La Duchesse Claude (Pont-Jest)/XX

E. Dentu (p. 425-441).

XX

AUPRÈS DE LA MORTE


Lorsqu’il eut laissé pendant quelques instants la duchesse tout à sa douleur, Guerrard, quelle que fut sa propre émotion, se souvint qu’il n’avait pas le droit, lui, de perdre la tête. Alors, se rapprochant de Claude, il lui dit d’une voix suppliante, comme pour se faire pardonner ses paroles :

— Je vous en prie, madame, de la résignation ! Il faut, hélas rentrer chez vous.

— Rentrer chez moi ! fit-elle avec une sorte d’indignation, en levant sur le docteur ses yeux remplis de larmes. Vous pouvez croire que je vais m’éloigner ? Oh ! vous vous trompez ! Je ne sortirai de cette maison qu’au moment où ma mère adorée la quittera elle-même pour toujours.

Elle avait saisi entre ses mains brûlantes les mains déjà glacées de la morte, semblant se réunir à elle dans une étreinte sacrée que nul n’oserait tenter de rompre.

— Vous savez bien que c’est impossible, reprit Paul avec douceur ; si celle qui vous aimait tant pouvait encore prononcer un seul mot, ce serait pour vous supplier de partir. Comment expliquerez-vous votre présence ici ? À quel titre…

— Oh ! peu importe ce qu’on supposera, ce qu’on devinera même ! Personne autre que moi ne rendra à ma mère les derniers devoirs.

— Mais votre mari ?

— Mon mari ! Qu’il vienne s’il le veut me chercher au chevet de celle dont sa conduite odieuse a hâté la fin ! Il apprendra ainsi à tous la source de la fortune qu’il a jetée en partie à ses maîtresses. Non, je ne m’en irai pas !

Et laissant tomber sa tête sur la couche funèbre, elle répétait à travers ses sanglots :

— Mère ! pauvre mère !

Guerrard comprit ce qu’il y aurait de cruel à insister pour qu’elle s’éloignât.

Ce qu’il y avait de mieux à faire était de courir informer le duc de la mort de Mme Frémerol, et de lui persuader qu’il ne pouvait réellement s’opposer à ce que sa femme demeurât quelques heures dans l’hôtel de la rue de Prony, où, d’ailleurs, sa présence ne serait connue d’aucun des commensaux ordinaires de la maison, car il aurait soin de donner l’ordre formel de ne laisser entrer qui que ce fut dans la chambre mortuaire.

Il voulait aussi télégraphier à Mme Ronsart de venir immédiatement, afin que la défunte eût près d’elle une parents pour remplir toutes les formalités legales.

— Eh bien ! soit, dit-il alors à Mme de Blangy-Portal, restez ici, je vais aller prévenir Robert. Dans une demi-heure, je serai de retour. Mais, je vous en conjure, au nom même de celle que vous pleurez, du courage, un peu de courage !

Puis, après avoir recommandé la malheureuse jeune femme au docteur Marceau et à Julie, il regagna la voiture qui stationnait dans la cour, se fit conduire au bureau du télégraphe du Corps législatif et, de là, rue de Lille.

Au moment où il franchissait la porte de l’hôtel, il aperçut le duc qui on gravissait le perron.

Absent depuis la veille, il venait seulement de rentrer.

Il l’appela et courut à lui.

M. de Blangy-Portal, qui s’était retourné à la voix de son ami, lui demanda avec stupeur, quand celui-ci l’eut rejoint :

— Qu’as-tu donc ? Tu as l’air tout bouleversé !

— On le serait à moins, répondit Paul je viens de voir mourir Mme Fremerol.

— Ma… madame Frémerol est morte ! Sapristi ! Et tu vas l’apprendre à sa fille ?

— Non, c’est toi que je voulais rencontrer, car la duchesse est auprès de sa mère ; elle a pu recevoir son dernier soupir.

— Comment, elle a osé… Claude, sans ma permission…

— Ah ! mon cher, je t’avoue qu’à sa place je n’aurais demandé de permission à personne. Il y a quelque chose de plus fort que toutes les conventions sociales, c’est l’amour filial. Ce matin, vers dix heures, Mme Frémerol m’a fait demander ; je me suis rendu immédiatement chez elle ; je l’ai trouvée au plus mal, et c’est moi-même qui suis venu chercher ta femme. Sa mère ne le voulait pas ; j’ai pris cela sur moi. C’est superbe d’avoir le respect de son nom et de tout faire pour le garder intact ; mais, que diable ! il ne faut pas que ces beaux sentiments-là fassent commettre un acte de cruauté.

