La Fiancée de Lammermoor/18

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, tome 11p. 176-188).




CHAPITRE XVIII.

le départ.


Monsieur, restez chez vous ; suivez les conseils d’un vieillard ; ne cherchez pas le foyer d’un étranger : notre fumée bleue est plus chaude que leur feu ; nos aliments sont sains, tout grossiers qu’ils sont ; leurs mets si exquis contiennent un poison.
La Courtisane française.


Le Maître de Ravenswood trouva un prétexte pour quitter ses hôtes, afin de leur laisser faire leurs préparatifs, tandis que lui-même prenait des mesures pour s’absenter de Wolf’s-Crag pendant un jour ou deux. Il lui fallait pour cela s’entendre avec Caleb, et il trouva ce fidèle serviteur dans son antre enfumé et en ruine. Il se réjouissait du départ de leurs hôtes, et calculait combien de temps pourraient durer, moyennant économie, les provisions auxquelles on n’avait pas touché et qu’il destinait à la table du Maître. « Il ne fait pas un Dieu de son ventre, dit Caleb, c’est un bonheur, et Bucklaw est parti, lui qui aurait dévoré la croupe d’un cheval. Le Maître mange à déjeuner du cresson et du pourpier d’eau et un morceau de pain d’avoine, tout aussi bien que Caleb. Ensuite, pour le dîner, il ne reste pas grand’chose de l’épaule de mouton ; cependant elle grillera et même grillera très-bien.

Son calcul admirable fut interrompu par le Maître, qui lui annonça, non sans quelque hésitation, qu’il avait l’intention d’accompagner le lord garde des sceaux jusqu’au château de Ravenswood, et d’y rester quelques jours.

« Que la miséricorde du ciel s’y oppose ! » dit le vieux serviteur en devenant aussi blanc que la nappe qu’il pliait.

« Et pourquoi, Caleb, dit son maître, pourquoi désirez-vous que la miséricorde du ciel s’oppose à ce que je rende au garde des sceaux la visite que j’en ai reçue ? — Ah ! monsieur, reprit Caleb, ah ! monsieur Edgar, je ne suis qu’un domestique, et je devrais me taire ; mais je suis un vieux serviteur, j’ai servi votre père et votre grand-père, et même je me rappelle d’avoir vu lord Randal, le père de votre grand-père ; je n’étais alors qu’un enfant. — À quoi bon ce préambule, Balderstone ? reprit le Maître. Qu’est-ce que cela peut avoir de commun avec une politesse d’usage envers un voisin ? — Ah, M. Edgar ! c’est-à-dire, milord, reprit le sommelier, votre conscience doit vous dire que ce n’est pas au fils de votre père à voisiner avec des gens comme cet homme. Cela ne fait pas honneur à la famille. S’il en venait à un arrangement et qu’il vous rendît ce qui vous appartient, quand même vous honoreriez sa maison par votre alliance, je ne dirais pas non, car la demoiselle est une charmante créature : mais conservez votre place avec eux ; je connais bien cette race, ils ne vous en estimeront que mieux. — Comment ! mais vous allez maintenant plus loin que moi, Caleb, » dit le Maître, cherchant à faire taire sa conscience par un rire forcé ; « vous voulez me faire marier dans une famille que vous ne me permettez pas même de visiter. Comment arrangez-vous cela ? Eh ! vous êtes aussi pâle que la mort ! — Oh, monsieur ! reprit Caleb, vous ririez si je vous le disais ; mais Thomas le Rimeur[1], dont la langue ne sait pas mentir, a annoncé le destin de votre maison, et il s’accomplira si vous allez aujourd’hui à Ravenswood. — Et quel est-il, Caleb ? » dit Ravenswood, qui désirait apaiser les craintes de son vieux serviteur.

