La Fiancée de Lammermoor/34

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, tome 11p. 312-322).




CHAPITRE XXXIV.

mariage et mort de lucy.


Qui est celui qui sort de la chambre nuptiale ? C’est Asraël, l’ange de la mort.
Southey. Thalaba.


Après cette scène terrible, Lucy fut transportés dans sa chambre, où elle resta pendant quelque temps dans un état de stupeur complète. Dans le courant du jour suivant, néanmoins, elle sembla non seulement avoir recouvré son courage et sa résolution, mais encore avoir pris un air de gaieté folâtre, étrangère à son caractère et à sa situation ; parfois cependant cette joie bizarre était remplacée par des accès de silence absolu, de profonde mélancolie, de caprice et de mauvaise humeur. Lady Ashton fut vivement alarmée, et consulta les médecins de la famille ; mais comme son pouls n’indiquait aucun changement, ils se contentèrent de dire que c’était une indisposition légère, causée par quelque violente agitation, et qui ne demandait qu’un exercice modéré et de la dissipation. Miss Ashton ne parlait jamais de la scène du grand salon, elle paraissait même n’en avoir aucune connaissance ; car on remarquait souvent qu’elle portait les mains à son cou, comme si elle eût cherché le ruban qui en avait été détaché, et on l’entendait dire tout bas, avec un ton de surprise et de mécontentement : « C’était le lien qui m’attachait à la vie. »

Malgré tous ces symptômes que l’on ne pouvait s’empêcher de remarquer, lady Ashton s’était trop avancée pour différer le mariage de sa fille, même dans l’état actuel de sa santé. Elle eut beaucoup de peine à sauver les apparences à l’égard de Bucklaw. Elle savait fort bien que, s’il voyait quelque répugnance de la part de Lucy, il y renoncerait complètement ; ce qui serait une honte et un affront pour la famille et surtout pour elle-même. Elle résolut donc que, si Lucy continuait à se rendre passivement à ses volontés, le mariage serait célébré au jour primitivement fixé, se flattant qu’un changement de séjour, de situation et de rang dans le monde, opérerait sur sa fille une guérison plus prompte et plus efficace que les moyens et les remèdes trop lents des médecins. Les vues de sir William Ashton pour l’agrandissement de sa famille, jointes au désir qu’il éprouvait de fortifier son parti contre celui du marquis d’Athol, le portèrent facilement à consentir à ce qu’il n’aurait pu empêcher lors même qu’il aurait voulu s’y opposer. Bucklaw et le colonel Ashton, de leur côté, protestèrent, que, après ce qui s’était passé, il y aurait de la honte à différer même d’une heure l’époque marquée pour le mariage, parce qu’on attribuerait généralement ce délai à la frayeur qu’auraient inspirée la visite inattendue et les menaces de Ravenswood.

Bucklaw, il faut le dire, n’aurait pas consenti à une telle précipitation, s’il eût été instruit de l’état de la santé, ou plutôt de l’esprit de miss Ashton ; mais l’usage, en pareille occasion, ne permettait que des entrevues très-rares et très-courtes entre les futurs époux ; et lady Ashton sut si bien mettre à profit cette circonstance que Bucklaw ne vit et ne soupçonna rien.

La veille du mariage, Lucy parut avoir un de ses accès de gaieté ; elle examina avec le plaisir d’un enfant sa parure, ainsi que les autres préparatifs que l’on faisait pour les membres de la famille.

La matinée de ce jour fut superbe et présageait l’allégresse. Les personnes invitées, formant des cavalcades élégantes, arrivèrent de plusieurs cantons éloignés. Non seulement les parents de sir William Ashton et la famille encore plus distinguée de son épouse, ainsi que les nombreux parents et alliés du futur époux, assistèrent à cette cérémonie, magnifiquement parés et montés sur des chevaux richement caparaçonnés ; mais encore presque toutes les familles presbytériennes de distinction, à cinquante milles à la ronde, se firent un point d’honneur de s’y trouver, parce que cette circonstance était comme une sorte de triomphe remporté sur le marquis, en la personne de son parent. Un déjeuner splendide fut servi aux conviés ; après quoi on se prépara à monter à cheval. La fiancée fut amenée dans le salon par son frère Henri et par sa mère. Sa gaieté de la veille avait fait place à une sombre mélancolie, qui néanmoins n’était point déplacée dans une occasion si importante. Ses yeux brillaient d’un feu vif, et ses joues étaient animées de couleurs qu’on ne lui avait pas vues depuis long-temps. Cet éclat, joint à sa beauté et à la magnificence de sa parure et de ses bijoux, occasionna à son entrée un murmure universel d’admiration, même de la part des dames, qui ne purent s’empêcher de lui payer le tribut de leurs louanges. Pendant que la compagnie montait à cheval, sir William Ashton, homme de paix et formaliste outré, adressa des reproches à son fils Henri, pour avoir attaché à son côté une épée de longueur démesurée, appartenant à son frère, le colonel Ashton.

