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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 358-361).


CHANT VINGT-SIXIÈME


Tandis qu’en doute j’étais, à cause de ma vue éteinte par la vive flamme, il en sortit un souffle qui me rendit attentif, disant : « Jusqu’à ce que tu recouvres la vue qu’en moi tu as consumée [1], il est bon que le discourir la compense. Commence donc et dis ce qui occupe ton esprit, et sois assuré que la vue en toi est troublée, non morte, parce que la Dame qui te conduit par cette divine région, a dans le regard la vertu qu’eut la main d’Ananias [2]. » Je dis : — A son plaisir, ou tôt ou tard, vienne le remède à mes yeux, qui furent les portes par où elle entra [3] avec le feu dont toujours je brûle. Le Bien qui rend heureuse cette cour est l’alpha et l’oméga de tout ce qu’écrit en moi l’amour ou légèrement ou profondément [4]. Cette même voix qui m’avait délivré de la peur du soudain éblouissement, me disposa encore à discourir, et dit : « Certes, il convient qu’à travers un tamis plus serré ta pensée s’épure [5] ; il convient que tu dises qui dirigea ton arc à ce but. » Et moi : — Par des arguments philosophiques et par l’autorité qui vient d’ici [6], il convient qu’en moi un tel amour s’imprime. Le bien, en tant que bien, au degré où il est connu, allume l’amour, et d’autant plus qu’en soi il contient plus de bonté. Donc vers l’Essence, si supérieure que tout bien hors d’elle n’est qu’un rayon de sa lumière, plus que vers nulle autre, il convient que se meuve en aimant l’esprit de quiconque soit le vrai [7] sur qui se fonde cette preuve. A mon entendement découvre cette vérité celui qui me démontre que l’amour est la première des substances éternelles [8]. Me la découvre la voix du Vrai lui-même, qui dit à Moïse, parlant de soi : « Je te ferai voir toute vertu [9]. » Tu me la découvres encore en commençant la haute promulgation [10], qui, plus qu’aucun autre ban, proclame en bas l’arcane d’ici [11].

Et j’ouïs : « Par l’humaine raison et par l’autorité concordante avec elle, de tes amours tu gardes à Dieu le plus grand ; mais dis encore si tu sens d’autres cordes te tirer vers lui, de sorte que tu déclares avec combien de dents cet amour te mord [12]. » Ne fut point cachée la sainte intention de l’aigle du Christ ; je compris même où il voulait conduire ma profession [13]. Je recommençai donc :

— Toutes ces morsures [14] qui peuvent faire que le cœur se tourne vers Dieu, ont concouru à ma charité : l’être du monde et mon propre être, la mort qu’il souffrit [15] pour que je vive, et ce Paradis que tout fidèle espère comme moi, avec la vive connaissance précédemment dite, m’ont tiré de la mer de l’amour dépravé, et m’ont amené au rivage du droit [16]. Les feuilles dont se revêt le jardin du jardinier éternel [17], je les aime autant que de lui dérive de bien en elles. Sitôt que je me tus, un très doux chant résonna dans le ciel, et ma Dame disait avec les autres : Saint, Saint, Saint ! Et comme une vive lumière dissipe le sommeil, à cause de la vertu visuelle que ranime la splendeur qui va de robe en robe [18] ; et l’éveillé abhorre ce qu’il voit [19], si peu discerne la première veille, jusqu’à ce que la secoure le jugement [20] ; ainsi toute ordure chassa de mes yeux Béatrice, par un rayon des siens, qui resplendissait plus que des milliers de mille : de sorte que je vis mieux qu’auparavant, et, plein d’étonnement, je demandai ce qu’était une quatrième lumière que je vis avec nous. Et ma Dame : « Au dedans de ces rayons contemple avec amour son créateur la première âme que créa jamais la première vertu [21]. »

Comme la feuille dont la cime fléchit au vent qui passe, et puis se redresse par la propre vertu qui l’élève, ainsi fis-je pendant qu’elle disait, stupéfait, et puis rassuré par un désir de parler dont je brûlais ; et je commençai : — O fruit qui seul fut produit mûr, ô antique Père, de qui toute épouse est fille et bru ; dévotement, autant que je peux, je te supplie de me parler ; tu vois mon désir, et, pour t’ouïr plus tôt, point ne le dis.

