La Grande Mademoiselle/02

La Grande Mademoiselle
Revue des Deux Mondes4e période, tome 155 (p. 575-610).
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La Grande Mademoiselle


II. LA TRANSFORMATION DES MŒURS. — NAISSANCE DE LA VIE DE SALON [1]


Les Mémoires de la Grande Mademoiselle n’offrent que peu de chose à glaner, soit sur elle-même, soit sur les affaires du temps, jusqu’aux derniers mois du règne de Louis XIII. L’âge ingrat la traita mal, à tous égards. Elle avait été jolie et délurée dans sa petite enfance. A douze ans, c’était une grosse fille avec de grosses joues, de grosses lèvres, l’air bête : un franc laideron, et trop absorbé par la vie animale, le besoin de jouer et de remuer, pour jamais observer ou réfléchir. Il est à peine croyable qu’une jeune fille élevée à la Cour de France, nullement sotte dans le fond, et à portée, par sa naissance, de tout voir et de tout entendre, ait pu traverser en sourde et en aveugle quelques-unes des catastrophes les plus saisissantes de cette époque tragique. Mademoiselle était la première, plus tard, à s’en étonner. Elle en donne un exemple qui passe l’imagination.

En 1637, avant de partir pour son voyage en province, elle était allée faire ses adieux à « Leurs Majestés, » qui se trouvaient à Chantilly. Mademoiselle tombait en plein drame. Richelieu venait de mettre en pénitence la reine de France, convaincue d’avoir abusé de ses retraites au couvent du Val-de-Grâce pour entretenir des correspondances secrètes avec l’Espagne. On avait fouillé le Val-de-Grâce, arrêté l’un des domestiques d’Anne d’Autriche, on l’avait interrogée elle-même comme une criminelle, et elle avait eu un tête-à-tête bien amer, dans sa chambre de Chantilly, avec un Richelieu qu’elle n’avait plus reconnu.

Il y avait alors une dizaine d’années que Louis XIII, entrant à l’improviste chez sa femme, avait interrompu la déclaration que lui faisait son ministre. Après Marie de Médicis, Anne d’Autriche : c’était évidemment un système, une politique où l’orgueil avait sa part ; le cœur aussi pour Anne d’Autriche, qui était jeune et belle, mais un cœur à la Richelieu, et il faudrait savoir à quoi cela ressemblait. Les historiens ne se sont pas donné la peine de nous le dire, parce qu’il y avait plus important à connaître, pour eux et pour l’histoire de l’Europe, dans un homme d’Etat de cette envergure. La vie sentimentale du cardinal de Richelieu ferait pourtant la matière d’un beau chapitre. Elle était violente et cruelle, comme toutes les passions qui hantaient cette âme tourmentée, comparée par Michelet à « un grand logis ravagé. » L’amour y était toujours doublé de haine. Mme de Motteville, témoin des procédés de Richelieu envers la Reine, n’en revenait pas de ses façons de plaire : — « Les premières marques de son affection, écrivait-elle, furent les persécutions qu’il lui fit. Elles éclatèrent aux yeux de tous, et nous verrons durer cette nouvelle manière d’aimer jusqu’à la fin de la vie du cardinal. »

Anne d’Autriche ne fut sensible qu’aux persécutions. Richelieu déplaisait aux femmes ; il avait la toute-puissance, la richesse, le génie, on le savait sans pitié dans la colère, et il ne pouvait seulement pas obtenir qu’elles fissent semblant de l’aimer. Elles se moquaient toutes de lui, même les Marion de Lorme, et Retz nous en a livré la raison : « N’étant pédant en rien, il l’était tout à fait en galanterie. » C’est une chose que les femmes ne pardonnent pas. La Reine détesta Richelieu et le lui fit sentir. Il tint sa vengeance avec l’affaire du Val-de-Grâce. Après un pareil éclat, après qu’on avait prononcé le gros mot de trahison, il dépendait de lui de faire renvoyer honteusement en Espagne cette reine stérile. Il se donna le plaisir de la voir à sa discrétion, affolée, résignée à en rabattre de son ancienne hauteur, et de la dédaigner avec des affectations de respect parfaitement insultantes dans la circonstance. De peur que la postérité n’en ignorât, il a retracé de sa propre main [2] la scène qui avait été si délicieuse à sa vanité blessée. Il avait laissé la Reine s’enferrer, « lui rendre plus de témoignages de sa bonne volonté qu’il n’en osait attendre, » et lui expliquer à sa manière, par de gros mensonges sans artifice, ses lettres à ses frères et à ses amis d’Espagne. Quelques mots avaient suffi ensuite pour la confondre, et la pauvre femme avait immédiatement perdu la tête. — « Alors, poursuit Richelieu, elle confessa au cardinal tout ce qui est dans le papier qu’elle a signé depuis, avec beaucoup de déplaisir et de confusion d’avoir fait les sermens contraires à ce qu’elle confessait. Pendant qu’elle fit ladite confession au cardinal, sa honte fut telle, qu’elle s’écria plusieurs fois : « Quelle bonté faut-il que vous ayez, monsieur le cardinal ! » Et, protestant qu’elle aurait toute sa vie la reconnaissance de l’obligation qu’elle pensait avoir à ceux qui la tiraient de cette affaire, elle fit l’honneur de dire au cardinal : « Donnez-moi la main, » présentant la sienne pour marque de la fidélité avec laquelle elle voulait garder ce qu’elle promettait ; ce que le cardinal refusa par respect, se retirant par le même motif au lieu de s’approcher. » Officiellement, Louis XIII pardonna l’intrigue du Val-de-Grâce ; mais les courtisans ne s’y trompèrent pas et désertèrent sans hésiter l’appartement de la Reine ; ils baissaient pudiquement les yeux en passant devant ses fenêtres. C’est alors que Mademoiselle survint, vers la fin du mois d’août. Elle put lire sa bienvenue dans tous les yeux. La gaieté devenait un devoir, les divertissemens une obligation ; ce fut un soulagement général : — « Je mis toute la Cour en belle humeur. Le Roi était alors en grand chagrin des soupçons qu’on lui avait donnés de la Reine, et il n’y avait pas longtemps que l’on avait découvert cette cassette qui donna sujet à ce qui se passa au Val-de-Grâce, dont on n’a que trop ouï parler. Je trouvai la Reine au lit, malade ; l’on pouvait l’être à moins, de l’affront qu’elle avait reçu. »

La moins contente ne fut pas Anne d’Autriche, qui put enfin se dégonfler le cœur. Mme de Saint-Georges, la gouvernante de Mademoiselle, était de ses familières. La Reine s’épancha avec elle, sa nièce en tiers pour ne pas donner l’éveil, et cette dernière se trouva ainsi maîtresse de secrets dont elle savait l’importance et le danger. Elle n’aurait demandé qu’à les trahir en écrivant ses Mémoires ; force lui est d’avouer, d’un ton penaud et en protestant de sa « douleur, » qu’il « ne lui en était jamais souvenu. » Quelques mois plus tard, elle fut mêlée au roman du Roi avec Mlle de Hautefort, et ne s’aperçut même pas, ce qui est du reste à sa louange, des luttes des cabales pour faire tourner l’aventure à leur profit. Mademoiselle avait pourtant ouvert les yeux et les oreilles tout grands ; les manèges d’amoureux l’intéressaient, comme toutes les petites filles. Nous devons même à cet instinct de son sexe, à défaut de remarques plus sérieuses, un joli tableau de la transformation de l’homme par l’amour, cet homme fût-il l’ennuyeux et ennuyé Louis XIII. La chasse était le grand plaisir du Roi. En 1638, pendant ce printemps lumineux où on le vit presque gai, où il fut par momens tout à fait heureux, grâce à deux grands yeux bleus, il emmenait sa nièce et d’autres jeunes filles derrière ses chiens, pour avoir un prétexte d’emmener Mlle de Hautefort : — « Nous étions toutes vêtues de couleur, raconte Mademoiselle, sur de belles haquenées richement caparaçonnées, et, pour se garantir du soleil, chacune avait un chapeau garni d’une quantité de plumes. L’on disposait toujours la chasse du côté de quelques belles maisons, où l’on trouvait de grandes collations, et, au retour, le Roi se mettait dans mon carrosse entre Mme de Hautefort et moi. Quand il était de bonne humeur, il nous entretenait fort agréablement de toutes choses. Il souffrait dans ce temps-là qu’on lui parlât avec assez de liberté du cardinal de Richelieu ; et une marque que cela ne lui déplaisait pas, c’est qu’il en parlait lui-même ainsi. »

« Sitôt que l’on était revenu, on allait chez la Reine ; je prenais plaisir à la servir à son souper, et ses filles portaient les plats. L’on avait règlement, trois fois la semaine, le divertissement de la musique, que celle de la chambre du Roi venait donner, et la plupart des airs qu’on y chantait étaient de sa composition ; il en faisait même les paroles, et le sujet n’était jamais que Mme de Hautefort. Le Roi était de si galante humeur, qu’aux collations qu’il nous donnait à la campagne, il ne se mettait point à table, et nous servait presque toutes, quoique sa civilité n’eût qu’un seul objet. Il mangeait après nous et semblait n’affecter pas plus de complaisance pour Mme de Hautefort que pour les autres, tant il avait peur que quelqu’une s’aperçut de sa galanterie. »

En dépit de ces précautions, la Cour et la Ville, Paris et la province étaient informés des moindres incidens d’une affaire de cette conséquence. La seule personne que la passion du Roi laissât indifférente était la Reine. Anne d’Autriche n’avait jamais été jalouse, — elle ne trouvait pas que Louis XIII en valût la peine, — et le moment aurait été mal choisi pour le devenir : elle était grosse, après vingt-trois ans de mariage. Les mêmes gens qui la comblaient d’avanies dans sa disgrâce étaient maintenant à ses pieds, très sincères dans leur respect et leur dévouement pour une princesse qui serait peut-être reine mère, peut-être régente de France. Tout s’effaçait pour elle devant ce coup de théâtre délicieux. La nouveauté de se sentir ménagée et considérée était si grande et si agréable, qu’elle prenait son parti le plus facilement du monde de voir son royal époux soupirer auprès de la vertueuse et maligne Hautefort, dont « les chaînes » passaient pour « dures à porter [3]. » Anne d’Autriche se contentait de sourire des mines transies du Roi, de ses gauches empressemens mêlés d’effarouchemens plus gauches encore. Elle apprenait avec amusement que Mlle de Hautefort se moquait, entre jeunes filles, d’un amoureux qui « n’osait s’approcher d’elle quand il l’entretenait, » et qu’elle disait n’y plus tenir d’ennui à force d’entendre parler « de chiens, d’oiseaux et de chasse. »

Les amies le répétaient, Louis XIII finissait par le savoir, se fâchait contre l’ingrate, et toute la Cour était au noir. — « S’il arrivait quelque brouillerie entre eux, poursuit la Grande Mademoiselle, tous les divertissemens étaient sursis ; et si le Roi venait dans ce temps-là chez la Reine, il ne parlait à personne et personne aussi n’osait lui parler ; il s’asseyait dans un coin, où le plus souvent il bâillait et s’endormait. C’était une mélancolie qui refroidissait tout le monde, et, pendant ce chagrin, il passait la plus grande partie du jour à écrire ce qu’il avait dit à Mme de Hautefort et ce qu’elle lui avait répondu : chose si véritable, qu’après sa mort, l’on a trouvé dans sa cassette de grands procès-verbaux de tous les démêlés qu’il avait eus avec ses maîtresses, à la louange desquelles l’on peut dire, aussi bien qu’à la sienne, qu’il n’en a jamais aimé que de très vertueuses. »

L’importance politique des favorites de Roi échappait à Mademoiselle, comme lui échappait alors tout ce qui était sérieux : « Je n’écoutais de tout ce que l’on me disait, écrit-elle, que ce qui était à la portée de mon âge. » Ne lui demandez pas ce que pensait Richelieu de cette chaste affection ; pourquoi il n’en voulut plus après l’avoir encouragée ; pourquoi il voulut encore moins de Mlle de Lafayette, la poussa au couvent, et fit ordonner des médecines au Roi toutes les fois qu’il lui soupçonna l’intention d’aller voir son amie à la grille. Si Mademoiselle a su ces choses, « il ne lui en est jamais souvenu. » Demandez-lui encore moins pourquoi Louis XIII, travaillé sans relâche contre Richelieu, et ne l’aimant point, continuait à lui sacrifier ses proches et ses amis ; pourquoi, devant les revers de 1635 et 1636, devant la France envahie et les coureurs ennemis à Pontoise, il était resté fidèle, en définitive et malgré quelques instans de défaillance, au ministre dont la politique lui attirait ces humiliations. Mademoiselle n’a sans doute jamais su ces choses ; elles dépassaient par trop son horizon.

