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Traduction par E.A. Spoll.
Contes étrangesC. Lévy (p. 25-61).



LA

FILLE AUX POISONS





Un jour, il y a déjà longtemps de cela, un jeune homme nommé Giovanni Guasconti arrivait des provinces méridionales de l’Italie pour terminer ses études a la célèbre Université de Padoue. Le jeune étudiant, qui n’avait pour toute fortune que quelques ducats d’or, choisit un logement dans un vieil édifice, ancien palais d’une noble famille padouane depuis longtemps éteinte, mais dont l’écusson décorait encore la porte principale. Giovanni, qui connaissait à fond la grande épopée italienne, se souvint, en considérant ces armoiries, qu’un des ancêtres de cette famille, peut-être même un des habitants de ce palais, avait été placé par Dante dans un des cercles infernaux ; et cette réminiscence, jointe au sentiment de tristesse naturel à celui qui pour la première fois quitte sa famille, serra le cœur du jeune étranger lorsqu’il entra dans la chambre vaste, unie et délabrée, qui allait être son appartement. Un soupir s’échappa de ses lèvres.

— Sainte Vierge ! s’écria la vieille Lisabetta, qui, séduite par la bonne mine du jeune homme, s’efforçait de mettre tout en ordre dans sa chambre, quel soupir vous poussez là, seigneur ! trouvez-vous cette vieille demeure si triste ? Regardez, je vous prie, par cette fenêtre qu’illumine un rayon de votre beau soleil napolitain.

Machinalement Guasconti se rendit au désir de la vieille femme, et le soleil lombard ne lui sembla pas, à beaucoup près, aussi gai que celui de son pays. Cependant il éclairait, à ce qu’il put voir, un assez beau jardin rempli d’une grande variété de fleurs qui paraissaient cultivées avec un soin extrême.

— Est-ce que ce jardin appartient à la maison ? demanda Giovanni.

— Le ciel nous en préserve, tant qu’il ne sera pas mieux fourni de légumes, répondit Lisabetta. Non, ce jardin appartient au docteur Giacomo Rappaccini, dont la réputation a dû s’étendre au delà de Naples, à ce que je présume. Il cultive ses plantes lui-même, et l’on prétend qu’il en distille des philtres puissants. Vous pourrez, seigneur, le voir souvent à l’ouvrage, ainsi que la demoiselle sa fille, émondant à l’envi les fleurs étranges de leur parterre.

La vieille femme ayant terminé les apprêts de la chambre du jeune homme, sortit en le recommandant à la garde de tous les saints.

Resté seul, Giovanni, pour tuer le temps, se mit à la fenêtre qui donnait sur le parterre du docteur. Au premier abord, il lui sembla pareil à ces jardins botaniques comme il en avait déjà vu dans le reste de l’Italie, mais il crut s’apercevoir que ç’avait dû être autrefois le jardin de quelque famille opulente. En effet, on voyait au centre une fontaine de marbre sculptée avec une rare perfection, autant qu’on en pouvait juger du moins, car le temps en avait considérablement altéré le dessin primitif. Cependant l’eau jaillissait toujours de l’étroit orifice d’un tuyau de marbre pour retomber dans la vasque inférieure. Son léger murmure montait à l’oreille de Giovanni, comme la voix plaintive d’un esprit aérien enchainé par le sort à ce marbre en ruines. Le tour de la fontaine, humide grâce à l’eau que laissaient échapper les fissures du bassin, était occupé par des plantes vigoureuses, aux larges feuilles, aux fleurs gigantesques, entre lesquelles on distinguait un arbuste couvert d’une profusion de fleurs pourprées, dont l’éclat rappelait celui des rubis de Golconde, et dont la fulgurante intensité illuminait comme un autre soleil le jardin tout entier. Le sol était en outre parsemé de plantes moins éblouissantes, il est vrai, mais cultivées avec un soin qui témoignait chez leur propriétaire d’une constante préoccupation de leurs vertus secrètes. Les unes étaient placées dans des vases élégants, d’autres dans de grossiers pots de terre, quelques-unes rampaient à terre comme des couleuvres ; d’autres, s’élançant en gerbes, semblaient s’offrir d’elles-mêmes à l’admiration du spectateur. L’une d’elles avait poussé au pied d’une statue de Vertumne et l’entourait d’une guirlande de feuillage que la main d’un sculpteur n’eût assurément pas disposée avec un goût plus pur.

Pendant que Giovanni considérait ces objets nouveaux pour lui, un bruit léger, un frémissement dans le feuillage l’avertirent que quelqu’un travaillait dans le jardin. Bientôt un personnage apparut : c’était un homme de haute taille, au teint blême et maladif, revêtu de la robe noire des professeurs. Ses cheveux et sa barbe, déjà presque blancs, annonçaient qu’il avait dépassé le terme de la vie, et sa figure austère, plissée par l’habitude de la réflexion, semblait n’avoir jamais reflété les émotions d’un jeune cœur ardent.

Le savant jardinier considérait chaque plante avec une attention soutenue, comme s’il eût cherché à en pénétrer la nature intime et à découvrir les procédés employés par la nature dans la création de leurs différentes espèces. Il cherchait avec un soin méthodique les lois qui régissent la structure des feuilles, la coloration et le parfum des fleurs. Cependant, bien qu’il parût les connaître a fond, son commerce avec les plantes n’allait pas jusqn’à l’intimité. Bien plus, il semblait éviter le moindre contact avec elles, et son attitude était celle d’un homme se promenant au milieu d’objets dangereux ou soumis à quelque influence malfaisante. Cette défiance causa au jenue homme une désagréable impression.

Il lui semblait étrange qu’une occupation aussi innocente que l’inspection d’un parterre de fleurs, occupation qui passe à la campagne pour un des plaisirs les plus vifs qu’elle puisse procurer, pût être un sujet de plainte. Quel était cet homme qui tremblait devant les fleurs que sa main avait plantées ?

Pour arracher quelques feuilles flétries ou émonder des branches parasites d’une touffe de fleurs, le prudent vieillard avait eu le soin de revêtir ses mains de gants épais, et dès qu’il se fut approché de la belle plante dont les rameaux de pourpre ombrageaient la fontaine, il couvrit, par surcroît de précautions, la partie inférieure de son visage d’une espèce de masque, comme si ce miracle de la nature était doué de propriétés encore plus malfaisantes en raison de sa splendeur. Néanmoins cette derniere précaution ne lui parut pas même suffisante, et, se reculant de quelques pas, il ôta son masque et appela d’une voix cassée :

— Béatrix ! Béatrix !

— Me voici, mon père, que voulez-vous, répondit une voix jeune et vibrante qui semblait sortir de l’édifice opposé, êtes-vous dans le jardin ?

— Oui, Béatrix, j’ai besoin de votre aide.

En même temps une ravissante jeune fille apparut sous le noir portail de la vieille maison, aussi richement parée que la plus brillante de ses fleurs, un miracle de beauté dans tout l’épanouissement de la jeunesse, pétillante de sève et dont le corsage virginal accusait des trésors capables de lutter avec la statuaire antique.

L’imagination de Giovanni, violemment surexcitée par cette apparition, lui suggéra les idées les plus bizarres. Il lui sembla que la belle inconnue était une fleur, sœur humaine des autres fleurs, aussi belle, que dis-je, plus belle cent fois que la plus splendide d’entre elles. Il observa, non sans étonnement, que, bien loin de mettre des gants et de s’affubler d’un masque pour approcher des plantes, elle s’avançait lentement dans l’allée principale, aspirant leur parfum sans éprouver la plus légère crainte.

— De ce côté, Béatrix, lui dit le savant, et voyez combien vos soins sont nécessaires au plus précieux de nos

trésors. Je donnerai volontiers ma vie pour m’approcher, mais je crains bien, même en m’entourant de précautions, d’être obligé de vous en confier exclusivement le soin.

