La Famille Elliot/11


Traduction par Isabelle de Montolieu.
Arthus Bertrand (1p. 189-207).


CHAPITRE XI.


L’époque du retour de lady Russel approchait, le jour était même fixé, et Alice s’était engagée à la rejoindre aussitôt qu’elle serait établie à Kellinch-Lodge ; elle s’occupa donc de son départ, et de l’influence que ce changement de domicile aurait sur son sort actuel. Il la plaçait dans le même village que le capitaine Wentworth, à un demi-mille de lui, dans la même paroisse, fréquentant la même église, et sans doute il s’établirait bientôt une grande communication entre les deux maisons ; elle était sûre que malgré la prévention de lady Russel, M.e Croft lui plairait : tout cela était contre elle ; mais, d’un autre côté, Wentworth passait presque sa vie à Uppercross, en sorte qu’en s’en éloignant, elle semblait fuir encore l’homme qui lui était si cher. Quant à la société, elle n’avait qu’à gagner en quittant Maria pour lady Russel. Tout ce qu’elle désirait était d’éviter, s’il était possible, de se rencontrer avec Wentworth à Kellinch-Hall ; ces chambres, témoins de leur premières entrevues, et de l’attachement qui en fut la suite ; ces jardins, ces bosquets, où si souvent elle s’était promenée appuyée sur son bras, parlant du bonheur qui les attendait dans leur union future, lui rappelaient de trop pénibles souvenirs. Mais elle était plus inquiète encore de la possibilité que lady Russel et le capitaine se rencontrassent en quelque endroit que ce fût ; ils ne pouvaient s’aimer ni désirer un rapprochement ; son amie, en la voyant avec Frederich, ne manquerait pas de les examiner tous les deux, et ses regards pénétrans auraient bientôt découvert qu’Alice aimait toujours et n’était plus aimée.

Voilà ce qui l’inquiétait en s’éloignant d’Uppercross, où cependant elle sentait qu’elle avait été assez long-temps. Maria, qui s’ennuyait facilement de ce qui était autour d’elle, n’avait plus rien à lui dire ; le petit Charles n’avait plus besoin des soins de sa bonne tante ; les Musgrove avaient bien autre chose à faire que de s’occuper d’elle ! il était temps de partir : cependant un événement auquel elle était loin de s’attendre, la retint encore chez les Musgrove.

On fut deux jours à Uppercross sans voir le capitaine Wentworth ; on commençait à s’alarmer de son absence, lorsqu’il vint en expliquer le motif.

Une lettre de son ami et camarade le capitaine Harville, lui était parvenue ; elle lui apprenait que cet ami s’était établi à Lyme [1] pour l’hiver. Cette jolie petite ville maritime n’était qu’à vingt milles environ de Kellinch-Hall, et sans s’en douter ils se trouvaient donc assez rapprochés. Le capitaine Harville ayant reçu, deux ans auparavant, dans un combat naval, une blessure assez grave, n’avait pas joui depuis cette époque d’une bonne santé ; l’inquiétude de Wentworth sur cet ami si cher à son cœur, l’avait décidé à faire une course à Lyme ; il y avait passé vingt-quatre heures, et il en arrivait. Sa justification fut complète, son amitié très-exaltée, un vif intérêt pour son ami souffrant exprimé avec chaleur ; et la description de Lyme et de ses environs enchanta à un tel point les jeunes Musgrove, qu’elles formèrent à l’instant le projet d’y accompagner le capitaine, qui parlait d’y retourner : ce n’était qu’à dix-sept milles d’Uppercross. Quoiqu’on fût en novembre, le temps était beau pour la saison. Bref, Louisa, qui était la plus ardente pour cette partie, décida qu’elle aurait lieu ; son désir d’exécuter les projets qu’elle formait, était fortifié par celui de prouver cette fermeté de caractère que Wentworth avait si vivement louée. Elle détruisit toutes les objections de papa et de maman Musgrove, qui auraient voulu qu’on attendît à l’été. Enfin, vaincus par la vivacité de Louisa, ils y consentirent, pourvu que la sage et prudente Alice fût de la partie.