La grossesse de la Reine lui fut une occasion de plus de montrer combien elle restait « innocente, » vivant dans un monde où on l’était si peu. Elle s’en réjouit, sans faire « la moindre réflexion » que son père, Gaston d’Orléans, perdrait à la naissance d’un dauphin son titre d’héritier présomptif de la couronne. Anne d’Autriche fut touchée d’une simplicité de cœur à laquelle son expérience des cours ne l’avait pas accoutumée. Elle répétait à sa nièce pour la consoler au cas où la réflexion lui viendrait : « Vous serez ma belle-fille. » Sa nièce n’entra que trop dans la plaisanterie ; elle lui dut l’une des heures les plus amères de son existence.

L’enfant qui devait être Louis XIV naquit au château de Saint-Germain le 5 septembre 1638. Mademoiselle en fit son joujou. « La naissance de Monseigneur le Dauphin, dit-elle, me donna une occupation nouvelle : je l’allais voir tous les jours et je l’appelais mon petit mari ; le Roi s’en divertissait et trouvait bon tout ce que je faisais. » Elle avait compté sans son parrain le cardinal, plus croquemitaine et plus trouble-fête que jamais, qui découvrit de grands inconvéniens à ces enfantillages : « Le cardinal de Richelieu, poursuit Mademoiselle, qui ne voulait pas que je m’y accoutumasse ni qu’on s’accoutumât à moi, me fit ordonner de retourner à Paris ; la Reine et Mme de Hautefort firent tout leur possible pour me faire demeurer ; elles ne purent l’obtenir, dont j’eus beaucoup de regret. Ce ne furent que pleurs et que cris quand je quittai le Roi et la Reine ; leurs Majestés me témoignèrent beaucoup de sentimens d’amitié, et surtout la Reine, qui me fit connaître une tendresse particulière en cette occasion.

« Après ce déplaisir, il m’en fallut essuyer encore un autre. L’on me fit passer par Rueil pour voir le cardinal, qui y faisait sa demeure ordinaire quand le Roi était à Saint-Germain. Il avait tellement sur le cœur que j’eusse appelé le petit Dauphin mon petit mari, qu’il m’en fit une grande réprimande : il disait que j’étais trop grande pour user de ces termes ; qu’il y avait de la messéance à moi à parler de la sorte. Il me dit si sérieusement tout ce que l’on aurait pu dire à une personne raisonnable, que, sans rien lui répondre, je me mis à pleurer ; pour m’apaiser, il me donna la collation. Je ne laissai pas de m’en retourner fort en colère de tout ce qu’il m’avait dit. »

Richelieu tenait la main à ce que ses ordres fussent exécutés : « Quand je fus à Paris, je n’allais plus à la Gour qu’une fois en deux mois ; et, lorsque cela m’arrivait, je dînais avec la Reine et m’en revenais à Paris pour coucher. » Il faut dire qu’on aurait peut-être eu de la peine à la coucher au château, si le cardinal l’avait permis en passant, pour une nuit ou deux. Nos rois avaient à cette époque des façons de s’organiser fort incommodes, qui les avaient conduits à supprimer le luxe de la chambre d’ami. Chaque fois qu’ils allaient s’établir à Saint-Germain, c’était un déménagement complet. On ne laissait rien dans les appartemens particuliers du Louvre, pas même de quoi coucher le roi de France, si quelque affaire l’appelait dans sa capitale. Henri IV, qui était sans gêne, s’invitait chez un seigneur, chez quelque bourgeois cossu, s’y mettait à son aise, y recevait le Parlement et les belles dames, et ne débarrassait ses hôtes de sa personne qu’à son jour et à sou. heure. Le timide Louis XIII n’aurait jamais osé faire des choses pareilles et s’en retournait par tous les temps ; il n’inventa jamais d’avoir deux lits, l’un à la ville, l’autre à la campagne.

A la rentrée de la Cour à Paris, on redéménageait, il ne restait pas non plus un matelas à Saint-Germain. Cette singulière coutume en avait entraîné une autre, qui nous paraît bien peu hospitalière et le contraire de royale. Le roi de France ne meublait pas ses invités démarque ; il leur offrait les quatre murs, à eux de s’arranger. On voit, dans les mémoires du temps, les grands arriver au château suivis de leur lit, de leurs rideaux, et même de leurs casseroles et de leur cuisinier. C’était le cas de Monsieur et de sa fille ; ce fut celui de Mazarin sous le règne suivant. Mademoiselle n’ignorait pas ces détails de ménage. Elle savait qu’une couchée à Saint-Germain, cela ne s’improvisait pas, et elle se tint en repos dans ses Tuileries, ne songeant plus qu’à se divertir de son mieux. Le public avait vu dans son exil de la Cour une méchanceté gratuite. La Fronde a montré que Richelieu avait raison ; la Grande Mademoiselle a fait la guerre civile pour contraindre Mazarin à la marier avec Louis XIV, qui avait onze ans de moins qu’elle. Son parrain avait bien deviné que l’idée d’être reine de France germerait très vite dans cette petite tête, où l’influence de l’Astrée, si vivante encore quoique déjà ancienne, était en train de former une âme de visionnaire, romanesque entre toutes celles de sa génération. Il est à la gloire d’Honoré d’Urfé, qui mourut en 1625, qu’on soit absolument forcé de remonter jusqu’à lui, et de parler de son roman, pour expliquer l’état d’esprit des générations qui arrivèrent à la vie active vers 1640.


II

Peu de livres, dans aucun pays et dans aucun temps, ont égalé la fortune de l’Astrée [4], roman pastoral en dix volumes « où, par plusieurs histoires, et sous personnes de bergers et d’autres, dit un long titre à la mode du siècle, sont déduits les divers effets de l’honnête amitié. » L’œuvre d’Honoré d’Urfé devint aussitôt « le code de la société polie [5] » et de celle qui veut le paraître ; tout fut « à l’Astrée, » les modes, les sentimens, le langage, les jeux de société, les conversations d’amour. L’engouement s’était étendu à des classes de la société où on lisait pourtant bien peu ; dans une comédie de 1635, qui se passe dans le monde de la petite bourgeoisie [6], un personnage reproche aux jeunes filles à marier de se laisser prendre aux fadeurs du premier freluquet venu,

… bien poli, bien frisé,
Pourvu qu’il sache un mot des livres de l’Astrée.

Le succès avait franchi les frontières. Les étrangers trouvaient à s’instruire dans l’Astrée, qui était un roman à clef. Céladon, c’était l’auteur ; Astrée, c’était sa femme, la belle Diane de Châteaumorand, avec laquelle il n’avait pas été heureux ; la cour du grand Enric, c’était la cour d’Henri IV ; Galatée, la reine Marguerite ; et ainsi de suite. — « Toutes les histoires de l’Astrée ont un fondement véritable, écrivait Patru, qui le tenait de la bouche d’Honoré d’Urfé ; mais l’auteur les a toutes romancées, si j’ose user de ce mot. « L’attrait d’une pointe de scandale venant s’ajouter au reste, le livre fut traduit en la plupart des langues et dévoré par tout pays avec la même passion. Il se fonda en Allemagne une Académie des vrais amans, copiée sur celle du Lignon. En Pologne, et dans la seconde moitié du siècle, Jean Sobieski, le contraire d’un héros musqué, jouait avec Marie d’Arquien à être Astrée et Céladon, et lui écrivait après leur mariage : « Foin de ces amours matrimoniales qui se convertissent en amitié au bout de trois mois… Céladon je suis, comme par le passé, amant passionné comme au premier jour [7]. »

Lorsque enfin l’engouement de la foule eut passé, le livre conserva l’admiration des délicats et, par elle, son influence littéraire : « Pendant deux siècles, dit Montégut, l’Astrée ne perdit rien de son renom. Les esprits les plus divers et les plus opposés ont également aimé ce roman : Pellisson et Huet, l’évêque d’Avranches, en étaient enthousiastes ; La Fontaine et Mme de Sévigné en raffolaient ; Racine, sans en trop rien dire, l’a lu avec amour et profit… Marivaux l’a lu et en a profité plus certainement encore que Racine… Enfin Jean-Jacques Rousseau l’admirait tellement qu’il avouait l’avoir relu une fois chaque année pendant une grande partie de sa vie ; or, comme l’influence de Jean-Jacques sur les destinées de notre moderne littérature d’imagination a été prépondérante, il s’ensuit que le succès de l’Astrée s’est indirectement prolongé jusqu’à nos jours, et que Mme Sand par exemple, sans trop s’en douter, dérive quelque peu de d’Urfé. » Montégut a oublié l’abbé Prévost. M. Brunetière répare cette omission et ajoute : « C’est comme si l’on disait que le succès de l’Astrée a donné son orientation à tout un grand courant de notre littérature. »

L’influence sociale fut au moins égale à l’influence littéraire. Il n’est cependant pas de livre qui soit aujourd’hui plus délaissé, parmi tous ceux qui ont eu leur temps de gloire et de popularité. On ne lit plus l’Astrée, on ne le peut plus ; l’excès de l’ennui vient à bout des meilleures volontés. Il est devenu impossible de supporter les cinq mille pages de dissertations amoureuses des bergers du Lignon. C’est tout au plus si une pareille débauche de subtilité serait encore tolérable venant d’un écrivain de génie, et d’Urfé n’avait pas de génie ; il n’avait que du talent.

