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LA
FRANCHE-COMTÉ

DEUXIÈME PARTIE[1]


V. — LES ÉTATS, LE PARLEMENT.


« Au-delà du chemin romain, qui va de Besançon à Langres, sont les gabelles, impôts et servitudes royales ; au-delà les nobles libertés de la franche terre de Bourgogne. » Maintenir, augmenter les vieilles franchises du comté, organiser la justice, élever la bourgeoisie et s’appuyer sur elle pour porter la hache dans la forêt féodale, imprimer à leur propre autorité ce caractère d’ordre et d’harmonie qui est comme le pressentiment des temps nouveaux, telle se manifeste, pendant un siècle et plus, la politique des ducs de Bourgogne, de ceux qu’on appelait parfois les grands-ducs d’Occident, parce qu’ils étaient les plus puissans princes de l’Europe sans titre de roi[1]. Philippe le Hardi (1384-1404) s’attribue le droit de faire des bourgeois dans les terres des seigneurs, soumet la justice des barons comtois à celle de son parlement de Dole, assiège l’archevêque de Besançon, Guillaume de Vergy, qui l’avait excommunié et lui contestait le droit de frapper monnaie à Auxonne, abat les forteresses de Jean de Chalon-Arlay. Ayant trouvé dans son duché de Bourgogne l’institution des États, il l’introduit en Comté, et par elle le tiers prend place à côté du clergé, de la noblesse. Jean sans Peur (1404-1419), prince non moins dépensier que son père et toujours endetté, recourt fréquemment aux États, les ménage parfois jusqu’à la timidité, les appelle même à sanctionner ses traités, ou bien, passant brusquement d’un extrême à l’autre, impose d’autorité les tailles dont il a besoin. Philippe, le bon duc aimé du peuple (1419-1467), proclamé par lui fondateur des libertés publiques, est (tant les hommes, les événemens se présentent sous des aspects compliqués) le signataire du fatal traité de Troyes, dispose du sort de la France, ajoute neuf provinces à ses États, résiste à l’empereur, refuse à plusieurs reprises le titre de roi et la couronne impériale. Ses ministres, ses chanceliers, ses magistrats, ses premiers présidens, il les recrute dans la bourgeoisie, parmi ces juristes, qui, selon l’expression de M. Clerc, sont l’âme, la force, la tête de la classe moyenne, grâce auxquels une justice plus exacte, un peu de démocratie se glissent dans les affaires. Bourgeois, ce Jean Germain, ce Peter Blandin, nommés chevaliers et dignitaires de la Toison d’or ; bourgeois, ces présidens de parlement qui s’appellent Antoine Castaing, Guillaume Leclerc, Jean et Guy Arménier, Gérard Plaine, Jean Jacquelin, Thomas Plaine, Jacques Gondran ; bourgeois, ce Raulin, fidèle chancelier du duc pendant quarante ans, chef de la justice dans tous ses États ; un âpre justicier qui frappe à la tête. Jean de Granson, sire de Pesmes, parent des Chalon, des Neuchâtel, des Vergy, des Toulongeon, ayant essayé en 1455 de soulever les seigneurs comtois, parce que le duc proposait un subside de deux francs par feu à lever dans leurs domaines, est pris les armes à la main, condamné à mort ; le duc l’eût peut-être gracié. Raulin fut inflexible, et par égard pour sa famille, on l’étouffa secrètement « entre deux coites de lit. » Bourgeois, le cardinal Jouffroy, né à Luxeuil, qui fit de si grandes choses pour et contre les papes, et ce Poupet, sorti d’une pauvre métairie des montagnes de Salins, qui lut gouverneur de l’archiduc Ferdinand, puis ambassadeur de Charles-Quint. Prince magnifique, obéré par ses dépenses de guerre, par le faste de sa cour, la plus brillante de l’Europe, Philippe le Bon, toujours à court d’argent, fait sans cesse appel aux États dont il consacre la puissance, auxquels il donne crédit pour combattre les exactions de ses officiers de finance, ces emprunts sans restitutions ou emprunts forcés qui n’étaient que confiscations et pilleries déguisées ; dans la seule année 1454, les États ne s’assemblent pas moins de quatre fois afin d’aider le souverain et au besoin lui résister « pour la préservation du pays et les affaires du prince. » Car les protestations ne manquent point, non plus que les promesses, promesses mieux tenues à mesure que le duc vieillit ; à la fin de son règne il commença d’épargner ses sujets, et il ne les taillait presque plus, aimant ses peuples, et sachant entendre la vérité. Et de tout ceci se dégage la sensation d’une prospérité inconnue auparavant, les règles du droit public précisées, les libertés de la nation comtoise conquises pied à pied, les velléités despotiques du souverain moins intolérables que la tyrannie féodale, le peuple comprenant avec son profond sentiment de justice qu’il a trouvé des protecteurs, sa reconnaissance envers ceux qui lui montraient le moyen d’échapper de son bagne, mettaient de la lumière, de la joie dans cette nuit redoutable du passé, et, faisant quelques-uns égaux de ses anciens maîtres, ouvraient la porte où il passerait un jour. Quant au duc Charles le Téméraire (1467-1477) qui appelle le duché une dague de plomb, et la Comté le jardin de l’honneur, et prétend tellement aimer la France, qu’au lieu d’un seul roi, il voudrait qu’elle en eût cinq ou six, il « estait né en fer, tout à labeur et à dur » et a son semblant seulement jugeait empereur et valait de porter couronne. » Rude à ses gens et à ses peuples, soldat admirable, médiocre capitaine, plus médiocre diplomate, vivant moralement de sa propre pensée et ne prenant conseil que de lui-même, son règne peut se résumer ainsi : guerres de magnificence, fatales à sa puissance, à ses sujets, tentatives despotiques, tailles imposées à notre province sous forme de gabelles, remontrances énergiques des États, les abbés de Lure de Luxeuil, princes d’empire, traités avec le plus superbe dédain, l’invasion des confédérés alsaciens et suisses qui s’emparent d’Héricourt, Mandeure, Franquemont, Pontarlier, la Franche-Montagne rançonnée, mise à feu et à sang, une armée française aux portes de Vesoul, le mécontentement et la ruine universels, Granson, Morat, Nancy : et, dans l’ombre, suscitant contre lui des coalitions, menaçant, grandissant à mesure que décroît le prestige du Téméraire, Louis XI, ce roi méconnu, le plus grand peut-être de notre histoire, qui eut la passion de l’État et sut aimer la France.

Marquons cependant d’un trait plus précis ces franchises de notre Comté, telles qu’elles se développent à travers les dominations bourguignonne, autrichienne et espagnole, franchises non écrites, vieux usages enracinés dans les mœurs et revêtant aux yeux de nos ancêtres le caractère de dogmes, contestées, violées quelquefois, revendiquées intrépidement sous Louis XI lui-même et Charles VIII, accrues sans cesse comme une terre fertile entre les mains d’enfans économes, qui les rendirent si fidèles à leurs souverains et firent de cette nationalité « une forme de république ayant nom monarchie, préférable à toutes les autres. » En 1507, les commissaires de Charles-Quint demandent aux États un don libéral et gratuit : ce don est voté par les trois ordres, qui imposent des conditions, fixent les termes du paiement, choisissent des délégués pour répartir le subside, s’imposent une somme distincte ou surjet pour les besoins du pays ; en revanche, le souverain reconnaît que ce don volontaire n’engage en rien les libertés de la Comté, prête serment de les respecter, s’oblige à envoyer des lettres de non-préjudice. Et n’est-ce pas une excellente école de gouvernement d’être ainsi appelé à voter ces dons ? n’est-ce pas, dans une certaine mesure, être admis à discuter les actes du souverain, à jeter les yeux par-delà les frontières, à juger les traités, les alliances et les guerres ? En échange de l’impôt du sang, du service militaire pour les fiefs, la noblesse demeure exempte du don gratuit ; « cent ans bannières, cent ans civières, » ce vieux dicton révèle assez exactement le profond dommage causé aux fortunes féodales par des guerres trop fréquentes. Un fauteuil pour le prince d’Orange, un autre pour le comte de Montbéliard, voilà les seules distinctions admises dans la chambre de la noblesse, plus libérale en ceci que la chambre du tiers qui ferme jalousement ses portes aux députés campagnards, et n’admet dans aucune commission ceux des bourgs et prévôtés. Quant au clergé, il proteste continuellement contre les charges sous prétexte de pauvreté. Que quelques-uns, comme Granvelle, homme d’autorité avant tout, aient vu dans les États une diabolique invention contre la royauté, et feint de les considérer comme des oppresseurs du peuple, que ces assemblées aient commis des fautes, offert des primes à l’envie, à la cupidité, abusé du droit de délier les cordons de la bourse, rien de plus certain. Et cependant Philippe II lui-même est l’auteur de l’ordonnance qui consacre solennellement la complète liberté du don gratuit ; à la différence des États de France, ceux de la Comté maintinrent énergiquement le libre vote de l’impôt, et, en fin de compte, le budget de l’indépendance semblait infiniment moins lourd que celui de l’absolutisme. Le serment du prince à son avènement, l’obligation pour lui de convoquer les membres des États par lettres individuelles signées de sa main, la présence d’un magistrat comtois au conseil privé des Pays-Bas, le privilège de ne pouvoir être appelés en cause hors de la province, tous les emplois, la dignité de gouverneur, les fonctions du parlement réservés aux hommes du pays, les États participant au pouvoir législatif, à la rédaction des coutumes, obtenant même en 1574 la révocation des ordonnances rédigées par Pierre de Broissia, la commission permanente des neuf [2], Charles-Quint décidant que les subsides seraient uniquement dépensés dans l’intérêt de la nation, le droit de refuser l’impôt, de s’opposer à ce que l’on augmentât le prix du sel provenant des salines, principal trésor du prince en Franche-Comté, voilà donc ces principales et maîtresses libertés.

Il faut y ajouter le parlement ; d’abord ambulant, traîné en quelque sorte à la remorque du prince, puis corps permanent, sédentaire, placé au premier rang parmi les dignitaires de la Bourgogne, il grandit d’année en année, par une action lente, presque insensible, qui, sans empiétement apparent, remplit des lacunes, répond aux nouveaux besoins. L’archiduchesse Marguerite, fille de l’empereur Maximilien, le grand homme de la famille, comme l’appelle Michelet, partage entre un gouverneur et lui l’administration de la province (1510), procure à celle-ci le bienfait d’une longue paix par des traités de neutralité avec la France. Le voilà donc associé au gouvernement civil et religieux, aux questions de politique étrangère, même de guerre, d’intendance et de fortifications, sorte de sénat de la Comté, de conseil d’État, cour de justice qui tranche les difficultés entre les sujets, entre eux et le souverain. Les membres ont le droit d’assister aux séances publiques revêtus de la robe écarlate ; le président porte, avec le chaperon doublé d’hermine, le chapeau de comte et le diadème d’or ; les chevaliers d’honneur ont le manteau de même couleur et fourrure, avec le grand chaperon et bourrelet de velours cramoisi, semblables à ceux des chevaliers de la Toison d’or. Qu’on juge des fureurs hautaines de l’ancienne noblesse à la vue de ces plébéiens qui, n’ayant pour eux que la science et la richesse, arrachaient lambeau par lambeau leurs dernières prérogatives ! Elle ne pouvait se résigner sans combattre, et la lutte s’engagea à plusieurs reprises : lutte d’influence, de prestige, d’étiquette, lutte de forme et de fond, où, méprisé, raillé par les seigneurs, le parlement les attaque dans leur vanité, leurs privilèges, avec une extrême acrimonie. En 1517, deux adversaires sont en présence, Guillaume de Vergy, adversaire des Suisses à Morat, des Français dans les Pays-Bas, prisonnier de Louis XI qui, après l’avoir enfermé six mois dans une cage de fer, se l’attacha en le comblant d’honneurs, rallié enfin à l’Autriche qui avait nommé son fils archevêque de Besançon, lui-même maréchal de Bourgogne ; — Mercurin de Gattinira, né dans le Piémont, mais Comtois d’origine, président du parlement de Dole, savant jurisconsulte, diplomate éminent, homme énergique, d’une équité inflexible, calme dans le danger, s’appliquant à montrer que Marguerite est dame de justice, résolue à administrer sans laveur ou dissimulation : ce précurseur de Michel de l’Hôpital organise sa compagnie, contient le maréchal qu’il force à partager l’autorité, réprime à coups de condamnations l’audace des seigneurs ; on le menace, on le calomnie auprès de Marguerite, on l’accuse d’entretenir de secrètes intelligences avec la France, les nobles portent plainte à l’empereur contre sa fille, contre les hommes de néant qui gouvernent le pays ; trois ans et plus, il fait face au danger ; ébranlée, prise elle-même d’inquiétude, l’archiduchesse le prie de se démettre, il refuse ; destitué, frappé de disgrâce apparente, il se retire quelques mois dans un monastère, et, élevé à la dignité de grand chancelier, cardinal, investi de la confiance de l’empereur, il protège plus efficacement ce parlement que l’aristocratie avait cru briser avec lui. Rois et peuples comprennent d’ailleurs que celui-ci représente l’idée de devoir, d’ordre, de sécurité et de respect pour l’autorité légitime.