Quelquefois un animal couvert s’agite tellement, que son affection se manifeste par le mouvement qu’il imprime à l’enveloppe ; parfaitement, l’âme primordiale me faisait paraître, à travers ce qui la recouvrait, combien pour me complaire elle venait joyeuse. Ensuite elle dit : « Sans que tu me l’aies exprimé, je discerne ton désir, mieux que toi la chose qui t’est la plus certaine, parce que je vois dans le véridique miroir, qui des parhélies de soi fait les autres choses, et aucune ne le fait de soi un parhélie [22]. Tu veux ouïr combien il y a de temps que Dieu me mit dans le haut jardin [23] où celle-là [24] t’a conduit par la longue échelle ; et combien de temps il fut délectable à mes yeux [25], et la vraie cause du grand courroux, et quel était l’idiome dont j’usai et que je me fis. Or, mon fils, non le goûter du fruit fut par soi la cause d’un tel exil, mais seulement d’avoir dépassé la limite [26]. Là d’où ta Dame mut Virgile, durant quatre mille trois cent et deux révolutions du Soleil, je désirai cette assemblée [27] ; et je le vis parcourir tous les signes lumineux de sa route [28] neuf cent trente fois pendant que je fus sur la terre. La langue que je parlais était tout à fait éteinte avant que la gent de Nembrod entreprît l’œuvre interminable [29] : aucun effet de la raison, à cause du plaisir humain qui change suivant le ciel, n’étant pas toujours durable [30]. C’est un acte naturel que l’homme parle ; mais ainsi, ou ainsi, la nature vous laisse faire selon qu’il vous plaît [31]. Avant que je descendisse dans l’infernale angoisse, El [32] s’appelait sur la terre le souverain Bien, de qui vient la joie [33] qui m’enveloppe ; puis il s’appela Eli, et cela est dans l’ordre [34] ; car l’usage des mortels est comme sur le rameau la feuille qui s’en va et une autre vient. Sur le mont qui le plus s’élève au-dessus de l’onde [35], je fus, en vie pure et impure [36], depuis la première heure [37] jusqu’à celle qui est la seconde, alors que le soleil change de quadrant, à la sixième heure [38]. »

  1. « Qu’a consumée l’éclat de ma flamme sur laquelle tu l’as fixée. »
  2. Qui rendit la vue à saint Paul, aveuglé par le feu du ciel sur le chemin de Damas.
  3. « Elle entra en moi. »
  4. « Tous les sentiments, ou légers ou profonds, que l’amour excite en moi, viennent du souverain Bien, c’est-à-dire de Dieu, comme de leur source, et aboutissent à lui comme à leur terme. »
  5. « Que tu t’expliques encore plus nettement. » Métaphore tirée d’un tamis d’où la farine sort d’autant plus blanche, plus pure, que le tamis est plus serré.
  6. Par la raison naturelle et par la révélation divine.
  7. Cette même essence divine, Dieu.
  8. Platon, dans le Banquet.
  9. Ecce ostendam omne bonum tibi. « Je te montrerai tout bien. » — Exod., XXXIII.
  10. « Au commencement de ton Evangile. »
  11. La génération éternelle du Verbe.
  12. « Combien de motifs excitent en toi cet amour. »
  13. « Sur quels points il voulait que je m’expliquasse. »
  14. Les motifs.
  15. Que Dieu, c’est-à-dire Jésus-Christ, souffrit.
  16. Du droit amour, de l’amour divin.
  17. Les créatures.
  18. Qui traverse les différentes tuniques de l’œil.
  19. Parce qu’au premier moment la vue en est éblouie, blessée.
  20. La stimativa, la faculté estimative, comme parle l’École.
  21. L’âme d’Adam.
  22. Le sens est que toutes choses sont des images de Dieu, et qu’il n’est lui-même l’image d’aucune autre chose.
  23. Le Paradis terrestre.
  24. Béatrice.
  25. « Je jouis de sa vue. »
  26. « La limite que Dieu m’avait fixée, » c’est-à-dire d’avoir enfreint sa défense.
  27. L’assemblée des bienheureux.
  28. Les douze signes du Zodiaque.
  29. La tour de Babel.
  30. Le sens, est que tout ce que fait l’homme en vertu de la raison ou du libre arbitre, est sujet au changement : parce que sa volonté change elle-même selon le plaisir qui la détermine, et qui varie suivant les influences variables des astres.
  31. « Vous laisse le choix entre telle ou telle langue. »
  32. Un des noms de Dieu en hébreu.
  33. La splendeur.
  34. Dans l’ordre de la condition humaine. Littéralement : cela convient.
  35. Le mont du Purgatoire, au sommet duquel est le Paradis terrestre.
  36. Exemple de concupiscence avant le péché, soumise après à la concupiscence.
  37. En comptant à la manière des anciens, qui divisaient le jour en douze parties égales, depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher ; et ainsi midi marquait la sixième heure.
  38. Depuis la première heure jusqu’à celle qui suit la sixième, alors que le Soleil, après les six premières de son cours diurne, passe d’un des quadrants de son cercle quotidien dans l’autre quadrant : ce qui revient à dire qu’Adam fut seulement sept heures dans le Paradis terrestre, opinion ancienne rapportée par Pierre Comestor.