La Grande Mademoiselle/01

La Grande Mademoiselle
Revue des Deux Mondes4e période, tome 154 (p. 241-284).
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La grande mademoiselle


I. L’ENFANCE


Il existe au château de Versailles un portrait en pied de la Grande Mademoiselle, fille de Gaston d’Orléans et nièce de Louis XIII. La princesse est déjà grisonnante ; elle avait quarante-cinq ans. Le peintre l’a représentée en Minerve de ballet mythologique, armée d’un trident et coiffée d’un casque à plumes. Elle a le geste impérieux, la physionomie guerrière, un air de vieille héroïne qui va bien avec les mœurs du temps de sa jeunesse et avec ses exploits d’amazone pendant la Fronde. Il y a de l’harmonie entre cette mine relevée et les aventures de l’illustre fille que l’air du temps, le théâtre de Corneille, et les romans de La Calprenède ou de Scudéry avaient imbue de sentimens trop pompeux. L’artiste avait vu la Grande Mademoiselle telle que nous la voyons nous-mêmes à travers ses Mémoires et ceux de ses contemporains.

La nature l’avait faite pour jouer les déesses en exil, et elle eut la bonne fortune de trouver l’emploi de facultés qui sont plutôt un embarras dans la vie ordinaire. Mademoiselle n’avait eu qu’à se laisser porter par les événemens pour devenir la Minerve de Versailles, très sérieuse sous ses oripeaux, naïvement fière de sa divinité d’emprunt, et elle demeura dans son rôle jusqu’à la mort, sans daigner s’apercevoir qu’il était démodé, qu’on en souriait, et qu’elle-même lui avait donné un démenti dans une occasion célèbre : son roman avec Lauzun avait été bien bourgeois pour une Olympienne. Elle n’en conserva pas moins ses anciennes allures et devint la vivante évocation du passé pour les survivantes du monde où elle avait grandi. Ils retrouvaient chez cette vieille princesse, devenue légèrement ridicule, l’empreinte des idées et des sentimens dont s’était composée l’âme de la France sous Richelieu et Mazarin. Les mêmes influences qui avaient fait de la Grande Mademoiselle une romantique avant la lettre avaient agi sur la société française tout entière. L’histoire de l’une est l’histoire de l’autre, et c’est ce qui rend digne de beaucoup d’attention une figure qui n’a jamais été au premier rang. Mademoiselle éclaire son milieu.


I

Anne-Marie-Louise d’Orléans, duchesse de Montpensier, était fille de Gaston de France, duc d’Orléans, frère puîné du roi Louis XIII, et d’une cousine éloignée de la famille royale, Marie de Bourbon, duchesse de Montpensier. Il est impossible de différer plus complètement de ses parens que ne le fit la Grande Mademoiselle, ainsi surnommée à cause de sa haute taille. Sa mère était une belle personne blonde, avec une physionomie de mouton et une humeur assortie, très douce et très sage. Son père ressemblait à nos décadens. C’était un homme qui avait les nerfs malades, la volonté abolie, et qui rêvait d’accomplir des actions rares et singulières. Il se berçait de l’idée d’être un de ces princes du sang de jadis qui dressaient autel contre autel et obligeaient le roi à compter avec eux. Ses efforts répétés pour se hausser à un rôle sous lequel il était immédiatement écrasé sont en même temps burlesques et tragiques. Il a été en chair cl en os, au XVIIe siècle, le prince que les écrivains d’aujourd’hui ont cru inventer et qu’ils se plaisent à porter à la scène ou à mettre dans leurs romans, l’anachronisme vivant qui n hérité des traditions de ses rudes aïeux et qui ne peut mettre à leur service qu’un caractère énervé et déséquilibré.

Sa première infamie, l’une des plus grandes, avait servi de prologue à la naissance de la Grande Mademoiselle. En 1626, Louis XIII n’avait pas encore d’enfant. Son frère Gaston se trouvait ainsi l’héritier présomptif de la couronne, et il n’était pas marié. On le poussait de divers côtés à ne pas se lier par un mariage inférieur de cadet, à réserver l’avenir, qui pouvait lui apporter de grands changemens avec un roi maladif. Monsieur était entré dans cette pensée, et il essaya de se dérober quand Marie de Médicis lui proposa d’épouser Mlle de Montpensier, la plus riche héritière du royaume. Il intrigua, il encouragea la conspiration Chalais, qui devait favoriser sa fuite de la cour, il laissa ses amis et ses serviteurs se compromettre, et puis il les vendit tous sans l’ombre d’une hésitation, le jour où il flaira du danger pour lui-même. Le complot avait été éventé ; Gaston se hâta de tirer son épingle du jeu en racontant tout à Richelieu, au roi et à la reine mère.

Il n’avait pas perdu la tête, comme on l’a dit pour l’excuser. Les procès-verbaux de ses aveux sont conservés aux Affaires étrangères ; on y voit un homme qui sait très bien ce qu’il fait et qui travaille avec beaucoup de sang-froid à se faire payer le plus cher possible ce qu’il ne peut plus refuser. Le 12 juillet 1626, Monsieur dénonça une trentaine de ses amis ou serviteurs, dont le grand nombre n’étaient coupables que de lui avoir témoigné du dévouement. Marie de Médicis lui ayant reproché d’avoir failli à certain engagement écrit « de ne penser jamais à chose quelconque qui tendît à le séparer d’avec le roi, » Monsieur répliqua avec tranquillité « qu’il l’avait signé, mais qu’il ne l’avait promis de bouche. » On lui rappela « que plusieurs fois depuis il avait juré solennellement. » Le jeune prince repartit avec la même sérénité qu’il réservait « toujours quelque chose en jurant. » Le 18, « Monsieur étant en bonne humeur, après avoir fait force protestations à la reine sa mère qui était en son lit, » reprit devant Richelieu le fil de ses dénonciations, sans même attendre qu’on l’en priât. Le 23, il se rendit chez le cardinal et le chargea « d’assurer qu’il se marierait quand on voudrait, pourvu qu’on lui donne son apanage en même temps. Sur quoi il dit que feu M. d’Alençon avait eu trois apanages… » et il tâta le terrain pour lui-même, « s’enquérant soigneusement » des intentions du roi et prévenant le cardinal « qu’il lui enverrait le président Le Coigneux pour lui parler de son mariage et de son apanage. » Les marchandages et les dénonciations alternèrent jusqu’au 2 août. Finalement, Gaston obtint les duchés d’Orléans et de Chartres, le comté de Blois, et des avantages en argent qui portèrent ses revenus à un million de livres. Sa vanité ne s’était pas laissé oublier au contrat, mais on la pardonne à ses dix-huit ans : « Monsieur eut quatre-vingts gardes françaises portant casaques et bandoulières de velours de ses livrées, leurs casaques chargées devant et derrière de ses chiffres en broderie rehaussée d’or… Il eut aussi vingt-quatre suisses qui marchaient devant lui les dimanches et autres jours de fêtes, tambour battant, encore que le roi fût à Paris [1]. »

La vie des amis de Monsieur ne pesa pas une plume contre plusieurs provinces et un « tambour battant. » Le maréchal d’Ornano, son gouverneur, était en prison à Vincennes. Le comte de Chalais avait été arrêté à Nantes, où se trouvait la cour, et l’on instruisait rapidement son procès. Gaston d’Orléans ne s’en maria pas d’un visage moins souriant, le 5 août 1626. Son consentement obtenu, on avait brusqué la cérémonie. Celle-ci s’en ressentit et se fît n’importe comment. Il n’y eut pas de musique. L’habit du marié n’était pas neuf. Deux duchesses se prirent de querelle pendant le défilé du cortège pour une question de préséance, « des paroles, elles en vinrent aux poussades et aux égratignures, » et il y eut un mouvement de scandale dans le public. La splendeur des fêtes qui suivirent les noces fit oublier ces contrariétés. Monsieur y montra une gaieté qui fut remarquée avec étonnement : on savait qu’il avait demandé inutilement la grâce de celui qui allait « mourir son martyr [2]. » Il jugea cependant à propos de s’absenter le 19. Ce jour-là, le jeune Chalais, pour s’être employé à le servir, fut décapité à Nantes par un bourreau d’occasion, qui lui hacha la nuque avec une mauvaise épée et un outil de tonnelier. Au vingtième coup, le malheureux gémissait encore ; il en fallut trente-quatre pour l’achever ; la foule poussait des cris d’horreur. Quinze jours plus tard, le maréchal d’Ornano mourait fort à propos dans sa prison. D’autres conjurés s’étaient enfuis ou avaient été exilés.

On eût dit que rien de tout cela ne regardait le duc d’Orléans. Il pensait uniquement à s’amuser. La morale du temps, si souvent et si extraordinairement tolérante, pour ne pas dire plus, ne barguignait pourtant pas sur la fidélité personnelle entre maître et serviteur. Elle exigeait que le soldat fût absolument dévoué à son chef, le client à son patron, le gentilhomme à son seigneur, et que jamais le supérieur, par un juste retour, n’abandonnât ses créatures ou ses domestiques, eussent-ils cent fois tort. Gaston le savait ; il savait qu’il se déshonorait aux yeux de la France en livrant ceux qui s’étaient compromis pour lui, mais il s’en moquait, comme ceux de nos fils qui ont le malheur de lui ressembler se moquent de l’idée plus haute et plus large de patrie, substituée de nos jours à celle de la fidélité personnelle, comme ils se moquent de toutes les autres idées qui exigeraient de leur part un effort ou un sacrifice. Il ne faudrait pas se représenter Monsieur en poltron accablé sous la honte et désespéré de sa faiblesse. C’était un prince très gai, très brillant, et parfaitement résigné à être lâche selon les jugemens du monde.

Sa vivacité était extraordinaire ; on ne s’y accoutumait point. Il n’était plus jeune qu’il fallait encore lui boutonner ses vêtemens à la course. Il voltigeait et pirouettait sans interruption, la main dans sa poche, le chapeau sur l’oreille, et toujours sifflotant : « A son inquiétude habituelle et à ses grimaces, écrivait l’indulgente Mme de Motteville, il est aisé de voir en sa personne sa naissance et sa grandeur. » D’autres goûtaient moins ses manières. Un gentilhomme qui avait été à lui, alors que Monsieur était encore tout jeune, le revoyant sous Mazarin et le retrouvant le même, s’en fuit en criant : « Le voilà tout aussi fichu que du temps du cardinal de Richelieu. Je ne le saluerai pas. »

Les portraits de Monsieur ne sont pas pour contredire l’impression des contemporains. Il est joli. La figure, un peu longue, a beaucoup de finesse. Les yeux sont spirituels, la physionomie est pleine d’agrément, malgré une pointe de suffisance et, dans l’une des toiles, de gouaillerie. Il y a néanmoins dans cet aimable ensemble un je ne sais quoi qui donne envie de se sauver sans saluer, comme le vieux gentilhomme. La vilaine âme transparaît à travers le charmant visage, comme elle transparaissait jadis, pour ceux qui le fréquentaient, à travers les dons les plus heureux de l’intelligence. Retz déclare que M. le duc d’Orléans avait « un esprit beau et éclairé. » De l’avis général, « il parlait admirablement bien [3]. » C’était un artiste, grand amateur de tableaux et de bibelots, bon graveur sur médailles, et un dilettante de lettres, aimant à lire, s’intéressant aux idées et sachant « beaucoup de sciences curieuses [4]. » Il était enjoué et d’accès facile. Son humeur le portait à la raillerie, toutefois c’était sans méchanceté ; il était bon : tous le disent de cet homme qui a été le Judas de tant d’autres. Il aurait fait un prince Charmant s’il avait eu un grain de sens moral, et sans la faiblesse et la poltronnerie, presque incroyables à ce degré, qui « salirent tout le cours de sa vie, » dit encore Retz, et en firent le plus méprisable des êtres. Monsieur entra dans toutes les intrigues faute d’avoir la force de refuser, et il n’eut pas davantage la force, pas une fois, d’aller honnêtement au bout de ses engagemens. La peur le saisissait, et rien alors, rien ne pouvait l’arrêter. Il était lâche avec impudeur et une sorte d’éclat ; il l’était, ce qui est pire, avec habileté, comme dans l’affaire Chalais, et n’en éprouvait ni honte ni remords, aussi insensible à l’amitié qu’à l’honneur. Ses associés trahis et perdus. Monsieur sifflotait un air, faisait une gambade, et n’y pensait plus.


II

Le duc et la duchesse d’Orléans revinrent à Paris dans la seconde quinzaine d’octobre. La cour habitait alors le Louvre. Le jeune couple y eut son appartement, dont le courtisan ne fut pas long à apprendre le chemin. A peine arrivée, Madame avait déclaré sa grossesse. C’était un grand événement, en l’absence d’héritier direct de la couronne. La foule se précipita chez l’heureuse princesse qui allait mettre au monde un futur roi de France. Elle-même en avait la tête tournée, toute sage et modeste qu’elle fût. Elle faisait parade de ses espérances, « croyant déjà d’avoir un fils lequel dût tenir la place d’un dauphin. Chacun lui portait ses vœux et ses acclamations, et tout le monde allait à Monsieur comme au soleil levant [5]. » Monsieur ne demandait qu’à se laisser faire et respirait cet encens avec « félicité. » Le mari et la femme jouissaient à l’envi de leur importance et promenaient des visages triomphans dans ce palais peuplé de soucis et de rongemens d’esprit.