C’était un petit gentilhomme du Forez, à qui son âge — il était né en 1568 — avait permis d’entrevoir la société des Valois. On sait assez qu’il n’en fut guère de plus corrompue. Ceux qui l’avaient connue en avaient néanmoins gardé un éblouissement, et eux-mêmes passaient sous Louis XIII pour les survivans d’une civilisation supérieure, exquise de politesse et d’élégance. Les femmes de la cour d’Anne d’Autriche tenaient à grand honneur d’attirer l’attention de ces vieillards grâce auxquels « il y avait encore en France quelque reste de la politesse que Catherine de Médicis y avait apportée d’Italie [8]. » Leurs hommages étaient de ceux qui ne se refusaient point ; Anne d’Autriche elle-même ne se crut pas le droit de rudoyer le vieux duc de Bellegarde, qui avait été l’un des tristes favoris d’Henri III, mais en aurait remontré à Cathos et à Madelon pour l’horreur des mots grossiers. « La renommée en faisait encore tant de bruit, nous dit Mme de Motteville, que la Heine ne refusa point d’en recevoir de l’encens dont la fumée ne pouvait noircir sa réputation, et souffrit qu’il en usât avec elle à la mode du siècle où il avait vécu, qui avait été le règne de la galanterie et celui des dames. »

Le prestige de la cour des Valois vivait encore au milieu du xvii0 siècle. En 1646, parut à Paris un roman posthume, Orasie, qu’on attribuait à une fille d’honneur de Catherine de Médicis, Mlle de Senneterre. L’éditeur y mit une préface où on lit : « Bien que cet ouvrage porte le titre de roman,… c’est une véritable histoire toute pleine de très rares événemens et qui n’a presque rien de supposé que les noms… C’est un tableau de la plus magnifique et pompeuse Cour que l’on ait jamais vue, d’une Cour où régnaient les vraies civilités et la plus pure politesse ; où les fausses galanteries et les bassesses ne s’étaient point introduites… »

Quand les guerres civiles eurent anéanti ce monde pourri, mais inoubliable, la cour d’Henri IV parut bien rude en comparaison, bien soldatesque de ton et d’allure. Au retour de la paix, on sentit le besoin de rétablir une société polie, avec moins de cruauté et moins de vice que l’ancienne. Deux noms symbolisent le progrès qui s’accomplissait dans les cœurs et dans les consciences : François de Sales commençait sa prédication, et la mère Angélique se préparait à réformer Port-Royal l’année même (1608) où allait paraître l’Introduction à la vie dévote. Malheureusement, l’imagination était malade. L’influence de la littérature espagnole, de ses romans de chevalerie, de ses pastorales et de son théâtre, avait inoculé le romantisme à la France, où l’on en voyait poindre de toutes parts les premiers symptômes. C’était l’un de ces âges de germination et d’attente où un peuple accueille avec transport l’homme qui lui apporte la parole nouvelle, bonne ou mauvaise, dont il sentait le besoin ou le désir sans venir à bout de se la formuler.

Le grand mérite d’Honoré d’Urfé a été de présenter à ses contemporains, dans l’Astrée, un miroir fidèle et, si j’ose ainsi parler, un miroir intelligent de leurs aspirations confuses. Il réunissait tout ce qui pouvait l’y aider, en premier lieu la vocation impérieuse sans laquelle on a vu qu’un gentilhomme n’osait pas toucher à un encrier. Personne, d’autre part, ne savait mieux que lui ce que la guerre remet de brutalité dans les mœurs ; il avait été ardent ligueur, et l’un des derniers à se soumettre. Personne, non plus, n’était mieux placé pour se convaincre que l’esprit d’amour volait sur la France apaisée, cherchant où se poser, comme la colombe de l’arche ; François de Sales était de ses amis, et dans une si parfaite communion d’esprit avec lui qu’on a pu dire sans paradoxe : « Il n’y a pas seulement analogie, il y a presque identité d’inspiration et de nature de talent entre l’Introduction à la vie dévote et l’Astrée [9]. » D’Urfé enfin, on l’a déjà vu, n’avait qu’à se souvenir de l’atmosphère d’esthétisme où s’était épanouie son adolescence pour comprendre l’ennui dont l’inélégance intellectuelle et la rusticité de mœurs du nouveau règne accablaient les esprits.

C’était un homme sérieux et réfléchi. Il observa et médita plusieurs années avant de prendre la plume. Sa patience fut récompensée. De remarque en remarque, d’Urfé a fini par mettre dans son roman « presque toutes les aspirations de son temps… De fait, cet obscur provincial, qui n’avait jamais de sa vie mis les pieds au Louvre, a composé une œuvre quasi universelle, qui résume toute la vie intellectuelle et sentimentale d’une époque, et telle qu’il n’en peut guère naître qu’une ou deux tout au plus dans un siècle [10]. » En même temps qu’il dégageait et éclairait l’idéal cherché jusqu’alors à tâtons, d’Urfé excitait ses contemporains à en poursuivre la réalisation, de sorte que le premier en date de nos romans psychologiques a été aussi le premier de nos romans à thèse.

Le sujet n’a rien de rare. C’est la brouille de deux amans qui se raccommoderont et s’épouseront au dénouement. La bergère Astrée accable des reproches d’une jalousie injuste le berger Céladon, qui ne veut pas y survivre et va se jeter dans le Lignon. Il adresse auparavant ses plaintes à un ruban et à une bague qui lui sont restés dans les mains, tandis qu’il essayait de retenir sa bergère : « Sois témoin, dit-il, ô cher cordon, que plutôt que de rompre un seul des nœuds de mon affection, j’ai mieux aimé perdre la vie, afin que quand je serai mort et que cette cruelle te verra peut-être sur moi, tu l’assures qu’il n’y a rien eu au monde qui puisse être plus aimé que je l’aime, ni Aimant plus mal reconnu que je suis. — Et lors se l’attachant au bras et baisant la bague : « Et toi, dit-il, symbole d’une entière et parfaite amitié, sois content de ne me point éloigner eu ma mort, afin que ce gage pour le moins me demeure, de celle qui m’avait tant promis d’affection. — A peine eut-il fini ces mots, que tournant les yeux du côté d’Astrée, il se jeta les bras croisés dans la rivière. »

Céladon est sauvé par les nymphes. Ses aventures romanesques servent de fil à l’action, continuellement interrompue par de longs épisodes. Plus de cent personnages enchevêtrent avec la sienne leurs intrigues galantes, devenues la grande affaire de ce peuple enrubanné qui a mis ses armes au croc et remplacé les arts de la guerre par les arts de la paix. Les héros d’Honoré d’Urfé se montrent plus jaloux de beaux sentimens que de grands coups d’épée, plus curieux de joli langage que de mouvement et d’action. Cela changeait singulièrement des lecteurs dont plus d’un avait vu la Saint-Barthélémy et combattu avec Henri de Guise, et qui se reconnaissaient dans les druides, les chevaliers et les bergers de l’Astrée. Ils se contemplèrent avec un plaisir extrême dans les nobles personnages qu’on leur montrait désœuvrés par la paix, n’ayant rien à penser que des points de casuistique amoureuse, rien à faire que d’en disserter sous de tranquilles ombrages, parmi les richesses d’une campagne rendue à la sécurité, avec de belles dames vêtues comme eux de déguisemens champêtres ou mythologiques. C’était bien là le rêve qu’avait fait éclore tout au fond de leurs âmes la lassitude produite par la Ligue. C’était bien le repos réparateur dont la noblesse de province, décimée et ruinée par trente ans de guerres civiles et religieuses, nourrissait le désir dans le secret de son cœur, lorsqu’elle avait accepté, en acceptant Henri IV, la soumission à un principe d’autorité, supérieur aux intérêts privés et aux ambitions particulières.

La haute noblesse en eut vite assez de l’ordre et de l’obéissance ; elle n’a jamais été plus turbulente et plus indisciplinée que sous Louis XIII et pendant la minorité de Louis XIV. Il est à remarquer toutefois qu’elle n’apportait plus dans ses complots et ses soulèvemens la belle sécurité de conscience du temps jadis. Il en existe de curieux témoignages. Les princes ou seigneurs révoltés refusent désormais avec indignation d’admettre qu’ils ont pris les armes contre le Roi. C’est invariablement « pour se rendre utiles à son service » qu’ils lui font la guerre, ainsi que l’écrivait Gaston d’Orléans en passant à l’étranger ; c’est pour l’obliger malgré qu’il en ait, en le délivrant d’une tyrannie humiliante ou d’une influence pernicieuse. Même pendant la Fronde, alors qu’ils changeaient de parti comme de gants ou de chapeau, ils ne cessent pas de protester de leur fidélité au Roi, parce qu’il n’est plus dans les idées de la France que personne mette son caprice ou ses intérêts au-dessus des lois et de l’Etat, et parce qu’eux-mêmes, les descendans des grands barons, commencent à ne plus être aussi sûrs d’en avoir le droit. L’Astrée avait contribué à des scrupules aussi neufs, par les réflexions qu’elle avait suggérées à tout ce qui, en France, savait lire ou simplement causer.

Les « flots de tendresse [11] » auxquels le livre a dû son influence sentimentale sont bien fatigans à la longue. Le premier de nos romanciers psychologiques, devinant, ici encore, ce qu’il nous fallait, ne s’est intéressé qu’à une seule passion, l’amour. Il nous en a donné l’étude certainement la plus développée, et peut-être la plus subtile, qui existe dans notre langue. Toutes les manières d’aimer y sont analysées avec minutie dans d’interminables conversations, toutes les raisons d’aimer ou de n’aimer pas, d’être inconstant ou fidèle, toutes les joies que l’amant trouve dans ses souffrances et toutes les souffrances que lui réservent ses joies, toutes les sensations intellectuelles (et quelques-unes des autres) de l’Aimant ou de l’Aimé, de l’Aimante ou de l’Aimée, tous les cas de conscience qui peuvent surgir dans la vie de gens n’ayant pas d’autre pensée, pas d’autre raison d’être, que de développer et d’exercer, chacun à sa mode, leur faculté d’aimer, d’aimer encore, d’aimer toujours.

D’Urfé concevait la passion à la façon antique, comme une fatalité contre laquelle il est vain de lutter. Vers le milieu du roman, le triste Céladon, inconsolable de la colère d’Astrée, est caché dans une caverne, où il se nourrit « d’herbes. » Le druide Adamas, qui le voit dépérir, essaie de le raisonner. Céladon lui répond : « Si le Ciel, comme vous dites, m’a laissé en ma puissance, pourquoi me demanderait-il compte de moi-même, puisque tout ainsi qu’il m’avait remis en ma propre conduite et disposition, de même me suis-je entièrement résigné entre les mains de celle à qui je me suis donné ? et partant, s’il veut demander compte de Céladon, qu’il s’adresse à celle à qui Céladon est entièrement. Et quant à moi, c’est assez que je ne contrevienne en rien à la donation que j’en ai faite. Le Ciel l’a voulu, car c’est par destin que je l’aime. Le Ciel l’a su ; car dès que j’ai commencé d’avoir quelque volonté, je me suis donné à elle, et ai toujours continué depuis. Et bref, le Ciel l’a eu agréable : autrement je n’eusse pas été si heureux que je me suis vu par tant d’années. Que s’il l’a voulu, s’il l’a su, et l’a eu agréable, avec quelle justice me pourra-t-il punir, si je continue à cette heure, qu’il n’est pas même en ma puissance de faire autrement… Que mes parens et amis se plaignent et aient telle opinion qu’ils voudront, ils doivent être tous satisfaits et contens de moi, quand je leur dirai pour toute raison que J’AIME. — Mais comment, répondit Adamas, voulez-vous toujours vivre de cette sorte ? — L’élection, répondit le Berger, ne dépend de celui qui n’a ni volonté ni entendement. » La Grande Mademoiselle et le gros de ses contemporaines ont échappé sur ce point particulier à l’influence de l’Astrée. Elles n’acceptèrent pas, ou n’acceptèrent plus, que l’homme fût sans « volonté ni entendement » en face de ses passions, et que ses sentimens dépendissent du « Destin. » Corneille avait passé par là, et remis en honneur l’asservissement du cœur à la volonté. — « L’amour d’un honnête homme, écrivait-il en 1634 [12], doit être toujours volontaire : on ne doit jamais aimer en un point qu’on ne puisse n’aimer pas ; si on en vient jusque-là, c’est une tyrannie dont il faut secouer le joug. » Mademoiselle de Montpensier a été l’une des plus vraiment cornéliennes de sa génération, car elle a pratiqué ce que d’autres se contentaient de professer. La tyrannie de l’amour lui paraissait chose honteuse, et elle était si convaincue qu’il dépend de chacun de « secouer le joug, » que les défaillances les plus honnêtes la trouvaient sans pitié ; elle chassa un jour une jeune femme de chambre, uniquement, — c’est Mademoiselle elle-même qui le dit, — « parce qu’elle s’était mariée par amour. » La honte grandissait avec la « condition » des esclaves de leur passion ; au-dessus d’un certain rang, il ne pouvait seulement pas être question de sentiment dans une affaire de mariage, et nous verrons notre princesse mettre sa conduite d’accord avec ses principes pendant toute sa jeunesse. Le jansénisme et Racine, qui désabusèrent tant d’âmes plus humbles, ou plus imbues de doctrine chrétienne, de l’efficacité « de la volonté toute seule contre les tentations de la chair et du cœur [13], » n’eurent pas de prise sur la Grande Mademoiselle ; il fallut Lauzun pour briser son orgueil.

