La Duchesse Claude (Pont-Jest)/II

E. Dentu (p. 50-69).

II

RIEN DES AGENCES


Le lendemain matin, vers dix heures, lorsque Robert, qui n’avait pu trouver que quelques instants de repos, sonna Germain et s’informa de ce qu’était devenu le docteur, il apprit qu’il venait de quitter l’hôtel, mais en disant qu’il serait de retour à midi.

Le duc parut enchanté de cette assurance. Il lui tardait, en effet, de revoir son ami, car une fois rentré dans son appartement, il s’était vainement efforcé de chasser de son esprit les tristes pensées que sa situation désespérée y accumulait, et il était alors arrivé rapidement à reconnaître que, seul, un mariage riche pourrait le tirer d’embarras, et aussi à ne plus envisager avec autant de répugnance la perspective d’épouser quelque fille de marchand enrichi.

Il ne s’agissait plus que de découvrir une héritière grassement dotée, pourvue de parents à peu près acceptables, et suffisamment bien élevée pour ne pas faire trop mauvaise figure dans les salons de l’hôtel ducal, si peu de temps qu’ils dussent rester ouverts à l’occasion des noces du chef de la maison.

Or M. de Blangy-Portal supposait que son plus fort créancier, Isaïe Blumer, avait quelque jeune personne de ce genre-là à lui proposer, et il avait hâte de lui dépêcher Paul pour sonder le terrain.

En attendant son retour, il se mit à sa toilette, et quand son valet de chambre vint lui demander s’il déjeunerait avec son fils, il répondit :

— Oui, priez M. l’abbé de se mettre à table avec son élève. Je descends tout de suite.

Cinq minutes après, il rejoignait le jeune homme et son précepteur, avec lesquels il prenait d’ordinaire son repas du matin, tandis qu’il ne dînait jamais chez lui.

Gontran vint au-devant de son père, qu’il embrassa avec plus de cérémonie que d’effusion ; l’abbé s’inclina davant le duc, qui lui rendit son salut d’un mouvement de tête, et ces trois seuls convives prirent place dans cette vaste salle à manger où jadis le vieil ambassadeur réunissait trente invités, une fois au moins par semaine

Le fils de Robert venait d’avoir onze ans. C’était un bel enfant, distingué, intelligent, mais déjà volontaire, vaniteux, et dont une éducation fausse devait modifier les bons instincts naturels.

Séparé depuis près de deux ans de la gouvernante à laquelle il avait été confié le lendemain de la mort de sa mère et mis entre les mains d’un ecclésiastique, il vivait sans camarades de son âge, loin de cette existence en commun qui assouplit les caractères et prépare aux luttes de l’avenir.

Ses seuls bons jours étaient ceux qu’il passait à la campagne, à Morceil, près d’Angers, chez sa grand’tante maternelle, la comtesse de Lancrey.

Il y allait chaque année pendant près de trois mois, en été, mais M. de Blangy-Portal, lui, n’y mettait jamais le pied.

Mme de Lancrey, fort âgée, veuve et sans enfants, n’avait jamais pardonné à son neveu la rapidité avec laquelle il avait oublié cette pauvre jeune duchesse dont sa conduite avait hâté la fin, et si Robert lui envoyait son fils, ce n’était certes pas par déférence, mais tout simplement parce qu’il était l’unique héritier de sa vieille tante, et aussi parce qu’il était bien aise d’être tout à fait libre en juillet, août et septembre. Il les employait à courir, en compagnie de Guerrard, les villes d’eaux, en commençant par Trouville, pour finir par Biarritz, partout enfin où on jouait.

Bien qu’elle habitât constamment la province, Mme de Lancrey n’ignorait rien des désordres du duc ; elle le savait ruiné ou sur le point de l’être, et c’était pour obéir à ses instructions que maître Darimont, le notaire de la famille de Pressençay, était demeuré inflexible lorsque son noble client avait tenté de mordre au million qui appartenait en propre à son fils.

De plus, toutes ses dispositions étaient prises pour que sa fortune, qui était assez considérable, ne tombât jamais entre les mains de ce neveu prodigue, joueur et débauché, pour qui elle n’avait que du mépris.