« S’il vous fallait une arme, dans une occasion aussi paisible que celle-ci, lui dit-il, que ne preniez-vous l’épée courte achetée tout exprès à Édimbourg ? »

L’enfant s’excusa en disant qu’il ne savait ce qu’elle était devenue.

« Vous l’avez cachée, je pense, dit le père, afin d’avoir le prétexte de vous parer d’une épée qui aurait pu servir à sir William Wallace. Mais n’importe ; maintenant montez à cheval et ayez soin de votre sœur. »

L’enfant obéit, et on le plaça au centre de la cavalcade. Il était trop occupé de son costume, de son épée, de son manteau galonné, de son chapeau à plumes et de son cheval bien dressé, pour faire beaucoup d’attention à autre chose ; mais, dans la suite, il se souvint jusqu’à l’heure de sa mort que, lorsque la main de sa sœur, assise en croupe derrière lui, venait à toucher la sienne, il la sentait humide et froide comme le marbre qui recouvre un tombeau.

Après avoir franchi des collines et traversé des vallons, le cortège arriva à l’église paroissiale, qu’il remplit presque entièrement ; car, sans compter les domestiques, plus de cent personnes, tant dames que cavaliers, étaient venues pour assister à cette cérémonie. Le mariage fut célébré suivant les rites de l’Église presbytérienne, à laquelle, depuis peu, Bucklaw avait jugé à propos de s’affilier.

À la porte de l’église, on fit une ample distribution aux pauvres des paroisses voisines ; elle était dirigée par Johnny Mortsheugh, qui avait été tirée de sa triste demeure à l’Ermitage pour prendre le poste plus agréable de sacristain de l’église paroissiale de Ravenswood. La dame Gourlay et deux de ses commères aussi vieilles qu’elle, les mêmes qui avaient assisté aux funérailles d’Alix, se tenaient assises à l’écart sur la pierre plate d’une tombe, comparant avec un esprit d’envie les parts qu’elles avaient reçues dans la distribution.

« Johnny Mortsheugh, dit Anne Winnie, tout brave qu’il est avec son habit neuf, aurait dû se rappeler le temps passé, et songer un peu à ses anciennes commères. Je n’ai eu que cinq harengs au lieu de six, et cette pièce de six pences ne m’a pas l’air d’être bonne ; je suis sûre que ce morceau de bœuf pèse une once de moins qu’aucun de ceux qu’il a distribués, et encore c’est un morceau du jarret, tout plein de nerfs ; tandis que le vôtre, Maggie, est un morceau de la cuisse. — Le mien ! marmotta la vieille paralytique, il y a moitié d’os, j’en suis sûre. Si les riches veulent donner quelque chose aux pauvres pour les faire venir à leurs noces et à leurs enterrements, ce devrait être quelque chose qui en valût la peine, ce me semble. — Leurs dons, dit Ailsie Gourlay, ne sent pas distribués par amour pour nous : peu leur importe si nous mangeons ou si nous mourons de faim. Ils nous donneraient des pierres au lieu de pain, si cela pouvait satisfaire leur vanité ; puis ils s’attendent à ce que nous leur témoignions autant de reconnaissance, comme ils disent, que s’ils nous avaient fait du bien par pure amitié et bonté d’âme. — Et c’est bien vrai, répondit sa commère. — Mais dites-moi, Ailsie Gourlay, demanda l’autre vieille, vous qui êtes la plus âgée de nous trois, avez-vous jamais vu une plus belle noce ? — Je ne dirai pas que j’en aie vue une plus belle, répondit la sorcière ; mais je m’attends à voir bientôt un enterrement tout aussi beau. — Et cela me ferait tout autant de plaisir, dit Anne Winnie ; car il s’y fait une distribution aussi grande, et on n’est pas obligé de rire et de grimacer, et de se tordre la bouche, et d’adresser des félicitations à ces maudites gens de qualité, qui nous méprisent comme si nous étions des bêtes brutes. J’aime à envelopper dans mon tablier la distribution que l’on fait aux funérailles, et à fredonner mon vieux refrain :

Mon pain sur mes genoux, mon penny dans ma bourse,
Tu n’en es pas plus mal, j’en ai plus de ressource.

