La Duchesse Claude (Pont-Jest)/I

E. Dentu (p. 33-49).

LA DUCHESSE CLAUDE


I

DÉCAVÉS


Il était quatre heures du matin, lorsque la porte du Cercle impérial, à l’angle de la rue Boissy d’Anglas et de l’avenue Gabriel, livra passage à deux membres de ce club, qui, après avoir hésité un instant, refusèrent d’un geste de mauvaise humeur la voiture qu’un valet de pied avait fait avancer, et se dirigèrent tout droit vers la Seine.

La nuit était triste, sombre, sans lune, sans étoiles, et le froid très vif. Un vrai temps de novembre, humide et glacial.

Les deux clubmen étaient jeunes. Cela se devinait à leur tournure sous les grandes pelisses de fourrures dont ils avaient relevé les collets.

Ils traversèrent la place de la Concorde d’un pas alerte, sans échanger une parole ; mais quand ils furent arrivés sur le pont, l’un des noctambules dit à l’autre, en lui montrant le fleuve, lugubre et rapide, sur lequel dansaient, semblables à de sinistres feux follets, les images des becs de gaz allumés sur les deux rives :

— Ça serait cependant si simple d’en finir d’un seul coup !

— Peuh ! cher duc, répondit avec calme le compagnon de celui qui s’exprimait ainsi, cela ne serait pas déjà si simple ! Au contact de l’eau, l’instinct de la conservation te reviendrait et tu t’empresserais de gagner le bord, pour rentrer à l’hôtel de tes pères avec une bonne fluxion de poitrine.

— C’est peut-être vrai ! fit le gentilhomme dans un éclat de rire ironique.

— Sans compter que tu me forcerais à prendre également un bain glacé, car il est certain que si tu cédais à l’étrange fantaisie de sauter par dessus le parapet, j’en ferais autant tout de suite.

— Comme mouton de Panurge ou comme sauveteur, mon cher Paul ?

— Pour gagner vingt-cinq francs, parbleu ! Donc, je t’en prie, conserve ces idées-là pour le mois d’août. À cette saison, la noyade se termine en baignade et devient alors une vraie partie de plaisir. Mais en plein hiver ! Brrr !

— Ma foi, tu as raison. Quel chien de temps ! Hâtons-nous !

Les deux jeunes hommes étaient arrivés à l’extrémité du pont. Ils laissèrent à droite le Palais-Bourbon et gagnèrent la rue de Lille, pour s’arrêter bientôt devant une grande porte au-dessus de laquelle figuraient ces mots en lettres d’or à demi effacées : — elles étaient là depuis un siècle au moins — Hôtel de Blangy-Portal.

Cet hôtel était une de ces belles demeures seigneuriales comme il en existe encore quelques-unes sur la rive gauche de la Seine et dans les quartiers que de nouvelles voies n’ont pas percés, renversant tout devant elles, au profit de la facilité des communications et de la salubrité, il est vrai, mais aussi au détriment du pittoresque et de la physionomie aristocratique du vieux Paris.

La maison se composait d’une massive construction Louis XIII, dont la façade s’étendait sur une grande cour flanquée à droite et à gauche de communs et d’écuries.

Le côté opposé donnait sur un superbe jardin planté d’arbres séculaires. Au fond de ce jardin, une petite porte ouvrait dans une impasse et permettait de sortir de l’hôtel sans passer par la rue de Lille, et, par conséquent, sans être vu du concierge.

Les vestibules étaient vastes, ornés de tapisseries anciennes, et communiquaient avec les étages supérieurs par un majestueux escalier à rampe de fer forgé. Les meubles des grands salons du rez-de-chaussée, qu’on n’ouvrait plus jamais, dataient de trente ans au moins, tandis que dans la salle à manger, le fumoir et les autres pièces, les choses étaient moins sévères, plus au goût du jour.

Tout, dans l’hôtel, avait donc grand air ou était élégant.

C’était bien là une habitation digne de cette illustre famille de Blangy-Portal, qui avait donné à saint Louis des compagnons de captivité en Afrique, à l’Italie un pape, à la France des maréchaux et des ambassadeurs, et dont le chef était celui que nous venons de présenter si brusquement à nos lecteurs.

