La Duchesse Claude (Pont-Jest)/XXI

E. Dentu (p. 442-468).

XXI

FATALEMENT


Le soir de l’enterrement de sa mère, lorsque vint l’heure du dîner, Claude n’eut pas le courage de descendre dans la salle à manger.

D’abord, le cœur gonflé de sanglots, elle n’avait aucun appétit ; de plus, elle était toujours sous l’impression de la scène odieuse que lui avait faite son mari, et enfin elle se disait qu’en restant dans son appartement, elle échapperait à la curiosité que ses traits bouleversés et ses yeux rougis par les larmes ne manqueraient pas d’éveiller chez son beau-fils et chez l’abbé Monnier, si elle se mettait à table avec eux.

Elle se fit donc servir un potage et des fruits par sa femme de chambre Suzanne, fille discrète et dévouée qui, tout en comprenant bien qu’il existait un mystère autour de sa maîtresse, ne cherchait pas à le découvrir et Germain avertit le jeune comte et son précepteur que Mme la duchesse étant souffrante, ils ne devaient pas l’attendre pour dîner.

Gontran accueillit cette nouvelle avec un haussement d’épaules fort irrespectueux, que l’abbé ne voulut pas voir, afin de n’être point forcé de le réprimander, ce qu’il n’osait faire d’ailleurs quand il s’agissait de quoi que ce fût ayant trait à Mme de Blangy-Portal. Sachant comme tout le monde le désaccord qui existait entre les deux époux, il craignait que le duc ne trouvât mauvais qu’il prît, même indirectement, la défense de celle qui avait l’audace de se révolter contre son despotisme.

Le digne prêtre baissa donc les yeux en marmottant le Benedicite, et il s’assit en face de son élève, dans cette pièce où n’entrait plus aucun invité.

Car Robert, depuis longtemps déjà, ne dînait que fort rarement rue de Lille. Il était tout à la Morton et ne sortait guère du club que pour aller chez elle. Guerrard y venait de temps en temps prendre le thé, dans le but de ne pas laisser supposer à son ami, par son refus de voir sa maîtresse, qu’il était un censeur sévère de sa conduite.

Léa avait fait de son hôtel de la rue de Prony une sorte de salon international, où l’on rencontrait les plus brillants de ces étrangers qui prennent Paris, non pour le foyer de l’intelligence et la ville-lumière du poète, mais comme le cabaret de l’Europe, selon l’expression pittoresque de la princesse de Metternich.

L’un des plus fidèles de cette cour de Léa était le baron Herbert de Groffen, un superbe Prussien d’une trentaine d’années, sportsman infatigable, grand chasseur, gai compagnon, l’un de ces hommes enfin qui semblent n’être venus au monde que pour jouir de la vie.

Malgré sa fatuité, qui ne lui permettait pas d’admettre que quelqu’un lui fut préféré, le duc en était un peu jaloux, et parfois il ne parvenait pas à dissimuler tout à fait son inquiétude, surtout lorsque la Morton et le baron s’exprimaient en allemand, que la jeune femme parlait aussi correctement que l’anglais, sa langue maternelle, disait-elle.

La vérité, c’est que cette dangereuse créature, qui se donnait comme Américaine, semblait plutôt appartenir, en raison de sa beauté blonde, à la race germanique mais personne ne savait en réalité d’où elle venait.

Elle était jolie, élégante, gaspilleuse d’argent, intelligente et recevait à merveille.

Chez nous, on n’en demande pas plus aux étrangers, jusqu’au jour où on s’aperçoit qu’on a été tout bonnement leur dupe.

Mais si Robert était un peu sur l’œil à propos du beau Berlinois, il n’en puisait pas moins, à l’occasion, dans la bourse fort bien garnie qu’il lui ouvrait généreusement et ils vivaient tous deux sur un pied de véritable intimité, faisant, entre autres parties, d’interminables promenades dans les environs de Paris, toujours en compagnie de Léa, qui était une amazone intrépide.

Le but de leurs excursions n’était jamais le même.

Tantôt ils galopaient du côté de Versailles, pour visiter Sèvres, Viroflay, Chaville, parcourir les bois de Meudon et de Verrières, et revenir par Roquencourt, où le duc avait des amis parmi les officiers de cavalerie, dont le baron Herbert admirait tout particulièrement les montures.

Tantôt ils s’en allaient exécuter des courses folles dans la forêt de Saint-Germain ou dans celle de Sénart, et M. de Blangy-Portal finit par connaître ainsi une foule de localités charmantes dont jusqu’alors il avait à peine entendu prononcer les noms, ressemblant en cela à une foule de Parisiens qui ne se doutent pas des sites adorables, des véritables Edens dont la grande ville est entourée.

Le jour des obsèques de Mme Frémerol, guidés par deux capitaines de chasseurs liés avec Robert, et munis d’une autorisation en bonne forme, la Morton et M. de Groffen avaient franchi l’enceinte du Mont-Valérien ; mais le gentilhomme allemand avait à peine jeté un coup d’œil distrait sur l’armement des batteries, les casemates, la poudrière.

Il était resté tout entier au panorama merveilleux que l’on a de la forteresse par dessus le bois de Boulogne, Paris avec ses palais et ses églises ; du côté opposé, la Seine décrivant ses méandres pour former les presqu’îles de Gennevilliers et de Croissy ; dans le nord, Saint-Denis et sa vieille basilique ; dans le sud, au-delà des forts de Bicêtre et d’Issy, les grandes plaines de Villejuif et de Choisy-le-Roi.