Le Louvre était on soi-même, politique à part, un séjour peu agréable. Au dehors, l’aspect en était rude et sombre du côté de Saint-Germain-I’Auxorrois, où subsistaient encore des restes de la vieille forteresse de Philippe-Auguste et de Charles V, élégant et riant en face des Tuileries et du quai, où les Valois et Henri IV avaient commencé le nouveau Louvre, celui que nous connaissons. A l’intérieur, les mœurs du temps, mélange disparate d’extrême raffinement et d’extrême grossièreté, en faisaient l’un des lieux du monde les plus bruyans et les plus malpropres. On entrait chez le roi de France comme dans un moulin ; une cohue tapageuse emplissait son palais du matin au soir, et l’usage était de ne pas se gêner dans les lieux publics. Le flot montant et descendant des courtisans, des gens d’affaires, des soldats, des provinciaux, des fournisseurs et des domestiques considérait les escaliers, les balcons, les corridors, le derrière des portes, comme des endroits propices au soulagement de la nature. C’était une servitude immémoriale, qui existait aussi bien à Vincennes et à Fontainebleau, et qu’on n’abolit point sans peine : il est encore parlé, dans un document postérieur à 1670, des « mille ordures » et des « mille puanteurs insupportables » qui faisaient du Louvre un foyer d’infection, très dangereux en temps d’épidémie. Les grands de la terre acceptaient ces choses comme des fatalités, et se contentaient de faire donner un coup de balai.

Ni Gaston ni la princesse sa femme n’en étaient à cela près ; ils avaient l’habitude des châteaux royaux et devaient trouver cette année-là, dans leur ivresse, que le Louvre sentait bon. Il ne leur convenait pas non plus de remarquer qu’on y était encore plus triste que d’ordinaire. Anne d’Autriche avait eu un crève-cœur de la grossesse de sa belle-sœur. Elle n’osait plus espérer d’enfant, après douze ans de mariage, et sentait qu’elle s’enfonçait dans le néant. Ses ennemis commençaient à insinuer qu’elle n’avait plus de raison d’être, et elle ne l’ignorait pas. La reine de France vivait dans un effacement si profond, que le monde ne connaissait d’elle que sa beauté blanche et rose. On la savait malheureuse et on la plaignait ; on ne la jugea que beaucoup plus tard, quand elle fut régente. De son côté Louis XIII était amèrement jaloux de la future maternité de Madame. Les mauvais sentimens lui étaient naturels, et il était trop malheureux pour qu’on ne l’excuse pas an peu. Depuis l’arrivée de Richelieu au pouvoir, il succombait sous les exigences du devoir monarchique. Sa personne trahissait sa détresse intérieure ; elle exhalait la contrainte et l’ennui. Toute joie expirait au seul aspect de ce visage blême et démesurément long, si morne, si expressif de la misère morale de ce prince qui se savait haï et « ne s’aimait pas lui-même [6], » s’étant jugé.

Il était bègue, timide, et avait comme son frère les nerfs malades ; le journal d’Hérouard, son médecin dans sa première jeunesse, le montre somnambule, dormant les yeux ouverts, et alors se levant et parlant tout haut. Ses médecins l’achevaient ; en un an, Bouvard le fit saigner quarante-sept fois, lui fit prendre deux cent douze médecines et deux cent quinze lavemens ; et encore on reprochait à ce pauvre homme de ne pas être assez docile avec la Faculté. Il avait très peu « étudié, » ne s’intéressait à aucune des choses de l’esprit et n’avait guère que des passe-temps manuels. Il aimait à chasser, à jardiner, à cuisiner, à fabriquer des filets, des lacets, des arquebuses, des confitures, à larder de la viande et à faire la barbe. Il avait comme son frère un côté d’artiste, adorait la musique et en composait. C’était le seul sourire d’un naturel ingrat. Louis XIII était sec et dur. Il détestait sa femme, n’aimait au monde que ses jeunes favoris, cessait un beau jour de les aimer, et ne s’inquiétait plus alors de leur vie ou de leur mort. Il allait voir mourir en partie de plaisir, pour jouir des « grimaces » des agonisans. Sa dévotion, très sincère, était étroite et stérile. Il était jaloux et soupçonneux, oublieux et léger, incapable de s’appliquer avec suite aux grandes affaires. Il n’avait qu’une vertu, mais suffisante pour sauver sa mémoire, au degré héroïque où il la porta, la même vertu qui a soulevé les Hohenzollern au faîte de la puissance et de la gloire. Cette âme sombre était pénétrée du sentiment impérieux de son devoir de souverain, son devoir professionnel d’homme désigné par la Providence pour être responsable devant elle de millions d’autres hommes. Il ne séparait pas son propre bonheur de celui de la France, pas plus que sa propre gloire ; il ne se séparait jamais, en rien, de son royaume. Il avait marié son frère de force, tout en sachant bien que la naissance d’un neveu l’ulcérerait. Il gardait Richelieu avec désespoir et résolution, dans la pensée que le pays serait perdu sans son ministre. Il avait l’essentiel d’un roi, la qualité qui supplée h beaucoup d’autres et sans laquelle les autres, les plus belles, demeurent inutiles.

Autour de ces protagonistes bourdonnait une mêlée d’ambitions rivales et d’intrigues confuses, qui avaient cela de commun d’être toutes et toujours dirigées contre Richelieu. Le roi venant à manquer, le cardinal savait qu’il « n’avait pas deux jours à vivre, » et le roi paraissait à chaque instant à deux doigts de la mort. Michelet a écrit une page saisissante sur « la souffrance du grand homme d’affaires, » gaspillant son temps et usant ses forces à se débattre contre « je ne sais combien de pointes d’invisibles insectes dont il était piqué. » La seule Marie de Médicis tenait avec le roi pour Richelieu dans cet hiver critique de 1626-1627. Le cardinal était sa créature. Il y avait bien des souvenirs entre eux, et de plus d’un genre. Quelques années auparavant, Richelieu s’était donné la peine d’être amoureux de cette régente quadragénaire et avait eu tous les courages pour réussir à toucher son cœur ; la cour de France l’avait vu prendre des leçons de luth parce que la reine mère avait eu la fantaisie, à son âge et avec sa tournure, de se remettre à jouer du luth comme une petite fille. Marie de Médicis ne s’était pas montrée insensible, et elle n’avait rien oublié, mais elle allait oublier ; le moment approchait où Richelieu aurait endossé inutilement le ridicule de soupirer en musique aux pieds de cette grosse femme.

En apparence, pour un étranger, la cour de France n’avait jamais été plus gaie. Les fêtes s’y succédaient. Il y eut dans l’hiver deux grands ballets au Louvre, dansés par la fleur de la noblesse, le roi en tête. Louis XIII adorait ces exhibitions, qui déroutent nos idées démocratiques sur la majesté royale. L’hiver précédent, il avait invité les bourgeois de Paris. à venir à l’Hôtel de Ville contempler leur monarque, avec sa face de croque-mort, dansant son grand pas sous un costume de carnaval. « Je veux, avait-il dit, honorer la Ville de cette action. » Les bourgeois de Paris s’étaient rendus à l’invitation ; ils avaient attendu avec leurs femmes depuis quatre heures de l’après-midi jusqu’à cinq heures du matin que les entrechats royaux fissent leur apparition. La fête ne s’était terminée qu’à près de midi.

Monsieur prenait sa large part des plaisirs officiels, et il avait aussi les siens dans son particulier, tantôt très enfantins, tantôt très intelligens et en avance sur les idées du temps, qui obligeaient les gens du monde à abandonner les spéculations sérieuses aux beaux-esprits de profession. Une ou deux fois la semaine, Gaston conviait un cénacle choisi de grands seigneurs et de gentilshommes à discuter des points de morale ou des questions de politique désignés à l’avance. Lui-même payait de sa personne, faisant admirer les ressources de son esprit et la sûreté de son jugement. Il devint dans le même temps noctambule, par impossibilité de « demeurer longtemps en place [7]. » Il se déguisait, et menait pendant la nuit la même vie de bohème que ce miséreux de Gérard de Nerval. Il rôdait comme lui à pied dans les rues de Paris, qui étaient alors très obscures, très fangeuses, et très mal fréquentées après le coucher du soleil. Il racontait qu’il s’amusait à entrer dans les maisons et à s’inviter aux bals ou assemblées. On ne savait pas le reste ; mais les gentilshommes qui le suivaient pour le protéger laissaient assez entendre que ce reste n’était rien de bon. Gaston d’Orléans avait tous les traits de ce qu’on appelle aujourd’hui les dégénérés, à commencer par le débraillé moral. Un jour que Louis XIII reprochait à la reine, en présence de Richelieu, d’avoir voulu empêcher Monsieur de se marier, pour se le réserver si elle devenait veuve, Anne d’Autriche s’écria qu’elle « n’aurait pas assez gagné au change [8]. » La France non plus n’aurait pas gagné au change, et il est fort heureux qu’elle ait gardé son triste souverain.

L’enfant tant désiré par les uns, tant jalousé par les autres, fit son entrée dans le monde le 29 mai 1627. Au lieu d’un dauphin, on eut une fille, la Grande Mademoiselle. Le septième jour, la mère mourut. Louis XIII lui commanda des obsèques royales et vint lui jeter de l’eau bénite en cérémonie, tout soulagé de ne pas avoir de neveu. Anne d’Autriche assista incognito à la pompe funèbre, action qui fut interprétée diversement ; les gens sans malice y virent une preuve de la compassion que lui inspirait cette mort en plein bonheur, les autres un signe qu’elle songeait vraiment à épouser son beau-frère, si elle devenait veuve. La reine mère fut sincèrement affligée ; elle avait une préférence avouée pour son second fils, et l’essor du duc d’Orléans avait chatouillé agréablement son cœur. Richelieu eut des paroles de regret pour une princesse qui ne s’était jamais mêlée de politique, et Monsieur fut tel qu’on pouvait s’y attendre ; il pleura beaucoup, se consola vite, et s’enfonça dans la débauche.

La cour exécuta les volte-face exigées par les circonstances. Quelles que fussent les réflexions de chacun sur le parti à tirer de la catastrophe ou sur les regrets à en avoir, on tombait d’accord que la petite duchesse de Montpensicr était fort chanceuse de rester seule héritière des biens de Madame sa mère. Celle-ci avait apporté en dot « la souveraineté de Bombes, la principauté de la Roche-sur-Yon, les duchés de Montpensier, de Châtellerault et de Saint-Fargeau, avec plusieurs autres belles terres portant titres de marquisats, comtés, Aacomtés et baronnies, et quelques rentes constituées sur le roi et sur plusieurs particuliers, le tout faisant 330 000 li^Tes de rente [9]. » L’enfant à qui revenait cette immense succession se trouvait la plus riche héritière de l’Europe, comme l’avait été sa mère avant elle. Mademoiselle fut élevée en conséquence, dans le faste qui convenait à son rang et à sa fortune.


III

On l’avait emportée du Louvre aux Tuileries par la galerie du bord de l’eau [10]. Elle y fut logée au « Dôme, » — que les vieux Parisiens ont connu sous le nom de pavillon de l’Horloge, — et dans les deux corps, de logis adjacens. Les Tuileries n’avaient pas encore pris leur air ennuyeux de grande caserne ; elles avaient de l’élégance et un brin de fantaisie avant que d’avoir été remaniées et mises à l’alignement. Le Dôme portait aux quatre coins quatre mignonnes tourelles et avait pour entrée, du côté du jardin, un portique en saillie, surmonté d’une terrasse à balustres d’où Mademoiselle et ses dames écoutèrent mainte sérénade et regardèrent passer mainte émeute. Le reste de la façade, jusqu’au pavillon de Flore, formait une succession d’angles sortans et renlrans amusante pour les yeux. L’aile opposée et le pavillon de Marsan n’étaient pas encore construits.

C’était presque la campagne. Le palais donnait par derrière sur un parterre, au-delà duquel commençait le chaos dont le Carrousel n’a été entièrement débarrassé que sous le second Empire. Le fameux hôtel de Rambouillet se trouvait là, contigu à celui de Mme de Chevreuse, la confidente d’Anne d’Autriche et l’ennemie personnelle de Richelieu. D’autres hôtels particuliers s’y enchevêtraient avec des églises, un hôpital, un cimetière, une « cour des miracles, » des jardins, des terrains vagues, des écuries et des échoppes. Au fond, le Louvre, fermant la perspective. En avant des Tuileries, du côté des Champs-Elysées, était le jardin, séparé du palais par une muraille et une large rue, et divisé comme de nos jours en parterres et en quinconces. On venait beaucoup s’y promener. La cour et la ville s’y coudoyaient autour de la Volière et de l’« Etang aux cygnes, » dans le Dédains et devant l’« écho, » et s’y servaient de spectacle l’une à l’autre. La place de la Concorde n’était encore qu’un « grand désert en friche qu’on appelait la Garenne aux lapins, et où avait été bâti le chenil du roi [11]. » L’enceinte de Paris séparait les Champs-Elysées de cette friche et venait se relier à la Seine, au lieu où se trouve le pont de la Concorde, par la porte « de la Conférence » [12], qui assurait à la cour de France une sortie sur la campagne.

Le célèbre jardin de Regnard, où se passèrent plusieurs scènes historiques, fut associé aux plus anciens souvenirs de Mademoiselle. Il avait été pris sur la partie de la Garenne située entre la porte de la Conférence et le jardin des Tuileries. Regnard était un ancien valet de chambre de grande maison, qui « avait de l’esprit, était souple, obligeant, » de « manières commodes [13], » bref, un précurseur des Scapin et des Mascarille de Molière. Mazarin trouvait plaisir et profit à causer avec lui. Son jardin était un lieu de délices, « le rendez-vous ordinaire des seigneurs de la cour et de tout ce qu’il y avait de galant en ce temps-là. » Les belles dames y venaient, les reines y venaient ; on y nouait des intrigues amoureuses et l’on y complotait la chute du ministère. Les hommes s’y donnaient des dîners fins où ils roulaient sous la table au dessert. Les femmes s’y offraient « la collation. » On y trouvait le bal, la comédie, des concerts sur l’eau, des sérénades dans les massifs, on s’y rencontrait, on y apprenait les nouvelles du jour : on ne pouvait plus vivre sans Regnard.

