La Grande Ombre/XV

Traduction par Albert Savine.
P.-V. Stock (p. 255-263).

XV

COMMENT TOUT CELA FINIT


Maintenant, me voici bien près de la fin de tout cela, et je suis fort content d’y être arrivé, car j’ai commencé ce récit d’autrefois, le cœur léger, en me disant que cela me donnerait quelque occupation pendant les longs soirs d’été. Mais, chemin faisant, j’ai réveillé mille peines qui dormaient, mille chagrins à demi oubliés, si bien que j’ai à présent l’âme à vif, comme la peau d’un mouton mal tondu.

Si je m’en tire à bon port, je jure bien de ne jamais reprendre la plume ; car, en commençant, cela va tout seul, comme quand on descend dans un ruisseau dont la rive est en pente douce. Puis, avant que vous puissiez vous en apercevoir, vous mettez le pied dans un trou et vous y restez, et c’est à vous de vous en tirer à force de vous débattre.

Nous enterrâmes Jim et de Lissac, avec quatre cent trente et un soldats de la Garde impériale et de notre Infanterie légère, rangés dans la même tranchée.

Ah ! Si on pouvait semer un homme brave, comme on sème une graine, quelle belle récolte de héros on ferait un jour !

Alors, nous laissâmes pour toujours, derrière nous, ce champ de carnage et nous prîmes, avec notre brigade, la route de la frontière pour marcher sur Paris.

Pendant toutes ces années-là, on m’avait toujours habitué à regarder les Français comme de très méchantes gens, et comme nous n’entendions parler d’eux qu’à l’occasion de batailles, de massacres sur terre et sur mer, il était assez naturel pour moi de les croire vicieux par essence et de compagnie dangereuse.

Après tout, n’avaient-ils pas entendu dire de nous la même chose, ce qui devait certainement nous faire juger par eux de la même manière.

Mais quand nous eûmes à traverser leur pays, quand nous vîmes leurs charmantes petites fermes, et les bonnes gens si tranquillement occupés au travail des champs et les femmes tricotant au bord de la route, la vieille grand’maman, en vaste coiffe blanche, grondant le bébé pour lui apprendre la politesse, tout nous parut si empreint de simplicité domestique, que j’en vins à ne pouvoir comprendre pourquoi nous avions si longtemps haï et redouté ces bonnes gens.

Je suppose que, dans le fond, l’objet réel de notre haine, c’était l’homme qui les gouvernait, et maintenant qu’il était parti et que sa grande ombre avait disparu du pays, tout allait reprendre sa beauté.

Nous fîmes assez joyeusement le trajet, en parcourant le pays le plus charmant que j’eusse jamais vu, et nous arrivâmes ainsi à la grande cité.

Nous nous attendions à y livrer bataille, car elle est si peuplée, qu’en prenant seulement un homme sur vingt, on formerait une belle armée. Mais, cette fois, on avait reconnu combien c’est dommage d’abîmer tout un pays à cause d’un seul homme.

On lui avait donc donné avis qu’il eût à se tirer d’affaire, seul, désormais.

D’après les dernières nouvelles qui nous arrivèrent sur lui, il s’était rendu aux Anglais.

Les portes de Paris nous étaient ouvertes ; c’étaient des nouvelles excellentes pour moi, car j’aimais autant m’en tenir à la seule bataille où je me fusse trouvé.

Mais il y avait alors, à Paris, une foule de gens attachés à Boney.

C’était tout naturel, quand on songe à la gloire qu’il leur avait acquise, et qu’on se rappelle qu’il n’avait jamais demandé à son armée d’aller dans un endroit où il n’allât pas lui-même.

Ils nous firent assez mauvaise mine à notre entré, je puis vous le dire.

Nous autres, de la brigade d’Adams, nous fûmes les premiers qui mirent le pied dans la ville.

Nous passâmes sur un pont qui s’appelle Neuilly, mot plus facile à écrire qu’à prononcer ; de là, on traversa un beau parc, le Bois de Boulogne, puis on alla aux Champs-Élysées, où l’on bivouaqua.

Bientôt il y eût, dans les rues, tant de Prussiens et d’Anglais, qu’on se serait cru dans un camp plutôt que dans une ville.

La première fois que je pus sortir, je partis avec Rob Stewart, de ma compagnie, car on ne nous permettait de circuler que par couples, et je me rendis dans la rue de Miromesnil.

Rob attendit dans le vestibule et, dès que je mis le pied sur le paillasson, je me trouvai en présence de ma cousine Edie, qui était toujours restée la même, et qui se mit à me contempler de ce regard sauvage qu’elle a.

