquelle ils avaient répondu évasivement.

Singulier effet de la sympathie : l’effet produit par le comte sur les deux aventuriers lui avait été si défavorable que ceux-ci, bien qu’en lui répondant avec la plus grande politesse, n’avaient pas jugé convenable de se faire connaître et avaient usé de la plus grande retenue à son égard, poussant la prudence jusqu’à lui laisser ignorer leur nationalité, en continuant à causer avec lui en espagnol, bien qu’au premier mot qu’il avait prononcé, ils l’eussent reconnu pour Français.

Lorsqu’ils eurent terminé leur repas, Belhumeur bourra sa pipe et avança la main vers le brasier pour prendre un charbon.

— Attendez ! dit vivement le chef.

Ce mot était le premier que prononçait l’Indien ; jusqu’à ce moment les trois hommes n’avaient pas échangé une parole.

Belhumeur le regarda.

— Hein ? fit-il ; que se passe-t-il donc de nouveau ?

— Je ne le sais pas encore, répondit le chef ; j’ai entendu des froissements suspects dans les fourrées, et à une grande distance de moi, sous le vent, plusieurs bisons qui paissaient tranquillement ont pris soudain la fuite, sans cause apparente.

— Hum ! reprit le Canadien, ceci devient sérieux. Qu’en pensez-vous, Louis ?

— Dans les déserts, répondit lentement celui-ci, tout a une cause, rien n’arrive par hasard ; je crois, sauf meilleur avis, que nous ferons bien de veiller. Et tenez, ajouta-t-il en levant la tête et désignant à ses amis plusieurs oiseaux qui passaient rapidement au-dessus d’eux, avez-vous vu souvent à cette heure une volée de condors planer dans l’air ?

Le chef secoua la tête.

— Il y a quelque chose, murmura-t-il ; les chiens apaches sont en chasse.

— C’est possible, fit Belhumeur.

— Avant tout, observa le Français, éteignons le feu ; sa lueur, si faible qu’elle soit, pourrait nous trahir.

Ses compagnons suivirent son conseil, le feu fut éteint en un clin d’œil.

— Mon frère le visage pâle est prudent, dit avec courtoisie le chef ; il connaît le désert ; je suis heureux de le voir auprès de moi.

Don Luis remercia gracieusement le chef.

— Maintenant, continua Belhumeur, nous sommes à peu près invisibles ; nul danger imminent ne nous menace tenons conseil. Le chef a le premier eu vent du péril, c’est à lui à nous mettre au fait de ce qu’il a observé.

L’Indien s’enveloppa dans sa fressada ; les trois hommes se rapprochèrent de façon à parler à voix basse, et le conseil commença.

— Depuis ce matin, au lever du soleil, dit la Tête-d’Aigle, je marche dans la Prairie ; j’avais hâte d’atteindre le lieu du rendez-vous, j’ai coupé en droite ligne afin d’arriver plus tôt. Tout le long de la route, j’ai rencontré les traces évidentes du passage d’une troupe nombreuse ; les pistes étaient larges, pleines, comme les fait un détachement de guerriers assez considérable pour ne pas craindre d’être aperçu ; ces traces ont continué ainsi assez longtemps, puis tout à coup, brusquement, elles ont disparu, il m’a été impossible de les retrouver.

— Diable ! diable ! murmura le Canadien, ceci est louche.

— Dans les premiers moments, je ne m’étais que négligemment occupé de cette trace ; mais plus tard l’inquiétude m’est venue, et voilà pourquoi je vous ai parlé.

— Quelle raison vous a rendu inquiet ?

— Je crois, et au besoin j’affirmerais que l’expédition dont j’ai découvert le passage se dirige contre la grande hutte des visages pâles de Guetzalli.

— Qui vous le fait supposer ? demanda Louis.

— Ceci : à l’heure où l’alligator quitte la vase de la rive pour se replonger dans le Gila, un bruit de chevaux que j’entendis à une courte distance m’obligea, afin de ne pas être découvert, à me cacher dans un fourré de mangliers et de floripondios ; lorsque je fus à l’abri d’une surprise, je regardai : une troupe de visages pâles passa à une portée de flèche de moi, se dirigeant vers Guetzalli.

