La Famille Elliot/Notice biographique


Traduction par Isabelle de Montolieu.
Arthus Bertrand (1p. vii-xx).



NOTICE BIOGRAPHIQUE[1]


SUR


JANE AUSTEN,


AUTEUR DE LA FAMILLE ELLIOT.




Les pages suivantes ont été tracées par une plume qui a déjà contribué plus d’une fois à l’amusement du public. Les personnes qui n’ont pas été insensibles au mérite de Raison et Sensibilité, d’Orgueil et Préjugé, de la Nouvelle Emma, etc., apprendront avec regret que la main qui guidait cette plume est actuellement glacée, insensible. Peut-être que quelques détails sur la vie et la mort de Jane Austen seront lus avec un sentiment plus tendre que la simple curiosité.

La tâche de son biographe sera courte et facile ; une vie consacrée à l’utilité, aux vertus privées, à la littérature, à la religion, présente peu de variété : celle si actif et si modeste, son goût pour la vie retirée, la sienne si douce et si tranquille, semblaient promettre à ses lecteurs une longue succession de plaisirs, et à l’auteur une réputation toujours croissante ; mais les symptômes d’un mal incurable et profond, trop commun dans nos climats, se manifestèrent chez elle au commencement de 1816 ; elle déclinait si insensiblement et se plaignait si peu, que jusqu’au printemps de 1817, ceux dont le bonheur terrestre dépendait de son existence, étaient loin de désespérer de sa guérison. Les secours de l’art furent appelés ; les médecins trouvèrent nécessaire de la mener à Winchester, pour être plus à portée de leurs secours, quoiqu’à peine ils eussent quelque espérance. La consomption faisait des progrès rapides et effrayans. Pendant deux mois elle a supporté les douleurs, l’insomnie, et cet affaissement physique qui annonce et précède une dissolution totale, non-seulement avec fermeté et résignation, mais en conservant une aimable et douce gaîté qui ne l’a jamais abandonnée, et qui soutenait le courage de sa mère et de sa sœur. Elle conserva jusqu’au moment suprême toutes ses facultés, sa mémoire, son imagination, sa sensibilité ; ni l’amour ardent pour son Dieu, dont elle allait s’approcher, ni son attachement pour les amis qu’elle allait quitter, ne s’affaiblirent un seul instant. Elle voulut recevoir le Saint-Sacrement quelques jours avant sa mort, craignant qu’au moment même sa faiblesse n’obscurcît ses idées. Elle écrivit tant qu’elle put tenir une plume, et se servit d’un crayon quand la plume devint trop pénible. Le jour qui précéda sa mort, elle composa quelques stances pleines d’énergie et de sentiment ; c’était un éternel adieu à sa famille et à ses amis. Les dernières paroles qu’elle prononça furent des remercîmens à son médecin ; il lui demanda, quelques momens après, si elle n’avait besoin de rien : « Il ne me manque que la mort, dit-elle en souriant, et la voilà qui s’approche. » En effet, elle expira peu de minutes après, le 18 de juillet 1817, dans les bras de sa sœur, qui l’avait soignée pendant toute sa maladie avec un zèle infatigable. Je trouve ce paragraphe dans une lettre de la mourante, écrite peu de semaines avant son décès :


« Je ne bouge plus de mon sopha que pour me promener de temps en temps d’une chambre à l’autre, appuyée sur le bras de ma chère et tendre sœur, la plus zélée, la plus soigneuse, la plus infatigable des gardes-malades ; j’ai tremblé que ses soins et ses veilles n’altérassent sa santé, mais grâces en soient rendues à Dieu, ses forces semblent augmenter avec le déclin des miennes. Ce que je dois à son amitié, à l’affection de ma bien-aimée famille est mille fois au-dessus de l’expression, mais non du sentiment qui remplit mon cœur et me rend heureuse malgré l’état de maladie qui m’accable. Si je survis, mon existence tout entière doit être consacrée à la reconnaissance ; si je meurs, puisse le Dieu tout-puissant qui m’accorda la bénédiction d’avoir de tels parens, les bénir et les consoler ! etc. »

Hélas ! cette mère, cette sœur et celui qui trace ces lignes ont trop perdu pour admettre même la possibilité d’une consolation ici-bas.

Jane Austen fut enterrée le 24 juillet dans l’église cathédrale de Winchester, qui, dans le nombre de ceux dont elle a recueilli les cendres, ne pourrait nommer ni un plus beau génie ni plus de vertus chrétiennes.