— Tu as raison, Annie, dit la paralytique : que Dieu nous envoie une Christmass[1] verte et un cimetière bien gras ! — Mais je voudrais savoir, Lucky Gourlay, demanda l’autre vieille, car vous êtes la plus ancienne et la plus savante de nous, quelle est, dans toute cette compagnie joyeuse, la personne qui doit mourir la première.

— Voyez-vous là-bas cette charmante jeune fille, toute brillante d’or et de joyaux, que l’on aide à monter sur le cheval blanc, derrière ce jeune étourdi qui porte un habit écarlate et une longue épée ? — Grand Dieu ! c’est la mariée, » dit sa commère dont le cœur froid éprouva un léger accès de compassion : « la mariée elle-même ! Eh quoi ! si jeune, si brillante et si gentille ! son temps est-il donc si proche ? — Je vous dis que le linceul qui doit l’envelopper lui monte déjà jusqu’au cou. Il ne reste plus que quelques grains de poussière dans son sablier ; et ce n’est pas étonnant, car il a été bien secoué. Les feuilles se fanent rapidement sur les arbres ; mais elle ne verra pas le vent de la Saint-Martin les faire danser en tourbillons comme des fées. — Vous l’avez soignée pendant trois mois, dit la vieille paralytique, et pour cela vous avez reçu deux pièces d’or, ou je suis bien trompée. — Oui, oui, » répondit Ailsie en faisant une horrible grimace, « et sir William Ashton m’a promis, de plus, une belle chemise rouge, un poteau, une chaîne, et le tonneau goudronné, ma chère enfant : eh ! que pensez-vous d’une telle gratification pour m’être levée de bonne heure et couchée tard, pendant quatre-vingts jours, auprès de sa fille mourante ? Mais il peut garder ces jolies choses pour sa femme, commères. — J’ai entendu dire tout bas, reprit Anne Winnie, que lady Ashton est une femme passablement méchante. — La voyez-vous là-bas, faisant caracoler son cheval gris en sortant du cimetière ? Il y a plus de véritable diablerie dans cette femme, toute parée et toute gracieuse qu’elle est, que dans toutes les sorcières écossaises qui ont jamais volé au-dessus de North-Berwick-Law, au clair de la lune. — Qu’est-ce que vous marmottez là de sorcières ? sorcières vous-mêmes, s’écria Johnny Mortsheugh. Venez-vous donc faire vos sortilèges jusque dans le cimetière, pour porter malheur au marié et à la mariée ? Sortez d’ici bien vite ; car si je prends mon bâton, je vous ferai trouver le chemin plus promptement que vous ne voudrez. — Eh, mon Dieu ! répondit Ailsie Gourlay, comme nous sommes braves avec notre habit noir tout neuf et notre tête bien poudrée, comme si nous-même nous n’avions jamais connu la faim ni la soif ? Et nous irons racler notre mauvais violon au château, toute la nuit, sans doute, avec les autres tireurs d’archet, venus de plusieurs milles à la ronde. Voyez si les chevilles du violon tiennent, Johnny… Entendez-vous, mon enfant ? — Bonnes gens, » dit Mortsheugh en s’adressant aux autres pauvres, « je vous prends tous à témoin qu’elle me menace de malheur et qu’elle me fait des prédictions sinistres. S’il arrive quelque accident cette nuit, à moi ou à mon violon, ce sera pour elle la plus vilaine affaire qu’elle ait jamais ourdie de sa vie : je la ferai venir devant le presbytère et le synode. Je suis à moitié ministre moi-même, à présent que me voilà bedeau d’une paroisse habitée. »

Quoique la haine mutuelle qui existait entre ces sorcières et le reste de l’espèce humaine eût endurci leurs cœurs contre toutes les impressions de joie qu’inspire ordinairement une fête, il n’en était pas de même du reste des assistants. La splendeur du cortège des nouveaux mariés, la beauté des costumes, les chevaux fringants, l’air de gaieté des jolies dames et des galants chevaliers qui s’étaient réunis à cette occasion, produisaient leur effet ordinaire sur eux. Les cris répétés de vivent Ashton et Bucklaw ! les décharges de pistolets, de fusils et de mousquetons, pour donner ce qu’on appelait le coup de feu de la mariée, témoignaient du plaisir que causait à la foule cette belle cavalcade qu’elle accompagnait dans son retour au château. Il se trouvait bien çà et là quelque vieux paysan, quelque vieille femme, qui ricanait à la vue de la pompe étalée par une famille de nouveaux parvenus, et en se rappelant les nobles et antiques Ravenswood ; mais ceux-là même, attirés par la bonne chère préparée en ce jour au château pour les pauvres comme les riches, se dirigeaient de ce côté, et subissaient, malgré leurs préventions, l’influence de l’Amphitryon où l’on dîne.