Le parlement eut aussi maille à partir avec les États qui lui reprochaient la périlleuse instabilité de ses doctrines, ses divisions, une vénalité honteuse, une basse cupidité : son grand protecteur, le cardinal de Granvelle lui-même, constate que le désordre de la justice a besoin de sérieux remèdes ; « la cour, écrit-il, consent à son propre abaissement, et je vois son autorité tomber par terre. » Enfin, voici un dernier conflit de l’épée et de la robe : mettant à profit l’éloignement du souverain, le grand âge ou la faiblesse de certains gouverneurs, le parlement avait fini par accaparer toute la direction politique : seul, il correspondait avec le comte de Montbéliard, avec les cantons suisses, le duc de Lorraine, les ministres du roi d’Espagne à Bruxelles et Madrid, quelquefois même avec la diète germanique à Ratisbonne. L’usurpation de ces bourgeois en rabat indignait fort le comte de Champlitte, gouverneur de la province, qui prétendit revendiquer les droits de sa charge tombés en désuétude, et tout d’abord adressa à Bruxelles un mémoire, demandant que le parlement se renfermât dans sa fonction naturelle, la justice, peignant fortement les inconvéniens de l’état actuel, les procès en souffrance, le secret des affaires mal gardé, et par exemple l’impéritie de la cour amenant en 1595 la guerre avec la France ; enfin il rappelait l’exemple de Charles-Quint qui écarta ce corps des négociations extérieures pour consulter de préférence le gouverneur et les bons personnages, sorte de conseil adjoint composé des principaux nobles et ecclésiastiques. Le parlement ne manqua point de répondre copieusement, invoquant les services rendus, les ordonnances des ducs de Bourgogne et de la maison d’Autriche, force lettres de Marguerite où il était consulté, employé par elle à toutes les affaires importantes, son crédit auprès de Philippe II et ses successeurs lorsque la Comté fut annexée aux Pays-Bas. Tant bien que mal, l’archiduc Albert termina le conflit par un règlement de 1613 qui réserve au gouverneur les affaires purement militaires, au parlement celles de police et de justice : au fond, ce dernier l’emportait, et, poursuivant ses avantages avec cet esprit de suite et de tradition qui donne tant d’avantages aux corps constitués, il couronnait son usurpation pendant le XVIIe siècle, enlevait au gouverneur jusqu’à ses attributions militaires, levées de troupes, répartition des quartiers, subsistances, logemens et étapes, et se montrait tantôt à la hauteur, tantôt au-dessous de ses ambitions ; mais puisqu’à cette époque l’Espagne se désintéressait de plus en plus des affaires de l’Europe centrale et semblait abandonner à elles-mêmes ses provinces lointaines, il fallut bien que quelqu’un ramassât l’autorité tombée. Et, par un de ces hasards qui confondent la superbe de l’homme collectif et individuel, le moment même où il concentre tous les pouvoirs est celui où il va les perdre ; 1665, l’année où sa prépondérance s’affirme absolument, est bien près de cette année 1668 où, surpris, démoralisé, il livra la province aux armées de Louis XIV et s’écroula misérablement.


VI. — LA DOMINATION AUTRICHIENNE ET ESPAGNOLE, LES GRANVELLE.


A la mort de Charles le Téméraire, on vit représenter une de ces tragi-comédies dont l’histoire est si prodigue, qui consacrent le triomphe des forts, des habiles, des persévérans. L’heure de la revanche a sonné pour Louis XI, qui se hâte d’envahir la Bourgogne, d’occuper la Franche-Comté, sous prétexte de garder le droit de Marie de Bourgogne, sa proche parente et filleule, destinée au dauphin. Un instant séduits par les promesses du roi de France, bientôt désabusés, les Comtois épousent résolument la cause de la fille du duc, se lèvent en masse, et, guidés par le prince de Chalon-Orange, par Claude de Toulongeon, homme de guerre de grand renom, et Guillaume de Rochefort, chassent les garnisons françaises, recherchent l’appui des Suisses, naguère encore leurs plus terribles ennemis. Même ils essayèrent d’entrer dans la Confédération helvétique, et les Bernois favorisaient leur demande, mais la jalousie des petits cantons, la crainte de voir diminuer leur influence par l’augmentation du nombre des grands cantons, firent échouer la négociation [3]. Tout permettait d’espérer : Maximilien, fils de l’empereur Frédéric, venait d’épouser la fille du Téméraire, la Bourgogne elle-même semblait prête à faire cause commune avec la Comté ; à Besançon, boulevard du pays, centre de la résistance, les États discutent, arrêtent les mesures de guerre, votent les taxes, pourvoient à leur perception ; les gouverneurs de la ville protestent que plutôt que de se rendre, ils mangeront leurs femmes et enfans. Mais Louis XI a juré de conserver sa proie : l’archiduc et sa femme ont, moyennant 150,000 florins, fait signer aux Suisses la reconnaissance de leurs droits légitimes sur notre province avec une paix perpétuelle ; seulement l’argent manque, le roi le sait, il couvre l’enchère, donne 200,000 florins, obtient la cession de leurs prétendus droits sur la Comté, un secours de 6,000 mercenaires. En même temps, l’or semé à profusion amollit les consciences, détermine mainte défection : « les gens qui estoient es places se tournèrent par intelligence, » dit Comines. Puis, au mois de mai 1479, sans attendre l’expiration de la trêve, une puissante armée, commandée par d’Amboise, investit Dole : surprise par trahison, la ville est livrée au pillage, brûlée maison par maison, semée de sel et empalée, comme une terre maudite ; alors et presque sans coup férir, d’Amboise s’empare d’Auxonne, des villes des bailliages d’Aval et de Dole, promène partout la terreur, l’incendie, force Besançon à recevoir une garnison. Louis XI avait déclaré qu’il en ferait une chènevière après y avoir passé la charrue, mais mieux que personne il sait qu’on ne doit conserver que les rancunes utiles, et il s’efforça de gagner cette fière cité, en octroyant aux habitans des privilèges égaux à ceux des bourgeois de Paris. Jean de Chalon, son fidèle lieutenant Claude de Toulongeon, prolongèrent la lutte, et, pour venir à bout de leur résistance, il ne fallut pas moins de trois mois à d’Amboise, marchant à grande compagnie et artillerie. Guillaume de Vaudrey, Chrétien de Digoin, payèrent de leurs têtes l’héroïque défense de Faucogney, de Châtillon-sous-Maiche. Pendant la guerre, et longtemps après, l’armée française démolit, nivela les forteresses : plus de libertés, les États suppliant vainement qu’on les leur rendît, qu’on empêchât le vainqueur de rançonner le vaincu, les villes traitées avec une extrême rigueur ; on peut penser après cela que le double pèlerinage de Louis XI à Saint-Claude, au milieu d’une escorte de 6,000 hommes, n’apaisa guère le sourd mécontentement des Comtois, que le souvenir amer de cette dure conquête ne fut point étranger à leur résistance opiniâtre pendant la guerre de dix ans.

Louis XI avait fait chancelier de France un Comtois, Guillaume de Rochefort, « homme aujourd’hui bien estimé, » dit Comines, pour ses rares talens ; il plaida auprès de Charles VIII et gagna la cause de son pays. Les franchises de la Comté rétablies en 1484, les États traités avec déférence, un gouvernement équitable, la ville de Dole restituée à son rang de capitale, ces bienfaits avançaient l’œuvre de fusion, rendaient populaire le roi de France. Mais la Comté faisait partie de la dot de Marguerite de Bourgogne, et Charles VIII l’ayant répudiée pour épouser Anne de Bretagne, son père Maximilien, outré d’une telle injure, pénétra, à la tête d’une armée, dans la Comté, et Besançon, Salins, Arbois lui ouvrirent leurs portes. Cependant tout le Midi résista, une bonne partie de la noblesse comtoise se rangeait sous les étendards de la France, les Allemands firent petitement et profitèrent peu, irritèrent les populations par leurs brigandages, et l’on ne sait trop ce qui fût advenu, si Charles VIII, pressé d’entreprendre ses folles guerres de magnificence, n’eût, par le traité de Senlis (1493), restitué la Comté à Maximilien. S’il contribuait ainsi à placer dans la même main l’Autriche, l’Espagne, le Nouveau-Monde, la succession de Charles le Téméraire, au moins conservait il le duché de Bourgogne et le duché de Bretagne qui, sans ce mariage, aurait passé encore à la maison d’Autriche, menace perpétuelle, épée toujours levée sur le cœur de la France.

Ici commence pour notre province la période la plus heureuse de son histoire : pendant près d’un siècle et demi, elle jouit d’une prospérité relative, sous la domination des princes autrichiens et espagnols, Philippe le Beau, Marguerite, Charles-Quint, Philippe II, Albert et Isabelle. On a déjà énuméré quelques-unes des causes de cette douceur de vivre, de cette forte expansion intellectuelle : le parlement, les États, l’Université ; n’oublions pas la plus importante, la ligue héréditaire avec la Suisse, la neutralisation de la Comté, du duché de Bourgogne et de la Champagne, négociée par la princesse Marguerite, acceptée et renouvelée sous la garantie des Suisses qui, en échange, surent extorquer aux Comtois un subside annuel de 400,000 francs. C’était la paix, avec ses inestimables bienfaits, car la neutralité ne fut pas seulement une fiction, une expression diplomatique, les événemens en firent une réalité assez solide. A dire vrai, les passages incessans de troupes royales sous Philippe II semblèrent un fléau comparable à la guerre : en 1519, les États remontraient que le peuple n’a plus que le souffle et la voix pour se plaindre. Puis la neutralité subit une éclipse en 1595, lorsque Henri IV voulut en finir avec le duc de Mayenne et la guerre civile que Philippe II déchaînait sur la France ; deux de ses capitaines, Louis de Beauvau-Tremblecourt et d’Haussonville, envahirent la Comté avec 6,000 Lorrains, mais ils durent reculer devant le connétable de Castille qui amenait d’Italie 10,000 Espagnols ; Henri IV accourut, battit Mayenne à Fontaine-Française et jeta en Comté 25,000 hommes. Il n’y eut pas tentative sérieuse de conquête, mais une guerre de représailles et de rapines ; tout le bailliage d’Amont se ressentit de ces « grandes pilleries, actes inhumains, et cruautés inutiles. » Pesmes, pris d’assaut, éprouva tout ce que peut faire le vainqueur et tout ce que peut craindre le vaincu, et non-seulement Pesmes, mais maint autre château et bourg fortifié. Vesoul se racheta en versant 12,000 écus. Besançon en promit 30,000, dont 27,000 seulement furent payés. Le capitaine Morel, l’héroïque défenseur d’Arbois, lut inhumainement pendu à un tilleul par Biron, malgré la capitulation signée de sa main, et un contemporain traduisit naïvement la pensée du soldat-martyr.

Ne vous travaillez pas à me faire un tombeau,
Mes chers amis d’Arbois, de porphyre ou de marbre.
Assez m’honorera où je fus pendu l’arbre,
Car vous ne m’en pourriez ériger un plus beau [4].

A Poligny, les habitans, au lieu de la rançon exigée, offrirent au roi une statue de la Vierge en vermeil et de grand prix. « A Dieu ne plaise, s’écria-t-il, que je retienne la mère de mon maître ! » Et ils durent livrer des otages jusqu’à l’entier paiement de 20,000 écus. L’entrée d’Henri IV dans Arbois lui aurait fourni l’occasion de lancer un très joli mot. On venait de lui présenter le vin d’honneur, il le trouvait excellent [5] et en faisait compliment. « Ah ! sire, nous en avons encore du meilleur. — Vous le gardez sans doute pour une meilleure occasion ? interrogea le roi. » — Une fois sa récolte terminée, Henri IV, qui ne voulait pas se brouiller avec les Suisses, consentit au rétablissement du pacte de neutralité.

Penseurs, écrivains, artistes, jurisconsultes, éclosent à l’envi aux XVIe et XVIIe siècles, donnent un nouveau lustre à notre province : la dynastie lettrée des Chifflet, Gilbert Cousin de Nozeroy, secrétaire d’Érasme, Jacques Prévost de Gray, Claude Goudimel de Besançon, François Richardot, évoque d’Arras, sorti d’une famille mainmortable de Morez et l’un des hommes les plus éloquens de son temps, Louis Gollut, et ce Pierre Mathieu qui, en dépit d’un style inégal et trop abondant, laisse parfois échapper de sa plume des pages d’une réelle élévation. Ce sont encore Grivel, Pétremand, Saint-Mauris et ce Claude Belin, confident du cardinal de Granvelle qui lui mande un jour cette réflexion : « Qui veult vivre en court, il faut qu’il souffre beaucoup et avec bonne patience, et qu’il se saiche faire et dissimuler l’espoir pour enter les jalousies et traverser des émulateurs. » Il n’est si mince bourgade qui ne puisse revendiquer un homme de talent, et la Comté fournit à ses souverains son contingent de brillans capitaines : parmi eux, Philibert de Chalon, dernier descendant de la branche cadette des comtes de Bourgogne [6].