— Bien volontiers, répondit la jeune personne en entourant l’arbuste de ses deux bras comme pour l’embrasser. Oui, ma sœur, ma beauté, ce sera Béatrix qui sera ta gardienne assidue, pour le seut bonheur d’aspirer ton vivifiant parfum.

Puis, joignant l’acte aux paroles, elle s’occupa de la plante avec toute l’attention qu’elle paraissait réclamer ; Giovanni, vu la distance où il était de cette scène, se frotta machinalement les yeux, car il ne pouvait plus distinguer si c’était une jeune fille occupée de sa fleur favorite, ou bien une sœur rendant à sa sœur les soins les plus tendres. Mais cette illusion dura peu : soit qu’il eut fini ses travaux de jardinage, soit qu’en levant les yeux il eût vu le jeune étranger, le docteur Rappaccini prit le bras de sa fille et se retira lentement. Bientôt la nuit survint et sous l’influence des suaves émanations qui pénétraient dans sa chambre par la fenêtre encore ouverte, Giovanni s’endormit et rêva d’une fleur et d’une jeune fille, dont la suavité malfaisante finissait par former une créature hybride tenant à la fois de la vierge et de la plante.

La lumière du matin, franche et joyeuse, rectifie d’ordinaire les erreurs que forme notre imagination durant l’incertitude du crépuscule ou dans l’obscurité de la nuit, fut-elle atténuée par la pâle clarté de la lune. La première idée du jeune homme à son réveil fut d’aller jeter un coup d’œil sur ce jardin, théâtre des mystérieux événements de son rêve. Il fut surpris et même un peu confus de n’y rien trouver que de réel et d’ordinaire, grâce à l’engageante clarté du soleil levant, qui donnait à chaque fleur une nouvelle beauté, à toutes leur véritable aspect.

— Par ma foi, se dit-il, je suis heureux de pouvoir, au cœur même de cette vieille cité, regarder à loisir cette luxuriante végétation. Ces fleurs auront pour moi l’inappréciable avantage de me tenir dans une intime et constante contemplation de la nature.

Ni le docteur, ni sa fille, ne se montrèrent ce jour-là. Giovanni en vint à se demander quelle singularité il avait pu trouver dans ces deux personnes pour qu’elles eussent ainsi troublé son esprit, et avec le plus grand calme, il promena sur le jardin des regards investigateurs.

Dans la journée, il alla rendre ses devoirs au signor Baglioni, professeur de médecine à l’Université de Padoue, physiologiste éminent, et pour lequel on l’avait muni d’une lettre de recommandation. Le professeur était encore dans la force de l’âge, d’un naturel gai et d’un caractère presque jovial ; il pria le jeune homme à dîner et se montra, tout savant qu’il fut, convive aimable et spirituel, surtout lorsque sa verve eût reçu l’agréable excitant d’une ou deux fioles de vin de Toscane.

Dans le cours du repas, Giovanni, supposant que deux savants de la même ville ne pouvaient être étrangers l’un à l’autre, se hasarda de prononcer le nom de Rappaccini.

— Il faudrait être un maître dans notre divine science, répondit modestement notre professeur, pour apprécier convenablement un savant aussi illustre que Rappaccini ; et je me ferais scrupule, signor Giovanni, de donner au fils de mon vieil ami des idées erronées sur un homme qui peut un jour ou l’autre tenir dans ses mains votre existence. La vérité est que l’honorable docteur Rappaccini est, à une exception près, aussi savant qu’aucun membre de la Faculté à Padoue et dans toute l’Italie, mais son caractère est l’objet des accusations les plus graves.

— Que lui reproche-t-on ? demanda le jeune homme.

— Est-ce que mon ami Giovanni a des craintes pour sa santé, qu’il s’inquiète ainsi de nos médecins ? demanda le professeur avec un sourire. Eh bien, on prétend que Rappaccini est plus savant qu’humain et que les malades ne sont pour lui que d’intéressants sujets d’étude. Il sacrifierait l’humanité tout entière, sa propre vie, ce qu’il a au monde de plus cher, pour ajouter un grain de sable à l’immense amas de ses connaissances.

— Alors, dit Guasconti, se rappelant la figure froide et méditative de Rappaccini, ce doit être un homme effrayant. Cependant, de votre aveu, c’est un esprit élevé. Pensez-vous qu’il y ait beaucoup d’hommes capables de pousser aussi loin l’amour de la science !

— À Dieu ne plaise, répondit brusquement le professeur, s’ils n’ont pas sur l’art de guérir des idées plus saines que lui. Il borne ses moyens curatifs aux seuls poisons végétaux et cultive lui-même les plantes dont il les distille. On prétend qu’il a ainsi obtenu des poisons nouveaux et terribles. Qu’il ait fait moins de ravages qu’on eut pu s’y attendre du possesseur de tels secrets, c’est ce qu’on ne peut nier. De temps en temps même il a opéré, ou semble opérer, de merveilleuses guérisons, mais, à mon sentiment, signor Giovanni, il ne faut pas lui attribuer entièrement l’honneur de ses succès, dus en partie au hasard, tandis que ses insuccès doivent être rigoureusement mis à sa charge, si l’on veut porter sur lui un jugement exact.

Le jeune homme n’aurait peut-être pas ajouté foi entière aux insinuations de Baglioni, s’il eût été instruit de la sourde et ancienne rivalité des deux savants professeurs et des avantages remportés par Rappaccini dans cette lutte savante. Nous renverrons le lecteur qui désirerait en juger par lui-même, à certains mémoires en lettres gothiques que publieront les parties adverses, et que l’on conserve encore dans la bibliothèque de l’Université de Padoue.

— Je ne sais trop, savant professeur, reprit Giovanni après un silence, je ne sais trop quel degré de tendresse le vieux médecin porte à son art, mais il possède à ma connaissance un objet bien plus digne d’amour : c’est sa charmante fille.

— Ah ! ah ! fit en riant le professeur, notre ami Giovanni s’est vendu lui-même. Vous avez donc entendu parler de cette jeune fille dont raffolent tous mes élèves, bien que trois ou quatre d’entre eux l’aient à peine aperçue ? Je vous avoue que je sais peu de choses sur le compte de la signora Béatrix, sinon que son père l’a si bien instruite dans les sciences naturelles qu’elle serait, dit-on, capable d’occuper une chaire de professeur. Peut-être lui destine-t-il la mienne ! Mais c’est assez nous occuper d’absurdes rumeurs qui n’ont sans doute aucun fondement ; ainsi, videz, mon cher Giovanni, ce verre de lacryma-christi, c’est du meilleur.

Guasconti, légèrement échauffé par les fréquentes rasades que lui avait versées le professeur, regagna sa demeure, sentant tournoyer dans son cerveau troublé les images de Rappaccini et de sa charmante fille. Il rencontra sur son chemin une fleuriste à laquelle il acheta un frais bouquet.

Une fois dans sa chambre il alla s’asseoir auprès de sa fenêtre, en ayant soin de rester dans la zone d’ombre que projetait le mur, de manière à pouvoir regarder sans être aperçu. Tout y semblait désert. Les plantes étranges dont il était rempli paraissaient boire avec délices la chaleur du soleil, s’inclinant mollement les unes vers les autres en signe de sympathie ou de parenté. Au milieu, près de la fontaine s’élançait la plante magnifique, dont les grappes purpurines, arrivées par la splendeur du jour, se reflétaient dans les eaux de la vasque. Le jardin, comme nous l’avons dit, semblait abandonné. Bientôt, cependant, une gracieuse figure, que Giovanni attendait avec un mélange d’espoir et de crainte, apparut sous les trèfles du vieux portail et s’avança lentement au milieu des fleurs qui lançaient vers le ciel, comme un mystérieux encens, leurs parfums enivrants. On eût dit un sylphe à la légèreté de sa démarche. C’était Béatrix. En contemplant ses traits si purs, le jeune homme put se convaincre que sa beauté dépassait encore les pâles souvenirs de son imagination. Brillante de vie et de jeunesse, elle resplendissait au milieu des fleurs du jardin, et il sembla même à Giovanni qu’elle laissait après elle une trace lumineuse.