Ce fut ainsi que, suivie d’une multitude de gens de toutes les classes, Lucy retourna à la maison de son père. Bucklaw usa de son privilège, en se tenant à côté de sa jeune épouse ; mais, peu accoutumée à une pareille situation, il cherchait plutôt à attirer les regards par les grâces de sa personne et son adresse à manier un cheval, qu’à essayer d’entretenir Lucy en particulier. Enfin on arriva au château, au milieu de mille acclamations d’allégresse.

On sait que, dans les temps anciens, les noces se célébraient avec une publicité que repousse la délicatesse de nos mœurs actuelles. Les convives furent traités avec une profusion presque sans bornes ; et, après que les domestiques se furent amplement régalés à leur tour, les restes du banquet furent distribués à la foule bruyante ; on y joignit assez de tonneaux d’ale pour que l’hilarité des convives du dehors correspondît à celle des convives du dedans. Les hommes, suivant l’usage de l’époque, se livrèrent, pour la plupart, au plaisir de boire, de porter de nombreux toasts avec les vins les plus précieux, tandis que les dames, s’étant préparées pour le bal, attendaient impatiemment leur arrivée. Enfin, après être restés long-temps à table, les cavaliers se rendirent dans le grand salon, et, après s’être débarrassés de leurs épées, choisirent leurs partners pour la danse. La musique, placée dans la galerie, en faisait déjà retentir les voûtes. D’après l’étiquette rigoureuse, la mariée aurait dû ouvrir le bal ; mais lady Ashton excusa sa fille sur sa mauvaise santé, et présentant la main à Bucklaw, se disposa à la remplacer.

Mais au moment où lady Ashton relevait la tête avec grâce, en attendant que la musique donnât le signal pour commencer la danse, elle fut frappée d’une telle surprise à la vue du changement inattendu que l’on avait fait dans les tableaux qui ornaient le salon, qu’elle ne put s’empêcher de s’écrier : « Qui a osé placer ici ce portrait ? »

Tout le monde leva les yeux, et les personnes qui connaissaient l’ameublement ordinaire de l’appartement, remarquèrent avec surprise qu’on y avait enlevé le portrait du père de sir William Ashton, et qu’on y avait substitué celui du vieux sir Malise Ravenswood, dont les regards courroucés semblaient jeter à la compagnie des menaces de vengeance. Cet échange devait avoir été fait pendant que l’on était à table, et l’on n’avait pu s’en apercevoir que lorsque les flambeaux et les lustres eurent été allumés pour le bal. Les cavaliers, dont la tête était échauffée, voulaient que l’on commençât sur-le champ des recherches pour découvrir la cause de ce qu’ils appelaient une insulte faite à leur hôte et à eux-mêmes ; mais lady Ahston, revenue de sa surprise, présenta la chose comme un acte de folie de la part d’une servante qui avait la tête un peu dérangée ; plusieurs fois, ajouta-t-elle, on avait remarqué que l’imagination de cette femme était vivement frappée des histoires que dame Gourlay prenait plaisir à lui raconter concernant « la dernière famille ; » car c’est ainsi qu’elle désignait toujours les Ravenswood. L’odieux portrait fut aussitôt enlevé, et le bal fut ouvert par lady Ashton : la grâce, la dignité qu’elle y déploya, remplaçaient les charmes de la jeunesse, et justifiaient presque les éloges exagérés de quelques vieillards, qui prétendaient que, dans la nouvelle génération, personne ne pouvait rivaliser avec une danseuse si parfaite.