Né en 1502, fils de Jean de Chalon-Arlay IV et de Philiberte de Luxembourg, femme d’un esprit supérieur qui parmi ses ancêtres comptait des rois et des empereurs, élevé par elle à Nozeroy, au milieu des montagnes du Jura, le prince reçut l’éducation d’un seigneur féodal : il apprit tant bien que mal à lire et écrire, mais surtout le métier des armes, et ces images de la guerre, la chasse, les joutes et tournois, dont raffolaient nos ancêtres, où bientôt il excella. A quinze ans, il est gouverneur du comté, chevalier de la Toison d’or ; la cour de France s’efforce de l’attirer, et Philiberte l’y conduit plusieurs fois, cherchant à maintenir la balance égale entre les deux couronnes, car s’il était Bourguignon par son père, il était Français par sa principauté d’Orange, ses fiefs de Dauphiné et de Bretagne [7]. Il fallut cependant opter : un ordre sévère de Charles-Quint le ramène en Comté, il prend part à la guerre contre François Ier, ses terres de France sont confisquées : blessé au siège de Fontarabie, fait prisonnier en Italie, soumis à une captivité étroite, rendu à la liberté après la bataille de Pavie, à peine a-t-il revu son pays, que la nostalgie des combats le ressaisit, et, suivi de quelques écuyers, il s’élance à travers nos montagnes, franchit en toute hâte le duché de Bade, le Tyrol, les États vénitiens, rejoint enfin dans le Milanais le connétable de Bourbon, traître à la France, auquel l’empereur a confié le commandement de son armée. Nommé capitaine d’avant-garde, général des chevau légers, lié bientôt d’amitié avec le connétable, Philibert combat à ses côtés, au premier rang, lorsque son chef tombe, frappé mortellement, sous les murs de Rome. Il couvre d’un manteau le corps, s’élance à la muraille, entre dans la ville, après un premier assaut de deux heures, et, acclamé généralissime dans l’espèce de chaos qui suivit la victoire, assiste à la longue dévastation de Rome, impuissant, revêtu d’un titre purement nominal, ne pouvant même punir les lansquenets allemands qui osent piller son propre train de maison et poussent au pire l’indiscipline. Loin de prendre part à l’orgie, il révèle dans ses journaux de campagne son chagrin de ne pouvoir empêcher tant de mal, et nous le voyons demander à sa mère une somme de 6,000 écus, car il vit depuis longtemps de la miséricorde de Dieu ; ces mêmes journaux le peignent dans la pleine vérité de son caractère, prodigue, toujours endetté malgré ses grands revenus, dominant à force de volonté une constitution peu robuste, marchant par exemple au combat le pied enveloppé dans un chapeau de velours à cause de la goutte. Il avait commis une première faute en se mettant sous les ordres du connétable, une seconde en ne se retirant pas d’une armée si mal composée ; il en commit une troisième lorsque, au mépris de la capitulation accordée, il retint prisonniers au château Saint-Ange le pape Clément VII et les cardinaux. Mais il avait l’approbation tacite de Charles-Quint qui le nomma généralissime de l’armée impériale. A peine remis de la peste et d’une grave blessure, il rétablit l’ordre dans son camp, tient tête à l’armée de Lautrec, gagne du temps, force son successeur le marquis de Saluées à capituler, reconquiert le royaume de Naples et met le sceau à sa gloire en semblant lui-même l’ignorer : la vice-royauté de Naples, le comté de Venafre, le duché de Gravina, la principauté de Melfi, etc., furent la récompense de tant de services.

Après la paix de Cambrai (1529), l’empereur le chargea de prendre Florence, dont les citoyens avaient renversé les Médicis : le siège dura neuf mois, la ville allait succomber, lorsque, dans un combat, le prince tomba mortellement frappé de deux coups d’arquebuse ; sept jours après, Florence ouvrit ses portes à l’armée impériale. Sa mère lui fit, à Lons-le-Saulnier, de splendides funérailles où figuraient, au milieu d’une foule immense, cent trente-huit drapeaux enlevés à l’ennemi, parmi eux l’étendard du peuple romain. Et, entre tous les témoignages de sympathie qui parvenaient à la princesse, il en est un qui dut la toucher plus profondément : la requête des montagnards du val de Mièges demandant que le corps de leur tant bon seigneur fût déposé dans l’une de leurs églises, pour soulager leurs grosses douleurs. Avec lui disparaissait un des plus nobles, un des derniers représentans de ce monde féodal qui sans doute eut ses vertus, sa raison d’être, puisque, pendant des siècles, il donna aux hommes et aux choses une constitution régulière, mit des bornes aux ambitions déréglées, forgea des caractères vigoureusement trempés, des âmes de toutes pièces, puisqu’on vit sortir de lui ces fleurs d’idéal, la chevalerie, les croisades, le culte de l’honneur, le respect de la femme, mais qui, tout bien pesé, apparaît comme une forme inférieure de la civilisation, car il favorisait l’égoïsme et ce penchant trop commun des privilégiés à s’imaginer que la plupart sont nés avec une selle sur le dos, quelques-uns seulement avec des éperons aux pieds, car il a élargi le fossé entre les petits et les grands, rendu les guerres plus fréquentes, entravé ces fondemens de la liberté, de l’égalité, l’ordre, l’autorité de commandement, la conception de l’État.

Charles-Quint aimait les Comtois dans ses conseils, sur les champs de bataille, et, au XVIe siècle [8], la Comté devient une pépinière d’hommes d’État, de célèbres diplomates : tels François Bonvalot, abbé de Luxeuil et de Saint-Vincent, administrateur de l’archevêché de Besançon, qui remplit avec succès plusieurs missions diplomatiques à la cour de François Ier ; Jean Richardot, président du conseil privé des Pays-Bas et l’un des auteurs de la paix de Vervins ; le président Philippe ; Carondelet, Charles de Poupet, qui forma la ligue des puissances italiennes contre la France et prépara l’élection d’Adrien VI à la papauté ; les deux Granvelle. Quelle curieuse figure, ce Nicolas Perrenot, fils d’un maréchal-ferrant d’Ornans, d’abord conseiller au parlement de Dole, formé par l’étude des lois au maniement des hommes, deviné par Charles-Quint, qui le nomme garde des sceaux, conseiller d’État, lui confie les négociations les plus importantes ! Vingt ans durant, il fut le dépositaire de tous ses secrets et, de son vivant, personne dans son palais ne jouissait d’une familiarité aussi intime. Par une disposition cachée de la Providence, il y avait, remarque un contemporain, entre Charles-Quint et Nicolas un tel rapport d’âme et de génie que l’on pouvait douter si cette liaison procurait au premier plus d’avantage ou de plaisir. « J’ai plus perdu que vous, écrivait Charles à son fils (1550), car j’ai perdu un ami tel que je n’en trouverai plus de semblable ; vous, si vous avez perdu un père, je vous reste pour vous en tenir lieu. » Que Nicolas Perrenot appartînt à la classe des politiques intéressés, qu’il ait impatienté parfois son maître par des demandes de titres et d’argent, acheté mainte seigneurie, allié sa famille à la plus haute noblesse, fait entrer le cardinal son fils au chapitre noble de Liège, je n’y contredirai point ; quant à lui, il signa toujours : Nicolas Perrenot, et ses petitesses ne sauraient faire oublier les services rendus. Il protégea toujours les Comtois et la Comté, voulut être juge pour le comté de Bourgogne dans la ville de Besançon et construisit dans cette ville un palais de style flamand, qui, par certains aspects, rappelle la maison Plantin à Anvers, et demeure une des curiosités de la province ; sur quelques chapiteaux de l’étage de la cour, on lit la devise des Granvelle : Sic visum superis ; il y apporta, — et ses fils continuèrent son œuvre, — ses meubles, livres et tableaux les plus précieux. La statue d’Antoine, le quatrième de ses quinze enfans [9], doit être placée au milieu de la cour intérieure, et l’on n’a que trop retardé ce légitime hommage à l’un de nos plus illustres compatriotes ; il hérita en effet des talens paternels, porta sa fortune plus loin encore : évêque d’Arras, archevêque de Malines et de Besançon, cardinal, vice-roi de Naples, chef du conseil suprême d’Italie, ministre pendant trente ans de Philippe II qu’il servit avec prudence, faisant prévaloir le plus souvent possible les idées de modération et de clémence. Il ne voulait pas introduire l’inquisition dans les Flandres, condamnait les confiscations et cruautés du duc d’Albe, les arrêts sanguinaires du conseil des Troubles, avait adouci dans leur application les édits ou placards de Charles-Quint contre les hérétiques, prétendait gouverner avec les lois antiques du pays, en respectant les privilèges des provinces, les droits légitimes de la population [10]. Ses conseils eussent conservé sans doute les Pays-Bas à la monarchie ; les mesures de rigueur, opinait-il sagement, consumeront toute la substance de l’Espagne et de l’Italie. « Vous savez, écrit-il, si mes opinions ont été sanguinaires ou doulces… et en si long temps avez pu connaître mes entrailles… J’ai toujours recommandé que l’on s’accommodât à l’imperfection des subjets, et ayant esté le plus offensé, j’ay toujours persuadé le doux chemin. » Mais Philippe II, prince indécis et défiant, neutralise sans cesse les desseins les mieux concertés : « Tout va de demain à demain, et la principale résolution en toutes choses est de demeurer perpétuellement irrésolu. » Un instant même le roi sembla retirer sa faveur à son fidèle serviteur, il l’envoya en Bourgogne sous prétexte d’intérêts de famille, et Granvelle passa vingt-deux mois à Besançon et Baudoncourt dans une disgrâce plus apparente que réelle (1564). Il déplaisait aux seigneurs des Flandres par sa qualité d’étranger, par son esprit dominateur, son faste et sa noblesse de fraîche date. Son compatriote Simon Renard attisait cette haine, ce même Simon Renard, si ingrat envers son ancien protecteur, esprit brillant et fécond, caractère hardi, tenace, qui, en négociant le mariage de Marie Tudor avec Philippe II, avait failli réaliser le rêve de Charles-Quint, placer sous un même sceptre la Grande-Bretagne et la monarchie espagnole, qui contribua aussi à lui faire perdre la plus riche de ses provinces. Malgré son talent, Renard n’était pas de taille à triompher d’un adversaire en qui reluisaient le grand sens, le jugement, l’expérience et la modération, et Granvelle bientôt eut reconquis son crédit. Ses adversaires eux-mêmes rendent justice à cette âme énergique, née pour les grandes choses ; à lui seul, confessent-ils, il vaut plus que tous les ministres ensemble. « Sa stature, écrit un contemporain qui le vit en 1579, est haute et droite ; il monstre estre doué d’une verte et forte vieillesse, chose qui se découvre par son marcher ferme, nonobstant les cheveux gris et la barbe blanche. Son front et sa face, s’il est permis d’en juger, font voir nature luy avoir departy les dons de grand jugement et de prudence, qui sans doute luy sont été merveilleusement accrus par le maniement des grandes affaires. » Granvelle cultive les lettres avec succès, parle sept langues, prend Juste Lipse pour secrétaire et Pignius pour bibliothécaire. Comme son père, il se constitue protecteur de la bourgeoisie comtoise, de ce parlement « sans lequel les grands mangeraient les petits, » et, comme à son père aussi, on lui reproche de ne pas s’oublier assez, de faire la part trop large à sa famille ; sa clientèle de parens, d’amis, de solliciteurs est énorme, et s’il les comble de grâces, il ne laisse pas de les trouver insupportables, et « ceulx qui lui sont plus prouchains, plus que d’aultres, » et il connaît depuis longtemps les envies, les murmurations, les ingratitudes des gens de Bourgogne. Correspondant des souverains, les yeux fixés sur l’Europe entière, il n’est ni Flamand, ni Italien, il est de partout, s’occupe sans dégoût des plus menus détails, car il y a parfois en eux autant d’intérêt que dans les grandes questions et souvent ils récompensent l’observateur attentif en montrant ces écueils imperceptibles sur lesquels viennent se briser les hommes des sommets. Et enfin, s’il est sévère à la noblesse indocile, s’il lui rend hauteur pour hauteur, il laisse volontiers venir à lui les humbles, ne repousse point leur familiarité. Un jour qu’il visitait Ornans, ancienne patrie de sa famille, comme il montrait à quelques gentilshommes du pays le lieu où fonctionnait la forge de son aïeul, une vieille femme qui l’avait connu fort jeune l’aborda et lui dit naïvement : « Monsieur Antoine, j’ai travaillé autrefois aux champs avec votre grand-père. » Loin de s’offenser du propos, le cardinal lui parla avec intérêt et lui assigna une pension pour le reste de ses jours.


VII. — LA PRINCIPAUTÉ DE MONTBÉLIARD, LA RÉFORME.


Au XIe, au XIIe siècle, le comté de Montbéliard, portion de l’ancienne Séquanie, appartient à la maison de Mousson qui, affirment les chroniqueurs, descendait d’Atticon, duc bénéficiaire d’Alsace, ancêtre des Habsbourg, des Zehringen, des ducs de Lorraine ; en 1162, il passe aux Montfaucon, puissans barons du comté de Bourgogne qui comptèrent un pape, des saints, des archevêques de Besançon, de vaillans paladins[11]. Cent vingt ans après, un mariage le transmet à Renaud de Bourgogne, second fils de Hugues, comte de Bourgogne, puis il revient à la branche cadette des Montfaucon (1332) et tombe enfin aux mains de la maison de Wurtemberg (1397) pour y demeurer jusqu’en 1793. Synthèse vivante des vertus guerrières et politiques de ses aïeux, pitoyable et douce à ses sujets, comblant de largesses les églises, les couvens, le chapitre de saint Maimbeuf, la comtesse Henriette sut, après son veuvage et pendant un long règne, faire respecter de tous son autorité : le comte de Hohenzollern l’ayant déloyalement attaquée, elle lève une armée, entre sur ses terres, taille en pièces ses troupes, s’empare de son château qu’elle détruit de fond en comble et l’enferme jusqu’à sa mort dans une des tours du donjon de Montbéliard. A sa voix, ses vassaux prennent les armes (1439), repoussent les bandes de routiers, laissés sans emploi par la paix d’Arras, Écorcheurs, Armagnacs qui semaient le deuil et la terreur en France, en Allemagne, commettant partout des cruautés inouïes, jusqu’à massacrer cinquante enfans dans le seul village de Granvillars. Les nobles comtois donnèrent aussi la chasse aux pillards, mais ces singuliers protecteurs ne valaient guère mieux, et on les surnomma retondeurs, parce qu’ils s’emparaient de ce que les Écorcheurs n’avaient pu emporter.