— Restes-tu ici ou vas-tu coucher rue du Bac ? demanda le duc à son ami en ouvrant, à l’aide d’une clef minuscule, la petite porte bâtarde qui était placée à gauche de la porte cochère de l’hôtel.

— Je préfère te demander l’hospitalité plutôt que de rentrer chez moi à pareille heure, répondit Paul. J’ai plus que jamais besoin de l’estime de mon concierge. Je crains qu’il ne commence à douter que je passe ainsi mes nuits à veiller des malades.

Et, suivant son compagnon, il ferma la porte derrière lui.

Ils traversèrent alors la cour d’honneur, gravirent un large perron, abrité par une marquise, et pénétrèrent dans un grand hall, éclairé par une lampe bien près de s’éteindre, et où sommeillait, dans un fauteuil de cuir, un domestique qui, réveillé par le bruit des pas des arrivants, se hâta de les débarrasser de leurs pelisses et de leurs chapeaux.

Ce serviteur empressé était un homme d’un certain âge, aussi correct dans sa tenue, à cette heure avancée, que si on eût été en plein midi.

— Je vous ai prié, Germain, lui dit son maître d’un ton tout à la fois bienveillant et bourru, de ne jamais m’attendre aussi tard.

— Que monsieur le duc me pardonne, répondit le valet de chambre si je ne suis pas couché, c’est que le sommeil m’a pris là, subitement, vers minuit.

— Vous m’avez déjà donné souvent la même excuse. Si je vous retrouve encore une seule fois à pareille heure, je serai forcé de me priver de vos services.

— J’obéirai.

Germain avait précédé les deux amis dans un élégant fumoir et posé sur une table la lampe qu’il avait apportée du vestibule, après l’avoir remontée.

— Donnez-nous du sherry et des cigares, commanda le duc.

Le vieux serviteur plaça sur un guéridon ce qui lui était demandé et se retira.

Robert de Blangy-Portal et Paul Guerrard étaient seuls.

Bien que ses traits fussent tirés et que quelques rides se montrassent ça et là sur son front, le premier de ces hommes avait trente-cinq ans à peine.

De taille élevée, élégante, il affectait en public la raideur britannique, mais il était au contraire plein de laisser-aller dans l’intimité, ce qui faisait parfois un contraste étrange, presque pénible.

On eut dit qu’il portait une espèce de masque, tant son visage changeait aisément d’expression selon les milieux où il se trouvait.

Dans le monde, on devait le croire correct en tous points, malgré son sourire moqueur et le clignotement de ses paupières fatiguées, mais au club et chez certaines femmes, où la dissimulation lui semblait inutile, tout en lui trahissait le viveur sceptique et vicieux.

Guerrard avait à peu près le même âge que Robert, et c’était un beau cavalier dans l’acception la plus complète du mot. Moins distingué de tournure que son noble ami, il était loin cependant d’être commun. Il avait des yeux superbes, le front large, la physionomie intelligente, ouverte, sympathique.

C’était de plus un garçon spirituel, plein d’entrain et fort érudit, car il avait débuté dans la vie par être un des meilleurs élèves de Sainte-Barbe, puis il était devenu docteur, par ordre paternel, il est vrai, et non par vocation.

Fils de l’une des célébrités médicales de Paris, il avait pratiqué sérieusement sous la surveillance paternelle, et l’illustre Alexandre Guerrard s’était senti heureux et fier d’avoir un si digne héritier de son nom et de sa clientèle, mais il était mort quelques années trop tôt. Paul, dont un salutaire orgueil professionnel ne s’était pas encore emparé, voulut, dès qu’il fut libre et maître d’une fortune honorable, voir de près ce monde parisien dont les échos joyeux étaient seuls venus jusqu’à lui.

Son intention n’était pas d’abandonner une carrière que le souvenir qu’on gardait de son père lui ouvrait facile et brillante. Il n’avait d’autre désir que celui de vivre un peu, pendant quelques mois seulement, d’une existence moins sévère que celle qui avait toujours été la sienne.

Il comptait, hélas ! sans son tempérament ardent, les nouvelles relations qu’il allait se créer, les entraînements auxquels les plus maîtres d’eux-mêmes ne savent pas toujours résister, et surtout sans la rencontre, dans la fournaise parisienne, du duc Robert, qu’il connaissait en quelque sorte depuis son enfance, Alexandre Guerrard ayant été pendant près de trente ans le médecin et l’ami de la famille de Blangy-Portal.

