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La Nouvelle RevueTome 103 (p. 712-714).

LA

FORMATION DES ÉTATS-UNIS[1]




Depuis que la science historique a un peu étendu ses ambitions et affiné ses méthodes, qu’à la chronologie des souverains, à l’énumération des batailles, à l’analyse des traités de paix s’est substituée l’étude des grands courants populaires, des lentes évolutions ; depuis qu’en un mot, on s’est mis à chercher dans la collectivité ce principe des transformations humaines, qu’auparavant on ne croyait trouver que dans l’individu, l’Amérique est entrée dans l’histoire. Elle y est entrée, il est vrai, par une porte dérobée. L’Europe, en étudiant l’Amérique, veut réveiller l’écho de ses propres disputes, rallumer le reflet de ses pensées d’antan. Se croyant encore le centre de l’univers, elle n’envisage, dans les pays neufs, que le contre-coup des événements qui l’agitent. L’action qu’elle se flatte d’avoir exercée sur le nouveau monde l’intéresse ; non seulement elle ne songe pas que le nouveau monde a pu, à son tour, exercer une action sur elle, mais elle ne se préoccupe pas de savoir s’il a vécu en dehors d’elle, ni comment il a vécu. Son rôle dans la grande représentation historique est un rôle de comparse. Il entre et sort, mais ne demeure jamais longtemps en scène : c’est un personnage accessoire dont l’importance réside uniquement dans la fréquence et la durée de ses relations avec les autres personnages. Le reste du temps, on ne sait rien de lui et on n’en a cure.

Il ne faut pas chercher ailleurs que dans ces lacunes les causes de notre incapacité à bien comprendre l’Amérique, et de notre maladresse à profiter de ses expériences. De toutes les histoires que nous puissions étudier aux approches du xxe siècle, la science est pourtant la plus petite en enseignement. De deux choses l’une, en effet : ou bien la société d’outre-mer grandit en opposition avec la nôtre, ou bien elle ne fait que la précéder dans des voies qui s’ouvrent devant l’une comme devant l’autre. Si le germe qui l’a produite n’est pas exclusivement américain, c’est donc qu’il a été importé d’Europe, et que l’esprit d’autorité et de tradition a simplement entravé ici son développement, que favorise là-bas l’esprit de liberté et de nouveauté. Dans le premier cas, un conflit est inévitable pour l’avenir. Dans le second, l’Amérique est notre guide et notre modèle. La question vaut donc d’être examinée sérieusement. Mais l’histoire américaine n’a pas seulement un intérêt pratique. Elle a aussi le genre d’intérêt que nous demandons volontiers aux récits du passé. Malgré sa brièveté, elle est émouvante et philosophique. Les mystères encore inéclaircis qui pèsent sur ses commencements, la grandeur des luttes qui la traversent et l’énergie de ceux qui les soutiennent, l’importance des intérêts en jeu et des problèmes en cause, tout contribue à lui donner ces caractères. Quand on la connaîtra mieux, les historiens s’étonneront de l’avoir dédaignée si longtemps, et l’on se hâtera de lui faire une place dans les programmes d’enseignement.

Mais pour la bien connaître, il faudra se garder de confondre la partie avec le tout. La puissance des États-Unis domine de si haut celle des différentes républiques américaines, qu’elle concentre tous les regards. Cela est naturel et presque légitime. L’astre de l’Union éclipse les autres. On ne saurait oublier, toutefois, qu’il appartient à une constellation dont il n’est point séparable. Les citoyens des États-Unis, loin de renoncer à leur « mission américaine », n’ont jamais perdu l’occasion de marquer combien ils entendent y demeurer fidèles. La doctrine de Monroe est l’expression de ce sentiment ; son sens va se précisant et sa portée s’affirmant chaque jour. D’autre part, il n’est pas certain qu’ils aient renoncé à jouer un rôle dans l’hégémonie britannique. Bien des faits le démentent. Si leur situation les a placés à la tête du monde américain, leur origine les rattache au monde britannique, non peut-être à la vieille Angleterre, mais aux jeunes nationalités issues d’elle. Ils ont l’air d’être indépendants et ne le sont point. Aucune nation n’est attachée plus passionnément à des traditions plus impérieuses.

Quelles sont donc ces traditions ? D’où viennent-elles et où tendent-elles ? Nous en rechercherons la genèse en jetant un coup d’œil rapide sur les diverses phases du développement des États-Unis. Nous verrons comment la fortune se montra favorable à ce grand peuple, en accumulant autour de son berceau les obstacles, qui rendent fort, les labeurs, qui rendent persévérant ; nous verrons comment, dès le début, il s’est laissé remuer et conduire par des idées, comment sa prospérité matérielle a dissimulé aux regards superficiels ses préoccupations morales, comment sont nées ses conceptions de la charité, de la religion, de la famille, comment enfin, bien loin de pouvoir vivre dans un isolement paisible, il est condamné à se mêler de plus en plus au mouvement universel, à prendre une part de plus en plus active dans les affaires du monde — et peut-être un jour à les diriger.

  1. Ouvrages consultés : Larned, History for ready reference and topical reading ; Barne, Popular history of the United States ; W.-M. Sloane, The French war and the Revolution ; J.-F. Cooke, Virginia ; Goldwin Smith, The United States ; Bryce, The American commonwealth ; Mme de Barberey, Vie d’Élisabeth Seton ; A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique ; P. Leroy-Beaulieu, la Colonisation chez les peuples modernes ; Duc de Noailles, Cent ans de république aux États-Unis ; Claudio Jannet, les États-Unis contemporains ; R.-T. Ely, The Labor movement in America ; Von Holst, Verfassung und demokratie ; H. Dixon, New America ; général F.-A. Walker, Annales de l’American social science Association ; baron Hyde de Neuville, Mémoires ; C. de Varigny, les États-Unis, esquisses historiques ; W.-P. Johnston, Life of general Albert-S. Johnston ; F. Nolte, Histoire des États-Unis d’Amérique ; J. Durand, Documents on the american Revolution ; R. Frotingham, The rise of United States republic ; D.-C. Gilman, James Monroe.