Le premier plan était de partir le matin pour revenir le soir ; mais M. Musgrove, pour l’amour de ses chevaux, ne voulut pas consentir à une aussi longue course ; ils pensèrent d’ailleurs qu’une seule journée du mois de novembre ne laisserait pas assez de temps pour aller, revenir et voir Lyme ; il fut donc arrêté qu’ils y passeraient une nuit, et ne seraient de retour à Uppercross que le lendemain à dîner.

On se rassembla le jour suivant à la grande maison ; et malgré l’exactitude de chacun à s’y trouver de bonne heure, neuf heures étaient sonnées quand la voiture de M. Musgrove, contenant les quatre dames, et le carricle de Charles où le capitaine était avec lui, descendirent la longue colline au-dessus de Lyme, et entrèrent dans la ville ; il était évident qu’ils n’avaient pas plus de temps qu’il ne leur en fallait pour voir l’ami de Wentworth, et courir partout.

Après avoir descendu une rue presque en précipice, ils arrivèrent à l’une des principales auberges ; ils s’y arrangèrent, ordonnèrent le dîner, puis ressortirent pour se promener au bord de la mer. La saison était trop avancée pour jouir des amusemens variés que Lyme offre dans le temps des bains ; les salons étaient fermés, les baigneurs presque tous repartis ; à peine y avait-il d’autres personnes que les habitans. La ville en elle-même n’offre rien de remarquable que sa situation pittoresque, et sa principale rue, qui paraît suspendue au-dessus de la mer ; et une promenade sur le parapet, bordant une agréable petite baie qui est animée, dans la saison des bains, par les baigneurs et les machines ingénieuses construites pour leur commodité : le parapet lui-même, ses vieux murs, ses nouveaux embellissemens, et la belle ligne de montagnes s’élevant à l’est de la ville, voilà ce que les étrangers admirent à Lyme ; et il faudrait en effet être bien étranger aux beautés de la nature, pour n’être pas frappé de celles des environs de cette ville, les scènes des paysages qui l’entourent, Yarmouth avec ses hautes collines et ses plaines étendues, et plus encore sa délicieuse et petite baie, entourée, du côté de la terre, de sombres rochers, dont les fragmens épars sur le sable forment des siéges commodes pour le promeneur fatigué, qui peut contempler, en se reposant, le roulement des vagues, et le spectacle toujours intéressant et varié de l’immense plaine liquide.

Plus loin, se présente le village de Pinny avec ses labyrinthes de bocages verdoyans entre les rocs dépouillés ; au-devant, des vergers peuplés d’arbres vigoureux, entremêlés de bois épais, qui prouvent combien de générations ont passé depuis que la première parcelle, tombant des montagnes, a préparé la terre à recevoir les semences de ces arbres différant d’espèces, de grandeur, de forme, et qui offrent un mélange heureux des diverses nuances de la douce et salutaire couleur que la bonté du créateur a donnée à la nature. La situation et les environs de Lyme ressemblent à l’île de With, et doivent de même être visités plus d’une fois pour en sentir tout le charme.

La société d’Uppercross traversa quelques rues désertes, tristes, qui sont en pentes rapides, et se trouva sur le rivage, qu’elle suivit lentement, en observant le retour du flux de la mer : elle arriva au parapet nommé le Lobb, dont le capitaine Wentworth avait parlé, et qui excitait la curiosité. Au bout, une petite maison située au pied d’un môle antique, d’une date inconnue, était celle que ses amis Harville occupaient : le capitaine quitta la société pour aller chez eux, en promettant de les rejoindre bientôt.

