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LA FONTAINE MORTELLE


Ariane, ma sœur, de quel amour blessée...


Toi qu'on a relevé d'un sinistre berceau,
Pour extrême linceul ayant vêtu cette eau
Qui, dans la profondeur de sa conque limpide,
Amasse une fontaine équivoque et perfide,
Par quelle sombre routé aux obliques détours
Es-tu venu chercher, pour y combler ton cours,
Ces bords où la nature, en grâces épuisée,
Compose le séjour d'un terrestre Elysée ?
Avant que de remplir ton funeste dessein,
Accoudé sur la rampe ombreuse du bassin,
Tu laissas resplendir d'un éclat taciturne
L'étincelante horreur de la voûte nocturne,
Et longtemps déferler sur ta tête ces pins
Qui semblent recevoir des rivages marins
Une plainte évasive et toujours poursuivie.
Agitant à la fois l'univers et ta vie,
Tu scrutais cette aurore ou ta jeunesse en fleur
Inventait pour le prix d'une héroïque ardeur,

Quelque gloire nouvelle et chèrement conquise,
Ou, lui faisant encore une couronne exquise,
Je ne sais quel amour si fameux et si beau
Qu'il eût environné d'un magique tombeau
Ta mémoire a jamais embaumée et fidèle.
Mais le monde, sans cesse a tes prises rebelle,
Tournait en un fantôme insensible et glacé,
Le mirage sublime a tes yeux retracé.
Et si tu recroisais tes mains sur ta poitrine,
Au lieu de partager une étreinte divine,
Ce n'était que ton sang dont la plus pure humeur,
Goutte a goutte, a l'écart s'exprimait de ton cœur.


C'est pourquoi, soucieux de t'égaler toi-même,
Et d'accomplir enfin ce refuge suprême
Ou plus rien désormais ne viendrait t'offenser,
Tu ne vis que la mort capable d'embrasser
Ta fortune et ton âme a leur souhait rendues.
Alors, pour les surprendre entre elles confondues
Et ravir au destin son envers dévoilé,
Tu descendis vivant dans le gouffre étoile
Creusé sous la fontaine obscure et scintillante.
Et la source t'ouvrit son onde bienveillante
Où l'on t'a retrouvé, par un riant matin,
A l'heure purpurine et tiède où le jardin,

Renvoyant tous ses feux à l'aube retournée,
D'une haleine de fleurs saluait la journée.
La, tout entrelacé d'un fluide réseau,
Sur ce mol oreiller de chevelures d'eau
Qui somnole, captif de sa longue paresse,
Etendu comme au sein d'une glauque déesse
Que pressait ton sommeil à sa couche emprunté,
Tu menais sans témoins cette lente beauté
Où le trépas ajoute une rigide empreinte.
Délivré de ta chaîne importune et restreinte,
De quel regard aveugle et privé de frayeur
Mesurais-tu, dis-moi, l'espace intérieur
Ou tu hantais soudain d'éternelles ténèbres ?
Plutôt que de déchoir à des noces funèbres,
Par ton propre mystère à la hâte repris,
Et lassé du combat sans l'avoir entrepris,
Ne savais -tu donc pas qu'il est plus haut de vivre,
Et, de quelque amertume aussi que nous enivre
La cruelle faveur d'un sort astucieux,
N'attestant un seul jour les hommes ni les deux,
D'aller, et d'enfermer son avide souffrance
Dans le grave repli de ce calme silence
Où le sage en secret comprime son malheur ?


Tu te croyais certain d'une forte douleur,

Et ton âme, d'un trait détestable froissée,
Dès la première atteinte abattue et blessée,
Sans chercher à son mal un siège insidieux,
Voulut se réunir à l'essence des dieux.
Cependant, leur splendeur, indifférente et vaine,
Eclate, inaccessible à la fortune humaine,
Et, pour chaque mortel dans leur être abîmé,
N'absorbe sans retour qu'un souffle inanimé.
Tu les aurais vaincus d'une plus noble sorte,
Si ta raison, soumise au pouvoir qui l'emporte,
A force de conduite et de ferme longueur,
Toujours les eût contraints de subir ta rigueur,
Et, rendant a leur gêne une étroite constance,
Instruit ta liberté selon leur dépendance.
Ah ! qu'il est juste et rare, et d'un courage altier,
Celui qui sur ses maux se fonde tout entier,
Et jaloux, même au ciel, d'en dérober la trace,
Ramenant sans parler son manteau sur sa face,
Demeure, et, d'un esprit magnanime et serein,
Contre sa destinée oppose un front d'airain !


Si je t'offusque, hélas ! pardonne, ombre irritée
Que peut-être, parfois, la lumière quittée
Agite d'un regret solitaire et lointain.
Mais puisque, renonçant un génie incertain

Qui te laissait tout bas plier sans résistance,
Tu n'as pu que mourir a ta jeune existence,
Loin de tenter d 'abord un siècle trop ardu,
Je te retire a moi, comme un enfant perdu
Qui, penché dans mes bras, a dormir se décide,
Mon frère, ô déplorable et pâle suicide,
Dont j' entoure humblement le cadavre ingénu.
Que je t'aurais aimé si je t'avais connu !
Je ne saurai jamais quel démon de tristesse
De sa noire langueur nourrissait ta faiblesse,
Ou bien de quel amour terrible et divisé
Tu traînais dans ta chair le supplice attisé,
Et, toi-même enfonçant l'ardeur qui te dévore,
Tu consumais tes jours et te charmais encore.
Eh bien ! sur ton orgueil morose replié,
Si je t'ai recueilli d'un sépulcre oublié,
Tacite adolescent qui n'as pas eu d'histoire,
Racheté, enseveli dans ma tendre mémoire,
Et goûte, d'un repos sans mélange altéré,
La mortelle douceur d'avoir désespéré !


FRANÇOIS-PAUL ALIBERT.


Nîmes, 1907.