Partout M. de Groffen paraissait fort indifférent à ce qui touchait aux choses militaires. Au camp de Châlons, où il était allé passer toute une journée, il avait refusé d’assister à des expériences d’artillerie, affirmant que les perfectionnements dans l’art de tuer les hommes ne l’émerveillaient pas, et qu’il n’estimait que les armes de chasse.

La politique ne lui répugnait pas moins. Quand on lui demandait son opinion sur quelque question internationale, il répondait galamment et gaiement :

— La France a les plus jolies femmes du monde entier, et Paris est la seule ville ou les intelligents ne s’ennuient jamais !

Grâce à ces façons de faire et de dire, le baron Herbert était reçu partout ; il était membre à titre étranger de plusieurs clubs des mieux cotés ; le demi-monde le prisait fort, et le duc était absolument fier de son amitié.

Si le matin du jour où nous sommes arrivés, Robert n’avait pas été de l’excursion au Mont-Valérien, c’est qu’une affaire des plus pressantes l’avait retenu à Paris. Nous savons qu’il était allé aussi rue de Lille, où il avait prouvé une fois de plus à la duchesse combien l’orgueil étouffait en lui tout sentiment généreux, lorsqu’il n’avait pas d’intérêt à sacrifier cet orgueil même à quelque besoin d’argent.

Il écoutait donc avec plaisir, bien que cela, au fond, l’intéressât fort peu, le récit que faisait la Morton de sa promenade, et il allait lui adresser quelque compliment sur la bonne mine que lui avait donnée l’air vif de l’automne, lorsqu’elle reprit tout à coup :

— À propos, j’ai aperçu M. Guerrard ce matin au moment où nous passions devant l’hôtel Frémerol ; le convoi en sortait et il en faisait partie. Il connaissait donc cette femme-là ? Comment ne nous l’a-t-il jamais dit ?

— Il était peut-être son médecin, répondit M. de Blangy-Portal, d’un air indifférent.

— Oh ! les médecins n’accompagnent pas aussi loin leurs clients. Ce serait une exagération du devoir professionnel !

L’auditoire éclata de rire à ce mot de Léa, qui poursuivit :

— La Frémerol était plus probablement quelque conquête de jeunesse de notre ami. Elle était d’ailleurs fort belle encore, cette vieille garde, et elle devait avoir quelque passion secrète, car elle sortait peu de chez elle. Je l’ai rencontrée à peine cinq ou six fois depuis que je suis sa voisine ; elle ne se promenait même jamais dans son jardin ! Tu ne la connaissais pas, ou plutôt tu ne l’as pas connue jadis, toi, Robert ?

— À peine de nom, fit le mari de Claude, que ce sujet de conversation gênait fort.

— Elle devait avoir une fortune énorme ! À qui tout cela va-t-il revenir, si elle n’a pas d’enfant ? À quelque pauvre diable d’honnête homme qui la méprisait vivante, mais n’en acceptera pas moins son héritage avec joie ! C’est surtout en semblable matière que les plus puritains mettent en pratique la maxime de je ne sais plus quel empereur romain sur l’odeur de l’argent. Elle aurait bien dû m’adopter, la Frémerol, ou tout simplement me laisser son hôtel ! On peut être certain que, moi, je ne lui aurais rien reproché de ses péchés mignons. On dit qu’il est superbe cet hôtel-là, avec un parc jusqu’au boulevard de Courcelles et une magnifique galerie de tableaux des meilleurs maîtres modernes. En voilà une qui n’a pas perdu son temps ! C’est ainsi que se conduisaient les galants d’autrefois. Que cela, messieurs, vous serve d’exemple ! Pauvre femme tout de même ; partir si brusquement, peut-être sans un fils, une fille, un parent pour lui fermer les yeux ! Ah bast ! est-ce que ce n’est pas notre sort à toutes ! Sa mort va ravir un tas de gens ; c’est ce qu’il y a de plus clair !

Et mettant la main sur le bras de son amant, elle termina sa boutade, en disant dans un éclat de rire :

— Tout le mal que je souhaite à ta femme, dont je suis toujours jalouse, c’est d’avoir une tante à héritage comme celle-là !

— Tu es bien aimable, riposta d’un ton sec le duc, pour qui chacune des phrases de la Morton était une sorte de soufflet.

— Tu refuserais la succession ?

— Allons, tu es folle !

— Pas si folle que cela, car si l’hôtel de la Frémerol est mis en location, je le louerai… en attendant que je sois assez riche pour l’acheter, ou toi assez aimable pour me l’offrir.

Pour le coup, c’était trop.

À l’idée que sa maîtresse pourrait s’installer un jour dans cette maison, où, moins de trois années auparavant, il avait vendu son nom, M. de Blangy-Portal sentit le rouge lui monter au front, et il demeurait coi, ne sachant comment rompre les chiens, lorsque Léa, supposant que son embarras visible n’était causé que par le chagrin de ne pouvoir se rendre à ses désirs, posa gracieusement la tête sur son épaule, en lui disant avec tendresse :

— Ne comprends-tu pas que je plaisante ! Ne suis-je pas heureuse ici, dans ce nid capitonné que tu m’as donné et où je reçois de si bons amis ! L’ombre de la Frémerol pourra tout à l’aise revenir dans son parc, je me contenterai de la saluer de loin, car, des fenêtres de mon cabinet de toilette, je vois tout ce qui se passe là-bas.