Jane Austen possédait aussi une part considérable d’avantages personnels ; sa taille, au-dessus de la médiocre, était pleine d’élégance ; son port, sa tenue, toutes ses manières étaient distinguées et gracieuses ; la régularité de ses beaux traits ne nuisait point à l’expression de sa physionomie, celle d’un enjouement calme et tranquille, et de cette sensibilité, cette douceur qui formaient le fond de son adorable caractère ; en même temps, quelque chose de pénétrant dans son regard et de très-fin dans son sourire décelait un esprit supérieur. Son teint était remarquablement beau, et le tissu de sa peau si transparent, qu’on pouvait dire d’elle avec vérité, qu’il semblait voir au travers de ses joues modestes l’âme qui l’animait[2]. Sa voix était extrêmement douce ; elle pénétrait au fond du cœur. Sa conversation, lorsqu’elle était à son aise, avait de l’éloquence et de la précision, et surtout une grande clarté ; elle s’énonçait sur les sujets les plus relevés avec une simplicité qui les mettait à la portée de tous les auditeurs. Jane Austen était formée pour briller dans les sociétés les plus distinguées, et trouva son bonheur dans le sein de sa famille et dans un village.

Les talens qui font à présent la base de l’éducation des femmes sont si perfectionnés, qu’on n’ose en parler. Miss Austen aurait vraisemblablement été inférieure à beaucoup d’autres, si elle n’avait été si supérieure dans des choses plus relevées. Elle avait un goût inné pour le dessin, et dès sa plus tendre jeunesse elle était citée pour la fermeté et la douceur des traits de ses crayons. Elle faisait des esquisses que des maîtres auraient avoués ; plus tard, d’autres occupations ne lui permirent plus de se livrer à ce talent. Ses progrès dans la musique furent d’abord très-médiocres ; à vingt ans elle y prit plus de goût, et dans les vingt années qui suivirent, plus d’un père aurait admiré sa fille dans des exécutions moins bonnes que la sienne. Elle était passionnée pour la danse, et elle y excellait.

Il me reste à faire quelques observations que ses amis trouvent plus importantes, sur les qualités du cœur et de l’esprit de celle qui embellissait chaque heure de leur vie.

C’est une opinion assez généralement reçue, que la tranquillité et la douceur du caractère sont incompatibles avec une imagination très-vive et avec le trait et le piquant de l’esprit. Cette erreur sera rejetée par ceux qui ont eu le bonheur de connaître miss Jane Austen ; les folies, les faiblesses, les défauts de ceux qu’elle rencontrait ne pouvaient échapper à son regard observateur et pénétrant ; mais jamais elle ne se permettait de les juger avec malice ou sévérité ; les vices même, ou plutôt les gens vicieux, échappaient à sa censure immédiate, parce qu’elle avait peine à le croire, tant le vice était loin de sa pensée ! on ne trouvait chez elle qu’indulgence et bonté. L’affectation de ces qualités n’est pas rare, mais elle n’avait nulle affectation ; tout ce qu’elle disait et faisait partait de son cœur et de son esprit ; elle savait donner de l’agrément et de la mesure à ses actions et à ses paroles. Parfaite autant du moins que l’humaine nature peut l’être, elle cherchait toujours à pallier les fautes de son prochain, à trouver quelque excuse, quelque doute pour les faire oublier et pardonner, et quand c’était impossible, elle trouvait son refuge dans le silence ; alors on changeait bien vite d’entretien pour la retrouver et avoir le plaisir de l’entendre. Sans avoir recours à la médisance ou à la malice, sa conversation était brillante, animée ; jamais il ne sortait de sa bouche un jugement précipité, une expression déplacée ou tranchante ; en un mot, son cœur était d’accord avec son esprit pour se prêter mutuellement un charme inconcevable. Sa bonté, toujours active, tempérait la vivacité de son esprit ; et celui-ci, toujours aimable et piquant, animait sa douceur naturelle, qui ne dégénérait pas plus en fadeur que l’esprit en malignité. Personne ne se trouvait avec elle sans éprouver un ardent désir d’obtenir son amitié, personne ne la quittait sans avoir au moins l’espoir de l’obtenir. Elle était calme sans réserve et sans froideur, et communicative sans babil importun et sans curiosité. Elle devint auteur entièrement par goût, et pour se rendre compte à elle-même de ses pensées et de ses jugemens ; ni le desir de la renommée ni aucun calcul d’intérêt ne se mêlèrent à ses motifs. La plupart de ses ouvrages étaient composés plusieurs années avant leur publication : elle était si persuadée que le produit ne dédommagerait pas des frais d’impression, que de ce moment elle mit de côté une partie de son modique revenu pour réparer cette perte. Elle pouvait à peine croire à ce qu’elle appelait modestement sa bonne fortune, quand Raison et Sensibilité lui rapporta cent cinquante livres sterling ; elle regarda cette somme comme une trop forte récompense de ce qui lui avait donné si peu de peine. On trouvera peut-être, au contraire, que cet ouvrage fut peu payé, dans le moment où quelques auteurs anglais recevaient plus de guinées qu’ils n’écrivaient de lignes. Si les ouvrages de miss Austen n’ont pas paru d’abord avec le même éclat, nous osons prédire qu’ils vivront plus longtemps, et surtout espérer que le bon genre qu’elle a créé trouvera des imitateurs. Le public n’a pas été injuste, et elle en était pénétrée de reconnaissance. L’approbation des personnes compétentes pour la juger, qui parvenait de temps en temps à ses oreilles, la flattait extrêmement ; mais, malgré ses succès, rien ne put la décider à mettre son nom en tête de ses productions. Dans le sein de sa famille ou de ses amis intimes, elle en parlait librement, jouissait des éloges, profitait des remarques et se soumettait à la critique ; mais avec des étrangers, elle évitait, autant qu’il lui était possible, toute allusion à son caractère d’auteur.

