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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 353-357).


CHANT VINGT-CINQUIÈME


S’il advient jamais que le poème sacré, auquel a mis la main et le ciel et la terre, et qui m’a, durant plusieurs années, amaigri, vainque la cruauté qui me retient hors du beau bercail où je dormis agneau [1], ennemi des loups qui lui font la guerre, avec une autre voix alors, avec une autre toison [2] poète je retournerai, et, sur les fonts de mon baptême, je prendrai la couronne [3] ; parce que dans la foi qui rend les âmes connues de Dieu [4] là j’entrai, et qu’ensuite par elle Pierre : ceignit mon front [5].

Lors vers nous se mut une lumière de cette troupe, d’où était sorti celui que Christ laissa le premier de ses vicaires. Et ma Dame pleine de joie, me dit : « Regarde, regarde, voila le baron pour qui en bas on visite la Galice. » Comme, lorsqu’une colombe se pose près de sa compagne, l’une et l’autre, tournant et murmurant, montre son affection, ainsi vis-je s’accueillir l’un l’autre ces grands et glorieux Princes, en louant l’aliment dont on se nourrit là-haut [6]. Et quand fut fini le congratuler, en silence, coram me [7] chacun d’eux se fixa, si enflammé qu’il m’éblouissait. Rayonnant alors, Béatrice dit ; « Illustre vie [8] », par qui fut célébrée l’abondance de notre basilique, fais en ces hauteurs résonner l’espérance ; tu sais que tu la figures autant de fois que Jésus aux trois se manifesta plus clairement [9] : — « Lève la tête avec assurance ; car ce qui vient ici-haut du monde mortel, doit se mûrir à nos rayons. »

Du second [10] feu me vint ce confort, et je levai les yeux sur les monts dont le poids les avait abaissés d’abord [11] : « Puisque, par grâce, notre empereur [12] veut que tu te rencontres dans la plus secrète salle avec ses comtes, afin qu’ayant vu ce qu’est vraiment cette cour par là en toi et en autrui tu fortifies l’espérance de laquelle en bas naît l’amour, dis ce qu’elle est, et comme s’en fleurit ton esprit, et d’où elle t’est venue. » Ainsi encore parla la seconde lumière. Et cette pieuse dame qui de mes ailes guida les pennes à un si haut vol, en cette sorte prévint ma réponse : « l’Église militante n’a point de fils plus rempli d’espérance comme il est écrit dans le Soleil [13] qui rayonne sur toute notre troupe. Ce pourquoi il lui est accordé de venir d’Égypte en Jérusalem, pour voir, avant qu’il ait atteint le terme de la milice. Les deux autres points, demandés non pour savoir mais pour qu’il rapporte combien cette vertu te plaît, à lui je laisse, parce qu’ils ne lui seront ni difficiles, ni sujets de vaine gloire : qu’il y réponde lui-même, et que l’y aide la grâce de Dieu. » Comme un disciple qui au maître promptement et volontiers obéit en ce dont il est expert, afin que se montre son habileté : — L’espérance, dis-je, est une attente certaine de la gloire future, que produit la grâce divine et le précédent mérite [14]. De plusieurs étoiles [15] me vient cette lumière ; mais la versa le premier dans mon cœur celui qui fut le suprême chantre du chef suprême [16]. « Qu’espèrent en toi, » dit-il dans sa haute Théodie [17], « ceux qui connaissent ton nom [18] ; et qui ne le connaît, s’il a ma foi ? »

Ce qu’il m’avait instillé, tu me l’instillas ensuite tellement dans ton épître, que j’en suis plein, et fais sur d’autres pleuvoir votre pluie. Tandis que je parlais, dans le sein vivant de cet incendie [19] scintillait coup sur coup une lueur soudaine comme un éclair : puis il dit : « L’amour dont je brûle encore pour la vertu qui m’accompagna jusqu’à la palme et au sortir du champ [20], veut que je te parle encore à toi qui te délectes d’elle ; et agréable il me sera que tu dises ce que l’espérance te promet. » Et moi : — Les nouvelles Ecritures et les anciennes montrent, et se montre lui-même à moi le terme [21] où tendent les âmes que Dieu s’est faites amies. Isaïe dit que chacune en sa terre sera revêtue d’un double vêtement [22], et sa terre est cette douce vie [23] ; et non ton frère [24] beaucoup plus clairement là où il parle de blanches robes [25], nous manifeste cette révélation. Et, d’abord après la fin de ces paroles [26], Sperent in te [27], au-dessus de nous s’ouït, à quoi répondirent tous les chœurs ; ensuite parmi eux une lumière resplendit tellement, que si le Cancer possédait un pareil cristal [28], l’hiver aurait un mois d’un seul jour [29] : et comme se lève, et va, et entre en danse une vierge joyeuse, seulement pour faire honneur à la nouvelle épouse, et non par aucune faute [30] ; ainsi vis-je la brillante splendeur venir vers les deux [31], qui tournaient tels qu’une roue, comme il convenait à leur ardent amour. Elle se mêla au chant et à la mélodie ; et ma dame sur eux tint ses yeux comme une épouse silencieuse et immobile. « Cette splendeur est celui qui reposa sur la poitrine de notre Pélican [32], et qui fut de dessus la croix élu au grand office [33] » Ainsi ma Dame ; et cependant, pas plus qu’avant, sa vue ne cessa de demeurer attentive après ces paroles. Tel que celui qui regarde, s’attendant [34] à voir le soleil s’éclipser un peu, et qui pour voir non voyant devient [35] ; tel devins-je, regardant ce dernier feu, jusqu’à ce qu’il fut dit : « Pourquoi t’éblouis-tu pour voir une chose qui n’a point lieu ici [36] ? En terre, terre est mon corps, et avec les autres corps il y sera, tant que notre nombre n’égalera pas celui marqué par l’éternel décret. Avec les deux vêtements sont dans notre cloître les deux seules lumières qui ont monté [37] : et tu rapporteras ceci dans votre monde. »