Quant au précepteur du jeune comte, l’abbé Monnier, c’était un excellent homme, mais à l’esprit assez borné, et comme, à son entrée dans l’hôtel, Robert ne lui avait jamais parlé que des illustrations de sa race, de son dévouement à la légitimité, de ses principes cléricaux, de sa volonté que son fils fut élevé ainsi que doit l’être un défenseur né du trône et de l’autel, le brave prêtre s’était soumis à ces ordres, et le jeune représentant de l’illustre famille des de Blangy-Portal apprenait l’histoire de France dans ce livre ridicule que le père Loriquet a écrit sans le moindre respect des plus simples vérités historiques.

L’éducation tout entière de Gontran était coulée dans le même moule, malgré les observations que se permettait de temps en temps Guerrard, lorsqu’il l’entendait faire des réflexions qui prouvaient combien son maître se souciait peu des idées modernes.

Mais le duc songeait bien à la direction donnée aux études de l’héritier de son nom ! C’est à peine si, çà et là, il le questionnait un peu, par acquit de conscience. Non pas qu’il fut mauvais père, mais les plaisirs l’absorbaient complètement, et pourvu que son fils fut bien portant et gai, le reste ne l’intéressait que médiocrement.

Ce matin où il attendait si impatiemment le retour de Paul, Robert, on le comprend aisément, était moins que jamais en train de causer. Aussi l’abbé et Gontran parlaient-ils à demi-voix.

Tout à coup, à un moment donné et répondant à quelque question de son élève, le précepteur lui dit, avec conviction :

— Si quelques petites gens de noblesse nouvelle sont alliés aux plus vieilles et aux plus illustres familles françaises, c’est que le marquis de Buonaparte, généralissime des armées de Sa Majesté Louis XVIII, a ordonné ces mésalliances, auxquelles un de Blangy-Portal ne se soumettrait pas même aujourd’hui que toutes les races fusionnent honteusement.

— Que diable chantez-vous là, l’abbé ? interrompit brusquement le gentilhomme qui avait entendu. Si c’est avec de semblables vieilleries que vous comptez faire de Gontran un homme selon notre époque !

— Mais, monsieur le duc, bégaya le malheureux professeur, je croyais…

— Vous aviez tort de croire ! Je désire certes que mon fils n’oublie jamais de quelle race il descend et à quels principes il doit rester fidèle, mais de là à effacer de notre histoire le règne de Napoléon Ier et à lui persuader qu’il n’y a d’alliances possibles qu’entre gens du même monde, il y a loin ! Il faut faire aux idées de son temps les concessions nécessaires. Je ne veux pas que Gontran soit un ignorant, ni passe pour un imbécile.

À cette mercuriale inattendue, M. Monnier était devenu rouge comme une pivoine.

Ne pouvant se douter des motifs qui transformaient ainsi du tout au tout les opinions du père de son élève, il se demandait s’il n’avait pas mal compris, et la stupéfaction se lisait si bien sur son visage que Robert, si peu disposé qu’il fût à prendre gaiement les choses, ne put s’empêcher de rire, en poursuivant :

– C’est comme cela ! Du reste, j’ai l’intention de faire suivre à mon fils les cours de quelque grand lycée. Nous en parlerons. Oh ! vous resterez toujours ici pour surveiller ses études, mais il faut qu’il cesse de vivre avec M. le marquis de Buonaparte et autres niaiseries surannées. Je suis certain d’ailleurs qu’il ne demande pas mieux que de changer un peu d’existence. Ce grand hôtel, sans amis de son âge, doit lui sembler bien triste.

— Ça, c’est vrai, père, répondit l’enfant, en jetant un coup d’œil malicieux à son précepteur.

Le pauvre prêtre ne savait que répondre. Heureusement qu’au même instant Germain vint annoncer à son maître que M. Isaïe Blumer sollicitait l’honneur d’être reçu.

— Conduisez-le dans le fumoir commanda M. de Blangy-Portal ; je vais l’y rejoindre. Portez-y du café, et quand M. Guerrard reviendra, vous le ferez entrer près de nous.

Puis il se leva de table, embrassa du bout des lèvres son fils, dit à l’abbé : « Nous reprendrons notre conversation un de ces jours », et il sortit de la salle à manger pour gagner ce salon où, la veille, il avait fait à son compagnon de plaisir de si tristes aveux sur sa situation financière et où Ïsaïe Blumer l’attendait.

