La Figure de proue/Trois voix de ce Temps

Eugène Fasquelle (p. 191-197).

Trois voix de ce Temps

I

Voix des Rois

À bout de sang. La race en nous est un vampire.
Donc, comment serions-nous des hommes, étant rois ?
Et si le monde dit : « Que la lumière soit ! »
Que comprendrions-nous ? Le monde, c’est l’Empire.

L’huile du droit divin brille à nos têtes d’or ;
Mais nous ne savons pas pourquoi nos yeux sont tristes
Pendant qu’autour de nos clinquants vivent si fort
Les foules, ouvriers, penseurs, rêveurs, artistes.

Or, sur ta pourpre, ô sang de la réalité,
Quand nous traînons ainsi la pourpre des légendes
Et l’ennui, faut-il donc que notre cœur entende
Gronder aux quatre vents l’hymne à la liberté ?


Faut-il donc sur nos yeux nos mains terrorisées
Pour ne pas voir monter sur nos États amers
L’épouvantable, rouge et magnifique mer
De la révolte en route où grincent des risées ?

Les bons droits sont autour de nous comme des loups.
Mais s’il ne se peut pas que la meute se taise,
Si nous sentons toujours vaciller sur nos cous
Le chef inconscient et doux de Louis seize,

Amen ! Vers un vétusté et niais infini,
Sans nous plaindre, levons de sublimes fronts calmes,
Et, d’avance, tendons nos bras martyrs aux palmes,
Ignorant quel long crime avec nous est puni.

Pour pénétrer tout droit en pleine apothéose,
Face à l’Histoire, au seuil du couchant violet,
Sans avoir soupçonné jamais de quelle chose
Toute l’humanité debout nous en voulait…

II

Voix du Rêve

L’intime liberté, la liberté tout bas,
Nous l’enseignons à l’homme, en secret, face à face.
Mais, si l’heure a sonné de l’anarchie en masse,
Du fond des quatre points nous appelons le tas.

Moutons ! Moutons ! le maître a mis ses belles marques
Majuscules au flanc des dociles toisons.
Mais viennent à craquer les planches qui vous parquent,
Votre débordement crèvera l’horizon.

Que, sur les grands chemins de poussière ou de neige,
Vous inscriviez votre ruée avec du sang,
Qu’importe, si déjà le berger tout puissant
Pâlit de peur, de voir que son troupeau l’assiège ?


Moutons, moutons humains ! Foules ! Tous les sans nom
Tous les sans droits, venez ! C’est le jour du délire
Des cœurs. S’ils sont en vous tendus comme des lyres,
Chantez, huez, gueulez plus fort que les canons !

Vos millions de voix réveilleront le monde.
Toutes les nations, prises d’étonnement,
Écouteront debout comme le souffle gronde
D’un peuple, génial poète d’un moment.

Ivresse ! Ô coup d’épaule aux portes millénaires,
Air vierge respiré pour la première fois,
Sombre fléau faisant à grands coups, sur son aire,
Sortir la liberté de la gerbe des rois !

— Or, nous vous l’enseignons, vous tous qui voulez vivre
Pas de mornes revers aux géantes horreurs
Des révoltes. Gardez vivante dans vos cœurs
Cette exultation du jour qui vous délivre.

Que chacun porte en soi toute l’humanité.
N’accueillez pas dans vos esprits l’oubli du crime ;
Que ne s’y taise point la clameur unanime,
Le cri d’accouchement de votre liberté.


Craignez pour lendemain le jour-le-jour infâme,
La routine de ceux que vous avez jugés,
Leurs maisons, leurs soucis, leurs livres et leurs femmes,
L’ornière de leur vice et de leurs préjugés.

Que le quotidien forfait de l’égoïsme,
Que la honte des lois et des religions
Ne vous atteignent pas de leur contagion,
N’abâtardissent pas votre rouge lyrisme.

Mais quand tout sera coi sous des gazons épais,
Bâtissez sur le plan des rêveurs que nous sommes.
Aimez-vous. Travaillez. Pensez. Soyez en paix,
Soyez dignes, soyez simples. Soyez des hommes.

III

Voix du Peuple

Ceux-là, leur foi, leur loi, leurs livres, leurs maisons,
Ceux-là, contre lesquels nos vagues se soulèvent,
Ceux-là qui font rugir nos cœurs et nos raisons,
Ceux-là que nous avons jugés, c’est notre rêve.

C’est le lendemain vrai de notre liberté,
Le mur neuf reconstruit sur le mur millénaire,
Nos fils, le sang du sang révolutionnaire
Sur les chemins de boue ou de neige égoutté.

Aujourd’hui, le beau souffle rauque, hommes ou femmes,
Passe en nous. Mais ce n’est que le moment d’un cri.
Demain, pour reposer notre grand corps meurtri,
Nous nous endormirons pour nous lever infâmes.


Notre soc indigne retournant le sillon
Humain, croit s’attaquer à la mauvaise graine,
Mais déjà la moisson d’injustice et de haine
Repousse au dur labour de nos rébellions.

Donc, ayant dit tout haut ce que nous voulions dire,
Réclamé devant tous ce qui nous était dû,
Notre foule, poète en feu, ne sera plus,
Et dans l’oubli muet se détendra la lyre.

C’est pourquoi, de nos mains sanglantes, nous mettrons
L’huile rance des rois au front des Républiques,
Et livrerons le monde aux nations obliques
Que nous aurons laissé couver dans nos girons.

Pour que la Ville avec son masque de façades,
Avec son monstrueux et morne jour-le-jour,
Stupide, dans l’orgueil des prisons et des tours,
Renaisse lentement du cœur des barricades.