La docteur disait tout cela au duc dans le fumoir du rez-de-chaussée, où il l’avait entraîné pour être libre de lui parler à son aise, loin de toute oreille trop curieuse.

M. de Blangy-Portal l’écoutait sans l’interrompre, mais il était facile de lire sur sa physionomie la lutte que se livraient en son esprit l’orgueil et la cupidité.

Était-ce bien le moment de se montrer trop dur pour une femme qui héritait d’une fortune énorme dont il jouirait certainement en partie ?

— Oui ! se décida-t-il à dire, oui, tu as eu raison et la duchesse aussi. Cependant elle n’a pas l’intention, je suppose, d’assister à l’enterrement de Mme Frémerol et de porter son deuil ?

— Je pense que ta femme n’a pas l’intention, en effet, de suivre le convoi de sa mère. Du reste, ce n’est pas l’usage. Quant à prendre le deuil, tu ne pourras t’opposer à ce qu’elle le fasse. D’abord elle voit si peu de monde et sort si peu.

— Et mon fils, l’abbé Monnier, nos gens ?

— On leur dira que la duchesse a perdu un parent de province.

— Les choses pourront s’arranger comme cela, pourvu que Mme de Blangy-Potal dissimule ici la douleur toute naturelle qu’elle doit ressentir. Mais de quoi donc Mme Frémerolt est-elle morte si rapidement ? J’ai même ignoré sa maladie !

— D’un anévrisme ou d’un rhumatisme au cœur, je ne sais trop !

— Comment tu ne sais trop !

— Je t’ai déjà dit que je n’étais pas son médecin. Or, lorsque je suis arrivé près d’elle, la catastrophe était imminente.

— Qui va s’occuper des obsèques ?

Mme Ronsart, à qui je viens d’envoyer une dépêche, et moi.

— Et sa succession, comment va-t-elle se régler ? Frémerol n’était pas son nom. La duchesse a été déclarée sous son nom de jeune fille, Rose Lasseguet. J’ai peur que cette liquidation ne se fasse pas aisément et ne nous donne quelques gros ennuis.

— Pourquoi, puisque ta femme n’a ni sœur ni frère ? Mais, d’ailleurs, sois tranquille ; Mme Frémerol a dû prendre toutes ses précautions pour que sa fille trouve un héritage facile à recueillir. Elle l’aimait trop pour n’y avoir pas songé. Son testament doit être depuis longtemps chez son notaire.

— Ne vas-tu pas retourner immédiatement rue de Prony ?

— Sans aucun doute !

— Eh bien ! dis à la duchesse qu’elle peut rester là-bas jusqu’à l’enterrement, mais à la condition absolue qu’elle ne verra aucun des gens qui fréquentaient la maison, car enfin, elle avait conservé de nombreux amis, Mme Frémerol.

— Cinq ou six à peine. Depuis le mariage de sa fille elle avait a peu près fermé son hôtel.

— Maintenant qu’elle est morte, on va savoir d’où elle venait.

— Comment d’où elle venait ?

— Oui, son lieu de naissance, sa famille. Tu penses bien que si elle a des patents, ils vont accourir pour faire main basse sur sa succession, surtout s’ils ignorent qu’elle a une fille.

— Je crois que toute sa famille se compose de la tante Ronsart, qui est veuve et n’a jamais eu d’enfant. Pu reste, je te le répète, Mme Fremerol doit avoir tout prévu.

— Nous le verrons bien !

— En attendant, je vais aller dire à la duchesse dans quelle mesure tu l’autorises à rendre les derniers devoirs à sa mère.

— Est-ce que tu trouves que je devrais en faire davantage ? Tu ne voudrais pas cependant que je suivisse le convoi tête nue et un crêpe au chapeau ! C’est entendu, je compte sur toi pour que Claude ne se compromette pas !