Caleb répondit qu’il n’avait jamais répété les vers à aucun mortel vivant ; il les avait appris d’un vieux prêtre, confesseur du père de lord Allan, lorsque la famille était encore catholique. « Mais plus d’une fois, dit-il, j’ai redit en moi-même ces paroles obscures, et certes, je pensais peu les voir s’accomplir aujourd’hui. — Trêve de sottise ! et répétez-moi les mauvais vers qui vous l’ont mise en tête, » dit le Maître avec impatience.

D’une voix tremblante et le visage pâle d’inquiétude, Caleb balbutia les vers suivants :


« De Ravenswood lorsque le dernier lord
À cheval ira vers la terre
Qui conserve aujourd’hui son nom héréditaire ;
Et lorsque, plein d’un amoureux transport,
À la vierge au mourant visage
Il présentera son hommage,
Et voudra, devenu moins sage,
Avec elle se marier ;
Dans le fleuve à l’onde sauvage,
Où vers le soir le kelpy nage,
Il introduira son coursier ;
Et, confirmant un noir présage,
Son nom périra tout entier. »


Je conçois assez bien ce courant du Kelpy[2] ; je pense que vous voulez parler du sable mouvant entre cette tour et Wolf’s-Hope ; mais comment supposez-vous qu’un homme de bon sens aille y introduire son cheval ? — Oh ! ne demandez rien sur tout cela, monsieur. À Dieu ne plaise que nous apprenions ce que veut dire la prophétie ! Mais restez chez vous, et laissez les étrangers s’en aller seuls à Ravenswood : nous en avons fait assez pour eux ; en faire davantage causerait plus de mal que de bien à la maison. — Eh bien ! Caleb, dit le Maître, je vous remercie infiniment de votre bon conseil ; mais, comme je ne vais pas à Ravenswood pour y chercher une femme morte ou vive, j’espère que je choisirai une meilleure écurie pour mon cheval que les sables mouvants du Kelpy, d’autant plus que je les ai toujours particulièrement redoutés, depuis qu’une patrouille de dragons y fut engloutie, il y a dix ans. Mon père et moi nous les vîmes, de la tour, lutter contre la marée montante, et ils étaient disparus long-temps avant qu’aucun secours pût arriver. — Et ils le méritaient bien, ces coquins du sud, dit Caleb ; qu’avaient-ils besoin de venir caracoler sur nos sables, pour empêcher d’honnêtes gens de débarquer une goutte d’eau-de-vie ? Je les ai vus si ardents à la besogne, que j’avais envie de leur envoyer une bordée de la vieille couleuvrine placée sur la tour du midi ; mais j’ai craint de la faire crever dans la décharge. »

La tête de Caleb était tellement occupée à maudire les soldats anglais et les collecteurs de l’excise, ou jaugeurs[3] que son maître put enfin le quitter et rejoindre ses hôtes. Tout était prêt pour leur départ, et l’un des palefreniers du lord garde des sceaux ayant sellé le cheval du Maître, ils se mirent en route.

Caleb avait, avec beaucoup de peine, ouvert les doubles portes de la grille extérieure, et il s’y plaça, faisant tout son possible, avec un air de respect et en même temps d’importance, pour remplacer, par sa personne maigre et décharnée, la troupe absente des portiers, des gardes et des serviteurs en livrée.

Le lord Keeper lui rendit son salut par un adieu cordial, et, se baissant en même temps sur son cheval, il glissa dans la main du sommelier la récompense que les domestiques recevaient toujours alors des hôles qui avaient séjourné chez leurs maîtres. Lucy sourit au vieillard, et lui dit adieu en déposant son don avec un air de douceur et une grâce qui n’auraient pas manqué de gagner le cœur du fidèle Caleb, sans Thomas le Rimeur et le procès soutenu contre son maître ; il aurait pu adopter le langage du duc dans As you like it[4] :

Ton action m’eût été bien plus chère,
Si tu m’avais parlé d’un autre père.