Robert savait que d’un hôtel on voyait, en effet, dans l’autre, et il frémit à la pensée que si sa maîtresse ne s’était pas absentée dans la matinée, elle aurait pu apercevoir et reconnaître la duchesse chez sa mère ; mais, heureux d’en être quitte pour la peur, il se remit un peu de ces coups successifs qu’il venait de recevoir et la soirée, ainsi que toujours, se termina gaîment chez la charmeresse.

Néanmoins, quand, en rentrant rue de Lille moins tard que d’habitude, le duc se rappela tout ce que, fort inconsciemment sans doute, Léa lui avait dit de Mme Frémerol, de son isolement à la dernière heure, de sa vie et de sa riche succession, il ne put s’empêcher de faire un retour sur lui-même, et s’il ne reconnut pas que sa conduite avec sa femme était indigne, il s’avoua du moins qu’elle était absolument maladroite.

En s’y prenant autrement qu’il ne l’avait fait, pensa-t-il en affectant de partager le chagrin que Claude devait éprouver de la mort de sa mère, il en eût aisément obtenu tous les sacrifices nécessaires pour qu’elle évitât de se compromettre en cette pénible circonstance, et, de plus, elle lui aurait été reconnaissante de ses concessions.

Au lieu de cela, il avait été brutal et cruel. Il était à craindre qu’elle ne s’en souvînt à l’occasion. Comment réparer le mal ?

Il commença par demander hypocritement à Germain, qui était encore debout, des nouvelles de la duchesse, et quand le vieux serviteur lui eut répondu qu’elle s’était trouvée si malade au moment du dîner qu’elle n’y avait pas pris part, il se rendit rapidement au premier étage, bien qu’il fût minuit passé. Mais Suzanne lui dit, en l’arrêtant au moment où il se dirigeait vers la chambre de sa femme :

— Après avoir couché elle-même sa petite fille, Madame s’est mise au lit moins souffrante ; elle n’avait qu’une forte migraine. Cependant, comme Madame vient seulement de s’endormir, peut-être serait-il préférable que Monsieur le duc…

— Oui, vous avez raison, interrompit Robert ; mais n’oubliez pas de dire demain matin à votre maîtresse que je suis monté ce soir m’informer de son état.

M. de Blangy-Portal était bien tenté de prolonger son entretien avec la jeune domestique, pour savoir si, après la scène qu’il lui avait faite, la duchesse ne s’était pas trahie par ses larmes ou quelqu’une de ces demi-confidences auxquelles la douleur pousse les femmes les plus réservées ; mais l’orgueil lui imposa silence, et il descendit lentement l’escalier, pour retourner dans son appartement particulier, au rez-de-chaussée, là où jadis, à l’époque de ses embarras financiers, il avait de si fréquents entretiens avec Isaïe Blumer.

Germain avait suivi son maître et, son service fait, il allait se retirer, quand Robert lui dit :

— Demain matin, à la première heure, vous irez prier M. Guerrard, de ma part, de venir à l’hôtel le plus tôt possible, avant son déjeuner. Je l’attendrai.

— L’ordre de Monsieur le duc sera exécuté, fit le valet de chambre en s’inclinant.

— Et il sortit.

Resté seul, M. de Blangy-Portal, le front soucieux, se promena de long en large, puis il se décida enfin à se coucher, en murmurant :

— Paul a un grand empire sur Claude ; il faut absolument qu’il me raccommode avec elle ! Je me suis vraiment conduit comme un niais, en ne me rappelant pas qu’elle venait d’hériter de plusieurs centaines de mille livres de rente !

Et sans autre remords que celui d’avoir été maladroit, sa double passion pour le jeu et pour une fille lui enlevant tout sens moral, il s’endormit.

Le lendemain matin, vers dix heures, au moment où le duc terminait sa toilette, Guerrard parut, en lui demandant :

— Tu m’as fait appeler. Es-tu malade ?

— Pas le moins du monde, tu le vois, répondit Robert d’un ton léger, mais j’ai besoin de tes bons offices auprès de ma femme.

— Auprès de la duchesse ! Que s’est-il donc passé de nouveau entre elle et toi ?

— Hier, lorsqu’elle est rentrée après l’enterrement de Mme Frémerol, j’avais si peur qu’elle ne se trahît devant mon fils et l’abbé par quelque explosion de larmes, que je lui ai fait tout naturellement des recommandations de prudence. Elle les a mal prises ; je me suis emporté ; je n’ai pas été fin, je l’avoue, et nous nous sommes séparés dans de fort mauvais termes. Or, sans compter que je ne voudrais pas que Claude me supposât assez bête ou assez méchant pour trouver son chagrin ridicule, il y a encore autre chose que tu devines.

— Non. Quoi donc ?

— Voyons, voyons ! ne te moques pas de moi ! Et les six ou sept millions dont la duchesse hérite ! Je sais bien que je n’en aurai que les revenus, et encore si elle tient ses engagements, mais ce sera toujours ça !