Toutes ces observations étaient odieuses : cependant Guerrard, pressé d’ailleurs de regagner la rue de Prony, ne répondit rien, tant il craignait de trahir l’indignation que lui causait la sécheresse de cœur de Robert, et il le quitta pour remonter dans sa voiture.

Seulement alors, se rappelant le large pli que lui avait remis Mme Frémerol avant de mourir, il l’ouvrit, pressentant qu’il renfermait quelque communication importante de la malheureuse mère, qui venait de donner héroïquement sa vie pour sauver l’honneur de sa fille.

C’était bien cela, en effet, mais c’était plus encore, et le docteur passa par mille émotions diverses en prenant connaissance de cette lettre, le premier des papiers qu’il avait extrait de l’enveloppe :

« Mon cher Guerrard, voici mes suprêmes volontés. Je vous supplie de les respecter pour le bonheur de Claude, que vous avez juré de défendre.

« Je ne veux pas lui laisser directement la fortune que je possède, car si son mari la savait aussi riche, il userait de tous les moyens pour la ramener à lui. Il simulerait un repentir dont il est incapable et une affection mensongère. Ma fille, par bonté, faiblesse ou lassitude, céderait peut-être un jour, et M. de Blangy-Portal la ruinerait, puis la martyriserait ensuite. Il ne faut pas que cela arrive jamais.

« Il vaut mieux que ! e duc, convaincu que sa femme n’a plus rien à attendre dans l’avenir, se conduise de façon à ce que ma pauvre enfant puisse obtenir un jour sa séparation de corps. Lorsque cela sera fait, vous pourrez lui remettre sans danger l’héritage que je vous confie.

« Les évènements se sont précipités si rapidement que je n’ai pas eu le temps de vendre mon hôtel, ni quelques-unes de mes propriétés, mais j’ai transformé à peu près tout ce que j’avais en titres au porteur et en argent liquide. Voici les reçus de ces titres et de ces sommes, déposés à votre nom dans divers établissements de crédit.

« Vous ferez bien de déplacer tout cela pour le mettre à l’abri à votre guise.

« L’héritage que je vous confie sans contrôle s’élève à plus de six millions. Je le sais dans des mains honnêtes. Je ne veux donc vous rappeler que votre serment de veiller sur Claude.

« Un second testament, tout entier de ma main et confié à Me Duhamel, institue comme ma légataire universelle Mme Ronsart, à qui je laisse mon hôtel de la rue de Prony et mes deux fermes des Ardennes : la Bergerie et le Champerret, dont les revenus sont estimés à 30.000 francs. C’est en réalité ma fille qui hérite de ces immeubles, puisque Mme Ronsart n’a pas de plus proche parent que Claude, dont elle a toujours été la seconde mère et à qui elle pourra léguer sa fortune, sans craindre que nulle contestation puisse être élevée par qui que ce soit.

« Je crois avoir tout prévu.

« Adieu, mon ami, aimez bien ma pauvre enfant, que je n’embrasserai pas avant de mourir.

« Je ne veux pas même me donner cette dernière consolation, et j’espère que Dieu, en raison de ce sacrifice, de cette expiation, me pardonnera mes fautes et le crime que j’ai commis par amour maternel. Adieu ! »

Vingt-quatre heures à peine s’étaient écoulées depuis que Mme Frémerol avait écrit ces lignes navrantes, ne se doutant guère qu’elles seraient lues si peu de temps après par leur destinataire, car c’était le matin même seulement, après avoir reçu la lettre de Mme Ronsart, qu’elle avait mis à exécution son projet bien arrêté de se donner la mort, s’il fallait un jour placer son cadavre entre la justice et sa fille.

Ses dispositions étaient prises depuis longtemps en vue de ce suicide.

Le jour où le docteur Marceau lui avait ordonné des piqûres de morphine pour calmer ses douleurs névralgiques, elle s’était dit que ce serait à l’aide de ce poison qu’elle mettrait fin à ses jours, et elle en avait mis de côté la quantité nécessaire.

Guerrard venait de terminer la lecture de la lettre de Mme Frémerol, et il était absorbé dans les pensées que cette page douloureuse avait fait naître en son esprit, quand le brusque arrêt de la voiture le rappela à lui.

Elle venait de s’arrêter devant le perron de l’hôtel.

Il sauta à terre et monta rapidement au premier étage.