Cet Isaïe Blumer n’était pas un de ces israélites de la nouvelle école, produit absolument moderne, parisien surtout, joyeuse antithèse à toutes les traditions, c’est-à-dire un élégant, un viveur, un dépensier ; mais ce n’était pas non plus un de ces juifs fantaisistes des romanciers, aux vêtements sordides, à l’épine dorsale trop flexible.

Il n’avait rien de ce type imaginaire. Sa race se trahissait à son nez un peu busqué et à ses lèvres fortes, mais c’était tout. Sauf cela, il ressemblait au premier bourgeois venu.

Né au centre de la France et même excellent Français, il n’avait aucun accent, ni, non plus, aucune opinion politique. Ainsi que bon nombre de ses coreligionnaires, il était assez indifférent en semblable matière.

Car c’est là, en effet, un des traits caractéristiques de la grande famille juive. L’impossibilité où sont les israélites de se faire légitimistes, puisqu’ils ne peuvent être cléricaux, ne les pousse pas cependant vers les idées révolutionnaires, mais comme c’est à la Révolution qu’ils doivent leur situation actuelle dans la société moderne, ils sont volontiers républicains, républicains modérés, cela va de soi, car ils restent avant tout conservateurs.

Ceux qui siègent dans les Parlements font le plus souvent partie du centre gauche.

C’est par le fait de l’une de ces exceptions bizarres qui confirment les règles générales, qu’on a rencontré çà et là quelques-uns d’entre eux dans les mouvements démagogiques ou socialistes.

Les israélites ont toujours un métier, une profession, un emploi, si riches qu’ils soient. Jamais un d’eux n’est inactif. Jusqu’à la fin de leur existence, ils font quelque chose d’utile. Être inactif, c’est être improductif. Or nul, chez eux, n’a le droit à la paresse.

C’est là, d’ailleurs, une des forces de cette race qui nous prend petit à petit quelques-uns de nos vices, mais à laquelle nous ne voulons emprunter que de l’argent, et non les plus intéressantes de ses qualités le respect de la famille, l’amour du travail, la fidélité à ses croyances.

Suffisamment instruit, n’ayant pas trop mauvaise tournure, portant très gaillardement sa cinquantaine, ne manquant pas à l’occasion d’un certain esprit, marié et excellent père, ainsi que le sont, à leur louange, presque tous les israélites, Isaïe Blumer se disait banquier.

La vérité est qu’il était simple escompteur et quelque peu usurier, non pas un de ces usuriers de jadis qui prêtaient à cinquante pour cent, en donnant moitié en argent, moitié en marchandises, ce qui faisait soixante-quinze pour cent — pour trois mois, — et les conduisait souvent en police correctionnelle mais un usurier de la nouvelle couche, connaissant bien son code, sachant en éviter les écueils, et ne triplant pas moins à chaque affaire nouvelle son capital engagé, grâce à des intérêts en dehors, en dedans, à côté, à des commissions, des sous-commissions, des agios, à tous ces retours de bâtons qui font que quand une pièce de cinq francs a passé par la main de ces gens-là, à quelque religion qu’ils appartiennent, elle ne vaut plus que vingt sous pour celui qui l’a déboursée. On dirait que chaque doigt qui la touche lui enlève une parcelle de métal.

Blumer faisait donc des affaires, pour nous servir de l’expression consacrée, lorsqu’il s’agit d’expliquer une situation peu explicable ; c’est-à-dire qu’il achetait et vendait tout ce qui s’achète et se vend : des propriétés, du vin de Bordeaux, des diamants, des bijoux, des reconnaissances du mont-de-piété des soldes de marchandises… et des consciences.

Il jouait à la Bourse pour le compte de spéculateurs honteux ou ignorants, pour celui de vieilles femmes surtout, et il fréquentait assidûment un tripot de quatrième ordre, où il pouvait donner cours à ses industries multiples.

Il connaissait tout ce qui se passait dans le monde interlope, aussi bien dans les plus petits cabinets d’affaires que dans les grandes agences matrimoniales et chez les femmes déclassées, auxquelles il savait à l’occasion offrir cinq louis, quitte à leur faire traiter le lendemain une opération, de quelque genre que ce fût, qui le faisait rentrer dans son déboursé… avec un bénéfice de 100 %.

