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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 286-290).


CHANT NEUVIÈME


Après que ton Charles, belle Clémence [1], eut éclairci mes doutes, il me raconta les fourberies dont on userait contre ses descendants. Mais il dit : « Tais-toi, et laisse couler les ans ; » de sorte que rien ne puis dire, sinon que de justes pleurs suivront les torts à vous faits.

Déjà l’âme de cette lumière sainte s’était tournée vers le Soleil [2], qui la remplit, comme le bien qui suffit à tout remplir de soi. Hélas ! âmes trompées, folles et impies, qui de ce bien détournez le cœur, dirigeant vos regards sur les choses vaines ! Voilà qu’une autre de ces splendeurs s’approcha de moi, montrant, par l’éclat qui jaillissait d’elle, son envie de me complaire. Les yeux de Béatrice, fixés sur moi comme auparavant, me rendirent certain de son cher assentiment à ce que je souhaitais.

— « Ah ! satisfaites promptement mon désir, heureux esprit, dis-je, et donnez-moi la preuve qu’en vous peut se réfléchir ce que je pense. »

Sur quoi, la lumière qui m’était encore inconnue, des profondeurs où auparavant elle chantait, vint comme on vient à qui du bien l’on se plaît à faire. En cette partie de la perverse terre Italique, située entre Rialto et les sources de la Brenta et de la Piava, s’élève, non très haut, une colline d’où descendit jadis une flammèche [3], qui grandement ravagea la contrée. D’une même racine [4] elle et moi nous naquîmes : on m’appelait Cunizza, et ici je resplendis, parce que me vainquit la lumière de cette étoile [5]. Mais joyeusement je me pardonne la cause de mon sort, et point n’en ai de regret, ce qui peut-être étonnera votre vulgaire. De cette brillante et sainte joie [6] de notre ciel, qui est la plus près de moi, une grande renommée est demeurée, et avant qu’elle meure, cette cinquième année se quintuplera [7]. Vois si l’homme doit s’efforcer d’exceller, afin qu’une autre vie succède à la première [8]. « A cela ne pense guère la tourbe présente qu’enferment l’Adige et le Tagliamento ; et, si châtiée qu’elle soit, elle ne se repent pas encore. Mais bientôt il arrivera que, près du marais, Padoue rougira l’eau [9] qui baigne Vicence, à cause de son peuple rebelle au devoir. Et là où le Silé et le Cagnano se joignent, tel seigneurie va la tête haute [10] quand déjà s’ourdit la toile pour le prendre [11]. De son Pasteur impie Feltre aussi pleurera le crime [12], si horrible que pour un pareil nul jamais n’entra dans Malta [13]. Large serait la cuve [14] qui recevrait, et fatigué qui pèserait once à once le sang Ferrarais, que livrera ce prêtre courtois pour montrer son zèle de parti ; et de tels dons seront conformes aux mœurs du pays. Là-haut sont des miroirs, que vous appelez Trônes, par lesquels à nos yeux resplendit Dieu qui juge ; ainsi pour certain doit être tenu ce que je dis. »

Lors il se tut, et parut se tourner vers un autre dans le chœur, où il rentra comme il était auparavant. L’autre joie [15], qui était déjà connue, à la vue se fit aussi brillante qu’un fin rubis que frappe le Soleil. Comme ici [16], d’allégresse, riant devient le visage, ainsi là-haut [17] resplendissant ; mais en bas [18], l’ombre dehors s’assombrit, selon que l’âme est triste.

— Dieu voit tout, et ta vue plonge en lui, dis-je, esprit heureux, de sorte qu’aucune de ses volontés ne peut t’être obscure. Pourquoi donc ta voix qui, toujours mêlée au chant de ces feux [19] pieux, qui de six ailes se font une cellule, ravit le ciel, ne satisfait-elle pas mes désirs ? Je n’attendrais point ta demande, si je pénétrais en toi comme tu pénètres en moi.