Agenouillée contre le lit de sa mère, la duchesse pleurait et priait. Elle ne l’entendit pas entrer.

Alors il la toucha doucement à l’épaule ; elle releva la tête, et il lui dit :

— Du courage je vous apporte une bonne nouvelle. Votre mari vou autorise à rester ici jusqu’à ce que tout soit terminé.

— Merci, mon ami, répondit la pauvre Claude à travers ses sanglots mais si M. de Blangy-Portal m’avait refusé cette dernière consolation, il aurait été obligé d’employer la force pour me faire sortir de cette maison. Ma pauvre mère, c’est lui, le malheureux, qui l’a tuée !

— Non, ne le croyez pas ! Mme Frémerol vous l’a toujours caché, mais elle était atteinte, depuis déjà longtemps, d’une maladie qui ne pardonne guère.

Il ne voulait pas faire connaître à l’infortunée à quelle condition Robert l’autorisait à passer la nuit rue de Prony ; il se réservait d’user de l’influence qu’il avait sur elle pour la décider à se retirer lorsque l’heure de la séparation aurait sonné ; mais il lui apprit qu’il avait télégraphié à Mme Ronsart de venir tout de suite à Paris, et qu’en attendant son arrivée, il allait faire les démarches nécessaires.

Tout cela dit avec un tact infini, Guerrard se fit conduire d’abord au couvent de la Compassion, où il demanda deux religieuses pour veiller la morte, ce qui lui fut accordé immédiatement, et ensuite chez Me Duhamel, à qui il apprit la mort subite de sa cliente.

Le notaire savait le rôle joué jadis par le docteur dans le mariage de Claude, et la mère de celle-ci lui avait évidemment fait part de la confiance qu’elle avait en lui, car il répondit à son interlocuteur :

— Cette fin rapide m’étonne à peine, et la pauvre femme en avait sans doute le pressentiment, car, depuis plusieurs mois, dans un but qu’il ne m’appartient pas de rechercher, elle s’occupait de transformer en titres au porteur sa fortune, qui était considérable. C’était une personne intelligente et de grand cœur. Comprenant que sa succession donnerait lieu à bien des débats pénibles pour Mme la duchesse de Blangy-Portal, elle désirait, autant que possible, les lui épargner. Son testament, qu’elle m’a confié, nous en dira certainement davantage. Je crois que c’est sa tante, Mme Ronsart, qui est sa légataire universelle. C’est à cette intention, du moins, qu’elle s’était arrêtée d’après mon propre conseil et dans un but facile a saisir. Il faudrait donc prier Mme Ronsart de venir tout de suite. N’habite-t-elle pas Mantes ?

— Oui et je l’ai prévenue par dépêche de ce triste évènement. Elle arrivera sans doute par un des premiers trains. Je m’entendrai avec elle pour les obsèques.

— Et Mme la duchesse ?

— J’ai pu l’amener auprès de sa mère assez à temps pour qu’elle lui fermât les yeux, et son mari lui permet de rester rue de Prony jusqu’au départ du corps, mais à la condition absolue qu’elle ne se montrera à personne.

— Pauvre jeune femme, quelle douloureuse épreuve ! Il est bien heureux qu’elle ait à ses côtés un ami tel que vous ! Mme Frémerol m’a dit souvent qu’elle n’avait aucun secret pour vous et que le jour où elle s’en irait, ce serait avec la certitude et la consolation de ne pas laisser sa fille sans défenseur.

— C’est moi qui ai fait ce mariage, je ne l’oublierai jamais, je n’ai pas le droit de l’oublier !

Paul avait prononcé ces mots avec un tel accent de tristesse, avec une telle expression de remords, que le notaire, qui d’ailleurs avait été le confident de Mme Frémerol et savait comment s’étaient passées les choses, changea généreusement de sujet de conversation et laissa partir son visiteur, après l’avoir prié de dire à Mme Ronsart qu’il lui serait fort obligé de le prévenir dès qu’elle serait arrivée a Paris.

Pendant ce temps-là, le médecin de l’état civil venait constater le décès de Mme Frémerol, qu’il attribua, après un examen sommaire et en s’en rapportant tout à fait à son éminent confrère, M. Marceau, à une angine de poitrine, et lorsque Paul rentra rue de Prony, les sœurs de la Compassion venaient de terminer, sous les yeux mêmes de la duchesse, la dernière toilette de la chère morte.