Les deux jeunes hommes se retrouvèrent à Monte-Carlo. Le deuil qu’il portait et aussi le chagrin réel que lui avait causé la mort de son père ne permettant pas à Paul de se montrer dans le monde à Paris, il s’était rendu d’abord à Nice, et s’était mis ensuite à parcourir la côte.

Le duc était dans une situation à peu près analogue. Il avait perdu sa femme depuis quelques mois et, laissant son fils unique, âgé de cinq ans, aux soins de sa gouvernante, il avait quitté son hôtel pour être tout à fait libre de vivre à sa guise, sans souci des devoirs de convenance que lui imposait son récent veuvage.

En reconnaissant dans les salons de jeu le fils du vieux praticien qui avait soigné sa jeunesse, Robert s’empressa de lui adresser tous ses compliments de condoléance, puis il se fit son cicerone dans ce milieu si nouveau pour l’échappé de la Faculté.

Quinze jours plus tard, le gentilhomme et le docteur étaient intimes, et le premier, joueur et coureur, hâta si bien l’explosion des vices qui sommeillaient à l’état latent dans l’âme du second, que celui-ci fut bientôt tout à fait digne de son maître.

Guerrard qui, jusqu’à la mort de son père, s’était contenté d’une pension de mille francs par mois, n’hésitait pas à jeter la maximum. sur la table du trente-quarante, et les femmes frivoles de Monte-Carlo le proclamaient le plus aimable et le plus généreux des cavaliers.

Après, être restés quatre mois dans le Midi, sans y avoir laissé trop de plumes, le duc et Paul revinrent à Paris, et sur ce théâtre plus vaste, plus brillant, plus dangereux encore, ils poursuivirent, folle et fiévreuse, l’existence qui devait amener Robert, au bout de trois ans à peine, à lancer à son compagnon de plaisir, en traversant le pont de la concorde, la nuit où ils sortaient du Cercle impérial, cette phrase qui peignait à merveille leur situation à tous deux :

— Ça serait cependant si simple d’en finir d’un seul coup !

Nous savons que Guerrard n’avait en rien partagé cette opinion, et M. de Blangy-Portal n’y était pas resté longtemps fidèle, puisque son premier soin, en arrivant chez lui, avait été de commander à son valet de chambre de servir du sherry et des cigares.

Ce n’était plus lui-même, mais seulement son chagrin, sans doute, que le noble viveur voulait noyer, une fois rentré dans l’hôtel de ses ancêtres.

Après avoir été pendant un quart de siècle, mais surtout dans les dernières années du règne de Louis-Philippe, un centre de réunion aristocratique et le théâtre de fêtes brillantes, cet hôtel de Blangy-Portal était devenu soudain maison à peu près close après la mort du vieux duc, qui avait été, sous Charles X, gentilhomme de la chambre, ambassadeur, puis, plus tard, l’un des chefs de l’opposition légitimiste contre la monarchie de Juillet.

Il était résulté des opinions politiques du chef de la famille que son fils unique Robert n’avait suivi aucune carrière, ni celle des armes, comme bon nombre de ses aïeux, ni celle de la diplomatie, comme son père.

Il était resté tout simplement, n’ayant pas même le goût des arts, des sciences ou des lettres, l’un des hommes les plus désœuvrés et les plus inutiles de l’époque.

Marié fort jeune, ainsi que l’avait exigé son père, qui, veuf et autoritaire, voulait une belle-fille pour faire les honneurs de ses salons, Robert de Blangy-Portal mena pendant quelques années une vie relativement sage.

Il avait épousé une jeune fille de son monde, Mlle Anne de Pressençay, de l’une des plus illustres familles d’Anjou, était devenu père d’un fils, et au moment où le chef de la maison rendit son âme à Dieu, en laissant plus de deux cent mille livres de rente, son fils n’avait pas encore atteint sa trentième année.

Ainsi que l’avait été le duc défunt, c’était un homme entier, violent, que le despotisme paternel avait humilié et, de plus, d’un tempérament ardent, porté au plaisir, que le calme du foyer conjugal n’avait pas éteint, tout au contraire.

