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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 226-229).


CHANT VINGT-SEPTIÈME


Comme lorsqu’il vibre ses premiers rayons là où son créateur versa son sang [1], l’Èbre coulant sous la haute balance, et qu’à none il réchauffe les eaux du Gange : ainsi était le Soleil, de sorte que le jour baissait, quand resplendissant de joie l’Ange de Dieu nous apparut.

Hors de la flamme, sur le bord il se tenait, et chantait : « Beati mundo corde [2], » d’une voix beaucoup plus vivante que la nôtre.

Ensuite : « Plus loin ne va-t-on, âmes saintes, si auparavant on ne sent la morsure du feu : entrez-y, et au chant d’au delà ne soyez pas sourdes. » Ainsi dit-il quand nous fûmes près de lui : par quoi je devins, en l’entendant, tel que celui qu’on met dans la fosse [3].

Je tendis en avant les mains jointes, et m’allongeai, regardant le feu, et vivement me représentant les corps humains que déjà j’avais vu brûler. Vers moi se tournèrent mes bons Guides, et Virgile me dit : « Mon fils, souffrir ici l’on peut, mais non mourir. Souviens-toi, souviens-toi ! Si sur Géryon même, sauf je te guidai, que ferai-je maintenant que je suis plus près de Dieu ? Tiens pour certain que, fusses-tu mille ans dans le sein de cette flamme, elle ne pourrait te dépouiller d’un cheveu. Et si peut-être tu crois que je te trompe, approche-toi d’elle, et que tes mains en fassent l’épreuve avec le bord de ta robe. Dépose désormais, dépose toute crainte ; avance, et vas avec confiance. Et moi cependant je m’arrête, contre ma conscience. »

Lorsqu’il me vit obstinément demeurer immobile, un peu troublé il dit : « Mon fils, entre Béatrice et toi est ce mur. » Comme, au nom de Thisbé, Pyrame, près de la mort, ouvrit les yeux et la regarda, alors que le mûrier devint vermeil [4] ; ainsi, ma dureté s’étant amollie, je me tournai vers le sage Guide, lorsque j’ouïs le nom qui toujours germe en ma mémoire. Sur quoi il secoua la tête, et dit : « Comment !… voulons-nous rester ici ? » Ensuite il sourit, comme on sourit à l’enfant que séduit une pomme. Puis, devant moi il entra dans le feu, priant Stace, qui auparavant nous avait longtemps séparés [5], de venir derrière. Quand je fus dedans, je me serais jeté dans du verre bouillant pour me rafraîchir, tant l’ardeur était sans mesure. Cependant le doux Père, pour me réconforter, en allant parlait de Béatrice, disant : « Il me semble déjà voir ses yeux. »

Nous guidait une voix qui au delà chantait ; et nous, attentifs à la voix, dehors nous vînmes, là où l’on montait. « Venite, benedicti patris mei [6] » résonna au dedans d’une lumière, qui était là d’un éclat tel qu’elle m’éblouit, et que je ne pus la regarder. « Le Soleil descend, » ajouta-t-elle, « et le soir vient : ne vous arrêtez point, mais hâtez le pas, tandis que l’occident ne se noircit pas encore. »

Le chemin montait droit à travers le rocher, se dirigeant de manière que par devant je recevais les rayons du Soleil déjà las. Et peu de degrés nous avions monté, lorsque, par l’ombre qui derrière nous s’allongeait, moi et mes Sages nous nous aperçûmes que le Soleil se couchait. Et avant qu’en toute son étendue immense, l’horizon eût pris une seule teinte, et que partout la nuit se fût épandue. Chacun de nous d’un degré se fit un lit, la nature du mont nous ôtant le pouvoir plutôt que le désir de monter.

Telles les chèvres, indociles et vagabondes sur les hauteurs avant d’être repues, paisibles deviennent en ruminant silencieuses à l’ombre, tandis que le Soleil darde ses feux, gardées par le pasteur qui, appuyé sur sa houlette, veille à leur sûreté ; et tel le berger qui loge dehors, tranquille passe la nuit près de son troupeau, attentif à ce que point ne le disperse la bête féroce : tel tous trois étions-nous alors, moi comme la chèvre, et eux comme les pasteurs, d’ici et de là serrés par les bords.