Lorsque lady Ashton s’assit, elle ne fut nullement surprise de voir que sa fille avait quitté le salon ; et elle la suivit elle-même, afin de prévenir l’impression fâcheuse qu’aurait pu lui causer un incident tel que la substitution mystérieuse des portraits. Elle trouva apparemment que ses craintes étaient sans fondement : car elle revint au bout d’une heure, et dit quelques mots à l’oreille de Bucklaw, qui bientôt disparut à son tour. Les instruments faisaient entendre les sons les plus bruyants, et les danseurs continuaient à se livrer à leur exercice favori avec toute l’ardeur qu’inspirent la jeunesse et la gaieté, lorsqu’un cri aigu et perçant arrêta tout à coup la danse et la musique. Tout le monde resta immobile ; mais le même cri s’étant répété, le colonel Ashton saisit une bougie et demanda la clef de la chambre des époux à Henri, qui en avait la garde comme premier garçon de la noce ; il y courut en toute hâte, suivi de sir William et de lady Ashton, et d’un ou deux proches parents de la famille. Les autres conviés attendirent leur retour, plongés dans un étonnement voisin de l’inquiétude.

Arrivé à la porte de la chambre, le colonel Ashton frappa et appela : mais il ne reçut d’autre réponse que des gémissements étouffés. Il n’hésita plus à ouvrir la porte, qui résista comme si quelque chose se fût trouvé derrière. Lorsqu’il eut réussi à l’ouvrir, on aperçut le corps du nouveau marié étendu près du seuil de la chambre nuptiale, et le plancher couvert de sang. Tous poussèrent un cri de surprise et d’horreur, et la compagnie qui était dans le salon, attirée par cette nouvelle alarme, se précipita confusément vers la chambre à coucher. Le colonel Ashton dit tout bas à sa mère : « Cherchez-la, elle l’a tué ; » puis, tirant son épée, il se plaça devant la porte, et déclara qu’il ne laisserait entrer personne, excepté le ministre et le chirurgien qui étaient présents. On s’empressa de relever Bucklaw, qui respirait encore, et de le transporter dans un autre appartement, où ses amis, en proie aux soupçons et proférant des murmures, s’assemblèrent autour de lui pour connaître l’opinion du chirurgien.

Cependant lady Ashton, son mari, et ceux qui les avaient suivis, cherchèrent Lucy dans le lit et dans la chambre, mais inutilement. Il n’y avait point de porte dérobée, et l’on commençait à croire qu’elle s’était jetée par la fenêtre, lorsqu’une personne de la compagnie, tenant son flambeau plus bas que les autres, aperçut quelque chose de blanc dans le coin d’une grande et antique cheminée. Là on trouva la malheureuse fille, assise, ou plutôt blottie comme un lièvre dans son gîte ; ses cheveux étaient en désordre ; ses vêtements déchirés et souillés de sang ; ses yeux brillaient d’un feu sombre, et la démence agitait ses traits décomposés. Quand elle se vit découverte, elle fit entendre des sons inarticulés, tout en grimaçant d’une manière horrible, et, avec tous les gestes frénétiques d’un démoniaque triomphant, elle leur montra ses mains ensanglantées.

On fit sur-le-champ venir des femmes, avec le secours desquelles on se rendit maître de sa personne, non sans avoir recours à la force. Comme on la transportait hors de la chambre, elle jeta un regard sur le seuil de la porte, et, faisant entendre pour la première fois des paroles articulées, elle dit avec une espèce de joie sinistre, et qui fit frémir ceux qui l’entouraient : « Ah ! ah ! vous l’avez donc relevé votre beau fiancé ? » On la déposa dans un appartement plus éloigné du bruit ; là elle reçut tous les soins que sa situation exigeait, et l’on veilla sur elle de très-près.

Il serait impossible de décrire la douleur de ses parents, l’horreur et la confusion qui régnaient dans le château, les violentes altercations qui s’élevèrent entre les amis des deux familles, altercations d’autant plus vives, que les esprits étaient échauffés par les excès de la table.

Le chirurgien fut le premier qui réussit à se faire entendre avec quelque patience. Il déclara que la blessure de Bucklaw, quoique profonde et dangereuse, n’était pas mortelle, mais qu’il fallait le plus grand calme et un repos absolu. Cette déclaration imposa silence à ses nombreux amis, qui avaient d’abord insisté pour qu’il fût transporté hors du château, et placé dans celui qui était le moins éloigné de ce lieu funeste. Ils demandèrent cependant que, attendu ce qui venait de se passer, quatre d’entre eux restassent à Ravenswood pour veiller auprès du lit de souffrance de leur ami, avec un nombre convenable de domestiques bien armés. Le colonel Ashton, ainsi que son père, ayant acquiescé à cette demande, les autres amis du marié se retirèrent, malgré l’heure avancée et l’obscurité de la nuit.