La figure de la jeune fille, qu’il apercevait plus distinctement que la veille, était surtout adorable par un air de douceur et de naïveté, qu’il n’avait jusqu’alors remarqué dans aucune femme. Il crut même reconnaître un certain air de famille entre cette charmante enfant et la belle plante qui ombrageait la vasque ; mais il attribua cette étrange idée au caprice de son imagination surexcitée, ainsi qu’à l’ajustement de Béatrix, dont la couleur et la coupe semblaient en quelque sorte empruntées à sa fleur favorite.

Lorsqu’elle s’approcha du buisson empourpré, il la vit ouvrir les bras avec une ardeur passionnée pour attirer à elle plusieurs rameaux, dont elle parut aspirer le parfum avec une joie naïve qui se refléta sur son visage.

— Enivre-moi de ton haleine, ma sœur, murmurait Béatrix, et laisse-moi cueillir quelques-unes de tes fleurs pour les placer sur mon cœur.

Et elle prit une branche qui sortait du massif. Au même instant se produisit un phénomène étrange qui fit croire un moment à Giovanni que les fumées du vin obscurcissaient encore son cerveau. Un petit reptile, couleur orange, lézard ou caméléon, traversait le sentier juste aux pieds de Béatrix ; et il sembla à Giovanni, malgré la distance à laquelle il était de cette scène, qu’une goutte de rosée tombait de la fleur sur la tête du petit animal, celui-ci s’arrêta, tomba dans de violentes convulsions et se tordit sur le sable, où il resta bientôt sans mouvement.

Béatrix avait observé ce phénomène avec une sorte de tristesse, mais sans faire paraître aucune surprise, et sans renoncer pour cela au projet de mettre la fatale branche à son corsage. À peine attachée, la fleur, un moment alanguie, parut reprendre une vie nouvelle et se redressa plus fraîche et plus éclatante, jetant des feux semblables à ceux du rubis.

Giovanni s’était retiré de la fenêtre le front baigné de sueur, se disant à lui-même :

— Ma tête se perdrait-elle ? Suis-je le jouet d’une illusion ? Quelle est cette splendide créature si belle et si terrible ?

Tout en marchant au hasard dans le jardin, Béatrix s’était approchée de la fenêtre du jeune homme, qui fut obligé de pencher la tête pour ne pas la perdre de vue. À ce moment, un bel insecte, attiré sans doute par les pénétrantes émanations du jardin de Rappaccini, franchit le mur et s’en vint d’un air craintif voltiger sur les plus belles fleurs, comme s’il n’osait se poser sur ces plantes dont l’odeur aussi bien que la forme lui étaient inconnues ; puis, s’approchant de Béatrix, il se mit à décrire autour d’elle des cercles de plus en plus étroits, secrètement attiré par cette fleur humaine sur la tête de laquelle il semblait prêt à se fixer. Giovanni le vit-il réellement ou son imagination se plut-elle à l’égarer de nouveau ? Je l’ignore. Mais il crut voir, tandis que Béatrix regardait le petit être ailé avec une joie enfantine, le pauvre insecte tomber à ses pieds. Ses petites ailes s’agitèrent convulsivement, ses pattes se raidirent ; il était mort, mort sans autre cause apparente que l’haleine embaumée de la jeune fille. Pour la seconde fois, son visage s’assombrit et elle s’éloigna tristement du cadavre de l’insecte.

Un mouvement involontaire de Giovanni attira les regards de Béatrix, et elle aperçut à sa fenêtre la belle figure du jeune homme, plutôt grecque qu’italienne, et qui semblait un marbre de Phidias animé par un nouveau Prométhée.

En se voyant découvert, Giovanni, sans avoir conscience de son action, lui jeta le bouquet qu’il tenait à la main.

— Signora, dit-il, ces fleurs sont pures et inoffensives ; gardez-les pour l’amour de Giovanni Guasconti.

— Merci, signor, répondit Béatrix, d’une voix harmonieuse et enfantine plus douce qu’une flûte d’Arcadie ; j’accepte de bon cœur votre présent, et voudrais en échange vous offrir cette fleur, mais elle est trop légère pour que je la puisse lancer jusqu’à vous. Il faudra donc, seigneur Guasconti, que vous vous contentiez de mon remerciement.

Elle ramassa le bouquet qui était tombé sur le gazon, fit à l’étranger un gracieux salut, et continua sa promenade. Quelques instants après, comme elle s’approchait du portail, il sembla à Giovanni que les fleurs qu’il venait de lui donner si fraîches, se flétrissaient déjà sur leurs tiges. Mais c’était là sans doute une pensée chimérique qui pouvait à cette distance distinguer une fleur fraîche d’une fleur fanée ?

…………………………………………………..

Pendant quelques jours qui suivirent cet incident, le jeune homme évita d’ouvrir la fenêtre qui donnait sur le jardin du docteur Rappaccini, comme s’il eût craint d’y rencontrer quelque étrange ou monstrueuse apparition. Il se sentait jusqu’à un certain point sous l’influence d’un pouvoir occulte qui semblait avoir préparé son entrevue avec Béatrix. Le parti le plus sage eût été, non seulement de quitter son logement, mais encore la ville de Padoue à moins qu’il ne se sentit la force d’affronter chaque jour la vue de cette jeune fille et d’en faire l’objet d’une expérience purement scientifique. Mais, puisqu’il éprouvait une telle crainte en la regardant, Giovanni n’eut pas dû rester si près de cette créature étrange, exposé à de fréquentes rencontres auxquelles son imagination surexcitée prêtait un danger de plus. Guasconti n’était point frappé d’un amour incurable, ou du moins il n’avait point sondé la profondeur du sentiment qu’il éprouvait ; mais il avait une imagination ardente et toute la vivacité d’un tempérament méridional qui dégénérait parfois en une véritable fièvre. Que Béatrix possédât ou non une affinité quelconque avec ces fleurs si belles et si terribles, elle ne lui en avait pas moins inoculé de tous les poisons le plus subtil et le plus perfide. Ce n’était pas précisément de l’amour qu’il éprouvait pour elle, bien que sa merveilleuse beauté la rendit bien capable d’en inspirer ; ce n’était pas non plus de l’horreur, bien qu’il soupçonnât qu’un fluide vénéneux parcourait ce beau corps ; non, c’était un produit de ces deux sentiments qui se mêlaient dans son esprit d’une façon si intime qu’il lui eût été impossible de dire lequel des deux l’emportait sur l’autre. Il ne savait ce qu’il devait craindre ni ce qu’il devait espérer, et la crainte et l’espérance se livraient dans son cœur de cruels assauts, sans que l’une emportât sur l’autre aucun avantage. Un sentiment de joie ou de douleur peut quelquefois être salutaire, mais le terrible mélange de deux émotions si différentes doit se rapprocher de l’affreuse joie des damnés.

Giovanni essayait souvent d’éteindre la fièvre qui le minait sourdement, par des promenades dans les rues de Padoue ou des excursions dans la campagne, mais son pas se précipitant à mesure que ses tempes battaient avec plus de violence, dégénérait bientôt en une course désordonnée, comme s’il eût essayé d’échapper par la rapidité de sa marche aux pensées qui l’obsédaient.

Un jour qu’il fuyait ainsi par la ville, il se sentit arrêté par un personnage de haute stature qui s’était placé devant lui.

— Eh ! signor Giovanni, suspendez votre course, mon jeune ami, ne me reconnaissez-vous point ? Je le comprendrais si ma figure était aussi changée que la vôtre.

C’était Baglioni, que Giovanni avait évité depuis leur dernière entrevue, dans la crainte que le professeur n’arrivât à pénétrer ses secrètes pensées. Le jeune homme essaya de rassembler ses idées, et répondit du ton d’un homme qui sort d’un songe.