Aucun des habitans d’Uppercross n’était fatigué de regarder et d’admirer le délicieux paysage ; Louisa même ne paraissait pas s’apercevoir que Wentworth les avait quittés depuis long-temps, quand ils le virent paraître accompagné d’une dame et de deux messieurs déjà connus par les récits de Frederich ; c’était le capitaine Harville, sa femme et un officier de marine nommé Bentick, qui demeurait avec eux. Bentick avait été premier lieutenant sur la Laconia, que Wentworth commandait ; il leur avait beaucoup parlé de ce jeune homme, non-seulement comme d’un excellent officier dont il faisait le plus grand cas, mais aussi comme d’un homme digne à tous égards d’estime et d’intérêt, tant par ses qualités personnelles et ses connaissances, que par sa triste histoire, que le capitaine leur avait racontée, et qui l’avait rendu particulièrement intéressant au cœur sensible des dames.

Il avait aimé passionnément la sœur du capitaine Harville ; ils étaient engagés l’un à l’autre ; ils attendaient pour se marier que Bentick fût plus riche et plus avancé, ce qui ne pouvait tarder que deux ans au plus. Mais quel mortel peut compter sur l’existence et sur le bonheur ? La fortune et l’avancement vinrent, et Fanny Harville partit pour jamais ; elle était morte l’été précédent pendant que son amant était en mer : il revint, et ne trouva que la tombe de sa bien-aimée. Frederich Wentworth croyait qu’il était impossible qu’un homme fût plus attaché à une femme que son ami Bentick l’était à Fanny, et d’être plus profondément affligé. Son caractère avait complètement changé depuis ce cruel événement ; jusqu’alors gai, animé, plein de feu et de vivacité, il était devenu sérieux, tranquille et passionné pour la retraite et la littérature. L’amitié qui existait entre lui et Harville, qu’il regardait comme un frère, s’était, s’il est possible encore, augmentée par le malheur qui avait rompu tout projet d’alliance ; avec Harville et sa femme il pouvait pleurer Fanny et parler d’elle : sûr de trouver une tendre sympathie dans leur cœur, il ne les quitta plus. Leur résidence à Lyme convenait à sa situation : sa santé, qui avait souffert de ce choc imprévu, se trouva bien de l’air et des bains de mer dont il avait l’habitude : la beauté de la contrée, la solitude où ils étaient les trois quarts de l’année ; tout dans ce séjour était selon ses goûts actuels et l’état de son âme. Son désespoir des premiers temps s’était graduellement changé en cette douce mélancolie qui inspire tant d’intérêt ; aussi celui qu’il avait excité était-il très-grand, et chacun le plaignait sincèrement.

Cependant, pensait Alice, je crois que je suis plus malheureuse encore : on finit par se résigner à ce qui est impossible, à un malheur infligé par la main du Tout-Puissant ; mais celui qu’on s’est attiré soi-même, qu’on pouvait éviter, est bien plus affreux. Quel chagrin n’éprouve-t-on pas de voir un autre en possession de l’objet qui nous est cher ! Wentworth est perdu pour moi comme s’il n’était plus, et sa présence, son amabilité nourrissent le sentiment et la douleur, que le temps effacera bientôt chez le capitaine Bentick. Je ne puis croire son bonheur anéanti pour jamais ; il est jeune, il est homme, il se consolera, il oubliera sa Fanny, et sera heureux avec une autre ; et moi… Elle pensait cela en allant au-devant des amis de Wentworth, qui auraient été les siens si elle était devenue son heureuse compagne.

Ils se rencontrèrent, et Wentworth les présenta les uns aux autres. Le capitaine Harville était grand, très-brun, et n’en avait pas moins une physionomie douce et sensible ; il boitait un peu, et avait l’air assez malade, ce qui le faisait paraître beaucoup plus âgé que Frederich. Bentick, malgré l’expression de tristesse de sa physionomie, paraissait le plus jeune des trois, peut-être parce que sa taille était moins élevée et ses traits moins marqués. Sa figure répondait à l’idée qu’on s’était formée de lui ; c’était celle d’un malheureux héros de roman ; ses traits étaient agréables, ses grands yeux bleus souvent baissés étaient pleins de mélancolie ; sa bouche était belle, mais ses lèvres ne souriaient plus. Il salua poliment et avec grâce, mais ne se mêla point de la conversation ; il était ce qu’on doit être après un chagrin violent et profond.