Malgré tout l’empire qu’il avait sur lui-même, le docteur faillit, dans l’indignation que lui causait ce cynisme, oublier le rôle d’ami indulgent et complaisant auquel il s’était condamné pour tenir son serment fait à Mme Frémerol de veiller sur sa fille mais, heureusement, il se contint. Ce fut même en riant qu’il riposta :

— Alors, tu veux ?

— Que tu fasses comprendre à Claude que je ne suis pas aussi mauvais diable qu’elle le suppose peut-être, que tu lui expliques l’inquiétude qui me tourmentait hier, précisément parce que, sachant combien sa douleur était profonde, je devais craindre qu’elle ne pût la dissimuler autant que cela était nécessaire pour notre repos à tous ; enfin que tu l’engages à oublier ce que je lui ai dit, sans avoir l’intention de la froisser dans son affection filiale. Qu’elle prenne tout simplement exemple sur sa mère qui, je dois lui rendre justice sous ce rapport, a fait tous les sacrifices pour ne pas compromettre sa fille. Si elle avait été aussi sage sur d’autres questions !

M. de Blangy-Portal ne se doutait guère que celle dont il parlait avec une telle légèreté avait donné sa vie pour sauver l’honneur de son enfant.

— Eh bien soit, répondit Paul, en affectant d’accepter sans hésiter la mission que lui confiait ce gentilhomme avili. Cependant, je ne te promets pas de réussir, à moins que je ne puisse faire entrevoir à ta femme quelque retour à la sagesse de ta part. Vrai est-ce que Léa te tient tant que cela au cœur ! J’ai quelque idée qu’elle te coûtera un jour plus que de l’argent, cette pseudo-Américaine ! Elle reçoit trop d’étrangers ! Au fond, on ne sait jamais ce que sont ni d’où viennent tous ces gens-là. Prends garde !

— Je ne crains rien, et je suis fou de Léa. De plus, si je la quittais, elle ferait quelque sottise !

— Elle se tuerait ?

— Eh ! qui sait ! Mais il ne s’agit pas d’elle en ce moment. Monte chez Claude.

— Il est de bien bonne heure.

— Oh ! si elle se porte mieux ce matin, car elle était un peu souffrante hier soir, elle doit être habillée. Elle a conservé ses habitudes de petite bourgeoise. Du reste, nous allons nous en informer.

Le duc avait sonné ; Germain entra aussitôt.

— Faites demander à Madame la duchesse si elle peut recevoir M. Guerrard, lui commanda son maître.

Quelques minutes après le vieux serviteur vint répondre affirmativement.

— Et sois éloquent ! dit Robert au docteur, qui avait quitté son siège.

Paul le promit du geste et sortit du fumoir pour gagner le grand escalier, qu’il se mit à gravir lentement, très ému par avance de son entrevue avec Mme de Blangy-Portal.

Sa situation n’était-elle pas en effet des plus délicates, en même temps que des plus douloureuses !

C’était à lui qu’un époux indigne dont il adorait la femme confiait le soin de le défendre auprès de cette femme si cruellement frappée dans son orgueil et dans son cœur.

Et il savait que ce mari ne regrettait ce qui s’était passé que par peur de ne pas pouvoir augmenter ses revenus ! Cependant il n’y avait pas de milieu : ou il devait plaider sa cause au risque de passer un peu pour son complice, ou il devait reconnaître avec la duchesse qu’elle n’aurait jamais assez de haine et de mépris pour celui dont elle avait le malheur de porter le nom !

Le docteur était à ce point absorbé dans ses pensées que, sans se douter qu’il fût déjà arrivé au premier étage, il se heurta en quelque sorte à Suzanne, sur le seuil de l’appartement de sa maîtresse.

Cet appartement se composait d’un boudoir ; séparé d’un salon par de lourdes tentures, d’une chambre à coucher, d’un grand cabinet de toilette et d’une vaste garde-robe, que Mme de Blangy-Portal avait transformée en nursery pour que sa petite fille fût tout près d’elle avec sa nourrice.

Il lui arrivait souvent le soir de faire rouler le berceau de Thérèse auprès de son lit.

C’était en regardant dormir l’enfant que la mère se consolait un peu de ses douleurs d’épouse.

C’est dans la seconde de ces pièces que Claude attendait Guerrard.

Au moment où il franchissait le seuil du salon, la jeune femme, vêtue d’une robe de crêpe de Chine noir et ses beaux cheveux simplement tordus sur sa nuque, laissait couler ses pleurs, ses yeux arrêtés sur un grand écrin ouvert devant elle et où brillait un superbe collier de perles qui avait appartenu à sa mère.

Elle l’avait reçu quelques minutes auparavant de Mme Ronsart, avec tous les bijoux de Mme Frémerol et un mot la priant de venir sans faute, à cinq heures du soir, chez Me Duhamel, qui avait une communication importante à lui faire.

Au bruit des pas de Paul, Claude releva la tête et lui tendit les deux mains, mais sans prononcer un seul mot.

Sa vue lui rappelait les moindres épisodes des deux terribles journées qu’elle venait de passer, et, de nouveau, les sanglots étouffaient sa voix.

— Je vous en conjure, madame, lui dit le docteur en répondantà son étreinte, reprenez un peu de courage. Vous vous rendez malade. Songez que vous avez une fille pour laquelle vous devez vivre. Cette enfant n’a que vous.

— Ah ! oui, que moi ! gémit la duchesse, vraiment moi seule ! Si vous saviez !