— Oui, je suis Giovanni Guasconti, et vous êtes le professeur Baglioni. Maintenant permettez-moi de m’éloigner.

— Un moment, signor Giovanni Guasconti, fit le professeur en souriant et jetant sur le jeune homme un regard inquisiteur ; je fus trop longtemps l’ami de votre père pour que son fils passe auprès de moi comme un étranger dans les vieilles rues de Padoue. Arrêtez-vous, de grâce, nous avons quelques mots à échanger avant de nous séparer. Faites vite alors, honorable professeur, répondit Giovanni avec une fébrile impatience, car Votre Honneur doit s’apercevoir que je suis pressé.

Comme il disait ces mots, un homme âgé, vêtu de noir, passa près d’eux, se traînant avec peine comme un malade. Sa figure pâle et maigre portait l’empreinte du travail et de la méditation. Mais, sous cette débile apparence, on voyait que le frêle vieillard cachait une âme fortement trempée. Ce personnage échangea en passant un salut froid et compassé avec le professeur, mais son œil s’attacha sur Giovanni avec une persistance presque désagréable. Cependant ce regard n’avait rien d’hostile, c’était plutôt le coup d’œil scrutateur du savant que celui d’un curieux ordinaire.

— C’est le docteur Rappaccini, dit tout bas le professeur, lorsque celui-ci se fut éloigné. Vous a-t-il déjà vu ?

— Non, pas que je sache, répondit Giovanni tressaient à ce nom.

— Il vous a vu ; il faut qu’il vous ait vu, reprit précipitamment Baglioni ; pour un dessein que j’ignore, il a fait de vous l’objet d’une étude quelconque. Je connais ce regard ! c’est bien ce coup d’œil froid et implacable qu’il jette sur un oiseau, une souris ou bien un papillon lorsque, pour accomplir quelque diabolique expérience, il empoisonne au parfum de ses fleurs un de ces petits êtres. C’est un regard profond comme la nature, mais privé de l’ardent amour que cette dernière porte à ses créatures. Signor Giovanni, je répondrais sur ma propre existence que vous êtes, à votre insu, le sujet d’une des expériences de Rappaccini !

— C’est vous qui voulez me rendre fou ! s’écria Giovanni hors de lui, et c’est là, signor professeur, une expérience de fort mauvais goût.

— Je vous répète, mon pauvre ami, que Rappaccini a jeté les yeux sur vous dans un but scientifique quelconque. Vous êtes tombé dans des mains impitoyables, et je me tromperais fort si la signora Béatrix ne jouait pas un rôle dans ce mystère.

Mais Giovanni, trouvant intolérable l’insistance de Baglioni, s’arracha de son étreinte avant que le professeur eut songé à le retenir, et s’enfuit rapidement. Le vieux savant le regarda s’éloigner en secouant la tête avec tristesse.

— Cela ne sera pas, murmura-t-il, ce jeune homme est le fils de mon vieil ami, et je ne veux pas qu’il lui arrive un malheur dont les secrets de mon art le peuvent préserver. Il ne sera pas dit que ce misérable Rappaccini viendra pour ainsi dire arracher ce garçon d’entre mes mains pour le faire servir à ses monstrueuses expériences. Quant à sa fille, j’aurai l’œil sur elle. Peut-être, savant Rappaccini, vous ferai-je échouer au moment où vous y penserez le moins !

Cependant Giovanni, après avoir pris des rues détournées pour dépister Baglioni, était arrivé à la porte de sa demeure. Il frappa et la vieille Lisabetta vint lui ouvrir en souriant d’un air mystérieux, comme pour attirer son attention ; mais ce fut en vain, car l’exaltation du jeune homme avait fait place à une sorte de prostration morale, et il ne semblait pas voir les regards d’intelligence que lui jetait la vieille.

— Signor, dit-elle enfin à voix basse en le tirant par son manteau, signor, répéta-t-elle avec un sourire qu’elle voulut rendre aimable et qui la fit ressembler à une grotesque figure du moyen âge, écoutez donc, signor : cette vieille porte vermoulue est une entrée secrète qui donne accès dans le jardin.

— Que dites-vous ? s’écria Giovanni sortant de sa rêverie ; il a une porte secrète qui donne dans le jardin du docteur Rappaccini.

— Chut ! chut ! pas si haut, murmura Lisabetta en mettant un doigt sur sa bouche. Oui, dans le jardin du docteur, où vous pourrez voir tant de belles fleurs. Bien des jeunes gens de Padoue m’ont offert de l’or pour pouvoir y pénétrer.

Giovanni mit un ducat dans les mains de la vieille.

— Montrez-moi le chemin, dit-il d’un ton bref.

En même temps un soupçon traversa son esprit, soupçon dû sans doute à l’entretien qu’il venait d’avoir avec Baglioni. L’entremise de la vieille Lisabetta avait peut-être quelque rapport avec l’intrigue dans laquelle le professeur supposait que Rappaccini voulait l’entraîner. Mais ce soupçon, tout en troublant Giovanni, n’eut pas assez de force pour le retenir. L’occasion était précieuse, unique même pour s’approcher de Béatrix, et il lui semblait que cette entrevue était devenue pour lui d’une nécessité absolue. Était-ce un ange ou un démon ? Ce doute l’étreignait et le torturait au point que la plus affreuse certitude était encore cent fois préférable. Et cependant un nouveau doute vint encore l’assaillir. Peut-être était-il la dupe de sa propre imagination, peut-être le sentiment qu’il croyait éprouver n’était-il ni assez réel ni assez profond pour justifier la témérité avec laquelle il allait se jeter dans une entreprise dont l’issue lui était encore inconnue. Il ignorait véritablement s’il n’était point poussé par une simple fantaisie de jeune homme n’ayant rien de commun avec son cœur.

Il s’arrêta, balança s’il retournerait sur ses pas, puis, honteux de son hésitation, suivit résolument son guide au visage ridé dans un passage obscur et tortueux, au bout duquel était une porte qui s’ouvrait derrière un épais rideau de feuillage. Giovanni se fraya un passage à travers les branches qui s’entrecroisaient devant lui, et se trouva juste en face de sa fenêtre, dans le jardin du docteur Rappaccini.

Il arrive fréquemment que lorsque nos rêves les plus extravagants se convertissent en une réalité tangible, nous nous retrouvons calmes et maîtres de nous-mêmes au milieu de circonstances dont la seule prévision nous faisait frémir de joie ou de crainte. La destinée prend ainsi plaisir à se jouer de nous. Tel était Giovanni ; chaque jour il méditait fiévreusement la possibilité d’une entrevue avec Béatrix, d’une rencontre dans son jardin, et cette seule pensée le jetait dans un trouble inexprimable. Cette mystérieuse beauté, d’un éclat tout oriental, cette rose de Saron, ce lys des vallées, lui semblait tenir sa vie entre ses mains. Mais en ce moment il éprouvait un calme tout à fait insolite et inattendu, il embrassa le jardin d’un regard circulaire, cherchant à découvrir Beatrix ou son père, et, n’ayant aperçu ni l’un ni l’autre, se mit tranquillement à étudier les plantes qui l’entouraient et dont la plupart lui étaient inconnues.

Soit qu’il les considérât une à une ou dans leur ensemble, leur aspect le contraria ; leur splendeur lui semblait fiévreuse, passionnée et contre nature. Il n’y en avait peut-être pas une seule dont le voyageur n’eut été effrayé en la rencontrant dans une forêt, car il eut pu croire qu’une figure étrange lui jetait du milieu du buisson un regard diabolique. La plupart semblaient le produit artificiel des espèces les plus différentes, et attestaient suffisamment, par leurs formes bizarres, qu’elles n’étaient point sorties des mains de la nature, mais qu’elles étaient plutôt dues aux caprices monstrueux de l’imagination humaine. Elles étaient sans doute le résultat d’expériences qui avaient réussi à former, par l’union adultère de deux plantes, un monstre végétal possédant le caractère sinistre et mystérieux de tout ce qui croissait dans ce jardin. C’est à peine si, au milieu de cette vaste collection, Giovanni put découvrir deux ou trois espèces qu’il connût déjà, encore appartenaient-elles aux familles les plus malfaisantes. Tandis qu’il s’oubliait dans cette contemplation, le frôlement d’une étoffe de soie lui fit tourner la tête, et il aperçut Beatrix qui sortait du portail sculpté.