Femme d’une santé délicate, d’une nature aimante et timide, la jeune duchesse avait fréquemment souffert du caractère de son mari. Elle avait pressenti que, dès qu’il serait libre, il prendrait en quelque sorte sa revanche de la contrainte dans laquelle il vivait, et elle eut bientôt la preuve douloureuse qu’elle ne s’était pas trompée, car moins de six mois après la mort de son père, Robert, jetant tout à fait le masque, prenait place parmi les grands clubmen de Paris.

Si résignée qu’elle fût par avance, Mme de Blangy-Portal éprouva la plus grande douleur de cette transformation qu’elle avait cependant prévue, et elle chercha dans l’accomplissement de ses devoirs de mère un soulagement à son désespoir d’épouse, mais frappée au cœur, elle ne tarda point à tomber gravement malade, et bientôt elle ferma les yeux, sans faire entendre une parole de reproche.

Ses derniers mots à celui dont les désordres et l’abandon avaient hâté sa fin furent ceux-ci :

— Robert, je vais cesser d’être pour vous une gêne et un obstacle, mais songez que je vous laisse un fils qui n’a que vous pour soutien et qui doit toujours respecter son père.

Devant cette invocation suprême, le duc avait courbé la tête. Mais nous savons comment il s’était peu souvenu de cet engagement tacite pris envers la pauvre morte, puisque, abandonnant son fils Gontran à Paris, il s’était hâté de partir pour le Midi, où Paul Guerrard s’était également rendu, pour échapper, lui aussi, à la sorte de réclusion que les plus simples convenances imposent à ceux qui sont en grand deuil, lorsque leur seule douleur ne les fait pas s’y réfugier pour pleurer des êtres aimés.

Ces retours indispensables faits sur le passé de nos héros, rejoignons-les dans ce fumoir où M. de Blangy-Portal, après avoir absorbé d’un trait un verre de sherry et allumé un cigare, dit à son hôte, en se renversant sur un large divan :

— Alors, mon pauvre Paul, tu as brûlé, toi aussi, tes dernières cartouches ?

— Absolument, répondit Guerrard, et cette dernière cartouche a fait long feu. N, i, ni, fini ! Plus un radis, et ce qui est autrement terrible encore : plus de crédit !

Cet aveu fait, il vida à son tour le verre que Robert avait rempli et ajouta, en saluant ironiquement le noble descendant des croisés :

— Et vous, monsieur le duc ?

— Moi, ma situation est encore pire que la vôtre, monsieur le docteur, et ma fuine plus complète, car vous pouvez, vous, retourner à vos malades.

— Les malheureux !

— Bast ! vous les expédierez tout aussi convenablement que le font vos confrères, tandis qu’à moi, il ne me reste pas même une carrière pour ressource.

— Ça, c’est vrai tu n’es pas bon à grand’chose !

— Je ne pourrais faire qu’un diplomate !

— C’est ce que je voulais dire !

— Tu n’es qu’un insolent… pour la diplomatie, mais tout cela ne nous fait pas trouver un moyen de sortir d’embarras. Il faut que d’ici huit jours je me sois procuré 200.000 francs, rien que pour régler mes différences de jeu et mes dettes criardes. Et toi ?

— Moi, je laisse crier mes dettes, me reconnaissant incapable de leur imposer silence.

— Dois-tu beaucoup ?

— Non, une trentaine de mille francs, mais rien, pas un centime au club.

— Tu es bien heureux !

— Mon cher, le comité qui donne et donnera tous les délais au duc de Blangy-Portal, afficherait dans les vingt-quatre heures le docteur Guerrard. J’ai donc agi de façon que cette mesure ne puisse pas être prise contre moi, et comme je n’aurais certes point le courage de ne pas profiter de mon crédit de 10.000 francs à la caisse, je l’ai cédé au vieux comte d’Arthaux, en échange de la même somme que je lui dois depuis longtemps.

– Ce qui fait que d’Arthaux attendra longtemps ses 10.000 francs, car s’il se remboursait avec ton crédit, il en serait responsable ou te ferait le débiteur de la caisse.

– Oui, mais il attendra fort patiemment, ce qui fait que M. Paul Guerrard ne sera jamais en retard avec la caisse, ne pouvant rien lui demander, et que, conséquemment, il ne court pas le risque de l’affichage. Je ne veux pas être flanqué à la porte du club !

— C’est très malin !