Après avoir glissé entre ses mains jointes la croix d’ivoire qui protégeait son berceau et que sa mère avait suspendue depuis longtemps au chevet de son lit, Claude dépouilla les jardinières pour entourer de fleurs celle dont elle ignorait la dernière preuve d’amour et qui semblait encore lui sourire, tant le calme de l’éternel repos avait succédé sur son visage aux convulsions de l’agonie.

Vers quatre heures du soir, Mme Ronsart arriva.

Guerrard, qui la guettait, courut au-devant d’elle pour lui recommander de ne pas dire un mot à qui que ce fût de la lettre qu’elle avait écrite à Mme Frémerol à propos de sa visite au juge d’instruction de Mantes, et quand la brave femme, sans se rendre bien compte de ce qu’on lui demandait, eut promis de se taire, il la supplia d’avoir du courage en face de sa petite-nièce, dont la douleur si profonde pouvait réellement compromettre la santé.

— Oui, oui, je serai courageuse, répondit en pleurant Mme Ronsart. Ma pauvre Geneviève ! Quel mal a donc pu l’emporter aussi vite ! Pourquoi ne m’a-t-elle pas appelée auprès d’elle, je l’aurais sauvée !

Et comme, en parlant ainsi, par phrases saccadées que les sanglots entrecoupaient, elle était montée au premier, soutenue par le docteur, Claude l’aperçut et se jeta dans ses bras, en répétant de nouveau :

— Ma mère, ma mère adorée ! Je n’ai plus que toi, tante, plus que toi !

— Et votre fille, madame, votre fille ! observa le docteur pour tenter d’amoindrir un peu le désespoir de la malheureuse.

— C’est vrai, fit celle-ci, ma chère petite Thérèse ! Ah ! et vous aussi, mon ami, vous aussi ! Mais elle, elle ! je ne la verrai plus jamais !

Et elle retomba lourdement sur le lit, pour éclater en sanglots, ses lèvres convulsionnées sur les mains de la morte.

Mme Ronsart s’agenouilla auprès de Claude, et elles restèrent ainsi en prière presque toute la journée.

Le soir, la duchesse refusa de retourner rue de Lille elle passa la nuit sur une chaise longue, dans le boudoir voisin de la chambre de sa mère, et le lendemain, elle voulut aider les sœurs à étendre dans sa dernière couche celle qui avait si héroïquement racheté les fautes de sa jeunesse.

Néanmoins, malgré tout le courage qu’elle voulait avoir, la fille de Mme Frémerol ferma les yeux lorsque le moment fut venu de visser le couvercle de la bière. Elle n’osait pas regarder une dernière fois celle qui disparaissait pour toujours, et il fallut que Guerrard l’arrachât presque de force à cet horrible tableau.

Pendant que se passaient ces tristes choses, M. de Blangy-Portal, lui, ne donnait pas signe d’existence.

Depuis la veille que sa femme était absente, il n’avait pas même fait prendre de ses nouvelles, mais il s’était bien gardé d’oublier d’écrire à Paul pour lui rappeler que s’il avait autorisé la duchesse à rester rue de Prony, sans voir qui que ce fut, jusqu’après le départ du corps, c’était à la condition qu’elle n’irait pas même à l’église.

Profondément indigné, le docteur n’avait pas renouvelé à Claude ces odieuses recommandations de son mari, recommandations bien inutiles d’ailleurs. Mme Frémerol avait conservé si peu d’amis que vingt personnes à peine se présentèrent à son hôtel pour suivre le convoi, et la duchesse, brisée par la fatigue autant que par la douleur, se résigna à le laisser partir sans elle.

Mais deux heures plus tard, quand, la bière descendue dans le caveau de la sépulture que Geneviève possédait au cimetière Montmartre, le vide se fut fait autour du monument, sa fille vint prier et pleurer. Ce fut au bras de Guerrard qu’elle rentra ensuite rue de Lille, où le duc daigna la recevoir par quelques phrases banales de consolation, qu’il eut la cruauté de compléter en lui disant, lorsque Paul se fut retiré :

— Surtout dissimulez à nos gens votre chagrin ; il ne faut pas que l’on puisse ici en connaître la véritable cause.