— Je sais ce que c’est, fit Belhumeur ; après ?

— J’ai reconnu, malgré le soin avec lequel il avait cherché à se rendre méconnaissable, l’homme qui servait de guide à cette caravane ; alors j’ai deviné le projet infernal formé par les chiens apaches,

— Et cet homme, quel est-il ?

— Cet homme, mon frère le connaît : c’est Wahsho-chegorah — l’Ours-Noir — le principal chef de la tribu du Corbeau-Blanc.

— Si vous ne vous êtes pas trompé, chef, il va se passer avant peu ici des choses horribles ; l’Ours-Noir est l’ennemi implacable des blancs.

— Voilà pourquoi j’en ai parlé à mon frère. Après cela, que nous importe ? dans le désert, chacun a assez à faire de veiller sur soi-même, sans aller encore s’occuper des autres.

Le Canadien secoua la tête.

— Oui, ce que vous dites est vrai, répondît-il ; nous devrions peut-être abandonner les habitants de l’hacienda à leur sort et ne pas nous mêler de choses qui peuvent nous causer de grands ennuis.

— Avez-vous donc l’intention d’agir ainsi ? demanda vivement le Français.

— Je ne dis pas cela positivement, reprit le Canadien, mais le cas est difficile ; nous aurons affaire à de nombreux ennemis.

— Oui, mais ceux que l’on veut surprendre sont vos compatriotes.

— C’est vrai, voilà ce qui pour moi embrouille la question ; je ne me soucie pas de voir scalper ces malheureux. D’un autre côté, nous risquons, en nous jetant inconsidérément dans la bagarre, d’être nous-mêmes victimes de notre dévoûment.

— Pourquoi réfléchir ainsi ?

— Pardieu ! afin de peser le pour et le contre ; il n’y a rien que je déteste comme de me lancer dans une entreprise dont je n’ai pas d’avance calculé toutes les conséquences ; lorsque j’y suis, cela m’est égal.

Don Luis ne put s’empêcher de rire de ce singulier raisonnement.

— J’ai mon projet, reprit le Canadien au bout d’un instant. La nuit ne se passera pas sans que nous apprenions quelque chose de nouveau ; rapprochons-nous du bord de la rivière ; je me trompe fort, ou c’est là que bientôt nous obtiendrons les renseignements dont nous avons besoin pour fixer nos indécisions et prendre un parti. Nos chevaux ne craignent rien ici, nous pouvons les laisser ; d’ailleurs, ils nous embarrasseraient.

Les trois hommes s’étendirent alors sur le sol et commencèrent à ramper silencieusement dans la direction indiquée par Belhumeur.

La nuit était magnifique, la lune brillante et l’atmosphère si transparente qu’en rase campagne on aurait distingué les objets à une grande distance.

Les trois aventuriers ne quittèrent pas le couvert ; mais arrivés sur la lisière de la forêt ils se blottirent dans un fourré presque inextricable et attendirent avec cette patience caractéristique des coureurs des bois.

Le silence qui planait sur le désert était si complet que les bruits les plus faibles étaient perceptibles ; une feuille tombant dans l’eau, un caillou se détachant de la rive, le murmure lent et continu du fleuve coulant sur un lit de gravier, le froissement de l’aile du hibou voletant de branche en branche étaient lés seules rumeurs saisissables.

Déjà, depuis plusieurs heures, les trois hommes étaient là, impassibles et veillant, l’œil et l’oreille au guet, le doigt sur la détente du rifle, de crainte de surprise, rien n’était encore venu corroborer les soupçons de la Tête-d’Aigle et les prévisions de Belhumeur, lorsque Louis sentit le bras du chef s’appuyer doucement sur son épaule en lui désignant la rivière ; le Français se releva sur les genoux et regarda.

Un mouvement presque imperceptible agitait la surface du fleuve, comme si un alligator eût nagé entre deux eaux.

— Oh ! oh ! murmura Belhumeur, je crois que voilà ce que nous attendons.