Giovanni n’avait pas encore réfléchi à ce qu’il convenait de faire en cette occurrence. S’excuserait-il simplement de son intrusion dans le jardin, ou sa présence était justifiée par le désir, ou tout au moins la permission tacite du docteur Rappaccini ou de Béatrix. Mais l’accueil qu’il reçut de Béatrix l’eut bientôt mis à son aise, tout en laissant subsister ses doutes sur le motif qui lui avait valu son entrée. Elle s’avança vers lui jusqu’à la fontaine, son visage exprimant une joyeuse surprise.

— Vous êtes un amateur de fleurs, signor, dit-elle avec un sourire, en faisant sans doute allusion au bouquet qu’il lui avait jeté de sa fenêtre. Aussi je ne m’étonne point qu’à force de regarder la rare collection de mon père, vous ayez cédé à la tentation de la contempler de plus près. S’il était avec nous, il pourrait vous raconter nombre de faits intéressants sur la nature et les mœurs de ses plantes, car il a consacré sa vie à leur étude et ce jardin est son univers.

— Et vous-même, mademoiselle, répondit Giovanni, il paraît, s’il faut en croire la renommée, que vous connaissez aussi profondément les secrètes propriétés de toutes ces fleurs au pénétrant parfum ; si vous daigniez être mon institutrice, je ferais, sous votre direction, des progrès au moins aussi rapides qu’avec le docteur Rappaccini lui-même.

— Comment, on répand de tels bruits ? fit Béatrix avec un rire harmonieux. On me prétend donc aussi savante que mon père ? Voilà, en vérité, une excellente plaisanterie ! Non, signor, quoique j’aie grandi au milieu de ces fleurs, je ne connais guère que leurs couleurs et leurs parfums. Aussi, je vous prie bien de ne pas ajouter foi à ces sottes inventions sur ma prétendue science et de ne croire de moi que ce que vous avez vu de vos propres yeux.

— Dois-je même croire tout ce que j’ai vu de mes yeux, dit le jeune homme, en faisant allusion aux scènes dont il avait été témoin. Non, signora, vous m’en demandez trop peu, ordonnez-moi plutôt de ne croire que ce qui sortira de vos lèvres.

Sans doute Béatrix avait compris, car une rougeur subite vint empourprer ses joues ; mais elle regarda Giovanni bien en face et répondit avec une souveraine hauteur :

— Eh bien, oui, je vous l’ordonne, signor. Oubliez ce que vous avez pu voir. Ce qui vous semble vrai peut n’être qu’un mensonge ; mais les paroles de Beatrix Rappaccini sont l’expression d’un cœur qui ne sait pas feindre. Voilà ce que vous devez croire.

Le feu avec lequel elle prononça ces paroles parut à Giovanni la lumière même de la vérité ; cependant, tandis qu’elle parlait, un parfum délicieux chargeait l’atmosphère de suaves émanations que, par une répugnance inexplicable, le jeune homme n’osait respirer, car il craignait qu’elles ne provinssent des fleurs mystérieuses qui l’entouraient. Était-ce l’haleine de Beatrix qui répandait cet enivrant parfum, ou les fleurs qu’elle portait à son corsage ? C’est ce qu’il ne pouvait déterminer. Un instant, il se sentit défaillir, mais cette faiblesse se dissipa comme une ombre, et Giovanni, après avoir plongé ses regards dans les yeux de cette charmante fille, miroir de son âme candide, n’hésita plus à croire en elle.

Cependant la vive rougeur qui avait envahi les joues de Béatrix disparut peu à peu. Elle redevint gaie et parut prendre le plus vif plaisir en s’entretenant avec Giovanni. On eût dit l’unique habitante d’une île déserte causant avec un voyageur du monde civilisé. Évidemment tout ce qu’elle savait de la vie était circonscrit par les limites de son jardin. Elle adressait au jeune homme mille questions naïves sur la ville de Padoue, sur son pays, ses amis, sa mère, ses sœurs, questions dénotant une telle ignorance des choses de ce monde, et faites avec une si naïve familiarité, que Giovanni lui répondait comme à une enfant. Son âme s’épanchait tout entière devant lui, semblable au frais ruisseau qui, jaillissant pour la première fois des profondeurs de la terre, à l’éblouissante lumière du soleil, s’étonne de réfléchir à la fois dans ses ondes la terre et les deux. Follement bondissant, il se couvre à sa surface de bulles irisées qui, par leur éclat, rappellent les diamants et les rubis qu’il roulait dans son cours souterrain ; ainsi des pensées souvent profondes et des images étincelantes succédaient sans transition aux questions les plus enfantines de Béatrix. De temps en temps Giovanni s’étonnait de se retrouver marchant côte à côte avec cette belle créature à laquelle son imagination avait pu, dans les accès d’une vaine terreur, attribuer de si terribles facultés. Il était tout surpris de causer avec elle comme un frère avec sa sœur, et de la trouver à la fois si candide et si simple ; mais ces retours sur lui-même ne duraient qu’un instant, et l’effet que produisait sur lui le caractère de la jeune fille était trop réel pour qu’il ne se familiarisât pas avec elle dès la première entrevue.

Tout en causant, ils avaient traversé le jardin dans toute sa largeur et fait maints détours dans ses allées sinueuses. Ils étaient arrivés à la fontaine en ruines auprès de laquelle resplendissait l’admirable plante qui l’ombrageait de ses rameaux de pourpre. Une odeur particulière s’échappait du buisson, parfum que Giovanni crut reconnaître pour celui qui s’échappait des lèvres de la jeune fille, bien qu’il fût incomparablement plus pénétrant. Lorsque les regards de Béatrix tombèrent sur la plante, le jeune homme la vit porter la main sur son cœur comme pour en comprimer les battements précipités.

— Pour la première fois de ma vie, dit-elle à la fleur, je t’avais oubliée.

— Je me rappelle, signora, lui dit Giovanni, que vous m’avez promis un de ces rameaux de pourpre en échange du bouquet que je m’étais permis de laisser tomber à vos pieds, permettez-moi de le cueillir et de le conserver en souvenir de cette entrevue.

En achevant ces mots, il fit un pas en avant pour saisir une des tiges de l’arbrisseau ; mais, prompte comme l’éclair, Béatrix, pâle de frayeur, poussa un cri et lui saisit le bras, qu’elle ramena en arrière de toute la force dont elle était susceptible.

— N’y touche pas, s’écria-t-elle d’une voix mourante, sur ta vie n’y touche pas, cette plante est fatale.

Puis, cachant son visage dans ses mains, elle s’enfuit et disparut sous le portail gothique près duquel Giovanni, qui la suivait des yeux, aperçut le visage émacié de Rappaccini, qui avait été le témoin muet d’une partie de cette scène.