Par la ruse et par la force, par diplomatie, traités et mariages, les successeurs de la comtesse Henriette ajoutèrent à leurs possessions les quatre terres, comprenant les seigneuries d’Héricourt, Blamont, Châtelot et Clémont, qui enserraient le comté de Montbéliard et avaient longtemps appartenu à la maison de Neuchâtel. Non contens de leurs droits de seigneurs, ils profitèrent des troubles qui ébranlaient l’Europe au XVIe siècle pour s’arroger des droits de souveraineté, contestés sans succès par l’archiduc Albert, demeurés litigieux jusqu’à la conquête de Louis XIV : à cette époque, les quatre terres redevinrent fiefs du comté de Bourgogne et rentrèrent dans la mouvance.

Mais l’œuvre la plus importante des Wurtemberg, celle qui nous intéresse le plus par ses conséquences et son rayonnement sur notre province, c’est l’introduction de la réforme dans le comté de Montbéliard : œuvre de toi, œuvre de protestation contre les abus de la cour de Rome, œuvre de violence aussi et de machiavélisme où, comme dans les autres institutions humaines, les plus viles passions coudoient les plus élevées, où la haine, la cupidité font cortège aux convictions abstraites, et, après la protestation vengeresse des apôtres de la pensée libre, lancent leur cri de guerre aux propriétés ecclésiastiques, où des princes protestans se prétendent souverains arbitres des croyances de leurs sujets, s’attribuent le droit de les persécuter au même titre que les princes catholiques ; œuvre néfaste aux yeux des hommes épris d’unité religieuse, nécessaire, légitime peut-être aux yeux de l’historien, du philosophe, qui, sans trop s’arrêter aux déviations de principes, aux tristesses de la lutte, aux âpretés de la victoire, considèrent les causes et surtout le résultat final : l’âme émancipée, des vices sociaux ébranlés sinon déracinés, un nouveau ferment d’énergie et d’espérance introduit dans le monde, le progrès de l’idée de tolérance, l’écroulement de la tyrannie religieuse présageant la chute du despotisme politique. Car de se récrier, comme on le fait, contre les exactions et les rapines d’un Ulric de Wurtemberg, de commenter longuement ses édits contre l’ancien culte, les marques de protection accordées au culte évangéliste, aux prédicateurs Farel, Pierre Toussaint, d’admirer la longue résistance des catholiques en certains lieux et ces générations de paysans qui pendant plus de cent ans tiennent cachés les vases sacrés, les reliques de leurs saints, cela n’infirme en rien ces trois faits : la décadence du clergé et des moines à l’époque de la réforme, le besoin d’un changement attesté par cette insurrection des consciences qui tient en échec la puissance elle-même de Charles-Quint, la rapide propagande de la nouvelle doctrine, une autre civilisation sortie de cette crise redoutable.

Introduit de vive force dans les seigneuries d’Héricourt, Blamont, Châtelot et Clémont, le protestantisme cherchait aussi, avec la complicité plus ou moins dissimulée des Suisses et des comtes de Montbéliard, à s’insinuer en Comté, et à beaucoup de Comtois il offrait le prestige de la nouveauté, du mystère et de l’audace. Besançon était le point de mire de l’assaillant, la capitale réelle qui, une fois conquise, entraînerait tout le reste : la nature turbulente de ses habitans, son caractère de république presque libre, malgré son titre de ville impériale, les conflits perpétuels des gouverneurs ou conseillers municipaux avec l’archevêque, de celui-ci avec son chapitre, semblaient la destiner à devenir une autre Genève. L’état déplorable de l’archevêché ajoutait encore aux périls de la cause catholique. Pierre de La Baume ayant obtenu une bulle de coadjutorerie pour son neveu Claude, qui se trouva archevêque à l’âge de douze ans, le chapitre se mit en travers et élut François Bonvalot ; une longue et pénible querelle surgit et se termina par un accommodement ; Bonvalot eut l’administration de l’archevêché. Mais la jeunesse de Claude de La Baume fit craindre plus encore que son enfance ; Claude de Rye, son parent, s’efforçait de le gagner à la réforme, il parut un instant ébranlé, assista plusieurs fois aux prêches de Lyon, menant une vie fort dissipée, offrant de se démettre, contractant même un mariage qui fut cassé par le pape Pie V en 1566. Les choses menaçaient de tourner au pire s’il n’eût fait amende honorable et changé subitement du tout au tout. Ses ennemis ne manquèrent point d’insinuer que cette conversion soudaine cachait un désir de devenir cardinal, et, lorsqu’il mourut en 1584, Morillon, confident de Granvelle, le gratifia de cette oraison funèbre : « Il est mort à Arbois sans confession, et a laissé plus de 100,000 francs de dettes, haiant esté ensepueli en une paoure et trouée nappe de cuisine au lieu d’un linceux, une mitre de papier, huit torches et six petites chandelles. Dieu luy face mercy ! »

Charles-Quint avait durement sévi contre l’hérésie luthérique ; après lui s’ouvre une ère de tolérance relative, de propagande presque ouverte. Théodore de Bèze prêche à Besançon, choisit dix hommes par quartier, chargés de faire des prosélytes ; l’hérésie compte parmi ses partisans plusieurs nobles, ennemis acharnés de Granvelle, les de Rye, Claude de Vienne, baron de Clairvaux, Jean de Savigny, seigneur de Saint-Rémy, etc., disposés à jouer le rôle de chefs des gueux, une partie des gouverneurs de Besançon, des érudits tels que Gilbert Cousin, l’antiquaire Boissard. Un vicaire de saint Pierre embrassa la réforme, une abbesse défroquée osait la prêcher en ces termes dans le couvent de Sainte-Claire : « Hé ! pauvres créatures, si vous saviez qu’il fait bon estre mariée et comment Dieu l’a agréable ! J’ai longtemps esté en ces ténèbres et hypocrisies où vous estes ; mais le seul Dieu m’a fait connaître l’abusion de ma chétive vie, et suis parvenue à la vraye lumière de vérité. Considérant que je vivais en regret, car en ces religions n’y a que cagoterie, corruption mentale et oysiveté, et pour ce, sans différer, je pris le trésor de l’abbaye jusqu’à cinq cents ducats, et me suis retirée de ce malheur, et, grâces au seul Dieu, j’ay déjà cinq beaux enfans et vis salutairement. »

La conjuration était fortement ourdie ; et le passage du duc d’Albe à travers la Comté, en 1567, à la tête d’une puissante armée, n’avait nullement ralenti les courages : Guillaume d’Orange, héritier des grands fiels de la maison de Chalon, le duc de Saxe, le comte Palatin, le duc Casimir, les Bernois y entraient plus ou moins ouvertement. A plusieurs reprises, les protestans du canton de Berne tentèrent de surprendre Saint-Claude, Dole, Gray ; en même temps que les provinces de Flandre, la ligue des gueux cherchait à envelopper la Franche-Comté, et elle avait pour point de rallie-mens la confrérie de Sainte-Barbe, pour insignes : une besace avec deux mains jointes en signe d’alliance, une médaille portant ces mots : fidèles au roi jusqu’à la besace. Granvelle ne s’y trompait pas un instant, et ne cessait d’affirmer à son souverain que l’entreprise se nouait contre la royauté même, qu’il se tramait quelque chose de dure digestion, que les princes allemands portaient la livrée de Flandre. En 1569, une armée luthérienne, forte de 16,000 hommes, sous le commandement du duc de Deux-Ponts, maltraite la Haute-Alsace, ravage cette partie de la Comté qui forme aujourd’hui le département de la Haute-Saône, brûle maint village, dévalise les églises de Bithaine, Clairefontaine, Luxeuil, Faucogney, Faverney, fait prêcher aux halles de Jussey, convoquant avec des trompettes, au lieu de cloches, le menu peuple de notre seigneur, « qui se laissait tondre à la volonté de tels bouchers. » Les représailles prennent un caractère atroce : un village, ayant fait un feu de joie à la nouvelle de la Saint-Barthélémy, devint la proie des flammes.

Les commissaires de l’empereur Maximilien avaient en 1573 banni les calvinistes notables de Besançon ; ceux-ci se réfugièrent à Genève, Neuchâtel, Montbéliard, où se trouvaient déjà force protestans français, où ils préparèrent la revanche qui leur rendrait biens et patrie. Au milieu de 1575, on se crut assuré du succès. Paul de Beaujeu se mit en marche à la tête d’une troupe de Français, Allemands, Bourguignons, il comptait sur un contingent suisse, sur les reîtres du duc Casimir ; ceux-ci manquèrent au rendez-vous et les habitans de Villers-le-Lac, de Morteau, repoussèrent les gens de Neufchâtel. Paul de Beaujeu avait des intelligences dans la place de Besançon, il se décida à l’attaque. A deux heures du matin, un détachement de ses hommes escalade les murailles, se saisit des clés de la porte Battant, de l’artillerie et des munitions de guerre qui s’y trouvent, ouvre aux camarades ; tous gagnent le pont, braquent les canons et déploient leurs étendards en criant : « l’Évangile ! Victoire ! Victoire ! Ville gagnée ! » Leurs coreligionnaires, demeurés dans la cité à la faveur d’une abjuration feinte, se joignent à eux, mettent des signaux à leurs fenêtres pour se faire reconnaître. Cependant, revenus de cette surprise, les habitans engagent un combat corps à corps. Guillaume de Vergy organise la défense à l’hôtel de ville, pourvoit à la garde des portes, l’archevêque Claude de La Baume commande excellemment, ayant la rondache au bras et le coutelas à la main ; enfin Beaujeu est renversé de cheval et blessé gravement d’un coup de pique. Le désordre se met dans les rangs des assaillans qui s’enfuient, écrasés par les projectiles qu’on leur lance par les soupiraux des caves, du haut des greniers ; ils trouvent la porte Battant fermée, les uns se jettent dans la rivière et s’y noient, d’autres sont tués à coups d’arquebuse, ou pris les armes à la main, livrés au gouverneur, pendus, décapités, écartelés, traînés sur la claie ; plusieurs attachés à des poteaux d’infamie, hors des murs de la ville ; le gardien d’une des portes, convaincu de connivence avec l’ennemi, muré tout vif à son poste. La cruauté de la répression égalait la crainte qu’avait inspirée l’entreprise ; on bannit, on emprisonna, on tua les simples suspects d’hérésie. — Besançon était sauvée, avec cette ville, la Comté entière, et la victoire fortifia les catholiques dans leurs croyances ; les États, la confrérie de Saint-George, les paysans avaient défendu la religion avec une fermeté immuable. Si pendant longtemps on continua d’aller à la messe en armes, si des confréries militantes se formaient dans les campagnes pour repousser toute attaque, s’il y eut encore quelques menées du dehors et du dedans, comme celle de Vurry, maire de Dole, prévenu de trahison et mis en prison très étroite, l’heure des grandes inquiétudes était passée ; l’hérétique dut baisser les cornes et se borner à une propagande discrête. Sous peine de confiscation de corps et de biens, les ordonnances des souverains et du parlement défendent de donner à lire les livres de la secte, d’aller au prêche, de favoriser les mariages mixtes, de fréquenter ou cacher des hérétiques, etc., et la sainte inquisition se charge de commenter ces interdictions. Enfin, le miracle de l’ostensoir de l’église de Faverney qui, contrairement à toutes les lois de la dynamique, serait demeuré suspendu en l’air plus de trente heures (1608), au milieu des débris de l’autel incendié, prodige attesté par des centaines de personnes de Faverney, des villages voisins, de Vesoul même, qui défilèrent pendant tout ce temps en criant : « Miracle ! pardon et miséricorde ! » contribua encore à aviver la loi des foules [12].

L’histoire intime des derniers comtes de Montbéliard a été racontée par M1*0 d’Oberkirch : dame d’honneur et femme de cour jusqu’au bout des ongles, assez spirituelle et même clairvoyante lorsque l’étiquette n’est pas en jeu, elle professe pour ses maîtres une tendresse profonde qui ne lui permet pas de les juger. Cependant elle osa critiquer tout doucement un de leurs ancêtres, le duc Léopold Eberhard (1699-1722), bon militaire, mais assez triste prince, aussi arbitraire que dissolu, qui eut de quatre sœurs, successivement ou conjointement, un grand nombre d’enfans naturels, et stupéfia par ses débordemens un monde assez familier avec ce genre de scandale ; mais pour les autres, elle est toute admiration, toute extase, et ses Mémoires rappellent beaucoup plus ceux de Dangeau que ceux de Saint-Simon. Ils n’en ont pas moins de prix, nous font assister au ménage d’une cour presque lilliputienne à Montbéliard et au château d’Étupes. C’était, à tout prendre, d’assez aimables princes, grands chasseurs et bons vivans, fort éloignés de l’intolérance religieuse de leurs aïeux, puisque Frédéric-Guillaume et ses frères sont catholiques, un peu tièdes sans doute, tandis que la duchesse, nièce du grand Frédéric, est protestante, que deux de leurs filles adoptent la religion grecque et le catholicisme pour épouser le fils de Catherine II et François de Hapsbourg, depuis empereur d’Autriche. Grande affaire lorsque le prince Louis, second fils du comte de Montbéliard, épouse une Czartoryska, malgré sa famille ; il fallut une négociation où intervint la grande-duchesse pour qu’il obtînt son pardon, car bien que les Czartoryski descendissent des Jagellons, et que la jeune mariée fût cousine germaine du dernier roi de Pologne, ils n’avaient point rang de maison souveraine : Mme d’Oberkirch eut le bonheur d’y réussir, et ce fut sans doute un des beaux jours de sa vie. Cette famille de Montbéliard est d’ailleurs fort nombreuse, une sorte de haras princier où fils et filles reçoivent une excellente éducation qui plus tard facilitera de brillans mariages. Notre Dangeau femelle n’oublie point le chapitre important des modes, les cadogans, les dauphins en or, le quesaco, le pouf au sentiment, coiffure compliquée où l’on introduisait l’objet de sa prédilection : portrait d’une fille, d’un ami, d’un serin ou d’un chien favori, car on se piquait de suivre les modes parisiennes à Montbéliard. Quant au loto, il inspire des poèmes aux beaux esprits du cru, et l’on continue d’en raffoler, même après ces vers de Ségur lus par un adversaire de ce jeu :

Le loto, quoi que l’on en dise,
Sera fort longtemps en crédit.
C’est l’excuse de la bêtise
Et le repos des gens d’esprit.
Ce Jeu, vraiment philosophique,
Met tout le monde de niveau.
L’amour-propre, si despotique,
Dépose son sceptre au loto :
Esprit, bon goût, grâce, saillie,
Seront nuls tant qu’on y jouera.
Luxembourg, quelle modestie !
Quoi ! vous jouez à ce jeu-là !

