La Famille Elliot/Note du traducteur


Traduction par Isabelle de Montolieu.
Arthus Bertrand (1p. xxi-xxiv).




NOTE DU TRADUCTEUR.


J’ai long-temps balancé à placer ici cette Notice sur l’auteur de l’ouvrage que j’offre au public : il me paraissait que cet ouvrage n’étant point connu, même de nom, hors de sa patrie, ne pouvait inspirer nul intérêt aux lecteurs ; je regrettais cependant de passer sous silence un morceau très-intéressant par lui-même, et présentant un tel ensemble de perfection, que j’accusais, je l’avoue, l’auteur de cette Notice (malgré ce qu’il dit en finissant) d’une prévention exagérée ; mais j’ai été détrompée par un Anglais d’un mérite très-distingué, qui m’a assuré que, loin d’avoir exagéré l’esprit et les mérites de miss Jane Austen, l’auteur de la Notice n’avait point assez pesé sur la réputation dont elle jouit en Angleterre, comme créatrice d’un genre inconnu avant elle, celui de l’extrême simplicité des moyens, et de l’art d’intéresser par le seul développement des caractères soutenus avec une vérité parfaite, et la peinture vraie des sentimens qui agitent les personnages qu’elle met en scène. L’auteur de la Notice biographique ne dit point si quelque circonstance de sa vie avait contribué à lui donner l’idée d’une situation qui, avec des positions différentes, se retrouve dans tous ses romans, au moins dans ceux que je connais ; c’est celle d’une jeune personne nourrissant au fond de son cœur une inclination secrète sans savoir, ainsi que le lecteur, si elle est partagée ; ce n’est presque qu’au dénouement qu’on en est instruit : il en résulte que miss Austen a su éviter les scènes d’amour, si souvent répétées et si fastidieuses. L’amour, ce premier mobile des romans, est presque toujours voilé dans les siens, et quand le lecteur le devine, l’intérêt augmente, et devient même assez vif sans qu’on rencontre d’autres événemens que ceux de la vie la plus ordinaire. Il est possible que les lecteurs qui aiment à être violemment émus trouvent cet intérêt trop faible, trop resserré dans des scènes de famille tracées avec tant de naturel, qu’on croit en avoir été le témoin, et qu’elles perdent peut-être par cela même l’attrait de la nouveauté ; mais il en existe un autre qu’on ne peut définir, qui tient sans doute à ce naturel, à cette vérité, à des nuances délicates presque imperceptibles qui partent du fond du cœur, et dont miss Jane Austen avait le secret plus qu’aucun autre romancier. Sa mort prématurée est donc une grande perte, non-seulement pour ses amis, mais pour tout le monde. En mon particulier, je regrette de n’avoir plus à traduire de ses ouvrages : trois seulement me sont tombés entre les mains, Raison et Sensibilité [1] ; celui-ci, qui est un ouvrage posthume trouvé dans ses papiers [2]. Il fut publié en 1818, sous le titre de Persuasion. Ce titre m’a paru trop vague en français ; je ne trouvais pas qu’il indiquât l’ensemble de la situation ; je l’ai remplacé par celui-ci la Famille Elliot, ou l’ancienne Inclination ; et enfin un autre ouvrage également posthume, intitulé l’Abbaye de Northanger, qui m’a paru moins intéressant que le premier, et je ne l’ai pas encore traduit. L’auteur paraît avoir eu pour unique but de jeter du ridicule sur les romans fondés sur la terreur, et principalement sur ceux de M.e Radcliffe. Comme depuis long-temps ce genre est absolument passé de mode, il est peut-être inutile d’y revenir, et de montrer ce qu’il y a de défectueux et de puérile : personne n’en était plus éloigné que miss Austen, et ses romans, si simples et si attachans, en sont la meilleure critique. J’aime à croire qu’on me saura gré d’avoir ajouté à celui-ci sa biographie ; on aura sans doute du plaisir à s’arrêter sur un aussi beau modèle de talens, de vertus, de perfections presque au-dessus de l’humanité, et à connaître le nom de celle à qui on a dû quelques momens agréables. Quant à moi, si loin encore de lui ressembler, je suis fière de placer à côté du sien, comme son traducteur, celui


d’ISABELLE, baronne DE MONTOLIEU.

Lausanne, le i.er mai 1821.



  1. Cet ouvrage se vend chez Arthus Bertrand.
  2. Jane Austen est morte en 1817.