Le dissentiment sur la liberté humaine est à peu près le seul grave qui se soit produit dans l’espace d’un demi-siècle entre d’Urfé et la société française. Dans les choses du goût, notamment, l’Astrée s’harmonisait avec le sentiment public, même lorsqu’elle le dépassait. Ainsi, elle est très en avance sur son époque par ses paysages, qui sont d’un écrivain aimant la nature et possédant une imagination capable de « surprendre l’âme des lieux, » selon l’expression de Montégut, qui avait été lire l’Astrée au bord du Lignon ; mais la nature que d’Urfé sentait et admirait était bien la même pour laquelle la France de Louis XIII avait des yeux, la nature arrangée, transformée par la main de l’homme en paysage artificiel, en colifichet compliqué où la verdure n’est plus que l’un des élémens du tableau, et pas toujours le principal. C’était une mode venue d’Italie, où la Renaissance avait inventé le jardin-bibelot, dont il subsiste là-bas d’amusans spécimens, conservés par des propriétaires intelligens : « Fontaines, jets d’eau et cascades, dit M. Eugène Muntz [14], bocages, berceaux et haies, treilles et treillages, fleurs d’agrément et plantes médicinales, grottes et souterrains, volières et orgues hydrauliques, statues et groupes, obélisques, vases, pavillons et promenoirs couverts, salles de bains, tout y était réuni pour charmer le regard ou favoriser le recueillement. »

Les jardins de France offraient ce même aspect de magasins de bric-à-brac. Le promeneur devait y aller de surprise en surprise et s’y perdre dans toutes sortes de « dédales, » combinés avec des trompe-l’œil ingénieux ; ainsi le voulait l’esthétique du genre, et les jardins les plus savamment machinés étaient réputés les plus beaux. Chez les Gondi, à Saint-Cloud, on admirait tout particulièrement, parmi plusieurs « raretés, » des fontaines, dont les eaux faisaient jouer des instrumens invisibles. Chez le duc de Bellegarde, rue de Grenelle-Saint-Honoré, la merveille du jardin était « une grotte éclairée d’arcades, ornée de grotesques et de termes marins ; couverte d’une voûte incrustée de coquilles et de quantité de rocailles ; de plus, si pleine de tuyaux, de canaux de jets d’eau et de robinets invisibles [15] » que le roi n’en avait pas davantage sur ses terrasses de Saint-Germain, ni le cardinal de Richelieu dans ses jardins de Rueil, où furent construites les premières cascades artificielles qu’on ait vues en France [16]. Au château d’Usson, chez la reine Marguerite, que d’Urfé a mise dans l’Astrée sous le nom de Galatée, le jardin était « agencé de toutes les raretés que le lieu pouvait permettre,… n’y ayant rien oublié de tout ce que l’artifice y pouvait ajouter, » et l’on avait « embelli » les bois de « diverses grottes, si bien contrefaites au naturel, que l’œil trompait bien souvent le jugement [17]. » La plus célèbre était « l’antre de la vieille Mandragore, plein de tant de raretés et de tant de sortilèges, que d’heure à autre, il y arrivait toujours quelque chose de nouveau. » La voûte de l’entrée était soutenue par deux Termes, « qui étaient fort industrieusement revêtus de petites pierres de diverses couleurs ; les cheveux, les sourcils, les moustaches, la barbe et les deux cornes de Pan étaient de coquilles de mer, si proprement mises que le ciment n’y paraissait point… Le tour de la porte était par le dehors à la rustique, et pendaient des festons de coquille rattachés en quatre endroits, finissans auprès de la tête des deux Termes. Le dedans de la voûte était en pointe de rocher, qui semblait en plusieurs lieux dégoutter le salpêtre. » Les parois de l’antre étaient « enrichies d’un grand nombre de statues, qui, enfoncées dans leurs niches, faisaient diverses fontaines, et toutes représentaient quelque effet de la puissance de l’Amour. » Un tombeau « garni de tableaux » et d’ornemens en marbre de couleur s’élevait au milieu de la grotte.

Autant que possible, les arbres étaient taillés et tordus pour leur faire représenter ceci ou cela. Les fleurs des parterres formaient de savans dessins de broderie. L’intervention constante et illimitée de l’homme avait abouti à une nature absolument factice, « précieuse » à la façon des « fausses Précieuses. » L’Astrée en avait consacré la mode par ses descriptions, empreintes d’une admiration sans réserves. Il fallut Le Nôtre pour ramener un peu de simplicité dans nos jardins et les débarrasser des inventions les plus saugrenues, et ce ne fut pas sans causer des regrets aux personnes qui avaient accoutumé de demander à un paysage le même genre de beauté et d’amusement qu’à un décor d’opéra. La Grande Mademoiselle trouvait Chenonceaux incomplet et comme inachevé, parce qu’on avait eu, par extraordinaire, le bon goût de respecter le cadre charmant que lui a fourni la nature. Elle était en peine de s’expliquer la réputation de la Provence, qui lui paraissait « assez vilaine. » Elle séjourna un mois à l’entrée des Pyrénées sans avoir la curiosité d’y mettre le pied. Mais elle ne se lassa jamais d’admirer les joujoux prétentieux dont les architectes paysagistes de l’école italienne avaient encombré nos jardins et nos bois, et c’est d’Urfé qui en est responsable ; il lui a manqué, parmi tant de goûts nobles et bienfaisans qui ont fait de l’Astrée « un livre de haute portée, presque un grand livre [18], » d’aimer le naturel et la simplicité. Ce fut d’autant plus fâcheux, que les continuateurs de son œuvre sociale étaient destinés à accentuer ses défauts, ainsi qu’il arrive presque toujours. Les Précieuses, par exemple, même « les vraies, » n’ont pas su séparer le bon grain de l’ivraie, en prendre et en laisser dans l’héritage de l’Astrée. Elles ont précipité la révolution dont Honoré d’Urfé avait été le prophète, et consommé la transformation de mœurs qu’il avait préparée au mieux de ses forces. Elles ont tenu pendant un demi-siècle école de politesse et de beau langage, faisant accepter leur férule par des personnes aussi indociles à l’ordinaire que la princesse dont j’ai entrepris de raconter l’histoire. Elles n’ont pas essayé, bien loin de là, de redresser ce qui avait été faussé dans l’esprit français et de ramener le goût public dans la bonne route ; elles ont, au contraire, beaucoup poussé la France vers le tortillé et l’alambiqué.

Tout compte fait, leur influence a néanmoins été bienfaisante dans l’ensemble. La Grande Mademoiselle, aux allures brusques et cavalières, a dû à l’hôtel de Rambouillet de ne pas avoir été un mousquetaire en jupon. Elle avouait si volontiers la reconnaissance qu’elle lui devait qu’un biographe doit tâcher de l’aider à payer sa dette.


III

On s’est demandé [19] s’il fallait faire une part à l’influence de l’Astrée « dans la formation de la société précieuse. » Je le crois, avec cette réserve, déjà indiquée, que d’Urfé n’a pas eu la prétention de créer de nouveaux courans d’idées et de sentimens ; il s’est borné à observer ceux qui se dessinaient au fond des âmes et à s’en faire l’apôtre, se sentant avec eux en complète harmonie. L’esprit de société serait né sans lui ; il commençait de naître alors que parurent les premiers volumes de l’Astrée. Son essor aurait été moins rapide si d’Urfé n’avait pas écrit.

Il a passé longtemps pour spirituel de se moquer des Précieuses. Maintenant que ce plaisir trop facile s’est émoussé par l’abus, il y a plus d’originalité à leur rendre justice : — « On n’a généralement retenu d’elles, dit M. Brunetière, que le souvenir de leurs ridicules, et il faut avouer qu’elles en ont eu beaucoup… Ce qu’on pourrait surtout leur reprocher, ce serait d’avoir remis la littérature française à l’école de l’Espagne et de l’Italie… supposé du moins qu’elles eussent pu l’éviter, dans une cour tout italienne, et dans un temps où l’influence espagnole rentrait chez nous par toutes nos frontières. Mais elles nous ont, après cela, rendu de grands services, et des services qu’on ne saurait oublier, méconnaître ou négliger, sans fausser vingt ou trente ans de l’histoire des mœurs et de la littérature. C’est ainsi qu’étant femmes, et du monde, elles ont affranchi la littérature de ce pédantisme dont elle est encore tout embarbouillée dans Ronsard ou dans Montaigne même… elles ont obligé l’écrivain à secouer la poussière de sa bibliothèque ou de sa « librairie ; » elles lui ont imposé quelques-unes des exigences de leur sexe ; et, par-là même, une littérature jusqu’alors presque purement érudite est devenue déjà mondaine. — Elle l’est également devenue, et presque en même temps, grâce à elles, par un air de décence et de politesse qui lui manquait encore… Les Précieuses ont exigé des hommes qu’ils leur rendissent les respects auxquels toute femme a droit, comme femme, dans une société civilisée, et elles l’ont obtenu… On comptera désormais avec elles, on ménagera leurs pudeurs… » Elles ont épuré le langage et, par cela seul qu’elles obligeaient « l’honnête homme » à choisir ses mots, elles l’ont accoutumé à discerner les nuances de la pensée, à « anatomiser » l’idée à traduire. — « A la faveur de la préciosité, la propriété de l’expression et la finesse de l’analyse s’introduisent donc ensemble dans le discours. »

Voilà bien des services, et bien éminens. On n’en mesure toute l’étendue qu’en examinant de près les mœurs qu’il fallait adoucir et policer. L’élégance des costumes et des attitudes cachait une rudesse et une grossièreté dont les preuves sont à profusion dans les écrits du temps. La Grande Mademoiselle, qui est déjà de la seconde génération des Précieuses et qui a mérité par son amour du bel esprit de figurer dans leur livre d’or [20], avait encore, sitôt qu’elle s’animait, un verbe et des gestes de pandour. Elle faisait « mille imprécations [21], » et elle menaça un jour le maréchal de l’Hôpital, qui eut peur et fila doux, de lui arracher la barbe de ses propres mains. Plusieurs femmes de qualité étaient connues pour avoir la main leste et lourde, le pied à l’avenant : leurs gens et leurs galans en savaient quelque chose. Mme de Vervins, qui appartenait à la Cour, où elle avait assisté avec Mademoiselle aux fêtes en l’honneur de Mlle de Hautefort, fouettait elle-même ses laquais et ses servantes et n’y allait pas de main morte ; l’une de ses suivantes en mourut, dit-on, et fut vengée par le peuple de Paris, qui mit la maison à sac.