« La plus grande vallée [20] », commença-t-il alors, « où s’épandent les eaux, hors cette mer qui entoure la terre, entre les rivages discordants [21] contre le Soleil tant s’en va, qu’elle fait le Méridien de ce qui auparavant était à l’horizon. De cette vallée je fus riverain, entre l’Ebre et la Magra, dont le Cours borné sépare le Génovésan de la Toscane. Au même couchant, presque, et au même levant [22] sont situées Bougie et la ville d’où je fus [23], qui du sang des siens jadis attiédit son port. Foulques m’appelait ce peuple, à qui fut connu mon nom ; et de moi ce ciel s’empreint, comme je le fis de lui [24] : car, au déplaisir de Sichée et de Créuse, plus que moi ne brûla la fille de Bélus [25], tant qu’au poil [26] il convint ; ni cette Rhodope, que trompa Démophoon, ni Alcide lorsque Iole fut entrée dans son cœur. Ici cependant point se repent-on, mais on se réjouit, non de la faute qui ne revient dans le souvenir, mais de la Puissance qui disposa tout dans sa prévision. Ici on admire l’art qu’illustre un si grand effet, et l’on discerne le bien en vue duquel le monde d’en haut régit celui d’en bas. Mais, pour que pleinement satisfaits soient tous désirs nés dans cette sphère, il faut qu’outre encore je procède. Tu veux savoir qui est dans cette lumière, laquelle ici près de moi scintille comme un rayon de soleil dans une eau limpide. Or, sache que de la paix y jouit Raab, jointe à notre ordre, qui s’empreint d’elle dans son plus haut degré. Dans ce ciel où l’ombre de votre monde a sa pointe [27], elle fut enlevée avant aucune des autres âmes pour qui triompha le Christ. Bien convenait-il qu’il la laissât dans quelque ciel, comme une palme de la haute victoire qu’il remporta avec l’une et l’autre main [28], parce qu’elle favorisa la première gloire de Josué dans la terre sainte, dont le Pape peu se souvient. Ta ville, plantée par celui qui le premier apostasia son Créateur [29], et de qui l’envie s’est tant propagée, produit et répand la fleur maudite [30] qui a fourvoyé les brebis et les agneaux, parce que du pasteur elle a fait un loup. Pour elle [31] l’Évangile et les grands Docteurs sont abandonnés, et l’on n’étudie que les seules Décrétales, comme par leurs marges [32] on le voit. A cela s’appliquent les Papes et les Cardinaux ; leurs pensers ne vont point à Nazareth, là vers où Gabriel déploya ses ailes. Mais le Vatican, et de Rome les autres lieux élus, qui ont été le cimetière de la milice qui suivit Pierre, seront bientôt délivrés de l’adultère [33]. »

  1. Fille de Charles Martel et femme de Louis X, roi de France, laquelle vivait encore lorsque Dante écrivit ces vers.
  2. Vers Dieu.
  3. Le tyran Ezzelin III, de la famille des Onora, comtes de Bassano.
  4. Du même père qui fut Ezzelin II, surnommé le Moine.
  5. « Parce que me vainquit l’influence de Vénus, mon séjour est dans cette planète. »
  6. « De cet esprit bienheureux. » Foulques de Marseille, poète provençal dont il sera parlé plus loin,
  7. Il s’écoulera plus de cinq siècles.
  8. Afin de revivre par la renommée qu’il laissera de soi. Imitation de Virgile :
    Et dubitamus adhùc virtutem extendere factis
    Aeneid. VI, 801.
  9. Que les Padouans, à cause de leur obstination dans l’injustice, rougiront de leur sang le Becchiglione, qui forme un marais près de Vicence.
  10. Riccardo di Cammino, seigneur de Trévise, où se joignent les fleuves Silé et Cagnano.
  11. « Lorsque déjà s’ourdit une conjuration contre lui. » Il fut tué, en effet, par quelques sicaires, à l’instigation d’Alterino de Calzino, Trévisan.
  12. Plusieurs Ferrarais s’étant retirés à Feltre pour se soustraire à la vengeance du Pape, avec lequel ils étaient en guerre, Vincent Gorza, évêque de cette ville, les trompa par de feintes caresses, et, les ayant faits prisonniers, les livra au gouverneur de Ferrare, qui les fit cruellement souffrir.
  13. Aujourd’hui Maria, près du lac de Bolsène, prison destinée aux clercs condamnés par le Pape à une prison perpétuelle. Elle tire son nom du fleuve Marta, qui coule à côté.
  14. Bigoncia : Proprement la cuve où se reçoit le jus des grappes pressées au temps des vendanges.
  15. L’autre esprit.
  16. Sur la terre.
  17. Dans le ciel.
  18. En enfer.
  19. Expression empruntée à la Bible, pour désigner les plus élevés des esprits célestes, perpétuellement embrasés d’amour.
  20. La Méditerranée.
  21. L’Afrique musulmane et l’Europe chrétienne.
  22. Du détroit de Gibraltar aux côtes de la Palestine, où elle se termine vers l’Orient.
  23. Marseille. Assiégée par Brutus, lieutenant de César, un combat sanglant fut livré dans son port.
  24. Comme Foulques reçut l’empreinte, c’est-à-dire subit l’influence de Vénus, elle s’empreint de Foulques qui maintenant l’habite.
  25. Didon.
  26. A l’âge.
  27. Selon Ptolémée, la pointe du cône que forme l’ombre de la terre tombe dans le ciel de Vénus.
  28. Lorsqu’elles furent clouées sur la croix.
  29. L’ange rebelle, Satan, dont l’envie, qui s’est tant propagée dans le monde, causa la chute de l’homme.
  30. Le lis, dont les monnaies de Florence portaient l’empreinte,
  31. Pour cette fleur, c’est-à-dire pour l’argent.
  32. Usées par le frottement, ou chargées de postilles ou d’annotations.
  33. « De qui viole ainsi la foi due à celle dont il est l’époux. » c’est-à-dire à l’Église. Suivant le P. Lombardi, la prédiction de Foulques se rapporterait à la translation du siège pontifical à Avignon.