Le capitaine Harville, quoique inférieur à Wentworth pour l’élégance, et l’esprit, avait le ton et les manières d’un gentilhomme, une noble simplicité mêlée de chaleur et d’obligeance. M. Harville, avec un peu moins d’usage du monde, avait la même vivacité d’empressement et de bienveillance. Tous les amis de leur cher Wentworth devinrent les leurs à l’instant même ; ils les pressèrent avec effusion de cœur de dîner chez eux. Le repas commandé à l’auberge servit d’excuse pour ne pas leur donner cet embarras : ils cédèrent, mais reprochèrent vivement à Wentworth d’avoir amené sa société à Lyme autre part que chez son ami Harville. Il y avait dans leur manière tant de franchise et de cordialité, un attachement si sincère et si vif pour Wentworth, un degré d’hospitalité si rare dans ces temps modernes, et qui rappelait si bien celle des bons patriarches, qu’Alice en était enchantée. Ses esprits se ranimèrent ; il lui semblait qu’elle était avec d’anciennes connaissances qu’elle avait aimées toute sa vie. Combien ils auraient aimé aussi la compagne chérie de leur Wentworth, pensait-elle encore, et combien ils l’aimeront ! ajoutait-elle en jetant un regard sur Louisa, à qui Frederich parlait bas. La pauvre Alice eut bien de la peine à cacher l’émotion de son cœur, et à retenir les larmes qui bordaient ses paupières.

Il fallut au moins aller passer quelques instans dans la demeure de leurs nouveaux amis : les chambres étaient si petites, qu’il ne fallait pas moins que le désir de les recevoir pour en avoir eu la pensée. Alice même en fut d’abord étonnée ; mais ce sentiment fit bientôt place à l’admiration des moyens ingénieux que le capitaine Harville avait employés pour tirer le plus de parti possible d’un logement aussi resserré, et le rendre entièrement commode et comfortable, en ayant garanti les portes et les fenêtres contre le froid et les orages. Curieux d’histoire naturelle, il avait amassé pendant ses voyages plusieurs espèces de bois très-rares extrêmement bien travaillés, formant des meubles très-élégans. Il avait de plus de belles collections de coquillages arrangés avec un goût infini, qui amusèrent beaucoup Alice ; c’était le fruit de ses voyages, les produits de ses soins, de ses travaux. Tout ce qu’Alice voyait, le tableau de bonheur et de repos domestique qu’offrait cette maison, produisit sur elle une impression à-la-fois douce et pénible.

Le capitaine Harville, sans être ignorant, n’était pas littérateur, et donnait peu de son temps à la lecture, mais il se chargeait des soins de relier et de loger commodément les livres dont son ami Bentick faisait au contraire un grand usage ; il avait fait lui-même une fort jolie bibliothèque, où figuraient à merveille d’excellens livres fort bien choisis. Au-dessus étaient les minéraux, les collections de plantes, d’insectes, etc., etc. Sa jambe estropiée l’empêchait de prendre beaucoup d’exercice ; mais son esprit inventif et son adresse naturelle, lui faisaient trouver mille moyens d’occupations utiles. Il dessinait, il tournait, il faisait de charmans outils pour les ouvrages de femme, des jouets pour les enfans, des porte-feuilles et des étuis, de grands filets pour la chasse ou la pêche : jamais le capitaine Harville n’était oisif. Alice était sous le charme ; il lui semblait qu’en quittant cette maison elle laissait encore une fois le bonheur derrière elle : elle trouva à qui parler : Louisa était aussi dans le ravissement, et s’extasiait sur le caractère des marins et sur le bonheur de leurs compagnes ; elle vantait tour-à-tour leur franchise, leur cordialité, leur esprit de corps, leur droiture, leur candeur, leur attachement à leur état et à tous les objets de leur affection, leur amour pour leurs femmes et pour leurs enfans, dont la plupart sont privés si long-temps, et qu’ils retrouvent avec tant de plaisir : elle assurait avec sa volubilité accoutumée, que les marins étaient la meilleure espèce d’homme qu’il y eût au monde, qu’eux seuls savaient être heureux et rendre heureux ceux qui les entouraient, qu’eux seuls méritaient d’être aimés, respectés, et de n’essuyer jamais de refus d’une femme raisonnable et sensible.