Giovanni ne se trouva pas plus tôt seul dans sa chambre que l’image de sa bien-aimée Béatrix vint se présenter à lui, dans toute la splendeur de sa virginale beauté et dans toute la candeur de son esprit. Elle était douée des plus charmants attributs de la femme, digne de respect, et capable à son tour de tous les héroïsmes de l’amour. Les particularités effrayantes qu’il avait, dans le principe, considérées comme les preuves de la singularité de sa nature, se transformaient, par un subtil sophisme de l’amour, en autant de rares qualités, qui rendaient Béatrix encore plus adorable, et en faisaient une créature unique, tenant à la fois de l’ange et de la femme. Tout ce qui lui avait paru hideux en elle, lui semblait charmant ; et quant aux souvenirs désagréables que lui avaient laissés certaines circonstances, par une simple abstraction de son esprit, il les avait chassés pour s’abandonner tout entier à ceux qui lui rappelaient cette heure charmante passée dans le mystérieux jardin. Ainsi s’écoula la nuit pour Giovanni, qui ne s’endormit qu’à l’aube, vers l’heure où le soleil réveillait de leur engourdissement nocturne les fleurs de Rappaccini. L’astre du jour, en dardant ses rayons sur les paupières du jeune homme, mit fin à son assoupissement. Il sentit en se réveillant une cuisson assez vive à la main droite. C’était celle que Béatrix avait prise dans les siennes lorsqu’il avait voulu cueillir une branche au bel arbrisseau. Sur le dos de sa main, il aperçut distinctement une tache rouge qui répondait exactement à l’empreinte de quatre doigts effilés, et sur son poignet le stigmate parfaitement reconnaissable d’un pouce féminin.

Telle est la force de l’amour, même de ce semblant d’amour qui règne dans notre imagination sans jeter dans le cœur de profondes racines ! La foi dans l’objet aimé est absolue jusqu’au moment où lui-même s’évanouit comme une vapeur légère. Giovanni se demanda quel insecte l’avait piqué, enveloppa machinalement sa main dans un mouchoir et eut bientôt oublié sa douleur en pensant à Béatrix.

Un second entretien fut l’inévitable conséquence de cette première entrevue, puis un troisième, un quatrième ; bientôt enfin ce ne fut plus un incident pour Giovanni, mais un événement quotidien, et, pour ainsi dire, une condition désormais nécessaire de son existence.

De son côté, la fille du docteur attendait chaque jour avec non moins d’impatience l’arrivée du jeune homme, et, sitôt qu’elle l’apercevait, elle courait à lui avec autant de pétulance et de familiarité que s’ils eussent été deux compagnons d’enfance. Si, pour une raison fortuite, il manquait d’exactitude, elle allait se placer sous sa fenêtre, et, d’une voix mélodieuse, qui trouvait toujours un écho dans le cœur du jeune homme, elle lui criait :

— Giovanni ! Giovanni ! Pourquoi tardes-tu ? Viens donc !

Et aussitôt, il se hâtait de descendre dans cet Éden empoisonné.

Malgré cette douce familiarité, il y avait dans l’attitude de Béatrix une telle réserve que l’idée de l’enfreindre ne se présentait seulement pas à l’imagination de l’étudiant. Ils s’aimaient, tout le prouvait, et leurs yeux, truchement de leurs âmes, avaient depuis longtemps trahi ce doux secret, trop saint pour s’échapper de leurs lèvres. Ils avaient, il est vrai, souvent parlé d’amour, mais jamais dans l’effervescence de la passion, lorsque leurs haleines embrasées se confondaient presque, jamais ils n’avaient échangé un seul baiser, un serrement de main, ni aucune de ces délicieuses privautés qui sont la menue monnaie de l’amour. Jamais Giovanni n’avait osé toucher seulement du bout du doigt une des boucles soyeuses de la chevelure de Béatrix. Tellement était grande, en un mot, la barrière physique qui s’élevait entre eux deux, que la jeune fille prenait même soin que sa robe agitée par la brise ne pût frôler son amant.

Béatrix s’apercevait-elle que le jeune homme semblait disposé à franchir cette barrière, sa figure prenait aussitôt une telle expression de tristesse et de frayeur, qu’il n’était pas besoin d’un mot de reproche pour le rappeler à lui. C’est alors que les plus affreux soupçons se réveillaient dans son cœur comme autant de monstres dressant devant lui leurs têtes hideuses. Son amour semblait s’évanouir à mesure que ses doutes prenaient plus de consistance. Chaque jour, il prenait la résolution de questionner Béatrix sur les motifs de sa mystérieuse conduite, mais sitôt qu’apparaissait le beau et pur visage de Béatrix, il lui semblait la plus victorieuse réponse aux chimères de son esprit.

Cependant un temps considérable s’était écoulé depuis la dernière rencontre de Giovanni avec Baglioni. Un matin, il fut désagréablement surpris par la visite du professeur, auquel il n’avait guère pensé depuis plusieurs semaines et qu’il eût volontiers oublié depuis longtemps. Dans l’état d’excitation où il se trouvait, il ne pouvait souffrir la société d’un homme auquel il n’aurait osé conter ses souffrances, et le docteur Baglioni était certes le dernier qu’il eut voulu honorer d’une pareille marque de sympathie.

Le visiteur l’entretint quelques instants des bruits de la ville et de l’Université, et puis changeant brusquement de sujet :

— J’ai lu dernièrement, dit-il, dans un vieil auteur classique, une histoire qui m’a fortement intéressé. Peut-être vous la rappelez-vous ? C’est celle d’un prince indien qui avait envoyé une femme parfaitement belle à Alexandre le Grand, séduisante comme l’aurore, éclatante comme le soleil. Mais ce qui la distinguait surtout, c’était l’odeur délicieuse de son haleine, plus exquise que celle des roses du jardin de Saadi. Alexandre, on devait s’y attendre de la part d’un jeune conquérant, tomba subitement amoureux de la belle étrangère. Mais un savant médecin, en considérant cette merveille, découvrit en elle un affreux secret.

— Et quel était ce secret ? demanda Giovanni, en baissant les yeux pour éviter les regards du professeur.

— Cette adorable créature, continua Baglioni, avait été nourrie depuis le jour de sa naissance avec des poisons, et l’élément toxique s’était si intimement mélangé avec sa propre nature, qu’elle-même était devenue le plus violent des poisons. Le poison était l’élément essentiel de son existence. Cette haleine parfumée corrompait l’air. Son amour eût été un poison, et un seul de ses baisers la mort… N’est-ce pas là une merveilleuse histoire !

— Une fable tout au plus bonne pour des enfants, répondit Giovanni en repoussant sa chaise avec impatience. Je m’étonne que Votre Honneur sacrifie ses importants travaux à de semblables billevesées.

— Mais, à propos, dit le professeur en regardant autour de lui, il règne une singulière odeur dans votre appartement. Est-ce le parfum de vos gants ? C’est une odeur très fine, très exquise et pourtant désagréable à la longue. Je sens que je ne pourrais la respirer longtemps sans en être incommodé. On dirait le parfum pénétrant d’une fleur, et pourtant je n’en vois pas dans votre chambre.

— C’est qu’en effet il n’y en a pas, répliqua Giovanni, qui pâlit aux dernières paroles du professeur, et je crois que cette odeur n’existe que dans l’imagination de Votre Honneur. L’odorat étant un sens auquel le moral prend autant de part que le physique, il n’y aurait rien d’étonnant à ce que vous soyez dupe d’une erreur de vos sens. Le souvenir, la seule pensée d’un parfum, tient quelquefois lieu de la réalité au point de faire illusion.

— Vous pouvez avoir raison, dit Baglioni ; cependant ma froide imagination me trompe rarement. Je pourrais tout au plus m’imaginer sentir quelques-unes des drogues que j’ai préparées moi-même aujourd’hui ; mais je reconnais plutôt un de ces parfums plus riches que ceux de l’Arabie, et dont mon honorable ami le docteur Rappaccini a coutume d’imprégner ses médicaments. Il est probable que sa belle et savante fille doit administrer à ses malades des breuvages aussi doux que son haleine virginale. Mais malheur à qui les boirait !

