La Fête (Maizeroy)/Parvenu

Ollendorff (p. 131-140).


PARVENU


Vous le connaissez bien ce bon gros Dupontel qui semble le type de l’homme heureux avec ses joues pleines, colorées comme des pommes mûres, ses petites moustaches roussâtres relevées au-dessus d’une bouche lippue, ses yeux à fleur de tête que n’assombrit jamais quelque émoi, quelque mélancolie, qui font penser aux prunelles calmes des bœufs, avec son torse long planté sur de petites jambes frétillantes, qui lui valut d’être baptisé par je ne sais plus quelle pierreuse : « la rue Basse-du-Rempart ».

Dupontel qui s’est donné la peine de naître, non comme les grands seigneurs de jadis que raillait Beaumarchais, mais lesté d’un nombre respectable de millions, ainsi qu’il sied à l’unique héritier d’une maison où l’on vendit les ustensiles de ménage depuis plus d’un siècle.

Nécessairement de l’Epatant, comme tout parvenu qui se respecte, il veut paraître quelque chose, jouer au clubman, posant pour la galerie parce qu’il a été élevé à Vaugirard, qu’il sait à peu près l’anglais, qu’il fit son volontariat à Rouen dans les chasseurs, qu’il monte assez bien à cheval et qu’il sait conduire un mail et jouer au tennis.

D’une élégance étudiée, trop correcte de « toute sorte », copiant ses allures, sa façon de parler, ses chapeaux et ses pantalons sur les trois ou quatre snobs qui donnent le ton, qui lancent la mode, ayant l’esprit des autres, apprenant des anecdotes et des mots comme une leçon pour les replacer dans les petites fêtes, riant bien souvent sans savoir pourquoi les camarades s’esclafent, et accoutumé à entretenir de jolies filles pour la joie de ses meilleurs amis.

Le parfait imbécile, quoi ! mais, somme toute, un excellent garçon, auquel il convient de témoigner quelque vague indulgence.

Quand il en fut à sa trente et unième maîtresse et qu’il eut constaté qu’en amour les trois quarts du temps la fortune ne fait pas le bonheur, que toutes l’avaient trompé, rendu parfaitement ridicule au bout d’une semaine, Charles Dupontel résolut de se ranger des voitures, de devenir ce qu’on appelle un homme sérieux, de se marier, non par calcul, par raison, mais selon son cœur. Une après-midi d’automne, à Auteuil, devant la tribune du club, parmi les très jolies qui entouraient les braseros, il remarqua une jeune fille d’une teinte exquise, si fraîche qu’on eût dit d’une fleur de pommier, si blonde qu’on eût pris ses cheveux pour des fils d’or, si souple et si mince qu’elle évoquait ces longues silhouettes de saintes qui sont sur les vieux vitraux d’église, et énigmatique, ayant l’air à la fois d’une ingénue délicieuse, de quelque pensionnaire en vacances et de quelque toquée qui sait déjà le pourquoi et le comment de toutes choses, qui exubère de vie et de jeunesse, qui attend le moment où le mariage lui permettra enfin de dire et de faire tout ce qui lui passera par la tête, de s’amuser jusqu’à la satiété.

Puis des petits pieds qui eussent tenu dans une main de femme, une taille qu’on eût emprisonnée en un bracelet, des cils bouclés qui palpitent comme des ailes de papillon près d’un nez effronté et sensuel, un vague sourire moqueur qui plissait ses lèvres comme des pétales de roses.

Le père était du cercle. Un décavé dans les grands prix, se défendant avec une bravoure superbe, continuant à tenir le coup, se maintenant à flot par des prodiges d’équilibre et d’adresse, racé d’ailleurs comme pas un et pouvant prouver que ses aïeux avaient été à la cour de Charlemagne et pas dans la musique ni l’office, comme dit l’autre.

Cette jeunesse, cette beauté, ces parchemins éblouirent Dupontel, lui chavirèrent le cerveau, le mirent sens dessus dessous, lui apparurent comme un mirage de bonheur et d’orgueil.