Pendant un moment, elle ne me reconnut pas, mais quand elle le fit, elle s’avança de trois pas, courut à moi et me sauta au cou.

— Oh ! mon cher vieux Jock, s’écria-t-elle, comme vous êtes beau, sous l’habit rouge !

— Oui, à présent, je suis soldat, Edie, répondis-je d’un ton fort raide, car en voyant sa jolie figure, je crus apercevoir, par derrière elle, l’autre figure qui était tournés vers le ciel, sur le champ de bataille de Belgique.

— Qui l’aurait cru ? s’écria-t-elle. Qu’êtes vous alors, Jock ? Général ? Capitaine ?

— Non, je suis simple soldat.

— Comment, vous n’êtes pas, je l’espère, de ces gens du commun qui portant le fusil ?

— Si, je porte le fusil.

— Oh ! ce n’est pas, à beaucoup près, aussi intéressant, dit-elle en retournant s’asseoir sur le canapé qu’elle avait quitté.

C’était une chambre superbe, toute tendue de soie et de velours, pleine d’objets brillants, et j’étais sur le point de repartir pour donner à mes bottes un nouveau coup de brosse.

Quand Edie s’assit, je vis qu’elle était en grand deuil ; cela me prouva qu’elle connaissait la mort de de Lissac.

— Je suis content de voir que vous savez tout, dis-je, car je suis très maladroit pour annoncer avec ménagement les nouvelles. Il a dit que vous pouviez garder tout ce qu’il y avait dans les malles, et qu’Antoine avait les clefs.

— Merci, Jock, merci, dit-elle, vous avez été bien bon de faire cette commission. J’ai appris l’événement il y a environ huit jours. J’en ai été folle quelque temps, — tout à fait folle. — Je porterai le deuil toute ma vie, quoique cela fasse de moi un véritable épouvantail, comme vous le voyez. Ah ! je ne m’en remettrai jamais. Je prendrai le voile et je mourrai au couvent.

— Pardon, Madame, dit une domestique en avançant la tête, le comte de Beton désire vous voir.

— Mon cher Jock, dit Edie en se levant brusquement, voilà qui est très important. Je suis bien fâchée d’abréger notre entretien, mais vous reviendrez me voir, j’en sais sûre, n’est-ce pas ? Je suis si désolée ? Ah ! est-ce qu’il vous serait égal de sortir par la porte de service et non par la grande porte ? Je vous remercie, mon cher vieux Jock, vous avez toujours été si bon garçon, et vous faisiez exactement ce qu’on vous disait de faire.

C’était la dernière fois que je devais voir la cousine Edie.

Elle se montrait à la lumière du soleil avec son regard provocateur, de jadis, avec ses dents éclatantes.

Aussi je me la rappellerai toujours, brillante et mobile comme une goutte de mercure.

Lorsque je rejoignis mon camarade en bas dans la rue, je vis à la porte une belle voiture à deux chevaux ; je devinai alors qu’elle m’avait prié de m’esquiver furtivement, pour que ses nouveaux amis du grand monde ne vissent jamais les gens du commun avec lesquels elle avait vécu dans son enfance.

Elle n’avait fait aucune question sur Jim, ni sur mon père et ma mère, qui avaient eu tant de bonté pour elle.

Bah ! elle était ainsi faite, elle ne pouvait pas plus s’en dispenser qu’un lapin ne peut s’empêcher d’agiter son bout de queue ; et pourtant, cette pensée me fit grand’peine.

Neuf mois après, j’appris qu’elle avait épousé ce même comte de Beton, et elle mourut en couches un an ou deux plus tard.

Quant à nous, notre tâche était accomplie.

La grande ombre avait été chassée de dessus l’Europe ; elle ne viendrait plus s’allonger d’un bout à l’autre du pays, planant sur les fermes paisibles, les humbles villages, faisant les ténèbres dans des existences qui auraient été si heureuses.

Après avoir acheté ma libération, je revins à Corriemuir, où, après la mort de mon père, je pris la ferme.

J’épousai Lucie Deane, de Berwick, et j’élevai sept enfants, qui tous sont plus grands que leur père, et n’omettent rien pour le lui rappeler.

Mais, dans les jours tranquilles et paisibles qui s’écoulent désormais et qui se ressemblent comme autant de béliers écossais, j’ai peine à convaincre mes jeunes gens que, même ici, nous avons eu notre roman, au temps où Jim et moi nous fîmes notre cour, et où l’homme aux moustaches de chat arriva de l’autre côté de l’eau.