Le Cours-la-Reine, création de Marie de Médicis, se trouvait en dehors de Paris. C’était une promenade de « quinze cent quarante pas communs [14] » de longueur, avec un rond-point au milieu. Le beau monde, le bon et le mauvais, y montrait ses toilettes et ses équipages. Mlle de Scudéry nous en a laissé la description à l’heure de la foule. Deux de ses personnages [15]se rendent à Paris par le village de Chaillot : « En arrivant du côté par où Hermogène mena Bélésis, on trouve le long de ce beau fleuve quatre grandes allées si larges, si droites, et si sombres par la hauteur des arbres qui les forment que l’on ne peut pas voir une promenade plus agréable que celle-là. Aussi est-ce le lieu où toutes les dames vont le soir dans de petits chariots découverts, et où tous les hommes les suivent à cheval ; de sorte qu’ayant la liberté d’aller tantôt à l’une et tantôt à l’autre, cette promenade est tout ensemble et promenade et conversation, et est sans doute fort divertissante. » Hermogène et Bélésis, ayant pénétré dans le Cours, « virent ces grandes allées toutes remplies de ces petits chariots peints et dorés, dans lesquels les plus belles dames de Suze (Paris) étaient, et auprès de qui un nombre infini d’hommes de qualité, admirablement bien montés et magnifiquement vêtus, allaient et venaient en les saluant, » L’été, on s’attardait au Cours-la-Reine et l’on venait finir la soirée chez Regnard ; Marie de Médicis et Anne d’Autriche y manquaient rarement.

Tout à côté, les Champs-Elysées offraient aux regards une forêt sauvage, par laquelle on allait courre le loup au Bois de Boulogne. Le village de Chaillot s’apercevait dans le lointain, perché sur une hauteur parmi les champs et les vignes. Des jardins maraîchers couvraient les quartiers de la Ville-l’Évêque et de la Chaussée-d’Antin.

Mademoiselle eut aux Tuileries une installation royale. « On fit ma maison, rapporte-t-elle dans ses Mémoires, et l’on me donna un équipage bien plus grand que n’en a jamais eu aucune fille de France. » Elle était encore tout heureuse, trente ans après, de la nombreuse domesticité, haute et basse, dont une parenté prévoyante avait entouré son berceau, établissant ainsi aux yeux de l’Europe, par des signes irrécusables, l’importance de sa petite personne. On était obligé d’attacher du prix à ces sortes de détails. Le monde s’était accoutumé, du temps à peine déclinant où la force brutale était tout, à juger de la grandeur dos princes par leur train. C’est parce que la Grande Mademoiselle eut dès le maillot une armée d’écuyers et d’huissiers, de valets et de marmitons, qu’elle put aspirer plus tard sans outrecuidance à la main des plus grands souverains. « Les fils de France, dit un document de 1649, ont les mêmes officiers que le roi, mais non pas en si grand nombre… Les autres princes en ont selon leurs revenus et le rang qu’ils tiennent dans le royaume [16]. » Le même document nous fournit le détail de la maison d’Anne d’Autriche. En réduisant les chiffres de moitié pour « l’équipage » de Mademoiselle, on reste certainement au-dessous de la vérité. Une cour devait en effet se suffire à elle-même, comme une armée en campagne. La haute domesticité de la reine comprenait plus de cent personnes : maîtres d’hôtel, échansons, tranchans, secrétaires, médecins, chirurgiens, oculistes, musiciens, écuyers, sept aumôniers, neuf chapelains, « son confesseur » et un « confesseur du commun, » quantité d’autres emplois qu’il serait trop long d’énumérer. Au-dessous de ces personnages, qui avaient chacun leurs propres serviteurs, un nombre au moins égal de valets et de filles de chambre assurait le service des appartemens. Les cuisines occupaient « cent cinquante-neuf maistres-queux, hasteurs de rôts, potagers, serts-d’eau, » et autres « officiers de bouche. » Venaient ensuite le personnel des écuries, cinquante « marchands, » et un nombre indéterminé d’artisans, de tous les corps de métier. En tout, de six à sept cents personnes, sans compter les valets des valets et les grandes « charges » telles que le chancelier de la reine, son chevalier d’honneur, ses dames et ses « demoiselles. »

On était souvent mal servi avec ces hordes de domestiques. Nous savons par Mme de Motteville comment étaient nourries les dames d’Anne d’Autriche en 1644, année paisible, où les coffres de la cour étaient encore pleins. La reine soupait seule, conformément à l’étiquette : « Son souper fini, nous en mangions les restes sans ordre ni mesure, nous servant pour tout appareil de sa serviette à laver et du reste de son pain ; et quoique ce repas fût mal ordonné, il n’était point désagréable, par l’avantage de ce qui s’appelle privauté, pour la qualité et le mérite des personnes qui s’y rencontraient quelquefois. » Au reste la plupart des cours gardaient encore des vestiges du moyen âge. Louis XIII avait, ou avait eu, quatre nains, à « trois cents livres tournois par an pour chacun d’eux, » et il payait un homme pour « leur soin et conduite [17]. » Marie de Médicis conserva jusqu’à sa mort, malgré l’exil et la misère, un certain Jean Gassan qui figure dans son testament comme « gardant le perroquet. » Louis XIV enfant eut « deux baladins. » Mademoiselle avait une naine, qui ne prit sa retraite qu’en 1645. Les registres du Parlement pour cette année-là contiennent à la date du 10 mai des lettres patentes et vérifiées par lesquelles « le roi accordait à Ursule Matton, naine de Mademoiselle, fille unique du duc d’Orléans, la faculté et permission d’établir un petit marché dans une cour derrière la boucherie neuve de Saint-Honoré [18]. »

Marie de Médicis avait complété la maison de sa petite-fille en lui donnant pour gouvernante « une personne de beaucoup de vertu, d’esprit et de mérite, » Mme de Saint-Georges, qui « connaissait parfaitement bien la cour. » Mademoiselle avoue qu’elle fut néanmoins très mal élevée, grâce à la tourbe de flatteurs à gages qui remplissait les Tuileries, et qu’il n’a pas tenu à son entourage qu’elle ne devînt insupportable : « Il est très ordinaire, dit-elle, de voir les enfans que l’on respecte et à qui l’on ne parle que de leur grande naissance et de leurs grands biens, prendre les sentimens d’une mauvaise gloire. J’avais si souvent à mes oreilles des gens qui ne me parlaient que de l’un et de l’autre, que je n’eus pas de peine à me le persuader, et je demeurai dans un esprit de vanité fort incommode, jusqu’à ce que la raison m’eût fait connaître qu’il est de la grandeur d’une princesse bien née de pas s’arrêter à celle dont l’on m’avait si souvent et si longtemps flattée. » Elle en était venue, toute petite encore, à ce degré de sottise, de ne pas aimer qu’on lui parlât de sa grand’mère maternelle, Mme de Guise : « Je disais : — Elle est ma grand’maman de loin, elle n’est pas reine. »

On ne voit pas que Mme de Saint-Georges, cette personne de tant de mérite, ait rien fait pour neutraliser les mauvaises influences. Pendant tout le XVIIe siècle, les idées sur l’éducation des filles ont été très hésitantes, à cause du peu d’importance que l’on y attachait. Fénelon pouvait encore écrire en 1687, après les progrès réalisés sous la double influence de Port-Royal et de Mme de Maintenon : « Rien n’est plus négligé que l’éducation des filles ; la coutume et le caprice des mères y décident souvent de tout ; on suppose qu’on doit donner à ce sexe peu d’instruction ; l’éducation des garçons passe pour une des principales affaires par rapport au bien public, et, quoiqu’on n’y fasse guère moins de fautes que dans celle des filles, du moins on est persuadé qu’il faut beaucoup de lumière pour y réussir. » On s’en remettait généralement au monde du soin de former les femmes et de leur polir l’esprit. C’est l’origine des grandes inégalités qu’on remarque entre elles, dans les mêmes classes, selon qu’elles s’étaient trouvées plus ou moins bien placées pour s’instruire au spectacle de la vie et dans la conversation des honnêtes gens. Les privilégiées étaient celles qui avaient grandi, comme Mademoiselle et ses familières, dans les cercles où se parlait et se faisait l’histoire de leur temps. Leurs meilleurs maîtres avaient été les hommes de leur entourage, qui intriguaient, conspiraient, se battaient et mouraient sous leurs yeux, et très souvent pour leur complaire. Les existences tourmentées et périlleuses de ces hommes, leurs chimères et leur romantisme en action furent d’admirables leçons pour les futures héroïnes de la Fronde.

On ne comprendrait pas les élèves si l’on ne considérait d’abord les maîtres. Comment s’étaient formés ces professeurs d’énergie ? Dans quel moule s’était coulée cette race de cavaliers entreprenans et agités qui fit surgir, modelée à son image, une génération d’amazones ? C’est tout le système d’éducation de la France d’alors qui est ici en cause. Il vaut la peine d’être examiné de près et en détail.


IV


Les garçons étaient préparés dès l’enfance à la vie ardente et pressée de leur temps. On les élevait d’après une idée arrêtée, commune au riche et au pauvre, au noble et au roturier. L’objet de l’éducation masculine était de faire des hommes de très bonne heure. Il n’y avait divergence entre le gentilhomme et le bourgeois que sur la meilleure manière de s’y prendre : le premier estimait que rien ne vaut l’action pour façonner à l’action ; le second tenait les humanités pour le seul fondement d’une éducation virile et pratique. Quelle que fût la méthode adoptée, un jeune homme devait entrer dans la vie active à l’âge où nos fils commencent à peine l’interminable série de leurs examens. A dix-huit ans, à seize, quelquefois à quinze, un Gassion, un La Rochefoucauld, un Pontis, un Orner Talon, un Arnauld d’Andilly, étaient officiers, avocats, fonctionnaires ; et les affaires en prenaient une autre physionomie qu’à notre époque, où les générations arrivent à l’action déjà vieillies et déjà fatiguées. Il n’est pas indifférent pour un peuple que sa jeunesse entre dans les carrières à un âge ou à un autre. On n’a plus la même façon de penser et de sentir à trente ans qu’on avait à vingt. On fait la guerre autrement, la politique encore plus ; on a d’autres ambitions et d’autres aventures. Les momens de l’histoire où la partie agissante de la nation contient une forte proportion de très jeunes gens en reçoivent une coloration particulière ; la vie publique a un je ne sais quoi de plus fringant et de plus hardi. Il y eut sous Louis XIII des existences à faire mourir d’envie nos malheureux écoliers, — qui deviennent parfois chauves avant de parvenir à quitter les bancs.

Jean de Gassion, maréchal de France à trente-quatre ans et tué à trente-huit 1647), était le quatrième garçon, et non le dernier, d’un président au Parlement de Navarre, qui l’avait « élevé aux lettres » avec soin. L’enfant « profita tellement aux humanités et en la philosophie, qu’il s’y trouva consommé avant l’âge de seize ans [19]. » Il savait aussi plusieurs langues vivantes, « l’allemande, la flamande, l’italienne et l’espagnole. » Ainsi préparé, il partit de Pau sur le vieux bidet de son père, les poches vides et le cœur en liesse, résolu à « faire fortune » et ne doutant pas d’y réussir. Le vieux bidet ne put aller plus loin que quatre ou cinq lieues. Jean de Gassion continua sa route à pied, gagna la Savoie, où l’on guerroyait, s’y engagea comme simple soldat, et se battit si bien qu’il fut nommé cornette. La paix l’ayant ramené en France, il résolut d’offrir son épée au roi de Suède, Gustave-Adolphe, qu’on disait quelque part en Allemagne à combattre les Impériaux, et de lui conduire ses troupes, à lui Jean de Gassion, car il n’entendait pas se présenter seul, en pauvre hère, devant le monarque. Il entraîna quinze ou vingt cavaliers de son régiment, s’embarqua avec eux pour la Baltique et aborda par hasard, — ceci est de l’histoire, — sur un rivage où Gustave-Adolphe était justement à se promener ; ces choses-là n’arrivent plus passé vingt ans. Jean le salua, et lui exposa en latin son grand désir de le servir. Le roi, amusé, consentit à mettre ce docte gamin à l’essai, et c’est ainsi que Gassion devint colonel à vingt-deux ans. Sans le latin, il aurait peut-être manqué sa carrière ; sa harangue cicéronienne, débitée à l’improviste dans les circonstances pittoresques qu’on a vues, avait prévenu en sa faveur un prince qui était lui-même très lettré. Après la mort du roi de Suède, Gassion rentra en France, gagna avec Condé la bataille de Rocroy et mourut au siège de Lens d’une balle dans la tête, laissant la réputation d’un brillant soldat et d’un homme de bien, d’autant de vertu que de courage. Il n’avait jamais voulu se marier. Quand on lui en parlait, il répondait « qu’il ne faisait pas assez de cas de la vie pour en faire part à quelqu’un. » C’est le mot d’un pessimiste, et ce n’est guère de son temps.