Une masse noire apparut bientôt, flottant plutôt que nageant sur l’eau, et avançant par un mouvement imperceptible vers l’endroit où les chasseurs se tenaient en embuscade.

Au bout de quelques instants, cette masse, quelle qu’elle fût, s’arrêta, et le cri du chien des prairies se fit entendre à plusieurs reprises.

Aussitôt le hurlement du coyote éclata avec force si près des trois hommes que, malgré eux, ils tressaillirent, et un homme se suspendant par les mains se laissa tomber ; d’un chêne-acajou, à trois pas à peine de l’endroit où ils se trouvaient.

Cet homme portait le costume mexicain.

— Venez, chef, dit-il à mi-voix, sans cependant s’aventurer sur la plage, venez ; nous sommes seuls.

L’individu sortit de l’eau en rampant et rejoignit l’homme qui l’attendait.

— Mon frère parle trop haut, dit-il ; dans le désert, on n’est jamais seul ; les feuilles ont des yeux, les arbres des oreilles.

— Bah ! ce que vous me dites là n’a pas le sens commun ; qui diable voulez-vous qui nous espionne ? À part vos guerriers qui sont probablement cachés aux environs, nul ne peut nous voir ni nous entendre.

L’Indien secoua la tête.

Maintenant qu’il était sur le sol, à quelques pas seulement des aventuriers, Belhumeur reconnut que la Tête-d’Aigle ne s’était pas trompé, et que cet homme était bien réellement l’Ours-Noir.

Les deux hommes demeurèrent un instant silencieux en face l’un de l’autre.

Ce fut le Mexicain qui se décida à parler le premier.

— Vous avez bien manœuvré, chef, dit-il d’une voix insinuante ; je ne sais pas comment vous vous y êtes pris, mais vous êtes parvenu à vous introduire dans la place ?

— Oui, répondit l’Indien.

— Maintenant, nous n’avons plus à prendre que nos derniers arrangements ; vous êtes un grand chef dans lequel j’ai la plus entière confiance ; voilà ce que je vous ai promis ; je ne devrais vous payer qu’après, mais je ne veux pas que le moindre nuage s’élève entre nous.

L’Indien repoussa d’un geste la bourse que lui tendait son interlocuteur.

— L’Ours-Noir a réfléchi, dit-il froidement.

— À quoi ? s’il vous plaît.

— Un guerrier n’est pas une femme pour perdre ses paroles ; ce que mon frère pâle avait offert à l’Ours-Noir, le chef apache le refuse.

— Ce qui veut dire ?

— Que tout est rompu.

Le Mexicain réprima avec peine un geste de désappointement.

— Ainsi, dit-il, vous n’avez pas prévenu vos guerriers ; lorsque je vous en donnerai l’ordre, vous n’attaquerez pas l’hacienda ?

— L’Ours-Noir a prévenu ses guerriers, il attaquera les visages pâles.

— Que m’avez-vous donc dit il y a un instant ? Je vous avoue que je ne vous comprends plus, chef.

— Parce que le visage pâle ne veut pas comprendre : l’Ours-Noir attaquera l’hacienda, mais pour son propre compte.

— Cela était convenu entre nous, il me semble.

— Oui, mais l’Ours-Noir a vu l’oiseau qui chante, sa hutte est vide, il veut y mettre la jeune vierge pâle.

— Misérable ! s’écria le Mexicain avec colère, est-ce ainsi que vous me trahissez ?

— En quoi ai-je trahi le visage pâle ? répondit l’Indien, toujours impassible ; il m’a offert un marché, je le refuse, je ne vois rien là que de loyal.

Le Mexicain se mordit les lèvres de rage ; il était pris et n’avait rien à répondre.

— Je me vengerai ! fit-il en frappant du pied.

— L’Ours-Noir est un chef puissant ; il se rit des croassements des corbeaux ; le visage pâle ne peut rien contre lui.

D’un geste prompt comme la pensée, le Mexicain se précipita sur l’Indien, le saisit à la gorge, et, dégainant son poignard, il le leva pour l’en frapper.

Mais l’Apache surveillait avec soin les mouvements de son adversaire ; par un geste non moins rapide, il se débarrassa de son étreinte, et d’un bond il se trouva hors de son atteinte.