Enfin, dans tous les grands clubs, il était en rapport avec quelque employé, quelque prêteur, ce qui lui permettait d’être au courant de la situation financière et des mœurs de ceux des membres de ces cercles qui pouvaient lui être adressés.

C’est ainsi qu’il était entré un jour en relation avec le duc de Blangy-Portal.

À cette époque, Robert venait de perdre sa femme et n’était pas ruiné, mais voulant, par prudence et peut-être aussi par pudeur, dissimuler à son notaire une partie de ses besoins d’argent, il avait dejà recouru aux emprunts.

Dans les commencements, Blumer se montra facile, relativement peu cher, mais bientôt, en vertu, de cet axiome d’économie que l’intérêt de l’argent doit croître en raison directe des risques que court le prêteur, il multiplia les intérêts, exigea garantie sur garantie, hypothèque sur hypothèque, jusqu’au matin où il répondit à son noble client, qui lui demandait cinq cents louis :

— Il me serait impossible d’augmenter votre compte d’un seul billet de mille francs, et je crains fort, au contraire, que le renouvellement de ceux de vos effets dont l’échéance est prochaine me soit refusé.

Puis, comme son débiteur paraissait fort décontenancé, il ajouta :

— Et si monsieur le duc me permet un conseil, je lui donnerai celui de tenter de se tirer d’embarras par un riche mariage. C’est le seul moyen qui lui reste maintenant de se remettre à flot.

Ces mots prononcés à la fois avec respect et fermeté, Blumer s’était retiré, mais Robert les avait si peu oubliés, qu’il était décidé, nous l’avons vu, à envoyer Guerrard à son créancier pour lui demander s’il n’avait pas lui-même une héritière à lui proposer.

Bien que, très probablement, il se présentât l’hôtel de la rue de Lille, ce matin où nous sommes, pour rappeler à M. de Blangy-Portal son échéance menaçante, — il s’agissait de trente mille francs, — le digne israélite n’était donc jamais venu plus à propos.

Aussi le duc s’était-il empressé de lui faire répondre qu’il allait le rejoindre dans le fumoir où Germain l’avait introduit.

En attendant le maître de la maison, Isaïe, qui se sentait un peu propriétaire de tout ce que renfermait l’aristocratique demeure, s’était étendu dans un fauteuil, et, d’un regard de connaisseur, il inventoriait les tableaux, les meubles, les armes, les objets d’art qui ornaient la pièce.

Les portraits des aïeux du gentilhomme lui imposaient fort peu.

Ces vieilles toiles craquelées, blasonnées dans un angle et au bas desquelles se lisaient en caractères romains les noms des personnages qu’elles représentaient, ne valaient pas pour lui le moindre petit tableau d’un peintre moderne à la mode.

Son sourire allait, ironique, d’un templier barbu et bardé de fer à un élégant chevalier de Saint-Louis, et d’une chanoinesse au front sévère à la belle Thérèse de Blangy-Portal, l’une des reines de Versailles sous Louis XIV, et peut-être pensait-il avec orgueil que sa famille à lui, malgré ses pérégrinations à travers le monde, malgré les persécutions et les exils, était autrement ancienne et pure de tout mélange que celle de son débiteur, lorsque celui-ci parut et lui dit :

— Bonjour, monsieur Blumer, je suis enchanté de vous voir aujourd’hui. J’allais vous écrire ou envoyer chez vous.

Et faisant signe à son visiteur de reprendre le siège qu’il avait quitté, il se laissa tomber dans un fauteuil, en lui demandant :

— Prendrez-vous du café avec moi ?

— Tous mes remerciements, monsieur le duc, je sors de table, répondit respectueusement l’usurier.

— Alors, un cigare et un verre de fine champagne ?

— C’est trop d’honneur !

Cette réponse n’empêcha point Isaïe de choisir avec soin dans la boîte que lui présentait Germain et de goûter en gourmet au cognac que le vieux serviteur lui avait versé.

Puis, dès qu’il fut seul avec M. de Blangy-Portal, il lui dit :

— Je suis ravi, monsieur le duc, que ma visite ne vous contrarie pas trop. Elle est, hélas intéressée. Ainsi que je le craignais, le porteur de votre traite de trente mille francs qui échoit demain m’en a refusé le renouvellement : mais je vois à l’accueil que vous daignez me faire que vous êtes en mesure.