— Je sais tout ; et c’est pour cela que je me permets de me présenter de si bonne heure. Robert m’a fait appeler ce matin ; il m’a raconté la scène pénible qu’il a eue avec vous hier, et comme il reconnaît qu’il est allé plus loin qu’il n’en avait l’intention, il m’a chargé de vous exprimer tous ses regrets de la peine qu’il vous a faite involontairement. Il craignait que vous ne restassiez pas maîtresse de votre douleur si légitime ; c’est là son excuse. Son grand désir est que vous oubliez ce qu’il vous a dit dans un moment où vous étiez plus que jamais digne d’égards et de ménagements.

Au fur et à mesure que Guerrard parlait, l’étonnement de Mme de Blangy-Portal se faisait plus grand. Elle le fixait avec un regard interrogateur qui le gênait. Toute sa physionomie exprimait une telle stupeur qu’il ne savait plus comment achever.

Cependant, après quelques secondes d’hésitation, il reprit, mais en balbutiant, d’une voix presque tremblante, avec un effort visible et sans lever les yeux sur l’infortunée :

— Il ne faut pas trop en vouloir à votre mari. L’orgueil lui fait souvent dire et faire des choses qu’il regrette aussitôt. Ses amis, vous-même et moi, nous l’avons tous gâté. Pardonnez-lui ce qui s’est passé. Votre mère elle-même, si elle était encore là, vous conseillerait l’indulgence, et moi, qui vous suis si dévoué, moi qui… moi aussi, je vous…

— Vous, mon ami, vous mentez ! interrompit vivement Claude, en saisissant les deux mains de Paul entre les siennes et en le forçant à la regarder en face. Oui, vous mentez ! vous savez bien que l’homme dont vous plaidez la cause est indigne de pardon ! Ma mère, dites-vous mais ma mère, c’est lui qui l’a tuée ! Elle est morte de mes douleurs ! Pensez-vous donc que le mépris et la haine, oui, la haine que j’éprouve aujourd’hui pour M. de Blangy-Portal soient nés des paroles cruelles qu’il m’a adressées hier ? Non ! Ces paroles, on pourrait, ainsi que vous le dites, les attribuer à l’orgueil, et, si misérables qu’elles seraient néanmoins, on se les expliquerait peut-être. Mais l’existence que M. de Blangy-Portal a menée ou plutôt reprise au lendemain du jour ou il m’avait vendu son nom, cette existence de joueur et de débauché que j’ai facilitée par mes complaisances pécuniaires cette exhibition qu’il a faite de moi en public, pour plaire à une Léa Morton ; ses mensonges, ses bassesses pour avoir de l’argent ; oh ! pas ses infidélités, je ne l’ai jamais aimé, je le sens là, je l’ai seulement subi ; et au souvenir que parfois, jadis, il y a longtemps, je l’ai laissé revenir à moi et l’ai payé, oui payé, comme certaines filles, dit-on, paient certains hommes, mon cœur et ma chair se soulèvent de dégoût ! Et ce sont toutes ces choses immondes que vous me demandez d’oublier, de pardonner, vous, vous, mon ami !

Il était impossible de rêver plus admirable créature que l’était Claude dans son indignation.

Ses traits si doux reflétaient une incroyable énergie. Une autre femme surgissait en elle.

Guerrard était ébloui.

L’accent avec lequel elle avait prononcé ces derniers mots « Vous, mon ami ! » le troublait. Ils étaient plus qu’un cri de reproche ; ils résonnaient à son oreille comme un soupir de tendresse incomprise.

Il demeurait muet, interdit.

S’il s’était exprimé à propos de Robert ainsi qu’il venait de le faire, ce n’était certes pas qu’il pensât un seul mot de ce qu’il avait dit à sa femme pour le défendre ; ce n’était pas même parce qu’il lui avait promis de plaider pour lui, c’était parce que, dans l’immensité et l’abnégation de son affection, il pensait dangereux un désaccord plus profond entre les deux époux.

M. de Blangy-Portal allait bientôt apprendre que Mme Frémerol n’avait pas laissé la duchesse les millions sur lesquels il comptait pour satisfaire ses créanciers et Léa ; il se pouvait toujours que, passant par-dessus le cadavre de la pauvre Geneviève, l’enquête relative à l’assassinat de Jean Mourel conduisit jusqu’à Claude ; il était donc indispensable que le duc fut remis avec sa femme, d’abord, afin d’accepter moins amèrement sa déception à propos de l’héritage de sa belle-mère, et ensuite, plus tard, si elles se produisaient, les révélations, terribles pour son honneur, sur le passé et le crime de celle dont il avait épousé la fille.

C’était seulement pour atteindre ce but que Guerrard s’était menti à lui-même et avait menti à Mme de Blangy-Portal, ainsi qu’elle venait de le lui dire, ainsi que le lui reprochaient l’éclat fiévreux de ses regards et le tremblement de ses lèvres, qui semblaient répéter toujours : « Vous, vous, mon ami ! »

Alors, oubliant toutes ses résolutions, perdant tout courage, sentant son cœur battre à rompre sa poitrine, saisi par le vertige, Paul se laissa tomber à genoux et couvrant de baisers les petites mains qua la duchesse lui abandonnait, il s’écria :

— Ah ! pardon, pardon pour moi ! Oui, mon mensonge est misérable ! Oui je serais un lâche si je continuais à paraître le complice de cet homme qui vous torture sans pitié, vous, un ange de bonté, vous que j’aime à donner ma vie, mon honneur même s’il le faut pour briser la chaîne horrible à laquelle je vous ai rivée pour ma honte et mon châtiment !