Le chirurgien, après avoir pansé la blessure de Bucklaw, donna ses soins à miss Ashton, qu’il déclara être dans un très-grand danger. On appela aussitôt plusieurs médecins, qui tous se rangèrent à son opinion. Elle passa toute la nuit dans le délire. Le lendemain matin elle tomba dans un état d’insensibilité complète, et les médecins annoncèrent que, dans la soirée, elle subirait une crise décisive. Cette crise arriva en effet, et la malade en sortit avec une apparence de calme ; elle souffrit qu’on la changeât de linge, qu’on remît en ordre le lit sur lequel on l’avait déposée, mais, ayant porté la main à son cou, comme pour chercher le fatal ruban bleu, une foule de souvenirs sembla naître confusément en elle, et ni son esprit ni son corps ne furent capables de résister à leur violence. Les convulsions se succédèrent avec une effrayante rapidité, et se terminèrent par la mort, sans qu’elle eût pu dire un seul mot pour expliquer la scène fatale. Le juge provincial arriva le lendemain de la mort de Lucy, et s’acquitta, avec tous les égards dus à la famille affligée, du pénible devoir de faire une enquête relative à ce funeste événement. Mais tout ce qu’il put recueillir à cet égard se borna à établir en général que la fiancée, dans un accès de démence, avait poignardé Bucklaw sur le seuil de l’appartement. On trouva dans sa chambre l’arme dont elle s’était servie, et qui était encore teinte de sang : c’était le poignard que Henri devait porter le jour même pendant la cérémonie, et que sa malheureuse sœur avait trouvé le moyen de dérober le soir précédent, lorsqu’on le lui montra parmi les autres objets préparés pour la noce.

Les amis de Bucklaw comptaient qu’en recouvrant la santé il jetterait quelque jour sur cette sombre histoire ; dès qu’il fut un peu rétabli, ils le pressèrent de questions, auxquelles il évita pendant quelque temps de répondre, sous prétexte de son état de faiblesse. Enfin, quand il fut de retour chez lui et qu’on put le regarder comme en état de convalescence, il assembla toutes les personnes de l’un et de l’autre sexe qui avaient cru devoir l’interroger sur cet objet, et leur fit ses remercîments de l’intérêt qu’elles lui avaient témoigné, ainsi que de leurs offres obligeantes de service. « Je vous prie toutefois, mes amis, ajouta-t-il, de bien vous mettre dans l’esprit que je n’ai point d’histoire à raconter, point d’injures à venger. Si une dame me questionne désormais sur les incidents de cette malheureuse nuit, je garderai le silence, et je croirai qu’elle désire rompre toute amitié avec moi. Mais si un homme me fait la même question, je regarderai son incivilité comme une invitation de me trouver avec lui dans Duke’s-Walk[2], et j’espère qu’il agira en conséquence. »

Une déclaration aussi positive n’admettait pas de commentaire, et l’on s’aperçut bientôt que Bucklaw s’était levé de son lit de souffrance plus grave et plus posé qu’auparavant. Il renonça à la société de Craigengelt, mais non sans lui avoir assuré un revenu qui, bien employé, pût le mettre à l’abri de l’indigence et le garantir des tentations ; mais le capitaine fut bientôt ruiné par le jeu, et, s’étant associé à des contrebandiers, fut pris avec deux de ses nouveaux amis dans un combat contre les douaniers : condamné à être pendu, il obtint la commutation de sa peine, parce que, inspection faite de ses armes, il avait été prouvé qu’il n’en avait fait aucun usage. Il fut banni à perpétuité.

Bucklaw partit pour le continent peu après la catastrophe dont il avait failli être victime, et ne revint plus en Écosse. Jamais on ne l’entendit faire la moindre allusion aux circonstances qui accompagnèrent son fatal mariage.

Bien des lecteurs regarderont tout ceci comme exagéré et romanesque ; ils croiront y voir le fruit de l’imagination extravagante d’un auteur qui cherche à plaire aux amateurs de scènes terribles. Mais les personnes familiarisées avec l’histoire domestique de l’Écosse, à l’époque où l’on a placé ce récit, reconnaîtront facilement, sous le déguisement de noms empruntés, et au milieu des incidents que nous y avons ajoutés, les principaux détails d’une histoire qui n’est que trop vraie.



  1. Fête de Noël, qui est pour les Anglais ce qu’est pour nous le nouvel an. a. m.
  2. Promenade du duc, près d’Édimbourg. a. m.