— Le visage pâle a osé toucher un chef, dit-il d’une voix rauque, il mourra.

Le Mexicain haussa les épaules et saisit les pistolets passés à sa ceinture.

Il était impossible de deviner comment aurait fini cette scène, si un nouvel incident ne fût venu tout à coup en changer complètement la face.

Du même arbre où, quelques minutes auparavant, était caché le Mexicain, un second individu s’élança subitement, vint choquer contre l’Apache, le renversa sur le sol et le réduisit à la plus complète immobilité avant que celui-ci, surpris par cette attaque soudaine, pût faire un geste pour se défendre.

— Ah ça, murmura Belhumeur avec un rire étouffé, il y a donc une légion de diables dans ce cèdre-acajou !

Le Mexicain et l’homme qui était si à propos venu à son secours avaient, en un tour de main, solidement attaché l’Indien avec une reata.

— Maintenant vous êtes en mon pouvoir, chef, dit le Mexicain, il faudra bien que vous consentiez à faire ce que je voudrai.

L’Apache ricana et poussa un sifflement aigu.

À ce signal, une cinquantaine de guerriers indiens appanrurent comme s’ils étaient sortis de terre tout à coup, et cela si vivement, que les deux blancs furent en un clin-d’œil enveloppés d’un cercle infranchissable.

— Diable ! fit à part lui Belhumeur, cela se complique. Comment vont-ils s’en tirer ?

— Et nous ? lui souffla Louis à l’oreille.

Le Canadien lui répondit par ce mouvement d’épaule qui, dans toutes les langues, signifie : À la grâce de Dieu ! et se remit à regarder, intéressé au dernier point par les péripéties inattendues de cette scène.

— Cucharès ! cria le Mexicain à son compagnon, tiens bien ce drôle, et, au moindre mouvement suspect, tue-le comme un chien.

— Soyez calme, don Martial, répondit le lepero en sortant de sa botte vaquera un couteau dont la lame effilée lança un éclair bleuâtre aux rayons de la lune.

— Que décide l’Ours-Noir ? reprit le Tigrero en s’adressant au chef étendu à ses pieds.

— La vie d’un chef t’appartient, chien des visages pâles ; prends-la si tu l’oses ! répliqua l’Apache avec un sourire de mépris.

— Je ne te tuerai pas non parce que j’ai peur, car ce sentiment m’est inconnu, fit le Mexicain, mais parce que je dédaigne de verser le sang d’un ennemi sans défense, quand même cet ennemi est comme toi un coyote immonde.

— Tue-moi, te dis-je, si tu le peux ; mais ne m’insulte pas. Hâte-toi, mes guerriers peuvent perdre patience, te sacrifier à leur colère, et tu mourrais sans vengeance.

— Tu railles ; tes guerriers ne feront pas un geste tant que je te tiendrai ainsi, tu le sais bien. Je préfère t’offrir la paix.

— La paix ! dit le chef, et un éclair passa dans son regard, à quelles conditions ?

— Deux seules.

— Cucharès, débarrasse cet homme de la reata ; seulement, surveille-le.

Le lepero obéit.

— Merci, dit le chef en se relevant sur les genoux ; parle, je t’écoute, mes oreilles sont ouvertes. Quelles sont ces conditions ?

— D’abord, mon compagnon et moi nous serons libres de nous retirer où bon nous semblera.

— Bon ; ensuite ?

— Ensuite, tu t’engages à demeurer avec tes guerriers et à ne plus retourner dans l’hacienda sous le déguisement que tu avais pris, au moins d’ici à vingt-quatre heures.

— C’est tout ?

— C’est tout.

— Écoute-moi à ton tour, face pâle. J’accepte tes conditions, mais je veux te dire les miennes.

— Parle.

— Je ne rentrerai dans l’hacienda que la plume d’aigle dans ma touffe de guerre, à la tête de mes guerriers, et cela avant que le soleil se soit trois fois couché derrière les hautes cimes, des montagnes du jour.