Louisa prêchait une convertie ; Alice ne répondait rien, tant elle approuvait ce raisonnement.

Ils rentrèrent à l’auberge pour s’habiller et dîner. Tout était si bien arrangé par les soins de Wentworth, qu’il ne manqua rien à la fête, quoique ce fût une mauvaise saison, et que l’hôte et l’hôtesse ne cessassent de faire des excuses sur ce qu’ils n’attendaient pas une aussi nombreuse compagnie, et que Lyme était dans ce moment-là dépourvu de bonne chère. Tout le monde fut content, excepté la pauvre Alice, qui trouvait plus dur qu’elle ne l’avait imaginé d’être ainsi en partie de plaisir avec Frederich Wentworth, assise à la même table avec ce bien-être, cette gaîté amicale qu’ils avaient tous les uns pour les autres, excepté Frederich pour Alice, et Alice pour Frederich. Il était très-poli pour elle, mais n’allait jamais au-delà de la simple civilité, et l’on comprend qu’elle restait un degré de plus en arrière ; il en résultait que leur manière d’être n’était qu’une parfaite indifférence, très-naturelle d’un côté, et de l’autre si bien jouée, qu’ils avaient l’air d’être presque étrangers l’un à l’autre.

La nuit était trop sombre pour qu’il fût possible de retourner à la maison du capitaine Harville, dont l’abord était assez difficile ; mais le capitaine leur avait promis une visite dans la soirée : il vint, accompagné par son intéressant et triste ami. Ils étaient loin de s’y attendre, ayant tous remarqué qu’il avait l’air oppressé et mal à son aise avec des étrangers. Sans doute c’était sa manière habituelle, qui ne l’empêchait pas de faire une visite aux amis de son cher Wentworth ; mais passé les premiers complimens, il retomba dans sa sombre mélancolie, et ne prit aucune part à la gaîté générale.

