La Divine Comédie (trad. Artaud de Montor)/L’Enfer/Chant XXXII

Traduction par Alexis-François Artaud de Montor.
Garnier Frères (p. 121-124).
Je saisis alors le coupable à la nuque et je dis… (P. 123.)


CHANT TRENTE-DEUXIÈME



S i je savais composer des vers d’un ton âpre et rauque, comme il conviendrait d’en offrir ici pour décrire le puits sur lequel s’appuient tous les autres cercles, j’exprimerais le suc de ma pensée avec plus de force ; mais, puisque ce don m’est refusé, ce n’est pas sans crainte que je me hasarde à retracer ce que j’ai vu. La description du centre de l’univers ne peut être ni un jeu futile, ni l’entreprise d’une langue qui ne sait encore que balbutier. Femmes, qui avez aidé Amphion à élever les murailles de Thèbes, accordez-moi votre généreuse assistance, et que mes chants s’élèvent à la hauteur du sujet. Ô race maudite de coupables, qui habitez ce lieu dont il est si difficile de présenter un tableau fidèle, que n’avez-vous été, dans le monde, des brebis et des chèvres !

Quand nous fûmes parvenus dans le puits obscur, plus bas que le sol où reposaient les pieds du géant, je considérai les hauts retranchements de l’abîme, et j’entendis qu’on me disait : « Prends garde à tes pas, évite de fouler aux pieds la tête des misérables accablés qui ont été tes frères. » Je me tournai, et je m’aperçus que je marchais sur un lac glacé qui ressemblait plutôt à un cristal qu’à un fleuve. Le Danube qui traverse l’Autriche, et le Tanaïs qui roule ses eaux sous un ciel encore plus rigoureux, n’entravent pas leur cours d’une enveloppe aussi épaisse. Les monts Tabernick et Pierra Pana s’écrouleraient sur ce lac, qu’on n’entendrait pas à sa surface le moindre craquement.

De même qu’on voit la grenouille qui coasse, la tête hors des marais, à l’époque de l’année où la villageoise pense à glaner, de même on voyait les ombres livides sous cet hiver éternel, plongées dans la glace jusqu’à cette partie du visage où se signale la honte, et imitant, en faisant craquer leurs dents, le bruit du bec de la cigogne. Elles avaient toute la tête renversée en avant ; le froid qu’elles éprouvaient et la douleur dont elles étaient pénétrées se manifestaient par ce choc de leurs dents et le gonflement de leurs yeux.

Quand j’eus observé quelque temps ce spectacle, je regardai à mes pieds, et je vis deux ombres qui se serraient si étroitement, que leurs chevelures étaient confondues. « Dites-moi ; qui êtes-vous, m’écriai-je, ô vous qui vous étreignez si fort ? » Ces ombres élevèrent la tête, mais leurs yeux étaient baignés de larmes qui, tombant sur leurs cils, y restèrent tout à coup condensées par la glace : bientôt elle rapprocha encore les deux coupables, en les resserrant ensemble visage contre visage : jamais un lien de fer n’a plus fortement tenu appliqué les bois contre le bois. La fureur des ombres fut telle, qu’elles s’entre-heurtèrent comme deux béliers.

Une autre âme, à qui le froid avait fait tomber les oreilles, et qui inclinait sa face humiliée, me dit : Pourquoi te mires-tu en nous ? veux-tu savoir qui sont ces deux esprits ? Ils naquirent, ainsi que leur père Albert, dans la vallée d’où descend le Bisenzio ; ils sont aussi fils de la même mère, et tu parcourras toute l’enceinte de Caïn avant de trouver une ombre qui ait plus mérité qu’eux d’être abreuvée de l’amertume du bouillon de glace. Je n’en excepte pas celui à qui Artus fit dans le flanc une si large blessure que les rayons du soleil traversèrent son corps, ni Focaccia, ni celui qui avec sa tête m’empêche de voir plus avant, et qui fut appelé Sassolo Mascheroni. Si tu es Toscan, tu dois connaître ce dernier. Pour que tu n’aies pas à m’interroger davantage, apprends que je suis Camiccione de Pazzi : j’attends Carlino, qui vienne ici montrer un être plus méprisable que moi. »

Je vis beaucoup d’autres visages que le froid avait rendus violets ; aussi le souvenir de cet étang me pénètrera-t-il toujours d’horreur.