— Ce qui te serait plus encore, ce serait de trouver un expédient qui nous tirât d’affaire tous deux. Pour toi, il n’y en a qu’un seul.

— Oui, tu me l’as déjà indiqué : me marier. Malheureusement je ne me fais pas d’illusion. Ma réputation comme époux laisse beaucoup à désirer et je ne vois pas trop, dans mon milieu, de riche héritière qui voudrait de moi. Or les moments sont précieux ; il ne me reste absolument rien que les cinquante mille livres de rente appartenant en propre à mon fils, revenu dont je jouirai encore jusqu’à sa majorité, mais dont le capital est entre des mains qui n’en lâcheront pas une parcelle, même pour me sauver la vie.

C’était la vérité. Ce million était tout ce qui avait échappé au naufrage de la vie à outrance de Robert, et le notaire qui en avait le dépôt n’était pas homme à transiger avec le devoir professionnel.

En dehors du revenu de cette somme, le père de Gontran n’avait que des dettes. Elles s’élevaient à plus de 300.000 francs dont 200.000 pour lesquels il pouvait être poursuivi sans grâce ni merci, au premier jour. S’il n’était pas affiché au cercle, c’est que ceux de ses amis dont il était le débiteur ne se plaignaient pas.

Quant à l’hôtel de la rue de Lille, il était hypothéqué pour une somme à peu près égale à sa valeur, et les intérêts annuels de ces hypothèques s’élevaient à près de 15.000 francs.

Or pour le duc, dont le train de maison exigeait une somme assez considérable, puisque son fils, âgé d’une dizaine d’années, habitait avec lui et avait un précepteur et une femme de chambre, pour le duc, disons-nous, une cinquantaine de mille livres de rentes était en quelque sorte la gêne. Il lui restait à peine une douzaine de mille francs comme argent de poche, une misère !

Il était donc véritablement aux abois. Ainsi qu’il l’affirmait à son ami, il était encore plus gêné que lui.

Mais, ce qui n’était pas moins vrai, c’est que tout en étant persuadé que, seul, un mariage riche pouvait le sauver, il comprenait fort bien que, dans son monde, il trouverait difficilement un père qui voudrait de lui pour gendre.

C’était donc ailleurs qu’il fallait chercher. Son orgueil se révoltait encore à la pensée d’une mésalliance, mais Paul ne désespérait pas cependant de l’y amener. Aussi lui répliqua-t-il :

— Mon bon, qui veut la fin veut les moyens ! Si j’avais l’honneur d’être titré duc et le désagrément, que je partage avec toi, de n’avoir plus le sou, je n’hésiterais pas une seconde à redorer mon blason avec les écus de quelque financier vaniteux. Que diable ! le pavillon couvre la marchandise. Ces gens-là ont des filles jolies, élevées au Sacré-Cœur ou aux Oiseaux, et le jour où une demoiselle Pitanchard, Moulinet ou Bigorneau s’appellera duchesse de Blangy-Portal, sois bien certain qu’on ne se souviendra pas, un mois après son mariage, du nom de ses illustres ascendants.

— On dirait vraiment que tu as une de ces héritières-là sous la main, fit Robert en haussant les épaules.

— Non, mais on peut chercher. Il y a des agences ad hoc.

— Oui, je sais cela « À marier, deux millions de dot, jeune fille avec tare. Épouserait gentilhomme. » Et ceux qui font ces annonces-là n’osent pas ajouter : ruiné.

— Parbleu ! ça va sans dire mais je ne te parle pas d’une demoiselle avec tare… directe. Souvent ce qualificatif exprime seulement que, du côté du père ou de la mère, il y a un petit accroc. Dans ce cas-là, père et mère sont faciles à écarter. Ils se sacrifient au bonheur de leur enfant.

— C’est biblique ! Et l’enfant, par amour filial, va voir en cachette papa et maman. Ou bien la brave fille les abandonne tout à fait, et c’est une simple coquine. Jolie alternative ! Pouah !

— Si tu préfères le papier timbré, les poursuites, les saisies et le reste ! Tu sais que l’aimable Isaïe Blumer ne t’épargnera pas.

— Aussi me pousse-t-il, lui aussi, à me marier.

— Il a peut-être quelque belle fille de sa race à caser.