On brisa vitre, on rompit porte…
Bref, si fort s’accrut le tumulte,
Que, de peur de plus grande insulte,
Cette dame s’enfuit exprès
Et se sauva par les marais [22].

Les hommes ne se gênaient pas pour riposter ; au besoin, ils commençaient. Le comte de Brégis, ayant reçu un soufflet de sa danseuse, la décoiffa au milieu du bal. A un souper, le marquis de la Case saisit un gigot et en frappa sa voisine au visage, la couvrant de jus ; elle, bonne personne, « en rit de tout son cœur [23]. » Malherbe avouait à Mme de Rambouillet avoir souffleté jusqu’à la faire crier au secours la vicomtesse d’Auchy, dont il était jaloux. Battre sa femme était chose qui s’avouait.

Les plaisanteries ignobles, les saletés qu’il est impossible de raconter, étaient acceptées par les deux sexes. Le père du grand Condé, présidant à un jeu de société où la règle obligeait les autres joueurs à faire tout ce qu’il faisait, mangea le premier et fit manger à l’assistance — je n’ose dire quoi, et n’essayez pas de deviner, vous ne le pourriez pas. Louis XIII, le timide et pudique Louis XIII, ne laissait pas, quand il s’y mettait, de donner à sa Cour des exemples peu ragoûtans. On lit dans un livre d’édification de 1658 que le feu roi, ayant remarqué dans la foule admise à le voir dîner une demoiselle assez décolletée, « la dernière fois qu’il but, il retint une gorgée de vin en la bouche, qu’il lança dans le sein découvert de cette demoiselle [24]. »

La tradition aristocratique exigeait qu’on battît les inférieurs au moindre manquement de leur part. Richelieu rossait ses gens, il rossait les officiers de sa garde, il rossait, disait-on, ses ministres. Le célèbre duc d’Epernon, le dernier des grands seigneurs d’après Saint-Simon, discutant un jour avec l’archevêque de Bordeaux, lui « bailla trois coups de poing » dans la figure et la poitrine, et « lui donnant plusieurs fois du bout de son bâton dans l’estomac, lui dit que sans le respect de son caractère, il le renverserait sur le carreau [25]. » En Bourgogne, le marquis de Maulny, outré de ce que des paysans avaient fait attendre du beurre et des œufs à ses gens, sort de chez lui comme un furieux, se jette sur les premiers qu’il rencontre, et à coups d’épée, à coups de pistolet, en blesse deux mortellement. En Anjou, le comte de Montsoreau fabrique de la fausse monnaie dans les bois, rançonne les voyageurs, pille et tyrannise les campagnes, à la tête de vingt brigands de son espèce. A Paris même, le duc d’Angoulême, bâtard de Charles IX, est aussi faux monnayeur, et il envoie ses gens se payer de leurs gages dans la rue, en détroussant les passans.

Les duels entretenaient le mépris de la vie humaine. A trente ans, le chevalier d’Andrieux avait déjà tué en (duel soixante-douze hommes. Les édits n’y faisaient rien ; il fallait que le changement vînt des mœurs. Neuf ans après la mort de Louis XIII, le maréchal de Gramont disait dans une de ses lettres : « De compte fait, il y a, depuis la régence, neuf cent quarante gentilshommes tués en duel. » C’était le chiffre officiel, « sans compter ceux dont la mort fut attribuée à d’autres causes, bien qu’ils eussent réellement péri dans des rencontres [26]. »

On n’y mettait pas les mêmes cérémonies et les mêmes précautions que de nos jours. Un duel était un combat de sauvages, où l’on se frappait n’importe comment et avec n’importe quoi, tous les moyens étant jugés bons, quoique plus ou moins « courtois, » pour « bien tuer. » En 1612, Balagny et Puymorin descendirent de cheval et tirèrent l’épée dans la rue des Petits-Champs. Pendant qu’ils se battaient, un valet blessa Balagny par derrière d’un coup de fourche, dont il mourut. Puymorin était déjà blessé, et mourut aussi. Ce fut encore un laquais qui tua Villepreau traîtreusement, pour le compte de Saint-Germain Beaupré, dans le duel qu’ils eurent ensemble rue Saint-Antoine. Le jeune Louvigny [27], se battant avec d’Hocquincourt, lui dit : « Otons nos éperons, — et comme l’autre se fut baissé, il lui donna un grand coup d’épée qui passait d’outre en outre et le mit à la mort. » Tallemant des Réaux qualifie cette action d’ « épouvantable ; » cependant elle n’eut pas de suites pour Louvigny. Le maréchal de Marillac, qui fut décapité en 1632, tua son adversaire « avant que l’autre eût eu le loisir de mettre l’épée à la main [28]. » Nous appellerions cela des assassinats. Nos pères n’y voyaient point de mal ; ils ne méprisaient que les pacifiques. La vie de salon fut ce qui vint à bout de ces restes de barbarie. Elle forme à la politesse, qui ne permet pas de faire donner des coups de fourche dans le dos à son adversaire, ni de faire manger des ordures aux dames en jouant aux jeux innocens. Les bonnes manières sont une partie de la morale ; soyons reconnaissans aux Précieuses d’avoir « façonné » les hommes pour le monde, et à Mme de Rambouillet entre toutes les autres, car c’est elle qui a rendu possible l’œuvre générale, en la commençant par le commencement.

Son génie de maîtresse de maison lui avait soufflé que l’ordonnance des vieux hôtels parisiens, imaginée pour d’autres temps et d’autres mœurs, ne valait plus rien et devait être abandonnée. L’ancienne distribution ne comportait pas de salon ; c’est une pièce qui n’existait pas, de sorte qu’il manquait un cadre pour cette vie de société qui demandait à naître. « On ne savait, dit Tallemant, que faire une salle à un côté, une chambre à l’autre, et un escalier au milieu. » La salle était une pièce de parade où l’on ne se tenait point d’habitude. On recevait ses visiteurs « dans n’importe quelle pièce de l’hôtel, selon l’heure, la saison ou le hasard. Ce que nous nommons salle à manger n’existait pas davantage… On dînait dans sa salle, dans son antichambre ou dans sa chambre. Chaque jour on dressait la table, ou bien on l’apportait toute servie, dans une pièce choisie sans règle fixe, selon le nombre des convives [29]. » L’esprit de conversation est une plante trop délicate pour fleurir dans ces conditions, au hasard et à l’abandon. Pour avoir des causeurs, il faut avant tout avoir un endroit où causer. Tout le monde le sait, à présent, ou devrait le savoir ; personne n’a plus le droit d’ignorer l’influence du lieu où l’on se tient, et qu’il suffit d’un meuble mal placé pour empêcher les sympathies de se grouper, le courant de s’établir entre les esprits. Il y a trois cents ans, ce fut la découverte de Mme de Rambouillet. Ses réflexions l’amenèrent à inventer l’appartement moderne, favorable aux réunions intimes et aux joutes d’esprit. C’est une date dans l’histoire de la société française.

Mme de Rambouillet possédait un hôtel délabré, situé entre les Tuileries et la cour du Louvre, vers l’endroit où est maintenant le pavillon de Rohan [30]. Elle voulut le rebâtir, et ne trouva personne qui sût lui faire un plan à son idée. Elle prit le parti d’être son propre architecte : « Un soir, après y avoir bien rêvé, elle se mit à crier : — Vite, du papier ; j’ai trouvé le moyen de faire ce que je voulais. — Sur l’heure elle fit le dessin [31]. » La disposition qu’elle venait d’inventer était si heureuse qu’elle fut imitée par toute la France. « C’est d’elle qu’on a appris à mettre les escaliers à côté [32] pour avoir une grande suite de chambres, à exhausser les planchers, et à faire des portes et des fenêtres hautes et larges et vis-à-vis les unes des autres. Et cela est si vrai, que la Reine mère, quand elle fit bâtir le Luxembourg, ordonna aux architectes d’aller voir l’hôtel de Rambouillet, et ce soin ne leur fut pas inutile. C’est la première qui s’est avisée de peindre une chambre d’autre couleur que de rouge ou de tanné ; et c’est ce qui a donné à sa grand’chambre le nom de Chambre bleue. »

Cette chambre fameuse, où le XVIIe siècle vint prendre « le ton juste de la conversation [33], » était disposée avec une science déjà consommée des exigences de sa destination. Le jour y était mesuré, les sièges comptés — dix-huit, pas un de plus — les groupemens facilités par des paravens. Des fleurs parfumaient l’air, des objets d’art caressaient le regard, l’ensemble avait un air de sanctuaire si caractérisé, que les habitués en parlent toujours comme d’un « temple, » y compris la Grande Mademoiselle, qui retenait ses grands gestes garçonniers et ravalait ses « imprécations » en passant le seuil de la Chambre bleue. Elle n’échappait pas à l’influence apaisante de la maison, et en acceptait la discipline avec la même soumission que le reste du monde. Mme de Rambouillet était à ses yeux « une chose adorable. » — « Je la crois voir, écrivait Mademoiselle [34] en 1659, dans un enfoncement où le soleil ne pénètre point, et d’où la lumière n’est pas tout à fait bannie ; cet antre est entouré de grands vases de cristal pleins des plus belles fleurs du printemps, qui durent toujours dans les jardins qui sont auprès de son temple, pour lui produire ce qui lui est agréable ; autour d’elle il y a force tableaux de toutes les personnes qu’elle aime ; ses regards sur ces portraits portent toute bénédiction aux originaux : il y a encore force livres sur des tablettes qui sont dans cette grotte ; on peut juger qu’ils ne traitent de rien de commun. On n’entre dans ce lieu que deux ou trois à la fois, la confusion lui déplaisant, et le bruit étant contraire à la divinité dont la voix n’est d’ordinaire éclatante que dans son courroux lorsqu’elle lance les tonnerres. Celle-ci n’en a jamais ; c’est la douceur même. »

La reconstruction de l’hôtel de Rambouillet date de 1618, d’après l’inscription d’une pierre conservée au musée de Cluny. Il fallut une dizaine d’années à la maîtresse de maison pour former son « salon, » au sens social ou mondain du mot, et pour en parachever l’éducation. Elle le conserva ensuite dans tout son éclat jusqu’à la Fronde, qui vint troubler la vie de l’esprit et suspendre les plaisirs du monde. La belle période de l’hôtel de Rambouillet coïncide donc exactement avec la première jeunesse de la Grande Mademoiselle, qui était née en 1627, et avec celle de Mme de Se vigne, qui avait un an de plus.