— C’est ce qui vous trompe !

— Je le regrette beaucoup !

Isaïe avait lancé cette phrase sans conviction et pour dire quelque chose, car il savait parfaitement que son débiteur ne pouvait faire honneur à sa signature. Le matin même, un certain Roland, employé au Cercle impérial, lui avait appris que, la nuit dernière, il avait perdu sur parole une somme importante.

Cependant il ajouta avec le ton d’un homme fort désolé :

— Comment faire ?

— C’est la question que j’allais vous adresser. Voyons, mon cher créancier, est-ce qu’il n’y a pas vraiment moyen d’apprivoiser un peu le porteur de cette malheureuse traite ? Si vous lui proposiez un renouvellement à trois mois… avec un intérêt raisonnable ! Cinq mille francs, par exemple.

— Sans doute, sans doute, mais dans trois mois, ne devrez-vous pas tout simplement cinq mille francs de plus ?

— Dans trois mois, je pourrai payer, je l’espère, car je suis décidé à suivre votre conseil à me remarier.

L’usurier ne put dissimuler la joie que lui causait cette décision et demanda vivement :

— Avez-vous déjà quelque grosse dot en vue ?

— Non, mais je compte un peu sur vous.

— Sur moi ?

— Parfaitement ! Quand vous m’avez dit, la dernière fois que j’ai eu le plaisir de vous voir, que, seul, un mariage riche pouvait me tirer d’embarras, j’ai supposé que vous aviez quelque jeune fille à me proposer. Est-ce que je me suis trompé ?

À peu près ; mais si, personnellement, je ne connais aucune héritière, je sais, du moins, où on peut en trouver.

— Oui, il y a des agences pour ces sortes d’affaires.

— D’abort, mais il n’y a pas que des agences. Certaines femmes du monde s’occupent aussi de mariages.

— Des femmes du monde ! Du vrai monde ?

— Du vôtre, monsieur le duc. Je pourrais vous en citer plusieurs qui ne tiennent un certain train de maison que grâce aux commissions que leur rapportent ces opérations-là. Elles font aux agences une concurrence sérieuse et coûtent souvent beaucoup plus cher à leurs clients. Je vous avoue que je suis un peu surpris qu’il ne vous ait pas été fait déjà quelque proposition de ce genre, car l’une de ces dames est si bien posée qu’elle aurait aisément accès auprès de vous.

— Vous plaisantez ! De qui parlez-vous donc ?

— Tout simplement de Mme la baronne de Travène.

— En effet, je la connais beaucoup.

— Si elle ne vous a jamais fait aucune allusion à un mariage, c’est, ou qu’elle n’a pas de jeune fille sous la main, ou qu’elle n’oserait vous demander sa petite commission, ou encore, tout simplement, parce qu’elle ignore que votre situation financière est difficile.

— Tandis que vous, qui connaissez cette situation et n’hésiterez pas à prendre tant pour cent sur la dot, vous êtes disposé à me découvrir une femme !

— Je suis tout à vos ordres.

— Alors, jouons cartes sur table. Combien vous dois-je ?

— Cent dix-sept mille francs.

— Y compris la traite de trente mille francs qui échoit demain ?

— Non, ce n’est pas moi qui vous ai prêté cette somme.

— Bien vrai ?

— Je vous le jure.

— Par le Dieu d’Israël ?

— Je vous ferai observer respectueusement que le Dieu d’Israël et le Dieu des chrétiens est le même.

— Vous avez de l’esprit, monsieur Blumer.

— Monsieur le duc est bien bon !

— Je dois donc à vous… et à votre ami cent quarante-sept mille francs.

— C’est bien le compte.

— En ajoutant à cette somme mes autres dettes exigibles, j’arrive aisément à un chiffre de plus de deux cent cinquante mille francs, et je reconnais que je n’ai pas le premier sou pour faire face à ces paiements-là.J’ajouterai même que je ne puis aller plus longtemps avec le revenu de cinquante mille francs qui appartient à mon fils, car les intérêts des hypothèques dont est grevé cet hôtel me coûtent la moitié de cette somme.

-Vous voyez qu’un mariage s’impose.

— Je le crois. Donc, causons mariage. Tenez, un autre verre de fine champagne et un autre cigare.