— Ah ! ça, non, jamais ! Je ne suis ni dévot, ni superstitieux, à peine croyant, mais il me semble que si j’épousais une juive, ceux de mes ancêtres qui se sont croisés avec Saint-Louis ainsi que le pape Urbain VIII, une des illustrations de ma race, sortiraient de leurs tombeaux pour me tirer par les pieds pendant la nuit.

— Tes nobles aïeux changeraient d’opinion rien qu’en respirant, pendant une seconde, l’air du siècle. Est-ce qu’il y a aujourd’hui des chrétiens, des juifs ou des musulmans ! Il n’y a plus que des riches et des pauvres, des intelligents et des imbéciles, des travailleurs ou des fainéants, et tu sais bien que les usuriers catholiques sont encore plus durs que leurs confrères juifs. Du reste cette confusion m’enchante, car les israélites y perdront ce qui fait leur force : l’isolement. En attendant, comme ils ont bien su se faire ouvrir à deux battants les portes que l’on fermait devant eux si stupidement ! Ils prennent joliment leur revanche, en arrivant bons premiers dans les arts, les lettres, les sciences et l’armée ! Ah ! ils rattrapent le temps perdu ! Dans un siècle, ils seront les maîtres du monde et peut-être, un beau jour, emmèneront-ils à leur tour nos fils en captivité à Babylone, pour se venger de l’oppression aveugle dont ils ont souffert pendant deux mille ans ! Vois-tu, mon cher, ces gaillards-là ne se contentent pas de faire faire des enfants à leurs écus, ils en font aussi de nombreux et superbes à leurs femmes. Et c’est une puissance cela ! Heureusement que beaucoup d’entre eux sont déjà des prodigues. Oui, il y en a qui se ruinent au jeu et pour des demoiselles, filles d’infidèles ; et les vierges d’Israël, qui sont souvent d’adorables créatures, commencent à regarder par dessus les murs des synagogues pour voir venir une couronne de noble dame. C’est un signe des temps. Communauté de vices, confusion de races !

— Tu es fou ! Alors tu épouserais une juive, toi ?

— Moi j’en épouserais deux, trois, quatre ! Jamais la polygamie ne me semblerait action moins pendable ! Du reste je prendrais pour femme une des héritières de la reine Ranavolo-Manjaka, si cette auguste majesté aux sept maris voulait me nommer son ministre des finances.

— Décidément tu n’es pas sérieux ! Allons nous coucher !

Les deux clubmen avaient vidé la bouteille de sherry et terminé leurs cigares. Le docteur était un peu gris et le duc de plus mauvaise humeur encore qu’en rentrant chez lui. Il ne pouvait se dissimuler combien sa situation était humiliante pour son orgueil.

— Allons coucher, répéta-t-il en quittant brusquement le divan sur lequel il était étendu.

— Sans avoir pris une décision ? bégaya Paul.

Mais, sans lui répondre et sans s’inquiéter davantage si son ami allait s’endormir dans le fauteuil qu’il occupait ou s’il se déciderait à monter dans la chambre qui était toujours prête à le recevoir au second étage de l’hôtel, le noble descendant des Blangy-Portal sortit du fumoir pour gagner son appartement.

— Il aura beau se débattre, fit le transfuge de la Faculté, dès qu’il se vit seul, il faudra bien qu’il s’y décide. Mais, sapristi ! triple sot que je suis c’était le moment de lui parler de la Frémerol. Sa fille est jolie et parfaitement élevée. Et cinq millions, cinq beaux millions de dot ! Ah ! je sais bien qu’il y a la mère et que cette mère-là, c’est une rude tare, mais cinq millions et autant en perspective !… Il faut que j’arrange cette affaire-là, car je vois bien que si je ne m’en mêle pas, ce brave Robert coulera à pic… en m’entraînant avec lui. La nuit porte conseil, dit-on. Alors dormons, et que Vespasien, qui avait sur les sources de l’argent des idées si justes, fort en cours aujourd’hui d’ailleurs, daigne m’inspirer.

Et après avoir salué ironiquement les portraits d’ancêtres suspendus à la muraille, il ferma les yeux en murmurant :

— On redorera vos cadres, messeigneurs, et l’hôtel des de Blangy-Portal retrouvera ses grands jours !

Cinq minutes plus tard, Paul Guerrard dormait profondément.