La grande nouveauté des débuts fut l’espèce d’avancement accordé aux gens de lettres, qui furent reçus dans la Chambre bleue sur le pied de gens du monde. Cela ne s’était jamais vu. On avait toujours recherché les « beaux esprits, » mais on les traitait comme méritaient de l’être, après tout, de pauvres hères qui vivaient presque tous la main tendue et l’échiné ployée, faisant assaut de complaisances équivoques et de dédicaces écœurantes pour obtenir un sac d’écus ou s’assurer une place au bas bout de la table. Pour un Balzac ou un d’Urfé, qui vivaient sur leurs terres, combien de Sarrazin et de Costar, combien de parasites-nés, sous peine de crever de faim ! Ils auraient eu dix fois plus de talent que ce n’était le cas, qu’il leur aurait tout de même été impossible de mettre de la dignité dans leur existence. Il n’y avait pas de journaux, ni de revues, ni de propriété littéraire, ni de droits d’auteur au théâtre : comment gagner son pain, si ce n’est par des voies détournées et des moyens bas ? Comment acquérir la fierté, le respect de sa profession et de soi-même, quand le premier hobereau venu vous faisait bâtonner aux applaudissemens de la galerie ? Comment ne pas rester pédant jusqu’aux moelles quand c’était la seule chose qui rapportât dans le métier, quand on n’était logé et pensionné que pour être « bel esprit » de la tête aux pieds et sans une heure de relâche, dans son costume, dans ses manières, dans chaque mot qu’on disait, afin que le maître en eût pour son argent et apparût aux yeux de tous en protecteur des lettres ? Aujourd’hui que les écrivains sont au pinacle ; qu’on en est même venu à s’exagérer les mérites de leur profession, — puisque enfin il n’y a rien d’admirable en soi à mettre du noir sur du blanc, et qu’un bon cordonnier est un citoyen plus utile qu’un méchant écrivain, — aujourd’hui il nous paraît presque inconcevable qu’il y a trois siècles, dans les conditions que je viens d’exposer, d’honnêtes garçons qui auraient pu vendre de la chandelle se soient fait auteurs de gaieté de cœur. C’est bien la preuve que la vocation littéraire est irrésistible.

L’hôtel de Rambouillet tendit à modifier l’échelle des valeurs sociales et à diminuer la distance entre la science ou le talent et la naissance, entre l’intellectuel et l’homme de qualité. Les gens de lettres goûtèrent, pour la première lois, les douceurs de la considération. Ils ne furent pas dispensés d’avoir de l’esprit, bien au contraire, mais ils furent incités à l’avoir moins rébarbatif, moins dissemblable de ce qu’on appelait l’esprit de cour, qui passait pour très supérieur, et avec justice : il n’y a pas de comparaison à faire entre les mots jaillissans et drus du grand Condé, qui était, lui aussi, l’élève de Mme de Rambouillet, et les facéties laborieuses de Voiture ou de l’académicien Jacques Esprit, déjà en progrès, cependant, sur leurs prédécesseurs. Traités en égaux, les gens de lettres quittèrent peu à peu le ton du pitre ou du pédagogue avec les aimables femmes qui leur faisaient cette grâce et leur rendaient ce service. La métamorphose fut lente, — Trissotin en est la preuve, — et la reconnaissance des « pédans » onéreuse, car ils déteignirent un peu sur leurs bienfaitrices. Il suffit toutefois de regarder Racine ou Boileau : on aperçoit d’un coup d’œil l’immensité du chemin parcouru depuis le jour où « l’incomparable Arthénice » décida d’inviter les gens pour leur mérite personnel, à l’exclusion de tout autre motif tiré de la naissance ou de la fortune. Ce fut la première phase de l’évolution démocratique qui en est arrivée maintenant, sous nos yeux, à rendre le mérite personnel suspect, parce qu’il choque l’idée d’égalité.

La Chambre bleue vit défiler le « tout Paris » d’alors. Du côté des lettres, Malherbe fut un des fidèles de la première heure, et il demeura le poète attitré du « rond, » ainsi qu’on disait entre initiés, jusqu’à sa mort, survenue en 1628. Il était pourtant « rustre et incivil, » d’après Tallemant et bien d’autres ; sa « conversation était brusque ; » mais il faisait de bons vers et « ne disait mot qui ne portât. » C’était une recrue précieuse, un panache pour le salon. D’ailleurs il se surveillait à l’hôtel de Rambouillet, il faisait l’aimable, avec sa barbe grise, et rimait des chansons en l’honneur d’Arthénice ; mais il était trop vieux pour changer et ne réussissait qu’à se rendre ridicule, dans son rôle de galantin édenté, toujours crachotant. — Malherbe avait été aux gages de M. de Bellegarde, qui « lui donnait 1 000 livres d’appointement avec sa table et lui entretenait un laquais et un cheval. » Il eut dans la suite 500 écus de pension de Marie de Médicis, et de nombreuses gratifications, quémandées à la sueur de son front : « Malherbe, écrivait Huet, l’évêque d’Avranches, n’épargnait point sa veine pour se faire une meilleure fortune, et sa poésie, toute noble qu’elle est, n’est pas toujours employée noblement. De sorte que M. des Yveteaux disait qu’il demandait l’aumône le sonnet à la main. »

Il avait eu pour rival à l’hôtel de Rambouillet un Italien brillant et complimenteur, dont toutes ces femmes s’étaient engouées parce qu’on s’engoue toujours en France des écrivains étrangers, quand ils le méritent et même quand ils ne le méritent pas. Marini, — on l’appelait à Paris le cavalier Marin — qui, « les jours où il était simple, appelait la rose « l’œil du printemps [35], » travaillait alors à son Adonis, poème en quarante-cinq mille vers où chaque mot est à effet, et il ne parlait non plus que par pointes et antithèses. Le « rond » se pâmait d’admiration devant ce prétentieux personnage, au grand dégoût de Malherbe, qui en était confirmé dans son antipathie pour la littérature italienne. L’influence de Marini a été déplorable pour le premier salon de France : — « Il partit, mais il laissait en germe la préciosité [36]. »

Chapelain était fils d’un notaire de Paris et avait commencé par être précepteur. Il vécut ensuite de pensions : 2 000 livres de M. de Longueville, qui furent portées à 3 000 à l’apparition de La Pucelle, 1 000 livres de Richelieu, 500 écus de Mazarin. Il s’était fait donner plusieurs petits bénéfices à force de « courir après, » ne fussent-ils que « de cent francs. » Il avait, chose alors très rare, un bon traité avec son libraire : La Pucelle lui fut payée 3 000 livres. Chapelain était dans l’aisance. — C’était l’un des hommes de Paris les plus râpés, fripés, crasseux, minables, les plus « fagotés en auteur, » les plus caricature de la tête aux pieds. Le jour où il fut présenté à Mme de Rambouillet (en 1627), elle resta abasourdie, bien qu’elle eût déjà l’habitude des gens de lettres. Elle vit un laid petit homme en habit de satin gorge de pigeon, dans un temps où l’on n’en portait point, et couvert de passementeries bariolées. Il avait des bottes étranges, une vieille perruque, un vieux chapeau, l’air de revenir de la Courtille. Mme de Rambouillet se garda de le condamner sur la mine, et elle s’en trouva bien. Chapelain méritait l’estime et l’amitié. Il était plein de cœur, extrêmement instruit, et passionné pour les choses de l’intelligence. Un sens critique très aiguisé lui avait valu une autorité universelle ; il « entretenait une correspondance immense avec toute l’Europe savante, et… était consulté par tous comme un oracle… Chapelain s’intéresse à tout ; il a l’esprit singulièrement ouvert, et des curiosités qui lui font honneur et qui nous étonnent [37]. » Il fut l’un des piliers du salon Rambouillet, irremplaçable pour les conversations sérieuses et les discussions littéraires. Son extérieur s’était amendé dans une certaine mesure ; il s’était vêtu de noir, comme Vadius et Trissotin au Théâtre-Français ; mais la transformation s’était accomplie sans qu’il eût cessé un seul jour d’être râpé : « Je pense qu’il n’a jamais rien eu de neuf, » disait Tallemant.

Ménage, de la bonne bourgeoisie de province, n’était pas seulement un grand pédant, il était le Pédant, l’homme qui sue l’encre et crève de vanité, le sot qui fait éternellement la roue et qui a des colères de dindon quand on ne l’admire pas. C’est de lui que descendent les gens de lettres, — car il en existe encore, — qui vous font passer des examens sur ce qu’ils ont écrit. Il demandait à propos de tout, avec son sourire avantageux : « Vous souvient-il du mot que je dis sur cela ? » On ne se souvenait pas, et alors il criait du haut de sa tête des choses piquantes et des grossièretés. Au surplus, tout le monde le connaît ; il est l’original de Vadius, et Molière l’avait fait criant de ressemblance. Il fallait bien aimer la littérature pour le supporter : « Je l’ai vu, dit Tallemant, dans l’alcôve de Mme de Rambouillet se nettoyer les dents, par dedans, avec un mouchoir fort sale, et cela pendant toute une visite. » Avec ces belles manières-là, il se croyait irrésistible, poursuivait Mme de Rambouillet de ses déclarations et laissait entendre qu’il était au mieux avec des femmes comme Mme de Lafayette et Mme de Sévigné. Cette dernière ne lui laissa pas porter ses vanteries en Paradis. Elle l’invita un jour à monter tête à tête dans son carrosse, disant « qu’elle ne craignait point que personne en parlât. » Outré d’un pareil mépris, Ménage se répandait en reproches : « Mettez-vous dans mon carrosse, lui dit-elle ; si vous me fâchez, je vous irai voir chez vous [38]. »

On le supportait à cause de son vaste savoir et du vif sentiment de la justice qui lui faisait oublier ses griefs et ses inimitiés toutes les fois que Mazarin ou Colbert lui demandaient la liste des gens de lettres à récompenser. Il avait du bon, sous ses dehors de cuistre, était capable de dévouement, et il a rendu toute sa vie d’innombrables services. — Ménage avait du bien. Il se donna néanmoins à Retz, qui le logeait, le nourrissait, lui entretenait un laquais, et endura pendant dix ans ses colères et ses criailleries. Il fallut enfin se séparer. Ménage obtint par ailleurs un bon bénéfice et fonda chez lui une succursale de la Chambre bleue. Ses réceptions étaient très recherchées. Elles avaient lieu le mercredi, et on les appelait » l’académie de M. Ménage. »

Tout autre était le petit Voiture, un malheureux « pygmée » qui passa les cinquante années de sa vie à se mourir. Très jeune encore, il écrivait à Mme de Rambouillet : « (Nancy.) Depuis que je n’ai eu l’honneur de vous voir, j’ai eu des maux qui ne se peuvent dire… En passant par Epernay, je fus voir de votre part Monsieur le maréchal Strozzi : et son tombeau me sembla si magnifique que, voyant en quel état j’étais, et me trouvant là tout porté, j’eus envie de me faire enterrer avec lui. Mais on en fit quelque difficulté, pour ce que l’on trouva que j’avais encore quelque chaleur. Je me résolus donc de faire porter mon corps jusqu’à Nancy ; où enfin, Madame, il est arrivé si maigre et si défait, que je vous assure que l’on en met en terre qui ne le sont pas tant. » Dix ans plus tard, il faisait son portrait en ces termes : « J’ai la tête assez belle, avec beaucoup de cheveux gris : les yeux doux, mais un peu égarés, et le visage assez niais. En récompense… je suis le meilleur garçon du monde. » Pas si bon garçon que cela. Le « roi nain » était un charmant causeur, une manière de précurseur du Parisien du XVIIIe siècle, par son esprit ailé et sa gaieté mousseuse. Il était le boute-en-train de l’hôtel de Rambouillet, qu’il désempesait après le départ de ses confrères, lui apprenant le rire léger qui sied aux jolis riens. Mais il avait ses défauts, qui faisaient dire à Condé : « Si Voiture était de notre condition, il n’y aurait pas moyen de le souffrir. »

Il était petit badin avec indiscrétion. Il prenait à chaque instant des familiarités qui obligeaient de le remettre à sa place, comme le jour où il voulut baiser le bras d’une des filles de la maison. On lui donnait sur les doigts, il demandait pardon, mais ne se corrigeait point ; la vanité l’en empêchait. C’était aussi la vanité qui le rendait jaloux et colère. Chose plus grave, il était mal sûr, d’après Mlle de Scudéry, qui n’est point mauvaise langue. Sa littérature lui ressemble ; tout ce qu’il a écrit est petit et coquet, délicat souvent et plein de grâce, mais de vrais colifichets, et, quant à son goût, ce fut lui qui se chargea d’aller dire à Corneille, après la lecture de Polyeucte à l’hôtel de Rambouillet, qu’il ferait bien de garder sa pièce dans un tiroir. Sur la fin de sa vie, Voiture se teignit la barbe et les cheveux, tourna un peu au pitre pour n’avoir pas su vieillir, et devint fatigant par son caractère irritable. Il n’en fut pas moins jusqu’à son dernier jour l’enfant gâté de Mme de Rambouillet et de toute sa société, parce qu’il n’avait pas le gourmé et le compassé des autres. Plus de trente ans après sa mort, Mme de Sévigné rappelait avec délices son « esprit libre, badin et charmant, » et ajoutait : « Tant pis pour ceux qui ne l’entendent pas. » Voiture aurait pu se dispenser d’être un solliciteur et un obligé ; son père avait fait de bonnes affaires dans les vins. L’usage s’en mêlant, il crut qu’il y allait de sa gloire d’avoir sa part du gâteau et profita de ses belles relations pour se faire donner de toutes mains pensions, charges et bénéfices. Ses revenus devinrent considérables. Mme de Rambouillet le nourrissait.