Les visiteurs de marque affluent à Montbéliard : le prince Henri de Prusse, qui, disait-il, avait passé la moitié de sa vie à désirer vivre en France, et allait passer l’autre moitié à la regretter, la duchesse de Bourbon, La Harpe, Florian, Lavater, lady Craven, qui contait de si désopilantes histoires sur Clairon à Bayreuth, l’abbé Raynal dont le verbiage philosophique ne réussit guère et qui trouvait à son tour qu’il n’y avait rien à faire avec ces diables de huguenots. Joseph II, lorsqu’il passa à Montbéliard, ayant refusé de loger au palais, le duc ordonna à tous les hôteliers d’ôter leurs enseignes, en fit mettre une énorme à sa porte avec les armes d’Autriche et ces mots : Hôtel de l’empereur, reçut celui-ci en costume d’hôtelier, et joua son rôle avec un naturel pariait ; cette plaisanterie un peu… allemande eut le plus grand retentissement. Mme d’Oberkirch ne peut se tenir de lui reprocher ses tendances demi-philosophiques, des manières trop simples et quelque coquetterie dans son affabilité. Songez donc ! un empereur qui arrête le duc prêt à fléchir le genou devant lui en sa qualité de prince du saint-empire, et lui dit : « Pas de cérémonie ! C’est le comte de Falkenstein qui vous rend visite ! » Mais quelle joie lorsque notre baronne accompagne à Paris le comte et la comtesse du Nord, sa chère princesse Dorothée, lorsqu’aussi ils viennent surprendre leurs parens à Montbéliard ! Que de fêtes pour les recevoir, promenades, courses, musiques, bals dans la forêt située près du pont de Sochaux, et jusqu’à des proverbes comme à Paris ! Sans parler de l’ineffable Mme Hendel, la première femme de charge du château, qui ne parlait d’elle-même qu’en disant : on a fait cela, on a été en tel endroit, et qui s’habillait d’une robe de gourgoran couleur de flamme et si flamboyante que le grand-duc lui demanda si ce n’était point un costume d’autodafé ; elle répondit qu’elle ne comprenait pas le latin, mais que c’était sa robe de noce, réservée aux occasions les plus solennelles. Elle avait acheté la carte de Russie et la contemplait avec extase : elle sera maîtresse de tout cela, s’écriait-elle en montrant du doigt le vaste empire. Est-il besoin d’ajouter que le personnel du château était nombreux, et les titres aussi sonores, aussi pompeux que ceux des grandes cours ? Ajoutez-y un petit corps de dragons pour la garde du prince, toute la noblesse des environs, les notables de Montbéliard reçus avec empressement, admis aux fêtes, chasses, réceptions de tout genre, et formant en quelque sorte un supplément de cour.

Dévasté au XVIIe siècle par les Suédois et les Impériaux, devenu par la conquête de l’Alsace et de la Comté une enclave de la France qui l’occupa à plusieurs reprises, le comté de Montbéliard appartenait moralement et physiquement à celle-ci, et son annexion semblait une conséquence logique de sa situation, un simple retour à la patrie d’origine. Les habitans ne pouvaient guère goûter la monarchie absolue qui leur rappelait les tentatives violentes de Louis XIV pour imposer le culte catholique ; mais arrive la révolution qui ne distingue plus entre les confessions, ne connaît que des citoyens, détruit les droits féodaux, brise les barrières religieuses, industrielles et commerciales ; les cœurs allaient à elle avec élan, réclamant justice et réparation. Le traité de 1748 avait attribué au roi de France la suzeraineté des quatre terres ; d’après la loi de 1790, les villages des seigneuries d’Héricourt et Blamont formèrent deux cantons, ceux des terres du Châtelot et de Clémont furent incorporés aux cantons de l’Isle-sur-le-Doubs, Pont-de-Roide, Saint-Hippolyte. En 1792, presque au même moment où l’un des plus illustres enfans de Montbéliard, Cuvier, publiait son premier mémoire, le duc Frédéric-Eugène sentit qu’il ne pouvait plus faire face aux événemens et se retira dans le Wurtemberg, auprès du duc régnant, laissant l’administration du pays au conseil de régence qui était à la fois cour de justice, consistoire supérieur, assemblée administrative ; de toutes parts les habitans se soulevaient, et la moitié du village voisin de Mandeure, fief de l’archevêché de Besançon, s’était constituée en république, avec cette modeste devise : Aquila non capit muscas (l’aigle ne prend pas les mouches) ; devise qui ne le préserva nullement des serres de l’aigle. Le 1er septembre 1792, trois ou quatre mille gardes nationaux de Beffort et d’Héricourt occupent Montbéliard sans coup férir, et se retirent le lendemain même ; seconde prise de possession en avril par le général Després-Crassier. Enfin, en octobre 1793, le conventionnel Bernard de Saintes entre dans la ville, à la tête d’un bataillon du district de Dole, cent hommes de cavalerie et d’artillerie légère qui traînaient quelques pièces de canon ; et, sans attendre les ordres de la Convention, il prononce la réunion du comté à la France. Aucune résistance, seulement lorsqu’une députation du magistrat lui présenta les clés de la ville, Bernard ayant dit : je vous apporte la liberté ! — Nous la connaissions de longue date, répliqua le maître bourgeois en chef, Jacques Ferrand ; elle a été l’un des bienfaits de nos princes ; nous n’avons d’expressions que pour les bénir [13]. A cette hardiesse inattendue, le conventionnel éclata en menaces. « Pas un mot de plus ! J’ai des canons tout près d’ici ! » Il aurait pu observer que la liberté des habitans de Montbéliard était civile, nullement politique, qu’en tout cas le peuple des campagnes n’avait eu ni l’une ni l’autre. Remplacement arbitraire de toutes les autorités constituées, imposition de deux cent mille livres à la ville de Montbéliard, de deux cent cinquante mille livres aux riches des campagnes, « car il est juste de saigner les nouveaux conquis, » sociétés populaires affiliées aux clubs de Paris, mainmise sur toutes les caisses, sur les immeubles et capitaux appartenant au culte protestant, confiscation des vases sacrés en or et en argent, « afin de défanatiser le peuple, » ordre d’abattre toutes les armoiries et de leur substituer le bonnet phrygien, de brûler les titres féodaux, tombes du château violées, converties en canons ainsi que trois grosses cloches et la batterie de cuisine, corps des comtes jetés à la voirie, la liberté sans doute se présentait sous des formes acerbes. Même la guillotine fut installée sur la place Saint-Martin, mais Bernard de Saintes ne fit tomber aucune tête, et l’on se borna à exécuter un chat pour s’assurer du bon fonctionnement de la machine, peut-être aussi pour que le simulacre inspirât une salutaire terreur de la réalité. Cependant les masses se ralliaient à la révolution ; instinctivement, au fond de leur âme, s’agitait l’obscur pressentiment, la vision consolatrice d’un bien prochain, même d’un bien actuel supérieur, et l’espérance radieuse d’une plus-value morale et matérielle, d’un immense bienfait obtenu au prix de quelques années de misère.


VIII. — GUERRE DE DIX ANS, CONQUÊTE DE LOUIS XIV.


Richelieu voulait abattre la puissance de la maison d’Autriche, mettre à néant ses rêves de monarchie universelle : s’assurer l’alliance de la Suède, de la Hollande, de la Suisse, de la Savoie, des confédérés italiens et de quelques princes allemands, tel fut le moyen ; à cette Espagne, à cette auxiliaire de l’Autriche, qui depuis cent ans fomentait en France tant de troubles, arracher le Roussillon, les Pays-Bas, la Comté, qui compléteraient notre unité territoriale, tel fut son principal objectif. Les prétextes ne manquaient pas : on accusa les Comtois d’avoir violé le pacte de neutralité, une armée de trente mille hommes envahit leur pays (mai 1636). Mais ils s’étaient préparés à la guerre : ils aimaient l’Espagne, qui respectait leurs franchises, ils l’aimaient de tout leur amour pour une monarchie qui les possédait moins qu’elle n’empêchait la France de les posséder, de toute leur haine contre les successeurs de Louis XI et d’Henri IV : les villes étaient fortifiées, les ressources du pays passées en revue, les magasins remplis de fourrages, de grains et de munitions ; l’armée comtoise, forte de huit à dix mille hommes, avait d’excellens chefs, d’Andelot-Chevigny, de Cléran-Voisey, le marquis de Conflans-Watteville ; le colonel Varroy, le baron d’Amans, Claude Prost, dit Lacuzon, guidaient les corps francs ; on attendait un corps d’armée espagnol et impérial, le duc Charles de Lorraine. Le parlement avait organisé la défense avec le plus intelligent patriotisme ; deux de ses membres, Jean Boyvin et Girardot de Beauchemin, se firent remarquer par leur énergie, héros et historiens du drame[14]. Les contemporains de Jean Boyvin le proclament un génie universel : il est l’oracle du parlement, le négociateur du roi, du gouvernement de Bruxelles ou de sa compagnie ; tour à tour ingénieur, chef ou soldat, il embellit Dole qui lui doit la plupart de ses monumens publics et ses plus beaux édifices particuliers, complète ses fortifications, il est pendant dix ans l’âme de la défense, ignore le découragement, contient Conflans et Girardot de Nozeroy qui cherchent à diviser l’autorité et à dominer le parlement ; « car, dit-il, avec une légitime fierté, on ne m’a point celé que j’estoys le seul gouverneur de la province et que ce gouvernement de gens de lettres mettoit la noblesse en grand mécontentement. » La vie de cet homme semble un chapitre détaché de Plutarque : en 1639 au milieu des plus cruels périls, suspendu sur les abîmes, « dans ces incroyables disettes et abandonnemens, » il conserve la liberté d’esprit nécessaire pour écrire un traité d’algèbre et une étude sur les monnaies. Grâce à lui, grâce à ses intrépides auxiliaires, le comte de La Verne, Ferdinand de Rye, archevêque de Besançon, qui vient s’enfermer dans Dole à l’âge de quatre-vingts ans, les Comtois n’attendront pas que l’ennemi vienne leur mettre les fers aux pieds, et l’on vit ce spectacle assez étonnant : tout un peuple, hommes, femmes, enfans, bourgeois et soldats, religieux et laïques, se ruant à la défense de la patrie avec un enthousiasme inextinguible, résistant aussi vaillamment aux généraux de Louis XIII, Condé, Weimar, Longueville, Villeroy, Grancey, Turenne, qu’aux fléaux de la nature, la mort se présentant sous toutes les formes sans pouvoir lasser un héroïsme qui est au courage ce que la folie de la croix est à la foi, ces paysans marchant au combat comme à un banquet, la croix de Bourgogne sur la poitrine, une branche de tilleul vert au chapeau, dans les mains leurs larges fléaux garnis de pointes de fer. La France, alliée des Suédois et des protestans, parut plus huguenote, plus haïssable que jamais. Beaucoup de sièges, de petits combats, peu de batailles rangées, villes et châteaux pris, repris, traités d’ordinaire avec cette cruauté qui semble alors le droit commun en temps de guerre. Aux sommations de Condé, les Dolois répondent qu’ils entendront plus volontiers son canon que ses paroles, et qu’ils l’arrêteront sous leurs murs aussi longtemps qu’il était resté dans le ventre de sa mère ; munis des sacremens, ils gardent une des deux hosties miraculeuses de Faverney, et ils l’implorent avec confiance ; pendant près de trois mois, ils soutiennent un siège terrible qui coûte aux Français six cents officiers, quatre mille cinq cents soldats ; sept fourneaux de mines jouent inutilement, et inutilement encore l’assiégeant leur envoie dix mille coups de canon et cinq cents bombes, invention due aux Hollandais, ajoutée, dit Boyvin, de notre âge aux autres que l’enfer a vomies pour l’extermination du genre humain. Les munitions commencent-elles à manquer, ils bourrent leurs pièces avec de vieux procès, ce qu’ils appellent gaîment : faire plaider la cause à leurs canons ! Un milicien rentrant avec un manteau écarlate sur les épaules, après une sortie faite avec le capitaine de Grammont, s’écrie fièrement que, sorti paysan de la ville, il revient gentilhomme ; les femmes travaillent aux ouvrages avancés sous une grêle de balles, et l’une d’elles remplit tranquillement son panier de pierres qu’apportait sa compagne coupée en deux par un boulet ; des garçons de treize à quatorze ans, qui vont couper de l’herbe, désarment et ramènent prisonniers des soldats français. Que d’épisodes pathétiques, où l’horrible, hélas ! côtoie souvent le sublime : la jeune comtesse de Saint-Amour défendant sa petite ville contre Longueville, comme la dame d’Oiselay avait lutté contre d’Amboise ; — le capitaine Dusillet pendu à l’une des tours du donjon de Rahon défendu par lui ; — la famine sévissant si âprement que les charognes des bêtes étaient recherchées aux voiries, « mais cette table ne demeura pas longtemps servie, » si bien qu’on dut manger « plus de cinq cents corps humains pendant ces malheurs, » le prix du blé décuplé dans les places de guerre, et dans tout le plat pays aucune moisson, hormis à la portée d’une arquebuse autour de Dole ou de Gray ; — les jeunes filles de Montfort montant aux créneaux, chapeau sur la tête et moustaches pendantes, comme les gars, si bien que les Français les prirent pour jeune noblesse ; puis la terrible campagne de Bernard de Saxe-Weimar dans les montagnes, l’incendie, le massacre promenés de tous côtés, les cloches des églises, des abbayes et jusqu’aux ferrures des portes, avec les objets sacrés, enlevés sans merci parles Suédois et les Allemands du duc, beaucoup d’habitans contraints par la torture à révéler les endroits où ils cachaient leurs reliques (singulier moyen de se concilier la sympathie d’un peuple dont il espérait devenir le souverain) ; la belle résistance de Morteau, Pontarlier, Nozeroy, son échec devant Salins et Pontarlier ; — le siège de Vesoul par Turenne, sa capitulation et son triste sort en 1644, la prise de Melisey malgré l’héroïsme des sires de Grammont. — Et, dans la montagne, Lacuzon et d’Arnans, rapides comme l’éclair, insaisissables, adorés de leurs partisans, toujours en embuscade, harcelant l’ennemi, lui tuant ses éclaireurs, ses détachemens isolés, interceptant les convois, détendant pied à pied les bois, les rivières, les termes, portant au besoin la terreur dans les campagnes de la Bresse et brûlant la ville de Trefiort en guise de représailles, délivrant ainsi la Comté des faucheurs ou gatadours du marquis de Villeroy qui s’avançaient le plus près possible des remparts, et coupaient les blés sur pied, dernière ressource des garnisons affamées. Mais le baron d’Amans eut une heure de défaillance : oublié malgré ses grands services, ne pouvant obtenir la paie de ses soldats, impuissant à contenir les désordres occasionnés par la faim, il fit un éclat ; ses troupes furent licenciées ; demeuré sans emploi, il se rendit en Piémont, porta les armes contre l’Espagne, finit par obtenir une amnistie, rentra en Comté et mourut pauvre. Il avait, comme Lacuzon, l’audace, le goût des aventures périlleuses, et plus que lui, un désintéressement absolu, respectait les femmes, se montrait humain envers l’ennemi, bon époux, bon père, et ses adversaires eux-mêmes l’avaient surnommé le cavalier d’honneur. Mais Lacuzon, lui, jusqu’au bout resta fidèle à la cause de l’indépendance nationale : tel nous le voyons pendant la guerre de dix ans, tel nous le retrouvons en 1668, en 1674. La légende, le roman, se sont emparés de lui ; des documens sérieux l’ont mis en pleine lumière : royaliste et catholique ardent, patriote farouche, aussi dédaigneux du droit des gens et de la vie humaine qu’insouciant de la légalité, fort enclin, comme tant de ses contemporains, à se faire justice soi-même, toujours prêt à aller quérir des bœufs en France avec l’épée et le flambeau. Détail curieux : lorsqu’il allait en venir aux mains, sentant parfois ses membres trembler, comme il advenait à Henri IV, il s’écriait en se mordant : « Ah ! chair ! il faut que tu pourrisses ! qu’as-tu peur ? » Au demeurant, très âpre au gain, processif en diable, habile à se tirer des mauvais pas où l’engage la violence de son caractère et de son tempérament ; il trouva des cœurs dévoués, car il se dévouait lui-même, et ses qualités sont bien à lui, si ses fautes sont parfois celles de son temps. Un procès devant le parlement de Dole, en 1658, des dénonciations pour excès de pouvoir de toutes sortes, filles abusées, femmes ravies, concussions, double homicide commis en temps de paix, voilà certes de quoi ébrécher cette grande réputation. Réels ou exagérés, Lacuzon sut mettre à néant ces griefs ; sa popularité, ses exploits militaires, non moins que sa prud’homie et sa vigilance contre les sorciers, le firent innocent. N’avait-il pas, à force de démarches, envoyé dans les prisons de Lons-le-Saulnier deux femmes de Grasse « parce qu’elles allaient au sabbat montées sur un cheval blanc, et là faisaient bonne chère ? » L’une d’elles fut brûlée vive.