La Rochefoucauld, qu’on n’accusera pas d’avoir été naturellement romanesque, offre un autre exemple des miracles qu’opère la jeunesse ; il ne lui serait pas arrivé d’agir, une fois dans sa vie, en vrai paladin, s’il ne s’était lancé dans la politique avant que d’avoir barbe au menton. Il avait fait sa première campagne à quinze ans avec le grade de « mestre de camp. » L’année suivante il était à la cour, mêlé aux partis et occupé à faire de l’opposition à Richelieu, sans pouvoir s’empêcher de n’être qu’un adolescent, encore très éloigné de la prudence désabusée des Maximes. La saveur toute spéciale que cette saison de la vie donne aux âmes s’était communiquée à la sienne à l’heure marquée par la nature, l’imprégnant d’un petit parfum d’héroïsme et de poésie ; il n’oublia jamais avec quel bonheur il avait été fou pendant une semaine ou deux. Il avait alors vingt-trois ans. La reine Anne d’Autriche était au plus fort de sa disgrâce, maltraitée et persécutée par son époux et par Richelieu. « Dans cette extrémité, dit La Rochefoucauld en ses Mémoires, abandonnée de tout le monde, manquant de toutes sortes de secours, et n’osant se confier qu’à Mlle d’Hautefort et à moi, elle me proposa de les enlever toutes deux et de les emmener à Bruxelles. Quelque difficulté et quelque péril qui me parussent dans un tel projet, je puis dire qu’il me donna plus de joie que je n’en avais eu de ma vie. J’étais dans un âge où l’on aime à faire des choses extraordinaires et éclatantes, et je ne trouvais pas que rien le fût davantage que d’enlever en même temps la reine au roi son mari et au cardinal de Richelieu qui on était jaloux, et d’ôter Mlle d’Hautefort au roi qui en était amoureux. » L’entreprise n’était point banale on effet. La Rochefoucauld s’en chargea avec enthousiasme, et n’y renonça que parce que la reine changea de dessein. Il avait eu comme tout le monde son coup de jeunesse, il avait manqué faire sa folie. Il disait en songeant à ce projet extravagant : « La jeunesse est une ivresse continuelle ; c’est la fièvre de la raison. »

Louis de Pontis, l’un des familiers de Louis XIII, était un cadet de Provence dont plus d’une aventure a défrayé nos romans de cape et d’épée. Il était né en 1583 : « Etant âgé de quatorze ans, disent ses Mémoires, et ayant perdu mon père et ma mère, je sentis une inclination extraordinaire pour la guerre, et je résolus de commencer à en apprendre le métier. » Après deux années de régiment, se sentant mûr pour les grandes actions, Pontis arrive à Paris, pauvre comme D’Artagnan à ses débuts, monté comme lui sur une rosse, et s’en va trouver Crillon, qu’il intéresse à son sort. Le voilà au régiment des Gardes devant que d’avoir fini de grandir, et rangé à l’instant parmi ceux qu’on était sûr de trouver là où il y avait une frasque à commettre ou un danger à courir. Chevaleresque et intrépide, plein d’invention et d’audace, il vécut flamberge au vent, semant les actions héroïques, marchant dans tous les guêpiers, aujourd’hui l’admiration de l’armée, demain à deux doigts d’être fusillé ou pendu. L’un de ses plus beaux exploits fut de défendre un château fortifié avec trois hommes, pour le compte du futur maréchal de Créqui, qui avait une petite guerre privée avec sa sœur, Mme de Monravel. Ils se disputaient une terre proche Juvisy, et avaient trouvé plus simple de régler leur affaire par les armes que de recourir à la chicane. Mme de Monravel était en possession du château, qu’elle faisait garder par des gens à elle. Pontis mit les gardes dehors, moitié par ruse, moitié par force, et s’installa en leur lieu et place. Mme de Monravel le fit assiéger par un prévôt accompagné de ses archers et de « tous les paysans de quatre ou cinq villages voisins. » Il intimida les assaillans par des trucs de féerie : — « Toutes les nuits, nous faisions paraître plus de cinquante mèches allumées sur des perches qui en portaient dix ou douze, chacune espacée ainsi que des mousquetaires. De plus, on en mettait à tous les coins de la maison, et on les remuait de temps en temps, pour faire croire qu’on relevait les sentinelles. » L’ennemi crut à une vraie garnison, demanda du renfort, du canon et se prépara à un assaut dans les règles. Quand Pontis vit que le jeu devenait sérieux, il profita de la nuit pour se laisser glisser du haut des murs le long d’une corde. Ses hommes en firent autant. Ils coururent tous ensemble aux assiégeans avec le plus de tapage possible, en criant : Tue ! Tue ! et profitèrent de leur épouvante pour filer au travers et disparaître. Pontis avait alors vingt-deux ans. Sa carrière militaire fut un tissu d’aventures du même genre. Devenu vieux, il se retira à Port-Royal-des-Champs, où les autres « Messieurs » prenaient plaisir à lui faire conter son histoire. Nicole s’est porté garant de sa véracité.

Arnauld d’Andilly n’a pas une biographie aussi romanesque. L’histoire de sa jeunesse, telle qu’il la raconte dans ses Mémoires, est néanmoins d’un vif intérêt, à cause des détails qu’elle nous donne sur l’éducation des fils de la haute bourgeoisie, aux environs de l’an 1600. Arnauld d’Andilly avait commencé le grec et le latin à la maison, sous la surveillance d’un père instruit. Vers la dixième année, les siens jugèrent le moment venu de mêler dans sa petite tête les réalités aux spéculations. Il était destiné aux « emplois civils. » Les journées furent coupées en deux, moitié pour l’étude désintéressée, moitié pour la pratique, et il fit son apprentissage de fonctionnaire sans que le thème ou la version y perdissent rien. La matinée resta consacrée aux leçons et aux devoirs ; elle était longue ; on se levait à quatre heures chez ses parens. L’écolier devint bon latiniste, et même bon helléniste. Il écrivait très proprement le français et avait de la lecture. Les dix ou douze gros volumes de ses œuvres sont là pour attester qu’il en savait beaucoup plus long que nos bacheliers, tout en ne sachant pas, ou guère, les mêmes choses. A onze heures il fermait ses dictionnaires, disait adieu à son précepteur et à la pédagogie, enfourchait un cheval et s’en allait à travers Paris chez l’un de ses oncles, nommé Claude, qui s’était chargé de lui apprendre ce qui ne se trouve pas dans les livres. Nos pères veillaient avec soin sur ces premiers contacts avec la réalité. Ils tâchaient de ne pas abandonner au hasard cette initiation, qui laisse presque toujours des traces ineffaçables. L’oncle Claude de la Mothe-Arnauld, « trésorier général de France, » installait son neveu dans son cabinet et lui donnait des dossiers à étudier. Il fallait que ce petit bonhomme de dix ans débrouillât une affaire et en rendît compte de vive voix. A quinze ans, ses classes étant terminées, un autre oncle, intendant des finances, lui fit mettre la main à la pâte dans ses bureaux. A seize, le petit Arnauld était M. Arnauld d’Andilly, chargé d’un service public, reçu à la cour, admis bientôt à assister derrière la chaise du roi au conseil des finances, pour entendre « opiner » et se former aux grandes affaires.

Une telle éducation n’était pas une exception. Les fils de la bonne bourgeoisie étaient tous élevés à peu près de même, avec plus ou moins de succès, suivant leurs dons naturels. Omer Talon, avocat général au Parlement de Paris et l’un des grands orateurs parlementaires du siècle, avait aussi fait de fortes études classiques ; les citations grecques et latines se pressaient sur ses lèvres en improvisant. Il avait de « vastes connaissances » dans la science du droit, beaucoup plus compliquée au XVIIe siècle qu’à présent. Cependant, lui non plus n’avait pas traîné sur les bancs. A dix-huit ans, il était reçu avocat, commençait à plaider et devenait célèbre immédiatement. Au même âge, Perrot d’Ablancourt, le traducteur des Anciens, était avocat au Parlement, après d’excellentes humanités et plusieurs années de philosophie, de droit et autres « études supérieures. » Antoine Le Maître, le premier solitaire de Port-Royal, qui avait commencé par être à vingt et un ans le plus grand avocat de Paris, avait trop bien profité de ses humanités rapides ; du temps qu’il plaidait, on lui reprochait de mettre du grec et du latin partout.

La noblesse sacrifiait presque toujours l’instruction, qu’elle méprisait, à l’impatience de voir ses fils dans la vie active. Elle mettait ceux-ci dans les pages dès l’âge de treize ou quatorze ans, ou à « l’académie, pour apprendre à se servir d’un cheval, à tirer des armes, à voltiger et à danser [20]. » Les livres et les écritoires passaient aux yeux des gens de qualité pour des ustensiles roturiers, bons pour les plumitifs et les « beaux-esprits, » — « Aussi, écrit M. d’Avenel en parlant du règne de Louis XIII [21], les gentilshommes sont-ils parfaitement ignorans, les plus illustres comme les plus modestes ; il y a entre eux, sous ce rapport, à quelques exceptions près, égalité absolue. Le connétable de Montmorency était « en réputation d’homme de grand sens, bien qu’il n’eût aucune instruction, et à peine sut-il écrire son nom. » Maint grand seigneur n’en savait pas plus long, et cette ignorance n’était pas « honteuse, au contraire ; elle était voulue, affectée, glorieuse, » imitée avec empressement par la petite noblesse. « Je ne taille ma plume qu’avec mon épée, disait fièrement un gentilhomme. — Je ne m’étonne donc pas, riposta un bel esprit, que vous écriviez si mal. »

Les exceptions dépendaient du caprice des pères, et se rencontraient parfois où on les aurait le moins attendues. Le fameux Bassompierre, arbitre de la mode et fleur des courtisans, qui brûla en une fois plus de six mille lettres de femmes, qui portait des habits de 14 000 écus et pouvait encore les décrire vingt-cinq ans après, avait fait des études très complètes, et sur un plan qu’on ne se figurait peut-être pas aussi ancien. Il avait suivi le collège jusqu’à seize ans et était allé se perfectionner à l’étranger, en Allemagne d’abord, où il avait travaillé la rhétorique, la logique, la physique, le droit, Hippocrate, Aristote et « les cas de conscience ; » en Italie ensuite, où il avait fréquenté les meilleurs manèges, les meilleures salles d’armes, une école de fortifications et plusieurs cours princières. A dix-neuf ans, il était brillant cavalier, bon musicien, il avait de la culture et du monde, et il revenait débuter avec éclat à la cour de France.

Le grand Condé, général en chef à vingt-deux ans, avait fait ses classes au collège de Bourges et ses « exercices » à une « académie » de Paris, traité partout, sur l’ordre de son père, comme le premier écolier venu. Il parlait latin à sept ans, était en rhétorique à onze, avait travaillé la philosophie, le droit, les mathématiques et l’italien, tournait joliment les vers et excellait aux exercices du corps. Louis XIII applaudissait à ces fortes études, à cette éducation démocratique, peut-être par un retour sur lui-même, et « disait à tout le monde qu’il voulait… faire instruire et élever monsieur le Dauphin de la même manière [22]. » A mesure que le siècle avançait, on se convertissait à l’idée qu’un noble pouvait « étudier » sans déroger. Pontis, l’aventureux Pontis qui n’avait jamais moisi nulle part, voulait qu’on prît le temps d’instruire la jeunesse. Il écrivait [23]à quelqu’un qui lui avait demandé conseil pour l’éducation de deux jeunes seigneurs de la cour : « Je commencerai par vous avouer que je ne suis pas du sentiment de ceux qui veulent que leurs enfans n’aient de science qu’autant qu’il en faut, disent-ils, pour un gentilhomme, car puisque la science… apprend à raisonner et à bien parler en public, n’est-elle pas nécessaire à ceux qui par la grandeur de leur naissance, de leurs emplois et de leurs charges, peuvent en avoir besoin en tant de rencontres ? Je sais que plusieurs croient aussi que la fréquentation des femmes vertueuses et habiles ouvre et polit davantage l’esprit d’un jeune cavalier que l’entretien d’un homme de lettres ; mais je ne suis pas non plus de cet avis… » Pontis voulait pourtant qu’on mît grande différence entre l’enfant destiné à la robe et celui qui est voué à la profession des armes. « Le premier ne doit jamais discontinuer ses études ; et il suffit que l’autre étudie jusqu’à quinze ou seize ans… Après cela on le doit mettre à l’Académie… »

Pontis ne faisait que suivre le courant. Au moment où naquit la Grande Mademoiselle, l’homme de qualité n’avait plus le droit d’être ce qu’on appelait « un brutal. » Des mœurs nouvelles exigeaient qu’il eût du goût, à défaut de science, et qu’il se fût formé dans « l’entretien d’un homme de lettres » à juger des « ouvrages de l’esprit. » Le maréchal de Montmorency [24], fils du connétable qui savait à peine signer, « avait toujours des gens d’esprit à ses gages, qui faisaient des vers pour lui, qui l’entretenaient d’un million de choses, et lui disaient quel jugement il fallait faire des choses qui couraient en ce temps-là [25]. » Il était de bon ton dans les grandes maisons de s’attacher au moins un « autheur ; » en l’absence de journaux et de revues, il remplaçait nos chroniques littéraires et nos articles de critique, il parlait le feuilleton dramatique ou le compte rendu du dernier roman.

On fut très longtemps à faire un pas de plus et à permettre au noble d’être son propre « autheur » et de composer lui-même ses « ouvrages de l’esprit. » Celui qui succombait à la démangeaison d’écrire devait à sa naissance de s’en cacher ou de s’en excuser. Mlle de Scudéry fait dire à Sapho, c’est-à-dire à elle-même, dans le Grand Cyrus [26] : « Il n’y a rien de plus incommode que d’être bel esprit, ou d’être traité comme l’étant, quand on a le cœur noble et quelque naissance. Car enfin, je pose pour indubitable que, dès qu’on se tire de la multitude par les lumières de son esprit et qu’on acquiert la réputation d’en avoir plus qu’un autre, et d’écrire assez bien en vers ou en prose pour pouvoir faire des livres, on perd la moitié de sa noblesse, si on en a, et l’on n’est point ce qu’est un autre de la même maison et du même sang, qui ne se mêlera point d’écrire… On vous traite tout autrement… « Vers la même époque, Tallemant des Réaux écrivait de M. de Montausier, l’époux de la belle Julie d’Angennes et l’un des satellites de l’hôtel de Rambouillet : — « Il fait trop le métier de bel esprit pour un homme de qualité, ou du moins il le fait trop sérieusement… Il a fait des traductions… » La nuance est marquée d’un trait juste ; l’homme de qualité qui écrivait devait se garder d’attacher de l’importance à ses œuvres. On s’était repris de goût pour la politesse de l’esprit, qui avait presque disparu dans le fracas des guerres civiles, mais on conservait toutefois dans la bonne société l’horreur des générations précédentes pour les pédans et le pédantisme.