Ravenswood tenait la bride du cheval de la demoiselle ; il encourageait sa timidité, et guidait avec soin son palefroi dans le chemin rocailleux qui conduisait au champ couvert de bruyère, quand l’un des serviteurs annonça, de l’arrière-garde, que Caleb appelait à haute voix pour parler à son maître. Ravenswood sentit qu’il serait inconvenant de ne pas répondre à cet appel, quoiqu’il maudît intérieurement Caleb et son zèle intempestif. Il fut donc obligé de céder à Lockhard ses agréables fonctions, et de retourner vers la grille de la tour. Il commençait déjà à demander avec humeur, ce qu’il y avait pour crier ainsi, quand le bon vieillard l’interrompit : « Chut ! monsieur, chut ! et laissez-moi vous dire un mot que je n’ai pu vous dire devant témoins. Tenez, » ajouta-t-il en plaçant dans la main du Maître l’argent qu’il venait de recevoir, « voilà trois pièces d’or ; vous aurez besoin d’argent là-bas. Mais attendez, chut ! un instant ; » car le Maître commençait à se récrier contre ce don. « Silence à ce sujet, et tâchez de les changer à la première ville que vous traverserez, parce qu’elles sont toutes neuves sorties de la monnaie et par suite assez reconnaissables. — Vous oubliez, Caleb, » dit son maître en cherchant à lui faire reprendre l’argent et à retirer la bride de son cheval qu’il avait saisie, « vous oubliez qu’il me reste encore quelques pièces d’or. Gardez les vôtres, mon vieil ami, et encore une fois adieu. Je vous assure que j’en ai assez. Vous savez que, grâce à votre arrangement, notre genre de vie nous cause peu de dépense, pour ne point dire pas du tout. — Eh bien, repartit Caleb, elles vous serviront pour une autre fois… Mais voyons si vous avez assez ; car, sans doute, pour l’honneur de la famille, il faut faire quelque politesse aux domestiques, et il faut avoir quelque chose à montrer, quand on vous dira : Maître, voulez-vous parier une guinée ? Alors il faudra tirer votre bourse et répondre : Je n’y tiens pas ; puis ayez soin de ne pas être d’accord sur le pari, resserrez votre bourse, et… — Ceci est insupportable, Caleb, il faut que je parte. — Et vous voulez donc partir ? » dit Caleb en lâchant le manteau de son maître et en changeant son exhortation en un ton triste et pathétique ; « et vous voulez y aller, malgré tout ce que je vous ai dit, malgré la prophétie de la fiancée morte, et le sable mouvant du Kelpy ! Eh bien ! un obstiné n’en peut faire qu’à sa tête : celui qui veut aller à Cupar, ira à Cupar[5]. Mais ayez pitié de votre vie ; si vous allez chasser dans le parc, gardez-vous de boire à la fontaine de la Sirène… Il est parti, il descend le chemin, il court après elle avec la rapidité d’une flèche ! Le chef de la famille de Ravenswood a perdu la tête aujourd’hui, aussi sûrement que je couperais celle d’un poireau. »

Le vieux sommelier suivit des yeux son maître, en essuyant de temps à autre les larmes qui mouillaient ses paupières, afin de pouvoir le distinguer le plus long-temps possible parmi les autres cavaliers. « Le voilà tout près du cheval de la dame ; oui, il le tient par la bride ! Le saint homme a bien eu raison de dire ; Vous saurez par là que la femme a du pouvoir sur tous les hommes. Sans cette fille, la ruine de notre maison ne se serait pas tout-à-fait accomplie. »

Le cœur plein de ces tristes pressentiments, Caleb se remit à ses occupations dans Wolf’s-Crag, dès qu’il ne lui fut plus possible de distinguer l’objet de sa sollicitude parmi le groupe de voyageurs qui s’éloignait.