— Tu te vantes, Apache ; il t’est impossible de t’introduire dans l’hacienda autrement que par trahison.

— Nous verrons. Et souriant d’un air sinistre, il ajouta : L’oiseau qui chante ira dans la hutte d’un chef apache faire cuire son gibier.

Le Mexicain haussa les épaules avec dédain.

— Essaye de prendre l’hacienda et de t’emparer de la jeune fille, dit-il.

— J’essaierai. Ta main !

— La voilà.

Le chef se tourna vers ses guerriers, en tenant serrée dans la sienne la main du Tigrero.

— Frères ! dit-il d’une voix haute avec un accent de majesté suprême, ce visage pâle est l’ami de l’Ours-Noir, que nul ne l’inquiète.

Les guerriers s’inclinèrent respectueusement et s’écartèrent à droite et à gauche, pour livrer passage aux deux blancs.

— Adieu, dit l’Ours-Noir, en saluant son ennemi, dans vingt-quatre heures je me mettrai sur ta piste.

— Tu te trompes, chien d’Apache, répondit dédaigneusement don Martial, c’est moi qui me mettrai sur la tienne.

— Bon ! nous sommes certains de nous rencontrer alors, répliqua l’Ours-Noir.

Et il s’éloigna d’un pas lent et ferme suivi de ses guerriers, dont les pas ne tardèrent pas à s’éteindre, dans les lointains de la forêt.

— Ma foi, don Martial, dit le lepero, je crois que vous avez eu tort de laisser aussi facilement échapper ce chien indien.

Le Tigrero haussa les épaules.

— Ne fallait-il pas sortir du guêpier dans lequel nous nous étions fourrés, répondit-il. Bah ! ce n’est que partie remise ; allons retrouver nos chevaux.

— Un instant encore ; si vous le permettez, dit Belhumeur en sortant de sa cachette et s’avançant avec aisance ainsi que ses deux compagnons.

— Qu’est-ce que c’est que cela ? s’écria Cucharès en reprenant son couteau, tandis que don Martial armait froidement ses pistolets.

— Cela ? caballero, reprit paisiblement Belhumeur, mais vous le voyez bien, il me semble.

— Je vois trois hommes.

— En effet, vous ne vous trompez nullement, trois hommes qui ont assisté invisibles à la scène que vous avez si bravement terminée ; trois hommes qui se tenaient prêts à vous venir en aide s’il y en avait eu besoin, et qui maintenant encore vous offrent de faire cause commune avec vous pour empêcher le sac de l’hacienda que les Apaches veulent piller ; cela vous convient-il ?

— C’est selon, fit le Tigrero ; encore faut-il que je sache quel intérêt vous engage à agir ainsi ?

— Celui de vous être agréable d’abord, reprit poliment Belhumeur, ensuite le désir de sauver les chevelures des pauvres diables menacés par ces damnés Peaux-Rouges.

— J’accepte alors de grand cœur l’offre que vous me faites.

— Veuillez donc nous suivre à notre campement, afin que nous discutions notre plan de campagne.

Dès que Cucharès avait reconnu que les hommes arrivés d’une si étrange façon se présentaient définitivement en amis, il avait replacé son couteau dans sa botte et était allé chercher les chevaux laissés à une courte distance. Il arriva sur ces entrefaites, conduisant les deux animaux en main ; les cinq hommes se dirigèrent vers le campement.

— Prenez garde, dit Belhumeur à don Martial, vous vous êtes fait cette nuit un ennemi implacable. Si vous ne vous hâtez pas de le tuer, un jour ou l’autre l’Ours-Noir vous tuera : les Apaches ne pardonnent pas une insulte.

— Je le sais, aussi je prendrai mes précautions, soyez tranquille.

— Cela vous regarde. Peut-être aurait-il mieux valu s’en débarrasser, au risque de ce qui serait arrivé après.

— Pouvais-je me douter que j’avais des amis si près de moi. Oh ! si je l’avais su !

— Enfin, ce qui est fait est fait, il n’y a pas à y revenir.

— Croyez-vous que cet homme tiendra scrupuleusement les conditions qu’il a acceptées.