Ignorans ou instruits, ces éducations hâtives les jetaient tous dans les différentes carrières à peine adolescens et dans la fleur de l’étourderie, mais aussi de l’enthousiasme et de la générosité. La France s’en trouva bien ; les temps auraient été trop durs sans le correctif de leurs illusions et de leur belle humeur. Les traditions des siècles où la force était tout pesaient encore sur les âmes. L’une de ces traditions voulait que l’homme fût « dressé au sang » dès son enfance ; on citait un seigneur qui faisait tuer ses prisonniers par son petit garçon, âgé de dix ans. Une autre dispensait d’avoir pitié des humbles ; la souffrance roturière n’existait pas pour un gentilhomme. Il y avait ainsi tout un héritage d’idées inhumaines par lesquelles étaient protégés et entretenus les restes de barbarie qui traînaient dans les mœurs et qui ont failli rendre odieux ces beaux cavaliers. Ceux-ci ont été sauvés par le rayon de poésie qui s’est posé sur eux. Ils étaient bien querelleurs, mais si braves, bien sauvages quelquefois, mais si dévoués, et si gais, et si amoureux. Ils étaient extraordinairement vivans, parce qu’ils étaient, ou qu’ils avaient été, extraordinairement jeunes, comme on ne sait plus et comme on ne peut plus l’être à présent.

Ils avaient donné aux femmes de leur crânerie. Les deux sexes vivaient beaucoup de la même vie, dans les hautes classes. Ils fréquentaient les mômes lieux et y partageaient les mêmes plaisirs. On se rencontrait dans les ruelles, à la comédie, au bal, à la promenade, à la chasse, dans les voyages à cheval et même dans les camps. Une femme de qualité avait des occasions continuelles de se pénétrer de l’esprit de son temps. Il en résulta que les ambitieuses et les imaginatives voulurent avoir leur part de la vie publique, et elles se la taillèrent si belle que Richelieu se plaignait de l’importance des Françaises dans l’État. On les vit se mêler de politique, intriguer et conspirer comme les hommes, qu’elles poussèrent aux plus folles équipées. Quelques-unes avaient des garde-robes de déguisemens et couraient les rues et les grands chemins on moines ou en gentilshommes. Plusieurs manièrent l’épée, en duel et à la guerre ; toutes cavalcadaient. Elles étaient belles personnes, courageuses, et elles trouvaient le moyen de ne pas perdre leur grâce à ces jeux virils ; jamais femmes, au contraire, ne furent plus femmes. Les hommes les adoraient. Ils tremblaient qu’on ne les leur gâtât, et ce fut le motif de leur résistance opiniâtre aux idées qui commençaient à se faire jour dans la société féminine sur l’éducation des filles. Je ne peux pas trouver que les hommes eussent raison, mais je les comprends ; la belle dame du temps de Louis XIII était une jolie œuvre d’art.

Il se trouva que la Grande Mademoiselle vint en âge d’apprendre au moment même où la question de l’instruction des filles se posait dans les cercles polis. Sa gouvernante, à qui revenait le soin de diriger son éducation, se trouva pressée entre les défenseurs de l’ancienne ignorance et les premiers partisans des « clartés de tout. » Mme de Saint-Georges n’eut pas d’hésitation. Elle s’en tint aux vieux usages, et la plus grande princesse de France sut tout juste lire et écrire. Quelques explications sont nécessaires pour justifier, dans la mesure où elle peut l’être, une mesure aussi radicale.


V

Les Femmes savantes auraient pu être écrites sous Richelieu. Philaminte n’avait pas attendu Molière pour protester contre l’ignorance où les mœurs et les préjugés maintenaient son sexe. A l’apparition de la pièce, en 1672, il y avait plus d’un demi-siècle que l’on disputait en vain dans les ruelles à la mode sur ce qu’une femme doit ou ne doit pas savoir. Il aurait fallu s’entendre d’abord sur ce qu’elle doit être au foyer domestique et dans les relations sociales, et l’on commençait justement à ne plus s’entendre là-dessus. Les hommes étaient presque unanimes à ne pas vouloir de changemens. Les nobles avaient des maîtresses exquises et d’incomparables alliées politiques ; les bourgeois avaient d’excellentes ménagères ; et il leur semblait à tous que l’instruction serait inutile aux unes comme aux autres. La majorité des femmes se rangeait à cet avis. La minorité entrevoyait des vies ou plus sérieuses, ou plus intelligentes, pour lesquelles l’ignorance absolue était un obstacle ; mais elle trouvait les hommes butés contre l’idée de faire faire des études à leurs filles. Ils n’admettaient pas qu’il y eût une distinction entre une personne cultivée et une « savante, » le mot d’alors pour bas-bleu. On est obligé d’avouer qu’ils n’avaient pas toujours tort. Pour une raison qui m’échappe, le savoir a eu de la peine, chez la femme, à faire bon ménage avec le naturel et la simplicité. Il a fallu s’y mettre. Aujourd’hui encore, il n’est pas mauvais de se surveiller un peu. Dans le temps qui nous occupe, les « fausses précieuses » avaient fait un tort considérable, par leurs prétentions et leurs grimaces, à la cause de l’instruction des filles. Celles qui s’intitulaient les vraies précieuses, et qui travaillaient, sous l’impulsion de l’hôtel de Rambouillet, à épurer le langage et les mœurs, n’ignoraient pas combien les autres les compromettaient. Mlle de Scudéry, qui savait « presque tout ce qu’on pouvait savoir » et se piquait de n’en être pas moins modeste, ne pouvait prendre son parti d’être confondue par le public avec les Trissotin femelles dont elle sentait si vivement les ridicules. Elle s’est défendue de leur ressembler dans plusieurs passages du Grand Cyrus où sont discutées avec infiniment de bon sens les questions que l’on nomme aujourd’hui féministes.

Damophile affecte d’imiter Sapho, et n’est que sa caricature. Sapho « ne fait point la savante, » sa conversation est « naturelle, galante et commode. » Damophile « avait toujours cinq ou six maîtres, dont le moins savant lui enseignait, je crois, l’astrologie ; elle écrivait continuellement à des hommes qui faisaient profession de science ; elle ne pouvait se résoudre à parler à des gens qui ne sussent rien. On voyait toujours sur sa table quinze ou vingt livres, dont elle tenait toujours quelqu’un quand on arrivait dans sa chambre et qu’elle y était seule, et je suis assuré qu’on pouvait dire sans mensonge qu’on voyait plus de livres dans son cabinet qu’elle n’en avait lu, et qu’on en voyait moins chez Sapho qu’elle n’en lisait. De plus, Damophile ne disait que de grands mots, qu’elle prononçait d’un ton grave et impérieux, quoiqu’elle ne dît que de petites choses ; et Sapho, au contraire, ne se servait que de paroles ordinaires pour en dire d’admirables. Au reste, Damophile, ne croyant pas que le savoir pût compatir avec les affaires de sa famille, ne se mêlait d’aucuns soins domestiques : mais pour Sapho, elle se donnait la peine de s’informer de tout ce qui était nécessaire pour savoir commander à propos jusques aux moindres choses. Damophile non seulement parle en style de livre, mais elle parle même toujours de livres, et ne fait non plus de difficulté de citer les auteurs les plus inconnus, en une conversation ordinaire, que si elle enseignait publiquement dans quelque académie célèbre… Elle cherche… avec un soin étrange à faire connaître tout ce qu’elle sait, ou tout ce qu’elle croit savoir, dès la première fois qu’on la voit ; et il y a enfin tant de choses fâcheuses, incommodes et désagréables en Damophile, qu’on peut assurer que, comme il n’y a rien de plus aimable ni de plus charmant qu’une femme qui s’est donné la peine d’orner son esprit de mille agréables connaissances, quand elle en sait bien user, il n’y a rien aussi de si ridicule et de si ennuyeux qu’une femme sottement savante. »

Mlle de Scudéry enrageait quand des maladroits, la prenant pour une Damophile et cherchant à lui dire quelque chose d’agréable, la consultaient « sur la grammaire » ou « touchant un vers d’Hésiode. » Son dépit retombait sur les « savantes, » à qui elle reprochait de donner raison aux préjugés et d’être cause, par leur insupportable pédanterie, que tant de jeunes filles, dans les meilleures familles, n’apprenaient même pas leur langue et pouvaient à peine se faire comprendre la plume à la main. « La plupart des dames, dit son Nicanor, semblent écrire pour n’être pas entendues, tant il y a peu de liaison en leurs paroles et tant leur orthographe est bizarre. » — « Il est certain, réplique Sapho, qu’il y a des femmes qui parlent bien, qui écrivent mal, et qui écrivent mal purement par leur faute… Cela vient sans doute de ce que la plupart des femmes n’aiment point à lire, ou de ce qu’elles lisent sans aucune application et sans faire même nulle réflexion sur ce qu’elles ont lu ; ainsi, quoiqu’elles aient lu mille et mille fois les mêmes paroles qu’elles écrivent, elles les écrivent pourtant tout de travers, et en mettant les lettres les unes pour les autres, elles font une confusion qu’on ne saurait débrouiller, à moins que d’y être fort accoutumé. — Ce que vous dites est tellement vrai, reprend Erinne, que je fis hier une visite à une de mes amies qui est revenue de la campagne, à qui j’ai reporté toutes les lettres qu’elle m’a écrites pendant qu’elle y était, afin qu’elle me les lût. »

Mlle de Scudéry n’exagérait pas. Nos arrière-grand’mères ne voyaient pas l’utilité de mettre l’orthographe. Chacune s’en tirait à la grâce de Dieu. La marquise de Sablé, « sérieuse et même savante, » au témoignage de Sapho, « le type de la parfaite précieuse, » d’après Cousin, écrivait j’husse, notre broulerie, votre houbly. Une autre précieuse, Mme de Bregy, qui a été imprimée en prose et en vers, écrivait à Mme de Sablé, dans leur vieillesse à toutes deux : «… Je vous dire que je viens d’aprendre que samedi. Monsieur, Madame et les poupons reviene à Paris, et que pour aujourd’huy la Rayne et Mme de Toscane vont à Saint-Clou don la naturelle bauté sera reausé de toute les musique possible et d’un repas manifique don je quiterois tous les gous pour une écuelle non pas de nantille, mes pour une de vostre potage ; rien n’étan si délisieus que d’an manger an vous écoutan parler (19 septembre 1672). » Il est juste d’ajouter que beaucoup d’hommes étaient femmes sur ce point. La lettre que voici, du duc de Gesvres, « premier gentilhomme » de Louis XIV, n’a rien à envier à la précédente : « (Paris, ce 20 septembre 1677.) Monsieur me trouvant oblige de randre unne bonne party de l’argan que mais enfant ont pris de peuis quil sont en campane monsieur cela m’oblije a vous suplier très humblemant monsieur de me faire la grasse de commander monsieur quant il vous plera que Ion me pay la capitenery de Mousaux monsieur vous asseurant que vous moblijeres fort sansiblement monsieur comme ausy de me croire avec toute sorte de respec monsieur vostre très humble et très obéissant serviteur. »

Trop est trop ! sans avoir la superstition de l’orthographe, on ne peut que louer Mlle de Scudéry d’avoir rompu des lances en sa faveur. Elle aurait voulu aussi qu’à ces premiers élémens vînt s’ajouter un certain fonds de connaissances solides, qu’on mît aux jeunes filles autre chose en tête que les chiffons et la « galanterie [27]. » — « Sérieusement, disait-elle, y a-t-il rien de plus bizarre que de voir comment on agit pour l’ordinaire en l’éducation des femmes ? On ne veut pas qu’elles soient coquettes ni galantes, et on leur permet pourtant d’apprendre soigneusement tout ce qui est propre à la galanterie, sans leur permettre de savoir rien qui puisse fortifier leur vertu ni occuper leur esprit. En effet, toutes ces grandes réprimandes qu’on leur fait dans leur première jeunesse, de n’être pas assez propres [28], de ne s’habiller point d’assez bon air, et de n’étudier pas assez les leçons que leurs maîtres à danser et à chanter leur donnent, ne prouvent-elles pas ce que je dis ? Et ce qu’il y a de rare est qu’une femme qui ne peut danser avec bienséance que cinq ou six ans de sa vie, en emploie dix ou douze à apprendre continuellement ce qu’elle ne doit faire que cinq ou six ; et à cette même personne qui est obligée d’avoir du jugement jusques à sa mort et de parler jusqu’à son dernier soupir, on ne lui apprend rien du tout qui puisse ni la faire parler plus agréablement, ni la faire agir avec plus de conduite ; et vu la manière dont il y a des dames qui passent leur vie, on dirait qu’on leur a défendu d’avoir de la raison et du bon sens, et qu’elles ne sont au monde que pour dormir, pour être grasses, pour être belles, pour ne rien faire, et pour ne dire que des sottises… J’en sais une qui dort plus de douze heures tous les jours, qui en emploie trois ou quatre à s’habiller, ou pour mieux dire à ne s’habiller point, car plus de la moitié de ce temps-là se passe à ne rien faire ou à défaire ce qui avait déjà été fait. Ensuite elle en emploie encore bien deux ou trois à faire divers repas, et tout le reste à recevoir des gens à qui elle ne sait que dire, ou à aller chez d’autres qui ne savent de quoi l’entretenir. »