Pendant que le professeur parlait ainsi, la figure de Giovanni exprimait les sentiments les plus divers. Le ton avec lequel il parlait de sa bien-aimée Béatrix était pour son âme une véritable torture ; d’un autre côté, mille circonstances venaient corroborer les paroles de Baglioni et faisaient naître dans l’esprit du jeune homme des soupçons qui lui rongeaient le cœur. Cependant il répondit avec la confiance du véritable amour :

— Signor professeur, vous avez été l’ami de mon père, et je veux croire que votre intention est de reporter sur son fils une partie de cette affection. Je ne voudrais manquer en rien au respect que je vous dois ; aussi je vous supplie de choisir un autre sujet d’entretien. Vous ne connaissez pas la signora Béatrix, vous ne pouvez par conséquent comprendre de quel blasphème vous vous rendez coupable en faisant planer sur elle l’ombre même d’un soupçon.

— Giovanni, mon pauvre enfant, dit alors le professeur dont la voix exprimait la plus douce pitié, je connais mieux que vous cette malheureuse fille. Vous allez savoir toute la vérité sur l’empoisonneur Rappaccini et sa vénéneuse fille, car elle est aussi vénéneuse qu’elle est belle. Dussiez-vous oublier le respect que vous devez à mes cheveux gris, vous ne pourriez m’imposer silence, Cette vieille fable de la femme indienne est devenue une vérité dans la personne de la charmante Béatrix, grâce à la profonde et mortelle science de son père.

Giovanni poussa un gémissement et cacha sa tête dans ses mains.

Rappaccini n’a pas été arrêté dans cette horrible expérience par l’affection naturelle d’un père pour son enfant. Son zèle insensé pour la science l’a emporté. Car, il faut lui rendre cette justice, c’est un savant dans toute la force du terme, et il y a déjà longtemps qu’il a laissé son cœur au fond de ses cornues. Savez-vous quel sort vous attend ? Sans aucun doute il vous a choisi pour le sujet de quelque nouvelle expérience, dont le résultat sera votre mort, si ce n’est pis. Lorsqu’il a pour but l’intérêt de ce qu’il appelle la science, Rappaccini ne recule devant rien.

— Mais c’est un songe affreux, murmura Giovanni, sûrement c’est un songe.

— Allons, du courage, fils de mon vieil ami, rien n’est désespéré. Peut-être réussirons-nous même à délivrer cette malheureuse enfant de l’affreux destin que lui réserve la folie de son père. Voyez ce flacon d’argent, c’est l’œuvre du fameux Benvenuto Cellini, et il est digne d’être offert à la plus fière beauté de l’Italie. Mais ce qu’il contient est sans prix. Une seule goutte de ce puissant antidote suffirait à neutraliser les plus terribles poisons des Borgia. Ne doutez pas qu’il ne soit efficace contre ceux de Rappaccini. Vous donnerez ce flacon à votre Béatrix avec la liqueur qu’il renferme, et vous attendrez le résultat avec confiance. Baglioni plaça sur une table un délicieux flacon, chef-d’œuvre du ciseleur Florentin, et s’éloigna aussitôt pour laisser à ses paroles le temps de produire leur effet sur l’esprit du jeune homme.

— Je vais encore déjouer ce Rappaccini, se dit-il à lui-même en descendant l’escalier ; il faut pourtant avouer que c’est un homme prodigieux, oui, vraiment prodigieux, mais ce n’est, après tout, qu’un vil empirique, un charlatan, auquel, par respect pour notre profession, nous ne devrions pas permettre d’exercer la médecine.

Cependant Giovanni était plongé dans la perplexité la plus cruelle. Lui fallait-il douter de sa Béatrix, ou suivre l’instinct secret de son cœur ? Devait-il accueillir les assertions de Baglioni et les soupçons qu’avait éveillés dans son esprit l’incident du lézard, celui du bouquet flétri, etc. ? Le jeune homme sentait, au milieu de ces inquiétudes, redoubler sa curiosité à l’égard de Béatrix au point qu’il se résolut de la satisfaire en la pressant de questions et en renouvelant de plus près des expériences décisives. Poursuivi par cette idée, il retourna chez la fleuriste et lui prit un second bouquet de ses fleurs les plus fraîches que la rosée parsemait encore d’une poussière étincelante.

C’était précisément l’heure à laquelle il avait coutume de descendre auprès de Béatrix. Avant de sortir, Giovanni jeta un coup d’œil sur son miroir, craignant de trouver sa figure alanguie ou fatiguée par quelque maladie étrange, dont les symptômes lui auraient échappé, mais il fut agréablement surpris en voyant que jamais son teint n’avait été plus frais, ses yeux plus vifs et plus brillants.

— Au moins, pensa-t-il, son poison n’a point encore atteint mon système, je ne suis point une fleur, pour périr à un simple contact.

Et en même temps il regarda celles qu’il tenait à la main ; mais quelle ne fut pas sa terreur lorsqu’il vit ces fleurs, si fraîches naguère et couvertes de rosée peu d’instants auparavant, pencher déjà la tête et se flétrir en les touchant ! Giovanni pâlit affreusement en regarda sa figure bouleversée dans le miroir. Il se rappela la remarque de Baglioni sur l’odeur qui régnait dans la chambre ; son haleine à lui était donc empoisonnée ? Il frémit alors comme s’il avait horreur de lui-même. Cependant il sortit peu à peu de sa stupeur et regardant autour de lui, il aperçut une araignée qui semblait fort occupée à confectionner une toile, dont elle était en train de couvrir l’angle d’une corniche.

Le patient insecte venait en se jouant de résoudre le curieux problème qui consiste à fixer les deux extrémités d’un fil à des distances relativement énormes ; puis cette amarre convenablement fixée, il avait fait converger plusieurs fils au milieu du premier et s’occupait à les enlacer les uns aux autres par des mailles destinées à barrer le passage au gibier ailé. Giovanni s’approcha de l’araignée et lui lança une longue bouffée de son haleine. Immédiatement l’animal cessa d’ourdir sa toile, qui s’agita par suite du tremblement convulsif de son petit artisan. Une seconde fois Giovanni souffla plus largement et avec plus de force sur l’araignée, lançant sur elle tout le poison que renfermait déjà son cœur. L’araignée tenta par un effort désespéré de se raccrocher à la toile, mais tout ce qu’elle put faire fut de se laisser glisser le long d’un fil, échelle improvisée, jusque sur l’appui de la fenêtre sur lequel elle tomba mourante.

— Maudit ! maudit ! murmura Giovanni, en s’adressant à lui-même, es-tu si empoisonné que ton souffle soit mortel, même pour ce venimeux insecte ?

En ce moment, une voix harmonieuse et pleine de séduction monta du jardin à la fenêtre.

— Giovanni ! Giovanni ! l’heure est passée, pourquoi tardes-tu ?

— Oui, murmura le jeune homme, elle est la seule créature à qui mon haleine ne puisse nuire !

Il s’empressa de descendre et un instant après il se trouva devant Béatrix, qui l’attendait les yeux brillants d’amour, auprès du buisson aux fleurs de pourpre.

— Béatrix, demanda-t-il brusquement, d’où vient cette plante ?

— C’est mon père qui l’a créée, répondit-elle simplement.

— Comment, créée, répéta Giovanni, qu’entendez-vous par là, Béatrix !

— La nature n’a guère de secrets pour mon père, répliqua-t-elle, cette plante est sortie de terre le jour où je vins au monde, nous sommes ses deux filles, l’une fruit de la science, l’autre de sa tendresse… N’en approchez pas, Giovanni, s’écria-t-elle avec terreur, voyant que le jeune homme l’examinait de plus près, n’en approchez pas, car elle a des propriétés dont vous ne vous doutez guère… Mon bien aimé Giovanni, j’ai grandi à l’ombre de cette plante en me nourrissant pour ainsi dire de ses émanations. Elle est ma sœur et je l’aime d’une affection toute humaine, car, hélas ? tu t’en es aperçu, il y a un secret…

Ici Giovanni jeta sur la jeune fille un regard si sombre qu’elle s’arrêta toute tremblante, mais rougissant de ses craintes elle poursuivit

— Oui, sur moi régnait un sort terrible, la fatale science de mon père m’avait séparée du reste du monde jusqu’au moment où le ciel l’a envoyé, mon Giovanni, ta Béatrix était bien isolée.