Quatre villes cependant refusaient toujours de se rendre et demeuraient inviolées : Dole, Gray, Salins, Besançon ; la guerre s’épuisait faute d’alimens, et la peste fit lâcher prise à la France. En 1644, les hostilités cessent à peu près, et l’on conclut un armistice, renouvelé d’année en année, jusqu’à cette paix de Munster, où brilla Antoine Brun, le dernier des grands diplomates comtois, et qui, moyennant un don annuel de 40,000 écus, assura la tranquillité à la Comté. Quelle paix et quelle tranquillité ! Presque la tranquillité des tombeaux ! Aux pauvres Comtois, l’allié avait été presque aussi redoutable que l’ennemi ; le pillage, voilà le premier et le dernier mot de l’administration, j’ose à peine dire de l’intendance, dans l’armée du duc de Lorraine, moins célèbre peut-être par ses talens militaires que par cette Béatrix de Cusance, sa femme de campagne, qui vivait avec lui sous la tente. La population réduite des quatre cinquièmes, beaucoup de villages brûlés, de châteaux anéantis, leurs habitans morts, les campagnes presque semblables à un désert, tant de ruines attestaient en même temps la violence de l’envahisseur, la fermeté de la défense. « Chaque année, écrit Monglat, ils nous usent une bonne armée, ils passent nos rivières comme des désespérés, et nous viennent chercher furieusement chez nous. » Quant à l’Espagne, sa reconnaissance fut verbale plus que réelle : le roi leur écrivit qu’ils étaient les premiers de ses vassaux, ceux qu’il estimait le plus et désirait conserver, dût-il pour eux hasarder ce qu’il avait de plus estimable en son royaume. Vaines promesses, qu’on n’eut ni la force ni la volonté d’accomplir ! Vingt ans plus tard (1668), les plaies d’une telle guerre commençaient à peine à se fermer ; démantelée, exsangue, la province n’a ni places fortes en état, ni milice, ni argent pour subvenir aux nécessités urgentes, pour satisfaire l’avidité des Suisses, « ce monde qui est si cher. » Sauf Lacuzon, les héros d’autrefois ont disparu ; Boy vin, le grand Boyvin, est mort presque pauvre en 1650, après avoir consacré ses derniers efforts à repeupler un peu le pays. Épuisée par ses revers, l’Espagne demeure impuissante à le défendre : Charles-Quint, a-t-on dit, avait été général et roi, Philippe II n’avait été que roi, Philippe III et Philippe IV n’avaient été ni l’un ni l’autre, Charles II ne fut même pas un homme, et n’eut point de postérité. Non-seulement impuissante, mais ingrate ; haine, abandon, mauvais procédés, le gouvernement des Pays-Bas n’épargne rien aux Comtois ; à la fin, il leur envoie des gouverneurs espagnols qui font litière de leurs franchises, les accablent d’impôts, et Gabriel Quinones ne pourra s’empêcher de dire que le prince d’Arenberg leur a baillé le coup dans le cœur, qu’après lui son père leur a donné l’extrême-onction, et que le gouverneur d’Alvelda était venu pour les enterrer. La jalousie, la discordé, qui déjà ont menacé de compromettre la défense en 1636, sévissent plus furieuses que jamais : États contre parlement, députés du tiers contre noblesse et clergé, sujets contre seigneurs, ville contre ville, et dans la même ville, les bourgeois séparés du peuple, comprenant l’impossibilité de la lutte, tandis que, fidèle à son instinct, simpliste dans ses raisonnemens, celui-ci conserve presque intacte l’antique haine de la France : pendant un siècle, il ne pourra se croire Français, il gardera la dague et la barbe espagnoles, continuera de se faire enterrer les pieds dirigés contre Paris, la face contre terre, et dira, lorsqu’il dépassera la frontière : je vais en France ; et les femmes affecteront de travailler devant leurs portes le jour de la Saint-Louis.

La noblesse comtoise a fréquenté de plus en plus la noblesse française, elle a commencé d’aller aux académies de Paris « où la bienséance et les points d’honneur s’enseignaient délicatement ; et soubz ces belles apparences se glissaient les vices de France aux esprits prompts de notre jeune noblesse. » On se répète qu’aucun des grands intérêts patriotiques, religion, propriété, nationalité même, n’est sérieusement en jeu, qu’au contraire toutes les causes de rapprochement et d’amour, souvenir des calamités d’antan, contiguïté des frontières, rapports commerciaux, alliances de famille, conformité des usages, de la religion et de la langue militent en faveur de l’annexion. Ainsi les intrigues du roi de France trouvent un terrain tout préparé. La Comté a-t-elle été trahie et vendue ? Oui, pense Voltaire ; non, affirment Pellisson et d’autres historiens. On peut du moins admettre que l’autorité perdit la tête et prononcer le mot de défection. Aux héros de l’indépendance ont succédé les calculateurs, les pusillanimes ; au président Boyvin, à Ferdinand de Rye, aux Grammont, au baron de Scey, les partisans du fait accompli, ceux qui voient pousser l’herbe à quinze pas devant eux, mais ignorent l’art de donner à leur conversion la grâce du temps, un marquis de Laubespin, chevalier d’honneur du parlement, ce marquis d’Yennes, gouverneur du pays, qui ne sait que capituler et s’enfuir, Jean de Watteville, ce Bonneval Comtois, chartreux, homme de guerre, assassin, séducteur, apostat, diplomate, courtisan, grand seigneur et tyran féodal, que Saint-Simon a portraituré avec sa verve habituelle.

« Il se fit chartreux de bonne heure, et, après sa profession, fut ordonné prêtre. Il avait beaucoup d’esprit, mais un esprit libre, impétueux, qui s’impatienta bientôt du joug qu’il avait pris. Incapable de demeurer plus longtemps soumis à de si gênantes observances, il songea à s’en affranchir. Il trouva le moyen d’avoir des habits séculiers, de l’argent, des pistolets, et un cheval à peu de distance. Tout cela peut-être n’avait pu se pratiquer sans donner quelque soupçon : son supérieur en eut, et avec un passe-partout, va ouvrir sa cellule, et le trouve en habit séculier, sur une échelle, qui allait sauter les murs. Voilà le prieur à crier ; l’autre, sans s’émouvoir, le tue d’un coup de pistolet et se sauve. Mis en goût par ce premier exploit, il tue quelques jours après un cavalier qui prétendait partager son dîner et, ne sachant que devenir, il s’en va en Turquie, et, pour le faire court, prend le turban et s’engage dans la milice. Son reniement l’avance, son esprit et sa valeur le distinguent : il devint pacha et se conduisit si bien avec les Turcs qu’il se crut en état de tirer parti de sa situation, dans laquelle il ne pouvait se trouver à son aise. Il eut des moyens de faire parler au gouvernement de la République de Venise et de faire son marché avec lui. Il promit verbalement de livrer force plans et secrets des Turcs, moyennant qu’on lui rapportât en bonne forme l’absolution du pape de tous les méfaits de sa vie, de ses meurtres, de son apostasie, sûreté entière contre les chartreux, et de ne pouvoir être remis dans aucun autre ordre, d’être restitué pleinement au siècle et à l’exercice de son ordre de prêtrise, avec pouvoir de posséder tous bénéfices quelconques… Le pape crut l’intérêt de l’Église assez grand à favoriser les chrétiens contre les Turcs ; il accorda de bonne grâce toutes les demandes du pacha… Des événemens si singuliers le firent connaître à la première conquête de la Franche-Comté ; on le jugea homme de main et d’intrigue, il en lia directement avec la reine-mère, puis avec les ministres… il rendit de grands services, mais non pour rien ; il avait stipulé l’archevêché de Besançon, et en effet il y fut nommé. Mais le pape ne put se résoudre à lui donner les bulles : il se récria au meurtre, à l’apostasie ; le roi entra dans les raisons du pape et il capitula avec l’abbé de Watteville, qui se contenta de l’abbaye de Baume, la deuxième de la Franche-Comté, d’une autre bonne en Picardie, et de divers autres avantages. Il vécut depuis, partie dans son abbaye de Baume, partie dans ses terres, quelquefois à Besançon, rarement à Paris. Il avait partout beaucoup d’équipage, grande chère, une belle meute, grande table et bonne compagnie. Il ne se contraignait sur aucun point, et vivait non-seulement en grand seigneur et tort respecté, mais à l’ancienne mode, tyrannisait fort ses terres, celles de ses abbayes, et quelquefois ses voisins ; surtout chez lui, fort absolu. Les intendans pliaient les épaules, et, par ordre exprès de la cour, tant qu’il vécut, le laissaient faire et n’osaient le choquer en rien, ni sur les impositions qu’il réglait à peu près comme bon lui semblait dans toutes ses dépendances, ni sur ses entreprises, assez souvent violentes. Il vécut de la sorte, et toujours dans la même licence, jusqu’à près de quatre-vingt-dix ans. »

Toutes ces circonstances expliquent la foudroyante conquête de Louis XIV, exécutée en seize jours, au cœur de l’hiver de 1668 par le prince de Condé ; la résistance presque nulle, les corps de ville démoralisés, Dole défendue quelques jours à peine, Besançon elle-même se rendant sans coup férir. « Dieu ôta le courage à notre province en lui ôtant ses chefs, » observe J. Chifflet. Lacuzon seul remporta un succès éphémère à Montaigu, et dans cet affaissement universel on ne peut guère relever que le mot hardiment significatif de Mougin, maire de Gray, présentant les clés de la ville au roi : « Sire, votre conquête serait plus glorieuse si elle vous eût été disputée. » Des députations de la ville de Besançon, de l’archevêché, du parlement et des états allèrent solliciter les faveurs royales à Saint-Germain, députations assez mal reçues, car Louvois leur confirma l’ordre de démolir les fortifications de Gray, Dole et des autres châteaux susceptibles de quelque résistance, ordre exécuté avec la plus grande rudesse, accompagné d’exactions nombreuses et de la spoliation des arsenaux : il savait que la Franche-Comté serait rendue à l’Espagne et voulait pouvoir y entrer à toute heure. Le nouveau gouverneur français faisait plier tout le monde, menaçait de suspendre le parlement, forçait les neuf députés des états à prêter serment de fidélité dans les termes les plus humilians. Et c’est dans cet état qu’au mois de juin 1668 les garnisons françaises quittèrent la Comté.