Mlle de Scudéry n’approuvait pas non plus qu’une femme tournât au pot-au-feu et ne fût que la première servante de son mari. Toutefois, lorsqu’on la pressait de tracer un programme d’éducation et de « dire précisément ce qu’une femme doit savoir, » le problème était encore si neuf qu’elle-même se trouvait embarrassée pour répondre. Elle se dérobait et se rejetait dans les généralités : « Il serait sans doute assez difficile, répondait-elle à un interlocuteur imaginaire, de donner une règle générale, car il y a une si grande diversité dans les esprits qu’il ne peut y avoir de loi universelle qui ne soit injuste. Mais ce que je pose pour fondement est qu’encore que je voulusse que les femmes sussent plus de choses qu’elles n’en savent pour l’ordinaire, je ne veux pourtant jamais qu’elles agissent ni qu’elles parlent en savantes. Je veux donc bien qu’on puisse dire d’une personne de mon sexe qu’elle sait cent choses dont elle ne se vante pas, qu’elle a l’esprit fort éclairé, qu’elle connaît finement les beaux ouvrages, qu’elle parle bien, qu’elle écrit juste, et qu’elle sait le monde ; mais je ne veux pas qu’on puisse dire d’elle : c’est une savante… Ce n’est point que celle qu’on n’appellera point savante ne puisse savoir autant et plus de choses que celle à qui on donnera ce terrible nom, mais c’est qu’elle se sait mieux servir de son esprit, et qu’elle sait cacher adroitement ce que l’autre montre mal à propos. » Et quelqu’un demandant à Sapho de quoi sert aux femmes une science qu’elles n’oseraient montrer : « Elle leur sert, répliqua-t-elle à entendre ce que de plus savans qu’elles disent, et à en parler même à propos, sans en parler pourtant comme les livres en parlent, mais seulement comme si le simple sens naturel leur faisait comprendre les choses dont il s’agit. Joint qu’il y a mille agréables connaissances dont il n’est pas nécessaire de faire un si grand secret. En effet, on peut savoir quelques langues étrangères, on peut avouer qu’on a lu Homère, Hésiode et les excellens ouvrages de l’illustre Aristée [29], sans faire trop la savante ; on peut même en dire son avis d’une manière si modeste et si peu affirmative que, sans choquer la bienséance de son sexe, on ne laisse pas de faire voir qu’on a de l’esprit, de la connaissance et du jugement. »

Elle avait sous les yeux la femme qu’elle aurait voulu donner en modèle à toutes les autres, celle qui savait le latin, qui faisait ses délices de saint Augustin, et que personne n’aurait jamais eu l’idée d’appeler une « savante. » Mlle de Scudéry était infiniment reconnaissante à la charmante Sévigné de plaider d’exemple en faveur de ses idées. Elle l’a peinte avec une complaisance visible sous le nom de Clarinte [30] : « Sa conversation est aisée, divertissante et naturelle ; elle parle juste, elle parle bien, elle a même quelquefois certaines expressions naïves et spirituelles qui plaisent infiniment… Clarinte aime fort à lire, et ce qu’il y a de mieux c’est que, sans faire le bel-esprit, elle entend admirablement toutes les belles choses. Elle a même appris la langue africaine avec une facilité merveilleuse… Elle a tant de jugement, qu’elle a trouvé le moyen, sans être ni sévère, ni sauvage, ni solitaire, de conserver la plus belle réputation du monde… Ce qu’il y a encore de merveilleux en cette personne, c’est qu’en l’âge où elle est, elle songe aux affaires de sa maison aussi prudemment que si elle avait toute l’expérience que le temps peut donner à un esprit fort éclairé ; et ce que j’admire encore plus, c’est que, quand il le faut, elle se passe du monde et de la cour et se divertit à la campagne avec autant de tranquillité que si elle était née dans les bois… J’oubliais à vous dire qu’elle écrit comme elle parle, c’est-à-dire le plus agréablement et le plus galamment qu’il est possible. »

On ne découvrira pas de programme d’études qui fabrique des Sévigné. Il faut à toute force que la nature y ait mis du sien ; le rôle de l’éducation se borne à la faire rentrer dans ses avances. Mlle de Chantal avait été admirablement dirigée par son oncle, l’abbé de Coulanges ; je ne crois pas que l’on trouve jamais mieux pour former une femme distinguée, en dehors des préoccupations de carrière qui dominent de nos jours l’éducation des filles. Ménage et Chapelain lui avaient fait faire sa rhétorique ; elle lut et relut toute sa vie Tacite et Virgile dans l’original. Elle savait l’italien et l’espagnol, possédait sur le bout du doigt les historiens anciens et modernes, les moralistes, les écrivains religieux, et ce fond sérieux et solide, qu’elle entretint et renouvela jusqu’à son dernier jour, ne l’empêchait pas d’adorer les vers, le théâtre, les romans, l’esprit sous toutes ses formes. Elle avait bon air en dansant et chantait bien, « d’une manière passionnée, » disent les contemporains. L’abbé de Coulanges l’avait aussi dressée à avoir de l’ordre et à payer ses dettes, contrairement aux usages reçus. C’était une femme complète ; elle faisait même quelques fautes d’orthographe, juste ce qu’il en fallait pour avoir le droit d’être un écrivain de génie sans déroger au bel air et à la naissance.

D’autres encore, à la cour ou à la ville, donnaient raison à la thèse de Mlle de Scudéry. Un plus grand nombre lui donnaient tort par leur ressemblance avec sa Damophile, à commencer par la bonne Gournay, la « fille d’alliance » de Montaigne, qui prononçait doctoralement, du haut de son grec et de son latin, sur les sujets les plus scabreux, les plus déplaisans dans une bouche féminine, sous prétexte qu’il s’agissait de l’antiquité, et que tout en est vénérable. Un autre bas-bleu, la vicomtesse d’Auchy, avait fondé chez elle des conférences où le beau monde s’étouffait pour entendre prouver « la Trinité par raison naturelle, » ou les idées innées par raison démonstrative, en interrogeant des petits enfans sur la philosophie et la théologie. La dame du logis avait imprimé sous son nom et avec son portrait des homélies sur les épîtres de saint Paul, qu’elle avait achetées en manuscrit à un docteur en théologie et qui firent la fortune du libraire : « La nouveauté de voir une dame de la cour commenter le plus obscur des apôtres faisait que tout le monde achetait ce livre [31]. » L’archevêque de Paris finit par lui intimer l’ordre de « laisser la théologie à la Sorbonne. »

Mlle Des Jardins déclamait ses vers dans les salons avec de grandes « contorsions » et des yeux « mourans, » et trouvait fort mauvais qu’on lui préférât Corneille. Mlle Diodée faisait fuir les gens à force de belles pensées sur Zoroastre ou Hermès Trismégiste. Une autre ne parlait que d’éclipsés et de comètes. Leur pédantesque séquelle transportait d’horreur « l’honnête homme. » Plus il était de haute naissance, plus il estimait un affreux malheur d’être marié à une « savante. » Par contre-coup, les jeunes filles les plus nobles étaient aussi les plus ignorantes. Mlle de Maillé-Brezé, nièce du cardinal de Richelieu, était complètement illettrée lors de son mariage avec le grand Condé, en 1641. On trouva que c’était aller trop loin, et l’on profita de la première campagne de son époux pour la dégrossir : « L’année d’après son mariage, nous dit Mademoiselle, elle fut envoyée au couvent des Carmélites de Saint-Denis, pour lui faire apprendre à lire et à écrire durant l’absence de monsieur son mari. »

Les Contes de Perrault, miroir fidèle des mœurs de leur siècle, nous apprennent ce que devait être une princesse « accomplie. » La Belle-au-Bois-dormant a pour marraines toutes les fées qu’on peut trouver dans le pays, « afin que chacune d’elles lui faisant un don… la princesse eût par ce moyen toutes les perfections imaginables… La plus jeune lui donna pour don qu’elle serait la plus belle personne du monde, celle d’après qu’elle aurait de l’esprit comme un ange, la troisième qu’elle aurait une grâce admirable à tout ce qu’elle ferait, la quatrième qu’elle danserait parfaitement bien, la cinquième qu’elle chanterait comme un rossignol, et la sixième qu’elle jouerait de toutes sortes d’instrumens dans la perfection. » Perrault avait calqué sa princesse sur celles de la vie réelle. La Grande Mademoiselle fut élevée exactement comme la Belle-au-Bois-dormant. Sa gouvernante avait trop d’expérience pour la charger d’une science qui l’aurait rendue redoutable aux hommes, et s’en remit aux fées du soin de lui donner » toutes les perfections imaginables. » Il en manqua malheureusement plusieurs au baptême ; les fées n’avaient donné à Mademoiselle ni une voix de rossignol, ni une grâce admirable. Sa ressemblance avec les héroïnes de Perrault n’en est pas moins frappante. Il y a parenté évidente d’esprit et de sentimens. Les princesses des Contes n’ont jamais en tête que d’épouser le fils du roi. La Grande Mademoiselle fut convaincue par tout ce qu’elle voyait et entendait que la Providence n’y va pas à l’aveuglette en créant une personne » de sa qualité, » et qu’il était écrit dans le ciel, de toute éternité, qu’elle épouserait un grand prince. Sa vie se consuma en vains efforts pour accomplir l’oracle, et ses mariages manques feront toute son histoire.


VI

Le début de ses Mémoires nous montre la cour de Louis XIII et les affaires du temps vues par une petite fille. C’est un aspect auquel les historiens ne nous avaient pas accoutumés. Il rétrécit naturellement les horizons. La petite princesse ne savait même pas qu’il se passait quelque chose en Allemagne. Elle ne pouvait pas ignorer la lutte de Richelieu contre les grands, qui causait autour d’elle tant de changemens de visages, mais elle la rapetissait dans son esprit aux proportions d’une querelle entre son père et le cardinal. Ses jugemens sur les hauts personnages qu’elle fréquente lui sont dictés par des raisons purement sentimentales. Les uns y gagnent, les autres y perdent.

Louis XIII est l’un des gagnans. Il était bon oncle, très affectueux avec sa nièce, à laquelle il savait un gré infini de n’être qu’une fille, après la peur qu’il avait eue de se voir naître un héritier chez son frère. Il se faisait amener Mademoiselle au Louvre par la galerie du bord de l’eau, et se laissait égayer par sa turbulence et par ses indiscrétions d’enfant gâté. Anne d’Autriche lui témoignait une vive tendresse ; mais les enfans ne s’y trompent guère : « Je pense, dit Mademoiselle, que les amitiés qu’elle me faisait n’étaient que des effets de celle qu’elle avait pour Monsieur. » Un peu plus loin, elle déclare formellement que la reine, se croyant destinée à un prochain veuvage, avait formé le « dessein… d’épouser Monsieur. » Quoi qu’il en fût de ce projet, il est certain que la reine caressait la fille pour l’amour du père. Anne d’Autriche ne pardonna jamais à Mademoiselle l’hiver de 1626-1627. Elle lui en voulut toujours de son propre effacement pendant les mois de grossesse où la duchesse d’Orléans promettait orgueilleusement un dauphin à la France.

Monsieur, avec sa grâce et son inconscience de chat, avait tout à gagner à être vu par des yeux d’enfant. C’était un charmant camarade de jeu, gai, complaisant, et aimant sa fille, du moins pour l’instant ; on ne pouvait jamais répondre du lendemain avec lui. Le cardinal de Richelieu avait tout à perdre ; il fut pour la petite princesse des Tuileries le Croquemitaine de la cour. Quand on songe que c’est ainsi, avec cette physionomie d’ogre et d’éternel trouble-fête, qu’il apparaissait aux millions de Français incapables de comprendre sa politique, la silhouette qu’en trace Mademoiselle devient dramatique, dans sa profonde niaiserie.

Marie de Médicis avait pu disparaître du Luxembourg et de Paris, à la suite de la Journée des Dupes (11 novembre 1630), sans que sa petite-fille le remarquât : « J’étais encore si jeune alors, que je ne me souviens pas seulement de l’avoir vue. » Il n’en avait pas été de même du départ de Monsieur, qui venait continuellement aux Tuileries. L’enfant s’en était aperçue. Elle avait compris que son père était puni ; et on ne lui avait pas laissé ignorer quel était l’insolent qui mettait en pénitence « même les personnes royales, » au mépris de toutes les lois divines et humaines. Mademoiselle, qui n’avait pas quatre ans, fut outrée contre Richelieu. Elle lui fit de l’opposition à sa manière, et devint chère à dater de ce jour au peuple de Paris, qui a aimé de tout temps à taquiner le gouvernement : « J’eus en cette occasion-là, écrit-elle avec une certaine fierté, une conduite qui ne répondait point à mon âge ; je ne voulais me divertir à quoi que ce fût, et l’on ne pouvait même me faire aller aux assemblées du Louvre. » Sa mauvaise humeur retombait, faute de mieux, sur le roi ; elle le grognait et lui réclamait son « papa. » Il a toujours été au-dessus des forces de Mademoiselle, à tous les âges, de bouder longtemps la cour, hors de laquelle, dans sa profonde conviction, « c’était aux grands être en pleine solitude, malgré le nombre de leurs domestiques et la compagnie de ceux qui les visitent. » Elle se raccommoda bientôt avec les assemblées et les collations du Louvre et ne put s’empêcher d’être « dans la joie de son cœur » quand « leurs Majestés » la faisaient venir à Fontainebleau ; mais elle ne désarma jamais vis-à-vis de Richelieu. Elle savait par cœur toutes les chansons contre lui.