Pendant ce temps, la cavalcade poursuivait joyeusement sa route. Après avoir pris une résolution, le Maître de Ravenswood n’était pas d’un caractère à hésiter ni à réfléchir. Il s’abandonnait au plaisir qu’il éprouvait dans la société de miss Ashton, et montrait une galanterie assidue qui approchait de la gaieté, autant que son caractère et sa situation personnelle le lui permettaient. Le garde des sceaux fut frappé de sa pénétration et des connaissances peu ordinaires qu’il avait retirées de ses études. La profession de sir William Ashton et son habitude de la société en faisaient un excellent juge, et il savait apprécier une qualité qui lui manquait à lui-même ; c’était l’intrépidité décidée du Maître de Ravenswood, dont l’âme semblait inaccessible au doute ou à la crainte. Le garde des sceaux se réjouissait en secret de s’être concilié un adversaire si redoutable, et il éprouvait un mélange d’inquiétude et de plaisir, en prévoyant les hauts faits dont serait capable son jeune compagnon si le vent de la faveur des cours venait à enfler ses voiles.

« Que pourrait-elle désirer ? » pensait-il, en faisant la supposition que lady Ashton s’opposerait à son vif désir ? quelle autre alliance peut souhaiter une femme, si ce n’est celle qui assure un droit peu solide, et qui nous donne un gendre noble, brave, doué de grands talents, et qui appartient à une famille puissante ; sûr de se mettre à flot dès que la marée montera jusqu’à lui ; fort précisément du côté où nous sommes faibles, celui de la naissance et du courage ? Certes, aucune femme raisonnable n’hésiterait. » Mais, hélas ! ici, son raisonnement fut interrompu par la conviction que lady Ashton n’était pas toujours raisonnable dans toute la force du terme. « Préférer quelque laird campagnard à ce jeune noble si galant, et à la possession assurée des domaines de Ravenswood par un arrangement si facile, ce serait un trait de folie complète. »

Ainsi raisonnait le vieux politique, lorsqu’ils arrivèrent au château de Littlebrain : on avait décidé qu’après y avoir dîné on prendrait un peu de repos avant de se remettre en voyage.

Ils furent reçus avec la plus aimable hospitalité. Leurs nobles hôtes témoignèrent une estime toute particulière au Maître de Ravenswood. Le fait est que lord Littlebrain avait dû sa pairie à beaucoup de souplesse ; il avait eu l’art de se faire attribuer beaucoup de prudence, et d’obtenir une réputation d’orateur, grâce à une éloquence banale, à une observation exacte des changements politiques, et au pouvoir de rendre certains services à des gens bien à même de les reconnaître. Sa dame et lui, ne se sentant pas trop à l’aise au milieu de ces nouveaux honneurs, dont ils n’avaient pas l’habitude, cherchaient à se procurer l’amitié de ceux qui étaient nés dans ces régions où ils s’étaient trouvés transportés en quittant une sphère bien inférieure. Les égards extrêmes qu’ils eurent pour le Maître de Ravenswood servirent à augmenter son importance aux yeux du lord garde des sceaux, qui, tout en ayant une dose fort raisonnable de mépris pour lord Littlebrain, avait une haute opinion de sa perspicacité dans les affaires d’intérêt.

« Je voudrais que lady Ashton vît ceci, pensa-t-il en lui-même ; nul ne sait aussi bien que Littlebrain de quel côté le pain est beurré, et il caresse le Maître de Ravenswood, comme le chien d’un mendiant caresserait un cuisinier. Et voilà aussi milady qui amène ses demoiselles au teint brun, pour les faire chanter et toucher du clavecin, comme si elle voulait dire : Choisissez, et prenez ! Elles ne ressemblent pas plus à Lucy qu’un hibou ne ressemble à un jeune cygne, et elles peuvent présenter ailleurs leurs fronts olivâtres. »

Après qu’on les eut bien fêtés, nos voyageurs remontèrent à cheval. Il leur restait à faire la plus grande partie du voyage, et dès que le lord garde des sceaux, le Maître de Ravenswood et les domestiques eurent bu le doch an dorroch[6], chacun avec la liqueur qui convenait à son rang, la cavalcade se remit en marche.