— Trouvez-vous ce sort bien affreux ? demanda le jeune homme, en attachant ses regards sur elle.

— Ce n’est que depuis peu que j’en ai compris toute l’horreur, répondit-elle tendrement, car mon cœur était plongé dans une sorte d’engourdissement qui, pour moi, était le calme.

La fureur de Giovanni, longtemps contenue, jaillit comme un éclair du sein de la nue.

— Fille maudite, s’écria-t-il avec colère, fallait-il, parce que la solitude te pesait, me séparer à mon tour de la société de mes semblables pour m’entrainer dans l’horrible milieu où tu vivais !

— Oh ! Giovanni ! fit Béatrix en tournant vers lui ses grands yeux étonnés, car elle ne comprenait point ces paroles dont la violence l’avait terrifiée.

— Oui, créature empestée ! répéta Giovanni hors de lui-même, voilà ce que tu as fait. Tu m’as flétri, tu as infiltré dans mes veines le poison dont tu t’es nourrie pour faire de moi un être aussi hideux que toi, horrible monstruosité ! Eh bien ! si par bonheur notre souffle est aussi mortel pour nous qu’il l’est pour les autres, unissons nos lèvres dans un baiser suprême et mourons ainsi.

— Que m’arrive-t-il ? murmura Béatrix anéantie, Sainte Vierge, ayez pitié de mon pauvre cœur brisé.

— Tu pries ! s’écria Giovanni avec un mépris écrasant, tu ne sais donc pas que ta prière qui sort de tes lèvres est empoisonnée et qu’elle corrompt la pureté de l’air !… Eh bien soit, prions ; allons à l’église tremper nos doigts dans le bénitier du portail, ceux qui viendront après nous tomberont foudroyés. Faisons des signes de croix dans l’air, et nous répandrons la mort à l’aide de ce symbole sacré.

— Giovanni, reprit Béatrix avec calme, car sa douleur étouffait tout sentiment de colère, pourquoi t’unir à moi dans les terribles paroles que tu viens de prononcer ? Je suis, il est vrai, l’horrible créature que tu dis, mais toi ! que ne m’abandonnes-tu à ma triste destinée, en t’éloignant pour jamais de ce jardin et en arrachant de ton cœur jusqu’au souvenir de la pauvre Béatrix ?

Tu feins l’ignorance, répondit le jeune homme ; tiens, veux-tu connaître les dons affreux que m’a faits la pure fille de Rappaccini ?

Un essaim d’éphémères voltigeait dans l’air, en quête de la pâture que leur promettaient les fleurs de ce jardin fatal. Ils tourbillonnaient autour de sa tête, évidemment attirés par une odeur analogue à celle des plantes qui foisonnaient dans le parterre. Giovanni exhala son souffle sur eux, et montra avec amertume à Béatrix une pluie de ces petits insectes qui tombaient inanimés sur le sol.

— Je le vois trop, hélas ! s’écria Béatrix, c’est la fatale science de mon père qui a fait tout cela. Mais ne crois pas que ce soit moi, Giovanni. Mon seul rêve a été de t’aimer, de rester quelque temps près de toi, puis de te laisser partir, ne gardant dans mon cœur que le souvenir de ta chère présence. Car, mon Giovanni, si mon corps est nourri de poison, mon âme est d’essence divine et l’amour est son seul aliment. C’est mon père qui nous a réunis à mon insu dans cette terrible sympathie. Oui, repousse-moi !… foule-moi aux pieds… tue-moi… Qu’est-ce que la mort auprès de ton mépris ? Mais ne me crois pas coupable, car pour une éternité de bonheur, je ne voudrais pas avoir fait ce que tu me reproches !

Cependant, la colère du jeune homme s’était dissipée en s’échappant de ses lèvres. Il ne lui restait plus que le sentiment douloureux, mais non sans un mélange de tendresse, des relations intimes qui existaient entre Béatrix et lui.

Ils étaient là tous deux, jeunes, beaux, s’aimant d’un profond amour, isolés, mais dans une solitude enchanteresse, séparés du monde extérieur par quelques buissons de fleurs. Ils pouvaient vivre ainsi s’ils l’avaient voulu, étant l’un pour l’autre un univers, loin des bassesses et des lâchetés de ce monde, dont il leur semblait si cruel d’être exclu. Il y avait là, sans qu’ils s’en doutassent, un paradis d’éternelle félicité.

Mais Giovanni l’ignorait.

— Chère Béatrix, dit-il en s’approchant de la jeune fille qui tressaillit à son contact, bien chère Béatrix, notre sort n’est point encore désespéré. Voici un précieux antidote, dont un savant médecin m’a affirmé l’efficacité quasi miraculeuse. Cette liqueur est composée d’ingrédients opposés aux terribles matières dont ton père s’est plu à nous pénétrer. C’est une distillation d’herbes alpestres. Buvons ensemble, si tu le veux, et purifions nos corps du venin qui les parcourt.

— Donne, donne vite ! s’écria Béatrix, étendant la main pour recevoir le flacon qu’il tirait de son sein. Je vais boire… mais, toi, attends l’effet de cette liqueur pour suivre mon exemple.

Elle porta la fiole à ses lèvres. En même temps apparut émergeant du portail sombre la pâle figure de Rappaccini, qui se dirigea lentement vers les deux amants. En contemplant ce beau couple, un sourire de triomphe vint éclairer le visage impassible du vieillard, le sourire de l’artiste qui vient de terminer son chef-d’œuvre et se recule pour en admirer l’ensemble. Il s’arrêta… son corps, qui semblait voûté par les années, se redressa… il étendit les mains sur eux, levant les yeux au ciel, comme s’il implorait sur eux la faveur de ses bénédictions. Mais ses mains étaient les mêmes qui leur avaient versé le poison ! Giovanni frissonna, Béatrix tressaillit et porta la main sur son cœur pour en comprimer les battements.

— Ma fille, dit Rappaccini, tu ne seras plus seule au monde : cueille une des belles fleurs de cette plante, ta sœur, et donne-la à l’élu de ton cœur. Elle ne peut plus lui nuire. Ma science et votre amour ont accompli ce miracle. Passez maintenant, mes enfants, au milieu de ce monde pervers, vous adorant tous deux et fatals à qui vous approchera.

— Mon père, dit Béatrix d’une voix faible, tenant toujours la main sur son cœur, pourquoi as-tu fait cet horrible don à ta malheureuse fille ?

— Malheureuse ! répéta Rappaccini, que veux-tu dire, folle enfant ? Crois-tu qu’il soit malheureux d’être doué de dons merveilleux contre lesquels viendront échouer les efforts de l’ennemi le plus puissant ? Malheureuse ! parce que tu es aussi terrible que belle ! Aurais-tu préféré la condition ordinaire des femmes sans défense contre les outrages et incapables de se venger ?

— J’aurais voulu être aimée plutôt que crainte, murmura Béatrix, en s’affaissant sur elle-même, mais il est trop tard maintenant. Je m’en vais dans un lieu où le poison qui m’infecte s’évanouira comme un rêve, où le parfum des fleurs vénéneuses sera remplacé par celui des fleurs de l’Éden. Adieu, Giovanni, tes paroles de haine ont brisé mon cœur, mais je les aurai bientôt oubliées.

Ainsi périssait Béatrix, dont le poison avait été la vie et dont l’antidote causait la mort ; ainsi s’évanouissait aux pieds de son père et de son amant cette triste victime de la science et de la fatalité.

En cet instant le professeur Raglioni parut à la fenêtre du jeune homme, et d’un ton de triomphe mêlé d’horreur, il cria au savant terrifié :

— Rappaccini ! Rappaccini ! est-ce là le résultat de votre expérience ?