Monsieur ne prenait pourtant pas le chemin de se rendre intéressant, depuis qu’il était sorti de France. Il avait commencé par une débauche de plaisir, à s’en rendre malade, et payée avec de l’argent espagnol. En 1632, il était rentré dans son pays à la tête d’une armée étrangère et avait causé la mort du duc de Montmorency, condamné et exécuté pour rébellion. On avait appris ensuite que Monsieur s’était remarié clandestinement avec une sœur du duc de Lorraine. Il couronna ses exploits en signant un traité avec l’Espagne (12 mai 1634), dont la France devait payer les frais avec des lambeaux de son territoire. Il n’en restait pas moins pour sa fille la victime d’une persécution impie. Mademoiselle écrit, en parlant de ces années regorgeantes d’événemens qui la touchaient de si près : « Il se passa beaucoup de choses pendant ce temps-là : je n’étais qu’un enfant pour lors, je n’avais part à rien et ne pouvais rien remarquer. Tout ce dont je me souviens, c’est d’avoir vu la cérémonie des chevaliers de l’Ordre qui furent faits à Fontainebleau (15 mai 1633), dans laquelle aussi on dégrada de l’ordre M. le duc d’Elbœuf et le marquis de la Vieuville. Je vis ôter et rompre les tableaux de leurs armes qui étaient au rang des autres ; j’en demandai la raison : l’on me dit que l’on leur faisait cette injure parce qu’ils avaient suivi Monsieur. Je me mis aussitôt à pleurer, et je me sentis si touchée de ce traitement, que je voulus me retirer, et je dis que je ne pouvais voir cette action avec bienséance. »

Le lendemain de la cérémonie, un incident qui fut très commenté ajouta au chagrin de Mademoiselle. Son ennemi le cardinal faisait partie de la promotion des cordons bleus. Louis XIII voulut, à cette occasion, mettre son ministre hors de pair en le distinguant, et lui seul, par un présent. Son choix tomba sur l’objet du monde le plus propre à frapper une imagination enfantine. Les chevaliers du Saint-Esprit s’étaient réunis en un festin. Au dessert, on apporta à Richelieu de la part du roi un immense « rocher de confitures, d’où sourdait une fontaine d’eau parfumée. » C’était un cadeau singulier, dans une circonstance solennelle et à un prince de l’Eglise. Il fut remarqué ; sa familiarité, venait à l’appui des bruits d’après lesquels il se préparait une alliance entre la maison de France et celle du tout-puissant ministre. On disait dans le public que le mariage de Gaston avec une Lorraine ne serait jamais reconnu et que le jeune prince achetait son pardon en épousant une nièce du cardinal. Mademoiselle voyait déjà son père déshonoré : « Je n’étais pas tellement occupée de mon jeu, que, lorsqu’on parlait de l’accommodement de Monsieur, je ne fusse bien attentive. Le cardinal de Richelieu, qui était le premier ministre et le maître des affaires, le voulait être absolument de celle-là ; et c’était avec des propositions si honteuses pour Monsieur, que je ne les pouvais seulement entendre sans être au désespoir. Il faisait dire que, pour faire la paix de Monsieur avec le roi, il fallait rompre son mariage avec la princesse Marguerite de Lorraine, et lui faire épouser Mlle de Combalet, nièce du cardinal, qui est aujourd’hui Mme d’Aiguillon. Je ne pouvais m’empêcher de pleurer dès qu’on m’en parlait et, dans ma colère, je chantais, pour me venger, toutes les chansons que je savais contre le cardinal et sa nièce… Monsieur ne laissa pas de s’accommoder et de revenir en France sans cette ridicule condition. Je ne dirai rien de la manière dont cela se fit, pour n’en avoir eu aucune connaissance. »

Mademoiselle n’était vraiment pas curieuse, s’il est vrai qu’elle n’ait jamais su le détail des querelles de la maison de France pendant sa première jeunesse. Il n’aurait tenu qu’à elle de s’en instruire. Les correspondances et les papiers d’affaires où s’étalaient ces misères étaient dans toutes les mains, par les soins, par les ordres du cardinal de Richelieu, qui avait deviné la puissance de la presse sur l’opinion publique bien avant qu’il existât une presse en France. Il n’y avait pas alors de journaux pour défendre le gouvernement. Le Mercure français [32]n’était pas un journal ; il paraissait une fois l’an et ne contenait qu’une narration succincte des « choses les plus remarquables advenues » dans les « quatre parties du monde. » La Gazette [33]de Renaudot était à peine un journal, quoiqu’elle parût tous les huit jours et qu’elle comptât parmi ses collaborateurs Louis XIII pour les nouvelles militaires, Richelieu et le Père Joseph pour la partie politique. Ni Renaudot ni ses protecteurs n’avaient aucune idée de ce que nous appelons un premier Paris ou un article de fond ; ils n’en avaient jamais vu et ils ne surent pas les inventer. La Gazette ne fut qu’une feuille d’informations officielles, ne contenant pas la matière d’une page des Débats. Il fallait pourtant parler à la France. Il fallait mettre la royauté moderne en communication avec le pays, expliquer aux foules la politique du premier ministre, le pourquoi des guerres, ou des alliances, ou des échafauds. Il fallait se défendre contre les reproches de Marie de Médicis et les attaques de ce lâche Gaston. Des placards et des brochures rendirent les services qu’on demande maintenant aux journaux. Le roi s’adressa directement à son peuple et le prit à témoin de ses difficultés et de ses bonnes intentions. Il lui confia par des lettres publiques ses chagrins de famille et les motifs de sa conduite envers les puissances étrangères. Sa correspondance avec sa mère et son frère s’imprimait à mesure ; ses apologies étaient appuyées d’un choix de documens, et les brochures réunies de temps à autre en volumes : ce sont les ancêtres de nos livres jaunes.

J’en ai un sous les yeux, daté de 1639, et sans nom de libraire ni d’éditeur. Il a pour titre Recueil de diverses pièces pour servir à l’histoire [34]et est consacré pour les trois quarts aux démêlés du roi avec ses proches. Mademoiselle y aurait appris beaucoup de choses dont elle n’a pas l’air de se douter. Peut-être trouvait-elle plus commode de les ignorer. Aucun des siens n’y paraît à son avantage. Louis XIII est invariablement sec et guindé. Il n’y a pas trace d’émotion dans la lettre du 23 février 1631 où il informe les « Parlemens et Gouverneurs des provinces » qu’ayant été mis en demeure de choisir entre sa mère et son ministre, il n’avait pas seulement hésité : « — Et parce qu’on avait aigri la Reine notre très-honorée Dame et Mère, contre notre très cher et bien aimé Cousin le Cardinal de Richelieu, il n’y a instance que nous n’ayons faite, prière ni supplication que nous n’ayons employée, ni considération publique et particulière que nous n’ayons mise en avant pour adoucir son esprit ; notre dit Cousin reconnaissant ce qu’il lui doit par toutes sortes de considérations, a fait tout ce qu’il a pu pour sa satisfaction… la révérence qu’il a pour elle l’a même porté jusqu’à ce point de nous supplier et presser diverses fois de trouver bon qu’il se retirât du maniement de nos affaires. Ce que l’utilité de ses services passés, et l’intérêt de notre autorité, ne nous a pas seulement permis de penser à lui accorder… Et reconnaissant qu’aucuns des auteurs de ces divisions continuaient à les entretenir. Nous n’avons pu éviter d’en éloigner quelques-uns de notre Cour, ni même, quoiqu’avec une indicible peine, de nous séparer pour quelque temps de la Reine, notre très honorée Dame et Mère : pendant lequel puisse son esprit s’adoucir. .. »

Une autre lettre du roi, à sa mère, est révoltante de dureté. Marie de Médicis lui avait adressé après sa sortie de France des pages très aigres où elle accusait Richelieu d’en avoir voulu à sa vie, et où elle se représentait fuyant devant les soldats de son fils : « Je vous laisse à penser quelle… affliction j’ai reçue… de me voir poursuivie de la cavalerie, dont on me donna avis, pour me presser davantage de sortir votre royaume, et me contraignirent à faire la valeur de trente lieues sans boire ni manger, pour me sauver de leurs mains. (Avesnes, 28 juillet 1631.) » Au lieu d’avoir pitié de ces gémissemens de vieille femme qui se sent vaincue, Louis XIII lui répliqua : « Madame, je suis d’autant plus fâché de la résolution que vous avez prise de vous retirer de mon Etat, que vous n’en aviez point de véritable sujet. La prison imaginaire, les persécutions supposées, dont vous vous plaignez, et les appréhensions que vous témoignez avoir eues à Compiègne de votre vie, n’ont pas plus de fondement que la poursuite que vous mettez en avant vous avoir été faite en votre retraite. » Il lui fait ensuite un éloge pompeux du cardinal et termine en ces termes : « Vous me permettrez, s’il vous plaît, de vous dire, Madame, que l’action que vous venez de faire, et ce qui s’est passé depuis quelque temps, fait que je ne puis ignorer quelles ont été ci-devant vos intentions, et ce que j’en dois attendre à l’avenir. Le respect que je vous porte m’empêche de vous en dire davantage. » Il est certain que Marie de Médicis n’avait eu que ce qu’elle méritait, mais ce n’était peut-être pas à son fils à le lui dire avec cette brutalité.

Les lettres de Gaston sont des chefs-d’œuvre en leur genre. Elles font le plus grand honneur au sens psychologique de ce névrosé si intelligent. Monsieur connaissait le fort et le faible de son frère. Il le savait jaloux, ulcéré de sa propre insignifiance en face du grand homme qui travaillait à faire « d’une France languissante une France triomphante [35], » et il trouvait avec un art merveilleux les mots les plus propres à irriter ces plaies secrètes. Sa correspondance débute par des insinuations sur l’intérêt qu’avait Richelieu à les brouiller, afin de tenir plus sûrement le roi en sa dépendance : « Je supplie… Votre Majesté… de vouloir faire réflexion sur ce qui se passe, et d’examiner les desseins de ceux qui en sont auteurs : vous trouverez, je m’assure, si vous y prenez garde, que leurs intérêts ne sont pas les vôtres, mais qu’ils sont d’autre nature, et vont plus avant que vous n’avez pensé, jusques ici (23 mars 1631). » Dans la lettre suivante, Monsieur s’adresse à la fois aux mauvais sentimens de Louis XIII et à sa conscience de souverain. Il feint de s’attendrir sur la « condition déplorable » de son frère, réduit, malgré ses « très grandes lumières d’esprit, » à n’être qu’une ombre de roi, sans autorité, sans volonté, compté pour rien dans son propre royaume, privé même de l’éclat extérieur qui s’attache d’ordinaire à son rang. Le cardinal de Richelieu ne lui a laissé que « le nom et la figure de roi, » et « pour un temps ; il veut… après s’être défait de vous et de moi, finalement demeurer le maître. » Monsieur montre le nouveau « Maire du palais » régnant en fait sur la France opprimée et accablée, qu’il suce et ruine sans pitié ni vergogne : « Il a consommé en son particulier plus de deux cents millions depuis qu’il gouverne vos affaires, et il dépense par jour dix fois plus en sa maison que vous ne faites en la vôtre… Je vous dirai ce que j’ai vu. C’est qu’il n’y a pas un tiers de vos sujets dans la campagne qui mange du pain d’ordinaire, l’autre tiers ne vit que de pain d’avoine, et l’autre tiers n’est pas seulement réduit à mendicité, mais languit dans une nécessité si lamentable, qu’une partie meurt effectivement de faim, l’autre ne se substante que de gland, d’herbes, et choses semblables, comme les bêtes. Et les moins à plaindre de ceux-ci ne mangent que du son et du sang, qu’ils ramassent dans les ruisseaux des boucheries. J’ai vu ces misères de mes yeux en divers endroits depuis mon partement de Paris… » Il disait la vérité. Le paysan en était là. Mais ce n’était pas en provoquant la guerre civile qu’on pouvait diminuer ses souffrances ; et Richelieu n’a pas manqué de le faire ressortir dans la partie polémique du Recueil, écrite sous sa direction, quand ce n’était pas de sa main.

Il s’y défend avec bec et ongles, lui, sa politique, ses millions, ses cumuls de places. Telle lettre de Monsieur a été annotée par le cardinal, d’un bout à l’autre, et copieusement. De longs factums à la gloire du premier ministre ont été inspirés par lui-même, sans fausse honte. On y rencontre des passages bien inhumains, lorsqu’il est dit, par exemple, pour justifier le roi des mauvais traitemens infligés à sa mère, « que la peine des neuf mois qu’elle l’a porté lui eût été bien chèrement vendue, s’il eût fallu qu’en cette considération il laissât mettre le feu dans son royaume [36]. » D’autres endroits sont bien hautains. On blâme les richesses du premier ministre ? Et quand le roi lui en aurait donné plus, le roi est libre : « N’est-ce pas chose qu’il peut, sans qu’on l’en puisse blâmer [37] ? » D’autres encore sont cyniques d’orgueil : « La production de ces grands génies, fait dire Richelieu de lui-même, n’est pas l’ouvrage ordinaire d’un bissexte. Il faut parfois la révolution entière de quatre siècles à la nature, pour en former un pareil à cettuy-cy, en qui se rencontrent ensemble toutes les excellentes et rares qualités qui seules à part peuvent mettre bien au-dessus du commun ceux qui en sont pourvus. Je ne parle point seulement de celles qui sont en quelque façon de l’essence de la profession qu’il fait : comme la piété, la sagesse, la prudence, la modération, l’éloquence, l’érudition, et leurs pareilles ; je dis des autres mômes, qui semblent en être entièrement éloignées : comme celles qui composent la perfection d’un chef de guerre, etc. »

Parmi les pièces officielles du volume, il s’en trouve dont la publication aurait fait rentrer sous terre, pour le reste de ses jours, tout autre que Gaston. On y voit son traité de paix de 1632, signé à Béziers (29 septembre) après la bataille de Castelnaudary, où le duc de Montmorency avait été battu et pris sous ses yeux. Monsieur s’y engage à abandonner ses amis, à « ne prendre aucun intérêt en celui de ceux qui se sont liés à lui en ces occasions… et ne prétendre pas avoir sujet de se plaindre, quand le roi leur fera subir ce qu’ils méritent. » Il promet « d’aimer particulièrement son cousin le cardinal de Richelieu. » En récompense de ce que dessus, le roi rétablit son frère « en tous ses biens. » On sait que le traité de Béziers ne termina rien. Gaston avait repassé la frontière en voyant couper la tête à ses partisans. Il ne rentra définitivement qu’au mois d’octobre 1634, sur la foi d’une déclaration du roi qui clôt le Recueil, et par laquelle Monsieur était rétabli à nouveau « en la jouissance de tous ses biens, apanages, pensions cl appointemens. » C’était pour lui l’article important.