Il faisait nuit quand ils entrèrent dans l’avenue qui menait en droite ligne au château de Ravenswood. C’était une longue allée bordée d’ormes d’une grosseur prodigieuse ; leur feuillage, agité par le souffle du vent du soir, semblait gémir sur l’héritier de leur ancien propriétaire, qui venait chercher leur ombrage en compagnie et presque à la suite de leur nouveau maître. Ce genre de sentiments paraissait affecter l’âme du jeune Ravenswood lui-même : silencieux et pensif, il marchait derrière Lucy qu’il n’avait pas quittée jusqu’alors. Il se rappelait le jour où, à la même heure, il accompagna son père, lorsque ce noble seigneur partit pour ne jamais revenir au château dont il portait le nom et le titre : la vaste façade du vieux bâtiment, sur laquelle il se souvenait d’avoir tant de fois reporté sa vue, était alors sombre et comme couverte d’un crêpe funèbre, et maintenant elle est éclairée par nombre de lumières. Les unes projetaient au loin une lueur fixe, d’autres passaient rapidement d’une fenêtre à l’autre, indiquant les préparatifs bruyants et actifs qu’on faisait pour le retour du maître du logis, qui avait été annoncé par un courrier. Ce contraste fit une telle impression sur le cœur de Ravenswood, qu’il réveilla ses ressentiments contre le nouveau propriétaire de son patrimoine. Son visage s’empreignit d’une gravité sévère, lorsqu’en descendant de cheval il se trouva sous le vestibule de ce château qui ne lui appartenait plus, entouré des nombreux serviteurs de celui en la possession duquel il était tombé.

Le lord garde des sceaux se préparait à le saluer avec cette cordialité que leur dernière conversation semblait autoriser ; mais il s’aperçut du changement qui s’était opéré sur la figure de son hôte, et se contenta de remplir la cérémonie de réception par un profond salut, comme pour lui témoigner qu’il partageait ses sensations.

Deux domestiques, portant chacun une énorme paire de chandeliers d’argent conduisirent la compagnie dans un vaste salon où de nombreux changements étalèrent aux yeux de Ravenswood la supériorité de fortune de ses habitants actuels. La tapisserie vermoulue qui, du temps de son père, couvrait à moitié les murailles de ce magnifique appartement, tandis que l’autre moitié pendait en lambeaux, avait fait place à une boiserie dont la corniche ainsi que les entablements des panneaux étaient ornés de festons de fleurs et d’oiseaux, que le ciseau avait si bien sculptés dans le chêne, qu’ils semblaient réellement enfler leurs gosiers et battre des ailes. Plusieurs antiques portraits des héros de la famille de Ravenswood, une ou deux vieilles armures et quelques trophées militaires, avaient cédé la place à ceux du roi Guillaume et de la reine Marie[7], de sir Thomas Hope et de lord Stair, deux célèbres hommes de loi écossais. On voyait aussi les portraits du père et de la mère du lord garde des sceaux. Cette dernière avait un air revêche, grondeur et austère : sa tête était couverte d’un capuchon noir rabattu sur une cornette, et elle tenait à la main un livre de dévotion. Son père, sous un capuce de Genève en soie noire qui lui serrait la tête d’aussi près que si elle eût été rasée, offrait les traits pinces et acariâtres d’un puritain ; enfin, une barbe clair-semée, pointue et rougeâtre, contribuait encore à relever sa physionomie, dans laquelle l’hypocrisie semblait le disputer à l’avarice et à la fourberie. C’est pour faire place à de tels êtres, pensa Ravenswood, que mes ancêtres ont été arrachés des murailles qu’ils avaient élevées ! » Il les contempla encore, et en y portant les yeux, le souvenir de Lucy Ashton (car elle ne les avait pas suivis) s’effaçait de son cœur et de sa pensée. Il y avait aussi deux ou trois tableaux grotesques de l’école hollandaise, comme on appelait alors ceux de van Ostade et de Téniers, et une bonne peinture de l’école italienne. Mais les plus remarquables de ces peintures étaient un portrait en pied du lord garde des sceaux, vêtu de sa robe d’office, et celui de lady Ashton, couverte de soie et d’hermine ; beauté hautaine qui portait dans ses yeux tout l’orgueil de la maison de Douglas[8], dont elle descendait. Le peintre, malgré son talent, soit qu’il y eût été contraint par la réalité ou par un petit point de mauvaise humeur, n’avait pu réussir à donner au mari cet air d’autorité légitime et de suprématie qui indique une pleine et entière possession du commandement domestique. On voyait, au premier coup d’œil, qu’en dépit de la masse et des galons[9], le lord garde des sceaux était homme à se laisser gouverner par sa femme. Le plancher de ce beau salon était recouvert de riches tapis ; des foyers aux flammes ondoyantes brûlaient dans deux cheminées, et dix candélabres d’argent, réfléchissant sur leurs plaques brillantes les lumières qu’ils portaient, produisaient une clarté aussi vive que celle du jour.