Elles laissaient derrière elles comme une traînée de troubles et de malheurs, vengeances du gouvernement espagnol, vengeances populaires. Le parlement lut suspendu, la province occupée par des régimens de Lorrains et d’Allemands, ses charges aggravées ; le peuple criait à la trahison, il demandait compte à ses magistrats de leurs sympathies pour la France, de leurs malversations, il voulait faire payer au parlement ses fautes récentes et ses mépris anciens. Les gouverneurs espagnols semblent n’avoir d’autre souci que de pressurer le pays, en lui tirant des veines les dernières gouttes du sang, mettent aux enchères entre Besançon, Dole et Salins, le siège du parlement, les députés des villes revendiquent avec hauteur la prétention de ne plus dépendre des États, les désordres des soldats demeurent impunis, et l’on signale plus de quatre-vingts meurtres en une seule année dans un des bailliages [15]. Le marquis de Listenois, de la maison de Bauffremont, seigneur de haut parage, très ambitieux, bailli d’Aval et partisan de la France, essaya de mettre à profit la situation ; il comptait sans doute de nombreux appuis secrets dans les villes et parmi la noblesse, se présentait comme libérateur de la province, comme protecteur des libertés municipales. Mais cette espèce de conspiration mal concertée, mal organisée, avorta assez piteusement dans la déroute de Saint-Lothain, où le marquis fut surpris, battu par Lacuzon et le colonel Massiet : il se vit bientôt abandonné et au rabais, forcé de s’enfuir dans les montagnes du Jura, de là en France. Louis XIV lui-même, qui ne croyait pas que le moment de la rupture fût venu, lui ordonna de sortir de ses États et il gagna la Lorraine.

Tout le monde s’attendait depuis longtemps à une invasion nouvelle : les philosophes, les sceptiques se consolaient en songeant qu’après tout les Français avaient mêmes mœurs, même langage, mêmes aspirations, les commerçans souffraient des prohibitions espagnoles, les industriels se voyaient ruinés par une guerre qui recommencerait tant que la France n’aurait pas atteint son but. Les places n’étaient qu’à demi fortifiées, les troupes étrangères trop peu nombreuses, les régimens de la nation composés de recrues qui n’avaient jamais vu l’ennemi. « Nos gens de guerre, écrit Chifflet (les mercenaires), gardaient les villes comme les malades gardent la chambre. » Les Français n’en parlaient qu’avec raillerie et les appelaient des troupes invisibles… Nous avions déclaré la guerre à la France, et nous n’avions pas même de poudre… — En 1673, les neuf commis des États constatent avec douleur l’absence de tout remède humain, votent pour le salut de la province mille messes qui seront dites tant qu’il se pourra devant les autels privilégiés.

Quels que fussent l’insuffisance des arméniens, le découragement de la majorité en présence de l’inévitable, la seconde conquête de Louis XIV dura près de six mois et lui coûta des pertes assez sensibles : Condé, Luxembourg, les ducs de Duras, de La Feuillade, le marquis de Resnel et Vauban dirigeaient les opérations. Quelques villes, Arbois, Salins, Besançon, Ornans, Dole, Faucogney sauvèrent, avec Lacuzon, l’honneur du nom comtois. N’oublions pas non plus ces bandes de paysans qui contribuèrent si vigoureusement à la défense, ces loups de bois, comme les appelle Louvois, ces croquans héroïques qui, avant d’être branchés, buvaient encore à la santé du roi d’Espagne. Dole résista dix jours, Salins dix-sept : 450 habitans d’Arbois, commandés par M. de Mérona, tinrent en échec un gros détachement de l’armée française muni de canons, femmes et jeunes filles se battirent comme des hommes ; l’une d’elles, portant un panier de terre sur sa tête, est atteinte d’un boulet qui lui enlève un bras ; elle jette son panier, ramasse son bras, et le porte au cimetière pour l’enterrer. L’aumônier des Carmélites entre précipitamment dans la chapelle : « Sœurs, sœurs, s’écrie-t-il, vite, mes plus beaux ornemens ! Je veux dire une messe d’actions de grâces, je viens de tuer deux Français. » Le prince de Vaudemont, fils du duc de Lorraine, vint à leur secours, fit lever le siège et passa une monstre d’honneur (revue), où tous ces héros défilèrent, vêtus du sarrau, l’habit de droguet à grandes basques, vert pour les chefs, blanc pour les soldats, veste de couleur blanche, aux poches profondes qui servaient de giberne, serrés à la taille par une ceinture de cuir noir ; culotte blanche, longues guêtres assujetties par des jarretières en laine rouge ; sur la tête un chapeau triangulaire ou un bonnet de laine blanche, terminé en pointe. Derrière les bourgeois se rangeaient modestement les femmes et les filles armées de piques. A Besançon, le prince de Vaudemont fut secondé vigoureusement par le peuple, et par un capucin, le père Schmidt, Hollandais d’origine, jadis lieutenant-colonel de cavalerie, qui dirigea l’artillerie et le génie avec un rare talent, fit échouer la première attaque de Vauban, et tua plusieurs centaines de Français dans l’espace de deux heures. La ville se défendit vingt-sept jours et elle aurait résisté davantage si Vauban n’eût fait hisser sur les hauteurs de Chaudanne quarante canons qui foudroyèrent les murs, et rendirent la lutte impossible. Le père Schmidt réussit à gagner la petite ville de Faucogney, où son patriotisme ardent, son habileté exaltèrent les courages au point que les habitans tinrent trois jours en échec le corps du marquis de Resnel, et lui tuèrent 300 hommes. Les défenseurs du château ne se rendirent qu’à la dernière extrémité, au moment où, le feu ayant été mis à la ville, et l’incendie ayant gagné le château, ils allaient périr étouffés par la fumée ; beaucoup d’habitans furent passés au fil de l’épée ; quant au père Schmidt, on le déclara prisonnier de guerre, malgré la capitulation, et pour le punir « de s’être montré rouge, » on l’enferma à la Bastille jusqu’en 1678.

Quatre ans après, la paix de Nimègue rattacha définitivement à la France cette Comté qui désormais fera partie de sa zone héroïque, et confondit leurs destinées. Plus d’États ; Louis XIV avait juré de les maintenir, mais les commis des États, appelés à confirmer les taxes établies, refusèrent de s’assembler après la seconde conquête, et leur désobéissance servit de prétexte pour se dispenser de les convoquer dorénavant. Le parlement rétabli, augmenté en nombre, limité aux affaires civiles, transféré de Dole à Besançon, avec l’Université et la chambre des comptes ou cour des monnaies, cette ville revêtue de la dignité de capitale, enrichie, fortifiée par Vauban, indemnisée ainsi de la perte de sa constitution républicaine ; une administration habile, énergique, mais compliquée et coûteuse, peu de liberté, de lourds impôts, — en revanche, les hôpitaux tenus en perfection, les affreux chemins d’antan transformés en excellentes routes, le commerce plus actif, l’argent plus abondant, la population s’accroissant d’année en année, les pouvoirs concentrés entre les mains du gouverneur et de l’intendant, le droit de nommer les archevêques cédé au roi par les chanoines eux-mêmes, ces changemens s’accomplirent insensiblement, modifièrent la physionomie de la province.

Sous la domination autrichienne et espagnole, la Franche-Comté avait vu se lever une opulente moisson de diplomates, d’hommes d’État ; après Louis XIV et jusqu’en 1789, il y a disette presque absolue ; personne, à l’exception de deux hommes du second ordre, le prince de Montbarrey, et le comte de Saint-Germain, un original bien amusant, qui, par certains côtés, semble un précurseur intellectuel de Fourier, de P.-J. Proudhon : jésuite, lieutenant de dragons, expatrié de France, soldat de fortune sous les drapeaux du prince Eugène, rappelé par Maurice de Saxe, officier général distingué, austère et dévot, rude aux courtisans, type d’éternel mécontent, superbe dans sa fatuité omnisciente. Il se croit méconnu, quitte une seconde fois sa patrie, tente de changer l’organisation militaire du Danemark, tombe du pouvoir, et, réduit à la misère, se retire dans une petite métairie où il vit du travail de ses mains. C’est là qu’un courrier de Louis XVI lui apporte sa nomination de ministre de la guerre. Possédé d’une rage de réformes, mêlant l’utile à l’absurde, la vérité et l’utopie, il trouva le moyen de mécontenter tout le monde, les bureaux, les victimes de ses innovations, les philosophes, et disparut accablé par la clameur publique. Il avait eu l’idée malencontreuse de soumettre les soldats au régime des coups de bâton, et en parla à son compatriote Bourdon de Sigris qui le blâma fortement. « Eh bien, dit Saint-Germain, des coups de plat de sabre ? — Mais, monseigneur, ce sont toujours des coups, répliqua Sigris. » A défaut des politiques, les hommes distingués ne manqueront pas à notre province. Voici Jean Boisot, l’infatigable assembleur de papiers de Granvelle, — Claude Perrin d’Arbois, collaborateur de Lebrun à Versailles ; — Jacques Beaulieu, le plus habile lithotomiste de son temps, qui sauva des milliers de malades avec un procédé nouveau connu sous le nom de taille du frère Jacques, un chirurgien doublé d’un saint, qui donnait aux pauvres l’argent que les riches le forçaient de recevoir ; — l’abbé d’Olivet, traducteur, grammairien, philologue, membre de l’Académie française, — Dunod de Charnage, historien du comté de Bourgogne, grand admirateur de la féodalité et des seigneurs qui, dit-il, « ignoraient presque tous les lettres et ne savaient pas seulement signer leurs noms, mais avaient le cœur bien fait et beaucoup de sens ; » — Claude-François de Courbouzon, président à mortier, l’un des fondateurs de l’Académie de Besançon ; — Fenouillot de Falbaire que l’Honnête criminel rendit un moment célèbre ; — dom Grappin, Millot, Perreciot, Droz, le mathématicien Jacques, Suard…

Et quasi cursores vital lampada tradunt. Sur les pas des morts et des mourans se presse une nouvelle pléiade : la révolution, l’empire ont besoin de capitaines ‘ [16], ils trésiront, ils sortiront en foule des campagnes comtoises : Rouget de l’Isle, l’auteur de la Marseillaise, ce chant qui a des moustaches, comme on disait alors ; — Pichegru, Moncey, Lecourbe, le général Malet dont le « Vous, si j’avais réussi ! » contient toute une philosophie politique ; le colonel Oudet, un autre républicain, qui, la veille de Marengo, va droit au premier consul et lui dit : « Je veux m’assurer par mes yeux que tu es en effet ce Bonaparte avec lequel nous avons conquis l’Italie, et non un imposteur paré de son nom pour opprimer la république et assassiner la liberté ; » à côté des hommes d’action, les savans, les hommes du droit : Proudhon le jurisconsulte, Bichat, Cuvier.

Comprimé par l’absolutisme monarchique, l’esprit comtois aura plus d’une fois ses explosions : sous les formules de respect et d’obéissance envers le seigneur-roi, on sent frémir le vieil esprit d’indépendance et comme une revendication tacite des libertés perdues. Le parlement proteste contre les nouveaux impôts, s’associe de plein cœur à la lutte du parlement de Paris contre Maupeou ; les lettres de cachet pleuvent, l’exil refait aux magistrats une popularité, et, noëls, épigrammes, chansons [17] font rage contre leurs remplaçans. Insensible aux avantages des réformes du chancelier, oubliant la vénalité des charges, les épices, et cet exclusivisme étroit qui, le lendemain de l’édit en faveur des protestans, fera dire à d’Espréménil montrant un crucifix : « Voulez-vous donc le crucifier une seconde fois ? » le peuple ne voulait voir dans les anciens parlemens que les adversaires du despotisme ; et quand les exilés rentrèrent à Besançon, ils furent fêtés comme s’ils eussent sauvé la patrie.

En 1783, en 1788, le parlement réclame avec véhémence les États de Comté et les États-Généraux, proteste contre les assemblées provinciales et les édits de Brienne : nouvelles lettres de cachet, exil en masse, suspension de quatre mois, nouveau retour triomphal. Peu après l’incorruptible gardien des franchises comtoises, le libérateur de la province n’est plus qu’un traître à la patrie, et il a suffi pour cela d’un malencontreux arrêt pour le maintien des ordres, contre la représentation double du tiers. C’est un défi porté à l’opinion publique, à la prudence élémentaire, au bon sens, et cet arrêt sonne son glas ; l’émeute éclate, les maisons du conseiller Bourgon, du président Talbert, sont pillées, avec la complicité tacite de l’autorité militaire. Et voici le coup de grâce pour ces parlemens qui ne savent être ni conservateurs ni libéraux, le décret du 3 novembre qui les enterre tout vivans, en prolongeant indéfiniment la durée de leurs vacances. Ils disparurent au milieu de l’indifférence et de l’hostilité générales.