A cette voix le mouvement de ces flammes, uni au doux mélange du son qu’émettaient les trois souffles, cessa, comme, pour éviter ou la fatigue ou un danger, les rames, qui auparavant frappaient l’eau, s’arrêtent toutes au son d’un sifflet. Ah ! combien fus-je ému en mon esprit, quand je me tournai pour voir Béatrice, de ne pouvoir la voir, bien que je fusse près d’elle, et dans le monde heureux !

  1. On voit que Dante espérait que la renommée de son poème lui rouvrirait les portes de Florence.
  2. Non plus avec l’habit de simple citoyen ou de magistrat, mais avec le vêtement du poète.
  3. La couronne de lauriers décernée aux poètes.
  4. Selon ces paroles de saint Grégoire : Per fidem namque ab omnipotenti Deo cognoscimur. — In Ezechiel, lib. I, hom. III.
  5. Voyez ch. XXIV.
  6. Dieu, qui est l’aliment dont se nourrissent les élus.
  7. Devant moi.
  8. Esprit.
  9. Dante suppose ici, avec plusieurs interprètes de l’Écriture, qu’en choisissant Pierre, Jacques et Jean pour être les seuls témoins des prodiges par lesquels il se manifesta plus clairement, Jésus-Christ voulait enseigner la nécessité et relever la grandeur des trois vertus théologales, la Foi, l’Espérance et la Charité, et que Pierre figurait la Foi, Jacques, l’Espérance, et Jean, la Charité, c’est-à-dire, la vertu sur laquelle chacun d’eux insiste le plus dans ses épîtres.
  10. De la seconde lumière, dans laquelle saint Jacques était enveloppé.
  11. Les monts, allégoriquement pour les Apôtres. Le Poète plein de la Bible, use ici de son langage. Levavi oculos meos in montes, undè veniet auxilium mihi. — Ps. CXX.
  12. Dieu.
  13. En Dieu.
  14. Cette définition est empruntée au Maître des sentences. Est spes certa expetatio futurae beatitudinis veniens ex Dei gratiâ, et meritis prœcedentibus. — Lib. III, dist. 26.
  15. Il répond à la troisième demande de saint Jacques, et il appelle étoiles les écrivains sacrés, parce qu’il les a précédemment représentés sous cette forme.
  16. David.
  17. Théodie, hymne, chant à la louange de Dieu.
  18. Sperent in te qui noverunt nomen tuum. — Ps. IX, 11.
  19. Au milieu de ce feu où saint Jacques était vivant.
  20. Le champ du combat, ou la vie terrestre.
  21. Ce terme qui se montre lui-même est le Paradis où Dante est actuellement.
  22. In terra sua duplicia possidebunt : lætitia simpiterna erit eis. — Is., cap. LXI. Le double vêtement est la béatitude de l’âme et celle du corps.
  23. La vie du ciel, dont saint Jacques et les autres bienheureux jouissent présentement.
  24. Saint Jean.
  25. Stantes ante thronum Agni amicti stolis albis. — Apocal., cap. VII.
  26. Ce passage offre des variantes :
    E prima appresso al fin d’esse parole. (Cod. Cassin.)
    Appresso il lin d’esté (Cod. Caet.)
    E prima e presso il fin. (Acad. della Crusca.)
  27. Qu’ils espèrent en toi. — Ps. IX, déjà cité.
  28. Un corps aussi lumineux.
  29. Pendant le mois d’hiver où le soleil est dans le Capricorne, au moment où cet astre se couche, le Cancer monte sur l’horizon, et lorsque le Cancer se couche, le Soleil se lève : si donc le Cancer possédait un pareil cristal, c’est-à-dire un astre aussi brillant, le mois d’hiver pendant lequel le Soleil est dans le Capricorne n’aurait jamais de nuit, puisqu’il serait éclairé tantôt par le Soleil, tantôt par cet astre, et ainsi ce mois ne serait qu’un long jour.
  30. Non par le désir blâmable de paraître et d’attirer sur soi les regards.
  31. Saint Pierre et saint Jacques.
  32. Jésus-Christ.
  33. Pour tenir lieu de son fils à Marie.
  34. S’argomenta indique une prévision fondée sur des raisonnements, des calculs.
  35. Par l’effet de l’éblouissement.
  36. La lumière dans le ciel ne souffre point d’éclipsé, puisqu’il n’y existe point de corps, ni par conséquent d’ombre. De ces paroles de Jésus-Christ, Sic eum volo manere donec veniam, (Joan. XXI, 22.) Quelques interprètes ayant induit que saint Jean était dans le ciel en corps et en âme, Dante s’attendait à le voir projeter de l’ombre.
  37. Jésus-Christ et Marie, qui, en s’élevant dans le ciel, s’étaient dérobés à la vue de Dante.