Les paupières à demi-closes, le visage transfiguré, le sein doucement soulevé par l’émotion, Claude écoutait ces premières paroles d’amour qu’un homme lui eût jamais adressées. On eût dit que sa bouche souriante, entr’ouverte, murmurait encore encore lorsque soudain, devenant d’une horrible pâleur, elle repoussa Guerrard, en lui disant rapidement, à demi-voix, avec épouvante :

— Prenez garde, on vient !

Elle avait entendu ouvrir brusquement la porte du petit salon.

En effet, le docteur s’était à peine relevé que le duc parut dans l’encadrement des portières qui séparaient les deux pièces.

Était-il arrivé trop tard pour voir son ami aux pieds de sa femme ? Avait-il entendu un seul mot de son aveu ?

Paul craignit une seconde qu’il n’en fût ainsi, lorsque Robert, le chapeau sur la tête, la canne sous le bras, et un sourire ironique aux lèvres, s’approcha de la duchesse et, lui jetant à la volée, grossièrement, une lettre dépliée qu’il tenait à la main, lui dit avec une suprême impertinence :

— Tenez, voici ce que m’écrit Me Andral. Ah ! mon cher ami, Mme Frémerol s’est joliment moquée de nous ! Deux vieux Parisiens qui se croyaient fins ont été joués par une vieille…

Et sans oser, par un reste de pudeur, prononcer l’épithète, peut-être ignoble, qu’il allait accoler au nom de la pauvre Geneviève, il reprit insolemment, en s’adressant à sa femme :

— Voyons, lisez !

Un peu remise de la terreur que lui avait causée l’entrée subite de son mari, et convaincue qu’il ne soupçonnait rien de ce qui s’était passé entre Guerrard et elle, Mme de Blangy-Portal obéit.

La lettre du notaire n’avait que quelques lignes, mais, en revanche, elle était précise :

« Monsieur le duc, écrivait Me Andral, je me hâte de remplir un devoir professionnel en vous faisant part de la communication que je reçois de mon collègue Me Duhamel, dépositaire du testament de Mme Frémerol, testament qui a été remis hier soir à Mme Ronsart, ainsi qu’en ordonnait la suscription de l’enveloppe qui le renfermait.

« La fortune que laisse la défunte ne se compose que de son hôtel de la rue de Prony, de deux fermes dans les Ardennes et d’une somme liquide de 150.000 francs à peu près. C’est Mme Ronsart qui est légataire universelle de cette succession, au détriment d’une personne dont la loi accepterait certainement les légitimes revendications.

« Daignez agréer, monsieur le duc, l’hommage de mon profond respect. »

Cette lettre parcourue, Claude la posa sur la table où se trouvaient les écrins de Mme Frémerol et, levant les yeux sur Robert, l’interrogea du regard.

— Alors, fit celui-ci, vous trouvez tout naturel que votre mère ait disposé ainsi d’une fortune, infiniment moins importante qu’elle ne l’avait laissé croire, mais qui, néanmoins, devait vous revenir tout entière ?

— Je n’ai pas à juger ce qu’il a convenu de faire à celle dont vous parlez. Elle était libre de penser qu’après m’avoir donné cinq millions de dot, elle ne me devait plus rien. Avouez qu’à ce prix-là, elle aurait pu me rendre plus heureuse !

Furieux de cette réponse, à laquelle il ne pouvait s’attendre, en raison de la soumission que sa femme lui avait, toujours témoignée, M. de Biangy-Portal se tourna vivement du côté de Guerrard qui assistait, muet et souffrant mille morts, à cette scène honteuse, et il lui dit d’un ton sarcastique :

— Tu entends ? Tu sais cependant si j’étais prêt à une réconciliation, puisque je t’avais chargé d’obtenir ce résultat. Nous comptions sans l’insolence de Mlle Lasseguet ! Elle chasse de race !

Puis revenant à la duchesse, qui s’était brusquement levée et tremblait d’indignation, il ajouta, en bousculant les écrins du bout de sa canne :

— Mais, si Mme Frémerol vous a déshéritée en haine de moi, elle vous a du moins laissé ses bijoux. Eh bien ! vous me ferez le plaisir de n’en jamais porter un seul. Trop de gens pourraient les reconnaître !

À ce lâche outrage à la mémoire de sa mère, Mme de Blangy-Portal jeta un tel cri de douleur que le duc, sans même penser à inviter du geste son ami à le suivre, se sauva en faisant claquer les portes derrière lui.

Claude alors, affolée, courut à Guerrard, dont la physionomie trahissait toutes les tortures de son âme, et se laissant tomber sur sa poitrine, elle s’écria :

— Oh ! j’ai peur, j’ai peur ! Vous qui m’aimez, ne m’abandonnez pas !

Paul eut l’héroïsme de ne pas serrer passionnément entre ses bras celle qui, dans sa terreur, se livrait ainsi à lui ; il se dégagea de son étreinte, la conduisit jusqu’au fauteuil qu’elle venait de quitter, et lorsqu’elle fut assise, il s’agenouilla devant elle pour lui dire, avec un inexprimable accent d’amour :

— Claude, je vous fais, à vous, le serment que j’ai fait à votre mère mourante : C’est par moi que vous avez été malheureuse, c’est au prix de ma vie que je réparerai le mal. Quoi qu’il arrive, ne doutez jamais de moi !