— Oui, je vous comprends, répondit Claude, dans un élan de révolte d’amour filial, il ne faut pas qu’on connaisse plus ici la source de mes larmes que celle de votre fortune !

— Mais vous êtes folle, ce n’est pas…

Et comme, peut-être avec l’intention de s’excuser, M. de Blangy-Portal avait fait un pas vers elle, la duchesse l’interrompit en s’écriant :

— Ah ! laissez-moi ! J’ignorais que dans votre monde on pût ainsi défendre à une fille de pleurer sa mère !

Puis elle courut s’enfermer dans son appartement.

Au même instant le docteur arrivait rue de Prony, où la tante Ronsart l’attendait, ainsi qu’il l’en avait priée.

— Chère madame, lui dit-il, dès qu’il fut seul avec elle dans un petit salon dont il avait fermé la porte, il faut, en mémoire même de celle que vous avez perdue, faire trêve momentanée à votre douleur, pour bien me comprendre. C’est au nom de notre pauvre amie morte que je vous parle. Les instructions que je vais vous donner, c’est elle-même qui, par ma voix, vous les donnera. Il s’agit ici du repos, du bonheur, de l’honneur de votre nièce. Voilà ce dont il faut bien vous pénétrer.

— Parlez, je vous écoute, bégaya la veuve, réellement épouvantée de ce préambule. Mon Dieu ! qu’y a-t-il encore ? Ah ! ma pauvre Rose, ma chère Rosette !

La brave femme remontait de vingt années en arrière pour évoquer le souvenir de celle qui n’était plus.

— C’est précisément parce que Mme Frémerol s’appelait Rose en même temps que Geneviève…

— Ah ! pardon, monsieur, pardon ! s’écria Mme Ronsart, vraiment effrayée de son indiscrétion.

— Oh ! je connais tout le passé de notre amie ; vous ne m’avez rien appris de nouveau. Sa confiance en moi était pleine et entière. J’en suis digne, je vous le jure ! Il est utile aujourd’hui de bien nous unir pour échapper à quelque nouvelle catastrophe. Je sais que vous avez été appelée chez le procureur de Mantes ; la lettre que vous avez écrite à votre nièce après vous être rendue à cet appel, je l’ai là, sur moi, avec d’autres papiers fort importants qu’elle m’a remis avant de mourir.

« À l’égard de ces papiers et de ses dispositions testamentaires, nous aurons à nous entendre.

« Mme Frémerol a eu soin de s’y prendre de façon à sauver la fortune de sa fille ; cette fortune ne tombera jamais entre les mains de M. de Blangy-Portal ; mais nous avons, nous, le devoir de veiller sur son bonheur, car, vous le pensez bien, elle ne sait rien du passé. Le nom de Jean Mourel lui est absolument inconnu ; il ne faut pas qu’il soit jamais prononcé devant elle.

« Donc, dans le cas où vous seriez demandée de nouveau chez le chef du parquet de Mantes, ne vous y rendez pas sans m’avoir vu. Une dépêche, et j’accourrai à Verneuil. Ou plutôt restez ici, jusqu’à ce que toutes les formalités légales soient remplies. D’ailleurs Me Duhamel, le notaire de Mme Frémerol, vous prie de passer à son étude aujourd’hui même, sans faute. »

Mme Ronsart écoutait tout cela avec stupeur.

Bien qu’elle sût toute la bonne affection que sa nièce avait toujours eue pour le docteur, elle ne s’imaginait pas qu’il fût aussi complètement au courant de son passé maudit, et elle s’effrayait de voir ce secret terrible connu d’un étranger ; mais en arrêtant ses regards inquiets sur Guerrard, elle lut sur sa physionomie une telle franchise, une telle loyauté, un tel dévouement, qu’elle lui dit :

— Ah ! oui, je vous obéirai, je ne dirai pas un mot, je ne ferai pas une démarche sans vous consulter. Que Dieu soit béni d’avoir donné à Claude un ami tel que vous ! Comme elle vous aimerait si elle savait tout ce que vous faites pour elle !

Et l’excellente vieille pressait affectueusement les mains du docteur, qui se répétait à lui-même :

— Comme elle m’aimerait ? Oh ! jamais autant et ainsi que, moi, je l’aime, pour mon châtiment !