Elle lisait avec beaucoup d’expression et d’effet ; un ouvrage doublait de valeur en étant lu par elle, et probablement les siens y auraient beaucoup gagné ; mais ils ne participaient à cet avantage que pour sa famille, et c’était les ouvrages des autres qu’elle aimait à faire valoir. Elle était enthousiaste des beautés de la nature ; un beau paysage en réalité ou en peinture l’enchantait, et elle en parlait avec chaleur et discernement. Dans sa jeunesse, elle était passionnée de l’ouvrage de Gilpin sur le pittoresque ; l’âge la calma sans cependant changer ses opinions ; elle en changeait rarement soit sur les livres, soit sur les hommes, tant son premier jugement était sûr et raisonnable ! Elle avait fait avec son père une étude approfondie de l’histoire et des belles-lettres, et sa mémoire était excellente : ses auteurs favoris étaient Jonhson pour la prose, et Cowper pour la poésie. Elle connaissait à fond tous les ouvrages de morale, et bien jeune encore elle sentait les mérites et les défauts des écrivains les plus renommés de l’Angleterre. Elle admirait l’imagination de Richardson, et surtout le beau caractère de Grandisson : elle le prit pour modèle dans la peinture animée et suivie des différens caractères ; mais son bon goût naturel lui fit éviter les longueurs de cet auteur, prolixe jusqu’à en être fatigant. Elle plaçait Fielding très au-dessous ; sans aucune affectation de pruderie, son goût repoussait tout ce qui s’écartait de la stricte décence ; ni le naturel, ni l’esprit, ni la gaîté ne pouvaient la dédommager de ce qui lui paraissait bas et trivial ; ses écrits en sont la preuve. Le talent de créer des caractères et d’en saisir toutes les nuances semblait né avec elle, et presque sans bornes ; rien n’échappait à sa pénétration ; son pinceau traçait d’après nature, mais jamais d’après des individus.

Le style de sa correspondance familière était le même que celui de ses romans ; il était fini en sortant de sa plume. Ses idées étaient si claires et ses expressions si bien choisies, qu’il n’y avait pas un seul mot à changer : on ne hasarderait pas trop en disant qu’elle n’a jamais écrit une lettre qui fût indigne de la publication.

Le trait le plus important de ce beau caractère, le seul peut-être que sa modestie aurait avoué en entier, était sa parfaite et simple dévotion ; elle était religieuse au fond de l’âme par sentiment et par conviction, et ne permit jamais à son esprit aucun doute. Son cœur était plein d’amour pour son créateur ; et quoiqu’elle aimât aussi son prochain, elle aurait été incapable du même degré d’affection et de dévouement pour aucune créature. Elle était parfaitement instruite de sa croyance par la lecture et la méditation des saints livres, et ses opinions s’accordaient strictement avec celle de l’église et du pays où elle avait reçu la naissance.

Telle était celle que nous pleurons, et qui nous fut enlevée au moment où des qualités et des vertus si parfaites étaient dans leur plus beau lustre. Jane Austen n’ayant jamais voulu être nommée, n’ayant vécu dans le monde que pendant les quatre années qu’elle passa à Bath, était peu connue et méritait de l’être ; c’est ce qui m’engage à publier cette Notice, et je proteste que la vérité et non la prévention a seule guidé ma plume.



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  1. Traduite de l’anglais.
  2. Citation.