Et après avoir rempli le verre de Blumer, M. de Blangy-Porta ! lui choisit un cigare, lui offrit du feu, puis, se renversant de nouveau dans son fauteuil, il reprit :

— Maintenant, je vous écoute, tout prêt à suivre vos conseils. Vous devez prévoir depuis longtemps ce qui arrive aujourd’hui. Je parie que vous avez dans quelque coin de votre portefeuille une liste de fiancées.

— Vous avez deviné. Seulement, permettez-moi de vous dire tout d’abord que, moi, je ne vous demanderai rien sur la dot de la jeune personne que vous épouserez par mon intermédiaire.

— Rien Mais vous gâtez le métier ! Si la baronne de Travène le savait, elle ne vous pardonnerait jamais ! Rien ?

— Rien que le remboursement des sommes que j’ai eu l’honneur de vous avancer.

— C’est trop naturel. Voyons le défilé !

Le gentilhomme ruiné avait souligné ces mots d’un sourire qui disait assez sur quel bonheur conjugal pouvait compter la future duchesse de Blangy-Portal. Fait aux façons cavalières de son noble client, Blumer sortit tranquillement de la poche intérieure de son vêtement un carnet dont les notes auraient été bien curieuses à parcourir. Il l’ouvrit et lut :

— Primo : deux millions de fortune ; une orpheline, jolie, vingt ans, sans parents. Administrateur judiciaire : un notaire de Paris.

— Pauvre petite sans famille ! Et elle serait ravie de s’en faire une. C’est maigre, deux millions !

— En effet, et d’autant plus, car vous comprenez que j’ai pris mes renseignements, que l’origine de ces deux millions est quelque peu louche. Cependant, sans famille !

— Oui, c’est à considérer nous y reviendrons peut-être. Continuez.

— Deux millions cinq cent mille francs. Veuve, trente ans, épouserait un homme titré, sans fortune.

– Oh ! une veuve, passons ! Trente ans, ça veut dire la quarantaine. Et rien de la beauté ; c’est qu’elle est affreuse

— Jeune fille majeure, fort belle, vingt-cinq ans, Russe, libre de disposer de sa fortune. Cinq millions liquides en fonds d’État.

— Eh ! eh ! voilà qui est intéressant !

— Il y a un mais.

— Ah ! diable Quel est ce mais ?

— Un fils que le mari s’engagerait à reconnaître en épousant la mère.

— Encore faudrait-il savoir l’âge de ce fils, car s’il a plus de cinq ans, comme il n’y a pas davantage que je suis veuf, sa reconnaissance serait impossible pour moi, puisque ce serait un enfant adultérin.

— C’est vrai ! Je n’avais pas pensé à cet obstacle. C’est dommage, car j’ai vu le portrait de Mlle Sobroiska ; elle est charmante. Voulez-vous que je m’informe ?

— Oui, cela ne nous engage à rien, bien que l’existence d’un héritier naturel rogne singulièrement la dot. Ah ! voici M. Guerrard.

La porte du fumoir venait de s’ouvrir pour livrer passage à Paul. Il savait par Germain avec qui le duc était en conférence.

— Suis-je de trop ? demanda-t-il en esquissant un mouvement de retraite.

— Pas le moins du monde, répondit Robert. Entre M. Blumer et moi, il n’y a pas de secrets pour vous.

M. de Blangy-Portal et son ami ne se tutoyaient que dans l’intimité ou dans leur monde de viveurs.

Guerrard se rapprocha alors d’Isaïe avec qui il était en fort bons termes, bien qu’il fût aussi son débiteur, il lui serra la main, puis, se couchant à demi sur le divan, il demanda du ton gouailleur qui lui était habituel !

— Quel bon vent a amené ici aujourd’hui monsieur Blumer ?

— Jamais M. Blumer n’est arrivé plus à propos, fit le duc, non pas parce qu’il est venu me rappeler que j’ai demain une échéance de trente mille francs, mais parce que, prévoyant que j’étais enfin disposé à me tirer d’embarras par un mariage, il m’offre un tas de millions à épouser.

— Et vous étiez en train de passer en revue ces millions-là ?

— Absolument !

— Eh bien ! continuez ; rien ne saurait m’intéresser davantage.