— Vous ne connaissez pas l’Ours-Noir ; cet homme a des sentiments élevés, il a une façon à lui de comprendre le point d’honneur. Vous avez vu que pendant tout votre discussion, il a dédaigné de ruser avec vous ; ses paroles ont toujours été franches.

— En effet.

— Soyez donc certain qu’il tiendra ce qu’il a promis.

L’entretien fut interrompu. Don Martial était subitement devenu pensif, les menaces du guerrier apache lui donnaient fort à réfléchir.

On arriva au campement.

La Tête-d’Aigle s’occupa immédiatement à allumer du feu.

— Que faites-vous ? lui fit observer Belhumeur, vous allez révéler notre présence.

— Non, répondit l’Indien en secouant la tête, l’Ours-Nolr s’est éloigné avec ses guerriers ; ils sont loin à présent, à quoi bon prendre des précautions inutiles.

Bientôt le feu pétilla, les cinq hommes s’accroupirent joyeusement autour, allumèrent leurs pipes et se mirent à fumer.

— C’est égal, reprit le Canadien au bout d’un instant, sans le sang-froid à toute épreuve que vous avez montré, je ne sais pas comment vous vous en seriez tiré.

— Voyons maintenant comment nous pourrons déjouer les plans de ces démons, fit le Mexicain.

— C’est bien simple, dit Louis : un de nous se présentera demain à l’hacienda ; il avertira le propriétaire de ce qui s’est passé cette nuit ; celui-ci se mettra sur ses gardes, et tout sera dit.

— Oui, Je crois que ce moyen est bon et que nous devons l’employer, fit Belhumeur.

— Cinq hommes ne sont rien contre cinq cents, observa la Tête-d’Aigle ; il faut prévenir les visages pâles.

— Ce conseil est en effet celui que nous devons suivre, dit le Tigrero ; mais quel est celui de nous qui consentira à se rendre à l’hacienda ? Mon compagnon ni moi ne pouvons nous y présenter.

— Allons, je crois deviner qu’il y a là-dessous une histoire d’amour, observa finement le Canadien, je comprends qu’il vous soit difficile de…

— À quoi bon discuter plus longtemps ? interrompit Louis ; demain, au lever du soleil, je me rendrai à l’hacienda ; je me charge d’expliquer au propriétaire, dans tous ses détails, quel est le danger qui le menace.

— Bien, voilà qui est convenu, cela arrange tout, dit Belhumeur.

— Alors, de notre côté, lorsque nos chevaux seront reposés, mon compagnon et moi nous vous quitterons pour retourner à Guaymas.

— Non pas, s’il vous plaît, dit le Français ; il me semble qu’il est d’abord convenable que vous sachiez à quoi vous en tenir, et connaissiez le résultat de la mission dont je me charge ; cela vous regarde encore plus que ous, je suppose.

Le Mexicain réprima un vif mouvement de contrariété.

— Vous avez raison, répondît-il, je n’y songeais pas. J’attendrai donc votre retour.

Les chasseurs échangèrent encore quelques mots entre eux, puis ils s’enveloppèrent dans leurs couvertures, s’étendirent sur le sol et ne tardèrent pas à s’endormir.

Le plus profond silence régna dans la clairière, éclairée faiblement par les reflets rougeâtres du feu mourant.

Depuis deux heures environ, les aventuriers étaient plongés dans le sommeil, lorsque les branches d’un buisson s’écartèrent doucement et un homme parut.

Il s’arrêta un instant, sembla prêter l’oreille, puis il se dirigea en rampant sans produire le moindre bruit vers l’endroit où reposait paisiblement le Tigrero.

Arrivé auprès de lui et à la lueur du brasier il fut facile de reconnaître l’Ours-Noir. Le chef apache sortit de sa ceinture son couteau à scalper et le posa doucement sur la poitrine du Tigrero ; puis jetant un dernier regard autour de lui pour s’assurer que les cinq hommes dormaient toujours, il s’éloigna avec les mêmes précautions et disparut bientôt au milieu du buisson, qui se referma sur lui.



  1. Les Trappeurs de l’Arkansas, 1 vol. in-12, Amyot, éditeur.