Le capitaine Wentworth et Harville causaient ensemble, en se rappelant l’un à l’autre mille anecdotes de leur vie maritime, qui occupaient et amusaient les dames, et surtout Louisa, qui se trouvait un goût décidé pour la mer et le séjour d’un vaisseau. Alice, fatiguée de son enthousiasme exagéré, dont elle ne comprenait que trop bien le motif, et se trouvant placée à côté de Bentick, une sympathie de tristesse et de regrets l’engagea à lui parler, et la força en quelque sorte de tâcher de faire connaissance avec lui. Il fut d’abord très-réservé, et ne répondit à ses avances que par quelques monosyllabes polies ; mais la douceur engageante de la physionomie d’Alice et du son de sa voix et de ses paroles, eurent enfin leur effet, et Alice fut récompensée de sa froideur du premier moment. Bentick s’apprivoisa par degrés, ses phrases se multiplièrent ; il parut écouter avec plaisir ce que cette aimable personne lui disait ; il y répondit, et un intéressant entretien s’établit entre eux sur la littérature. Ni l’un ni l’autre n’avait eu depuis long-temps l’occasion d’en parler avec quelqu’un qui en eût le goût ; ils se trouvèrent en rapport sur plusieurs points, particulièrement sur la poésie, qu’Alice aimait, mais non comme le capitaine Bentick, qui en était passionné : il parla avec beaucoup de feu et d’expression des richesses en ce genre des célèbres poëtes modernes, entre autres de Scott et Byron, cherchant à les comparer, à savoir à laquelle de leurs productions miss Elliot donnait la préférence. Marmion, la Dame du Lac, Giaour, le Siège de Corinthe, etc., etc., furent analysés, et devinrent le sujet d’une discussion animée. Bentick les savait presque par cœur ; il en récita plusieurs passages, admirant tour-à-tour la douce sensibilité de Scott et ses charmantes descriptions de la nature, et avec plus d’enthousiasme encore, et d’une voix tremblante d’émotion, celles d’un cœur brisé par la douleur, d’un esprit succombant sous le poids du malheur et de la mélancolie, que Byron a décrit d’une manière si sublime. Il était évident que ce pauvre jeune homme se nourrissait de tout ce qui avait quelque rapport à sa situation, et qu’il entretenait ainsi ses souvenirs et ses regrets dans toute leur vivacité. Alice comprit bientôt que personne ne cherchait à le distraire et à donner un autre cours à ses idées et à ses lectures ; elle eut le désir et l’espoir de lui être utile, en lui suggérant de faire quelques efforts pour surmonter son affliction. Cette conversation semblait plutôt l’augmenter ; plus d’une fois, dans ses citations poétiques, elle vit ses yeux mouillés de larmes ; il semblait qu’il desirait d’être entendu, et qu’il chargeait ses poëtes favoris de confier ses peines à l’âme sensible qui savait si bien l’écouter. Lorsqu’il eut fini, elle se hasarda à lui dire qu’elle espérait qu’il ne s’occupait pas uniquement de poésie ? « Quelque charme qu’elle ait, ajouta-t-elle, il est souvent diminué par l’idée que c’est peut-être seulement l’imagination et l’esprit qui ont inspiré ces lignes qui émeuvent si puissamment la sensibilité de celui qui les lit. Un sentiment réel et profond laisse rarement les facultés de s’occuper avec exactitude des règles, que la bonne poésie exige, et qui font sur le lecteur une impression souvent factice, et dangereuse pour celui dont les peines sont réelles ». Bentick réfléchit en silence à ce que disait Alice ; mais ses regards lui prouvèrent que, loin d’en être peiné, cette allusion à sa situation lui plaisait : elle fut encouragée à continuer, et sentant qu’elle pouvait le persuader, elle lui recommanda de lire quelque-fois de la bonne prose, et de revenir ainsi à la vérité, qui peut seule adoucir les peines de la vie. Sur sa demande expresse, elle lui indiqua quelques ouvrages des moralistes remarquables par la piété, quelque collection de bons historiens, ou les mémoires de quelques grands hommes qui ont eu leur part de souffrance, et les ont supportées avec courage et dignité ; enfin, de tout ce qui pouvait élever et fortifier l’âme abattue de ce jeune homme, en lui donnant les meilleurs préceptes et les plus dignes modèles de résignation morale et religieuse.

Le jeune Bentick l’écoutait attentivement, parut reconnaissant de l’intérêt qu’elle lui témoignait, et quoique son mouvement de tête et un profond soupir lui dissent qu’il ne croyait pas à l’efficacité de la lecture sur un chagrin tel que le sien, il prit note des ouvrages qu’elle lui indiquait, en lui promettant de se les procurer et de les lire.

Quand la soirée fut finie, et chacun retiré chez lui, Alice ne put s’empêcher de sourire à l’idée qu’elle était venue à Lyme pour prêcher la patience et la résignation à un jeune homme qu’elle n’avait jamais vu. « Hélas ! pensa-t-elle, semblable à beaucoup de moralistes et de prédicateurs, j’enseigne ce que je suis incapable de pratiquer, et l’on pourrait m’appliquer ce mot : Médecin, guéris-toi toi-même. »


  1. Lyme, port de mer dans le Dorsetshire, où l’on va prendre les bains de mer.