La jeune femme saisit la tête de Guerrard entre ses deux mains, imprima longuement ses lèvres sur son front en répétant :

— Merci ! Oh ! merci !

Puis elle le força à se relever et, quelques minutes après, lorsqu’il la quitta pour rejoindre M. de Blangy-Portal qui devait l’attendre, elle l’accompagna d’un long regard où il aurait pu lire la reconnaissance et la tendresse qu’il laissait derrière lui.

Le duc, en effet, se promenait dans le hall du rez-de-chaussée en sorte que, lors même qu’il l’eût voulu, le docteur n’aurait pu l’éviter. Il le suivit dans le fumoir, si peu disposé qu’il fût à écouter ses récriminations.

Une fois enfermé avec son ami, Robert lui dit, tout en frappant les meubles de sa canne :

— Eh bien Mme Frémerol s’est-elle assez moquée de nous ! Je ne crois pas qu’elle laisse une fortune si mince. Elle a employé quelque moyen secret pour mettre sa succession à l’abri. En tout cas, elle aimait trop sa fille pour la déshériter ! Il est donc inimaginable qu’elle ait institué Mme Ronsart sa légataire universelle. Quelle est ton opinion ?

— Ma foi, répondit Paul, qui avait eu le temps de reprendre tout son calme, je t’avoue que si, dans le premier moment, je n’ai pas été moins surpris que toi, je m’explique assez bien ce qui se passe, après y avoir réfléchi.

— Ah bah !

— Eh oui ! Établissons nettement la situation. Mme Frémerol, tu le comprends bien, ne t’aimait que médiocrement. Tu n’as pas été adroit, avoue-le, en affichant Lea, en la mettant en face de ta femme, en plein théâtre, en la logeant tout près de ta belle-mère. Je suis convaincu que celle-ci t’aurait passé tes folies d’argent, si tu avais un peu ménagé son amour maternel et l’orgueil de sa fille.

— Tu les défends, maintenant !

— Je te dis tout simplement la vérité, comme je la sens et non pas même telle qu’on me l’a fait apercevoir, car la mère de la duchesse ne m’a jamais formulé contre toi de plaintes sérieuses. Elle me pardonnait peut-être moins, à moi, ton mariage, qu’elle ne désapprouvait ta propre conduite. Il se peut fort bien certainement qu’elle ait donné sa fortune à Mme Ronsart par peur de toi, quoique, au fond, cela se ressemble fort, que l’héritière soit ta femme ou soit sa tante, puisque cette tante n’a pas d’autre héritière que sa nièce. Mais il y a encore autre chose, et tu dois peut-être remercier Mme Frémerol d’y avoir pensé.

— Quelle autre chose ? Tu deviens réellement fort intéressant.

— Tu vas l’avouer toi-même. Si Mme Frémerol avait laissé sa fortune à sa fille, cela aurait parfaitement pu donner lieu à quelque contestation judiciaire. Ne sais-tu pas que l’enfant naturel ne doit hériter de son père ou de sa mère que dans une mesure fixée par la loi, sauf dans le cas où le père ou la mère n’ont pas de collatéraux ? Or qui nous dit que Mme Frémerol n’a pas quelques cousins ou cousines qui auraient revendiqué, le code a la main, une partie de sa succession. Tu vois d’ici le joli scandale ! Tandis que Mme Ronsart est une héritière par testament en bonne forme, contre laquelle des parents affamés n’ont aucun recours.

— Oui, tu as peut-être raison. Mais comprends-tu que ma… ta vieille amie n’avait que son hôtel et quelques petites propriétés ?

— D’abord l’hôtel de ma vieille amie, comme tu dis, vaut plus d’un gros million, sans compter la galerie et les objets d’art qu’il renferme. Et quant au chiffre de sa succession, il se peut fort bien qu’il ne soit pas en réalité plus élevé. Mme Frémerol s’était peut-être dépouillée en partie pour donner cinq millions de dot à sa fille. De plus, il est possible que, depuis cette époque, elle ait perdu beaucoup d’argent dans quelque affaire que nous ignorons.

— Alors tu me conseilles de ne pas tenter de revendication ?

— Certes oui, car ce serait provoquer sur la dot de ta femme et la source de la fortune de sa mère des révélations fort désagréables.

Guerrard songeait surtout à tout ce qu’il y aurait de dangereux dans un conflit judiciaire où le nom de Rose Lasseguet, dite Frémerol, serait prononcé.

La répétition de ce nom sous les voûtes du Palais de Justice pourrait suffire pour rappeler au juge d’instruction chargé de suivre l’affaire du boulevard de Courcelles que la victime de cet assassinat mystérieux, ce Jean Mourel, avait épousé une jeune fille de ce nom, Lasseguet. Alors ce magistrat, M. Destournel, arriverait sans difficulté à la duchesse de Blangy-Portal, et le bruit qu’il fallait éviter a tout prix pour la mémoire de la morte et pour le bonheur de son enfant éclaterait.

C’était, on le comprend, dans le seul but d’éviter cette catastrophe que parlait et manœuvrait le docteur.