« Voulez-vous vous rafraîchir, Maître ? » dit sir William Ashton, qui était fort aise de rompre ce silence embarrassant.

Il ne reçut aucune réponse ; Ravenswood était trop occupé à examiner les divers changements qu’on avait faits dans l’appartement ; il entendit à peine ce que lui disait le garde des sceaux. L’offre réitérée de celui-ci, qui ajouta que le repas serait bientôt prêt, l’obligea à quelque attention, et lui rappela qu’il jouait un rôle singulier et même ridicule, en se laissant maîtriser par les circonstances dans lesquelles il se trouvait. Il se contraignit donc pour entamer une conversation avec sir William Ashton, et s’efforça de prendre un ton d’aisance qui témoignât d’une entière liberté d’esprit.

« Vous ne serez pas surpris, sir William, de l’attention avec laquelle j’examine les améliorations que vous avez faites dans cet appartement. Du temps de mon père, lorsque nos malheurs nous forcèrent à vivre dans la solitude, on s’en servait peu, sinon comme chambre de récréation pour moi, quand le temps ne me permettait pas de sortir. Dans ce recoin se trouvait mon petit atelier, où j’accumulais comme un trésor les outils de charpentier que le vieux Caleb me procurait et dont il m’apprenait l’usage. Là, dans cet autre coin, au-dessous de ce magnifique chandelier d’argent, je serrais mes instruments de poche et de chasse. — J’ai un jeune garçon qui a à peu près les mêmes goûts, » dit le lord garde des sceaux, désireux de changer le ton de la conversation. » Il n’est heureux que lorsqu’il est à la chasse. Je suis surpris qu’il ne soit pas ici… Lockhard, envoyez William Shaw chercher Henri. Je présume que, suivant son habitude, il est attaché au tablier de Lucy : mon cher ami, cette jeune folle entraîne toute la maison après elle à son gré. »

Cette allusion à sa fille, quoiqu’elle eût été lancée à dessein, ne fit pas perdre son sujet de vue à Ravenswood.

« Nous fûmes contraints de laisser quelques armures et des portraits dans cet appartement, dit-il ; puis-je vous demander où ils ont été mis ? — Mais, » reprit le garde des sceaux en hésitant, « on a arrangé l’appartement en notre absence, cedant arma togœ[10] est la maxime des hommes de loi, vous le savez ; je crains bien qu’on ne s’en soit acquitté trop à la lettre ici. Je présume… je crois qu’ils sont sains et saufs ; certes, j’ai donné des ordres… puis-je espérer que, lorsqu’ils seront retrouvés et arrangés, vous me ferez l’honneur de les accepter de ma main, en expiation d’un dérangement accidentel. »

Le Maître de Ravenswood salua froidement, et, se croisant les bras, il recommença son examen de la salle.