Valentin Conrart, le premier secrétaire perpétuel de l’Académie française, fut le plus utile, sinon le plus brillant, des membres du « rond. » Il était le bon sens de la maison, l’ami sage et discret à qui l’on s’en remettait avec la même confiance du soin de garder un secret délicat ou de donner la bonne prononciation d’un mot. Un peu pédagogue, inévitablement, à force de corriger les ouvrages des autres, la jeunesse le trouvait quelquefois bien sérieux. Conrart me fait l’effet de n’avoir jamais oublié qu’il était protestant, de s’en être souvenu en parlant, en marchant, en dormant, en rimant de petits vers à Alphise ou à Lycoris, parce que ce n’était pas une chose qu’il fût alors permis d’oublier ; tout vous le rappelait atout instant : « C’est un si grand désavantage selon le monde que d’être huguenot, » écrivait-il en 1647 à un coreligionnaire [39]. — On sait que les réunions de lettrés d’où est sortie l’Académie française se tenaient chez Conrart. L’Académie ne pouvait pas avoir un berceau plus honorable. Il y a plaisir à considérer cet intérieur de bourgeois à l’aise et indépendant, hospitalier avec simplicité, ne demandant rien à personne et ayant facilement la main ouverte. Sa femme était une excellente et digne créature, qui ne croyait pas qu’on dût faire des embarras parce qu’on recevait à dîner des duchesses et des marquises. Elle n’avait d’amour-propre que pour ses liqueurs de ménage, ses pastilles et autres friandises, dont elle faisait des présens aux amis de son mari.

Vaugelas était un timide et un naïf, qui n’avait eu que de mauvaises chances dans la vie. Il s’était attaché à Gaston, y avait perdu sans compensation sa pension du roi, et s’était endetté à n’en plus jamais sortir. Mme de Carignan l’avait pris pour être gouverneur de ses deux fils : il se trouva que l’un était sourd-muet, l’autre bègue. L’hôtel de Rambouillet essaya de le mettre en relief et y échoua ; c’était un écouteur obstiné, qu’il était impossible de sortir de sa grammaire et qui ne pensait qu’à attraper au vol les tours de phrase des « gens de qualité » ; bref, une non-valeur pour un salon. J’ai bien peur qu’il n’en faille dire autant de Corneille, qui ne fut pas brillant, le sentit et cessa dé venir, sauf les jours où il lisait ses pièces. Ce ne sont pas toujours les grands génies qui font le mieux dans les salons ; Corneille dans le monde était toujours « le bonhomme Corneille, » marguillier de sa paroisse de Rouen, et pas amusant, de l’aveu de La Bruyère : — « Un autre est simple, timide, d’une ennuyeuse conversation ; il prend un mot pour un autre, et il ne juge de la bonté de sa pièce que par l’argent qui lui en revient ; il ne sait pas la réciter, ni lire son écriture. » Pour un cercle de jolies femmes, dix Corneille ne vaudront jamais un Antoine Godeau, minuscule dans ses vers comme dans su personne, mais toujours en verve et toujours amoureux : « Quand il était en philosophie, tous les Allemands de sa pension ne pouvaient vivre sans lui ; il chantait, il rimait, il buvait, et avait toujours le mot pour rire. Il était fort enclin à l’amour, et comme il était naturellement volage, il a aimé en plusieurs lieux [40]. » Présenté tout jeune « au rond, » il fit pâlir l’étoile de Voiture, à qui Mlle de Rambouillet eut la cruauté d’écrire : « Il y a ici un homme plus petit que vous d’une coudée, et je vous jure mille fois plus galant. » Godeau eut tous les succès ; il fut même un bon évêque, à la surprise générale, et tout en restant, dit Sainte-Beuve, « l’évêque dameret de ce monde-là. »

L’hôtel de Rambouillet ne demandait aux gens de lettres d’autre passeport que l’esprit. Il caressait Sarrazin, malgré ses bassesses et ses friponneries, ses mariages ignobles et sa tournure ridicule, parce qu’il avait la repartie plaisante dans une conversation générale. Il protégeait l’encombrant Georges de Scudéry, espèce de capitan à la cervelle brouillée de vanité, qui fanfaronnait du matin au soir « la tête dans les nues, » vous rebattant les oreilles de ses ancêtres, de sa gloire, de ses tragi-comédies, de son poème épique sur Alaric, et croyant tout de bon avoir fait rentrer dans le néant Corneille et son théâtre. Il souffrait Colletet, Colletet le bon ivrogne, qui avait épousé successivement ses trois servantes, et n’avait même pas de talent pour se faire pardonner sa crasse et sa bohème populacière. On ne crée rien, même un salon, sans faire des sacrifices à son œuvre.

Il est impossible de tout nommer ; tous y passèrent sauf Balzac, qu’on y place d’ordinaire et qui ne pouvait pas y être ; il vivait au bord de la Charente et ne connaissait Arthénice que par lettres, Tallemant des Réaux l’affirme [41]. Dans cette foule aux doigts barbouillés d’encre, que peut-être, aujourd’hui, l’on passerait au crible, aucun du moins n’était le premier venu, et Mme de Rambouillet les mettait aux prises avec la fine fleur de la Cour et de la Ville en naissance et en mérite, avec tout ce qui était spirituel et gai, curieux et intelligent, obligeant les uns à s’accoutumer aux idées sérieuses, et à en parler sérieusement, les autres à jeter aux orties, avec leur défroque spéciale « d’autheur, » leur langage spécial et pesant de pédant pédantisant. La présence dans le « rond » de nombreuses jeunes filles complétait la révolution, en imposant aux causeurs le ton de la décence et de la bonne compagnie. Je ne compte point parmi les jeunes filles la belle Paulet, surnommée « la lionne » à cause du blond ardent de sa chevelure, personne extraordinairement aimable, mais d’un peu trop d’expérience, l’un des sauvetages de Mme de Rambouillet, qui l’avait repêchée, catéchisée, rendue à la régularité et à la considération. Je n’y range pas davantage, à aucun âge, la bonne Scudéry : « C’est une grande personne maigre et noire, et qui a le visage fort long. Elle est prolixe en ses discours, et a un ton de voix de magister qui n’est nullement agréable. » Le portrait n’est pas chargé, bien qu’il soit de Tallemant ; il est vraiment impossible de se représenter Mlle de Scudéry en ingénue. Je pense aux filles de la maison, par qui viendront l’excès de délicatesse, la préciosité et la décadence : à Julie d’Angennes, pour qui fut faite la Guirlande de Julie et qui devint Mme de Montausier ; à Angélique de Rambouillet, qui fut la première des trois femmes de M. de Grignan. Je pense à toutes leurs amies, Mlle de Bourbon en tête : c’était la future Mme de Longueville.

Il ne faut pas se figurer une réception à l’hôtel de Rambouillet avec l’aspect austère d’une séance de l’Institut. Ce n’aurait pas été la peine d’avoir là une Sévigné, une Sablé, une La Fayette, une Paulet, pour prendre des airs d’être en classe, même en discutant s’il fallait dire avoine et sarge avec la Cour, ou aveine et serge avec les halles et le port au Foin, même en assistant aux assauts d’éloquence des beaux esprits, à propos du livre nouveau ou de la pièce en vogue. Les conversations grammaticales ou littéraires étaient pourtant l’écueil ; elles dégénéraient d’un rien en exercices de collège. On reste aujourd’hui confondu de la solennité avec laquelle Conrart parle à Balzac, dans une lettre de 1639, d’un « tournois » entre Voiture et Chapelain, à l’hôtel de Rambouillet, au sujet d’une comédie de l’Arioste, et des « Arrêts » en forme rendus sur ce différend par l’ermite de l’Angoumois [42]. Il était urgent que les gens du monde s’en mêlassent, pour empêcher de prendre au sérieux tant de choses qui n’en valaient vraiment pas la peine.

Les écrivains venaient lire leurs œuvres inédites chez Arthénice ; tous les chefs-d’œuvre de Corneille y passèrent [43], ânonnés par leur illustre auteur, et si le « rond » se trompa pour Polyeucte, il vit juste pour le Cid, qu’il soutint contre Richelieu. On lisait aussi les lettres des absens, on improvisait des vers, on jouait la comédie, on raffinait en paroles sur l’amour, on faisait à tous ces jeux d’esprit des progrès en vivacité, et l’on devenait brillant en attendant de devenir entortillé. C’était la première période du règne des Précieuses, la bonne, celle dont La Bruyère a écrit d’après les récits des vieillards de son temps : — « Voiture et Sarrazin étaient nés pour leur siècle, et ils ont paru dans un temps où il semble qu’ils étaient attendus. S’ils s’étaient moins pressés de venir, ils arrivaient trop tard ; et j’ose douter qu’ils fussent tels aujourd’hui qu’ils ont été alors. Les conversations légères, les cercles, la fine plaisanterie, les lettres enjouées et familières, les petites parties où l’on était admis seulement avec de l’esprit, tout a disparu. » Il y avait eu un moment unique, gracieux et rapide comme un verger en fleurs, et que l’esprit français retrouvé n’a plus qu’au XVIIIe siècle. Le souvenir en était resté si vif que Saint-Simon écrivait cent ans après : « L’hôtel de Rambouillet était alors le rendez-vous de tout ce qui avait le plus d’esprit et de connaissance, et un tribunal de jugement redoutable au monde et à la Cour [44]. »

On n’y boudait pas les plaisirs mondains. La jeunesse faisait son métier de jeunesse, dansait pour l’amour du mouvement, riait pour rire, se déguisait en personnages de l’Astrée ou en « petits métiers de Paris, » organisait des parties de campagne et jouait aux invités des tours de collégiens en vacances. Un soir, au château de Rambouillet, le comte de Guiche avait mangé force champignons. On fit rétrécir ses habits pendant la nuit. Le matin, impossible de s’habiller. L’inquiétude le prit : — « Suis-je enflé ? Serait-ce d’avoir mangé trop de champignons ? » Un compère répondait : — « Cela pourrait bien être… Vous en mangeâtes hier au soir à crever. » Il se regardait dans les glaces, se trouvait livide… Il fallut cesser la plaisanterie, qui devenait cruelle. Mme de Rambouillet elle-même inventait des surprises, mais elles étaient plus galantes. Un jour, — c’était encore au château de Rambouillet, — elle proposa à l’évêque de Lisieux de s’aller promener dans une certaine prairie où se trouvait un cercle de rochers naturels et de grands arbres. L’évêque accepta : — « Quand il fut assez près de ces roches pour entrevoir à travers les feuilles des arbres, il aperçut en divers endroits je ne sais quoi de brillant. Etant plus proche, il lui sembla qu’il discernait des femmes, et qu’elles étaient vêtues en nymphes. La marquise, au commencement, ne faisait pas semblant de rien voir de ce qu’il voyait. Enfin, étant parvenus jusques aux roches, ils trouvèrent Mlle de Rambouillet et toutes les demoiselles de la maison, vêtues effectivement en nymphes, qui, assises sur les roches, faisaient le plus agréable spectacle du monde. Le bonhomme en fut si charmé que depuis il ne voyait jamais la marquise sans lui parler des roches de Rambouillet [45]. » M. de Lisieux était un fort bon prêtre. Les bienséances ne s’opposaient point à ce qu’on fît des surprises de cette sorte à un évêque ; le frère de Richelieu, qui était archevêque de Lyon, se déguisa lui-même en berger, un jour que les dames s’étaient déguisées en bergères.