Il se fit présenter au père, à la fin d’une partie de baccara, l’invita à ses chasses, et un mois après, comme on bâcle une affaire, demanda et obtint la main de mademoiselle Thérèse de Montsaigne, heureux autant qu’un mineur qui découvre quelque filon précieux.

Il ne fallut pas un jour et une nuit à la jeune femme pour s’apercevoir qu’elle avait pour mari une marionnette dérisoire, pour rêver de s’échapper de sa cage et se décider à en faire voir de toutes les couleurs au pauvre garçon qui l’adorait de toute son âme.

Elle le trompa sans la moindre clémence, sans le moindre scrupule, avec comme d’instinctives rancunes, comme un besoin de le ridiculiser, d’oublier qu’elle avait dû lui sacrifier ses rêves virginaux, lui appartenir, subir ses odieuses caresses sans pouvoir s’en défendre et le repousser.

Elle fut cruelle comme le sont les femmes quand elles n’aiment pas, se plut à des actes téméraires et absurdes, à tout risquer, à braver le péril, sembla un jeune poulain ivre de soleil, de grand air, de liberté qui galope à fond de train par les prairies, saute les fossés et les haies, rue, hennit joyeusement, se vautre à plein poitrail dans les hautes herbes parfumées.

Dupontel demeurait imperturbable, n’avait pas le plus léger soupçon, était le premier à rire dès qu’on racontait quelque bonne histoire de mari cocu, bien que sa femme le rebutât, le querellât, se prétendît perpétuellement souffrante ou anémiée pour lui échapper, prît comme un malin plaisir à le glacer par ses quolibets, par ses réponses désenchantées, son apparente inertie.

Il recevait, s’appelait maintenant Du Pontel, songeait même à acheter un titre à Rome, ne lisait plus que certains journaux, était en correspondance suivie avec les Princes, s’apprêtait à monter une écurie de courses, avait fini par croire qu’il était vraiment un homme du monde, se pavanait, se gonflait, n’ayant jamais appris probablement la célèbre fable de La Fontaine où il est question d’un âne chargé de reliques qu’on salue et qui prend les révérences pour lui.

Des lettres anonymes troublèrent brusquement cette quiétude, lui arrachèrent le bandeau des yeux.

Il les déchira d’abord sans les lire, haussa les épaules dédaigneusement, mais il en vint tant et tant, l’on s’entêta tellement à lui mettre les points sur les i, à lui clarifier le cerveau, que le malheureux s’en émut, observa, fureta, se livra à de minutieuses enquêtes et se rendit compte qu’il n’avait plus le droit de s’esclaffer aux dépens des autres maris, qu’il était le pendant parfait de Sganarelle.

Et furieux d’avoir été une dupe, il mit toute une agence en campagne, joua l’habituelle comédie et se présenta, un soir où on ne l’attendait pas, dans la tiède garçonnière qui abritait les prétentaines de sa femme.

Thérèse, affolée, aux abois, surprise en le désordre des étreintes, pâle de honte et d’épeurement, se cachait derrière les rideaux de l’alcôve. L’amant, un officier de dragons très dépité d’être mêlé à un scandale qui ferait du potin, de se trouver en chemise de soie en face de ces gens correctement redingotés, fronçait des sourcils, se contenait pour ne pas jeter sa victime par la fenêtre.

Le commissaire, calme, contemplant avec un flegme de dilettante cette petite scène intime, s’apprêta à constater le flagrant délit et, d’un ton ironique, posa au mari qui avait requis son ministère la question ordinaire :

— Vos nom et prénoms, monsieur, je vous prie ?

Dupontel répondit :

— Dupontel (Charles-Joseph-Edmond).

Et, tandis que le commissaire écrivait sous sa dictée, il ajouta soudainement :

— Dupontel en deux mots, s’il vous plaît, monsieur le commissaire !