— Il faut que vous sachiez d’abord ceux dont il a déjà été question. Blumer, ayez la complaisance de recommencer pour que M. Guerrard puisse nous donner son avis.

Sans se faire prier, l’escompteur reprit son énumération, que le médecin se garda d’interrompre et cela fait, il continua :

— Quatrièmement : jeune personne, grande beauté, éducation parfaite, vingt ans, n’a jamais quitté le couvent où elle a été placée, dès ses premières années. Quatre millions. Épouserait homme jeune encore, avec ou sans enfants, titré, comte au moins.

— Eh ! mais, voilà votre affaire, mon cher duc, s’écria Paul, en lançant au plafond la fumée de son cigare.

— Seulement, reprit Blumer.

-Aïe ! gare à la petite tare, fit Guerrard.

— Seulement la jeune fille n’a jamais connu sa mère, et son père, un Américain, a eu avec la justice de son pays quelques démêlés qui l’ont forcé à s’expatrier après la guerre de sécession.

— En emportant la caisse ?

— Dame ! c’est bien possible, docteur, puisqu’il donne à sa fille quatre millions de dot.

— Je vois ça d’ici : un bon Yankee ayant fourni à ses compatriotes des fusils sans cartouches, des souliers en carton et des vivres avariés. Et on a eu, là-bas, la faiblesse de poursuivre et de condamner ce pauvre homme Je connais dix fournisseurs de ce genre-là qui sont aujourd’hui de gros personnages et décorés. Autre temps, autre pays, autres mœurs ! Continuez, mon bon Isaïe.

-Enfin, et c’est la dernière : Jeune fille atteinte d’une petite claudication.

— Comme La Vallière, observa Guerrard.

— Bégayant un peu…

— Comme Démosthène.

— Affectée d’un léger strabisme.

– Bah ! Vénus louchait bien… d’après Homère.

— Trois millions de dot.

— Ça fait un par difformité.

— Orpheline, n’ayant d’autres parents qu’un vieil oncle, ancien marchand de grains retiré des affaires et qui laissera à sa nièce, fort bien élevée d’ailleurs, toute sa fortune, un million à peu près.

Eh bien ! dit Robert, en imposant silence à son ami, qui allait sans doute se livrer à quelque nouvelle plaisanterie, c’est encore cette dernière qui me conviendrait le plus… si elle n’est pas trop laide cependant. Tâchez de voir cette jeune fille le plus tôt possible, car, vous le savez mieux que personne, le temps presse.

— Et notre traite de trente mille francs, monsieur le duc ?

— Obtenez quelques jours de répit, et revenez me voir dès que vous serez exactement renseigné.

Le docteur s’était levé et, pendant que le brave israélite mettait ses notes dans sa poche, il s’était penché sur l’épaule de Robert, pour lui dire rapidement, à demi-voix :

— Débarrasse-toi d’Isaïe et de ses aspirantes au titre de duchesse ; j’ai mieux que tout cela à t’offrir.

Blumer, qui n’avait rien entendu, quitta son siège et dit à M. de Blangy-Portal :

— Je vais m’efforcer, monsieur le duc, de faire prendre patience à votre créancier, et à bientôt, je l’espère.

— À quand vous voudrez, cher monsieur.

Il lui tendit la main que le tripoteur serra respectueusement dans la sienne, et, après avoir salué les deux amis, il se retira.

— C’est sérieux ce que tu viens de me raconter ? demanda aussitôt Robert à Paul.

— Tout ce qu’il y a de plus sérieux, répondit le médecin, beaucoup plus sérieux que les fiancées d’Isaïe, qui ne t’a offert aucune de ses coreligionnaires.

— C’est vrai ! il n’a point osé !

— Ou plutôt il n’est pas assez bête pour cela !

— Comment l’entends-tu ?

— Tout simplement parce que les riches israélites qui ont des filles à marier sont assez sages pour ne pas sacrifier leurs écus et leurs enfants à la vanité. Ils y viendront, mais ils n’en sont pas encore là. Quant à moi, plus habile que Titus, je n’ai pas besoin d’attendre la nuit pour dire que je n’ai pas perdu ma journée. De plus, pas de commission à donner ! Rien des agences ! comme disent les journaux.

Nous allons voir que Guerrard, bien qu’il n’eût dormi que fort peu, avait, en effet, fort bien employé son temps depuis son réveil.