— Eh bien ! soit, finit par répondre grossièrement Robert, et que le diable garde celle qu’il a emportée ! Quant à moi, me voilà joli garçon ! Je dois partout, sans compter un millier de louis à Groffen, et je n’ai plus le sou. Il va me falloir hypothéquer de nouveau mon hôtel ou courir chez le digne Isaïe.

– Déjà ! Tu en es là ?

— Absolument Avant-hier, lorsque tu m’as annoncé la mort de ma belle-mère, car il n’y a pas à dire, j’étais bel et bien le gendre de cette femme-là, moi, fils d’un ambassadeur de Sa Majesté Charles X ; avant-hier, à la pensée des millions dont la duchesse allait hériter, je m’étais senti tout à coup un autre homme ; je voulais rentrer en grâce auprès de ma femme, rompre avec Léa, me ranger, devenir sérieux, ne plus jouer que le whist à cent sous la fiche. Je me faisais déjà une fête de cette transformation, et voilà que, patatras ! la marmite est de nouveau renversée. Ah ! je t’assure qu’on ne me verra plus souvent ici. Et pour commencer, filons ! On m’attend à déjeuner rue de Prony. Si l’on y savait ce qui m’arrive ou plutôt ne m’arrive pas, on se moquerait rudement de moi !

— Allons ! répondit simplement Guerrard, que ce cynisme de son ami révoltait et épouvantait pour Claude.

Et il fit passer le duc devant lui, afin de pouvoir, avant de quitter l’hôtel, jeter un dernier coup d’œil sur les fenêtres de l’appartement de la duchesse.

Celle-ci, après le départ de Paul, s’était remise peu à peu des émotions violentes qui l’avaient successivement assaillie. Comme pour se purifier de son abandon, si chaste cependant, sur l’épaule de son défenseur, elle s’était fait apporter sa fille et l’avait bercée longtemps. Ensuite elle avait rangé les écrins de sa mère dans le petit coffre-fort, en forme de meuble chinois, où elle enfermait tous ses bijoux, et s’était fait servir à déjeuner chez elle, décidée à ne plus se trouver désormais avec Gontran et son précepteur que quand il lui serait impossible de faire autrement.

Enfin, vers trois heures, elle sortit en voiture fermée, prit des brassées de roses chez son fleuriste ordinaire, s’en fut pleurer et prier sur la tombe de la pauvre Geneviève, au cimetière Montmartre, et à cinq heures, elle se rendit chez Me Duhamel, où Mme Ronsart l’attendait.

L’entrevue de la tante et de la nièce débuta par une explosion de douleur, et ce fut seulement lorsqu’elles lui eurent donné un libre cours que le notaire se hasarda à leur parler des questions pécuniaires dont il avait le devoir de les entretenir.

Il s’agissait d’ailleurs, tout simplement, de communiquer à la duchesse le testament de Mme Frémerol, mais Me Duhamel en avait à peine commencé la lecture que la jeune femme l’arrêta pour lui dire :

— Je vous en prie, n’allez pas plus loin. Je sais déjà, par le duc lui-même, comment ma chère et bonne mère a disposé de son bien. Elle a eu raison, je l’approuve, et je désire que toutes les dispositions qu’elle a prises soient religieusement respectées.

— Mais que veux-tu que je fasse de tout cela ? interrompit à son tour Mme Ronsart. Pourvu que tu me permettes de continuer à vivre à Verneuil, je n’ai besoin de rien plus ! Si je t’ai priée de venir ici aujourd’hui, c’est parce que Me Duhamel a préparé l’acte de donation entre vifs par lequel je veux me débarrasser tout de suite de cette succession qui est à toi, à toi seule !

Cette succession est fort bien entre tes mains. Plus tard nous verrons. Je t’en prie, ne changeons rien momentanément à ce qui est. J’ai des motifs personnels pour que ma situation de fortune ne soit pas du tout modifiée.

— Qu’allez-vous faire de l’hôtel de la rue de Prony ? observa Me Duhamel.

— Si ma tante le veut, nous le laisserons tel qu’il est, sous la surveillance des jardiniers et du vieux valet de chambre Dupuy, après en avoir enlevé tout ce qui était à l’usage particulier de ma mère.

— Si je le veux ! mais je t’en conjure, agis à ta guise, ne me compte pour rien !

— Alors, mesdames, c’est convenu en attendant que vous en ayez décidé autrement, nous laisserons les choses en état, fit le notaire en se levant pour reconduire respectueusement ses deux clientes, qui venaient de faire devant lui, spectacle rare chez un officier ministériel, assaut de désintéressement et de générosité.

Quelques minutes après, seule avec sa tante dans le coupé où elle lui avait fait prendre place auprès d’elle, Claude lui dit :

— Du reste, j’ai l’intention de ne jamais rien faire sans consulter M. Guerrard. Ma mère avait en lui la confiance la plus absolue ; il en est digne, j’en suis certaine, et maintenant que nous voilà séparées, car j’ignore quand et où je pourrai te voir, je n’ai plus que lui, ma bonne tante, pour me défendre et me parler de toi !

Elle n’osait dire : Et pour m’aimer !

Et, sanglotant, Claude laissa tomber sa tête sur l’épaule de Mme Ronsart, peut-être un peu pour cacher la rougeur que te souvenir de ce qui s’était passé le matin même entre Paul et elle avait fait monter à son front.