Richelieu tenait à ce que le pays n’oubliât point ces monumens de l’égoïsme et de la sécheresse de cœur de ses princes, puisqu’il prenait la peine de les faire réimprimer. Il atteignit son but. Le public eut son opinion faite, avec cette conséquence qu’il ne s’intéressa plus à personne dans la famille royale, sauf toujours Anne d’Autriche, reléguée dans la pénombre. Marie de Médicis pouvait désormais crier ses fureurs, Gaston se poser en victime et Louis XIII sécher de mélancolie, sans que la France s’en émût le moins du monde. Richelieu avait peut-être cru que leur impopularité lui profiterait. Ce fut tout le contraire ; il la partagea, décuplée par la terreur grandissante qu’il inspirait. Il était devenu pour chacun l’ogre des souvenirs d’enfance de Mademoiselle. Un ogre de génie, et comme on en souhaiterait à son pays aux heures de crise, mais portant l’épouvante avec lui. Ses premières entrevues avec Gaston, au retour du jeune prince en France, sont effroyables, l’un tellement sans défense, l’autre tellement sans pitié.

Mademoiselle était allée au-devant de son père et s’était réjouie, dans son innocence, de le retrouver le même. Richelieu eut aussi l’impression que Monsieur n’avait pas changé. Il tint d’autant plus à l’avoir dès le lendemain à son château de Rueil, sous prétexte d’une fête ; et Monsieur ne repartit qu’après lui avoir « ouvert son cœur, » comme dans l’affaire Chalais. Tourné et retourné par ce terrible homme, le malheureux dénonça mère et amis, absens et présens, ceux qui avaient comploté la chute du premier ministre et ceux qui avaient essayé, d’après Gaston, de le faire assassiner tel jour, en tel lieu. « Non pas, rapporte Richelieu en ses Mémoires, que Monsieur contât ces choses de lui-même, mais le cardinal lui demandait s’il n’était pas vrai qu’on lui disait telles et telles choses, et il l’avouait ingénuement. » La fête de Rueil eut des suites funestes pour ses amis.

Monsieur s’était retiré à Blois, d’où il venait souvent à Paris. A chaque voyage, il ne manquait jamais de remplir à sa façon ses devoirs de père en venant jouer et bavarder avec Mademoiselle. Il s’amusait à lui faire chanter les chansons sur Richelieu. Il organisa pour elle un ballet d’enfans auquel la cour de France assista. Il se montra à sa fille dans toute sa gloire à l’occasion d’un autre ballet, dansé au Louvre le 18 février 1635 par le roi, la reine, et les principaux de leur suite. Cette dernière solennité laissa toutefois à Mademoiselle des souvenirs mélangés. L’un des plus fidèles compagnons d’exil de son père, le duc de Puylaurens, devait être du « ballet du roi. » Richelieu le fit arrêter au Louvre pendant une répétition. « Il fut conduit au bois de Vincennes, où il mourut prisonnier assez subitement [38]. » On donna son rôle à un autre, et Gaston n’en parut pas autrement préoccupé. La Gazette apprit au public que la fête avait admirablement réussi, « chacun remportant de ce lieu plein de merveilles la même idée que celle de Jacob, lequel n’ayant vu toute la nuit que des anges, crut que c’était le lieu où le ciel joignait la terre. » Il y eut cependant une personne au moins pour qui la disparition brutale de Puylaurens avait tout gâté. Mademoiselle lui « voulait du bien ; » il avait gagné son cœur en lui apportant des bonbons, et elle sentait que c’était une vilaine histoire pour son père : « Je laisse, dit-elle, à des gens mieux instruits et plus éclairés que moi dans les affaires à parler de ce que Monsieur fit ensuite de la prison de Puylaurens. »

L’année suivante, elle eut un affront à dévorer pour son propre compte. Les lignes suivantes, parues dans une Gazette du mois de juillet 1636, durent être insupportables à une enfant atteinte de la folie de l’orgueil : « Le 17e, Mademoiselle, âgée de neuf ans et trois mois, fut baptisée au Louvre, dans la chambre de la reine, par l’évêque d’Auxerre, premier aumônier du roi : ayant pour marraine et parrain la reine et le cardinal-duc (Richelieu), et fut nommée Anne-Marie. » Il est fait allusion à ce petit événement dans les Mémoires de Retz : « M. le cardinal de Richelieu devait tenir sur les fonts Mademoiselle, qui, comme vous pouvez juger, était baptisée il y avait longtemps ; mais les cérémonies du baptême avaient été différées. » Ce parrain qui n’était même pas prince était bien humiliant. Pour comble de chagrin, il crut devoir s’occuper de sa filleule. Avec l’intention d’être aimable, il la mettait hors d’elle, parce qu’il la traitait en petite fille, à neuf ans ! « Il me disait toutes les fois qu’il me voyait que cette alliance spirituelle l’obligeait à prendre soin de moi, et qu’il me marierait (discours qu’il me tenait ainsi qu’aux enfans, à qui on redit incessamment la même chose). »

Un voyage qu’elle fit en France (1637) mit du baume sur ces blessures d’amour-propre. On lui chanta des Te Deum, des « corps » vinrent la saluer, une ville illumina, la noblesse lui offrit des fêtes. Mademoiselle nageait dans la joie ; c’était ainsi qu’elle se représentait la vie d’une personne « de sa qualité ». Elle finit sa tournée par Blois, où Monsieur, toujours bon père, voulut l’initier lui-même à la morale des princes, qui n’avait aucun rapport, en ces temps aristocratiques, avec la morale bourgeoise. Il avait pour l’instant une maîtresse sans conséquence, une jeune fille de Tours, quelconque et appelée Louison. Monsieur fit faire le voyage de Tours à sa fille pour lui présenter sa maîtresse. Mademoiselle se déclara satisfaite du choix de son père. Elle trouva Louison « fort agréable de visage, et de beaucoup d’esprit pour une fille de cette qualité, qui n’avait pas été à la cour. » Cependant Mme de Saint-Georges voyait ces relations d’un œil inquiet. Elle soumit ses scrupules à Monsieur : « Mme de Saint-Georges… lui demanda si cette fille était sage, parce qu’autrement, quoiqu’elle eût l’honneur de ses bonnes grâces, elle serait bien aise qu’elle ne vînt pas chez moi. Monsieur lui en donna toute l’assurance, et lui dit qu’il ne le voudrait pas lui-même sans cette condition-là. J’avais dès ce temps-là tant d’horreur pour le vice, que je dis à Mme de Saint-Georges : « — Maman (je l’appelais ainsi), si Louison n’est pas sage, quoique mon papa l’aime, je ne la veux point voir ; ou s’il veut que je la voie, je ne lui ferai pas bon accueil. » Elle me répondit qu’elle l’était tout à fait, dont je fus très aise. « Elle me plaisait fort… ainsi je la vis souvent. » Mademoiselle ne s’est pas doutée du comique de ce passage : elle ne l’aurait pas écrit, n’étant point de ceux qui admettent qu’il soit quelquefois permis de sourire des grands.

Au retour de ce voyage, elle reprit son train accoutumé : « Je passai l’hiver à Paris de la même sorte que j’avais fait les autres. J’allais aux assemblées que Mme la comtesse de Soissons faisait faire à l’hôtel de Brissac deux fois la semaine ; leurs divertissemens ordinaires étaient les comédies ; j’aimais fort à danser ; l’on y dansa souvent pour l’amour de moi… » Il y avait aussi des « assemblées » avec comédies chez la reine, chez Richelieu, chez nombre de personnages, et Mademoiselle recevait elle-même aux Tuileries : « La nuit du 23 au 24 janvier 1636), rapporte la Gazette, Mademoiselle donna en son logement des Tuileries le bal et la comédie à la Reine, où la bonne grâce de cette princesse, en son orient, montra ce qu’il en faut espérer en son midi. » — « Le 24 février, Monsieur donna la comédie et la collation à S. A. de Parme chez Mademoiselle, sa fille, en son appartement des Tuileries. » Mademoiselle passait les jours et les nuits dans les fêtes. Les études n’en souffraient pas, puisqu’elle n’apprit jamais rien, hormis lire et écrire, danser, faire la révérence et observer les règles d’une étiquette minutieuse. Le peu qu’elle sut, elle le dut probablement à une retraite forcée de plusieurs mois dans un couvent, vers neuf ans. Elle s’était rendue si intolérable à tout le monde, — c’est elle qui le dit, — par ses « grimaces » et ses « moqueries, » qu’on essaya d’un cloître pour la discipliner et la corriger. Le moyen réussit : « L’on m’en avait vu revenir… plus sage que je n’avais été. » Plus sage, et un peu moins ignorante, mais pas beaucoup. Le billet suivant, qui date de sa maturité, montrera mieux que tous les discours du monde de quoi se contentait le XVIIe siècle en fait d’instruction et pour une princesse. Mademoiselle écrivait à Colbert : « A Choisy, ce 5 août 1665. — Monsieur, le sieur Segrais qui est de la cademie et qui a bocoup travalie pour la gloire du Roy et pour le public aiant este oublie lannee pasée dans les gratifications que le Roy a faicts aux baus essprit ma prie de vous faire souvenir de luy set un aussi homme de mérite et qui est à moy il y a long tams jespere que sela ne nuira pas a vous obliger a avoir de la considération pour luy set se que je vous demande et de me croire monsieur Colbert, etc. » Cette orthographe n’empêcha point Mademoiselle de figurer, sous le nom de princesse Cassandane, dans le Grand Dictionnaire des Précieuses. Elle y avait tous les droits, d’après la distinction établie par Scudéry entre la « vraie précieuse » et la « savante, » et comme mainte de ses contemporaines qui serait aussi la honte de la plus humble de nos écoles primaires. La « vraie précieuse, » celle qui laissait aux « savantes » le grec et les comètes, s’appliquait à percer les mystères du cœur. C’était sa science, qui en valait bien une autre. La Grande Mademoiselle s’y était adonnée dans des limites qu’elle-même s’était tracées ; elle s’était fait une spécialité du cœur des princesses et des sentimens qui leur conviennent. Elle prétendait avoir établi de façon définitive comment les « personnes de sa qualité » se doivent à elles-mêmes de comprendre l’amour et la gloire. Les sources où elle avait puisé ses idées ne lui étaient point particulières ; c’étaient celles où tous les « honnêtes gens » des deux sexes venaient compléter l’éducation sentimentale commencée par la vie.


ARVEDE BARINE.

  1. Mémoires de Gaston, duc d’Orléans. Ces mémoires ne sont pas de lui. On ne sait pas avec certitude le nom de leur auteur.
  2. Mémoires d’un favori du duc d’Orléans. Cimber et Danjou, 8e série, vol. III.
  3. Mémoires de la duchesse de Nemours.
  4. Mémoires de Mme de Motteville.
  5. Mémoires de Gaston.
  6. Mémoires de Mme de Motteville.
  7. Mémoires de Gaston.
  8. Motteville.
  9. Mémoires de Gaston.
  10. Mémoires de Mlle de Montpensier.
  11. Sauval (1620-1670), Histoire et recherches sur les antiquités de Paris.
  12. La porte de la Conférence fut bâtie lors des grands travaux commencés en 1633 « par les grands desseins et conseils du cardinal de Richelieu. » (Gomboust.)
  13. Piganiol de la Force (1673-1753), Description de la ville de Paris, etc.
  14. Gomboust, Paris en 1652.
  15. Dans le Grand Cyrus.
  16. Estat de la France (Cimber et Danjou).
  17. Extraits des comptes et dépenses du roi pour l’année 1616 (Ibid.).
  18. Mémoires de Mathieu Molé, t. III, p. 132, note.
  19. Vie et mort du maréchal de Gassion, par Théophraste Renaudot (Cimber et Danjou).
  20. Lettre de Pontis.
  21. Richelieu et la monarchie absolue.
  22. Mémoires de Lenet.
  23. Peu d’années avant sa mort, survenue en 1670.
  24. Décapité en 1632, à trente-sept ans.
  25. Tallemant.
  26. Le 1er vol. du Grand Cyrus parut en 1649, le dernier en 1653.
  27. Galanterie signifie ici l’agrément des manières et toutes les choses du goût.
  28. Propre se prenait dans le sens d’élégant, de bien mis.
  29. Chapelain.
  30. Dans le roman de Clélie.
  31. Tallemant.
  32. Le premier fascicule est de 1605.
  33. Le premier numéro parut le 30 mai 1631.
  34. In-4 de 908 pages.
  35. Recueil etc., Discours sur plusieurs points importuns de l’étal présent des affaires de France.
  36. Recueil, etc., Avertissement aux provinces sur les nouveaux mouvemens du royaume, par le sieur de Cléonville (1631).
  37. Ibid., La défense du roi et de ses ministres, contre le manifeste que sous le nom de Monsieur on fait courre parmi le peuple, par le sieur des Montagnes.
  38. Mémoires de Mademoiselle.