Henri, enfant gâté de quinze ans, s’élança à cet instant dans la chambre et courut auprès de son père : « Voyez donc, papa, Lucy ! elle est revenue de si mauvaise humeur et si querelleuse, qu’elle ne veut pas descendre avec moi à l’écurie pour voir mon nouveau poulain que Bob Wilson m’a amené de Galloway. — Je crois qu’il était peu raisonnable de votre part de le lui demander. — Alors vous êtes aussi querelleur qu’elle ; et quand maman reviendra, elle saura bien vous mettre tous deux à la raison. — Silence, avec votre impertinence, effronté marmot, dit son père. Où est votre précepteur ? — Il est allé à une noce à Dunbar. J’espère qu’il aura du pouding à son dîner ; » et il commença à chanter la vieille chanson écossaise :

« Dunbar avait de bon boudin ;
il en est de pis, c’est certain. »

Je remercierai M. Corders de son attention, dit le lord garde des sceaux. Et qui s’est chargé de vous, s’il vous plaît, pendant mon absence, monsieur Henri ? — Norman et Bob Wilson ; puis moi-même. — Un palefrenier, un garde-chasse et votre sot personnage ? Voilà de jolis gardiens pour un jeune avocat ! Vous ne connaîtrez jamais que les lois contre la chasse du cerf et la pêche du saumon, et… — Et, à propos de gibier, » dit le jeune étourdi en interrompant son père sans scrupule et sans hésitation, « Norman a tué un daim, et j’en ai montré les bois à Lucy. Elle dit qu’ils n’ont que huit nœuds, et que vous avez tué un daim avec les chiens de lord Littlebrain, tandis que vous étiez chez lui, et que c’était un cerf dix cors : est-ce vrai ? — Il pourrait bien en avoir vingt, Henri, que je n’en saurais pas davantage ; mais si vous voulez vous approcher de monsieur, il pourra vous le dire. Allez lui parler, Henri. C’est le Maître de Ravenswood. »

Pendant leur conversation, le père et le fils étaient près du feu, et le Maître s’était retiré à l’autre bout de l’appartement. Il leur tournait le dos et paraissait occupé à examiner une des peintures. Le jeune garçon courut à lui, et le tirant par le pan de son habit, avec toute la familiarité d’un enfant gâté : « Dites donc, monsieur, s’écria-t-il, voulez-vous me faire le plaisir de me dire… » Mais, dès qu’Edgar eut retourné la tête et que Henri eut aperçu son visage, il fut tout d’un coup déconcerté ; il fit deux ou trois pas en arrière et fixait toujours le Maître avec un air de crainte et d’étonnement qui avait banni de ses traits l’expression de leur impertinente vivacité.

« Tenez à moi, jeune homme, lui dit Edgar, et je vous apprendrai tout ce que je sais sur la chasse. »

« Allez près de monsieur, Henri, lui dit son père, vous n’avez pas l’habitude d’être si timide. »

Mais ni l’invitation ni l’exhortation ne firent d’effet sur le fils du lord garde des sceaux ; au contraire, il se détourna dès qu’il eut achevé d’examiner le Maître, et, marchant avec autant de précaution que s’il eût marché sur des œufs, il se glissa près de son père et se serra contre lui. Raverswood, pour éviter d’entendre la dispute entre le père et l’enfant gâté, jugea plus poli de se détourner vers les tableaux, sans faire attention à ce qu’ils disaient.