L’une des lettres les plus agréables de Voiture, adressée à un cardinal [46], contient le récit d’une partie de campagne faite en compagnie de Mlles de Rambouillet et de Bourbon, de Mme la Princesse, mère du grand Condé, de Mlle Paulet et de quelques autres personnes : «… Nous partîmes de Paris, sur les six heures du soir, pour aller à la Barre [47], où Mme du Vigean devait donner la collation à Madame la Princesse… Nous arrivâmes à la Barre, et entrâmes dans une salle où l’on ne marchait que sur des roses et de la fleur d’orange. Madame la Princesse, après avoir admiré cette magnificence, voulut aller voir les promenoirs, en attendant l’heure du souper. Le soleil se couchait dans une nuée d’or et d’azur et ne donnait de ses rayons qu’autant qu’il en faut pour faire une lumière douce et agréable, l’air était sans vent et sans chaleur, et il semblait que la terre et le ciel, à l’envie de Mme du Vigean, voulaient festoyer la plus belle princesse du monde. Après avoir passé un grand parterre et de grands jardins tous pleins d’orangers, elle arriva en un bois, où il y avait plus de cent ans que le jour n’était entré, qu’à cette heure-là, qu’il y entra avec elle. Au bout d’une allée grande à perte de vue, nous trouvâmes une fontaine, qui jetait toute seule plus d’eau que toutes celles de Tivoli. A l’entour étaient rangés vingt-quatre violons, qui avaient de la peine à surmonter le bruit qu’elle faisait en tombant. Quand nous nous en fûmes approchés, nous découvrîmes dans une niche qui était dans une palissade une Diane à l’âge de onze ou douze ans, et plus belle que les forêts de Grèce et de Thessalie ne l’avaient jamais vue. Elle portait son arc et ses flèches dans ses yeux, et avait tous les rayons de son frère à l’entour d’elle. Dans une autre niche auprès était une de ses Nymphes, assez belle et assez gentille pour être de sa suite. Ceux qui ne croient pas les fables crurent que c’était Mlle de Bourbon [48] et la Pucelle Priande. Et à la vérité elles leur ressemblaient extrêmement. Tout le monde était sans proférer une parole, en admiration de tant d’objets, qui étonnaient en même temps les yeux et les oreilles : quand tout à coup la déesse sauta de sa niche et, avec une grâce qui ne se peut représenter, commença un bal qui dura quelque temps à l’entour de la fontaine. »

Ici le petit Voiture, qui avait des obligations à son correspondant, le cardinal de La Valette, se représente pleurant son absence et communiquant sa douleur à toute la compagnie. « Et cela eût duré trop longtemps, poursuit-il, si les violons n’eussent vitement sonné une sarabande si gaie, que tout le monde se leva, aussi joyeux que si de rien n’eût été. Et ainsi sautant, dansant, voltigeant, pirouettant, cabriolant, nous arrivâmes au logis, où nous trouvâmes une table qui semblait avoir été servie par les fées. Ceci, Monseigneur, est un endroit de l’aventure qui ne se peut décrire. Et certes, il n’y a point de couleurs ni de figures en la rhétorique qui puissent représenter six potages, qui d’abord se présentèrent à nos yeux… Et entre autres choses, il y eut douze sortes de viandes, et de déguisemens dont personne n’a encore jamais ouï parler et dont on ne sait pas encore le nom… Au sortir de table, le bruit des violons fit monter tout le monde en haut, où l’on trouva une chambre si bien éclairée, qu’il semblait que le jour qui n’était plus dessus la terre s’y fût retiré tout entier. Là, le bal commença, en meilleur ordre et plus beau qu’il n’avait été autour de la fontaine. Et la plus magnifique chose qui y fût, c’est, Monseigneur, que j’y dansai. Mlle de Bourbon jugea qu’à la vérité je dansais mal, mais que je tirais bien des armes, pour ce qu’à la fin de toutes les cadences il semblait que je me misse en garde. » La fête se termina par un feu d’artifice, après lequel « on reprit le chemin de Paris à la lueur de vingt flambeaux » et en chantant des ponts-neufs. Au village de la Villette on rattrapa les violons, et une enragée proposa de les faire jouer. Il était entre deux et trois heures du matin et Voiture n’en pouvait plus. Il bénit le ciel en apprenant que les violons avaient laissé leurs instrumens à la Barre. — « Enfin nous arrivâmes à Paris… Nous vîmes qu’une grande obscurité couvrait toute la ville : et, au lieu que nous l’avions laissée, il n’y avait que sept heures, pleine de bruit, d’hommes, de chevaux et de carrosses, nous trouvâmes un grand silence et une effroyable solitude partout, et les rues tellement dépeuplées, que nous n’y rencontrâmes pas un homme, et vîmes seulement quelques animaux qui, à la lueur des flambeaux, se cachaient. » La lettre est un peu longue, même en y faisant de larges coupures ; mais c’est comme si l’on avait passé une soirée avec eux.

Il ne manqua point de contrefaçons de l’hôtel de Rambouillet, à Paris et jusqu’au fond des provinces. La vie de salon s’implanta de proche en proche dans toute la France, avec des conséquences littéraires qui ont été souvent étudiées, et des conséquences politiques qui ont moins retenu l’attention. Ce fut le commencement de la domestication de la noblesse. Les anciens passe-temps du gentilhomme en sa gentilhommière ne prenaient pas sur son indépendance ; on pouvait aimer de tout son cœur à chasser, à batailler avec ses voisins, et demeurer un être insociable, ce qui est le seul moyen d’être un homme libre. Les nouveaux divertissemens exigeaient des sacrifices continuels aux convenances d’autrui [49], chose excellente en soi, et qui a cependant mal tourné pour l’aristocratie française ; le jour où il convint à Louis XIV, qui avait ses raisons, de transformer ses ducs et pairs en courtisans et en grands barons de l’antichambre, il n’y trouva pas assez de difficulté. « L’incomparable Arthénice » lui avait trop bien mâché la besogne, sans y penser, lorsqu’elle avait donné le goût des jeux innocens et des belles conversations aux plus remuans, y compris la Grande Mademoiselle elle-même.

Il nous reste à examiner ce que notre princesse et toute la Fronde ont dû de faux grands sentimens et de fausses grandes ambitions au théâtre de leur temps. Nous connaîtrons alors les principaux élémens, — sauf un, l’élément religieux, qui viendra à son heure, — dont s’était formée la société idéalisée par Corneille, et que Mademoiselle a fidèlement représentée jusqu’à son dernier soupir. Nous n’aurons plus alors qu’à regarder vivre et agir ce monde romantique, jusqu’à l’avènement de la société si différente que Racine a eue sous les yeux.


ARVEDE BARINE.

  1. Voyez la Revue du 15 juillet.
  2. Relation de ce qui s’est passé en l’affaire de la Reyne au mois d’août 1637 sur le sujet de La Porte et de l’abbesse du Val-de-Grâce. Cette pièce se trouve à la Bibliothèque nationale.
  3. Mémoires de Mme de Motte ville.
  4. Les deux premières parties ont paru en 1610, ou peut-être, dit M. Brunetière, en 1608. Le reste se succéda à intervalles assez éloignés. Les quatre derniers volumes sont de 1827, posthumes, par conséquent : « On n’y peut guère distinguer la part qui en revient à d’Urfé de celle qui appartient à Baro, son continuateur. »
  5. Manuel de l’histoire de la littérature française, par M. Ferdinand Brunetière. — Cf. En Bourbonnais et en Forez, par Emile Montégut. — Le roman (XVIIe siècle), par M. Paul Morillot, dans l’Histoire de la langue et de la littérature française, publiée sous la direction de M. Petit de Julleville.
  6. Les Vendanges de Suresne, par Pierre du Ryer.
  7. Waliszewski : Marysienka.
  8. Motteville.
  9. Montégut, loc. cit.
  10. M. Paul Morillot, loc. cit.
  11. M. Paul Morillot, loc. cit.
  12. Dans la Dédicace de la Place Royale.
  13. M. Jules Lemaître. Discours prononcé à Port-Royal à l’occasion du centenaire de Racine.
  14. Histoire de l’art pendant la Renaissance.
  15. Sauval, Les Antiquités de Paris.
  16. Dulaure, Environs de Paris.
  17. L’Astrée.
  18. Montégut, loc. cit.
  19. M. F. Brunetière, Manuel de l’Histoire de la littérature française.
  20. Dictionnaire des Précieuses, de Somaize.
  21. Mémoires de Conrart.
  22. Gazette de Loret, lettre du 13 août 1651.
  23. Tallemant.
  24. Lettres de Pauline et d’Alexis à diverses personnes, pour des sujets bien importuns, par le P. Barry.
  25. Mémoires de Richelieu.
  26. Vicomte d’Avenel. Richelieu et la monarchie absolue.
  27. Tué en duel, en 1629, à un peu plus de vingt ans.
  28. Tallemant.
  29. Vicomte d’Avenel, Richelieu et la monarchie absolue.
  30. Cf. le plan de Gomboust, Paris en 1652.
  31. Tallemant.
  32. Dans un des angles du fond de la cour (note de Tallemant).
  33. M. Bourriez. L’Hôtel de Rambouillet, etc. Dans Petit de Julleville.
  34. Dans La Princesse de Paphlagonie, où Mme de Rambouillet s’appelle la déesse d’Athènes.
  35. M. Bourciez, loc. cit.
  36. Ibid.
  37. M. Petit de Julleville, Fondation de l’Académie française, loc. cit.
  38. Bussy-Rabutin, Histoire amoureuse des Gaules.
  39. Valentin Conrart, par SIM. René Kerviler et Ed. de Barthélémy.
  40. Tallemant.
  41. Cf. M. Bourciez, loc. cit., p. 91.
  42. MM. R. Kerviler et Ed. de Barthélémy, loc. cit.
  43. Cf. M. Bourriez, loc. cit.
  44. Écrits inédits, éd. Faugère (Hachette).
  45. Tallemant.
  46. Au cardinal de La Valette.
  47. Près d’Enghien.
  48. La lettre est donc de l’été de 1630 ou 1631.
  49. Sur le refoulement de l’esprit d’individualisme et d’indiscipline au XVIIe siècle, voir le Manuel de l’Histoire de la Littérature française, par M. Brunetière, j. II, La Nationalisation de la Littérature.