Les cahiers comtois des trois ordres, rédigés au milieu du courant d’enthousiasme qui emportait les cœurs, firent maint retour aux anciennes traditions ; si le tiers-état de Besançon réclame l’abolition pure et simple des mainmortes et corvées, le rachat de tous droits seigneuriaux, les états-généraux tous les trois ans, la faculté d’étendre l’impôt à cinq ans, il se prononce en même temps pour le maintien exclusif de la religion catholique, et la non-exécution en Comté des édits rendus en faveur des protestans. D’ailleurs, notre province embrassa avec ardeur la Révolution ; les mesures arbitraires de Bernard de Saintes, de Bassal, ralentirent ce zèle, mais la politique conciliante de Robespierre jeune rendit quelque espérance aux opprimés. Un magistrat municipal de Mouthier renverra au camp sans le recevoir son fils qui a quitté l’armée du Rhin, et, en même temps, il se fera jeter en prison pour sa foi religieuse. Ce trait donne la mesure exacte de l’état d’esprit du Comtois devant la révolution ; patriote convaincu, croyant décidé, amoureux de la liberté qu’il confessera hardiment. Les administrateurs de Lons-le-Saulnier prirent parti pour les Girondins vaincus par les Montagnards ; les fautes de ceux-ci empêchaient de voir en eux les défenseurs d’un dogme sacré, de l’unité de la patrie, et dans ce terrible chaos, dans cette noire nuit des consciences, on leur reprochait, non sans raison sans doute, d’avoir créé une partie des difficultés dont ils triomphèrent si âprement.

L’histoire de la persécution révolutionnaire dans le Doubs a été racontée longuement ; mesures de confiscation, atteintes à la liberté des âmes, prêtres forcés d’opter entre la guillotine et l’émigration, petite Vendée des montagnes, intolérance du culte philosophique, épreuves de l’île de Ré, délibérations des autorités révolutionnaires, dénonciations, plaintes, interrogatoires des victimes, actes généreux, héroïques, l’auteur [18] n’a rien omis, il ne redoute point la monotonie par la répétition de scènes où les noms seuls sont changés ; le réquisitoire semble complet, il ne remplit pas moins de dix volumes très compacts, et la passion religieuse s’y dissimule assez adroitement derrière la modération apparente du récit. Rien de plus insuffisant toutefois que ces sortes d’ouvrages, dictionnaires, arsenaux des hommes de parti, qui, sans doute, laissent échapper une partie de la vérité, mais une vérité fragmentaire, et, si j’ose dire, un peu hypocrite, qui forcément provoquent la réfutation, montrent les auteurs peu familiers avec les idées de synthèse, avec les principes généraux : idées et principes qui doivent guider l’historien, lui servir en quelque sorte de garde-fous lorsqu’il est tenté d’affirmer une proposition absolue, de trop abonder dans son propre sens. Consacrer dix volumes à l’examen de la persécution religieuse dans un seul département, n’est-ce pas inciter un auteur à en écrire dix autres pour célébrer l’œuvre révolutionnaire dans le même pays ? Et certes, preuves, argumens, ne manqueront pas plus à celui-ci qu’à celui-là. Réprouver les actes d’intolérance de quelque côté qu’ils partent, rien de mieux, mais ne convenait-il pas d’énumérer les causes des représailles, surtout lorsque ces causes apparaissent éclatantes, multiples, attestées par dix siècles de souffrances, souffrances telles qu’on serait parfois tenté de croire que l’expiation n’a pas été en proportion de la faute ? Ne fallait-il pas insister sur ce grand crime ou du moins ce terrible malentendu de l’émigration, la conspiration monarchique à l’intérieur, la France menacée de tous côtés par ces puissances étrangères en qui les révolutionnaires ne pouvaient s’empêcher de reconnaître les alliés de Louis XVI et de la noblesse, des dangers si formidables justifiant dans une certaine mesure le délire du patriotisme ? Certes, il convient de reléguer au rang des légendes, des contes de nourrices gravement propagés par des orateurs, même par des historiens, comme celui qui représente nos paysans forcés de passer les nuits à battre l’eau des étangs pour empêcher les grenouilles de troubler le sommeil de M. l’abbé de Luxeuil ; ou cet autre qui attribuait aux comtes de Montjoie, anciens seigneurs de Maiche, le droit et l’habitude de faire éventrer un de leurs vassaux, au retour de la chasse, en hiver, pour se chauffer les pieds dans ses entrailles fumantes (le copiste avait écrit serf au lieu de cerf). Mais il n’aurait pas été inutile de dire l’énormité de l’abus monarchique, monacal et féodal, les sujets de l’évêque de Saint-Claude, ces protégés de Voltaire, demeurés serfs et mainmortables en plein XVIIIe siècle, gens de poursuite et gens de for-mariage, pouvant être ramenés dans la seigneurie s’ils l’abandonnaient, privés du droit de se marier au dehors, gens taillables haut et bas, incapables de léguer leurs biens de mainmorte, de vendre, aliéner, hypothéquer sans le consentement du seigneur. M. Sauzay a montré le chapitre de Besançon, beaucoup d’ordres religieux en pleine décadence, mais il n’en tire pas les conclusions légitimes. Comment oublier aussi la terreur blanche qui succéda à la terreur rouge, les compagnons de Jéhu et du Soleil prenant pour mot d’ordre les imprécations d’Isnard : « Déterrez les os de vos pères et faites-vous-en des armes ! » Et, tout à côté du Doubs, dans la ville de Lons-le-Saulnier, les nouveaux compagnons marchant sur les traces de ceux de Lyon, Nîmes, Tarascon, Marseille. « La théorie du meurtre, dit Nodier, était montée dans les hautes classes. Il y avait dans les salons des secrets de mort qui épouvanteraient les bagnes. On faisait Charlemagne à la bouillotte pour une partie d’extermination, et on ne prenait pas la peine de parler bas pour dire qu’on allait tuer quelqu’un. On n’avait jamais vu tant d’assassins en bas de soie. » Les jacobins de Lons-le-Saulnier avaient choisi pour meneurs Dumas le Rouge, André Rigueur le sellier, le relieur Berthet, et Hugues, ancien séminariste. Après le 31 mai, ils avaient traqué comme bêtes fauves tous ceux qui ne juraient point par Marat. La chute de Robespierre amena une réaction violente : pendant plusieurs semaines on vit les femmes des jacobins fouettées sous la jupe, et les muscadins, armés de massues appelées juges de paix, de cannes à épée et de pistolets, se jeter sur les clubs populaires, traîner dans la boue, fouler aux pieds leurs membres ; bientôt, mis en goût par ces premières joyeusetés, ils s’emparent à main armée des diligences gardées par des gendarmes, deviennent bourreaux de plein jour, massacrent la moitié d’un convoi de détenus jacobins, égorgent le reste dans les prisons ; et, chose monstrueuse, l’autorité demeure inerte, aussi inerte que la garde nationale et la foule, presque complice ; car ne pas avoir empêché ces crimes, c’est les avoir voulus ; tout le monde connaissait les coupables, ils ne furent pas inquiétés.

De tels incidens ne renferment-ils pas une leçon de justice et d’impartialité, ne révèlent-ils pas le danger de prétendre faire acte d’homme politique ou de chrétien quand on écrit l’histoire, la nécessité de penser sans cesse aux circonstances atténuantes, à cette philosophie du passé, qui permettent de mieux mesurer les fautes du présent, adoucissent la punition, préparent la grâce, et laissent dans les âmes des semences de bonté, de tolérance, pour lutter contre les nouvelles causes de discorde et de haine qui menacent toujours les sociétés ?


VICTOR DD BLED.

  1. a et b Voir la Revue du 15 mai 1893. — De Barante, Histoire des ducs de Bourgogne. — Gingins de La Sarraz, les Sires de Montfaucon. — Suchet, Jean de Granson (Mémoires de l’Académie de Besançon, année 1879). — J. Foster Kirk, Histoire de Charles le Hardi, duc de Bourgogne. — Clerc, Histoire des États et des libertés publiques en Franche-Comté, 2 volumes. — Estignard, le Parlement de Franche-Comté, 1674-1790, 2 volumes, Plon.
  2. Dans l’intervalle des sessions des États, il y avait neuf commis ou délégués pour l’expédition des affaires ; dans les cas graves, on leur adjoignait neuf collègues désignés d’avance.
  3. Jean de Müller, Histoire des Suisses. — C. Fleury, Francs-Comtois et Suisses. — Ed. Clerc, Besançon pendant les guerres de Louis XI ; la Conquête des montagnes du Doubs par Louis XI ; l’auteur de ces études a relevé un certain nombre d’erreurs commises par Philippe de Comines et M. de Barante. — Mémoires de Jules Chifflet.
  4. E. Bousson, le Capitaine Morel ou le Siège d’Arbois en 1595.
  5. Les vins de Comté, pendant le moyen âge et jusqu’au XVIIIe siècle, jouissaient à l’étranger d’une grande et juste réputation.
  6. Académie de Besançon, année 1873, Philibert de Chalon, par Ed. Clere.
  7. La suzeraineté ne donnait droit qu’à l’hommage du vassal, à la reprise du fief et à l’aide en cas de guerre ; la souveraineté était le plein exercice du pouvoir avec toutes ses attributions, politiques, législatives, judiciaires.
  8. Un peu plus tard, Jean de Mairet, Comtois tout dévoué à Richelieu, l’auteur de cette Sophonisbe, la première des tragédies régulières qui fut représentée au Palais-Cardinal.
  9. Il y a 25 ans déjà M. Weiss a légué 2,000 francs pour l’érection d’une statue au cardinal de Granvelle.
  10. Simon Renard : Ses ambassades, ses négociations, sa lutte avec le cardinal de Granvelle, par M. Tridou. — Castan, Monographie du palais Granvelle à Besançon, 1886. — Marlet, Note sur la généalogie des Perrenot de Granvelle. — D. Lévesque, Mémoires pour servir à l’histoire du cardinal de Granvelle. — Ch. Weiss, Notice préliminaire des papiers d’État du cardinal de Granvelle. — Voir aussi, dans la collection des documens inédits pour servira l’histoire de France, les Papiers d’État du cardinal de Granvelle ; publication continuée et achevée par l’Académie royale de Belgique. — Charles Duvernoy, Besançon, 1839, Notice sur les maisons de Granvelle et de Saint-Mauris Montbarrey.
  11. Charles Duvernoy, Montbéliard au XVIIIe siècle. — Mabille, Histoire succincte de la réformation au pays de Montbéliard. — Pasteur Goguel, Précis de la réforme dans le comté de Montbéliard. — E. Lang, la Réforme au pays de Montbéliard. — P. Pfister, Étude historique sur le colloque de Montbéliard. — Tuefferd, Histoire des comtes de Montbéliard. — Ch.-Léopold Duvernoy, Éphémérides du comté de Montbéliard. — Abbé Tournier, le Protestantisme dans le pays de Montbéliard ; — Mémoires de Mme d’Oberkirch. — De Gingins de La Sarraz, Recherches historiques sur les acquisitions des sires de Montfaucon et de la maison de Chalon dans le pays de Vaud. — Quiquerez, Histoire des comtes de Ferrette. — Armand Lods, un Conventionnel en mission, Bernard de Saintes. — Auguste Chenot : Notice historique sur l’introduction de la Réforme religieuse dans les trois seigneuries adjacentes au comté de Montbéliard. — Les Églises des seigneuries de la Principauté de Montbéliard pendant la Révolution.
  12. Chronique de l’église de Vesoul, — Notice historique sur Faverney, par M. l’abbé Morey.
  13. Armand Lods, un Conventionnel en mission, Bernard de Saintes. — Tuetey, Essai sur le droit municipal en Franche-Comté. — Tuefferd, Essai sur l’administration gouvernementale du comté de Montbéliard et des quatre seigneuries. — Charles Roy, Notice historique sur le pays de Montbéliard à l’époque de la Révolution française. — Recherches historiques sur Mandeure, par l’abbé Bouchey. — Montbéliard fut définitivement réuni à la France par le traité de Paris signé le 7 août 1796.
  14. Clerc, Jean Boyvin, sa vie, ses écrits, 1856, 1 vol. in-8o. — Notice historique sur le baron d’Arnans. — Mémoires de Jules Chifflet. — Apologie d’Yennes. — Apologie de Laubespin. — (Société d’émulation du Jura), Lacuzon, d’après de nouveaux documens, années 1866, 1875, par Philippe Perraud ; le Siège d’Arbois en 1674, année 1678. — Annales franc-comtoises, 1889, les Suédois dans le val de Morteau. — Léon Ordinaire, Deux Époques militaires. — Académie de Besançon, 1870, 1879, le Siège de Nozeroy en 1639, Guerre de dix ans. — Boyvin, Histoire du siège de Dole. — Girardot de Beauchemin, Histoire de la guerre de dix ans. — Roland, Précis pour servir à l’histoire de Morteau. — Louis Jousserandot, le Diamant de la Vouivre, le Capitaine Lacuzon. — Abbé Morey, les Capucins en Franche-Comté. — Voltaire, Siècle de Louis XIV. — Annales franc-comtoises, 1868, Ferdinand de Rye. — Pellisson, Conquête de la Franche-Comté. — Histoire de Jonvelle, par MM. Châtelet et Coudriet ; 1 vol. in-8o, etc.
  15. Ph. Perraud, Émeutes en Franche-Comté. — Sur Listenois, Annales franc-comtoises, 1868, et Revue franc-comtoise, année 1844.
  16. Désiré Monnier, les Jurassiens recommandables.
  17. Estignard, le Parlement de Franche-Comté, 2 volumes. — Ed. Besson, Louis de Narbonne à Besançon. — Poignand, Étude sur le parlement de Besançon. — L. Pingaud, le Président de Veset. — E. Besson, un Criminaliste comtois au XVIIIe siècle, Muzart de Vouglans.
  18. Sauzay, Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Doubs, 10 volumes. — Vuillermet, Trois mois de l’année 1795 à Lons-le-Saulnier. — Charles Nodier, Souvenirs et portraits de la Révolution. — Rougebief, Histoire de Franche-Comté. — Sommier, Histoire de la révolution dans le Jura.