Là peu du dehors était à découvert, mais par ce peu je voyais les étoiles plus brillantes et plus grandes que d’ordinaire elles ne le paraissent. Ainsi ruminant, et ainsi les regardant, me prit le sommeil, le sommeil qui souvent, avant qu’il soit, sait ce qui sera.

A l’heure, je crois, où, sur le mont, commença à luire Cythérée, qui du feu d’amour toujours paraît ardente, il me semblait en songe voir une Dame jeune et belle se promener dans une prairie, cueillant des fleurs ; et chantant, elle disait : « Sache quiconque demande mon nom, que je suis Lia, et je vais mouvant à l’entour mes belles mains pour me faire une guirlande. Pour me plaire au miroir, ici je me pare ; ma sœur Rachel, du miroir, elle, jamais ne s’éloigne, et tout le jour elle est assise. A voir ses beaux yeux elle se complaît, comme moi, à m’orner avec les mains : le voir est sa joie, et l’agir, la mienne. »

Déjà, devant les lueurs de l’aube, d’autant plus douces aux voyageurs que moins loin ils sont de la patrie où ils reviennent, fuyaient de tous côtés les ténèbres, et avec elles mon sommeil : par quoi je me levai, voyant les grands Maîtres déjà debout.

« Ce doux fruit que sur tant de rameaux va cherchant le souci des mortels, aujourd’hui apaisera ta faim. » Ces paroles m’adressa Virgile, et jamais don ne fit un plaisir égal. Tant désir sur désir il me vint d’être en haut, qu’à chaque pas, ensuite, pour voler je me sentais croître les ailes.

Lorsque tout l’escalier, au-dessous de nous eut été parcouru, et que nous fûmes sur la dernière marche, Virgile sur moi fixa ses yeux, et dit : « Tu as vu, mon fils, le feu temporel et l’éternel, et tu es parvenu en un lieu où par moi-même plus rien je ne discerne. Par industrie et par art ici je t’ai amené ; prends maintenant ton bon plaisir pour guide : tu es hors des routes escarpées, hors des voies étroites. Vois le Soleil qui reluit devant toi ; vois l’herbe, les fleurs et les arbustes que cette terre produit d’elle-même. Tandis que pleins de joie viennent les beaux yeux dont les larmes me firent venir à toi, tu peux t’asseoir, et ensuite aller à travers ces campagnes. N’attends plus mon dire ni mon signe : droit et sain est ton libre arbitre, et ce serait une faute que de ne pas agir suivant son jugement ; ce pourquoi, souverain de toi-même, je te couronne et te mitre. »

  1. Pour comprendre ceci, il faut se souvenir : 1° que le voyage de Dante a lieu au printemps, où le soleil est dans le Bélier ; 2° que sur l’horizon qui leur est commun, l’orient de Jérusalem est l’occident du Purgatoire, situé à son antipode. Cela posé, l’Ebre ou l’Espagne, étant à l’occident, et le Gange ou l’Inde, à l’orient de Jérusalem, chacun, comme le suppose le Poète, à une distance égale à celle qui sépare le Bélier de la Balance, c’est-à-dire de six heures, il est clair que le soleil, au même point de son cours, détermine par rapport à ces quatre lieux simultanément, quatre heures différentes : l’heure du lever à Jérusalem, l’heure du coucher dans le Purgatoire, midi dans l’Inde, et minuit en Espagne. La haute balance indique le moment où la Balance est le plus élevée au-dessus de l’Ebre, c’est-à-dire à son méridien.
  2. Bienheureux ceux qui ont le cœur pur ! — Une des huit béatitudes évangéliques.
  3. Allusion au supplice de ceux qu’on enterrait vifs la tête en bas.
  4. Lorsque les fruits du mûrier, lesquels étaient blancs auparavant, devinrent rouges, après avoir été teints du sang de Thisbé, qui se tua sur le corps de Pyrame.
  5. « Avait cheminé entre Virgile et moi. ».
  6. Venez, bénis de mon Père ! — Paroles de Jésus-Christ en saint Matthieu.