Je m’avançais ainsi vers le centre où tendent tous les corps graves, et je tremblais de crainte dans ces ténèbres perpétuelles. En marchant parmi ces ombres impies, j’ignore si ce fut un effet de ma volonté, du destin ou du hasard, mais mon pied heurta fortement contre une tête. L’âme cria en pleurant : « Pourquoi m’insultes-tu ? si tu ne viens pas venger la journée de Monte-Aperto, pourquoi me frappes-tu ? » Je dis alors : « Ô mon maître ! attends-moi, que j’éclaircisse un doute auprès de cette ombre ; puis nous avancerons aussi vite que tu voudras. » Mon guide s’étant arrêté, je dis à celui qui blasphémait encore : « Qui es-tu, toi qui me fais de tels reproches ? » Il reprit : « Mais qui es-tu toi-même, toi qui marches dans le cercle d’Anténor en frappant les visages des autres si rudement, que, quand même tu serais vivant, tu aurais encore frappé trop fort ? » Je répondis : « Je suis vivant, et il peut t’être agréable, si tu es avide de quelque renommée, que je place ton nom avec ceux que j’ai déjà recueillis. — Moi ! s’écria-t-il, je désire le contraire, et même retire-toi ; ne me donne plus de sujets de plaintes : tu ne sais pas bien flatter sur ce marais. » Je saisis alors le coupable à la nuque, et je dis : « Il faudra bien que tu parles, ou il ne restera pas un cheveu sur cette tête. Eh bien ! reprit-il, arrache mes cheveux, foule ma tête aux pieds, tu ne sauras jamais qui je suis. » L’esprit aboyait en renversant sa tête en avant, et j’avais déjà la main remplie des débris de sa chevelure, quand un autre cria : « Qu’as-tu donc, Bocca ? il ne te suffit pas de grincer des dents, il faut que tes aboiements nous importunent. Quel démon te tourmente ! — Maintenant, repris-je, il m’est indifférent que tu parles, traître maudit ; à ta honte, je porterai de vraies nouvelles de toi. — Va-t’en, répondit-il, raconte ce qu’il te plaira de raconter ; mais si tu sors d’ici, n’oublie pas celui qui vient d’avoir une langue si prompte à me trahir ; il pleure en ce lieu l’argent qu’il a reçu des Français ; tu pourras dire : J’ai vu Buoso da Duera, là où les pécheurs sont dans l’étang glacé. On te demandera peut-être qui tu as vu encore : eh bien, tu as à ta droite Beccheria, dont Florence a fait tomber la tête : je crois que plus loin sont plongés Gianni del Soldaniero, Ganellone et Tribaldello qui, trahissant les siens, livra, pendant leur sommeil, la porte de Faenza. »

Nous quittâmes cette ombre, et nous vîmes deux damnés dans une fosse, où la tête de l’un dominait et couvrait celle de l’autre : comme un homme affamé dévore du pain, le premier dévorait la tête de son compagnon, là où le cerveau s’unit à la nuque ; il lui rongeait le crâne, comme autrefois Tidée se plut, par vengeance, à broyer sous sa dent le crâne de Ménalippe. Je m’exprimai en ces termes : « Ô toi qui montres un acharnement de bête féroce contre celui que tu manges, dis-moi quelle est la cause de ta fureur ! Lorsque je saurai qui vous êtes tous deux, quel est son crime et à quel point tu as droit de te livrer à une si terrible représaille, je citerai ton nom dans le monde, si la langue avec laquelle je parle ne se dessèche pas. »