« Pourquoi ne parlez-vous pas au Maître, petit sot ? dit le lord garde des sceaux. — J’ai peur, dit Henri à voix basse. — Vous avez peur ! » lui dit son père en le secouant par le collet de son habit, « et de quoi avez-vous peur ? — Pourquoi donc ressemble-t-il tant au portrait de sir Malise Ravenswood ? dit le jeune garçon à voix basse. — Quel portrait, sot original ? dit son père ; je vous ai toujours connu étourdi, mais je crois que vous devenez idiot. — Je vous dis qu’il est tout le portrait du vieux Malise de Ravenswood. On serait tenté de croire qu’il sort de ce tableau qui est dans la salle où les filles étendent le linge : mais le portrait a une armure et non pas un habit comme ce gentilhomme ; lui, il n’a pas une barbe et des favoris comme le portrait, et ce dernier a une autre espèce de chose autour du cou ; puis il n’a pas de moustaches comme celui-ci, et… — Et pourquoi ce gentilhomme ne ressemblerait-il pas à son aïeul ? dit sir William. — Oui, mais s’il est venu pour nous chasser tous du château, dit le jeune garçon, et s’il a vingt hommes derrière lui, et s’il vient pour nous dire d’une voix creuse : Voici le moment ; et s’il vous tue, comme Malise a tué l’autre homme, dont on voit encore le sang ? — Paix ! sottise que tout cela ! » dit le seigneur, qui n’était pas trop satisfait de s’entendre raconter ces circonstances défavorables. « M. Edgar, voici Lockhard qui vient nous annoncer que le dîner est servi. »

En ce moment Lucy entra par une autre porte ; elle avait changé de vêtements depuis son retour. Sa beauté exquise n’était plus cachée que par une profusion de tresses dorées. Sa forme légère, débarrassée de son lourd habit de voyage, se montrait sous une robe de soie bleue ; sa grâce et son sourire écartèrent, avec une promptitude qui surprit Ravenswood lui-même, toutes les pensées tristes et pénibles dont il était assailli ; dans ces traits si simples et si doux, il ne trouvait aucune ressemblance soit avec le visage pincé du puritain à barbe pointue et à capuce noir, soit avec son épouse rechignée et ridée, ni avec la fourberie de la physionomie du père de Lucy, ni avec l’orgueil hautain qui dominait dans les traits de sa mère. En la regardant, il croyait voir un ange descendu sur la terre, mais n’ayant aucune liaison avec les mortels grossiers parmi lesquels il daignait rester. Tel est le pouvoir de la beauté sur une imagination jeune et enthousiaste.





  1. Le texte dit Thomas the rhymer ; c’était un célèbre rimeur écossais qui faisait des prophéties à la manière de Nostradamus. a. m.
  2. Le texte dit : the kelpie’s flow, pour signifier un sable mouvant couvert par la marée, et où l’on s’enfonce au point de disparaître pour jamais à la marée montante. Le kelpy est un malin esprit que les paysans d’Écosse croient habitant des rivières pour attirer et noyer les voyageurs. a. m.
  3. Excisemen, dit le texte ; ce sont les jaugeurs, quand ils exercent dans l’intérieur, et les douaniers ou custom-housemen, quand ils visitent les bâtiments dans les ports d’Angleterre. a. m.
  4. Comme il vous plaira, comédie de Shakspeare. a. m.
  5. Ville du comté de Fife, en Écosse. Ceci est un proverbe écossais. a. m.
  6. Mots celtiques signifiant le coup de l’étrier, c’est-à-dire le verre d’eau-de-vie ou de bière que les Écossais prenaient avant de partir. a. m.
  7. Guillaume d’Orange, qui succéda à Jacques II, quand ce prince fut chassé du trône d’Angleterre. La reine, femme de Guillaume, était la fille de Jacques II. a. m.
  8. Famille noble très-ancienne, et qui fut très-puissante sous le règne des Stuarts. a. m.
  9. La masse est la marque de la dignité du lord garde des sceaux, comme le sceptre est celle du monarque. Le président de la chambre des communes a toujours devant lui la masse, emblème de son autorité. a. m.
  10. L’épée cède à la toge. a. m.